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REVUE
DES
DEUX MONDES
' ^H^ '
XXX* ANNÉE. — SECONDE PÉRIODE
TOME VINGT-SEPTIÈME
PARIS
BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES
KCE SAINT-BENOIT, 20
1860
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LA
VILLE NOIRE
THOISlàMB PAIITIB.1
X.
Va-sans-Peur était un très honnête homme, très attaché à son
devoir, mais très emporté quand le travail lui excitait les nerfs. Il
avait défendu chaudement toute sa vie la dignité et la liberté de
l'ouvrier contre l'exigence des patrons; mais quand il se vit patron
lui-même, c'est-à-dire autorisé à diriger la fabrication à la baraque,
il changea du jour au lendemain, avec la naïveté des hommes que
le manque d'éducation et de réflexion abandonne sans réserve à l'in-
stinct du moment. Il parlait durement à ses anciens camarades, il
exigeait des apprentis plus qu'ils ne pouvaient savoir, il ne souffrait
pas une observation, et passait avec trop de facilité du reproche à
la menace. Bref, l'atelier était à peu près désert quand, après une
de ses tournées dans la plaine, Sept-Épées y rentra, et, quand il
questionna Va-sans-Peur, celui-ci, accusant les absens, lui fit vite
deviner qu'il s'était brouillé avec tout son monde.
Sept-Épées fut obligé en ce moment de regretter le pacifique Au-
debert, qui traitait les apprentis comme ses enfans et faisait perdre
un peu de temps aux ouvriers en voulant leur expliquer Épictète et
Platon, qu'il n'avait jamais lus, mais qui du moins savait les retenir
et les convaincre par sa bonté. Va-sans-Peur, pour vouloir trop bien
faire, avait fait le désert autour de lui.
(i) Voyez la Rmme du i«r et du 15 arril.
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O REVUE DES DEUX MONDES.
Sept-Épées alla à la ville et n'y trouva personne qui voulût se re-
mettre sous la direction de son maître-ouvrier. On exigeait qu'il le
renvoyât. Il promit de lui ôter toute autorité; mais, comme il lui
fallait le temps d'en mettre un autre à sa place, il dut, en attendant,
embaucher des compagnons-passans, et se trouver pendant plusieurs
jours au milieu d'étrangers qu'il dirigea lui-même, avec peu d'en-
train et beaucoup d'ennuis. Il résolut alors d'affermer sa propriété
et d'en louer une mieux située, ce qu'il espérait pouvoir faire sans
grande perte. Il entra en pourparlers avec des gens qui lui offrirent
de la baraque un prix si minime que le découragement s'empara de
lui. — Oui, oui, se disait-il, Tonine avait bien raison! Cet endroit-ci
ne vaut rien, et peut-être a-t-elle deviné aussi que je n'étais bon à
rien moi-même.
A tous ses mécomptes venait se joindre le dégoût du travail gros-
sier auquel il s'était condamné pour gagner de l'argent, lui si fier
autrefois de la beauté de sa main-d'œuvre. — Elle doit me mépriser
pour cela, se disait-il encore. Autrefois elle admirait mes ouvrages,
elle me traitait d'artiste dans ses bons jours. Peut-elle à présent
faire une différence entre moi et le dernier des cloutiers? Et si en ce
moment elle voyait où j'en suis avec ce métier brutal que je ne sais
pas même rendre lucratif, ne se moquerait-elle pas cruellement de
mes offres de mariage?.
La honte le prit. Il se persuada qu'il ne pourrait plus soutenir le
regard de Tonine s'il ne parvenait pas à relever sa position, et, sa-
chant son parrain bien soigné chez la Laurentis, il se promit de ne
plus reparaître à la Ville-Noire avant d'avoir résolu le problème de
sa destinée, — Il faut, se dit-il, qu'à tout prix je trouve moyen de
m'enrichir pour elle, et, puisque le négoce m'est interdit par mon
mauvais caractère ou ma mauvaise chance, je veux revenir à l'idée
que j'avais autrefois de découvrir un mécanisme pour décupler la
vitesse et la facilité de nos industries. Je sais que rarement les in-
venteurs font fortune; mais du moins l'invention assure beaucoup
d'honneur, et si j'apportais en dot une belle idée qui diminue-
rait la peine de l'artisan, je suis certain que Tonine serait fière et
contente de moi. Allons, courage! Mettons-nous à l'œuvre. Que la
boutique aille comme elle pourra! Mon petit atelier m'aura assez
bien servi, s'il me met à même d'expérimenter mes découvertes.
Il confia de nouveau la direction des ouvriers à Va-saiis-Peur,
après une réprimande à la fois amicale et sévère qui fut prise en
bonne part, et qui ramena le 'calme dans l'atelier. Quant à lui, il
s'installa dans une espèce de chambre qu'il se construisit lui-même
avec des planches dans sa galerie, et où il brava le froid, qui com-
mençait à se faire sentir, travaillant jour et nuit, dessinant, fabri-
Gooçle
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LA VILLE NOIRE. /
quant de petits modèles et se creusant l'esprit avec une résolution
héroïque.
Malheureusement son instruction n'était pas à la hauteur de son
courage et de son intelligence. Il eût fallu avoir plus que des notions
élémentaires des lois scientifiques qu'il prétendait deviner, et qui
lui créaient à chaque instant des obstacles imprévus. Il espérait
trouver la lumière dans les livres; mais, outre qu'il n'en avait guère
et qu'il ignorait s'ils étaient bons, ils étaient, à beaucoup d'égards,
lettres closes pour lui' Il n'osait aller, à la ville haute , consulter
d'anciens praticiens devenus savans : il avait peur de passer pour
un fou d'un autre genre qu'Audebert, et que la chose, rapportée à
Tonine, n'achevât de le déconsidérer dans son esprit.
Il s'était donné un mois pour aboutir. Le mois écoulé, il fut bien
forcé de s'en accorder un second, et quand celui-ci fut passé sans
qu'aucune certitude se fût révélée, une poignante douleur s'empara
de lui. Il succombait à la fatiguQ, après avoir passé par toutes les al-
ternatives de l'espérance, du doute et de la désillusion. Tout ce qu'il
avait découvert, c'est qu'il ne savait rien. Il luttait avec acharne-
ment contre la rigueur de l'hiver dans un logement détestable, au
milieu d'un paysage sinistre et désolé, tantôt errant, la tête en feu,
dans la neige, tantôt contemplant^ avec un cœur glacé d'effroi, les
vestiges mal effacés des paroles écrites au charbon par Audebert sur
la muraille la nuit où cet infortuné avait été si près de se donner la
mort.* Ces paroles, en partie disparues, ne présentaient plus aucun
sens à ceux qui ne les avaient jamais lues; mais Sept-Épées les sa-
vait par cœur et croyait par momens les voir écrites en caractères
de sang d'une épouvantable netteté.
C'est que la lutte qu'il soutenait pour la gloire était bien plus ar-
dente et plus terrible que celle qu'il avait soutenue pour la fortune.
Il ne s'agissait plus d'être riche pour Tonine : il avait pu échouer là
sans honte; il s'agissait de lui prouver une capacité sérieuse :
échouer ici, c'était le désespoir.
Gaucher s'inquiétait de lui, et Tonine encore plus. Elle question-
nait son cousin , qui plusieurs fois alla voir le solitaire du Creux-
Perdu et le trouva sombre, refusant de s'expliquer. Un jour elle y
alla elle-même avec Lise. Sept-Épées était précisément, ce jour-là,
absorbé par un vague espoir de succès qui le rendait plus courageux
et en même temps moins expansif que jamais. 11 fut d'abord touché
et surpris de la visite de Tonine; mais comme, par pudeur et di-
gnité, elle en mettait l'initiative sur le compte de Lise, il repoussa
l'espérance avec cette sorte de spleen qui semble se complaire
dans la douleur. Il affecta toutefois d'avoir l'esprit tranquille, et,
aux questions qui lui furent faites sur l'état de ses affaires, il ré-
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8 REVUE DES DEUX MONDES.
pondit avec stoïcisme que tout allait bien et qu'il était très content.
— Mais pourquoi ne vous voit-on plus? dit Toniné, vous oubliez
donc votre vieux parrain et tous vos amis?
— Je n'oublie personne; mais vous savez... l'œil du maître...
Chaque fois que je m'absente, je trouve le désarroi au retour.
Et après plusieurs défaites il promit d'aller passer un de ces di-
manches à la Ville-Noire ; mais quand Gaucher l'invita à venir man-
ger avec lui le dimanche suivant, il ne voulut s'engager à rien, di-
sant : — Je tâcherai, mais ne m'attendez pas.
— Tiens, vois-tu, dit Tonine à Lise en revenant à la Ville-Noire :
c'est fini de ce pauvre garçon-là I
— Gomment, tu crois qu'il va mourir?
— Je crois qu'il est mort à l'amitié et qu'il ne vivra plus que pour
l'intérêt. Le voilà qui , à vingt-cinq ans, tourne au calcul comme
s'il en avait cinquante.
— Peut-être que son commerce va mal et qu'il ne veut pas l'a-
vouer, dit Gaucher.
— Je pensais, reprit Tonine, que nous lui avions montré assez
d'amitié, en pareille circonstance, pour qu'il dût ne pas redevenir
cachotier comme la première fois. N'avons-nous pas fait notre pos-
sible pour lui éclaircir les idées et lui donner confiance en nous? Je
n'aime pas cette fierté qui cache des peines d'argent comme des
peines de cœur, et, si vous voulez que je vous le dise, je n'y com-
prends rien du tout. Où est le mal de ne pas réussir, quand U n'y a
pas de notre faute? Est-ce une honte de rester pauvre? Qu'estrce
que cette idée-là, de croire que la richesse est un devoir et un hon-
neur? Alors, vous et moi, et des milliers de braves gens qui ne peu-
vent pas aller plus loin que leur pain gagné, nous serions donc tous
méprisables?
— Tu ne veux pas comprendre, lui répondit Gaucher, que l'esprit
tourmente, et que celui qui croit en avoir plus que les autres ne peut
pas être heureux, s'il ne monte pas plus haut que les autres.
— Allons 1 dit Tonine, c'est donc ça? Eh bien, alors prions Dieu
pour que ce grand esprit nous monte sur les épaules et puis par-
dessus la tête; mais ne nous imaginons plus qu'il ait besoin de nos
amitiés, car, après avoir fait semblant de s'en contenter, il nous
montre bien aujourd'hui qu'il ne lui en faut pas d'autre que la sienne.
— On croirait, Tonine, que tu en as du dépit, dit la Lise. Pour-
quoi, puisqu'il a eu l'air de revenir à toi franchement, n'as-tu pas
voulu lui pardonner?
— Pardonner quoi ? dit Gaucher, à qui l'on avait toujours caché
la faute de son ami.
— Pardonner ses ambitions, répondit Tonine; vous savez qu'elles
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LA VILLE NOIRE. 9
m*avaient déjà choquée : aujourd'hui elles me choquent encore plus,
parce que je vois qu'elles prennent le dessus, et qu'un cœur si tour-
menté ne serait ni heureux en ménage, ni capable de donner le
bonheur.
— Elle a raison, Toninel dit Gaucher à sa femme. Sept-Épées
n'est pas ce qu'il faut à une simple ouvrière. Je ne l'en estime pas
moins pour cela : chacun a son plan sur l'escalier du monde; mais
j'estime aussi le bon sens de la cousine, qui veut un mari tout à elle,
comme je suis tout à toi.
Quand les époux Gaucher et leur cousine furent rentrés à la Ville-
Noire, Lise, se trouvant seule avec Tonine, vit qu'elle se retenait de
pleurer, et la Laurentis, qui entra un moment après, le remarqua
aussi. La Laurentis était une bonne femme, toute grasse et toute
ronde, passablement Ane dans les choses de cœur, et très fiëre de
l'amitié de Tonine, qu'elle chérissait comme sa fille. — Savez-vous
ce qu'elle a? dit-elle à Lise. Je le sais moi, qui vous parle. Elle se
fait du chagrin à cause de ce mauvais armurier qui est beau garçon,
j'en conviens, et qui travaille dans l'acier comme un écureuil dans
une noix... Mais après? ça n'a pas de sentiment, voyez-vous, ces
hommes de mérite! ça n*aime que la gloriole et les écus, et si vous
êtes autant que moi l'amie de Tonine, vous lui conseillerez de penser
à un autre.
Tonine gronda la Laurentis et nia qu'elle eût de l'amour pour
Sept-Épées; mais, pressée par les tendres questions de ces deux
bonnes amies, elle finit par avouer qu'elle l'avait aimé. — Et à pré-
^ sent tu l'aimes encore, dit la Lise, puisque la mère Laurentis dit
que tu ne dors pas bien, et que souvent tu ne manges pas du tout?
— A présent, reprit Tonine, je sens que c'est bien fini I Cette fan-
taisie-là m'a quittée et reprise deux ou trois fois depuis un an, mais
chaque fois je me suis fait une raison, car je voyais bien que je se-
rais malheureuse avec ce jeune homme ; oui, malheureuse du plus
grand malheur qu'il y ait peut-être pour une femme, celui de ne
pouvoir pas rendre heureux et content celui qu'elle aime. Si je
pleure dans ce moment-ci, c'est parce que vous m'y poussez en me
disant que j'ai des peines, et vous avez tort. Rien ne rend lâche
comme de se laisser plaindre. Est-ce que vous ne voyez pas tout ce
que je surmonte quand je m'occupe des autres afin de m'oublier?
J'ai trouvé cette consolation-là, qui est grande, si grande qu'elle me
donne du bonheur malgré tout.
— Peut-être bien, dit la Lise, que Sept-Épées a la même peine
que toi, et qu'en vous expliquant encore une fois vous pourriez
vous entendre.
— Non! reprit Tonine, nous ne nous entendrions pas mieux, car
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10 REVUE DES DEUX MONDES.
nou3 ne voyons pas de la même manière. S'il est vrai qu'il ait du
dépit, il cherche dans l'argent un remède qui me répugne, tandis
qu3 le remède que j'ai trouvé est la condamnation du sien.
— Mais, dit encore la Lise, s'il voulait être riche pour faire du
bien et pour te donner le pouvoir d'en faire?
— Oh! oui, fiez-vous à ça! dit la Laurentis. Ce n'est pas à une
femme de mon expérience qu'il faut venir conter ces rêveries-là.
J'en ai vu, moi, de ces jeunes gens qui parlent de tout donner
quand ils auront tout; mais en attendant, dès qu'ils ont quelque
chose, ils le placent pour en avoir davantage, ou ils le mangent
pour leur plaisir. Est-ce que c'est possible autrement, à moins d'être
des saints du bon Dieu? Est-ce qu'on peut d'ailleurs s'enrichir
comme ça du jour au lendemain? Nenni, mes enfans, il faut le
temps à tout. On se flatte d'amasser vite en mettant un sou devant
l'autre, et on ne s'enrichit qu'avec beaucoup de peines et de pa-
tience. On est vieux quand on commence à pouvoir se reposer, et
alors c'est bien trop tard pour redevenir doux et humain avec le
petit monde dont on est sorti. On connaît trop ses défauts, on s'est
trop battu avec lui pour le forcer à vous bien servir; on s'est trop
habitué à le mener dur, à s'en méfier, à le craindre, et comme on
n'a pas toujours soi-même la conscience bien nette envers lui, on
croit qu'il vous déteste et on n'est point disposé à le traiter en ami.
Allez, allez, mes bonnes filles! j'ai vu ça par mon pauvre défunt
mari, qui avait monté une auberge et qui était un agneau au com-
mencement. Et comme, par la douceur, il ne pouvait pas faire à son
idée, il était devenu si chagrin et si malheureux, qu'après avoir
battu ses garçons, il me battait moi-môme, pauvre cher homme ! Eh
bien! gare à celle qui épousera ce Sept-Épéesl Ou il se ruinera, ou
s'il réussit, il lui faudra, jour par jour, heure par heure, perdre un
morceau de son cœur pour mettre une pièce d'or de plus dans sa
bourse. Quand on a passé vingt ou trente ans de sa pauvre vie à
disputer avec l'ouvrier, sous peine de ne rien gagner sur lui, est-ce
qu'en peut tout d'un coup, comme ça, le jour où on place ses ren-
tes, lui dire : A présent, mon petit, nous avons partagé la peine,
nous allons partager le plaisir? Non, non I le bon Dieu ne fait guère
de ces miracles-là, s'il en fait! Le cœur usé et désabusé ne se ra-
jeunit pas comme çal Et vraiment, quand on y pense, ça n'est plus
sa faute, s'il se trouve un peu endurci! Il n'y peut rien lui-même;
voilà ce que je me disais, moi, en voyant défunt Laurentis devenir
terrible, lui qui avait été si bon ! et je me reprochais de n'avoir pas
prévu tout cela le jour où il m'avait dit : « Montons une maison et
tâchons de réussir! » J'aurais dû l'en empêcher et lui répondre : « Ne
montons rien du tout; gardons notre gaieté et nos amis! »
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LA VILLE NOIBE. 11
Ce discours philosophique de la Laurentis , débité avec l'aisance
d'une femme qui aimait à parler, mais qui ne parlait pas au hasard,
parce qu'elle avait du cœur, fit beaucoup d'impression sur Tonine,
et Lise s'y rendit entièrement.
— Je vois que vous êtes une femme de bon conseil, dit-elle à la
Laurentis, et Tonine n'a pas tort de vous écouter. Ne parlons donc
plus jamais de Sept-Épées. Puisqu'il veut qu'on l'oublie, oublions- le.
— Non! répondit Tonine. Il a été mon camarade de jeunesse, et
je prendrai toujours part à ses peines, s'il revient à penser que mon
amitié y peut quelque chose; mais je ne m'en tourmenterai pas plus
que de celles des autres, et quant à l'épouser, le voulût-il encore,
je ne reviendrai jamais sur ce que j'ai décidé.
Lise, bien assurée que tout était à jamais rompu entre l'armurier
et la plieuse, ne fit pas d'objections à un entretien qu'elle entendit,
peu de jours après, entre son mari et le père Laguerre.
Gaucher avait été interrogé par son patron, M. Trottin, le même
qui avait été aussi pendant plusieurs années le patron de Sept-
Epées. Il avait demandé de ses nouvelles, et il avait dit ensuite :
— Que diable fait-il là-bas dans son désert? Il devrait vendre cela,
quand môme il y perdrait, et revenir chez nous. Tâchez de l'y dé-
cider. Je ne lui en veux pas; dites-lui que je le recevrai d'aussi bon
cœur que s'il ne m'avait pas quitté un peu brusquement. C'est un
garçon qui ne sait pas ce qu'il vaut et ce qu'il peut gagner dans un
atelier. S*il m'eût consulté, au lieu de faire à sa tête, je l'aurais
peut-être associé à mes bénéfices, et qui sait si je ne lui eusse pas
fait faire un bon mariage?
Ce dernier mot fit ouvrir l'oreille au parrain, à qui Gaucher rap-
portait le discours du patron. Ledit patron avait une fille qu'on ap-
pelait M"' Clarisse, laquelle n'était ni belle ni laide, et passait pour
un peu sotte, bien qu'elle eût été en pension à la ville haute et
qu'elle portât des cages^ ce qui faisait dire aux bourgeoises de vieille
roche qu'elle ne manquait pas d'acier pour s'arrondir dans l'ate-
lier de monsieur son père.
Mais son père se moquait bien des lazzis; il avait cinquante mille
francs placés en dehors de sa fabrique. Il avait donné dix mille francs
de dot à ses deux aînées, Clarisse en aurait tout autant, et, comme
le père songeait à se retirer à la vijle haute, un gendre aussi capable
que Sept-Épées de faire valoir l'usine, dont le produit augmentait
toujours d'autant le capital de la famille, pouvait fort bien lui con-
venir. Cette idée plut beaucoup au parrain, qui voyait là le moyen de
ramener son fils adoptif auprès de lui, et de le fixer pour longtemps,
sinon pour toujours, à la ville basse. Gaucher fut chargé d'aller en
causer avec Sept-Épées.
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12 REVUE DES DEUX MONDES.
Sept-Épées était au bout de ses espérances et de ses essais quand
cette offre lui tomba sur la tête. Il regimba et parla de Tonine. Gau-
cher, qui souhaitait plus que lui-même la satisfaction de son ambi-
tion et qui y croyait encore, le détourna de Tonine en lui aflirmant
qu'elle avait bien sérieusement résolu de ne pas se marier. Alors
Sept-Épées baissa la tête, et, dans un accès de farouche déçit contre
elle, il laissa Gaucher l'entretenir des perfections de M"* Trottin,
sans l'écouter, mais sans le contredire. Il ne s'engagea à rien, mais
il ne refusa pas de rentrer à l'atelier Trottin. Il sentait bien qu'il
était temps de reprendre la chaîne, s'il ne voulait pas s'endetter et
se mettre dans les embarras pour toute sa vie.
XI.
Tonine, ayant appris que Sept-Épées n'avait pas dit non, et que
Gaucher commençait à tâter le terrain pour le mariage projeté, eut
un nouvel accès de chagrin et pleura encore; mais elle s'en cacha,
même avec la Laurentis, et s'efforça de n'y plus penser.
Le lendemain, elle alla rendre visite à Rosalie Sauvière, une de
ses plus chères compagnes qui s'était cassé un bras, et elle y ren-
contra le jeune médecin Anthuné, celui qui avait soigné Audebert à
la baraque. D'autres fois déjà, elle s'était retrouvée avec lui dans
des circonstances analogues; mais comme elle voyait bien dans ses
yeux le goût qu'il avait pour elle, elle le tenait à si belle distance
qu'il n'avait jamais osé lui parler d'amour. Ce jour-là, préoccupée
et un peu abattue, elle ne remarqua pas qu'il restait plus que de
besoin, et d'ailleurs elle ne pouvait croire qu'il osât lui faire la cour
devant sa jeune compagne et devant la mère de celle-ci, qui était
une femme très estimée et très religieuse ; mais à sa grande surprise
M. Anthime lui prit la main et lui dit : — Mademoiselle Tonine,
j'ai quelque chose de très sérieux à vous confier, et il y a longtemps
que j'en cherche l'occasion. C'est quelque chose de si honnête que
la présence de M"* Sauvière et de sa fille, loin de me g^ner, me
décide; je les prends à témoin de mes paroles. Je suis amoureux
de vous depuis le premier jour où je vous ai parlé, et depuis ce
jour-là je vous ai vue faire tant de bien et j'en ai tant entendu dire
de vous à tout le monde, que j'ai réclamé de mon père la permis-
sion de vous demander en mariage. Mon père est, vous le savez, un
bon bourgeois philosophe dont le cœur répond à l'intelligence. Il a
pris des informations sur vous et il a approuvé mon choix. Il n'est
pas très riche, mais je suis fils unique ; j'ai déjà une bonne petite
clientèle et je suis un honnête garçon. Voulez-vous bien recevoir ma
demande, y réfléchir quelques jours, prendre sur moi toutes les in-
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LA TUXE NOIRE. 13
formations que vous jugerez nécessaires, et me rendre réponse le
plus tôt possible, car je vais être bien inquiet et bien agité en at-
tendant votre décision?
Tonine fut si étourdie de cette déclaration et de la manière franche
et respectueuse dont elle fut fûte, qu'elle ne sut d*abord que ré-
pondre.
— Tu vois bien, ma fille, lui dit M"* Sauvière, que monsieur te
parle très sérieusement, que c'est un grand honneur qu'il te fait, et,
comme tu connais bien sa position et sa famille, je ne crois pas que
tu aies de longues réflexions à faire.
— Je n'en ferai donc point, répondit Tonine, et lui dirai tout de
suite que je le remercie et que je l'estime tout à fait pour son idée
d'aimer une fille qui n'a que son honnêteté pour tout bien; mais je
ne veux guère me marier, et si je le voulais un peu, ce serait à la
condition de ne pas quitter mon endroit, où j'ai de bons vieux amis
et où je me regarde quasiment comme la fille à tous les honnêtes gens.
— En cela, tu as raison, reprit la Sauvière; tu es la fille bénie
et chérie des famiUes, la sœur de toute la jeunesse raisonnable, la
mère à tous les pauvres petits enfans. Vous n'avez pas tort de vou-
loir d'elle, monsieur Anthime; c'est l'honneur et le bonheur de la
ViUe-Noire que vous nous enlevez ! Mais comme avant tout nous de-
vons penser à ce qui lui est avantageux, ce n'est pas moi qui dirai
un mot pour l'empêcher de monter au rang qui lui convient, et où
je vous réponds qu'elle saura bien se tenir dans l'estime de tout le
monde.
— Moi, je ne tiens pas au rang, dit Tonine, au contraire, je le
crains beaucoup.
— Le rang d'un médecin, si rang il y a, répondit le jeune doc-
teur, est pourtant celui qui convient le mieux à l'amie des pauvres.
— C'est vrai, monsieur, dit Tonine, mais je ne crois pas pouvoir
quitter la ville basse. J'y ai été trop aimée pour me contenter de
l'amitié que je pourrais trouver ailleurs. 11 me faudrait devenir
dame dans la ville haute, et j'y serais moquée comme ma pauvre
sœur l'a été. Cet endroit-là, voyez-vous, ne me rappelle que des
peines, et quand je suis forcée d'y aller, c'est bien à contre-cœur!
— Mais qu'à cela ne tienne! s'écria Anthime; si vous voulez rester
ici, je m'y établirai, moi, et j'y serai plus utile qu'à la ville haute,
où il y a plusieurs médecins, tandis que vous n'en avez pas un seul
fixé parmi vous. Vous ne changerez donc rien à vos habitudes, To-
nine, et vous aurez rendu à vos chers concitoyens un très grand
service.
Cette bonne réponse fit une certaine impression sur Tonine, et elle
demanda seulement huit jours pour réfléchir.
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ih REVUE DES DEUX MONDES.
— Moi, je ne vous demande pas le secret, lui dit M. Anthime en
se retirant; au contraire, je désire que vous consultiez vos meilleur»
amis. Quelle que soit votre réponse, je ne me repentirai jamais d'à-
Yoir rendu hommage à une personne telle que vous.
Tonine fut si flattée de la conduite d* Anthime qu'elle ne lui refusa
pas une poignée de main, et permit à la mère Sauvière et à sa fille
de la féliciter, comme si elle était déjà madame la doctoresse. Elle
était même un peu enivrée de l'événement quand elle retourna
chez elle, et elle ne put se tenir de consulter Lise au plus vite.
Lise enchantée courut avertir Gaucher, qui en sauta de joie. — Si
c'était tout autre bourgeois, dit-il, je te tordrais le cou plutôt que
d'y consentir. A cause de ce qui est arrivé à ta sœur, je suis contre
ces mariages-là; mais M. Anthime ! c'est bien différent : c'est le fils
du plus brave homme qui existe, et lui-même est un homme de
cœur, l'ami des pauvres comme son père! Je l'ai vu auprès des mal-
heureux. Il ne les plaint pas seulement, il les aime. Oui, oui, To-
nine, c'est là le mari qu'il te faut, *et Dieu envoie ce bonheur à ta
famille pour la dédommager des chagrins que Molino lui a causés.
La journée se passa à consulter la Laurentis, l'ami Audebert et le
vieux voisin Laguerre, qui tous furent de l'avis de Gaucher. La-
guerre méprisait un peu la médecine ; mais, en voyant Anthime soi-
gner gratis les pauvres de la Ville-Noire, il avait été forcé d'estimer
le médecin.
Cependant Sept-Épées pensait, de son côté, au riche mariage qui
lui était pour ainsi dire offert, et il s'efforçait de l'accepter en lui^
même. Il y a bien des tentations dans la fortune, surtout pour celui
qui lui a immolé ses premiers rêves d'amour, et l'armurier ne se
dissunulait pas que, quelques mois plus tôt, il n'eût guère hésité à
suivre le conseil de Gaucher; mais son goûjt pour Tonine était de-
venu une passion, et son image lui revenait à l'esprit avec tant d'in-
sistance qu'il résolut d'aller la trouver, de lui dire ce qui se passait»
et de lui sacrifier tout, si elle voulait être sa femme.
Il partit le soir même, et passa par la ville haute, où il avait af-
faire, de sorte qu'il n'arriva que vers dix heures à la Ville-Noire.
C'était une heure mdue pour le parrain, et Sept-Épées, pensant
bien le trouver endormi, entra sans bruit dans la maison pour ne
pas le déranger. 11 avait vu de la lumière à la petite fenêtre de To-
nine; il savait qu'elle veillait souvent jusqu'à minuit pour travailler
à l'aiguille. Il monta à sa chambre, décidé à frapper à sa porte et
à lui demander une explication pour le lendemain matin, car il sa-
vait bien qu'elle ne lui ouvrirait pas.
L'escalier du dernier étage était extérieur, taillé dans le rocher.
Pour pénétrer chez Tonina, il fallait traverser la terrasse de quatre
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LA VILLE NOIRE. 15
toises carrées où elle soignait ses pots de fleurs. Comme le sol en
était encombré, Sept-Épées marcha avec précaution pour ne pas les
heurter dans l'obscurité, et dans ce moment il entendit la voix de
Lise qui prononçait son nom dans la chambre de Tonine. Il s'arrêta,
curieux de savoir ce qui se disait là; il s'assit sur la marche du seuil
de cette chambre, se promettant de confesser son indiscrétion, mais
ne pouvant résister au désir d'écouter. La porte était mince, il en-
tendit tout.
Voici de quoi il était question. Tonine avait désiré savoir, avant
de prendre aucun parti, si le jeune armurier était décidé à recher-
cher M"* Trottin, et on av^t consulté là-dessus le parrain, qui s'é-
tait avancé un peu plus qu'il ne fallait, tant il avait envie de voir
son filleul établi dans la Ville-Noire, si bien qu'au moment où ce-
lui-ci accourait pour dire à Tonine qu'il n'aimait et ne souhaitait
qu'elle. Lise venait de lui affirmer qu'elle pouvait très librement se
décider pour le médecin.
Tonine était femme, et son légitime orgueil de citadine de la
Ville- Noire était flatté de ravenh* honorable et relativement très
brillant qui s'ouvrait devant elle. Elle était heureuse d'amener le
secours d'un médecin instruit et dévoué à ses concitoyens, c'était
même peut-être un devoir pour elle. Elle faisait déjà des projets, et
Lise l'aidait à se monter la tête. Elle employait d'avance son mo-
deste revenu en aumônes de tout genre, elle arrangeait aussi sa
demeure avec goût et simplicité; elle rêvait une maisonnette pro-
pre et bien aérée sur un des clairs bassins que formait la rivière au
bas de la Ville-Noire, avec la vue des arbres et un petit jardin où
elle pourrait cultiver des fleurs en pleine terre. Ses pauvres rosiers,
martyrisés dans leurs pots de grès, se trouveraient bien heureux de
pouvoir étendre enfin leurs racines. Enfant au milieu de sa grande
sagesse, elle avouait à Lise qu'elle avait toujours songé à un camélia
panaché de rose et de blanc, comme elle en avait vu dans le jardin
de son beau-frère du temps que sa sœur était dame à la grande usine
de la Barre-Molino. Puis elle ajoutait : — Ma pauvre sœur! ça ne lui
a pourtant guère profité de sortir de son état! Elle était contente de
se faire belle, et voulait me donner ses goûts et même me faire por-
ter le chapeau. La chose ne m' allait pas du tout, et je ne voulus
pas. Est-ce que tu crois. Lise, que mon mari exigera que j'en porte?
Cela me gênerait bien, et j'aurais peur de ressembler à Clarisse Trot-
tin, qui a l'air d'une betterave dans du gazillon. — Là-dessus Tonine
riait, bien décidée à ne pas porter de chapeaux, mais contente de
se dire qu'elle aurait le droit d'en porter.
Cependant tout d'un coup elle cessa de rire. — Nous parlons, dit-
elle, de tout ce qui est l'embellissement du mariage, mais on n'em-
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16 REVUE DES DEUX MONDES.
bellit que ce qui est beau, et pour que mon mariage le soit, il faut
que j'aime mon mari I
— Tu l'aimeras I dit la Lise.
— J'y ferai mon possible, car il mérite de ma part beaucoup d'es-
time et de reconnaissance. Pourtant...
— Pourtant quoi? 11 n'est pas vilain garçon; il se tient très pro-
prement, il est jeune et il n'a pas l'air commun. Et puis il est amou-
reux pour de bon, celui-là! Quand on se voit aimée si honnêtement,
il est impossible qu'on n'aime pas de tout son cœuri
— Tu crois. Lise?... Oui, ça doit être comme tu dis! Pourtant il
me semble tout drôle d'aimer un honune que je connais si peu ! Et
puis j'ai comme un poids sur le cœur; je ne sais pas ce que c'est.
— Est-ce que tu penses encore à Sept-Épées?
— Non, certes; mais je n'aimerais pas un bonheur qui ferait sa
peine. Je voudrais être bien sûre qu'il sera content d'épouser Clarisse.
— Tu te fais trop de scrupule ! Sept-Épées sera riche, ça console
de bien des idées qu'on se faisait!
— Et peut-être qu'il n'a pas d'autre souci que la peur de me dé-
soler! Allons, Dieu fasse qu'il se marie bientôt et qu'il ne regrette
rien! Moi, je serai peut-être heureuse, qui sait?
— Oui, oui, reprit Lise; tu as bien assez pensé aux autres, il est
temps que tu songes un peu à toi-même.
Elle embrassa Tonine et se retira sans voir Sept-Épées, qui se
baissa dans l'obscurité au moment où elle passa près de lui.
11 resta là une heure, vingt fois sur le point de frapper et de dire
à Tonine : — Ne vous mariez pas, j'en mourrais! — Mais cette con-
duite lui parut indigne d'un homme de cœur, et, pour résister à la
tentation, il s'enfuit dans la montagne.
Là, il s'abandonna à sa douleur et marcha toute la nuit comme un
fou; puis il se calma et réfléchit. Il sentit que Tonine avait le droit
de se venger de lui par un bon mariage, et qu'elle avait pourtant si
peu l'idée de la vengeance qu'avant tout elle se tourmentait du cha-
grin qu'elle risquait de lui causer. Tonine était bonne, et surtout
bonne pour lui, prête à sacrifier tout ce qui pouvait, tout ce qui de-
vait lui plaire dans l'offre d'Anthime plutôt que de briser le cœur
d'un ami coupable et malheureux. 11 voyait bien qu'il n'avait qu'un
mot à dire pour qu'elle renonçât à ce bel établissement, à la vie de
dame charitable pour laquelle elle semblait réellement être née, aux
plaisirs innocens qui seuls pouvaient éveiller sa convoitise, à la pe-
tite maison reflétée dans l'eau tranquille sous les aunes et les saules
pleureurs, au camélia panaché de rose et de blanc, au droit de por-
ter un chapeau, et de s'en affranchir par raffinement de goût et de
fierté plébéienne. Sept-Épées voyait clair dans tout cela. Tonine ne
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LA VILLE NOIRE. 17
raimait point avec passion, puisqu elle ne voulait pas être sa femme ;
mais elle avait l'amitié si généreuse» et tant de souvenirs l'atta-
chaient à lui, qu'elle ne pouvait être heureuse s'il n'était heureux
de son côté.
Ceci bien prouvé, Sept-Épées, après beaucoup de luttes contre
lui-même, comprit son devoir. — Il ne faut pas, se dit-il, qu'elle me
voie souffrir; il faut qu'elle ne perde pas l'occasion de son bonheur,
puisque voilà un jeune homme qui l'aime comme elle le mérite, et
mieux apparemment que je n'ai su l'aimei*. Je n'ai qu'une manière
de réparer mon tort : c'est de ne pas faire obstacle à son mariage,
c'est de refouler ma jalousie et de cacher ma peine. Allons 1 j'ai mis
une fois mon courage à vaincre l'amour pour l'ambition, tâchons de
le mettre aujourd'hui à vaincre l'amour pour l'honneur.
Quand il revint à la baraque, où Va-sans-Peur était déjà debout,
sa pâleur effraya celui-ci. Va-sans-Peur, quoique rude et d'une lai-
deur farouche, avait beaucoup d'affection et même de la sensibilité,
comme il arrive à certaines natures impétueuses pleines de con-
trastes. Sept-Épées vit qu'il le regardait avec anxiété, et que des
larmes de tendresse et d'inquiétude coulaient sur sa face de san-
glier. Ces larmes provoquèrent tout à coup celles du jeune artisan;
il pleura beaucoup et se sentit soulagé.
Il se jeta sur son grabat et dormit quelques heures, plus tran-
quille depuis qu'il se voyait tout à fait malheureux et résolu à se
bien conduire. Vers midi, il était sur pied. Il mit ses comptes eu
ordre, prit sur lui la moitié du peu d'argent qu'il avait, et remit
l'autre moitié à Va-sans-Peur en lui disant : — Je sais que tu as de
l'amitié pour moi; je ne suis pas ingrat. Ne t'inquiète pas de moi,
j'ai du courage, et les voyages me distrabont. Je m'absente pour
quelque temps; je te confie l'atelier et tout ce que je possède, en
t' associant pour moitié aux profits. Si tu préfères l'airermer et re-
tourner au travail à la pièce, je t'en laisse la liberté : tu feras pour le
mieux, j'en suis sûr; mais il y a une chose que j'exige de ton amitié
et sur ta parole d'honnête homme : c'est que tu ne rendras per-
sonne malheureux à cause de moi. Il faut que tu me promettes cela,
comme si je devais mourir dans une heure.
Et quand Va-sans-Peur lui eut donné sa parole, il ajouta : — N'aie
aucune crainte à cause de moi ; à mon tour, je te donne ma parole
de ne commettre aucune lâcheté.
Il lui signa une procuration, lui reconunanda de ne rien dire de
son départ avant qu'il n'eût écrit lui-même, l'embrassa cordiale-
ment, déjeuna et trinqua avec lui; puis, mettant sur son épaule son
mince paquet et son sac d'outils, il monta le ravin et prit à pied la
route de Lyon.
TOMB XXVU. 2
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18 REVUE DES DEUX MONDES.
On ne sut pas ce jour-là, ni le lendemain, qu'il était parti. Le
troisième jour seulement, Laguerre reçut de lui une lettre, datée de
Saint-Étienne, qui paraissait assez gaie, et où il lui disait qu'il vou-
lait voir les usines du Forez pour s'instruire de certains procédés,
et tenter de se les approprier. Un autre jour il écrivit à Gaucher, et
enfin à Tonine elle-même.
« Ma chère voisine, lui disait-il, permettez-moi de vous écrire
pour vous présenter mes devoirs et vous reconmiander mon cher
parrain, envers qui déjà vous avez été si bonne. Forcé de m'absen-
ter pour un temps, et voulant me donner tout entier aux affaires,
chose que je n'aurais jamais pu ni voulu exécuter, si vous n'étiez
pas pour mon parrain une amie sans pareille, j'éprouve le plaisir de
vous remercier pour tout le bien que vous lui avez fait ainsi qu'à
moi, et désire que vous sachiez que je n'ai aucune rancune sur le
cœur contre vous ni contre personne, souhaitant la conservation de
votre estime, comme je vous prie de croire à celle de mon respect.
« Votre serviteur et ami,
« Etienne Lavoute, dit Sept-Épébs. »
Tonine crut que celui qui avait pu écrire une pareille lettre avait
le cœur tranquille et l'esprit plus que jamais rempli d'idées posi-
tives. Elle s'en réjouit avec Lise, sans pouvoir se sentir bien joyeuse
au fond de l'âme. Elle n'en continua pas moins, pendant deux jours
encore, à faire des projets et à se laisser complimenter sur son
grand mariage par une foule d'amis à qui ses amis avaient confié
la chose. Ses nombreux amoureux n'en étaient pas trop contens;
mais de quel droit l'eussent-ils blâmée? elle n'avait jamais encou-
ragé aucune espérance. On ne pouvait pas dire qu'elle manquât de
modestie en recevant les félicitations, et on lui savait un gré infini
de n'avoir pas voulu quitter la Ville-Noire.
Cependant elle était à la veille du huitième jour, du jour où elle
devait rendre réponse à M. Anthime, et où elle lui avait permis de
se rencontrer avec elle chez les Gaucher, sur les deux heures de
l'après-midi; mais voilà que la veille elle fut prise tout à coup d'un
grand ennui, et que tous ses projets d'aisance et de gloire ne lui
parurent plus rien. A force de songer à tout ce que ce mariage lui
promettait d'agréable et d'honorable, elle en avait épuisé la douceur
et la nouveauté.
— Ne me parle plus de la maison, ni du bassin, ni des camélias,
dit-elle à Lise, à qui elle parut ce soir-là bien capricieuse. Je suis
déjà lasse de la possession de tant de belles choses dont, à vrai dire,
je n*ai pas grand besom, et dont je me dégoûterai certainement très
vite, puisque ma cervelle en est déjà rassasiée par avance. Ce que
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LA VILLE NOIRE. 19
je voudrais pouvoir souhaiter avec impatience, c'est d'aimer tendre-
ment ce monsieur que je ne connais pas; mais il n'y a pas à dire,
Lise, je ne sens rien pour lui, et je suis obligée de me forcer pour
reconnaître toutes ses belles qualités. Sais-tu que si cela continuait,
je serais la plus malheureuse des femmes, et qu'il vaudrait mieux
m'attacher à une meule et me jeter dans le Trou-d'Enfer?
Elle ne dormit guère cette nuit-là, et rêva qu'elle voyait Sept-
Épées triste et malade; puis elle le vit mort, et eut si peur de ce
cauchemar qu'elle se releva, ralluma sa lampe et relut la lettre qu'il
lui avait écrite* Ses paroles exprimaient la tranquillité, presque le
contentement; mais, à force de retourner ce papier, il lui sembla
qu'on avait pleuré dessus et que l'adresse était tracée d'une main
convulsive. Le soupçon de la vérité s'empara de son esprit, et dès
le petit jour elle courut à la baraque.
Elle interrogea Sans-Peur, qui, malgré ses promesses de discré-
tion, ne sut pas résister à son ascendant et lui avoua que Sept-Épées
était parti comme un homme qui fait plus qu'il ne peut, et qui est
près de succomber au désespoir. Elle entra aussitôt dans le petit bu-
reau de l'usine et écrivit à Sept-Épées :
« Mon cher voisin, pour répondre à l'honneur de votre estimable
lettre, je vous dirai que votre parrain se porte bien, et que j'ai pour
lui tous les soins qui dépendent de moi. Ce que j'en fais est par
amitié pour vous autant que pour lui, car vous êtes deux personnes
à qui l'on doit porter estime. Je souhaite que vos affaires aillent à
votre contentement. Le mien est de rester comme je suis, car vous
savez que je n'ai pas encore pris l'idée du mariage. J'ai le temps d'y
penser, vous de même. Et en attendant, je suis votre amie et votre
camarade pour la vie.
« Jbannb-Antoinbtte Gaucher. »
Elle cacheta, mit l'adresse et retourna à la ville, où elle com-
mença par jeter sa lettre à la poste, afin de ne plus s'en dédire, et,
soulagée comme d'un remords, elle attendit plus tranquillement
l'entrevue avec M. Anthime.
. XIL
Sept-Épées ne reçut pas la lettre de Tonine. Il avait daté du lieu où
il se trouvait celle qu'il lui avait écrite, et il était parti le lendemain,
incertain de la route qu'il prendrait, n'ayant d'autre idée que celle
de s'éloigner et de se faire oublier pendant quelque temps. D'ail-
leurs il ne comptait nullement sur une réponse, et il sentait que,
pour garder son courage, il lui fallait ignorer ce qui pendant ce
temps-là devait se passer à la Ville-Noire.
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20 BEVUE DES DEUX MONDES.
Sa petite bourse ne pouvait le mener bien longtemps; aussi son-
gea-t-il bientôt à s'embaucher dans quelque fabrique pour gagner
de quoi continuer son voyage , car il était décidé à aller loin et à
mettre à profit pour son instruction cet exil volontaire. Il s'arrêta
donc dans la première ville d'industrie qu'il rencontra, y travailla
quelques semaines, et repartit pour une autre grande ville, curieux
d'étudier son état sur une plus vaste échelle qu'il n'avait encore
pu le faire, et de s'y perfectionner par l'essai de diverses pratiques.
Ayant ainsi voyagé, essayé et observé pendant plusieurs mois, il
reçut, un peu grâce au hasard, une lettre de Gaucher, qui lui donnait
de bonnes nouvelles de son parrain et de sa fabrique. Le parrain se
portait à merveille et la fabrique donnait de petits résultats bien
soutenus dans la mesure d'une progression satisfaisante. D'après les
chiffres, Sept-Épées reconnut que Va-sans-Peur faisait beaucoup
mieux ses affaires qu'il n'avait su les faire lui-même, et ceci le con-
firma dans les réflexions qui s'étaient présentées à lui plus d'une
fois déjà depuis qu'il était en voyage : à savoir que la petite pro-
priété ne peut prospérer avec de petits moyens, sans beaucoup de
ténacité, de résignation et de parcimonie. Les gens à imagination
vive, toujours épris de la pensée du progrès rapide, ne s'avouent
pas assez qu'avec peu on fait peu, et le découragement les gagne
fatalement. Ardent et inquiet, concevant toujours le mieux, et tou*-
jours paralysé par le manque d'argent, Sept-Épées était beaucoup
moins apte à régir ses minces intérêts que l'irréfléchi et obstiné Va-
sans-Peur. Celui-ci poussait son sillon comme le bœuf qui fait sa
tâche sans calculer celle du lendemain. Ne sachant pas lire, il n'é-
crivait rien, mais il se rappelait tout avec l'exactitude miraculeuse
des cerveaux incultes qui ne comptent que sur eux-mêmes. Aucun
tourment d'imagination ou d'amour-propre ne le détournait de son
but. Bref, entre ses mains l'usine présentait un petit revenu net et
à peu près sûr. En espérant doubler le capital en peu d'années,
Sept-Épées avait compté sur ces miracles que l'orgueil caresse,
mais qui ne se réalisent presque jamais par des moyens scrupu-
leux et prudens.
En voyant le cours des choses humaines et supputant les chances
commerciales partout où il passait, l'armurier, désormais plus ras-
sis et plus expérimenté, arrivait à se convaincre qu'il n'avait pas
fait un mauvais placement de ses économies, mais qu'il n'achèterait
jamais une maison peinte et un parc fleuri dans la ville haute, dé-
ception qui n'était pas nouvelle pour lui et qui ne le préoccupait
plus par elle-même, mais qui s'enchaînait au repentir et au regret
de n'avoir pas épousé Tonine. Il pensait avec amertume au bonheur
de Gaucher, qui, vivant pour les objets de son ardente affection, avait
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LA VILLE NOIRE. 21
si facilement oublié les tentations de la vie aisée et indépendante.
Cette austôre félicité qui lui avait paru une geôle humiliante se mon-
trait maintenant à Sept-Épées comme un mirage évanoui au sein
d'un désert. Gaucher, dans sa lettre, ne prononçait pas le nom de
Tonine. Ainsi l'avait voulu celle-ci, qui, ne recevant pas de réponse
de Sept-Épées et ne le voyant pas revenir, s'était naturellement per-
suadé qu'elle lui avait fait un sacrifice inutile et que la douleur
s'était envolée au changement d'air. Sept-Épées avait donné, de
temps en temps, en peu de mots, signe de vie aux autres, affectant
toujours une grande tranquillité d'esprit et ne faisant aucune allu-
sion, aucune question relative à Tonine. Il la croyait mariée et dé-
sirait n'en rien savoir. Le silence de Gaucher sur ce chapitre le
confirma dans sa croyance. Gaucher lui disait bien qu'il avait dû
recevoir d'autres lettres du pays : — Eh bien 1 se répondait Sept-
Épées, je ne les ai pas reçues, et c'est tant mieux pour moil Sans
doute on m'y faisait le récit des noces et l'éloge de M. Anthime. Tout
cela ne me regarde plus; j'ai fait ce qu'il fallait pour ne pas em-
pêcher le bonheur des autres : le mien ne gagnerait point à en
connaître les détails.
Partout où il s'arrêtait, on le remarquait comme ouvrier de pre-
mier ordre et on désirait le fixer. Il n'était pas ouvrier spécial, c'est-
à-dire qu'il n'était pas de ceux qui passent leur vie à faire une cer-
taine pièce dans la perfection, sans être jamais capables d'en faire
une différente. Dans un grand atelier, la fabrication ressemble à un
chant où chacun ferait sa note à propos, sans jamais apprendre celle
d'avant ou celle d'après. Les habiles savent tout faire, et peuvent
passer d'un établi à l'autre avec autant d'adresse et de promptitude
que si chaque article était l'objet exclusif de leurs études. Sept-
Épées était de ceux-là, et quand il se vit à même de s'exercer dans
la coutellerie fine , dans les armes blanches de luxe, il y trouva du
plaisir. Il aimait ce qui est beau. L'occasion s' étant présentée d'étu-
dier la ciselure et le damasquinage, son plaisir augmenta. C'était
presque de l'art, et ce pouvait en être tout à fait, car il avait du
goût et sentait l'invention lui venir.
— Mais à quoi bon apprendre tout cela? se disait-il dans ses mo-
mens de tristesse et de réQexion : je n'aurai jamais occasion de fake
pour la Ville-Noire que de la grosse marchandise, du métier sans
originalité et sans inspiration. Et quand je quitterais tout à fait mon
pays pour m'établir dans ceux où l'on travaille mieux, n'y serai-je
pas toujours poursuivi par l'idée de faire encore mieux, sans pouvoir
la satisfaire?
Il étudiait aussi la mécanique, et se sentit d'abord fort humilié de
voir les mille projets, les mille inventions dont il s'était creusé et
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22 BETUE DES DEUX MONDES.
nourri l'esprit, appliqués avec de grands perfectionnemens dont il ne
s'était point avisé. En tout et partout c'était la même chose. Ce que
l'on ne faisait point à la Ville-Noire avait sa raison de n'y être pas
adopté : le manque de moyens, d'espace, de grands moteurs, de
grands cours d'eau, de bras, de débouchés, de capitaux. Il est facile
de voir ce qui serait mieux, mais il s'agit de pouvoir le faire; toute
la science de l'industrie est dans l'équilibre de ces deux termes. A
quelques-uns le génie qui féconde largement les petits moyens, mais
à une foule d'esprits inquiets l'ambition des vues mal combinées et
des volontés sans puissance. Le premier ^ manifeste rarement et
par exception ; les autres foisonnent et avortent.
Cependant Sept-Épées se consola en constatant la diffusion rapide
des bonnes inventions et l'élan qu'elles donnent à une foule de mo«
difîcations et de perfectionnemens de détaU que les circonstances
locales inspirent aux praticiens intelligens. Si l'ambition de l'âme
aspire à changer partout d'emblée la face des choses, il faut réussir
ou devenir fou. Sept-Épées, qui avait eu les hallucinations de la
jeunesse, devint plus froid et plus sage en voyant, dans les différens
ateliers, beaucoup d'ouvriers capables et réfléchis qui amélioraient
les procédés et tiraient parti du possible, sans se croire de grands
hommes et sans aspirer à être portés en triomphe. 11 reconnut que,
dans une époque d'activité générale et d'instruction toujours crois-
sante, les grands inventeurs devaient être toujours plus rares, et
se devoir tellement les uns aux autres qu'il serait peut-être un jour
bien difficile de préciser la propriété d'une découverte.
Toutes ces réflexions, aidées de la conversation de fabricans in-
struits et d'artisans habiles qu'il recherchait partout et qui se plai-
saient à l'éclairer, lui rendirent enfin le calme et la modestie qui lui
avaient manqué. Il cessa de mépriser les petits effortset de se
croire appelé à de hautes destinées. Il avait, comme Audebert,
quoique dans un autre genre, subi la maladie du siècle. Il en gué-
rit par la raison qu'il était jeune et clairvoyant.
Son amour malheureux lui fut aussi une assez bonne leçon. Une
faute est quelquefois le salut d'une âme, quand la faute est réparable
et quand l'âme est généreuse. Si ce jeune homme avait eu des torts
envers Tonine, il les avait expiés bien plus longtemps qu'ils n'avaient
duré, et sa conscience était en droit de ne plus lui faire trop de
reproches.
Il avait été fort loin de son pays, à la frontière, jusqu'en Alle-
magne, se flattant toujours qu'une vie active et sérieuse dissiperait
ses ennuis. Il se sentait fort et maître de sa volonté, mais c'était à
la condition de ne pas rester en place. Dès qu'il commençait à nouer
quelque relation agréable dans une ville, la vue du bonheur dômes-
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LA. VILLE NOIRE. 23
f
tique lui faisait sentir le vide de son cœur, et il se livrait à quelque
projet de mariage. L'occasion ne manquait pas. Dès qu'on voyait sa
bonne conduite et ses talens, on ne lui demandait rien de plus, et
sa petite propriété , dont il était à même de faire la preuve par les
lettres de Gaucher, était un luxe pour un habile artisan comme lui;
mais au moment de répondi'e aux avances des familles, il se trou-
vait si effrayé qu'il avait hâte de partir. L'image de Tonine se pla-
çait entre lui et tous les objets nouveaux qui ne parlaient qu'à ses
yeux. Elle avait jeté sur lui comme un charme, et peut-être en effet
y en avait-il un particulier en elle.
Sept-Épées rencontrait en Allemagne des beautés plus épanouies,
des cheveux d'or, des yeux de turquoise, des joues de roses, un lim-
pide regard d'innocence, un banal sourire de bonté. C'était comme
l'invitation au repos de l'âme, au parti-pris de l'habitude, au néant
de l'impassible sécurité. Son esprit était un instant touché de ces
grâces confiantes et de ce sentimentalisme bien portant qui sem-
blait l'attendre pour le chérir et le soigner; mais il se disait vite
que le bien-aimé paisiblement attendu n'était pas plus lui qu'un
autre, et que s'il ne se chargeait pas du bonheur rêvé, un autre
le réaliserait tout aussi bien que lui. Il revoyait alors la princesse
de la Ville-Noire avec sa pâleur pensive, son regard mystérieux, sa
gaieté sans bruit, son dévouement sans affectation, sa sensibilité
sans niaiserie, son esprit pénétrant, que rien ne pouvait tromper, et
sa bonté forte, qui pardonnait tout. Tonine n'était pas une femme
comme les autres, et en pensant à elle le jeune artisan se sentait
monter au-dessus de sa sphère, tandis qu'il se sentait redescendre
au-dessous dès qu'il cherchait à s'accommoder d'un autre amour.
Et puis il y a aussi une loi de la nature qui condanme à une té-
nacité singulière les amours non satisfaits. Cela est triste à dire,
mais on oublie plus souvent-la femme qui vous a donné du bonheur
que celle qui vous en a refusé. Sept-Épées combattait bravement
son orgueil, dont il avait reconnu les dangers; mais on se modifie,
on ne se transforme pas, et il y avait en lui une blessure qui sai-
gnait toujours. Il s'en apercevait surtout au moment où il se piquait
de l'oublier, et c'est alors que, renonçant à s'en guérir par une réac-
tion de sa volonté, il reprenait son bâton de voyage en se disant :
Laissons courir le temps; mon mal passera plus tard, et peut-être
sans que je m'en occupe.
Un jour, à une lettre de reproches de Gaucher, il répondit en
avouant tout ce qu'il avait souffert, tout ce qu'il avait senti, tout ce
qu'il avait modifié et corrigé dans son âme. Il ne nomma pas Tonine,
mais son secret était facile à deviner. Sa lettre était digne, sincère
et affectueuse. Il la finissait en disant : « Il faut que tu me par-
Gooçle
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24 REVUE DES DEUX MONDES.
donnes, mon brave camarade, d'avoir tant tardé à t'ouvrir mon
cœur. J'attendais toujours le calme, qui n'est pas encore bien venu,
mais qui n'est plus aussi absent que par le passé. J'ai des jours où
je suis presque content d'avoir été chercher au loin l'instruction que
je ne pouvais pas deviner à moi tout seul. Une chose me rendrait
peut-être tout à fait tranquille, ce serait de savoir si la personne à
laquelle j'ai trop pensé est heureuse dans son mariage comme elle
le mérite. Si je ne t'ai point fait jusqu'ici de questions sur elle, et
si je ne t'en fais pas encore, ce n'est pas que je l'aie oubliée, c'est
peut-être le contraire; mais un temps viendra, il faut l'espérer, où
je pourrai entendre parler d'elle sans avoir la bêtise de pleurer.
« Je t'écris d'une très belle campagne où je suis pour quelque temps
et où tu peux me répondre. Je te dirai même que, pour la dixième
fois au moins, j'ai quelque idée de mariage ici; mais je n'espère
guère mieux de moi pour cela que les autres fois. Le ^œur ne peut
pas se réveiller. N'importe, il est toujours chaud pour toi, pour ta
Lise et tes enfans, qui doivent être bien beaux. Je te remercie d'a-
voir donné mon nom au troisième. C'est une preuve que vous pen-
sez à moi. Puisse-t-il ne jamais souffrir comme j'ai souffert, ce
pauvre petit, qui sera un homme! Si j'ai jamais le bonheur de l'em-
brasser, je saurai lui dire qu'il n'y a de bonheur que dans l'amour
et l'amitié, et que tout ce qu'on cherche ailleurs de contentement
ne vaut pas la peine qu'on se donne pour courir après. »
La campagne où se trouvait alors Sept-Épées était le domaine
d'une assez riche veuve de fermier, plus âgée que lui de deux ou
trois ans, mais agréable, et d'un type brun et pâle qui lui rappelait
vaguement celui de Tonine. Cette fois-ci, il tenta réellement de s'at-
tacher, non pas tant à cause de la femme, qui ne lui plaisait que par
réflexion et comme à travers le souvenir d'une autre, mais à cause
de la poésie d'un pays magnifique et dans l'espoir d'une vie paisi-
blement et utilement laborieuse.
Il était entré par hasard chez cette veuve. Elle l'avait distingué
du premier coup d'oeil, et avait su le retenir en lui demandant ses
conseils pour la réparation d'une machine agricole qu'il s'amusa à
perfectionner en la simplifiant. Depuis plus d'un mois, il était chez
elle, sans lui rien dire qui pût l'engager, mais sans pouvoir se refu-
ser à comprendre que la dame ne lui aurait refusé ni sa main ni son
cœur. Elle parlait assez bien le français, et Sept-Épées avait appris
un peu d'allemand. Il était assis un jour sous de magnifiques tilleuls,
à quelque distance de la maison, pendant que la veuve passait en
revue, à l'entrée de sa cour, le riche bétail de son petit domaine. De
près, elle n'était pas laide ; de loin, elle était belle à cause de sa taille
bien prise et de ses allures dégagées. Les vaches grasses et les lourdes
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LA VILLE NOIRE. 25
brebis qui Tentouraient, la maison blanche enfoncée dans les masses
du verger fleuri, les grands berbages et les vertes moissons de la
plaine imie comme une mer, l'horizon fin et vaporeux, formaient un
tableau plein d'harmonie, de douceur et de sereine majesté.
La brise printanière courbait légèrement les jeunes épis et ap-
portait les parfums du foin nouveau. « Le bonheur est ici, se dit le
jeime exilé. Il n'y est peut-être pas pour moi, mais il y est pour qui
serait sage et patient. Sans doute, dans cette vie lente et uniforme
de la terre, le cœur d'un homme actif étoufferait bien quelquefois
celui qui le porte. Cette nature qui fait son œuvre à pas comptés,
jour par jour, heure par heure, et qui n'obéit à l'homme qu'avec
une régularité imposante, c'est comme une loi sourde et aveugle qui
se rit de nos fièvres d'activité. C'est aussi un joug qui vous retient
encore mieux que le bœuf attaché à la charrue, car il ne faut pas
quitter la terre quand on s'est marié avec elle. C'est un atelier de
travail qu'on ne transporte pas et qu'il faut toujours défendre, non
pas seulement contre le voisin, mais contre les oiseaux du ciel et les
insectes cachés dans l'herbe. C'est un bagne avec des chaînes de
fleurs, un souci solennel, silencieux et sans trêve.
« Mais aussi quelle grandeur dans la durée des choses de la cam-
pagne! Comme les plus ingénieuses productions de l'artiste et de
l'artisan sont peu de chose au prix de la majesté d'un vieux chêne!
Comme le ciel est vaste sur ces plaines sans accident et sans fin I Et
quelle musique discrête et pénétrante dans ces feuillages que l'air
d'un beau jour caresse avec respect! Est-ce qu'ici les fumées de
l'orgueil et les inquiétudes de Tâme ne doivent pas s'engourdir peu
à peu sans qu'il soit même nécessaire de les combattre? Est-ce qu'il
n'y a pas un charme plus puissant que toutes nos imaginations dans
ce repos apparent qui cache le mystérieux travail de la terre?
« Oui, ici on doit devenir, sinon meilleur, du moins plus digne et
plus austère. Les vaines sensibilités, les poignantes aspirations doi-
vent s'émousser et faire place à une espèce de fatalisme robuste. La
vie de fer et de feu de l'industriel est un délire, une gageure contre
le ciel, un continuel emportement contre la nature et contre soi-
même. Celle du paysan est une soumission prolongée, demi-prière
et demi-sommeil. Le mépris des tourmens et des joies qui nous con-
sument est écrit sur sa figure, qui ne sait ni rire ni pleurer. Il con-
temple et il médite. 11 attend toujours quelque chose qui, un peu
plus tôt, un peu plus tard, doit venu* à coup sûr, pluie ou soleil,
ombre ou lumière; tandis que l'artisan, enfoui dans les mines ou
courbé dans l'atelier sombre, a toujours l'esprit et les yeux tour-
nés vers un seul point, l'agriculteur regarde en haut ce qui, des
rayons ou des nuages, doit venir donAer la dernière et souveraine
Goosle —
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26 . REVUE DES DEUX MONDES.
façon à son œuvre. Tous deux ont arrosé leur tâche des sueurs de
leur front; mais l'artisan n'a façonné qu'un instrument destiné à
s'user et à disparaître, une chose fragile qu'il ne reverra jamais,
dont il ne connaîtra ni le destin ni la durée : le paysan a fécondé
quelque chose d'étemel qui sommeillait, et qui recommence à vivre
en sortant de ses mains, quelque chose d'actif et d'mépuisable qui
doit fleurir et fructifier sous ses yeux. » *
Ainsi rêvait le jeune homme, se traduisant à lui-même ses propres
pensées sous une forme qui n'avait pas besoin de mots pour en
peindre les vives images. Il avait oublié la veuve, mais il se sentait
devenir amoureux de la campagne. 11 se rappelait ses premiers ans,
sa pauvre vallée pierreuse, les chèvres aux flancs creux pendues aux
buissons, sa misère, ses pieds nus et son ignorance du mieux, si
pleine de douceurs et d'incurie^' « Pourquoi ne suis-je pas resté
ainsi? se disait-il : je n'aurais certes pas tant souffert ! Tout ce que
j'ai acquis m'a rendu avide de ce que je ne pouvais pas acquérir.
Et à présent, si je pouvais oublier ce que j'ai vécu et me contenter
du travail sans ardeur, de l'amitié sans amour, de l'avenir sans im-
prévu, je redeviendrais calme sous ce grand ciel pur et sur cette
terre bénie. Je me ferais encore des joies d'enfant de la plus simple
chose : la naissance d'un agneau sur ma paille, le chant d'une poule
dans ma cour, la course d'un lièvre dans mon champ, seraient des
événemens dans ma vie, et qui sait si je n'arriverais pas un jour à
me pâmer d'aise et à me gonfler d'orgueil en voyant engraisser un
bœuf dans mon étable? »
Sept-Épées en était là de son rêve, renouvelant à son insu la fable
de la laitière et du pot au lait, lorqu'un porteur de lettres qui par-
courait la plaine, allant d'une ferme à l'autre, lui remit une lettre
de la Ville-Noire, sur laquelle, malgré son timbre de départ fort ar-
riéré, on lisait, comme une ironie de la destinée des absens : faire
tenir sans retard; très pressé.
XIII.
La lettre était de Lise Gaucher, elle avait couru : l'adresse était
mal mise.
« Mon cher ami, disait-elle, si votre cœur n'a pas trop changé, il
n'est que temps pour vous de revenir au pays. Votre parrain va bien
et nous de môme; mais la pauvre Tonine, malade depuis longtemps,
n'est pas encore en état de travailler, et se trouve si endettée par
les frais de sa maladie qu'il lui faudra\t faire des miracles pour en
sortir. Sans nos amitiés, qui ne l'abandonneront jamais, la misère
serait chez elle; mais elle souffre tant de l'idée que nous nous pri-
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LA VILLE NOIRE. 27
vons pour l'aider, que nous avons peur de la voir mourir pour
vouloir faire plus qu'elle ne pourra, ou pour le tourment qu'elle
donnera à ses esprits. Nous avons pensé à vous, qui avez quelque
chose et qui êtes sans famille. Peut-être, en venant ici, saunez-vous
décider cette pauvre amie à accepter vos soins, vos secours et votre
amitié, qu*elle n'a pas cessé de mériter. »
Tonine n'était donc pas mariée ! La joie fut le premier sentiment
qui domina l'émotion de Sept-Épées. 11 s'arrêta peu à l'inquiétude.
Tonine n'était pas perdue, puisqu'on l'appelait à son aide; on n'a
pas tant de prévisions pour ceux qui vont mourir; d'ailleurs l'amour
fait des miracles, et Sept-Épées sentit qu'il aimait Tonine plus que
jamais.
En un instant disparurent les fantômes de son bonheur cham-
pêtre, n regarda autour de lui comme au sortir d'un sommeil pro-
fond; il trouva la plaine plate et stupide, la maison prétentieuse,
les animaux malpropres, la veuve sans jeunesse et sans charme. Et
comme cette pauvre femme effrayée lui demandait s'il était vrai-
ment décidé à la quitter : — Eh oui ! lui dit-il brusquement, vous
ai -je promis de rester, moi, et ne vous ai -je pas dit que j'étais
marié dans mon pays? Ma femme est malade, adieu ! J'ai travaillé
pour vous avec plaisir... Gardez votre argent, je ne veux rien d'ici.
— Et il s'enfuit, léger comme l'oiseau qui émigré au printemps. Dès
qu'il vit ime voiture publique, il s'y jeta, de là dans un convoi de
chemin de fer, et puis enfin, au bout de cinq jours de voyage aussi
rapide que possible, il se vit à pied sur le haut du chemin de mon-
tagne, au-dessus des abîmes qui s'entr' ouvrent pour recevoir dans
leurs flancs abrupts les constructions entassées et les machines
bruyantes de la Ville-Noire.
Il avait encore près d'une lieue à descendre pour y arriver. Il
marchait si vite que ses pas laissaient à peine leur trace sur le sable
du chemin, et pourtant son cœur TétouÂfait. Comme tf^ut lui parais-
sait noble et beau dans son Val-d'Enfer! Elles étaient lo'm, les
grandes prairies mornes et les grasses étables de la veuve alle-
mande! Ces rocs dentelés en scie ou planaient les vautours, ces
eaux violentes se frayant un passage dans les granits déchirés, ces
bois sombres battus du vent sur les hauteurs, et ces étroites oasis
où un rayon de soleU enfermé dans de hautes muraiUes naturelles
fécondait un coin de verdure sauvage et quelques aunes à moitié
déracinés par les pluies, tout cela formait un spectacle sublime et
délicieux pour celui que l'amour et l'espérance ramenaient au pays.
n arriva au-dessus de sa baraque, et se pencha pour la regarder.
Il ne comptait pas y descendre, étant bien plus pressé de revoir ses
amis que son bien, et sachant qu'un peu au-delà, le sentier, moins
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28 REVUE DES DEUX MONDES.
étroit et moins difficile, qui longeait le torrent serait meilleur à
prendre pour aller vite. Pourtant, comme la baraque était en partie
visible d'un certain angle de la haute route, il pouvait bien lui ac-
corder un coup d'œil sans s'arrêter; mais soit que dans son trouble
il eût dépassé le bon endroit, soit que les pins qui montaient des
contre-forts escarpés de la route eussent grandi en son absence au
point de cacher tout le revers de la gorge, il ne vit pas le toit de
sa fabrique, et continua à descendre jusqu'à l'angle d'un petit bois
d'où il était certain de la découvrir tout entière lorsqu'il quitterait
la route pour le sentier de la Ville-Noire,
Quand il fut là, force lui fut de s'arrêter, tant la surprise le sai-
sit, et un moment il se crut halluciné. Il ne reconnaissait plus l'en-
droit, il le cherchait en vain dans ses souvenirs. Le coude de la
rivière avait disparu, et, au lieu de suivre une pente oblique et ra-
pide, l'eau tombait en une nappe droite dont le mugissement avait
quelque chose de triomphant et d'implacable. Le flanc du rocher,
autrefois hérissé de roches menaçantes, présentait une coupure ver-
ticale qui semblait toute fraîche; à la place où devait être l'usine
avec son écluse et son petit pont rustique, on voyait s'élever une
masse hideuse de blocs fendus et fracassés, semée d'arbres brisés
et encore verts. Sous cette masse récemment écroulée , la baraque
ensevelie n'avait pas laissé plus de traces que si elle n'eût jamais
existé.
Le premier mouvement de Sept-Épées, quand il ne lui fut plus
possible de douter de son désastre, fut digne de la noble humanité :
— Ah I mon pauvre Ya-sans-Peur, s'écria-t-îl en tendant les bras in-
volontairement vers cet affreux spectacle, ô mes bons ouvriers, ô mes
pauvres apprentis, êtes-vous à jamais ensevelis là-dessous?
— Non , grâce à Dieu ! lui répondit une voix rude, en même temps
que Ya-sans-Peur se présentait devant lui sur le sentier : nous avons
été avertis par un grand bruit de craquement et une abominable
fente qui se sont faits deux heures d'avance; nous avons eu le temps
de déménager tout ce qui pouvait être emporté. Cela s'est passé il
y a environ trois semaines, et je pensais qu'on te l'avait écrit; mais,
dans le doute, je suis venu au-devant de toi tous les jours pour t'é-
pargner une mauvaise surprise, et te dire qu'au moins il n'y a per-
sonne de mort.
— Alors Dieu soit loué ! répondit Sept-Épées en embrassant son
maître ouvrier, et si vous avez sauvé les outils, c'est de quoi re-
commencer mon ancienne vie : je rapporte mes deux bras, et rien
n'est perdu.
— Si fait, tout est perdu, car les outils, c'est de la peine à pren-
dre, et la bâtisse, c'était de^l' argent gagné; mais que veux-tu? le
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LA VILLE NOIRE. 29
père Audebert l'avait bien dit, dans le temps, que c'était un endroit
maudit, et que le diable s'y était embusqué.
— Mon cher ami, répondit Sept-Épées, le diable qui s'était em-
busqué là, c'est l'amour du gain qui pousse les ambitieux jusque
dans des précipices où la terre manque sous leurs pieds. Si f avais
su autrefois ce que je sais aujourd'hui, je n'aurais pas mis mes espé-
rances en butte à tout ce qui, d'un moment à l'autre, pouvait les
détruire. Après tout, je ne dois pas trop regretter ime expérience
qui m'a rendu plus sage, qui a eu au moins un bon résultat, celui
d'empêcher Audebert d'aller en prison, ou de mendier sur les che-
mins, déshonoré et repoussé comme banqueroutier. Le dommage
tombe sur moi qui suis jeune et qui peux encore me relever sans
faire de tort à personne. Nous n'avons pas de dettes, n'est-ce pas?
— Au contraire, nous avons des profits. Hélas! nous marchions
bien; mais après tout ce sera peut-être plus heureux pour toi d'en-
trer au nouvel atelier qui s'est établi dans la ville. Moi, j'y ai déjà
trouvé de l'occupation, et toi, avec les talens que tu as, je suis bien
sûr qu'on va te rechercher pour t'y donner une belle place. Sans
doute, dans les lettres qu'on t'écrivait pour te faire revenir, on t'a
parlé de cela?
— Non, il y a quelque chose qui m'intéressait davantage, et dont
tu vas me parler, toi !
Sept-Épées allait demander des nouvelles de Tonine, tout en con-
tinuant à marcher vite avec Va-sans-Peur, lorsqu'il s'arrêta de nou-
veau, frappé d'un spectacle fort étrange. C'était un vieillard com-
plètement chauve qui venait au-devant d'eux avec une couronne de
lauriers sur la tête et une douzaine d'enfans qui le suivaient en dan-
sant; lui, chantait d'une voix cassée, frappant dans ses mains et les
animant du geste, d'un air à la fois sérieux et enjoué.
— Qu'est-ce que tela? dit Sept-Épées avec effroi. Dieu me par-
donne! n'est-ce pas Audebert qui est devenu fou?
— Eh bien! oui, répondit Va-sans-Peur : on n'a pas voulu te
l'écrire; mais il y a déjà quelque temps que la tête a déménagé tout
à fait. C'est la faute de ces fainéans de la ville haute, que ton parrain
a bien raison de mépriser! Ils ont été jaloux de ce qu'il y avait à la
Ville-Noire un chansonnier plus fort que tous leurs messieurs, et ils
ont voulu s'en faire honneur auprès des étrangers. Ils l'ont invité à
je ne sais quelle farce qu'ils appellent une société académique. Ils
lui ont donné un banquet, ils lui ont flanqué des lauriers sur la tête,
et tant d'honneurs, et tant de complimens, et tant de bêtises, qu'ils
nous l'ont renvoyé comme le voilà. On a cru qu'il s'était enivré et
que ce serait passé le lendemain; mais point. Voilà trois mois qu'il
ne fait plus rien que courir les rues et les chemins avec sa couronne,
et un tas de galopins à ses trousses.
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30 HEYIE DES DEUl MOKDES.
— Pauvre Audebert! dit Sept-Épées, les yeux pleins de larmes.
Cela devait finir ainsi. Allons! je ne suis donc revenu ici que pour
voir tout en ruines! Et il alla au-devant du vieux poète, qui ve-
nait lentement, s'arrétant à chaque pas pour déclamer ou faire ré-
citer des vers à son cortège d'enfans, donnant sa couronne tantôt
à l'un, tantôt à l'autre, puis la reprenant et l'élevant en Fair avec
des gestes d'invocation enthousiaste.
Va-sans-Peur, voyant que Sept-Épées pleurait, lui dit : « Il ne
faut pourtant pas trop te désoler de ce que tu vois! Jamais le vieux
ne s'est si bien porté, jamais peut-être il ne s'est trouvé si heu-
reux. Auparavant, il avait des jours de colère, des semaines de
chagrin, des mois entiers où il ne travaillait pas, et où ses amis,
tantôt l'un, tantôt l'autre, prenaient soin de lui. A présent, comme
il ne travaille plus du tout et qu'on est bien sûr que ce n'est pas sa
faute, c'est tout le monde qui en prend grand soin. Il faut Je dire
à l'honneur de la ville basse : il entre partout, et partout pauvres
ou riches lui donnent à boire et à manger ce qu'ils ont de mieux.
Aussi tu peux voir qu'il est plus frais et moins maigre que tu ne l'as
jamais vu. Il ne faut pas non plus croire qu'il soit méprisé ni qu'il
ennuie le monde. Il a toujours de l'esprit plus gros que lui, et,
comme il n'a plus de soucis, il ne dit plus que des choses agréables.
Il cause très raisonnablement des heures entières, et les étrangers
qui viennent le voir s'en vont en disant qu'il n'a rien de dérangé
dans le cerveau, sauf une petite chose qui est de croire qu'il est un
. ancien particulier qu'on appelait Pindare dans les temps. Cela ne fait
de mal à personne, et tout le monde s'est donné le mot pour ne pas le
contrarier là-dessus. Il est toujours très brave homme, très humain,
et il n'y a pas longtemps, dans une maison qui brûlait, il est entré
à travers les flammes, en disant que les dieux devaient le protéger.
Le fait est qu'on dit qu'il y en a un pour les amoureux, un pour les
ivrognes et un pour les fous, ce qui ferait trois : tant il y a qu' Au-
debert a passé dans le feu sans se brûler, et il a sauvé ui^ enfant
qui s'est trouvé n'avoir pas plus de mal que lui. Tiens, c'est celui-là,
ce petit blond qui lui tient toujours la main. Il y a des gens qui ont
voulu faire de ça un miracle, et pour ces gens-là Audebert est plu-
tôt un saint qu'un maniaque. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le pauvre
cher homme a toujours eu et aura toujours un grand bon cœur, et
que tout un chacun se fait un devoir de le protéger. Ces enfans que
tu vois sauter autour de lui, c'est ses petits gardes du corps. Leurs
parens leur ont bien recommandé de ne pas lui laisser attraper de
mal, et s'il y en avait un assez mauvais sujet pour l'insulter et se
moquer de lui, tu le verrais chassé et battu par les autres. Aujoiu*-
d'hui c'est ceux-ci, demain ce sera d'autres; on les envoie là autour
de lui comme à l'école. Le vieux ne leur apprend jamais de sot-
Gooçle
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LA TILLE NOIRE. 31
tises : bien au contraire, il leur enseigné de temp^ en temps d'assez
jolies choses; mais le voilà qui t'a vu, et il te reconnaît, car il arrive
les bras ouverts. Appelle-le Pindare, et tout^ra bien! »
Sept-Épées attendri serra le vieux poète sur son cœur, et recon-
nut bientôt que Ya-sans-Peur ne l'avait pas trompé : Audebert était
heureux. Il pensait que le monde lui avait enfin rendu justice, et
depuis qu'il se rêvait au comble de la gloire, il était modeste et par*
lait fort peu de lui. Il signait Pindare et portait des lauriers; c'était
là toute sa folie, et il la devait peut-être à une mauvaise pièce de
vers qui lui avait été adressée au fameux banquet, pièce dans la-
quelle on l'avait comparé au poète de l'antiquité. Cette erreur en-
traînait logiquement chez lui celle de ne pouvoir se persuader que
Pindare, revenu sur la terre, pût s'astreindre au métier de coute-
lier. 11 trouvait donc fort simple que les populations fussent empres-
sées de lui offru" la table et l'hospitalité, et il n'y mettait pas d'in-
discrétion, car il était resté fort sobre, et ^ clientèle était assez
nombreuse pour qu'il pût, durant tous les jours de l'année, entrer
chez un hôte nouveau sans l'importuner.
Il causa un instant avec Sept-Épées de la manière la plus cor-
diale, toujours un peu vague, mais enjouée, et sans paraître étran-
ger à aucun des événemens de la réalité. — Tu as perdu ta fa-
brique, lui dit-il. La montagne a voulu se venger de nos défis. Je
vois que tu prends cela avec courage et sagesse, et tu as bien rai-
son. Le bonheur n'est pas dans un tas de pierres, et, pas plus que
moi, tu n'étais destiné à être l'esclave d'une machme. La joie t'at-
tend au véritable logis : celui de l'amour et de l'amitié; c'est pour-
quoi je te quitte, car tu dois être pressé de revoir ce que tu aimes !
LÀ-dessus il embrassa encore Sept-Épées, et continua sa prome-
nade avec les enfans, qui se remirent à l'escorter, fiers de montrer
au voyageur le soin qu'ils avaient de lui.
— Dépêchons-nous, dit Sept-Épées à son compagnon, il me tarde
bien d'arriver! et pourtant je me demande si je ne devrais pas t'en-
voyer en avant pour prévenir nos amis. Je crains que Tonine...
— Bah ! bah ! Tonine ! répondit Va-sans-Peur en levant les épaules;
est-ce que tu.y penses toujours? Voilà qui ne serait pas raisonnable
par exemple!
— Que veux-tu dire? s'écria Sept-Épées; ah ! oui, je comprends!
tu penses qu'elle est pauvre, malade, endettée, et que, ruiné comme
me voilà, je reviens pour épouser la misère? Tu te trompes, mon
camarade 1 II n'y a pas de misère pour celui qui a du courage et
un peu de talent, et rien n'est impossible d'ailleurs à celui qui
aime.
— Tu me dis là des choses auxquelles je ne comprends rien du
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32 REVUE DES DEDl MONDES.
tout, reprit Va-sans-Peur. Il faut bien que tu ne saches pas... Mais
voilà la Lise qui vient aussi à ta rencontre, et qui saura ce que tu
as dans la tète; c'est peut-être des affaires qui ne me regardent pas,
je vous laisse causer ensemble.
Lise arrivait en effet avec ses trois enfans, car il y en avait un
troisième, encore plus beau que les deux premiers. Rosette avait
grandi de toute la tête; elle était toujours propre comme du temps
où Tonine peignait ses cheveux blonds et plissait sa collerette blan-
che. Lise elle-même avait une mise assez soignée et semblait avoir
rajeuni.
— Allons! lui dit le voyageur en l'embrassant, de votre côté au
moins tout va bien, et c'est une consolation pour moil Cela me fait
aussi espérer que je vais trouver Tonine...
— Tonine va mieux depuis qu'elle espère ton retour. Elle est
même assez forte pour avoir essayé de sortir aujourd'hui dans une
carriole qu on lui a prêtée. Tu ne la verras que dans une ou deux
heures.
— Gomment? elle a été se promener, et elle n'a pas pris la route
par laquelle je devais venir?
— Et qui savait par quelle route tu reviendrais? Et puis, à force
de t'attendre, on ne savait plus que penser! Enfin tu ne la trou-
veras pas chez elle tout de suite, et nous pouvons causer un peu
ici, car je t'avoue que je suis lasse de porter ce gros marmot dans
la montagne.
Et Lise s'assit sur l'herbe avec son enfant sur ses genoux.
— Vous m'inquiétez beaucoup. Lise, reprit Sept-Épées. Tonine
est plus malade ou terriblement changée, et vous voulez me pré-
parer à la voir.
— Si Tonine était plus malade, tu ne me verrais pas ici, reprit
Lise. Quant à être bien changée,... si cela était, mon cher ami, si
elle était enlaidie, si elle avait perdu ses beaux cheveux, si elle était
vieille avant l'âge et un peu infirme, qu'est-ce que tu en dirais,
voyons?
XIY.
Sept-Épées n'avait pas encore songé à l'éventualité que Lise lui
mettait sous les yeux. Il devint pâle, mais sa volonté ne faiblit pas.
— Lise, répondit-il, je ne vous cacherai pas que jusqu'à ce jour,
quelque chose que j'aie pu tenter pour m'en distraire, j'ai été amou-
reux de Tonine, oui, amoureux comme un fou par momens, et dans
d'autres momens amoureux avec toute ma raison, car je me rappe-
lais sa bonté et son esprit, que je ne pouvais retrouver dans aucune
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LA TILLE NOIRE. 33
autre femme. Je ne pense donc pas que le souvenir de sa figure fût
ia plus grande cause de mes regrets, et je ne peux pas vous dire le
chagrin que pourra me causer le changement de cette figure qui me
plaisait tant; je ne le sais pas moi-même. Si Tonine est infirme,
peut-être aussi que son caractère va être changé; mais tout cela,
voyez-vous, ne me fera pas reculer. J'étais revenu pour lui offrir le
petit bien que je croyais avoir. Je ne l'ai plus, il me reste la force
et l'envie de travailler, et quand je devrais mourir à la peine, je veux
que Tonine ne souffre de rien et me doive tout. Voilà mon idée.
Lise, et je n'en changerai pas. Vous pouvez donc tout me dire.
— Eh bien ! tranquillisez-vous, reprit Lise en lui tendant la main.
Tonine n'est ni infirme ni défigurée. Je voulais savoir si votre amitié
était au-dessus de tout, et je vois que vous méritez la sienne. A pré-
sent nous pouvons aller la trouver. Portez-moi un peu mon gros
garçon, nous irons plus vite.
Lise marcha devant, mais, au lieu de s'engager dans le dédale
des ruelles tortueuses de la Ville-Noire, elle prit sur sa gauche un
beau chemin neuf taillé dans le roc.
— Voilà un ouvrage nouveau qui fait grand bien aux transports
de nos denrées, dit le voyageur.
— Et qui fait grand plaisir aux pères et mères de nos petits en-
fans. Nous ne craignons plus de les voir écraser par les chariots sous
ces arcades où les moyeux touchaient les bornes. On peut laver et
balayer le seuil des maisons; la santé y gagne.
— C'est vrai que je trouve aux abords de la ville un air de di-
manche, quoique nous soyons sur la semaine; mais, par le chemin
que vous me faites prendre, nous n'allons pas du côté de nos logis,
et, avant de regarder les embellissemens, je voudrais embrasser mon
monde !
— C'est bien pour cela que je te mène comme je fais, compagnon !
Tu ne trouverais ni ton parrain, ni Gaucher du côté de la maison. Us
ne travaillent plus à l'atelier Trottin , mais à la Barre-Molino, à la
grande fabrique.
• — Voilà qui m'étonne qu'ils aient quitté un assez bon patron pour
•un maître dur et pas toujours juste I
— L'intendant de Molino? Bah! il n'y est plus depuis que Molino
'est mort.
— Je ne savais pas tout cela ! Ses héritiers sont donc un peu plus
gentils que lui?
— Il n'a qu'une héritière, la demoiselle, comme on dit à présent.
Tu ne la connais pas?
— Ma foi non! quelque fille naturelle? il n'avait pas de famille
ici?
Tom xxvn. 3
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SA REVUE DES DEUX MONDES.
— N'importe; celle-là, vois-tu, est bien différente de lui : elle est
comme Tonine absolument, elle ne pense qu'à l'avantage et au sou-
lagement des autres. C'est elle qui a fait, en un tour de main, ache-
ver cette route où nous voilà, ce qui a désencombré et assaini la ville
basse. Tu ne reconnaîtras pas non plus la Barre-Molino. C'est à pré-
sent un atelier modèle qui rapporte gros, et dont tous les profits sont
employés à donner l'apprentissage et l'éducation gratis aux enfans
de la Ville-Noire, des soins aux malades, des lectures et des cour»
aux ouvriers, des secours et des avances à ceux qui ont eu des acci-
dens. Tu verras là des bains, des gymnases, des salles d'étude, et tu
ne seras pas embarrassé pour y gagner ta vie, soit comme ouvrier,
soit comme professeur, soit comme surveillant.
— C'est bien, tout cela, Lisel II était bien temps que la Ville-
Noire eût, comme d'autres viUes où j'ai passé, son ami et son bien-
faiteur. Sans doute elle est très riche, cette demoiselle, puisqu'elle
sacrifie une partie de son revenu à nous faire du bien?
— Elle n'est pas bien riche, elle n'a hérité que de la fabrique et
d'une somme d'argent qu'elle a employée tout de suite à faire faire
ce chemin et à fonder l' atelier-modèle. Elle vit de peu pour son
compte, presque aussi simplement qu'une ouvrière à son aise. Tu la
verras I Ton parrain, qui en est très considéré, ainsi que mon mari
et moi, nous te présenterons à elle pas plus tard qu'aujourd'hui, et
dès demain tu pourras travailler pour Tonine.
— Oui, j'en remercie Dieu et vous autres. . . Mais Tonine ? je croyais
que vous m'aviez trompé, que je pourrais la voir tout de suite. Elle
ne travaille pas à la coutellerie, je pense? et nous voilà juste au-
dessus de la maison de la Laurentis.
— Elle n'y demeure plus, répondit la Lise, et pourtant... il se
pourrait qu'elle y fût, car on n'a pas loué sa petite chambre, et elle
y revient quelquefois.
— Et elle y est, j'en suis sûr! s'écria Sept-Épées en rendant le
poupon à sa mère, car la fenêtre est ouverte! Et, s' élançant comme
une flèche sur le talus du chemin neuf, en deux sauts et trois en-
jambées, il arriva au niveau de la terrasse de Tonine, dont il franchit
sûsément la pqtite balustrade de briques chargée de clématite sau-
vage.
Tonine était là en effet, elle l'avait entendu accourir, elle s'élança
dans ses bras, et tous deux furent si contens de se revoir que les
larmes coupèrent les premières paroles. Puis ils se regardèrent avec
ravissement. Sept-Épées était plus que jamais le plus joli homme de
la Ville-Noire. Sa figure avait pris un caractère plus mâle, et ce-
pendant elle était plus douce; Elle exprimait la force qui se connaît
et qui se domine eUe-même. Il avait aussi l'œil plus intelligent
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LA TILLE NOIBE. $5
qu'autrefois. On sentait que cet œil-là avait vu beaucoup de choses
que le cerveau avait comprises, et qu'il avait des larmes qui ve-
naient de l'âme racore plus que de la sensation.
Quant à Tonine, elle n'avait jamais été précisément belle avant le
départ de Sept-Épées, et elle l'était maintenant. Elle avait perdu sa
pâleur, et les contours de ses joues et de sa personne avaient pris un
peu plus de rondeur sans perdre de leur fmesse. Elle était habillée
à peu près conome autrefois. Cependant une jupe plus ample, des
<dieveux plus bouffans, quelque chose qu'on ne pouvait pas préci-
ser, mais qui se sentait dans tout, lui donnait plus que jamais son
^ de princesse.
— On t'a trompé, mon ami, dit-elle à Sept-Épées, je n'ai jamais
été malade ni dans la misère. C'est Lise qui a inventé tout cela pour
te faire revenir, et je ne l'en ai pas empêchée. Me pardonnes-tu?
— Ah! Tonioe, je t'en remercie! Tu n'as pas douté de mon re-
tour; mais pourquoi donc, mon Dieu, ne m' avoir pas fait revenir
plus tôt?
— Et toi, pourquoi n'es-tu pas revenu quand je t'ai écrit que je
n'^ouserais pas le docteur Anthime?
— Tu m'as écrit cela, Tonine?
— Oui, trois jours après ton départ, c'est-à-dire aussitôt que je
t'ai su parti.
— Et moi, je n'ai pas reçu la lettre ! Ah ! malheureux que je suis 1
Avoir tant souffert, t'avoir perdue si longtemps, quand je pouvais
être heureux tout de suite !
— Ne regrette rien, je ne t'aurais pas épousé tout de suite, et
peut-être, qui sait? je n'aurais pas repris confiance en toi de si tôt.
Nous ne nous comprenions pas, vois-tu, dans ce moment-là, nous
ne pouvions pas nous comprendre. Tu avais trop de choses dans la
tête, et moi je ne voyais pas bien clair non plus dans la mienne. J'avais
aussi mes jours d'ambition ; j'aurais voulu être à même de faire beau-
coup de bien , et ton dépit ne me semblait pas de la véritable ami-
tié. Je me confesse à toi, Sept-Épées. Pendant quelques jours,
•croyant que tu songeais à Clarisse, j'ai songé à un autre, mais sans
pouvoir l'aimer. Et quand j'ai connu ton chagrin, tout a été fini. J'ai
remercié ce jeune homme, je lui ai dit que je t'aimais toujours, mal-
gré moi, mais que je t'aimais, toi, et non pas lui ! Nous nous sommes
quittés en nous serrant la main. Depuis ce temps-là, j'ai bien cru
que tu m'avais oubliée tout à fait, et je ne voulais plus penser à toi;
mais je n'ai jamais pu en regarder un autre. J'avais beaucoup d'en-
nui et de tristesse sans le faire paraître; mais il m'est survenu de
grandes occupations que je te raconterai un peu plus tard, et je ne
pensais plus avoir jamds le temps de me marier, lorsque dernière-
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S6 REVUE DES DEUX MONDES.
ment Gaucher m'a montré ta lettre, où j'ai vu que tu m'aimais tou-
jours, et que la raison t'était venue avec l'expérience. Et puis l'ac-
cident de ta baraque m'a décidée tout à fait à m' ouvrir à Lise et à
lui faire connaître que je souhaitais ton retour. Elle a arrangé cela
à sa fantaisie, et tu vois que tout est pour le mieux, puisque l'idée
du mariage t'était venue, et que tu étais las des voyages.
— Et nous nous marions, n'est-ce pas, Tonine? Nous nous ma-
rions tout de suite! Je suis ruiné, et toi, qui n'as point eu de mal-
heurs, tu n'as plus besoin de moi, tu pourrais même trouver mieux;
mais tu es si bonne et si fidèle que c'est justement ma pauvreté qui
te .décide ! Oh ! cette fois-ci je te jure que si je ne suis pas bientôt
ton mari, je deviendrai fou et peut-être méchant!
— Alors dépêchons-nous de nous engager par serment. Tu l'en-
tends! dit-elle à Lise, qui avait fait un détour avec ses enfans pour
les rejoindre, et qui arrivait tout essoufflée : il me jure son honneur
et sa foi que nous serons l'un à l'autre, que qui s'en dédira ne sera
plus digne de manger du pain! A présent, courons embrasser ce
vieux parrain et ce brave Gaucher, qui ne s'attendent guère à ce
que nous allons leur dire. Donne-moi ton dernier garçon, Lise, car
tu es lasse. Sept-Épées portera l'autre, pour qu'il ne s'amuse pas en
route, et Rosette ira aussi vite que nous.
Là-dessus, les deux amans prirent les deux enfans, échangeant
un regard involontaire , car tous deux songèrent en même temps au
bonheur qu'ils auraient un jour de porter ainsi les fruits de leur
union, et, pour s'épargner la peine de remonter le talus, ils se mi-
rent à marcher rapidement à travers les ruelles de la Ville-Noire;
mais ils furent arrêtés à chaque pas par nombre d'amis et de con-
naissances qui voulaient embrasser le voyageur et lui faire racon-
ter, séance tenante, ses aventures. Sept-Épées leur promettait de
revenir causer avec eux, et Tonine l'aidait à s'en débarrasser, ce qui
donna lieu à celui-ci de remarquer l'air de déférence particulière
que tous avaient pour elle. Loin de diminuer, l'ascendant singulier
qu'elle exerçait dans la ville avait augmenté jusqu'au respect, et
Sept-Épées sentait la fierté lui venir au cœur en songeant que sa
femme lui ferait une espèce de royauté morale, toute d'estime et
d'affection.
En descendant toujours la rivière, ils passèrent sous une arcade
neuve assez large, qui était aussi un ouvrage de la demoiselle y et
Sept-Épées se trouva tout à coup en face d'une vaste usine dans la-
quelle il reconnut bien la Barre-Molino, mais si bien réparée et si
agi'éablement embellie, que c'était comme une maison de plaisance
traversée par les flots de la rivière. Les rouages des machines,
semblables à des monstres furieux emprisonnés sous les arcades
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LA YIIXE NOIRE. 37
basses, divisaient les eaux en mille ruisseaux écumeux qui s'en-
fuyaient à travers la plaine, car cette noble fabrique touchait à. la
campagne, et au pied d'un immense rocher bien assis par la natiu*e,
les reins en arrière et le front renversé comme pour recevoir les
orages, dont il préservait sa base tranquille, on voyait s'ouvrir l'im-
mense vallée avec ses noyers plantureux et ses jeunes blés inondés
de lumière.
— Vive Dieu! s'écria Sept-Épées tout surpris, on a fait de cette
grande carcasse triste et noire un véritable palais, et si ce n'est pas
seulement une robe de parade pour les yeux des passans, si Tinté-
rieur répond au dehors, nos noirs compagnons sont là comme des
taches dans le soleil!
— Entrez, entrez ! dit la Lise, vous verrez qu'ils sont aussi bien
que dans n'importe laquelle des belles manufactures que vous avez
pu voir dans vos voyages.
Sept-Épées traversa des salles claires, bien aérées, avec des pé-
ristyles clos et couverts où les ouvriers en sueur pouvaient se repo-
ser aux heures des repas, sans être saisis par le froid des mauvais
jours. Il vit un ouvroir d'enfans où régnait le plus grand ordre, et
que surveillait un ouvrier connu pour sa douceur, en même temps
que la mère Sauvière, la pieuse femme, travaillait près de la porte,
toujours prête à donner des soins à ceux qui se sentiraient malades
ou fatigués. Enfin on arriva à la forge, où Laguerre était occupé à
donner la première façon aux pièces. Le vieillard n'avait pas été
prévenu du retour de son filleul. Sa surprise et sa joie s'exprimèrent
par la fixité de ses gros yeux brillans, suivie d'un juron épouvantable.
Puis, jetant ses outils, il saisit l'enfant prodigue par le corps, et bien
prit à celui-ci d'être solide, car l'étreinte fut rude. Gaucher, appelé
par Lise, accourut de son côté, non moins étonné et transporté que
le parrain, car les deux femmes avaient bien gardé leur secret. — Tu
nous vois très contons et très heureux, dit Gaucher à son ancien ca-
marade. Nous sommes gagés comme surveillans de nos salles et
logés on ne peut pas mieux. Tu vas certainement avoir la meil-
leure place de tout l'établissement, car c'est toi qui as le plus d'idées
et de connaissances.
— Sans doute, sans doute, dit le parram, et j'espère que ce va-
gabond n'aura plus envie de nous quitter!
— Jamais! s'écria Sept-Épées. Oh ! non, jamais, puisque j'épouse
Tonine !
— Est-ce vrai? est-ce possible? s'écria à son tour Gaucher, dont
Tétonnement se refléta sur la figure du parrain, immobile et stupé-
fait.
Puis, tout à coup levant les épaules : — Mon garçon, dit le vieillard
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38 UTUE DES DEUX MONDES.
à son filleul, ta es donc toujours fou? Toi épouser Tenine? à pré-
sent? toi, toi?
— Mon Dieu ! reprit Sept-Épées cherchant des yeux Tonine, qui
avait disparu, est-ce que vous voudriez y mettre empêchement? Et
pour queUe raison?
— Tu le demandes? tu plaisantes, je crois! Voycms, j'en ai assez»
moi, de la plaisanterie ! Veux-tu, pour commencer, te rendre ridi-
cule, et moi par contre? Parlons d'autre chose, je te prie. Raconte-
nous unpeu...
— Il vous racontera tout ce que vous voudrez, répondit Lise, qui
venait de rentrer dans la forge; mais il faut d'abord songer à la
faim qu'il doit avoir, ce voyageur ! La demoiselle vous invite à dîner
avec lui et nous, entendez-vous, parrain? Allez vous habiller ; moi,
j'emmène Sept-Épées chez nous, pour qu'il fasse aussi un peu de
toUette. Il n'est que temps, il s'en va trois heures I
Sept-Épées suivit machinalement la Lise dans un corps de logis
où elle avait son ménage installé très proprement et largement, non
loin du logement de Laguerre et à côté de celui d'Audebert, re-
cueilli et soigné dans l'établissement, quand sa fantaisie de courir
ne le menait pas ailleurs. Elle ouvrit à Sept-Épées une chambï*e va-
cante qu'elle était autorisée à lui donner. Elle avait déjà parlé à la
demoiselle, et la demoiselle était disposée à bien accueillir l'artisan
de mérite que Lise et Tonine lui recommandaient. Sept-Épées en-
tendait à peine ce que lui disait la Lise. — C'est fort bien, lui répon-
dit-il, cette demoiselle est fort honnête, et je compte bien la re-
mercier; mais il s'agit de Tonine. Pourquoi mon parrain a-t-il si
mal accueilli la nouvelle de notre mariage?
— II l'a mal accueillie?
— Il m'a répondu de manière à me faire croire qu'il s'opposerait
à mon bonheur. Il y a quelque chose là-dessous. Lise, quelque
chose que vous ne m'avez pas dit I
— Que peut-il y avoir, je te le demande, à toi? Est-ce la faute de
quelqu'un si ton brave homme de parrain ne comprend rien à vos
amours?
Sept-Épées crut voir Lise embarrassée, et il lui fit des questions
détournées auxquelles il n'obtint que des réponses évasives. Une
grande inquiétude s'enàpara de lui, d'autant plus que Lise l'ayant
laissé seul pour qu'il pût s'habiller, il remarqua qu'elle restait près
de sa porte, comme si elle l'eût surveillé pour empêcher une com-
munication quelconque entre lui et les personnes du dehors. Il
tomba dans un grand trouble d'esprit. Tonine avait-elle commis
une faute, ou tout au moins provoqué involontairement quelque
scandale? Gomment supposer qu'elle eût démérité dans l'estime pu-
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LA. ynXB NOIRE. 39
blique après les témoignage de déférence qu'il lui avait vu recueil-
lir à chaque pas dans la rue; mais aussi comment expliquer l'indi-
gnation du parrain à l'ouverture qui lui avait été faite? Et pourquoi
Tonine avait-elle subitement disparu, comme poiu" ne pas être pré-
sente à Texplication?
XV.
Quand une idée noire s'empare d'un cerveau logique, elle trouve
toujours à s'y fonder sur des inductions désespérantes. Sept-Épées
s'imagina que Tonine avait pu avoir un intérêt grave, tout diffé-
rent d'un intérêt de cœur, à le rappeler auprès d'elle. Pourquoi
n'avait-elJe pas osé lui écrire elle-même? Pourquoi avoir employé
Lise à l'insu de son mari et du vieux parrain? £t ces mensonges
gratuits qu'on lui avait faits pour éprouver son dévouement, la ma-
ladie, la misère, la laideur même? Puis tout à coup l'apparition de
Tonine que l'on disait absente, de Tonine belle, riante et passionnée,
acceptant, exigeant même un Sjerment qu'elle avait toujours re-
poussé, prenant Lise à témoin et se hâtant de traverser la ville avec
lui, comme pour le compromettre dès la première heure! Gaucher
n'avait-il pas paru stupéfait de ce mariage? et déjà, sur le sentier
de la montagne, Va-sans-Peur n'avait-il pas dit comme le parrain :
— Songer à tonine I ce n'est pas possible !
Sept-Épées s'habilla sans trop savoir ce qu'il faisait; puis il tomba
sur une chaise, oubliant qu'il était^attendu. Ses yeux rencontrèrent
sur la fenêtre un objet qui le fit tressaillir : c'était un pot de réséda,
un pot bleu et blanc qu'il connaissait bien, et qu'autrefois, chez la
Laurentis, il avait trouvé dans sa chambre, le jour où Tonine avait
fait son déménagement. Elle savait qu'il aimait l'odeur du réséda :
c'est une attention qu'elle avait eue alors et qu'elle venait de renou-
veler avec sa délicatesse accoutumée.
Sept-Épées sentit des larmes couler sur ses joues brûlantes. 11 y
avait un mystère autour de lui , un mystère effrayant à coup sûr.
Comment Tonine savait-elle qu'il devait être reçu et accueilli chez
la demoiselle, et qu'il y aurait précisément cette chambre-là? Cette
demoiselle si bonne,... beaucoup trop bonne peut-être!... avait-eUe
un frère, un neveu?... — Non, non! s'écria Sept-Épées en se levant
comme pour échapper aux suggestions d'un mauvais esprit; tout ce
qui me vient là est épouvantable, et Tonine est toujours un ange du
ciel! Tonine, Lise! Tonine, Gaucher! où êtes-vous? Pourquoi suis-je
seul au moment où mon cœur déborde et où ma tête se perd?
— Nous voilà, nous voilà! répondit gaiement Gaucher, qui chu-
chotait avec sa femme devant la porte. Tonine est déjà là-bas qui
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AO BEVUE DES DEUX MONDES.
nous attend. Ton parrain et nos autfes amis doivent y être aussi.
Allons, allons, nous sommes en retard.
— Ah! mon ami, dit Septr-Épées en passant son bras sous celui
du brave Gaucher, je ne sais pas où tu me mènes; mais ta figure
sincère me rend la confiance et le bonheur!
— On te mène chez la patronne, chez la bourgeoise, chez la bien-
faitrice des ouvriers, répondit Lise, qui les suivit avec ses enfans.
Nous sommes comme ça une douzaine qui dînons chez elle le di-
manche, et aujourd'hui c'est dimanche pour nous à cause de ton
retour.
— Ehl qu'est-ce que cela lui fait, mon retour, à cette brave dame?
— Ah! répondit Gaucher, c'est qu'elle aime qui nous aimons!
On lui fit passer un petit pont de bois qui traversait un des bras
étroits et tranquilles de la rivière, à l'endroit où elle formait un
beau bassin devant la barre de l'écluse. Par ce pont, on entrait dans
une petite île longuette plantée en jardin, où les roses' et les œillets
se miraient dans l'eau unie comme une glace. Tout au bout s'élevait
(pas bien haut) le logis de la demoiselle, un pavillon à trois fenêtres
de façade composé d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage,
bien bâti par les habiles maçons du pays, peint à la mode de l'en-
droit d'un ton gris de peiile, rehaussé de filets lilas et blancs, et sur-
monté d'un étroit belvédère avec sa balustrade à jour en briques
courbes, le tout si simple qu'un ouvrier un peu avancé et rangé eût
pu se faire construire un palais semblable ; mais le lieu était si joli
et si frais qu'on n'y pouvait rien souhaiter de mieux. Le terrain en
pente, porté sur une base rocheuse, était assez élevé pour ne jamais
craindre les crues de l'eau, et une aigrette de peupliers, au pied
desquels s'arrondissait un bosquet d'arbustes touffus, couronnait la
maison et l'Ilot daiïs sa partie la plus haute.
Une allée de sable noir conduisait, par un méandre gracieux, à
un perron de trois marches. Un bon petit chien qui n'aboyait après
personne, qui caressait tout le monde, vint au-devant des convives
comme pour les inviter à se hâter, et la Laurentis, éblouissante
d'embonpoint dans sa camisole blanche, le tablier retroussé et les
bras nus, apparut à une fenêtre du rez-de-chaussée, remuant une
casserole qui lançait des éclairs, tant elle était rouge et fourbie.
— C'est elle, dit Gaucher à Sept-Épées, qui, à elle seule, compose
toute la maison de la demoiselle. Tu dois te rappeler que, pour faire
l'omelette et les gâteaux, c'est un cordon-bleu.
Ils entrèrent dans le salon, qui, ainsi que la salle à manger, était
disposé pour recevoir au plus une douzaine de personnes dans les
jours de gala. Il était tout lambrissé et meublé en bois clair, et
pour tout luxe il y avait des rideaux de mousseline blanche, des
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LA. TILLE NOIRE. Al
fleurs dans des poteries du pays, et une belle vieille table à pieds
tordus que Sept-Épées avait vue autrefois chez Tonine*
Il trouva là son parrain, la Sauvière et sa fille, le docteur Anthime
et Va*sans-Peur. On espérait Audebert; mais, comme il avait dé-
claré, une fois pour toutes, que le poète n*a pas d'heure, on ne devait
pas l'attendre. Tonine arriva la dernière, tout habillée de blanc, si
belle et Fair si radieux que Sept-Épées en fut ébloui. Elle vint à lui
et lui prit les deux mains en riant. Tout le monde riait, même le
parrain, qui pandssait avoir entendu raison. Sept-Épées se mit aussi
à rire pour faire comme les autres, et aussi parce qu'il avait le cœur
content; pourtant la figure épanouie d' Anthime, que ses yeux ren-
contrèrent comme malgré lui, le rendit tout à coup très sombre.
Rosalie Sauvière, qui était devenue grande, jolie et qui était habillée
comme une bourgeoise, s'en aperçut. — Eh bien 1 lui dit-elle, vous
regardez mon mari comme si vous ne le reconnaissiez pas! Pourquoi
donc ne lui avez-vous pas encore parlé?
— Votre mari? s'écria Sept-Épées en se jetant presque au cou du
docteur.
— Oui, répondit celui-ci : il était dans ma destinée de me fixer à
la Ville-Noire; refusé par une aimable personne qui avait reçu mes
premiers hommages, j'en ai rencontré une autre, une belle patiente j
qui a bien voulu me savoir gré de mes soins et me les payer par sa
confiante. Je suis le médecin des ateliers, mon cher Sept-Epées;
mais vous rapportez de vos voyages une mine qui ne me promet pas
grande besogne.
— A table I cria la Laurentis du fond de sa cuisine, et le petit chien,
qui connaissait cette exclamation, vint en gambadant, en aboyant
de joie, faire l'ofiice de valet de chambre.
— Ceci veut dire : madame est servie, dit le docteur en ofirant
' son bras à Tonine, qui fit passer le vieux parrain le premier.
M"' Anthime prit le bras de Sept-Épées, et les autres suivirent.
La salle à manger était aussi propre et pas plus riche que le sa-
lon. Des mets très élémentaires étaient placés sur une grosse nappe
blanche semée de violettes. Il y avait quelque chose de patriarcal
dans cette aimable hospitalité. Tout le dîner étant servi à la fois, la
Laurentis prit place avec les autres.
Tonine s'assit à la place d'honneur avec le parrain en face d'elle,
le docteur à sa droite et Sept-Épées à sa gauche. De la demoiselle,
il n'était pas plus question que si elle n'eût jamais existé. Sept-Épées
ne put s'empêcher d'en faire la remarque à M"*' Anthime, qui était
auprès de lui. — Bah ! bah ! répondit-elle d'un ton enjoué, elle
viendra plus tard, à la fin du dîner!
— Non, dit Tonine, elle va venir tout de suite; c'est assez jious
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A2 BEVOE DES DEUX MONDES.
moquer de mon prétendu, et la chose commence à le tourmenter, je
vois celai... Allons, Sept-Épées, mon ami, n'attendez plus personne,
car la bourgeoise est ici. C'est moi qui vous parle et qui vous de-
mande pardon de vous avoir laissé mystifier !
— Vous ! s'écria le jeune homme encore un peu inquiet, vous, la
demoiselle, l'héritière?...
— Oui, moi, Tonine, votre fiancée d'aujourd'hui et votre femme
bientôt. N'allez-vous pas faire comme le parrain, qui disait que c'é-
tait impossible? C'est plus que possible, puisque nous nous aimons
et que j'ai votre parole. Mes amis, ajouta-t-elle en s* adressant aux
autres, vous ne savez pas tous comment ces choses-là se sont pas-
sées. On a fait croire au compagnon que j'étais dans la dernière des
misères, malade, et affreuse par-dessus le marché. Il est revenu
quand même, de bien loin, pour m' épouser, et cela, sans même sa-
voir le malheur arrivé à sa baraque, quand il pouvait encore se croire
riche auprès de moi. Croyez-vous que je lui doive assez de con-
fiance et d'estime à présent pour souhaiter d'être sa femme?
— Oui, oui ! s'écria tout le monde. Oui, oui 1 répondit, de la porte,
Audebert, qui arrivait. 0 maison de l'amour et de l'amitié, je sus-
pends ma couronne à ton seuil béni des dieux I
— Ami, lui répondit Tonine, faites-moi un présent de noces digne
d'un homme comme vousl Donnez-la-moi, cette couronne, suspen-
dez-la ici pour toujours, et jurez de ne pas me la reprendre.
— Je le jure, s'écria Audebert, qui, depuis ce jour, ne songea plus
à se parer de cet excentrique ornement; je le jure, je le jure! ré-
péta-t-il par trois fois avec une antique solennité.
— Et j'accepte le serment de l'amitié, lui dit Tonine; ces lauriers,
que respectaient les habitans de la Ville-Noire, auraient fini par vous
faire des envieux. Ici on les verra avec orgueil, car votre gloire
nous appartient plus qu'à vous-même, et c'est à nous de la publier.
— Tu as raison, jeune et belle muse du travail I répondit Aude-
bert : j'ai peut-être paru manquer de candeur et de simplicité en
portant ce gage de mon triomphe. Faites-moi place parmi vous,
mes amis, je veux vous chanter l'épithalame de ces heureux époux.
— Au desserti au dessert! dit le parrain, qui ne goûtait pas tou-
jours la poésie de son camarade de jeunesse ; nous avons à parler
d'affaires sérieuses. Voyons, filleul, que dis-tu de ce qui t' arrive?
— Je dis que je suis heureux, parce que j'épouse Tonine, que j'ai
toujours aimée, répondit Sept-Épées, voilà tout ce que je dis!...
Qu'elle soit riche ou pauvre, peu importe, c'est elle! ce n'est pas
son nouveau rang et sa nouvelle fortune qui l'ont faite ce qu'elle esti
— C'est bien pensé, dit le docteur; mais permettez-moi de vous
dire que la richesse, car vous voilà tous deux très riches en compa-
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LA. TILLE NOIRE. AS
ndson de ce que vous étiez, ajoutera beaucoup à TOtrp bonheur, si
TOUS l'entendez comme l'entend la généreuse Tonine.
— Qu'elle me le dise vite, car je ne veux pas, je ne peux pas
avoir jamais d'autre idée que la sienne. Parle, ma chère Tonine, je
vois bien que la fortune n'est pas toujours aveugle, comme on le
prétend, puisqu'elle s'est donnée à toi ; mais je ne serais pas digne
de partager ton sort, si je ne partageais pas tes sentimens.
— Eh bien 1 apprends, répondit Tonine, comment j'ai hérité de
mon beau-frère, et tu comprendras nos devoirs. Te souviens-tu qu'il
était fort malade quand tu es parti? Il avait abusé de tout, il se sen-
tait mourir, et avait peur de la mort. C'était une mauvaise tète plu-
tôt qu'un mauvai$ cœur. Il se repentait du passé. Il voulut me voir,
me demanda de lui pardonner le malheur de ma pauvre sœur. J'y
mis pour condition qu'il ferait quelque chose de charitable pour les
pauvres de la Ville-Noire. Il le promit, et je lui donnai des soins et
des consolations. Quand on ouvrit son testament, nous fûmes tous
bien étonnés de voir qu'il me laissait l'usine; mais il y avait une
condition : c'est que j'adoucirais les peines que la dureté de son
chef d'atelier et son indifférence avaient causées* Dès lors, tu vois,
mon ami, cette condition-là, je ne sais pas si la loi nous en deman-
derait compte; mais je sais que Dieu est bon comptable, et qu'on ne
le triche pas. C'est à nous de bien nous tenir, si nous ne voulons pas
qu'il nous abandonne*
— Sois tranquille 1 répondit Sept-Épées, qui jusque-là s'était senti
un peu accablé sous le bienfait de Tonine, et qui tout aussitôt releva
la tête avec enthousiasme. Je ne sais pas si je suis aussi bon et aussi
religieux que toi; mais je suis diablement fier, et je ne crois pas qu'il
me serait possible de vivre sans te voir fière de moi*
Pendant le diner, qui fut satisfaisant pour l'appétit, sans aucune
recherche, Sept-Épées remarqua un grand changement survenu chez
Tonine. Autrefois, bien qu'elle eût autant d'esprit que lui, il y avait
comme une différence de niveau dans leur éducation, et la jeune
ouTrière avouait son ignorance sur beaucoup de choses pratiques
qui avaient leur importance aux yeux du jeune artisan. Avec le chan-
gement de position, l'horizon de Tonine s'était agrandi. Elle avait
voulu entendre de son niieux la science et les arts de l'industrie
qu'elle avait à gouverner, et, sans être sortie de son Val-d'Enfer,
elle s'était mise au courant du mouvement industriel et commercial
de la France.
Sept-Épées fut donc très heureux de pouvoir causer, devant elle
et avec elle, de tout ce qu'il avait acquis et obserTé, sans craindre
de trouTcr en elle des préoccupations étrangères à la nature de ses
connaissances. Il eut la satbfaction de pouvoir l'éclairer encore
sur le progrès qu'elle pouTsdt imprimer autour d'elle, et de se Toir
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hk BEVUE DES DEUX MONDES.
parfaitement compris et apprécié par un esprit lucide et ingénieux,
moteur puissant et nécessaire de Faction d*un cœur dévoué.
XVI.
Dès le lendemain, les premiers bans furent publiés; mais, dès le
lendemain aussi, Sept-Épées se mit au travail de la fabrique, et il
voulut y entrer comme simple compagnon, tenant à montrer qu'il
honorait plus que jamais le travail manuel, et qu*il était plus habile
et plus prompt que pas un de ceux qu'il aurait bientôt sous sa gou-
verne. Il ouvrit le soir un cours d'instruction pratique qui prouva
aussi le droit qu'il avait d'enseigner, et, après la leçon, il se mêla
à ses anciens et nouveaux camarades, qui tous voulaient fêter son
retour, et auxquels, par sa franche cordialité, il montra bien qu'il
serait toujours un ami sérieux et un bon frère.
Tonine eût souhaité que son mariage se fît sans plus d'éclat que
celui des autres artisans du pays, mais il ne dépendit pas de sa vo-
lonté d'empêcher les préparatifs de la Ville-Noire. Huit jours durant,
les enfans cueillirent dans la campagne une véritable montagne de
fleurs qui fut mise au frais dans un des nombreux réservoirs des
écluses, et qui, le jour des noces, se trouva transformée et distri-
buée en guirlandes gigantesques et en gracieux arcs de triomphe
sur tout le passage du modeste cortège. Ce cortège devint bientôt si
nombreux qu'on eût dit d'une fête patronale suivant la procession.
Après la cérémonie, il y eut un banquet général sur les gazons qui
entouraient le bassin de la grande barre. Chaque famille apporta là
son repas, et toute la population mangea et chanta pendant que les
deux époux, avec le petit groupe de leurs amis intimes, déjeu-
naient sans faste sous les lilas de la petite île, recevant et rendant
les toasts qui s'élevaient de tout l'amphithéâtre du rivage. Déjeunes
compagnons, parés de fleurs et portant leurs insignes de cérémo-
nie, amenèrent ensuite un petit radeau pavoisé, ouvrage de leurs
mains, sur lequel les deux époux furent invités à monter pour faire
le tour du bassin et recevoir les caresses et les félicitations de tout
le monde. Tonine fut priée d'ouvrir le bal, et on la vit danser pour
la première fois dans une fête. Elle y mit tant de grâce et de mo-
destie que chacun l'admirait de s'être abstenue jusque-là de tout
plaisir et de toute coquetterie par prudence et par pudeur.
Cependant Tonine s'interrompit plusieurs fois pour demander si
personne n'avait vu Audebert. Quelque livré qu'il fût à son caprice,
le vieux poète n'oubliait jamais ses affections, et on s'étonnait qu'en
un pareil jour il ne fût pas là. On commençait même à s'inquiéter,
lorsqu'il parut enfin sur le haut du gros rocher, qui commençait à
projeter son ombre bienfsdsante sur la fête. Il amenait avec lui Savé-
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LA VILLE NOIRE. A5
rio (ou Xavier), le beau chanteur, Thabile plâtrier italien, nouvel-
lement arrivé au pays pour des travaux d'art dans les bâtimens
de la mairie de la ville haute. Ce jeune homme avait une voix ma-
gpifique et chantait avec goût, quoiqu'il eût un peu d'accent étran-
ger; mais cet accent n'avait rien de désagréable et rendait sa pro-
nonciation plus sonore. Du haut du rocher, Audebert fit un signal
convenu avec une branche verte. Les eaux et les rouages de l'usine,
qui étaient au repos, partirent alors avec un grand bruit de n^arteaux
et de cascades, en même temps qu'on vit les fumées des fourneaux
s'élever en spirales noires dans les airs.
C'était un simulacre de travail et comme l'ouverture nécessaire
de la cantate. Quand Audebert et son compagnon furent descendus
jusqu'à une roche surplombante qui les rapprochait convenablement
de l'auditoire, Audebert fit encore un signe, et les machines s'arrêtè-
rent. Les flots furent enchaînés comme par magie, et un chœur d'ou-
vriers entonna l'épithalame qu' Audebert avait composé, et dont Sa-
verio déclama et chanta tour à tour le récitatif et les strophes. Il y
avait longtemps qu' Audebert n'avait été si bien inspiré. Son cœur
^mu avait rendu la lumière à son génie troublé, et, quoiqu'il y eût
encore quelques incorrections dans ses vers, la paraphrase en prose
•que nous en donnerons pour terminer cette véridique histoire prou-
vera que ses idées ne souffraient d'aucun désordre*
CHOEUR.
« Taisez -vous, rouages terribles 1 tais- toi, folle rivière! Fers et
feux, enclumes et marteaux, voix du travail, faites silence I Laissez
•chanter l'amour; c'est aujourd'hui la fête d'hyménée.
RÉCITATIF.
« Toi d'abord, jeune époux, fils adoptif de la Ville-Noire, reçois la
bénédiction de l'amitié, c'est encore celle de Dieu pour ton amour,
^oute, par la voix de l'ami étranger, la parole amie de la vieillesse.
La vieillesse résume et enseigne; elle a derrière elle les longs jours
de l'espérance et de la douleur, du plaisir et de la peine. Cette pa-
role te dit f Souviens-toi !
STROPHES.
« Oui 1 souviens-toi des jours déjà passés. . . Ils ont passé vite, mais
ils ont été assez remplis pour t'instruire. Les labeurs de ton appren-
tissage et les premiers essais de ta force, les illusions de ton esprit
et les élans de ton cœur t'ont déjà enseigné ce que l'enfant doit souf-
frir pour devenir un homme, ce que l'homme doit comprendre pour
"devenir un sage. Souviens-toi !
« Souviens-toi du jour où le mugissement des eaux, les craque-
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i6 BETUE DES DEUX MONDES.
mens du bois et le grincement du métal t'arrêtèrent, éperdu de
crainte, au seuil de l'usine. Ton ancien t'encourageait et te montrait
en souriant les petits oiseaux essayant leur premier vol autour des
nids suspendus à ces toits ébranlés par les furies du travail. Et toi,
tu as souri à ton tour, ne voulant pas être moins brave que les pe-
tits du passereau et de l'hirondelle. Souviens-toi !
<( Souviens-toi du premier coup que, vacillant sous ta main dé-
bile, l'outil cruel porta dans ta pauvre chair. Ce fut ton premier cri^
ton premier sang. Tu fus, ce jour-là, baptisé par la souffrance, et ton
ancien te dit : — Ce n'est rien, c'est le baiser de ta nourrice! — Et
toi, tu ramassas le fer brutal en répondant : — A la longue, le nour-
risson mènera durement la marâtre... Souviens-toi!
(( Souviens-toi du premier ouvrage complet qui sortit de ta main
exercée. Ce jour-là, l'orgueil visita ton âme, et tu te sentis plus
grand de toute la tête. Tu te baissas pour sortir par la porte de l'ate-
lier; tu regardas le soleil cherchant s'il ne lui manquait pas un rayon
dérobé par toi pour éclairer l'acier que tu venais de façonner, et il
te sembla que toute la Ville-Noire avait les yeux sur toi, en disant :
— Rangeons-nous, il n'y a plus d'enfant ici, vrai Dieu ! Voilà un de
nos citoyens qui passe!... Souviens-toi!
« Souviens-toi du jour où tu vis ta bourse remplie et la liberté
devant toi. Ce jour-là, tu t'écrias que le monde entier t'appartenait,
et que tu pouvais y choisir ta place; mais si ton rêve fut grand, ta
place fut petite, et ta peine recommença plus acharnée, quand tu te
vis aux prises avec la plus fine et la plus dure des machines, la plus
docile et la plus rebelle, la plus ingrate et la plus généreuse, enfin
la machine des machines, î'honmae qui travaille pour l'bonmie.
Souviens-toi!
« Souviens-toi du jour où tu te sentis en lutte avec ton semblable^
en guerre avec ton frère, en désaccord avec toi-même. Ce fut le
jour où tu reconnus que, pour gagner vite, il fallait mettre l'éperon
au ventre de tes ouvriers, et arracher de ton pauvre cœur la con-
fiance dont on abuse, la compassion qu'on exploite, l'amitié souvent
ingrate, et ce jour-là tu jetas ton ciseau en pleurant. Tu venus
d'apprendre que les hommes sont des hommes, et que ^i n'est pas
de fer pour l'ambition doit être d'acier pourla patience... Souviens-
toi!
« Souviens-toi du jour où ton cœur devint le maître de ton es-
prit, et où, dégoûté d'appeler la fièvre à ton aide, tu sus attendre la
volonté. Ce jour-là, tu te réconcilias avec tes frères, avec Dieu, avec
toi-même. Ce jour-là, tu vis dans la flamme de ta foi^e une lueur
qui ne sortait plus de l'enfer; tu entendis dans la voix du torrent
une parole qui venait de Dieu, tu sentis passer dans tes veines ar-
dentes une frWcheur qui tombait du ciel... Souviens-toi!
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LA VILLE NOIRE. 47
« Et aujourd'hui que tu te souviens de tout, garde à jamais le tré-
sor de la science, car la vie t'a appris déjà beaucoup de choses que
ne savent point ceux qui n'ont pas souffert, une grande chose entre
toutes : c'est que le bonheur n'est pas dans le triomphe de la vo-
lonté isolée, mais dans l'accord des volontés conquises au bien; une
plus grande chose encore : c'est que l'amour enseigne encore mieux
que la raison, et que toute science vient de lui. Gela, ne l'oublie ja-
mais; de cela surtout, souviens-toi!
CHOEUR.
« Et maintenant, criez, rouages terribles; maintenant, chante et
bondis, folle rivière! Fers et feux, enclumes et marteaux, voix du
travail, commandez la danse ! Vous ne couvrirez pas les voix de l'a-
mour. C'est aujourd'hui la fête d'hyménée. »
L'usine, remise en mouvement, fit sa partie, aux grands applau-
dissemens de l'auditoire; puis, quand le chanteur eut profité de ce
moment de repos, tout se tut de nouveau pour écouter le chant de
Fépousée. Le chœur reprit :
« Toi, maintenant, belle épousée, fille des entrailles de la Ville-
Noire! Reçois la bénédiction de l'amitié; c'est encore celle de Dieu
pour ton amour. »
Puis le bon Saverio chanta le récitatif :
« Écoute, par la voix de l'ami étranger, la parole amie de la vieil-
lesse. La vieillesse juge et récompense; elle a derrière elle le cor-
tège des longs jours d'espérance et de douleur, de plaisir et de
peine; cette parole te dit : Souviens-toi !
STROPHES.
« Toi qui fus bénie en naissant, Tonine aux blanches mains, sou-
viens-toi du premier jour où ta mère te mena dans la montagne; ta
mère me l'a raconté : tu vis une fleur qui riait au soleil, et tu cou-
rus la cueillir. C'était pour toi la fleur des fleurs, la merveille de la
terre, c'était la première chose dont tu comprenais la beauté! Ta
sœur, plus grande que toi, la voulut, et toi, au lieu de pleurer, tu
souris en la lui donnant. C'était la première fois que tu sentais le
plaisir de donner, plus grand pour toi que tous les autres plaisirs ;
souviens-toi!
'(( Toi qui fus bénie en grandissant, Tonine aux mains diligentes,
souviens-toi du premier jour où tu entras dans l'atelier pour gagner
ta pauvre vie d'enfant. Tu étais orpheline, et tu ne riais point. —
Quelle est, disait le maître, — c'est lui qui me l'a conté, — cette
pâle fillette qui ne gâte rien, qui est habile dès le premier jour, et
qui, au travail, ne semble pas connaître le dégoût ou la peine? — Il
lui fut répondu : C'est celle qui travaille pour deux, parce que sa
Gooçle
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&8 BEVUE DES DEUX MONDES.
sœur a encore trop de chagrin, et que celle-ci, la plus petite, est la
plus soumise à Dieu ; souviens-toi I
<( Toi qui fus bénie en devenant belle, Tonine aux mains pures^
souviens-toi du jour où Ton voulut t' entraîner à la première fête; on
te disait : Les tonnelles sont pavoisées, les violons raclent leur»
plus beaux airs de danse. Tous les garçons vont là-bas sur la pe-
louse; mets ta robe blanche et suis-nous. Un jour de plaisir efface
un an d'ennui. Et toi tu répondis, — tes compagnes me l'ont conté :
— Non, vous n'avez pas besoin de moi, puisque vous êtes contentes;
j'irai tenir compagnie à Louisa la boiteuse, qui s'ennuie seule au
logis. — Et tu mis ta robe blanche, et tu donnas à la solitaire in-
firme la fête de l'amitié; souviens-toi!
« Toi qui fus bénie en devenant sainte, Tonine aux mains secou-
râbles, souviens-toi du jour où tu donnas à boire au pauvre voya-
geur et ton pain à la pauvre mendiante, et du jour où tu fermas
les yeux du voleur abandonné de tous, après avoir fait entrer le
repenth- dans son âme coupable, et du jour où tu soignas le pauvre
paralytique, objet de dégoût pour sa propre famille, et du jour où
tu donnas ta mante, et de celui où tu donnas ta chaussure, et de
celui où, n'ayant plus rien à donner, tu donnas tes larmes, et de
tous les jours de la vie qui furent marqués par des bienfaits, des
dévouemens, des sacrifices ; de tous ces jours-là, Tonine aux belles
mains, souviens-toi!
« Et souviens-toi encore, Tonine au cœur pur, du jour où l'on
vint te dire : Tu es riche, la plus belle des usines de la Ville-Noire,
la perle du Val-d'Enfer est à toi: Ce jour-là, tu levas vers le ciel tes
msdns sans tache en disant : Rien n'est à moi, tout est à Dieu! Et
depuis ce jour-là il n'y a pas eu ici une peine qui ne fût adoucie,
une larme qui ne fût essuyée; souviens-toi!
« Et souviens-toi, Tonine au cœur fidèle, du jour où l'on vint te
dire : L'atelier de celui qui t'aimait a été dévoré par la montagne.
Sa roue, muette à jamais, gît sous le rocher, le torrent chante sa
victoire cruelle sur les ruines de son travail et de sa vie. Ce jour-là,
tu t'écrias : — Voilà mon fiancé qui revient, ma voix l'appelle. J'ai
besoin d'un ami pour partager le fardeau des devou-s de ma ri-
chesse.— Et ce jour-là, Tonine au cœur tendre, tu aimas plus que
toi-même celui qui n'avait plus que toi sur la terre; souviens-toi l
RÉCITATIF.
« Jeunes époux, souvenez- vous de vos fatigues et de vos peines pour
mieux savourer le bonheur! Nobles enfans du travail, ne quittez
jamais la Ville-Noire ! Des liens plus forts que l'acier le mieux trempé
de vos ateliers, des affections plus solides que ces rochers de granit
qui protègent le sanctuaire de nos industries, desiiens d'amour et
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LA VILLE NOIRE. &0
d'amitié vous y retiennent. La caverne des noirs cyclopes peut ef-
frayer les regards du passant; mais celui qui a longtemps vécu dans
ces abîmes et dans ces flammes sait que les cœurs y sont ardens
comme elles et profonds comme eux 1 De ces cœurs-là, jeunes époux,
souvenez-vous à jamais !
CHOBUR.
«Et maintenant criez, rouages puissans! Chante et bondis, rivière
bénie! Fers et feux, enclumes et marteaux, saintes voix du travail,
commandez la danse. Vous ne couvrirez pas les voix de Famour;
c'est aujourd'hui la fête d'hyménée! »
Aux applaudissemens de la Ville-Noire répondirent des applau-
dissemens et des clameurs qui semblaient planer dans les airs. Tous
les regards se portèrent vers la montagne, et Ton vit une foule qui
battait des mains et agitait des mouchoirs. C'était le petit et le gros
commerce, la jeune et la vieille bourgeoisie de la ville haute, avec
la musique en tête et le peuple en queue, qui descendaient vers
la rivière.
On savait bien, à la ville haute, qu'il se faisait im beau mariage
à la ville basse, et Tonine avait, de la base au sommet de la mon-
tagne, la réputation d'une sainte et douce fille. Le testament de
Molino avait fait assez de bruit pour la mettre en évidence. Per-
sonne n'eût pourtant songé à blesser sa modestie bien connue par
une ovation; mais, quand on vit, en ce jour de fête, les tourbillons
de fumée de l'usine, et que l'on entendit le bruit des marteaux, on
s'étonna beaucoup, et l'on vint sur les terrasses voir de quoi il s'a-
gissait. On ne put ssdsir les paroles de la cantate, mais les sons de la
voix de Saverio et la pantomime d'Audebert firent comprendre ce
qui se passait. C'est pourquoi l'on s'entendit pour aller prendre part
à cette joie populaire, et, comme la cantate fut longue, on eut tout
le temps d'organiser l'amicale visite.
En ce jour-là, on vit donc, sur la pelouse qui bordait un des côtés
du bassin, et qui était comme le péristyle entre le ravin et la plaine,
les deux villes rivales, mais toujours sœurs, se mêler cordialement
dans une fête improvisée. Bien des susceptibilités, bien des ran-
cunes, bien des méfiances s'efiacërent. D'anciennes amitiés furent
renouées, des griefs s'envolèrent aux sons des violons, et le vieux
parrain de Sept-Épées, flatté de plusieurs politesses sur lesquelles
il ne comptait pas, déclara que si la Ville-Noire était le sanc-
tuaire de toute sagesse et de toute vertu, la ville peinte avait aussi
du bon.
George Sand.
Tom uviu 4
Gooçle
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LA
NOUVELLE-GRENADE
PlTSi6E8 DE li niTDII TIOPIGilB.
IV.
LES ARUAQUES ET LA SIERR A-lf EVAD A«
I.
Habitant la Nouvelle-Grenade depuis plus d'une année, je con-
naissais les mœurs des indigènes, les ressources agricoles du terri-
toire; j'avais formé de nombreuses et agréables relations, et je pou-
vais compter sur la sympathie de mes nouveaux concitoyens comme
si j'eusse été moi-même un Riohachère (1). Aussi le moment me
sembla-t-il venu de réaliser mes plans dans quelque vallée de la
Sierra-Nevada. Don Jaime Ghastaing, cet ouvrier français — tou-
jours, on s'en souvient peut-être, à la recherche d'un Eldorado,
était de plus en plus mécontent de son sort; il me pria de l'accep-
ter pour associé, et j'eus la faiblesse de lui donner mon consen-
tement. Je pensais naïvement qu'il avait enfin découvert sa voca-
tion à l'âge avancé de soixante-dix ans, et que toute son activité
dormante s'était sérieusement réveillée. Je n'oubliais pas non plus
que j'allais vivre au milieu des Indiens arnaques, loin de toute so-
(1) Voyez sur Rio-Hacha et ses habitans la Revue du 15 mars; voyez aussi les autres
parties de cette série dans la Revue du 1*^ décembre 1859 et du l*' février 1860.
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Là NOUTELLE-GItCNADfE. 51
ciété civilisée, et n'ayant d'autre compagnie que la nature, mes
livres et mes projets^ — Avec quelle douceur, pensais-je, ma langue
maternelle, parlée par un compatriote au milieu de cette solitude,
ne résonnerait-elle pas à mes oreilles!
Avant de transporter dans la Sierra-Nevada des instrumens d'a-
griculture, des outils, et tous les objets qui pouvaient nous être
utiles pour une exploitation régulière, il importait d'abord de faire
un voyage de reconnaissance; mais avant le départ les difficultés
commencèrent déjà* Gomment ferais-je pour vivre dans la sierra,
parmi ces Indiens qui ignorent la valeur de l'argent, et ne vendent
des fruits ou des racines qu'en échange de marchandises? Fallait-il
me faire suivre d'une caravane d'ânes et de mulets portant des pro-
visions pour un temps illimité , ou bien devais- je me résoudre à
faire le commerce d'échange, comme tous les Espagnols qui visitent
la sierra? Ce moyen était ïe plus simple et le plus commode, car
un seul animal devait me suffire pour transporter de montagne en
montagne mon petit magasin ambulant, composé, comme celui de
tous les autres traitans, de quelques livres de morue, d'aiguilles
et de laines de diverses couleurs. D'ordinaire on vend aussi de
l'eau-de-vie aux Arnaques, et c'est même la denrée qui trouve chez
eux le plus d'acheteurs. Moi, qui prétendais au rôle de civilisateur,
je me gardais bien de leur porter cette boisson funeste.
Vers le commencement du veranito (1), je partis un matin, de
très bonne heure, avec Luisito, le fils de mon associé don Jaime*
Tallais en tète, suivi du modeste baudet, chargé de ballots; puis
venait Luisito, qui, faisant son premier voyage, se croyait obligé de
porter toute une panoplie : un fusil, deux ou trois machetes^ des
pistolets et des couteaux. Deux chiens gardaient les flancs de la ca-
ravane, ou nous précédaient en relevant leurs petites queues en
trompette. Un traitant que nous avions vu la veille nous avait ap-
pris que la plage était dans la meilleure condition possible, et qu'il
était facile de passer à gué toutes les rivières. Ainsi commençait,
sous d'assez favorables auspices, un voyage que je crois devoir ra-
conter avec quelque détail, parce que de longtemps encore les pé-
ripéties qui vinrent mettre notre patience à l'épreuve seront le par-
tage des émigrans, des savans ou des touristes qui visiteront la
Sierra-Nevada.
Excepté en deux ou trois passages difficiles, où il faut éviter des
promontoires escarpés qui plongent abruptement dans les flots, on
suit la plage entre la mer grondante et les falaises ou les chaînes
(i) Deuxième laiion des sécheresses; elle dure dans l'état du Bfagdalena enTiron deux
mois, da commeneement de norembre à la fin de décembre.
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52 BEVUE M8 DEUX MONDES.
de dunes. La forêt se montre à une petite distance de la mer. En
général peu fournie, elle se compose de zones d'arbres épineux en-
tourant des clairières où les termites bâtissent leurs obélisques et
leurs pyramides aux mille corridors; mais en quelques endroits les
mimosas hérissés de piquans, les cactus tordus comme des serpens
autour des troncs, ou tapis dans les lézardes du sol comme autant
de scorpions venimeux, des orties gigantesques, et d'autres plantes
dont chaque fibre est un dard, forment un obstacle bien plus infran-^
chissable encore que la végétation exubérante des forêts vierges. Les
seuls animaux qui vivent dans ces fourrés sont les serpens, les lé-
zards et les oiseaux. Le soir, des perruches vertes et des periquitas
s'abattent sur certains arbres en si grand nombre que les branches
en plient, et jusqu'à la tombée de la nuit elles font un vacarme
étourdissant, dont les conversations glapissantes de nos pies ne sau-
raient donner aucune idée.
Nous cheminions résolument sur la plage, faisant un écart vers la
falaise à chaque bond de la vague, et redescendant sur le sable af-
fermi du bord à chaque retrait des eaux. Après six heures de ce
genre de gymnastique, la fatigue se fit sentir. Les rayons pesans du
soleil, réverbérés par les sables blancs et les falaises, et réfléchis
par la surface de la mer, nous enveloppaient d'une intolérable cha-
leur; une soif ardente commençait à nous dévorer, et quand mon
camarade eut épuisé notre petite provision d'eau, il se mit à gé-
mir lamentablement. Tous les moyens usités en pareil cas furent
inutiles : les fruits aigrelets des cactus que nous trouvions çà et là
suspendus aux escarpemens de la falaise nous rafraîchissaient à
peine un instant; l'eau de mer, dont nous remplissions notre bou-
che, ne servait qu'à nous excorier le palais; la soif allait toujours en
augmentant. Enfin nous arrivons à l'anse de la Guasima, qui sert
de port au grand village de Camarones, situé à l'intérieur des
terres, et pendant que mon camarade s'étend exténué à l'ombre
d'un vieux palmier, je vais à la recherche d'une fontaine que l'on
m'avait dit sourdre à une petite distance de la Guasima. Elle était
tarie de la veille peut-être, car le sol était encore humide : pas une
seule goutte d'eau ne perlait dans le bassin. Je revenais pour annon-
cer la triste nouvelle à Luisito , lorsqu'en levant les yeux vers la
cime du palmier, j'aperçus deux noix à demi cachées sous les bran-
ches flétries. Quelle merveilleuse aubaine! Le pauvre arbre, le seul
qu'il y eût sur la côte, de Rio-Hacha à dix lieues plus à l'ouest, était
si malingre, il avait reçu des passans tant de coups de machete^ que
je n'avais pas même songé à y chercher des fruits. J'y grimpai non
sans peine, et je cueillis les précieuses noix. Quand je repassai plus
tard à la Guasima, ce cocotier semblait tout à fait mort : il est vrsti
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LA NOUVELLE-GRENADE. 53
qu'à côté de son tronc desséché on avait commencé à bâtir une es-
pèce d'auberge. Les voyageurs n'ont plus à craindre de mourir de
soif sur cette plage br&lante : c'est là un incontestable progrès de
la civilisation grenadine.
Au-delà s'étend la vaste lagune de Camarones, qui communique
avec la mer par le chenal de Navio-Quebrado (Navire-Brisé); quelr
quefois les sables obstruent complètement cette ouverture, et l'on
peut y passer à pied sec, mais le plus souvent c'est un fleuve ra-
pide coulant alternativement de la mer vers la lagune ou de la
lagune vers la mer. Il en était ainsi lors de notre voyage. Franchir
ce courant eût été impossible à cause de la force des vagues et du
s^le mobile de la barre, qui se creuse et s'affaisse sous les pas. Il
nous fallut remonter au loin jusque dans l'intérieur de la lagune et
passer à gué un banc de récifs jaunâtres que nous apercevions va-
guement à travers l'eau. Notre passage fut un vrai désastre; l'âne
s'embourba, les ballots s* en allèrent flottant à la dérive, et nous
fûmes obligés de nous jeter à l'eau pour les repêcher. Trempés,
déchirés, les pieds tout meurtris par les arêtes aiguës des récifs,
nous atteignîmes enfin l'autre rive avec notre malheureux baudet
ef nos deux caniches aussi humiliés que nous. Luisito avait perdu
ses deux pistolets et moi une paire de chaussures : il me fallait con-
tinuer ma route en sandales. Nous espérions au moins passer agréa-
blement la nuit et nous reposer de nos fatigues de la journée au
rancho de Punta-Caricari, situé sur un promontohre à l'extrémité
d'une vaste savane environnée de lagunes; mais nous avions compté
sans les moustiques et les pitos^ gros scarabées qui se promènent
sur les dormeurs et les mordent jusqu'au sang. La nuit tout entière
s'écoula en tentatives de sommeil avortées et en promenades sur le
bord de la mer, entreprises dans le vain espoir de trouver une pe-
tite crique non infestée de maringouins. En outre, Todeur pestilen-
tielle de quelques cadavres de bœufs, à demi dévorés par les aigles
caricaris, nous poursuivait partout, et nous craignions que cette
odeur n'attirât des pumas ou leone$ qui visitent assez fréquemment
le rancho de Caricari.
Quelle joie quand la matinée s'annonça, fraîche et délicieuse
comme elle l'est toujours dans les régions tropicales 1 Les arbres,
les dunes, les horizons se dégagèrent graduellement de la demi-
obscurité qui les enveloppait; le soleil, apparaissant au-dessus des
forêts lointaines, sema tout à coup sur les flots des myriades d'étin-
celles et dora le pourtour de l'horizon. Nous doublions le promon-
toire de Punta^Tapias; à chaque pas se dévoilait du côté de l'ouest
un nouveau détail de l'admirable panorama des montagnes. La
chaîne de la Sierra-Nevada, dont nous n'avions aperçu la veille que
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5& BETUE DBS ÏOJOX MONDES.
les pentes supérieures et les glaces, nous apparaissût dans son en-
tier de l'orient à l'occident et du sonunet jusqu'à la base, immense
tableau encadré entre l'azur du ciel et celui des mers. A gaucbe,
une vaste baie arrondie en demi-cercle prolongeait jusqu'à la base
de la sierra sa longue courbe de sable blanc entre l'étendue bleue
des eaux et la ceinture verdoyante des forêts. Au-delà s'élevaient
les i^emiëres collines, semblables à des cônes de verdure, puis les^
montagnes s'étageaient diversement, les unes couvertes de bois, les
autres de prairies, et les chaînons se dressaient au-dessus des cbal—
nous avec leurs dégradations de lumière, d'ombre et de lointain.
AuHlessus de cet entassement de montagnes se découpait sur le
ciel la ligne hérissée des pics resplendissans de neige. Tout à fait
à l'ouest, la chaîne projetait dans la mer le promontoire de Punta-
Maroma, aigu comme un fer de lance, et se continuait au loin sur
les flots par un épais brouillard, sans doute un de ces nuages dans^
lesquels tourbillonnent des milliards de papillons blancs. Sur la
courbe de la baie, longue de quinze lieues, se montraient deux ou
trois cabanes qu'on pouvait à peine distinguer des arbres qui les^
entoiu^ient : c'était là tout ce qui rappelait l'homme dans cet im-
mense espace. La vie animale elle-même n'avait pour reprêsentans-
que des aigles tournoyant au-dessus de la mer. Une paix solennelle
régnait sur la nature. Le seul contraste à cette tranquillité superbe
de l'Océan et des montagnes étsdt produit par quelques vagues écu<*
meuses qui bondissaient autour d'un écueil à une petite distance
au nord de Punta-Tapias. Certes ce beau spectacle compensait pour
moi bien des fatigues, et si mon long voyage ne m'avait procuré
aucune autre jouissance, je me croirais encore amplement dédom-
magé. Quand donc les touristes et les amans de la nature se feront-
ils un devoir d'aller admirer ces régions de l'Amérique tropicale?
Nos peintres ont trouvé une riche mine à exploiter dans les déserts^
de la Palestine et de l'Egypte, et depuis longtemps ils en reprodui-
sent avec bonheur les rochers brûlés et les rouges horizons. En
Amérique, ils retrouveront la lumière de leur soleil d'Orient, et de
plus, comme un résumé de la nature dans ces savanes à perte de
vue, ces marécages sans fond qui disparaissent sous une couche de
végétation flottante, ces montagnes neigeuses aux courbes à la foia
si élégantes et si hardies, ces forêts luxuriantes composées d'arbres-
de toutes les zones et de tous les climats !
Avant d'atteindre le hameau de Manavita, il nous restait à
franchir l'Enea, le fleuve le plus dangereux de toute la province à
cause de la rapidité de son courant et surtout des animaux qui le
peuplent, crocodiles, requins tintoreras et raies électriques. D'après,
l'opinion générale, qui sans aucun doute est fondée sur l'expérience
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LA N0UV1ELLE-GRENADE. 55
des siècles, les crocodiles sont redoutables dans certaines rivières»
tandis que dans beaucoup d'autres ils sont comparativement inof-
fensifs et ne s'attaquent jamais à l'homme; bien des voyageurs qui
traversent sans crainte le Perevere ou tel autre cours d'eau de la
contrée n'osent jamais franchir l'Enea, dont les crocodiles sont ac-
cusés d'anthropophagie. D'où provient cette voracité particulière qui
distingue les alligators de l'Enea? Est-ce qu'ils se trouvent là dans
un milieu plus favorable qu'ailleurs, et ces terribles mangeurs y
atteignent-ils des dimensions plus formidables que dans les autres
rivières? ou bien les eaux et les rives sont-elles plus dépeuplées, de
sorte qpié les crocodiles sont poussés par la faim à se jeter sur toute
espèce de proie? Les raies électriques qui fréquentent l'embouchure
de l'Enea sont peut-être plus dangereuses encore, car leur premier
attouchement suffit pour étourdir. Ces terribles animaux ont presque
entièrement fait abandonner la pêche des perles dans la baie de Pa-
nama : en l'année 1854, dix-sept nègres pêcheurs de cette ville ont
été tués dans l'eau par les décharges soudaines des raies électriques.
Nous avancions avec une certaine crainte : déjà, en suivant la le-
vée de sable qui sépare de la mer la première des deux embouchures
de l'Enea, nous avions remarqué de larges sillons creusés par le
ventre d'un crocodile, et bien que ces animaux ne fréquentent
d'ordinaire que les eaux saumâtres, nous en avions aperçu trois na-
geant dans la mer, semblables à des troncs d'arbres noueux. Cepen-
dant nous devions passer sur les barres des deux embouchures qui
dessinaient à notre droite leur double ligne convexe de brisans. D'a-
bord il fallut décharger le baudet, le pousser à travers l'eau et l'é-
cume jusqu'à l'île de sable située au milieu du delta, puis revenir
chacun deux fois pour nous charger des ballots et prendre les deux
chiens, qu'épouvantait le tumulte des flots. Arrivés sains et saufs
dans l'île avec animaux et marchandises, il nous restait à traverser
le second et principal bras du fleuve. Il avait près de 200 mètres de
large, mais nulle part l'eau ne dépassait nos aisselles, de sorte qu'il
nous fut toujours facile de fendre l'eau avec nos macheies et d'ef-
frayer ainsi les animaux qui s'approchaient de nous trop curieuse-
ment. Nous atteignîmes enfin l'autre rive sans encombre; mais quel-
ques minutes après, au passage d'un petit marigot où nous avions
cru inutile de nous mettre sur la défensive, l'un de nos deux chiens
fut tout à coup happé par un crocodile, poussa un faible cri, et dis-
parut sous l'eau avec son ravisseur.
Au-delà de l'Enea, il fallut encore traverser plusieurs ruisseaux
ou afiluens temporaires de marécages n'oflrant pour nous d'autre
désagrément que celui de rouler une eau corrompue. Chose curieuse,
et qui prouve combien tout dans la nature obéit à des lois immuables,
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56 RETUB DES DEOX MONDES*
tous ces cours d'eau ont, de même cpie TEnea, leur bouche dirigée
vers l'ouest, évidemment parce que les vents alizés et les courans
portent toujours du nord-est au sud-ouest, et, par leur travail in-
cessant, forment une longue levée de sable sur la rive orientale des
diverses embouchures. Pendant la saison pluvieuse, les marécages
situés entre les deux villages de Punta-del-Diablo et de DibuUa s'ou-
vrent vers la mer dix ou quinze aflluens, qui tous, sans exception,
coulent de l'est à l'ouest à travers les sables avant de se déverser
dans l'Océan.
Je m'arrêtai à peine une heure à DibuUa, où je devais quelques
mois plus tard passer des jours bien tristes, et j'arrivai avant la nuit
dans la cabane du Pantano, qui s'élève sur la plage à l'endroit
même où le sentier de la sierra quitte le bord de la mer pour péné-
trer dans l'intérieur des terres. La cabane est ainsi nommée du ma-
récage que je devais traverser le lendemain : inutile de dire que
l'existence est un vrai martyre dans cette misérable hutte; entre
toutes celles du golfe, la crique voisine a mérité le nom de Rincon-
Mosquito (Anse des Moustiques).
La Sierra-Nevada est défendue presque de tous les côtés par une
zone de marécages que des entassemens de pierres et de débris,
semblables à d'anciennes moraines, séparent des plaines environ-
nantes. Ces amas de roches et de cailloux ont-ils été ainsi formés
par des avalanches d'eau successives descendues comme un déluge
des gorges de la montagne, en poussant devant elles une digue flot-
tante de blocs arrachés aux flancs du roc vif? ou bien sont-ils de
véritables moraines et doivent-ils nous prouver que la zone tropi-
cale, elle aussi, a eu sa période de glaces et de frimas? C'est là une
question que l'état actuel de la science et les rares explorations
faites dans la Sierra-Nevada ne permettent guère de résoudre ; mais
il est certain que ces monticules de débris sont bien en effet des ter-
rains de rapport charriés à une époque où des agens géologiques,
aujourd'hui très affaiblis, étaient encore à l'œuvre dans toute leur
violence. Immédiatement au sortir de la cabane du Pantano, on
gravit une de ces moraines où des arbres épineux croissent au mi-
lieu des pierres, puis on redescend dans une vaste savane où sont
épars des bouquets de tulipiers {liriodendron) , quelques palmiers-
maurices et des touffes de joncs gigantesques : c'est là que commen-
cent les marécages. Pendant les saisons pluvieuses, la grande abon-
dance d'eau réunie dans ce bassin brise en certains endroits la chaîne
de dunes qui le sépare de la mer : il est alors assez facile de le tra-
verser parce que les eaux croupissantes sont remplacées par un ruis-
seau comparativement clair; mais pendant les sécheresses les vagues
marines forment un nouveau cordon littoral à l'embouchure des
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LA NOUVELLE-GRENADE. 57
marécages, les eaux descendues de la montagne s'accumulent dans
ces réservoirs et les transforment en bourbiers infects, habitables
seulement pour les crocodiles et d'autres reptiles hideux. C'était jus-
tement dans la saison des sécheresses que nous avions entrepris
notre voyage. Le Pantano, tout fumant de miasmes, étendait au loin
sa nappe d'eau limoneuse. Une ouverture ménagée entre les joncs
nous indiquait l'endroit où passait le sentier, et malgré le dégoût
que nous inspirait l'aspect de ce marais, il fallait bien essayer de
traverser le liquide tiède et visqueux, dans lequel notre imagination
se représentait d'innombrables reptiles. A mesure que nous avan-
cions, le fond devenait plus vaseux, chacun de nos pas soulevait des
bouffées d'odeurs pestilentielles qui nous saisissaient à la gorge, et
bientôt nous nous trouvâmes plongés jusqu'aux épaules dans une
espèce de lagune fétide, marchant dans une vase qui s'affaissait
graduellement sous nos pieds et pouvant à peine soulever nos vé-
temens au-dessus de la surface de l'eau. Devant nous, la lagune
élargissait encore sa nappe dormante entre des massifs infranchis-
sables de roseaux, sur lesquels de grands arbres sans feuilles proje-
taient de longues branches semblables à des bras de gibet; tout
signe indiquant l'existence d'un sentier avait disparu, et nous ne
pouvions plus faire un pas qu'en nous confiant au hasard. Heureu-
sement notre âne, resté derrière nous et flairant l'espace avec épou-
vante, refusait d'avancer; il nous fallut donc rebrousser chemin et
retourner jusqu'à la plage à travers le marécage. Le propriétaire de
la cabane du Pantano, vieillard aveugle et lépreux, ne pouvait nous
accompagner; mais en échange de notre baudet il consentit à nous
prêter un bœuf qui avait' déjà fait plusieurs fois le voyage de la
sierra, et qui pouvait être pour nous un excellent guide. En effet,
arrivé au milieu du marécage, cet animal obliqua tout à coup à
droite, passa entre deux haies de joncs où nous n'avions aperçu au-
cune issue et nous guida enfin sur une pointe de terre ferme bordée
de chaque côté par une baie profonde.
On marche pendant une heure environ pour traverser la plaine
marécageuse qui s'étend circulairement au pied de la sierra; un air
plus frais et moins humide, le murmure des eaux courantes, le chant
des oiseaux, la beauté luxuriante de la végétation, annoncent tout à
coup le changement de zone. Au-dessus de nos têtes s'entre-croi-
saient les cimes panachées des palmiers rattachés l'un à l'autre par
un système mextricable de lianes; des pandanus jaillissaient comme
des fusées de verdure du fouillis des branches et des feuilles; d'in-
nombrables orchidées s' attachant aux rameaux par mille griffes épa-
nouissaient autour de nous leurs fleurs étranges; quelques arbres
tombés de vieillesse disparaissaient sous un réseau de feuilles et de
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58 RETUE DES DEUX MONDES.
fleurs, et biea des troncs encore debout étaient eux-mêmes cachés^
sous les feuilles du matapalo et du copey (1) aux terribles étreintes.
Çà et là, des nids de l'oiseau gonzalitOy suspendus comme des fruits,
se balançaient à l'extrémité de ces cordages de verdure ; sur le sol
humide, d'interminables processions de fourmis, chacune portant
son morceau de feuille verte, se rendaient à leurs cités souterraines*
Un bruissement universel formé par le concert des cris, des chants,
murmures ou souffles échappés aux myriades d'insectes et de larves
qui vivent sous l'écorce, sur les feuilles, dans l'air et sous la pierre,
remplissait l'espace. Certes, dans cette nature si libre et si pleine
de vie, où le pas et la voix de l'homme semblent une profanation ,
a faut être bien orgueilleux pour oser se dire le roi des créatures.
Après avoir gravi les premières pentes, on arrive au rancho du
Volador, ainsi nommé d'un arbre (2) qui étale ses vastes branches
au-dessus du toit. Ce rancho a été bâti par les Indiens aruaques
pour abriter les malheureux voyageurs que la fatigue, l'orage ou la
crue des rivières empêche de cont'muer leur route ; malheureux, ai-
je dit, car il est à peine possible d'exister au Volador, grâce aux in-
nombrables insectes et autres animaux que les Néo-Grenadins dési-
gnent sous le nom général de fléau {plaga). D'abord ce sont les
moustiques de toute espèce dont les tourbillons joyeux dansent in-
cessamment sous l'ombrage; ils s'abattent par centaines sur le corps,
et, pour s'en débarrasser, il faut se livrer sans cesse à une gym-
nastique désespérée et ccdirir çà et là comme un forcené. Vers le
soir, quand ces milliers de mosquitos se sont repus de sang humain,
leurs essaims disparaissent par degrés, mais ils sont bientôt rem-
placés par des nuages de sancudosy énormes maringouins au dard
long de près d'un centimètre, qui viennent à leur tour prendre part
à la curée. Comment leur échapper pendant la nuit? Leur aiguillon
atteint la chair à travers les vêtemens, et qu'on se démène en fureur
ou qu'on essaie vainement de se reposer, on n'en est pas moins cou-
vert de buveurs de sang toujours inassouvis. Le matin, les sancudos^
disparaissent à leur tour, mais une autre légion de moustiques est
prête comme un relais pour leur succéder, et à peine a-t-on pu res-
pirer un instant que l'on est enveloppé d'un nouveau tourbillon
d'ennemis. Il est aussi des maringouins qui ne se reposent jamais,
entre autres le jejen^ insecte imperceptible qu'on sent à peine sous
le doigt qui l'écrase, et une espèce de moustique dont le dard agit
comme une ventouse et laisse une petite tache de sang coagulé qui
ne s'exfolie qu'au bout de deux ou trois semaines. Si l'on reste long-
(1) Fictt* dendrocida, clusia Ma, parasites qui entourent les arbres comme une nou«
Telle écorce, yivent de leur sève et les étouffent.
(2) Gyrocorpw americanut.
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LA NOUVELLE-GRENADE. 59
temps exposé aux attaques de ces insectes, la figure, toute bour*
;80uflée de piqûres, prend bientôt un aspect hideux.
Ces terribles moustiques ne sont pas cependant le fléau le plus re-
doutable du Volador et des régions qui lui ressemblent. Les garra^
polos y sont tellement nombreux qu'ils forment aux plantes comme
une autre écorce, et si Ton tombe au milieu d'une de leurs tri-
bus, on est immédiatement couvert de ces animalcules, qui se ser-
vent de leurs pattes aiguës comme de vrilles pour s'insinuer dans le
<X)rps : inutile de chercher à s'en débarrasser, ils se gorgent de sang
avec lenteur, et ce n'est que deux ou trois jours après, quand ils se
sont transformés en petites vésicules rouges, qu'ils se détachent
•d'eux-mêmes. Quant aux gros garrapatos nommés barberos (bar-
biers, chirurgiens] dans le langage énergique du pays, ils s'enfon-
cent jusque dans les chairs, et on ne peut les extirper qu'avec la
pointe d'un canif. Pendant que le voyageur se débat en vain contre
les moustiques et les garrapatos^ un autre insecte s'introduit perfi-
dement sous les ongles de ses pieds et s'y creuse une petite retraite :
•c'est la nigaa (1). H est rare qu'on s'aperçoive d'abord de l'invasion
de cet insecte, mais peu à peu on sent un petit chatouillement suivi
bientôt d'une douleur cuisante. L'animal grossit rapidement dans
l'intérieur du pied, et au bout de quelques jours il atteint la gros-
seur d'un pois. Impossible de l'extirper soi-même; il faut s'adresser
à im habitant de la sierra qui ait l'habitude de ce genre d'extraction :
il introduit délicatement une aiguille dans le pied, élargit lentement
la blessure, et, par de légères pressions, parvient à faire rouler la
nigua hors du pied ; si par accident il perce la tendre pellicule de
K^et insecte, les œufs se répandent aussitôt dans le trou qu'il s'est
creusé, et toute une famille de niguas se développe dans les chairs
saignantes. Dans certaines parties du Brésil où cet insecte est aussi
^commun que dans la Sierra-Nevada, ceux qui donnent l'hospitalité
aux voyageurs s'agenouillent chaque soir devant eux et examinent
leurs pieds pour en extraire les niguas qui auraient pu s'y intro-
duire. Les Arnaques marchent toujours pieds nus; aussi plusieurs
d'entre eux n'ont-ils plus ni ongles, ni doigts de pied : le tout a
'été dévoré par Yœstrus humanus.
Aux tortures causées par tous ces insectes qui se liguent contre
les pauvres voyageurs réfugiés sous le rancho du Volador, il faut
encore ajouter le danger d'être piqué ou mordu par des scorpions,
des serpens, des araignées mygales, des scolopendres ou mille-
pattes, animaux qui atteignent parfois jusqu'à un demi-pied de lon-
;gueur. Les bêtes de somme sont plus spécialement harcelées par
(i) OEstrus hwnanus, pulex pénétrons ou morsitans.
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60 REVUE DES DEUX MONDES.
des vampires qui touraoient silencieuseinenUau-dessus d'elles, s'a-
battent sur les plaies de leur dos et en sucent avidement le sang.
Souvent ime seule nuit passée au Volador suffit pour tuer un cheval
ou un taureau.
Le ruisseau qui coule à côté de la cabane du Volador roule dans
ses sables une grande quantité de paillettes d'or; mais toutes les
tentatives qu'on a faites pour les recueillir ont été vaines : il a fallu
s'enfuir devant les moustiques. Le vice -consul français de Rio-
Hacha, qui a obtenu la concession des placers du Volador, y avait fait
transporter, deux années auparavant, une tente de gaze très ingé-
nieusement disposée. Pendant deux jours, il essaya de vivre sous
cet abri pour surveiller le travail de ses ouvriers : ceux-ci étaient
gantés et avaient la figure voilée; mais -à la fin du deuxième jour,
maître et ouvriers abandonnèrent d'im commun accord leur tâche,
aussi fatigante que lucrative. Plus tard, un Italien avide, qui avait
reçu du vice-consul la permission de laver les sables aurifères du
Volador, ne put pas même travailler pendant deux jours entiers, et
il quitta la besogne après avoir recueilli la valeur d'environ 10 pias-
tres. Les seuls êtres humains qui pourraient impunément exploiter
le ruisseau du Volador, parce qu'ils sont protégés par une carapace
de lèpre, les habitans de DibuUa et des villages voisins, sont juste-
ment les seuls qui ne tiennent aucunement à l'accroissement de leurs
richesses.
Nous n'avions par bonheur aucune raison de nous arrêter au
raticho du Volador, et nous marchions d'autant plus rapidement
que nous voulions atteindre le prochain campement avant l'orage
qui éclate régulièrement tous les jours dans les vallées de la Sierra-
Nevada entre deux heures et quatre heures de l'après-midi. Le
sentier franchit d'abord la Guchilla, arête granitique de 1,800 mè-
tres de hauteur, puis traverse divers ruisseaux assez dangereux
dans la saison pluvieuse, et contourne un bassin d'une fertilité exu-
bérante où se trouvait, il y a trois siècles, le village indien de
Bonga. Au-delà coule le torrent de Santa-Clara, le plus large de
cette région des Montagnes-Neigeuses. Quand notre petite caravane
arriva sur le bord de ce cours d'eau, l'orage déjà commençait à gron-
der, et les feuilles des arbres frémissaient sous le vent impétueux
qui précède toujours la pluie. Notre bœuf entra philosophiquement
dans l'eau et raidit ses fortes jambes contre la violence du courant.
La bonne idée de sauter sur son dos et de nous faire porter jusqu'à
l'autre rive nous vint trop tard, et nous le suivîmes pas à pas en es-
sayant d'insérer nos pieds entre deux pierres et en opposant tout le
poids de nos corps à la masse d'eau écumeuse. Plus d'une fois roulés
à travers les rochers, nous nous accrochions aux blocs couverts d'é-
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LA NODVELLB-GBBNADE. 61
cume, et enfin nous atteignîmes l'autre rive, presque épuisés, et non
sans avoir perdu une partie de notre bagage. Pour ma part, j'avais
vu disparaître mes sandales, et j'étais obligé de continuer ma route
pieds nus; mais cette perte me laissait indifTérent, car j'avais réussi
à sauver mon chien, qui avait failli être emporté par le courant.
Quelques minutes après, nous arrivions à la cabane de Cuesta-Ba-
silio. Mon camarade s'occupait de faire la cuisine , et je coupais les
tiges de fougère qui devaient nous servir de couche , lorsqu'en me
retournant je m'aperçus que mon chien n'était pas dans la cabane.
Malgré l'orage qui venait d'éclater, je retournai sur mes pas, j'ex-
plorai en courant le sentier par lequel nous étions venus et que la
pluie avait changé en ruisseau; dans les intervalles de silence laissés
par le tonnerre, j'appelai le chien, mais il ne me répondait pas,
et je ne pus le découvrir sur le bord du torrent de Santa-Glara.
Sans doute le pauvre animal, glacé de frayeur et de froid, n'avait
pas eu la force de nous suivre. Quelques jours après, à mon retour
de la Sierra-Nevada, j'aperçus sous un tas de feuilles ses ossemens
blanchis. Le baudet que j'avais laissé chez l'aveugle du Pantano
était également mort, tué par les araignées. Ainsi les trois animaux
que nous avions emmenés de Rio -Hacha avaient misérablement
succombé.
Il est inutile de décrire ici notre voyage du lendemain : ce furent
des fatigues semblables à celles de la veille; mais les paysages de-
venaient de plus en plus grandioses à mesure que nous avancions
dans le cœur de la sierra, et la magnificence du spectacle me faisait
oublier que je marchais pieds nus par des sentiers frayés dans le
granit. C'étaient des massifs d'avocassiers dont les fruits, tombés par
milliers sur le sol, formaient sous nos pas comme une boue odorante;
puis c'étaient des fourrés de palmiei*s ou de fougères arborescentes^
des champs de bihaos ou de cannes sauvages, des prairies bario-
lées de fleurs et se redressant en molles pentes vers les monta-
gnes. De ces vastes clairières , on peut contempler les forêts dans
toute leur beauté : on les voit prendre leur origine dans les gorges
étroites, descendre en serpentant au fond des vallons, s'unir dans
la vallée principale comme les torrens qui les arrosent, puis, après
avoh- formé un fleuve de verdure de plus en plus large, se perdre
dans l'immense plaine couverte d'une vapeur bleuâtre. Enfin nous
atteignons le col de Caracasaca, nous suivons un ancien chemin
pavé en dalles de granit, reste de la civilisation disparue des Tairo-
nas , nous traversons le torrent Ghiruà sur un pont suspendu con-
struit par les Aruaques, et nous arrivons à la terrasse pierreuse où
s'élèvent les huttes du pueblo indien de San-Antonio et son église
ruinée. Quelques minutes après, nous étions dans la cabane de
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«2 REYtE DES DEUX MONDES.
Pain-au-Lsût {Pan-de^Leche)^ le célèbre cacique ou caporal des
Arnaques.
II.
Psdn-au-Lsdt, que j'avais eu déjà l'honneur de voir plusieurs fois
à Rio-Hacba, étsdt un petit homme à la peau d'un rouge noirâtre et
aux traits sillonnés d'innombrables rides. A sa démarche aisée> à son
regard tranquille, on reconnaissait Thomme riche et noble, fier de
descendre d'une longue série d'aïeux et satisfait du sort qui lui avût
accordé les richesses de ce bas monde. Il possédait en effet une
dizaine de bœufs, deux mulets, plusieurs plantations de cannes à
sucre et d'arracachas, et, le premier dç sa race, il s'étidt donné le
luxe de manger de ces pains au lait auxquels il devait son nom bur-
lesque. Seul parmi tous les Indiens, il pouvait se dispenser pour son
conmierce de l'intermédiaire des avides traitans espagnols, et lui-
même, suivi de ses propres bœufs portant les produits de ses champs,
allait échanger ses denrées à DibuUa, à Rio-Hacha ou dans les autres
localités de la plaine. D'ordinaire il avait le même costume que ses
compatriotes, le chapeau de paille et la tunique de coton bleu; mais
quand il descendait en pays espagnol, il tenait à honneur d'appa-
raître en culottes courtes et revêtu d'une petite jaquette de gros drap
gris à boutons de cuivre; on eût dit un paysan de notre belle France.
Avec le produit de son trafic, il s'était fait bâtir dans le pueblo de
San-Antonio, et au miliçu de ses diverses plantations, de nombreuses
maisons dans chacune desquelles il avait installé une de ses femmes;
lui-même habitait une cabane construite au centre du bourg et de
beaucoup plus vaste, sinon plus comfortable, que celles de ses sujets.
C'est là qu'il rendait la justice; toute discussion, tout procès étaient
tranchés par lui, et il était tout à fait sans exemple que des Arna-
ques mécontens de ses décisions en eussent appelé au tribunal de
Rio-Hacha. D'ailleurs, pour mériter l'estime de ses subordonnés,
jamais il ne lui était arrivé de s'enivrer en leur présence; quand il
vidait une bouteille de chichay il fermait la porte de sa cabane, et
personne alors n'eût osé troubler ses méditations profondes. Pain-
au-Lait n'avait eu qu'un malheur dans sa vie, mais il avait su faire
tourner ce malheur à sa plus grande gloire. Pendant qu'il se baignait
dans la rivière de Rio-Hacha, un crocodile lui avait d'un coup de
dent enlevé la main droite. Il s'était aussitôt fait fabriquer une main
en fer-blanc, que par courtoisie on était convenu de prendre pour
de l'argent, et depuis il n'était jamais sorti sans attacher à cette
main brillante une canne à pomme d'or qui se balançait majestueu-
sement à côté de lui. Cette canne, célèbre dans toute la province de
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lA NOCTELLE-GBENADE. 63
Rio-Hacha, était une main de justice, un sceptre royal, une verge
de magicien, et les Arnaques n'osaient la regarder qu'en tremblant.
Avait-elle une âme? était-elle un dieu? Pain-au-Lait aurait seul pu
les renseigner sur ce sujet; mais il se gardait bien de parler de cette
canne mystérieuse qui faisait de lui un prophète et un roi.
Lorsque nous nous présentâmes devant Pain-au-Lait, le cacique
se balançait dans son hamac; il se leva précipitamment, afin de
prendre une position plus majestueuse, et, s'asseyant sur un large
tronc de macana (1) placé au milieu de sa cabane, il nous indiqua
du doigt d'autres sièges plus petits à côté de la porte. Selon l'usage
antique de tous ceux qui pénètrent dans la sierra, traitans ou voya-
geurs, nous venions annoncer notre arrivée au chef, et le prier de
nous accorder sa haute protection. En outre nous lui demandions de
nous donner l'hospitalité dans l'ime de ses cabanes. Pain-au-Lalt
nous écoutait en fermant les yeux, et de temps en temps il pous-
sait un petit gémissement comme un dormeur obsédé par un cau-
chemar. Soudain il se leva sans avoir fait la moindre réponse, et,
attachant la célèbre canne à sa main de fer-blanc, il sortit de la ca-
bane et disparut. Nous nous interrogions du regard avec étonne-
ment pour avoir l'explication de sa conduite, lorsqu'un Aruaque
entra dans la hutte et nous annonça que désormais nous étions chez
nous. Pain-au-Lait nous avait fait l'insigne honneur de nous céder
sa propre cabane, et il était allé demeurer dans l'une de ses plan-
tations. Immédiatement après son départ, un grand nombre d'In-
diens, qui attendaient avec curiosité l'issue de notre entretien avec
le cacique, se précipitèrent dans la hutte pour acheter nos marchan-
dises. Bientôt des masses de bananes, d'avocats, de goyaves (2), de
malangas (3), d'arracachas (A), s'amoncelaient en pyramides sur le
sol; mais la plupart des Indiens, tout en achetant de la morue, des
aiguilles et de la lame, parurent scandalisés de ne pas voir de bou-
teilles d'eau-de-vie dans nos bagages. Ils n'avaient jamais eu affah^
à des traitans de notre espèce.
La cabane dont nous étions devenus les habitans, et qui proba-
blement sert encore de palais au cacique des Aruaques, est de forme
ronde et peut mesurer environ 5 mètres de porte à porte. Elle est
bâtie de troncs de macanas plantés circulairement dans le sol et
entrelacés de divers branchages. Au-dessus s'élève un énorme toit
conique en foin, soutenu à l'intérieur par un système de poutrelles
très compliqué. Seule entre toutes les cabanes d'Indiens, celle-ci
est munie de portes, mais on n'a point de verroux pour les assujettir,
(i) Fougère arborescente de Tespèce aisophUa.
(3) VMium pomifwum,
(3) Marania malanga*
(4) Conmn arracacha.
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6& RETUE DES DEUX MONDES.
et quand le vent souffle, il les ouvre et les ferme tour à tour avec
fracas. Une claie de cannes sauvages, couverte de foin, règne au-
tour de la cabane à la hauteur d'un mètre environ : c'est la couche
du cacique et de ses hôtes ; deux pierres noircies placées au milieu
de la hutte, à côté du grand siège d'honneur de Pain-au-Lait, ser-
* vent de foyer. Les demeures des autres Aruaques sont beaucoup
plus modestes que celle de leur cacique. Construites au hasard sur
la terrasse de San-Antonio, elles ont exactement la forme de grandes
ruches d'abeilles ; les parois se Composent en général de cannes
sauvages entrelacées, et les toits de foin descendent si bas que pour
pénétrer dans l'intérieur il faut presque ramper. Une seule cabane
se distingue des autres par son style d'architecture, et de loin peut
soutenir la comparaison avec les constructions de Rio-Hacha. Lors
de mon passage, elle était habitée par deux dames espagnoles, la
mère et la fille. Celle-ci, atteinte aux sources mêmes de la vie à la
suite d'un chagrin d'amour et condamnée par les médecins, avait
cherché un refuge parmi les Indiens, dans la salubre vallée de San-
Antonio ; sa mère l'avait suivie pour la soigner et la disputer à la
mort. Pendant cinq ans déjà, elle avait réussi à prolonger la vie de
sa Conchita, jeune fille douce, gracieuse et fière, que les Aruaques
vénéraient comme la déesse de leurs montagnes.
Le pueblo de San-Antonio est situé à 2,000 mètres environ au-
dessus du niveau de la mer, au pied d'une montagne flanquée du
sommet à la base de plateaux étages l'un au-dessus de l'autre,
comme les marches d'une gigantesque pyramide, et offrant à cause
de cette disposition un avantage inappréciable aux agriculteurs qui
voudront s'y établir. Au-dessous du village coule le rapide torrent
de San-Antonio; la vallée, qui porte le même nom, se compose de
bassins arrondis, séparés l'un de l'autre par d'étroits défilés : chacun
de ces bassins, rempli d'une couche épaisse d'humus qu'y ont dépo-
sée les eaux du lac qui le remplissait autrefois, semble fait pour re-
cevoir un village, et n'attend que la hache et la charrue pour être
transformé en champs de la plus incomparable fécondité. De même
le Rio-Chiruà, qui se déverse dans le San-Antonio à une petite dis-
tance en aval du pueblo^ parcourt de vastes prairies naturelles où
les arbres s'élèvent par groupes assez nombreux pour les besoins
des futurs colons, mais assez clair-semés pour n'être pas un obstacle
au défrichement. Partout les vallées et les montagnes offrent les
terrains les plus favorables à la culture, excepté vers le nord, où le
Cerro-Plateado (Mont- Argenté) dresse ses escarpemens abrupts de
schistes toujours humides et luisans comme le métal. Pour nous
fixer dans quelque vallon de cette heureuse contrée, il ne nous res-
tait que l'embarras du choix.
Le surlendemain de mon arrivée à San-Antonio, je m'acheminais
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Lk NOUYELLE-GRENADE. 66
seul vers San-Miguel, autre pueblo d'Indiens situé à 2,600 mètres
d'altitude environ, sur un plateau sans arbres et semé de débris.
Moins riche et moins peuplé que San-Antonio, il a mieux conservé
tes traditions des anciens temps, et c'est dans le voisinage immédiat
de San-Miguel, au milieu des blocs amoncelés de Gansamaria, qu'on
célèbre encore les mystères sacrés. Au nord et au sud, deux ravines
étroites et profondes, semblables aux fossés d'une citadelle, séparent
le village des jardins et des pâturages du plateau ; des deux autres
côtés, une haie vive de plantes épineuses empêche le passage des
porcs, des chiens, des poules ou d'autres animaux domestiques : le
pueblo est lui-même un temple, et l'homme seul a le droit de s'y
introduire. Les rues pavées sont propres comme la cour dallée d'un
palais, et des parterres de fleurs entourent les cabanes : à première
vue, on s'aperçoit que les traitons espagnols ne pénètrent que rare-
ment dans cette enceinte sacrée et n'ont pas encore eu le temps de
la profaner, comme ils ont fait à San-Antonio. Au centre du village
s'élève une église qu'on pourrait presque appeler monumentale en
la comparant à toutes les autres constructions de San-Miguel : il
est vrai qu'on n'y dit jamais la messe, et qu'elle n'a d'autre utilité
-que de recevoir le scrutin à l'époqjie des élections.
Lorsque j'entrai dans le pueblo, il me sembla d'abord complètement
désert; toutes les cabanes étaient vides; un silence de mort régnait
autour de moi. Les Indiens, hommes et femmes, étaient sans doute
occupés à leurs plantations de bananiers et de cannes, ou bien,
comme ils en ont l'habitude à certaines époques, ils s'étaient réunis
dans quelque rancho de la montagne pour manger un bœuf. Fatigué
comme je Tétais, je ne pouvais attendre le retour des Indiens pour
réclamer l'hospitalité; j'entrai dans un jardin dont j'espérai plus
tard pouvoir dédommager le propriétaire, et je cueillis quelques
bananes, puis j'allai m'installer comfortablement dans une cabane
où flambait encore un reste de feu. Je sommeillais à demi depuis une
ou deux heures, lorsque, peu d'instans avant le coucher du soleil,
j'entendis tout à coup une voix retentir près d'une cabane voisine.
Je me levai précipitamment pour me présenter aux nouveau- venus,
mais je m'arrêtai en voyant que j'allais interrompre une cérémonie
religieuse. Six Aruaques étaient accroupis sur le pavé de la rue et
gardaient le plus profond silence. Devant eux, un vieillard à la tête
•échevelée, à l'oeil égaré, tendait ses bras vers les glaciers qu'illu-
minaient les rayons mourans du soleil; puis il se frappait la poi-
trine, passait la main sur son front, se livrait à des contorsions
diverses, grimaçait horriblement et prononçait des mots qui me
semblaient sans suite. A mesure cpie les ombres remontaient la
pente du glacier, ses gesticulations devenaient plus violentes, sa
TOMI XXVU. 5
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66 BfiTUE DES DEUX MONDES.
parole sortait plus rauque et saccadée; mais lorsque la dernière
flamme, scintillant au sommet du pic neigeux, se fut envolée dans
l'espace, le vieillard se tut soudain; sa figure se détendit, ses traits
redevinrent humains, et, sans me jeter un regard, il rentra dans la
cabane. En même temps, les six Arnaques accroupis rompaient le
silence auquel ils s'étaient astreints pendant la cérémonie, et com-
mençaient à parler avec une volubilité sans égale. Plusieurs femmes,
assises sur le sol à une distance respectueuse, semblaient n'avoir
pris aucune part aux rites sacrés, sans doute parce que leurs nobles
époux ne les en jugeaient pas dignes, et malgré les contorsions du
mamma, elles avaient continué leurs travaux de ménage ou leurs
soins de toilette. J'étais probablement le premier blanc qu'elles eus-
sent jamais vu; mais elles ne parurent pas un seul instant me re-
marquer, car, sous l'œil jaloux qui les surveille, elles n'ont pas le
droit de manifester de curiosité, il faut qu'elles restent à l'état de
machines. Méprisées en tout, elles n'ont pas même le privilège de
demeurer sous le toit conjugal; elles vivent et dorment dans la cui-^
sine, hutte étroite et basse où elles peuvent à peine se tenir debout.
Jamais la femme ne s'enhardit jusqu'à dépasser le seuil de la case
maritale ; elle dépose à la porte la nourriture qu'elle vient de pré-
parer et que le majestueux époux lui fait la grâce de vouloir bien ac^
cepter. La femme est l'esclave du mari, et toute jeune fille pauvre
qui ne trouve pas de maître devient de droit la chose du riche le plus
voisin. On voit que chez les Aruaques la question du paupérisme est
résolue d'une manière sommaire, du moins en ce qui concerne la
femme. Chez d'autres nations plus civilisées, la solution du terrible
problème est à peu près la même, en dépit des complications et des
subtilités de l'économie politique.
J'entrai dans la cabane en même temps que les Aruaques; mais
le mammay me regardant toujours avec méfiance, ne daigna pas
même me saluer : il m'en voulait sans doute de l'avoir surpris dans
l'exercice de ses fonctions religieuses. Heureusement j'avais sur
moi une lettre d'introduction écrite par un caballero de Rio-Hacha
à son frère de lait, Pedro Barliza, le seul métis de San-Miguel. Je
dépliai la lettre, et je lus moi-même les phrases louangeuses cpii
célébraient mes qualités et mes vertus. Pedro Barliza était l'un des
Aruaques présens : il s'empressa de me souhaiter la bienvenue et
de m' offrir un hamac auprès du feu. H était le seul Indien de la so-
ciété qui comprît l'espagnol ; mais ma lettre n'avait pas produit un
moindre effet sur ses compagnons que sur lui : à leurs yeux, je pos-
sédais là un talisman souverain qui faisait de moi un être supérieur.
Je m'emparai du hamac si gracieusement offert pendant que les
Indiens s'asâeyaient ou s'agenouillaient près du feu. La flamme, bar
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LA NOUYEIXE-GBENADE. 67
lancée par le vent, luttait avec Tobscurité, qui avidt déjà envahi la
cabane, et les visages rouges des Indiens, tantôt cachés dans Tom-
bre, tantôt éclairés par la réverbération du foyer, apparaissaient et
disparaissaient comme des esprits évoqués et conjurés tour à tour.
Ils ouvraient et fermaient la bouche par un mouvement rhytbmique,
et savouraient voluptueusement le hayo (1). Pour cette besogne, de
beaucoup la plus importante de leur vie, tous les Arnaques tiennent
dans la main gauche une petite calebasse renfermant de la chaux
en poudre. Ils prennent d* abord dans une espèce de blague, sem*
blable à celles de nos fumeurs, des feuilles de hayo^ puis ils les
mâchent pour en extraire le suc qu'ils laissent tomber de leur bouche
sur le bord de la calebasse; ensuite ils saupoudrent ce suc de chaux
au moyen d'une petite baguette qu'ils promènent sans cesse sur le
mélange afin d'opérer une combinaison plus intime entre les deux
substances. De temps en temps ils portent cette baguette à la bou-
che et aspbent avec volupté la mixture corrosive. Les Indiens et
les nègres du Pérou font également un grand usage du hayo y et pré-
tendent pouvoir jeûner pendant une semaine et davantage, pourvu
qu'on leur donne une provision suffisante de feuilles de cette plante.
Le célèbre naturaliste Tschudi, dont le témoignage ne saurait être
suspect, affirme avoir vu en mainte occasion des individus qui tra-
vaillaient pendant plusieurs jours consécutifs et se contentaient de
mâcher du hayo pour réparer leurs forces. Les Âruaques ne con-
naissent pas cette propriété merveilleuse de leur plaîite favorite,
€t lorsque j'en parlai à Pedro Barliza, il éclata d'un rire très incré-
dule, partagé par tous ses compagnons.
La conversation, engagée d'2J)ord au sujet du hayo y ne tomba pas
de plusieurs heures, grâce à la curiosité de Barliza. Il m'accablait
de questions faites en mauvais espagnol, et traduisait aussitôt mes
réponses en langue aruaque ; chacune semblait provoquer le plus vif
étonnement : c'étaient des exclamations sans fm, des éclats de rire
ahuris. Dans leurs conversations les plus ordinaires, les Aruaques
ne peuvent finir une phrase sans pousser un ah I exprimant chez eux
l'impuissance du langage et ce qu'on pourrait appeler l'emmaillot*
tement de la pensée : on dirait que leur discours, aussi rapproché
de la nature qu'il est possible, ne se compose que d'interjections.
Après m'avoir écouté, ils semblaient émerveillés au-delà de toute
expression et ne faisaient plus entendre que des voyelles admira-
tives chantées sur tous les tons de la gamme. La stupéfaction fut
au comble lorsque je fis flamber une allumette chimique : malgré
(i) Erythroaoylon. C'est le coca des Pérnviens, petit arbuste dont la feuille ressemble
à c^e de Tacacia ou de Tindigo.
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68 RETUE DES DEUX MONDES.
leur titre d'électeurs et d'éligibles, malgré les rapports trop fréquens
qu'ils ont avec les trafiquans espagnols, ils n'avaient pas encore vu
cette merveille de l'industrie moderne. Le grand-prêtre seul m'é-
coûtait avec un intérêt mêlé d'une certaine répugnance : il voyait
que j'étais un plus savant mamma que lui, et plissait sa lèvre su-
périeure avec une affectation de dédain. Je continuai sans avoir l'air
de m' apercevoir de la sourde opposition du magicien, et je fis un
cours en règle à mes nouveaux amis. Je leur parlai de l'Espagne, qui
leur avait autrefois porté la guerre et le baptême, mais qui leur avait
aussi donné la canne à sucre, le café et tous leurs animaux domes-
tiques; ensuite je leur parlai de l'Angleterre, dont ils voyaient quel-
quefois du haut de leurs montagnes les navires, semblables à de
petits insectes patinant sur la surface des eaux ; je leur dis aussi
quelques mots de ces terribles Yankees, qu'ils se représentaient
comme d'effroyables démons n'ayant pas même une figure humaine.
Pour leur faire comprendre mes explications, j'essayai de leur dessi-
ner sur le sol une petite carte à la lueur d'une torche allumée au
foyer; ils se penchèrent l'un après l'autre sur ces lignes bizarres,
qu'ils eurent l'air de comprendre. Pour agir sur l'intelligence de ces
enfans encore incultes de la nature, il faut nécessairement se servir
d'un interprète qui puisse traduire nos idées complexes en idées in-
finiment plus simples et plus rudimentaires. Par l'entremise de Bar-
liza, métis appartenant à la fois aux deux races, mes paroles pré-
sentaient un sens aux Aruaques; mais combien de fois plus tard ne
tentai-je pas en vain de me faire comprendre par des Indiens de
San-Antonio qui parlaient un peu l'espagnol! J'éprouvais même
une grande difficulté à leur faire nommer un objet que je mettais
sous leurs yeux : ils me regardaient pendant longtemps, répétaient
plusieurs fois ma question, marmottaient quelques paroles inintelli-
gibles, puis, avec une explosion de rire, me répondaient qu'ils ne
comprenaient pas.
On affirme généralement que, toute proportion gardée, les mon-
tagnards sont plus grands, plus forts, plus intrépides que les habi-
tans des plaines. Il n'en est pas ainsi dans l'état du Magdalena, ni
même, à ce qu'il paraît, dans la Nouvelle-Grenade tout entière. Les
Aruaques, tribu des montagnes, sont plus petits, plus faibles, moins
intelligens que les Goajires, tribu de la plaine; ceux-ci sont res~
plendissans de beauté, ceux-là laids et souvent infirmes; ils sont
pusillanimes et tremblent sous le regard d'un Espagnol, tandis que
les Goajires sont inaccessibles à toute crainte, et par trois siècles de
lutte ont su maintenir leur précieuse liberté. Les deux tribus dif-
fèrent aussi complètement par la couleur : les Goajires ont la peau
d'un rouge éclatant comme la brique; les Aruaques sont presque
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LA NOUVELLE-GRENADE. 69
noirs. Leurs femmes, toujours sales et fétides, sont vêtues d'une
espèce de sarrau de toile qui gêne tous leurs mouvemens et les force
à marcher à petits pas; elles portent leurs enfans sur les reins, dans
un petit sac suspendu à leur front par une corde plate. Courbées
péniblement afin d'équilibrer ce poids, avançant leurs mains pour
tisser leurs muchillasj elles fournissent ainsi des courses de dix et
quinze lieues par les sentiers raboteux de la montagne : on dirait
de gigantesques sarigues portant leur progéniture sur leur dos.
Quelle différence entre ces malheureuses femmes et les belles Goa-
jires, à l'œil fier, au sein nu, superbement drapées dans leurs man-
teaux et posant leurs enfans à califourchon sur leurs hanches ! Arua-
ques et Goajires, (jue dans toute carte ethnologique on a classés
jusqu'ici sous la même teinte, diffèrent autant les uns des autres que
le Français diffère du Tatar. Du reste, ils s'abhorrent, et si les Arna-
ques descendent rarement dans la plaine, cela provient surtout de
l'épouvante que leur inspirent les autres peaux-rouges.
De quelle région de la Côte-Ferme les Aruaques sont-ils originaires?
Quelques-uns prétendent qu'ils habitaient autrefois la plaine près des
bords de l'Enea, et qu'ils s'enfuirent dans les montagnes à l'approche
des Espagnols. L'historien Plaza, avec plus d'apparence de raison, les
considère comme un reste de la puissante tribu des Taironas, qui
occupaient toute la côte depuis le golfe d'Urabà jusqu'à l'embouchure
du Rio-de-Hacha. Pocigiieira, leur place d'armes et leur principale
forteresse, située non loin de l'endroit où s'élèvent aujourd'hui les
huttes de San-Miguel, avait été bâtie pour la protection des mines
d'or de Tairona, qui avaient donné leur nom à la tribu. Les Aruaques,
aujourd'hui si pauvres, avaient à cette époque de l'or en abondance,
et leurs vases les plus grossiers étaient formés de ce métal. La tra-
dition ajoute qu'ils connaissaient l'art de ramollir tous les métaux
au moyen d'une herbe magique et de les pétrir comme des potiers
pétrissent l'argile; bien des habitans de Rio-Hacha affirment avoir
vu dans la sierra des omemens d'or sur lesquels on reconnaît dis-
tinctement l'impression des doigts du fabricant. Vraies ou réelles,
ces richesses des Aruaques exaltèrent l'avidité des Espagnols. En
l'année 1527, le conquistador Palomino se noya dans la rivière qui
porte son nom, en essayant de pénétrer dans la gorge de Pocigùeira.
Trois ans plus tard, Lerma, le gouverneur de Sainte-Marthe, renou-
vela sans beaucoup de succès une tentative d'invasion. Enfin en
1552 Ursuà parvint à remonter les vallées de la sierra jusqu'aux vil-
lages indiens. La plupart des Aruaques s'enfuirent, et, traversant les
Andes et les llanosy allèrent s'établir sur les bords de l'Orénoque,
où leurs descendans se trouvent encore. Quelques-uns cependant se
réfugièrent au pied des glaciers et réussirent à cacher leur retraite
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70 BETUE DES DEUX KONDES.
au* conquérans espagnols, qui cherchèrent vaûnement l'Eldorado
de Tairona, et durent se retirer après avoir fait un butin insigni-
fiant. De nos jours, le nombre des Arnaques ne dépasse probable-:
ment pas un millier. En 1856, ils étaient un peu moins de cinq cent^
dans les deux pueblos les plus considérables de la sierra, San-An-
tonio et San-Miguel. Tairona n'est plus aujourd'hui qu'une mon-
tagne sacrée, un Olympe où siègent de mystérieuses divinités.
C'est là que se trouvent, à côté l'un de l'autre, le paradis et l'en-
fer; c'est là que vont ressusciter tous ceux qui meurent, et celui
qui serait assez téméraire pour approcher du redoutable mont péri-
rait à l'instant même, afin de tenir compagnie à ceux dont il aurait
profané la demeure. Souvent les morts de Tairona éprouvent le be-
soin de revoir un de leurs parens, de leurs amis, ou quelque animal
chéri qu'ils ont laissé sur la terre. Aussitôt flétris par le souille in-
visible de la mort, les êtres qu'ils ont visités ne tardent pas à tom-
ber malades et à mourir : c'est là ce qui expliqué les fièvres aiguës
et les morts soudaines. Parfois on entend la montagne mugir : « c'est
la voix des trésors qui parle! » disent les Arnaques. Comme une
peinture qui reparaît sous un badigeon grossier, l'ancien paganisme
persiste chez les Arnaques ep dépit des formes catholiques qui leur
ont été imposées par les Espagnols. Ils pratiquent les deux reli-
gions, mais leur cœur est à celle qu'ils tiennent de leurs pères et
suivent en secret. Entre eux, aucun marché n'est valable, s*il n'a
été ratifié par une incantation du tnamma. Leurs noms chrétiens
ne sont autre chose que des noms officiels, et quand ils ne craignent
pas d'être entendus par un Espagnol, ils s'appellent par leurs noms
mystiques.
Les Arnaques sont industrieux, et, malgré leur peu d'intelligence,
ils savent une foule de choses que les Goajires, amoureux de leur
liberté, ignorent complètement. Évidemment les éducateurs des
Arnaques ont été le froid et la faim. Pour vivre dans ces hautes
vallées de la sierra, il ne suffit pas aux Indiens de parcourir les fo-
rêts et de ramasser les fruits qui tombent : il faut aussi qu'ils plan-
tent et qu'ils sèment, qu'ils bâtissent des demeures et qu'ils tissent
des vêtemens. Ils vendent aux traitans des cordes et des sacs qu'ils
tissent avec la fibre de l'agave américaine, et qu'ils savent teindre
de diverses couleurs. Une écorce d'arbre appelée naula leur donne
une inaltérable nuance lie de vin ; de même une graminée à fleurs
jaunes leur fournit une belle couleur dorée qu'ils appliquent sur
les tissus au moyen d'un agent qu'il faut bien nommer, puisqu'il
joue chez les Arnaques un rôle industriel important. Cet agent, c'est
la salive, avec laquelle ils préparent aussi leur eau-de-vie et leur
fromage en mâchant soit des cannes à sucre, soit du lait, et en cra-.
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LA NOUVELLE-GRENADE^ 71
chant à la ronde dans une énorme calebasse. On dit que la chicha
fabriquée par ce procédé plonge dans une ivresse beaucoup plus re-
doutable que Teau-de-vie ordinaire. Heureusement les Aruaques ne
savent pas encore extraire de Tagave cette liqueur que les Mexicains
appellent pulque. C'est bien assez pour les corrompre, et les tuer
lentement de leur terrible chicha et du rhum (relaté des traitans,
sans qu'on leur enseigne encore un nouveau moyen de se détruire !
Les traitans, blancs ou noirs, sont le fléau des Aruaques. Ils di-
sent beaucoup de mal de ces pauvres Indiens, et cela par la simple
raison que l'oppresseur calomnie toujours l'opprimé. Il est vrai, les
Aruaques sont hypocrites comme tous les faibles; mais cette hypo-
crisie n'est point perfide, c'est l'hypocrisie de la sarigue, qui fait la
morte dès qu'on la touche, de peur d'être torturée et mangée. Gom-
ment s'étonner si les Aruaques, toujours trompés et pillés, devien-
nent soupçonneux et craintifs, et si les plus hardis d'entre eux cher-
chent à se venger? Comment s'étonner encore si leur vengeance est
celle de la ruse? Dans une lutte ouverte, ils auraient le dessous, il leur
faut se cacher pour faire du tort à leurs puissans ennemis; néanmoins,
quelle que soit leur haine, ils sont toujours esclaves de leurs dettes,
et même, lorsque le traitant, qui leur a fait payer l'eau-de-vie huit
ou dix fois sa valeur, vient à mourir, les Aruaques vont à la recherche
des héritiers pour leur payer intégralement le sucre ou les cordes
d'agave qu'ils se sont engagés à fournir. Les trafiquans le savent et
avancent parfois aux Indiens jusqu'à 100 ou 200 piastres de leurs
mauvaises marchandises. Jamais ceux-ci ne cessent d'être débiteurs,
et le vice de l'ivrognerie, qu'on prend bien soin d'encourager chez
eux, les empêche de sortir du goiûfre. Autrefois, pour les faire payer
plus vite, on les menaçait de vendre leurs huttes et leurs cannes;
mais, depuis 1848, la contrainte par corps et la saisie des immeu-
bles pour non-paiement de dettes ont été abolies. Par reconnaissance,
par la force des traditions et par cet antagonisme naturel des races
qui jette tous les Indiens dans le parti libéral et la plupart des blancs
dans le parti conservateur, les Aruaques se sont rangés comme un
seul homme sous le drapeau du progrès. Lors des élections, toutes
les voix sont acquises au candidat avancé, excepté la voix de Pain-
au-Lait, qui se croit obligé par ses richesses et son titre de caporal
de se proclamer conservateur; mais son exemple n'entraîne per-
sonne, et l'on dit même qu'un jour de scrutin U fut chassé de l'é-
glise parce qu'il avait tenté de troubler le vote en brandissant sa
canne à pomme d'or. C'est ainsi que les événemens de 1848 ont eu
leur contre-coup jusque dans les montagnes de la Sierra-Nevada,
et bien des Indiens qui ignoraient même le nom de la France se pas-
sionnaient jusqu'à la frénésie pour des questions qu'elle avait soule-
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72 BEVUE DES DEUX MONDES.
vées. Rien ne prouve mieux combien les peuples sont solidaires les
uns des autres; comme s'ils formaient une chaîne électrique, tous
frémissent à la fois sous le même choc.
III.
Après ma visite à San-Miguel, j'employai une dizaine de jours à
parcourir les forêts et les prairies de la Sierra -Nevada. Chacune
des vallées que je visitai renferme des terrasses et des bassins ad-
mirablement propices pour la culture, échelonnés de zone en zone
dans un espace de quelques lieues et pouvant produire toute la série
des plantes cultivées, depuis la vanille aromatique, toujours baignée
par une atmosphère moite et brûlante, jusqu'au lichen d'Islande,
qui germe péniblement sur la terre froide au pied des rochers nei-
geux. De toutes ces vallées, chaudes, tempérées ou froides, celle
qui me satisfit le plus complètement fut la vallée de San-Antonio :
nulle part le climat ne me sembla plus beau, la terre plus fertile; les
moustiques y sont rares, les gros barberos presque inconnus; les ser-
pens, assez communs, sont pour la plupart de petits boas inoffen-
sifs : en outre, le village a l'immense avantage de communiquer avec
la plaine par un sentier de mulets. Je me décidai pour une espèce
de prairie d'une cinquantaine d'hectares, située à ime demi-lieue de
San-Antonio, sur le bord du torrent Chiruà et sur le revers de la
montagne de Nanù. Dès que mon choix fut arrêté, je repartis avec
Luisito pour faire à Rio-Hacha les modestes préparatifs de notre co-
lonisation.
Notre voyage de retour fut semé de moins d'incidens que notre
voyage d'exploration, mais il ne laissa pas d'être très pénible, sur-
tout pour moi, qui avais usé dans les courses de montagnes plusieurs
paires de sandales grossièrement faites en cordes d'agave, et qui
avais les pieds déchirés et meurtris par les pierres. A la fin du se-
cond jour de marche, j'arrivai tout écloppé au village de Dibulla, et,
me sentant incapable de continuer la route à pied, je louai un cayuco
pour nous transporter à Rio-Hacha. Malheureusement, la mer étant
très houleuse, il ne nous fut possible de partir qu'après deux jours
d'attente que je passai étendu sur le sol dans la cabane du batelier,
pauvre lépreux dont je n'osai pas refuser l'hospitalité trop empres-
sée. Quand je fus enfin de retour. à Rio-Hacha, il me fallut plus d'un
mois pour me reposer complètement de mes fatigues.
Nos préparatifs d'émigration terminés, il fut décidé que je par-
tirais le premier avec Luisito et les deux jeunes mulâtres Mejia €t
Bemier, qui voulaient devenir membres de notre colonie; don Jaime
Chastaing devait attendre encore quelques jours afin de surveiller
Gooçle
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LA NOUVELLE-GRENADE. 73
rembarquement des instrumens d'agriculture et des outils néces-
saires pour la construction de nos cabanes. Rendu sage par Texpé-
rience, je choisis la route de mer; mais en dépit de mes précau-
tions, ce second voyage devait être encore plus émaillé d'accidens
et plus périlleux que Je premier. Dès que nous eûmes dépassé Punta-
Tapias, le vent, devenu plus fort, imprima une grande vélocité à
notre barque informe, creusée dans le vaste tronc d'un fromager;
malgré les efforts des bateliers pour maintenir le bongo perpendi-
culaire à la lame, le malheureux esquif était ballotté à droite et à
gauche, et chaque vague le remplissait d* écume. Bientôt il arriva
en face de DibuUa, où nous devions débarquer. Tenir plus long-
temps la mer dans une embarcation pareille était insensé, il fallait
nous diriger résolument vers l'embouchure du Rio-DibuUa au risque
de naufrager; « mais que m'importe, disait le patron du bongo;
homme horrible dont le visage n'était qu'une grande boursouflure
noire rayée de jaune, que m'importe, pourvu que je me sauve?»
Plus nous approchions du bord, plus la mer devenait furieuse; cha-
que vague, chargée de sable, nous poursuivait en rugissant, s'é-
croulait comme un rocher au-dessus de nos têtes, remplissait à
demi la barque d'eau salée, puis la laissait osciller comme étourdie
sous le coup, jusqu'à ce qu'une nouvelle vague, plus haute encore,
vînt nous pousser devant elle. Enfin un choc plus violent que les
autres renversa le bongo^ et sans trop savoir ce qui nous arrivait^
nous fûmes tous, dans le désordre le plus pittoresque, portés d'un
jet puissant au milieu des sables de l'embouchure. C'est ainsi que,
une fois sur quatre, on débarque dans le port de Dibulla. La mer y
est toujours plus grosse qu'à Rio-Hacha, parce que la côte s'y re-
courbe directement en travers de la marche des vents alizés et re-
çoit en plein le choc des vagues. Cependant les ouragans y sont
aussi inconnus que dans les autres parages des mers grenadines.
Je devaia engager les Arnaques qui pourraient se trouver à Di-
bulla à me louer leurs bœufs de transport; ces animaux, nés et éle-
vés dans la sierra, ont seuls le pied montagnard et peuvent seuls
porter de lourds fardeaux à travers les torrens et les marais : des
bêtes de somme habituées à ne suivre que les sentiers de la plaine
résistent rarement à la fatigue de pareils voyages, et le plus souvent
on est obligé de les laisser en route. Pas un Âruaque n'était à Di-
bulla : il fallait donc, bien malgré moi, m' arrêter dans cet affreux
village, environné de marais et de cah09 à l'eau croupissante.
Vers le milieu du xvi^ siècle, Dibulla, que les Espagnols appelaient
alors San-Sebastian-de-la-Ramada, et qu'habitait une fraction de
la tribu des Tahronas, était une ville riche et puissante. Lerma,
le gouverneur de Sainte-Marthe, y leva, dit la tradition, une con-
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7 h BETUE DES DEUX MONDES.
tribution de guerre de 200,000 piastres; aujourd'hui il ne reste
rien à DibuUa qui rappelle les splendeurs et les richesses d'autre-
fois. Dans un espace assez étendu, circonscrit par le Rio-DibuUa, la
mer, des marécages remplis de palétuviers et 1 infranchissable mas-
sif de la forêt vierge, se trouvent plusieurs jardins, semblables à des
amas de broussailles, et des cabanes éparses plus vastes et plus com-
modes, mais plus délabrées que les huttes des Aruaques. Plusieurs
de ces maisons sont complètement disloquées. La première que je
vis n'avait plus que deux parois déjetées sur lesquelles reposaient
encore, en guise de toit, quelques feuilles de palmier tordues par le
vent, comme des restes de voiles sur un navire en détresse. La place
des deux parois écroulées était marquée par des débris de plâtras
qu'on ne s'était pas même donné la peine de déblayer. Toute une
famille vivait dans cette ruine, qu'un coup de vent un peu plus vio-
lent que les autres aurait pu complètement jeter sur le sol ; la femme
vaquait à ses occupations ordinaires, les enfans jouaient à cache-
cache entre les meubles, et le père de famille, majestueusement in-
stallé dans un vaste fauteuil, contemplait tour à tour la nature et
son pot-au-feu.
Dans les rues, ou plutôt les sentiers de Dibulla, grouillent des en-
fans des deux sexes, le plus souvent complètement nus et remar-
quables par leur énorme ventre et le prodigieux développement de
leur nombril. Presque tous les habitans du village, hommes ou
femmes, sont atteints d'éléphantiasis, de lèpre, ou de telle autre
affreuse maladie de la peau. On ne peut se faire une idée de l'aspect
hideux de ces figures et de ces corps tachetés comme des peaux de
salamandres. A peine ose -t- on regarder tous ces êtres soi-disant
humains, qui d'ailleurs sont très satisfaits de leur personne et se
mirent avec complaisance dans des lambeaux de miroirs. Les hor-
ribles maladies dont ils sont atteints ont sans doute pour causes
l'absorption des miasmes paludéens, les piqûres des insectes, la
mauvaise alimentation, les habitudes immondes, et peut-être aussi
la dégénérescence des races, mélangées au hasard dans une véri-
table promiscuité. Presque tous les habitans du village souffrent
d'un gonflement de la rate et du foie. Nombre d'entre eux contrac-
tent *en outre IsLJipatera ou géopbagîe,'et mangent avidement de la
terre, du bois, de la cire; ils font surtout leurs délices de débris
d'ardoise. Le voyageur grenadin Ancizar, qui a observé cette maladie
en d'autres parties de la Nouvelle-Grenade, a souvent entendu des
malheureux affirmer qu'en temps de pluie l'ardoise a le goût du
pain. ^
Dès le troisième jour de résidence à Dibulla, j'étais saisi d'une
terrible fièvre. Toutes les commères de l'endroit s'assemblèrent en
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LA NOUTELLE-GBENADE. 75
grand conseil autour de la natte sur laquelle j'étais étendu, et cha-
cune prononça son avis sur mes chances de vie et de mort : Topinioti
générale ftit qu*on me porterait dans quelques jours au cimetière.
C'était chose grave en effet que de tomber malade dans un village
où les seuls médecins sont des lépreux et des mangeurs de terre, où
Ton ne peut trouver ni quinine, ni remèdes autres que des simples
appliqués au hasard, où la vermine et les animaux nuisibles de toute
sorte peuvent librement entrer. Plus d'une fois des lézards, péné-
trant dans ma cabane par les fentes des parois, vinrent me rendre
visite, et l'un d'eux, grand lobo de deux pieds de longueur, se ni-
cha même sur ma poitrine pendant que je dormais d'un sommeil
délirant. Une autre fois, un jaguar dévora un âne dans Tenclos mal
fermé attenant à ma hutte. C'étaient là des incidens peu agréables
en eux-mêmes, mais ils me faisaient peut-être du bien en me rappe-
lant au sentiment des choses extérieures, et lorsque mon associé
don Jaime arriva de Rio-Hacha muni des drogues les plus indispen-
sables, le plus fort de la crise était passé.
Mon visiteur le plus assidu était le padre Quintero, curé de Di-
bulla. Il se disait blanc et peut-être l' était-il d'origine; cependant
il était aussi brun que les autres DibuUeros, et par le costume il ne
se distinguait pas davantage de ses paroissiens. Il avait été jadis
curé des pueblos de la Sierra-Nevada; mais, dominé par la funeste
passion de l'eau-de-vie, il avait si bien su se déconsidérer qu'un
jour un timide Aruaque avait osé lever la main sur lui et le frapper.
Puis sa maîtresse, désireuse de revoir ses amis de la plaine, s'était
enfuie à DibuUa : aussitôt il avait quitté sa cure et sa plantation pour
se mettre à la poursuite de la belle fugitive, et, s'installant à Di-
buUa, il avait imposé, bon gré, mal gré, sa direction spirituelle aux
habitans du village. Il est bon d'ajouter que le padre se faisait gé-
néralement pardonner sa conduite et ses vices par sa franchise, sa
jovialité, son désintéressement; en outre il avait pour moi l'inap-
préciable avantage de connaître la Sierra-Nevada mieux que per-
sonne et d'en avohr exploré les principales vallées.
Une des faiblesses du padre Quintero était de se croire très savant,
et rarement il ouvrait la bouche sans introduire dans sa conversa-
tion quelques mots d'un prétendu latin qui contribuait plus que
toute autre chose à lui conserver un peu d'influence. Lorsqu'il m'a-
borda pour la première fois, il me salua du titre de dominus et me
récita un« passage de son bréviaire; mais un sourire ironique lui
donna sans doute à penser que je savais à quoi m'en tenir sur son
talent de linguiste, car depuis il ne m'interpella plus en latin que
dans ses momens d'oubli. La compagnie et la conversation du curé
de DibuUa me furent, je dois Tavouer, d'un précieux secours pen-
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76 RBTUE DES DEUX MONDES.
dant mes longues matinées de souffrance; mais Taprës-midi, lors-
qu'il avait déjà commencé ses libations, il devenait tout à fait insup-
portable : alors il tombait à mon cou, me faisait la confidence de
ses chagrins domestiques, versait sur ma figure des larmes d'émo-
tion, exigeait de moi la promesse solennelle de toujours haïr les bar-
bares Espagnols et l'impitoyable général Morales, qui avait fait fu-
siller son père. La nuit venue, mon voisin le padre devenait plus
fatigant encore : il réunissait des compagnons d'ivresse, et sous le
prétexte de rendre les devoirs de la courtoisie castillane au cabale
lero étranger, il organisait à ma porte un chœur plus bruyant que
musical. De ces chansons diverses qui tant de fois interrompirent
mon repos, il en est une dont les sons discordans retentissent encore
à mon oreille. Gomme la plupart des chansons populaires, elle se
compose d'un thème d'amour ourdi avec un sujet tiré des occupa-
tions journalières. Tel en est à peu près le sens :
«Batelier, prends ton aviron! — Batelier, embrasse ta chérie! — Il faut
partir! Rame sur la mer profonde! — Rame, rame loin de ta belle. — Quand
les vagues bondiront autour de ta barque,— les amoureux danseront autour
de ta maîtresse !
« Batelier, prends ton aviron ! — Batelier, embrasse ta chérie 1 — Peut-être
un rocher brisera ta barque. — Peut-être la perfide brisera ton cœur. —
Ton espoir de richesses se perdra sous les flots, — tes illusions d'amour
s'en iront en fumée.
«Batelier, prends ton aviron!— Batelier, embrasse ta chérie!— Peut-être
aussi les vagues seront calmes ; — peut-être ce cœur de femme te sera-t-il
fidèle. — Tu rapporteras de For dans ta barque, — tu rapporteras Tamour
et des baisers! »
La première période de ma convalescence dura deux longs mois,
pendant lesquels don Jaime maudit bien des fois sa triste destinée
et se plaignit d'être le plus malheureux des hommes. Le fait est que
le sort ne lui était pas favorable. Les Aruaques, eiïrayés par les me-
naces des traitans, qui craignaient en nous des concurrens ou peut-
être des juges de leurs exactions infâmes, refusaient de louer à aucun
prix leurs botes de somme; un seul se chargea d'emporter une caisse
d'outils, mais en route il la força, enleva tout ce qui lui plut et laissa
le reste sur le chemin. Il nous restait à tenter une dernière épreuve.
J'expédiai Luisito vers Pain-au-Lait pour lui exposer notre triste si-
tuation, lui faire part de nos projets et le prier de nous louer ses
bœufs et ses deux mulets. Quelques jours après, Pain-au-Lait arrivait
lui-même avec sa caravane. Le départ fut aussitôt organisé. 11 fut
convenu que don Jaime et moi nous partirions immédiatement sur
les deux mulets du cacique, et que Luisito et ses deux compagnons
nous suivraient avec les bêtes de somme. Le premier jour de notre
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LA NOUVELLE-GRENADE. 77
voyage, de Dibulla à Cuesta-Basilio, fut aussi heureux que possible;
raais par une de ces séries de contre-temps qui ont donné lieu à tant
de proverbes dans toutes les langues, le lendemain ne devait pas
s'écouler sans qu'il nous arrivât un grave accident. Le mulet que je
montais se cabra dans un endroit périlleux du chemin et refusa
d'avancer; j'essayai vainement de l'exciter, il s'affaissa sur ses jam-
bes de derrière, ses yeux s'égarèrent, il fut agité d'un tremblement
nerveux : à n'en plus douter, il était atteint de la maladie le plus
souvent mortelle appelée esrengadura. Il fallait donc continuer ma
route à pied, car don Jaime avait les jambes toutes gonflées par suite
des piqûres d'insectes et ne pouvait descendre de sa monture. Je
présumai trop de mes forces et je marchai bravement pendant quel-
ques heures; mais, épuisé par ma longue maladie, je ne pus résister
à la fatigue. Je sentis peu à peu la vie m' abandonner; soudain tout
devint noir autour de moi, et je tombai évanoui sur le sol.
Quand je me réveillai, un frisson continuel secouait mes membres.
J'étais étendu au bord du sentier sur un lit de feuilles de fougère;
don Jaime construisait au-dessus de mon corps un petit ajoupa de
branches et le recouvrait de feuilles de bihao. Il m'offrit de me céder
sa monture, mais je refusai, car à son âge il eût été d'une extrême
imprudence de rester sur le sol exposé à l'orage, et d'ailleurs, malade
comme je l'étais, il m'eût été probablement impossible d'arriver
seul à San-Antonio; il valait beaucoup mieux, sous tous les rapports^
qu'il partit lui-même aussi promptement que possible et me renvoyât
son mulet ou telle autre monture par un guide aruaque. Il comprit,
et bientôt après je le vis disparaître à un tournant du sentier. Ma po-
sition était critique; déjà le veut, précurseur de l'orage, commençait
à siffler; il éclata et secoua mon ajoupa comme une branche, les
feuilles de bihao qui me garantissaient se déplacèrent; l'eau descen-
dant du ciel en averse se fraya un passage à travers le toit rustique
^ m'inonda. Enfin la nuit vint, l'orage cessa, mais à l'orage avaient
succédé les essaims de sanrudos; j'essayai vainement de trouver un
instant de sommeil sur le sol humide, et la fièvre me tint constam-
ment éveillé. Lorsque les premières lueurs du jour descendirent du
sommet des montagnes, l'attente, ce sentiment d'ordinaire si pé-
nible, obséda tout mon être. Chaque branche d'arbre grinçant sur
orne autre branche se changeait en cri d'appel; les hurlemens des
singes aluates étaient pour moi des voix d'amis venant me déli-
vrer; le murmure du torrent bondissant sur le rocher me semblait
le galop d'un cheval. Tout à coup j'entendis des pas retentir sur le
sentier pierreux et j'aperçus un Indien venant du côté de la plaine;
al parut très agréablement surpris de voir un blanc dans ce piteux
état, et, s'installant sur im rocher en face de mon ajoupa, il me
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7S REVUE DES DEUX MONDES.
contempla longuement avec un sourire de satisfaction. N'étais-je
pas à son avis un de ces hommes exécrables qui vendent l'exploi-
ter, lui et ses frères, l'asservir de dettes, en faire l'esclave d'un
travail continuel? Ce n'était que justice si les génies de Tairona me
punissaient par la maladie et la mort d'avoir aidé à la destruction
de la pauvre tribu vaincue. Quand il eut suflisanunent savouré sa
vengeance, il s'éloigna en ricanant, et j'eus la lâcheté de le voir dis-
paraître avec regret; il animait un peu ma solitude et me rendait
l'attente plus facile. Heureusement que bientôt après arrivèrent
Luisito et les deux mulâtres suivis des bœufs qui portaient nos in-
strumens d'agriculture : c'étaient des amis, presque des sauveurs,
que je saluais dans ces trois hommes qui venaient à mon aide, et
celui qui resta près de moi pour me servir de garde-malade calma
en grande partie ma fièvre par sa seule présence. L'orage de la
journée avait déjà commencé depuis une heure, lorstpie j'eus la joie
d'entendre les cris d'un Aruaque descendant à dos de mulet du haut
de la montagne. Dès qu'il fut arrivé, je me fis hisser en selle à sa
place , et nous partîmes à travers la tempête pour San- Antonio, où
cinq heures après je trouvai enfin une boisson fortifiante, une couche
et un abri.
J'avais donc atteint, et non sans peine, le terme de mon voyage,
et je pouvais croire que l'œuvre de la colonisation était sérieuse-
ment commencée. Mille vaines illusions, évoquées en partie par la
fièvre, flottaient devant mon esprit : déjà je voyais les pentes des
montagnes couvertes de champs de café et de bosquets d'orangers;
les Aruaques, heureux et libres, fondaient des communautés floris-
santes; des écoles s'ouvraient pour les enfans des Indiens; des co-
lonies d'Européens défrichaient les forêts vierges; des routes étaient
frayées dans toutes les directions; que sais-je? un service régulier
de paquebots desservait le port de Dibulla. Certainement toutes ces
choses se réaliseront un jour; mais je ne devais y être pour rien,
et toutes mes espérances personnelles devaient misérablement s'é-
vanouir. Peu de lignes suffiront pour raconter le dénoûment de mon
entreprise.
Dans les premiers jours, tout alla pour le mieux. J'étais malade,
il est vrai, et je ne pouvais que rarement faire un pas hors de ma
cabane ; mais don Jaime avait commencé les travaux avec ime furie
plus que juvénile, et en deux endroits différens : à San -Antonio
même, dans un jardin presque abandonné que nous avions acheté,
puis à Ghiruà, dans les terrains choisis lors de mon premier voyage.
On défrichait, on plantait des bananiers, des cafiers, des cannes à
sucre, des légumes de toute sorte ; on roulait des blocs de granit
sur une petite terrasse où devait s'édifier notre maison de ville; on
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LA NOUVELLE-GRENADE. 79
abattait des macanas pour la maison de campagne ; on élevait en
plusieurs endroits les barrières et les haies de cactus nécessaires
pour empêcher 1* irruption des animaux; on mettait le feu aux herbes
de la prairie : tout se faisait à la fois. J'étais vraiment effrayé d'une
telle fougue; mais j'étais trop heureux de cette activité inattendue
pour oser reprocher à don Jaime toutes ces entreprises menées de
front.
Un mois complet ne s'était pas écoulé que déjà le travail s'était
singulièrement ralenti. Tout commençait à déplaire à don Jaime, la
terre, l'air, les eaux, les Indiens, l'agriculture. Sous prétexte de
chercher une plantation plus fertile et mieux arrosée, il interrompit
le défricliement de la prairie du Chiruà, et alla faire choix d'autres
terrains à une demi-lieue plus loin du village. Il ne tarda pas à se
brouiller avec le jeune Mejia, notre meilleur ouvrier associé, et sans
le renvoyer précisément , car c'était moi qui l'avais engagé à nous
suivre, il réussit à le faire partir à force de vexations et de taquine-
ries. Chose bien plus grave encore, il se rendit les Aruaques hos-
tiles, ce qui nous exposait à mourir de faim, car, en attendant la
fructification de nos bananiers et des autres plantes alimentaires,
nous étions obligés d'acheter notre nourriture aux Indiens; sans la
protection de Pain-au-Lait, personne ne serait plus venu s'appro-
visionner de laines ou d'autres marchandises dans notre cabane, et
la famme nous eût immédiatement forcés de redescendre à DibuUa,
Le désespoir s'empara de don Jaime; il déplorait son lamentable
destin, il maudissait ses cheveux blancs, il regrettait les douces
soirées de causerie passées à Rio-Hacha devant la porte de l'ingé-
nieur Rameau; enfhi il m'annonça que l'association était rompue,
et fit ses préparatifs de retour. Que pouvais-je faire moi-même dans
ce désastre de mes projets de colonisation? Si j'avais été bien por-
tant, j'aursds pu continuer seul l'entreprise en modifiant mes plans,
mais trois mois après mon arrivée dans la sierra j'étais encore aussi
malade que le premier jour; les pluies continuelles de la saison fai-
saient fermenter le toit de foin sous lequel je reposais et corrom-
paient l'atmosphère qui m'entourait; je luttais contre la mort et
sans la certitude de la vaincre; seul, je devais nécessairement suc-
comber. Il fallait partir. Avec une profonde tristesse, je quittai ces
pauvres Indiens, encore aussi barbares que le jour ou je les avais
vus pour la première fois; bientôt après, je perdis de vue ma cabane
et son jardin, la vaste prairie de Chiruà; puis je vis disparaître la
vallée de San-Antonio derrière un contre-fort de la montagne, et,
gra^vissant le sentier rocailleux de Caracasaca, je cessai d'entendre
le torrent dont la voix avait si souvent répondu à mes rêves d'ave-
nir. Quelques mois après, j'étais en Europe.
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80 RETCE DES DEUX MONDES.
Il est impossible de le nier : les premiers Européens qui s'établi-
ront dans la Sierra-Nevada auront bien des dangers à courir et bien
des fatigues à vaincre avant de réussir définitivement. Ils auront à
souffrir des fièvres paludéennes; des chemins en mauvais état, des
marécages impraticables empêcheront souvent le transport de leurs
denrées; l'inimitié des traitans avides leur suscitera dès l'abord de
grandes difficultés; ils seront pendant quelque temps sevrés de
toute société autre que celle des Aruaques. Néanmoins ces obsta-
cles, qui d'ailleurs diminueront sahs cesse avec les progrès de la
colonisation , seront en quelque sorte un avantage pour des hommes
sans peur; ils les forceront à lutter avec plus d'énergie, et leur ren-
dront la victoire d'autant plus chère. L'agriculteur s'attache moins
à la nature et se l'approprie avec moins d* ardeur, lorsqu'elle se
prête trop facilement à ses désirs; de fortes et heureuses races ne
se développent jamais que par la lutte. C'est là ce qu'exprime la
fable antique du jardin des Hespérides, gardé par les dragons. Les
sacrifices ne sont rien, l'important est de savoir si le but les exige.
«C'est une gloire, disait l'agronome Sinclair, d'avoir fait croître
deux brins d'herbe là où il n'en croissait qu'un seul. »> Combien plus
glorieux est-il de porter la culture là où elle n'existe pas encore, de
retourner le premier sillon de campagnes qui nourriront un jour des
habitans sans nombre 1 Par son travail, on crée vraiment un peuple;
comme Deucalion, on change les pierres en hommes, et dans la
terre qu'on remue on fait germer les générations futures. Cest là,
ce me semble, une gloire qu'on peut bien acheter au prix de quel-
ques souffrances et d'ennuis passagers.
Les plateaux et les régions montagneuses de la Nouvelle-Grenade
possèdent par millions d'hectares des terrains favorables à la culture
et faciles à coloniser; mais en dépit de l'échec que j'ai subi moi-
même, je crois que la Sierra -Nevada de Sainte -Marthe est un des
pays de l'Amérique espagnole qui offre le plus d'avantages à une im-
migration latine entreprise sur une grande échelle. En effet, ce mas-
sif, complètement séparé des Andes et du reste de la Nouvelle-Gre-
nade par des vallées profondes, par des lagunes et des marécages,
semble fait pour contenir une population distincte, trouvant autour
d'elle tous les élémens de la plus florissante prospérité : salubrité
du climat, fertilité du sol, facilités du commerce. Grande comme le
quart de la Suisse, la Sierra-Nevada pourrait facilement nourrir le
même nombre d'habitans que cette république. Le prix des terres
est nul sur les versans de la sierra tournés vers Rio-Hacha et la
vallée du Rio- César. La valeur nommale de l'hectare de terrain
vendu par le gouvernement est de 76 centimes; mais tout chef de
famille grenadin ou étranger n'a qu'à demander la concession de
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LA NOUTELLE-GRENADE, 81
AO hectares de terres en friche pour l'obtenir aussitôt, si toutefois
il s'engage à y exécuter un travail quelconque dans l'espace de
deux années. Le plus souvent les colons se dispensent même de
cette formalité, et s'établissent où ils le désirent sans demander de
concession et sans prendre d'engagemens; ils deviennent proprié-
taires par le droit de premier occupant. Cette facilité d'obtenir sans
travail de vastes concessions pou irait avoir de très funestes résul-
tats, en immobilisant pour de longues années des terrains favorables
à la culture ; mais dans la plupart des vallées de la Sierra-Nevada,
ce danger est beaucoup moins à craindre que dans une plaine,
parce que le sol cultivable se compose de bassins fermés, de petites
terrasses, de plateaux limités, formant autant de domaines distincts
dont chacun suflirait amplement à une famille.
La flore de la Sierra-Nevada est d'une extrême richesse, et peut-
être ne trouverait-on dans le monde entier que certaines parties de
l'Inde et du Brésil où les plantes offrent une aussi grande variété.
Les végétaux utiles se comptent par centaines. On y trouve entre
autres le myroxylon ou palmier à cire, le merveilleux arbre à lait,
ou galaclodendrouy des multitudes de plantes tinctoriales, les herbes
médicinales de .l'ancien et du Nouveau-Monde, la camomille et la
salsepareille, la bourrache et l'ipécacuanha, la chicorée et le baume
de Tolù. On ne songe point à chercher ces plantes à vertus cura-
tives dans la Sierra-Nevada, et l'on remonte le cours du fleuve des
Amazones, on traverse les montagnes et les solitudes de la province
de Matogrosso, pour aller recueillir la salsepareille et l'ipécacuanha !
Par suite de la difficulté des voyages, ces remèdes valent dans les
pharmacies d'Europe de 2 à 4,000 pour 100 de plus qu'au lieu de
production.
Si nous en croyons le témoignage du savant botaniste Mutis, la
Sierra-Nevada possède trois espèces de cinchonias, La découverte
de cet arbre précieux date de la fin du siècle dernier. Depuis cette
époque, les troubles politiques ont laissé retomber dans l'oubli la
connaissance de ce fait important. Peut-être les arbres sont-ils peu
nombreux; mais alors qu'on en fasse des plantations et surtout qu'on
suive un autre^système que celui des Péruviens, qui abattent l'arbre
pour le dépouiller de son écorce. On peut commencer à décortiquer
partiellement les cinchonias dès qu'ils ont atteint l'âge de cinq ans,
et en ayant soin de ne les dépouiller jamais que d'un côté, on peut
les conserver aussi longtemps en vie que les arbres intacts.
Les plantes cultivées par les Arnaques sont en bien petit nombre;
ce sont la canne à sucre, le bananier, le hat/o^ la turma ou pomme
de terre, l'arracacha, la malanga, la patate, les ciboules, l'agave,
l'oranger et le citronnier. Chaque Indien a une petite bananerie, le
TOMB XXYU. 6
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82 RE?UE DES DEUX MONDES.
plus souvent cachée dans le creux d'une gorge ou sous un rocher,
et là il sème ou plante tout ce que réclame l'entretien de sa fa-
mille pendant une année. Quand on voit les petites dimensions de
ces jardins, on se demande avec stupéfaction comment le sol peut
être assez fertile pour que plusieurs personnes puissent y trouver
leur subsistance et acheter en outre de la cMcha frelatée. Le café,
dont la culture s'est généralisée si rapidement dans la Nouvelle-
Grenade, est une plante encore presque étrangère à la partie orien-
tale de la Sierra-Nevada. Lors de mon séjour dans la vallée de
San-Antonio, il ne nous fut pas possible de recueillir plus de trois
cents pieds de café pour notre plsintation. Cependant, si les affir-
mations des habitans de la sierra méritent quelque créance, le ren-
dement du café tiendrait presque du merveilleux. Souvent les ar-
bustes donnent deux récoltes par an, et Ton prétend avoir récolté
jusqu'à 12 kilogrammes de baies sur un seul pied. Quoi qu'il en
soit, ce n'est pas sur des faits exceptionnels qu'il faut régler ses
calculs en pareille circonstance, car j'ai vu telle plantation des
Andes où des cafiers isolés donnaient près de 5 kilogrammes de
cerises, tandis que le rendement moyen de douze mille pieds était
seulement d'un demi-kilogramme. En supposant que le produit des
plantations de café dans la Sierra-Nevada fût à peu près le même,
les bénéfices réalisés seraient encore très considérables, malgré la
difficulté des transports. Les planteurs de cacaotiers, de vanille et
d'autres plantes industrielles dont les produits exportés ont beau-
coup de valeur et peu de poids peuvent également compter sur des
résultats très favorables.
On est étonné, en parcourant les vallées de la sierra, de voir l'alti-
tude considérable à laquelle on peut encore cultiver les plantes tro-
picales; elles croissent parfaitement à des hauteurs qui correspon-
dent aux climats de la France et de l'Angleterre : c'est ainsi qu'à
Gocui, dans l'état de Santander, le bananier et la canne à sucre
donnent d'excellens produits à 2,757 mètres de hauteur. Ce fait,
qui n'a peut-être pas été mis suffisamment en lumière par Humboldt
et par les autres géographes, prouve qu'il n'y a pas seulement su-
perposition, mais aussi pénétration réciproque des climats étages
sur les flancs des montagnes de la zone équatoriale. Un simple coup
de vent suffit pour porter les ardeurs de l'été jusqu'au pied des
neiges ou pour faire descendre le souffle des glaciers sur les vallées
brûlantes étendues à la base des monts. De là, suivant les exposi-
tions et les abris, une grande diversité de climats partiels et une
variété merveilleuse de plantes de toute espèce. Par sa position
transversale à la direction des vents alizés, la Sierra-Nevada reçoit
mieux que les autres chaînes l'haleine des chaleurs tropicales ; en
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LA NOUTELLE-GRENADE. 8S
outre, elle exprime sans relâche comme un gigantesque laboratoire
rhumidité que lui apportent les vents, et ses vallées, à l'exception
de celles du versant méridional, n'ont jamais à souffrir des séche-
resses.
Rien ne manque donc à la Sierra-Nevada, si ce n'est une grande
population : Européens, Chinois ou créoles. Maintenant ces monta-
gnes sont tristes malgré leur beauté. Quand un voyageur se trouve
seul dans une vallée au milieti d'un vaste cirque de pâturages et de
forêts, et qu'il ne voit dans l'immense espace qu'un vautour, soli-
taire comme lui, décrivant de grands cercles au-dessus de sa tète,
il se sent le cœur serré d'une véritable angoisse. Certainement la
nature vierge est belle, mais elle est d'une tristesse infinie : ce qu'il
lui faut pour la rendre joyeuse, c'est la fécondité, c'est la parure de
champs et de villages que lui donneront les travailleurs.
Et ce n'est point seulement la Sierra-Nevada qui demande des
bras à l'Europe et au reste du monde; toute la Nouvelle-Grenade
réclame aussi des colons. Est-il donc nécessaire de plaider pour un
pays si beau, si admirablement pourvu de toutes les richesses de
la terre? Jadis bien des milliers d'Espagnols ont bravé la mort pour
aller conquérir ce monde, que Colomb leur avait fait surgir du sein
des mers comme une autre planète accouplée à la nôtre; maintenant
on semble plus indifférent pour la Nouvelle-Grenade qu'on ne l'était
il y a trois siècles. Et pourtant cet Eldorado n'est pas seulement le
pays de l'or, c'est aussi le pays du bonheur pour ceux qui savent ap-
précier la liberté. Dans notre vieille Europe, les traditions vivaces
des temps barbares et du moyen âge nous obsèdent encore; la sur-
abondance de population obstrue à tout nouvel arrivant les ave-
nues du bien-être. Trop à l'étroit sur notre petit continent, nous
ne pouvons fairç un pas sans empiéter sur la propriété d' autrui, et,
par la force même des choses , les heureux vivent aux dépens du
prochain. Murailles, barrières, règlemens, enceintes, restrictions,
tout nous enferme comme les. replis du fteuve infernal; même ceux
qui se croient libres habitent une étroite prison dans laquelle ils
peuvent à peine se mouvoir, où leur pensée s'étiole avant d'avoir
fleuri. Là-bas, d«(is la jeune république américaine, il n'y a pas de
convives malheureux au grand banquet; la terre féconde nourrit
généreusement tous ses enfans, l'air de la liberté emplit toutes les
poitrines. Peut-être, au milieu de cette jeune nature, les hommes
rajeuniront-ils aussi; peut-être les cycles de l'histoire ne suivront-
ils pas toujours, comme des animaux à la chaîne, leur cercle accou-
tumé!
Elisée Reglus*
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UNE
RÉFORME ADMINISTRATIVE
EN AFRIQUE.
1858 — 1859.
III.
DEVOIRS NOUVEAUX DU GOUVERNEMENT COLONIAL.
En exposant dans un précédent travail, avec une scrupuleuse im-
partialité, les résultats de T administration des gouverneurs-géné-
raux en Algérie (1), nous avons essayé d'en faire apprécier les bien-
faits et les fautes, de faire comprendre en même temps Torigine des
inimitiés qu'elle a suscitées. Notre dessein était de faire subir la
même épreuve, avec la même liberté de jugement, au régime qpii
lui a succédé, et dont la durée, bien que fort courte, a pourtant été
fort agitée; mais à cette entreprise, déjà commencée, une plus mûre
réQexion nous détermine, pour le moment du moins, à renoncer. La
nouvelle administration de l'Algérie ne présenterait à notre examen
aucun résultat acquis, mais seulen^ent des tentatives suivies de peu
d'effet. Ce serait donc non des actes à examiner, mds des intentions,
c'est-à-dire encore des personnes, besogne peut-être trop délicate
pour les conditions de la publicité actuelle. Décidons-nous donc à
(1) Voyez la Revue du 1*' et du 15 Janvier.
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UNE REFORME ADMINIfiTRATIVE EN AFRIQUE. 85
quitter, fût-ce un peu brusquement, le rôle de narrateur critique
pour indiquer nous-méme quelle pourrait être la marche suivie par
le gouvernement dans la voie pénible, mais glorieuse, où la France
s'est engagée. Et pour procéder par ordre, voyons d'abord ce qu'il
y aurait à faire; nous verrons ensuite quel est, de la plume ou de
l'épée, l'instrument le plus propre à accomplir la besogne.
1.
En tout pays, même peuplé et civilisé, il n'est peut-être pas de
point plus délicat à déterminer que la part qu'il convient à un gou-
vernement de prendre dans la distribution de la richesse publique
et dans la direction de l'activité sociale. Au nom des théories les
plus diverses, les devoirs les plus opposés ont été assignés aux gou-
vernemens, et par suite les reproches les plus contraires leur ont
été aussi adressés. On les a tour à tour accusés de pécher par excès
et par défaut, par incurie et par esprit d'envahissement, de refuser
leur concours aux efforts des individus ou d'entreprendre sur leur
liberté. Suivant qu'ils s'abstiennent ou qu'ils agissent, ils prêtent à
l'imputation soit de laisser tout aller à l'abandon, soit de vouloir
forcer la nature des choses, et, par une rencontre étrange, ces griefs
contradictoires sont souvent vrais l'un et l'autre. On peut citer plus
d'un état en Europe qui a prodigué à son industrie les entraves sous
le nom d'encouragemens, tandis qu'il laisse son commerce mourir
d'inanition, faute de s'être préoccupé de lui tenir des débouchés
ouverts. C'est qu'en cela, comme en toutes choses, la limite où le
droit et le devoir de l'état se rencontrent avec la liberté des indivi-
dus est obscure et cachée dans des profondeurs que l'instinct poli-
tique seul sait pénétrer, ou bien plutôt cette jointure, de laquelle
dépend toute la souplesse des mouvemens du corps social, n'a son
jeu tout à fait régulier que chez ces nations heureuses où gouverne-
ment et citoyens ne sont qu'une même chose, et où, tous les intérêts
privés ayant leur part dans une représentation générale, ce sont eux
en réalité qui se gouvernent eux-mêmes en se contrôlant les uns
par les autres.
Mais nulle part peut-être plus que dans une colonie naissante il
n'est embarrassant de définir avec certitude quels sont les progrès
qu'on est en droit de demander à l'action collective de l'état, et
quels sont ceux qu'on ne peut attendre que de l'initiative indivi-
duelle. Une colonie, et principalement une colonie qui n'est point
née de l'essor spontané du commerce et des intérêts privés, mais
dont la politique et la guerre ont, de propos délibéré, à un jour
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86 REVUE DES DEUX MOin>ES.
donné, déterminé la fondation, est par elle-même une œuvre un*
peu artificielle. Gomme elle ne se serait point faite toute seule, il
n'est pas possible, sous peine, de la voir périr assez vite, de l'aban-
donner à elle-même. La main ^i Ta créée est obligée de la soute-
nir au moins pendant ses premiers pas. Les plus absolus théoriciens
ne peuvent demander qu'on se confie exclusivement au laissez^faire
et au laissez-passer sur un terrain où la veille rien ne se faisait et
rien ne passait. La liberté est comme l'air : c'est la plus vivifiante
des nourritures pour les végétations naturelles, que les intempéries
mêmes développent et fortifient; mais une colonie politique est une
plante de serre, et ne saurait se passer entièrement des soins coû-
teux d'une éducation factice. Nulle part donc le problème ne se pré-
sente sous des conditions plus compliquées, nulle part il n'est plus
difficile à un gouvernement de traverser cet étroit défilé d'économie
politique sans toucher Cbarybde ou Scylla, l'écueil de trop faire ou
celui de ne pas faire assez.
En ce genre d'ailleurs, toutes les formules générales ont le double
inconvénient d*être vagues et insuffisantes. Si j'étais réduit cepen-
dant à exprimer en peu de mots quel doit être sur un tel théâtre le
rôle d'un gouvernement soucieux de remplir sa tâche sans usur-
per sur celle d'autrui, je ne croirais pas être très loin de la vérité
en affirmant que son action doit consister principalement à mettre
la terre de la colonie nouvelle à la disposition du capital déjà formé-
dans les sociétés civilisées. Sur la terre et sur le capital eux-mê-
mes, le gouvernement ne peut exercer aucune action efficace; mais
il peut rendre leurs rapports plus faciles en écartant les obstacles
qui les séparent.
Sur la terre elle-même, disons-nous, un gouvernement ne peut
rien ou presque rien. Assurément c'est son métier, avant de choisir
l'emplacement d'une colonie, de s'enquérir des conditions natu-
relles du sol, et de ne se fixer que là où elles lui paraissent favora-
bles; mais une fois ce choix bien ou mal fait, il ne peut plus rien
changer à ces conditions mêmes. S'il s'est trompé, d'une terre in-
grate il ne fera jamais, ni par force ni par argent, une terre fertile.
La culture seule opère psûfois, à la longue et péniblement, un tel
prodige, et la culture n'est pas le fait d'un gouvernement, qui sera
toujours, s'il a la malheureuse idée de s'en mêler, le moins actif, le
moins intelligent et le plus dépensier des laboureurs. Un gouver-
nement ne peut pas davantage appeler le capital sur une terre où il
ne lui convient pas de se rendre. Le capital est par essence une
force indépendante dont aucun état ne peut disposer à son gré. Issu
par une génération spontanée de l'activité humaine, il conserve le
caractère indélébile de son origine. C'est la liberté qui l'a enfanté :
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UNE REFORME ADMINISTRATIVE EN AFRIQUE. 87
<î'est la liberté qui le fait mouvoir. Il re^mbe contre la contrainte,
€t se méfie même des faveurs. Tout capital officiellement ti'ansporté
sur une colonie est destiné à se dissiper rapidement et à se dessé-
cher lui-même, sans rien féconder autour de lui. Des deux termes
par conséquent dont le rapprochement est nécessaire pour mettre
au jour une société, la terre, qui contient les élémens dé toute ri-
chesse et même de toute vie, le capital, indispensable instrument à
Faide duquel le travail humain peut les dégager, l'un n'échappe pas
moins que l'autre à la puissance du gouvernement. Il n'est intérêt
politique ou colonial qui tienne : si la terre n'est pas propre à rému-
nérer le capital, et si par conséquent le capital, n'y pouvant pas
Tivre, ne veut naturellement pas s'y rendre, si la nature a mis ob-
stacle entre eux à tout mariage fécond, aucune puissance humaine,
fût-elle forte de toutes les baïonnettes et riche de tous les millions
qu'on voudra, ne pourra rendre ni durable ni même possible une
ixaion arrêtée par d'invincibles antipathies.
Mais s'il y a d'une part dans la colonie à fonder une terre bien
traitée, bien dotée par la nature, et qui n'attende pour s'ouvrir à
une production abondante qu'une suffisante aspersion de capital, et si
4e l'autre de vieilles sociétés voisines ont en circulation à leur surface
une certaine masse de capital, qui, repoussé de leur sol épuisé, cher-
che à déborder sur des terres nouvelles; si enfin entre ces deux élé-
mens, naturellement portés à se rejoindre, s'élèvent des obstacles
provenant soit des entraves légales de la métropole, soit des mœurs
4es populations indigènes qui occupent le terrain de la colonie future,
soit même enfin de ces difficultés physiques dont un grand effort de
travail peut venir à bout d'un seul coup, c'est ici alors que commen-
cent la tâche et le devoir du gouvernement. C'est à lui de faire dis-
paraître, soit des lois, soit des mœurs, soit même du sol, les barrières
qui s'opposent à un rapprochement indiqué par la nature. C'est à
lui de faire en sorte que le capital puisse sans difficulté atteindre la
terre qu'il cherche, et que la terre puisse être abordée sans peine
par le capital qu*elle attend (1). Quand les deux termes existent, s'ils
(1) Quelques personnes s'étonneront peut-être que nous insistions presque exclusive-
ment sur la nécessité d'attirer le capital dans une colonie nouvelle, sans paraître nous
préoccuper d*y faire venir aussi la main-d'œuvre nécessaire pour mettre le capital en
exploitation. La rareté, la cherté de la main-d'œuvre sont en effet au nombre des grands
fléaux de toute colonie naissante, et l'Algérie en particulier en souffre grandement. Les
publiclstes ne se font pas faute de systèmes de tout genre pour remédier à ce mal , et
il en jest même qui vont sérieusement jusqu'à proposer à la France d'établir im com-
merce de traite sur si| frontière du désert pour se procurer des travailleurs noirs, le
tout, bien entendu, duis l'intention charitable d'initier ensuite les ouvriers ainsi ache-
tés aux bienfaits de la civilisation. Sans vouloir discuter en détail toutes ces idées
bizarres, nous avons une raison majeure pour ne pas toucher ici à ce problème : c'est
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88 REVUE DES DEUX MONDES.
restent pourtant encore séparés, c'est au gouvernement de les déli-
vrer de tout ce qui s'interpose entre eux, soit des remparts qui bar-
rent la voie, soit des nuages qui arrêtent la vue. Ainsi se trouvent
déterminés pour nous du même coup le champ et le but de l'action
possible du gouvernement. Nous en excluons tout ce qui tend à faire
venir le capital par la force, à l'extraire du trésor public, à l'attirer
même par des appâts factices, à l'appliquer soi-même et d'autorité
sur la terre, à l'enfermer dans des canaux tracés à l'avance; mais
nous y faisons rentrer, comme le devoir le plus impérieux et le plus
pressant, tout ce qui peut contribuer, en aplanissant la voie devant
lui, à le rassurer contre les dangers ou même contre les fantômes
qui l'effraient.
Faisons maintenant à l'Algérie et à chacune des difficultés qui
s'opposent à sa colonisation l'application de cette règle si simple.
Ce sera une revue d'autant plus facile et d'autant plus rapide, que
tous les chemins maintenant, toutes les stations même nous sont
connus.
L'Algérie est une terre fertile : quelques sceptiques en voulaient
douter malgré l'histoire; aucun incrédule ne peut le contester au-
jourd'hui contre l'expérience. Elle n'a point à la vérité de ces ferti-
lités exceptionnelles qui attirent spontanément les capitaux à la suite
du commerce par l'appât de produits rares. Elle ne porte ni dans
qu*au fond il n*est autre qae celui du capital enyisagé sous une autre face. Si TAlgérie
manque d'ouvriers, c*est tout simplement, suivant nous, parce qu'elle manque d'argent
pour les payer, j'entends pour les payer d'une façon constante, régulière, à des condi-
tions qui permettent à ces ouvriers de vivre, et les engagent à venir s'établir. S'il y avait
en Algérie un grand nombre de gens riches pouvant employer des ouvriers toute l'an-
née, les ouvriers ne tarderaient pas à arriver, soit de France, soit d'Espagne, soit du
reste de rÇurope, soit des tribus arabes ou kabyles; mais avec des cultivateurs pauvres
eux-mêmes et qui ne peuvent employer de bras auxiliaires que quand ils y sont forcés,
pendant le temps très court des travaux de la moisson ou de la fenaison, quelque élevé
que soit le salaire durant ces temps exceptionnels, c'est là une perspective qui n'est
pas suffisante pour déterminer des familles laborieuses à transporter leurs foyers au-
delà des mers. C'est en d'autres termes, et sur une plus grande échelle, la difficulté
qu'éprouve même en France notre agriculture. Si nos cultivateurs étaient assez riches
pour offrir aux ouvriers des conditions aussi élevées et aussi constantes que l'indus-
trie des villes, les bras n'abandonneraient pas les campagnes pour se rendre dans les
cités. C'est donc la rareté du capital qui produit en réalité la rareté de la main-d'œuvre,
résultat qui parait contraire à la loi de l'offire et de la demande, et qui au fond y est
tout à fait conforme, car cela revient tout simplement à dire que les hommes vont
naturellement où ils ont l'espérance de trouver de bonnes conditions de vie. Le pro-
blème réel est donc d'attirer le capital, lequel, s'il vient, fait venir la main-d'œuvre à
sa suite. II n'y aurait d'exception à cette règle que dans un pay» où , en raison du cli-
mat, il faudrait une main-d'œuvre d'une nature particulière, ce qui est le cas de nos
colonies tropicales; mais l'Algérie, qui n'a pas les avantages du climat des tropiques,
n'en a pas non plus les inconvéniens.
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UNE REFORME ADMINISTRATIVE EN AFRIQUE. 80
son sein ni à sa surface de trésors cachés ou de végétation prodi-
gieuse qui puissent piquer la curiosité des aventuriers ou satisfaire
une cupidité hâtive. Sa fertilité, rare pour le degré, est ordinaire
pour la qualité. Le Pactole n'y roule point, et ce n*est pas la patrie
des Mille et Une Nuits. Il n'en reviendra jamais ni nabab ni oncle
d'Amérique pour terminer à point nommé le dénoûment d'une co-
médie. C'est une terre de bonne, de saine espèce, qui, avec des dé-
penses et des efforts modérés, peut produire abondamment les pre-
miers élémens de la vie et de la 'richesse, le pain, l'huile, peut-être
le vin et le fourrage des bestiaux. Viennent de bons laboureurs, les
mains et les poches suffisamment garnies : s'ils travaillent, elle les
paiera bien de leur peine et leur rendra avec un honnête intérêt les
épargnes qu'ils lui confieront.
Contentons-nous de ce qu'elle a, ne lui demandons point ce qu'elle
n'a pas. Point de cultures rares introduites par décrets du Moniteur
à grand renfort de primes et de protections ! les primes, les protec-
tions ne sont que des moyens de faire venir artificiellement le capi-
tal, qui ne viendrait pas de lui-même, en lui garantissant un intérêt
que la nature ne lui assure pas, et qui doit par conséquent sortir
indirectement de la bourse des contribuables en passant par le tré-
sor public. Outre que rien n'est moins équitable que de tirer ainsi
de la poche de son voisin l'intérêt de son argent, rien n'est moins
sûr et plus trompeur qu'un tel placement. Vient le jour où les con-
tribuables se lassent et où le trésor public s'épuise : ce jour-là, l'in-
térêt n'est pas payé, et le capital, engagé dans une voie où il ne
peut se reproduire, périt sans retour. C'est l'extrémité fâcheuse à
laquelle est réduite en ce moment la culture du coton, introduite si
bruyamment il y a peu d'années en Algérie sous la garantie d'un
achat assuré par l'administration. Le terme de l'assurance appro-
che, l'administration ne veut pas la renouveler, et les cultivateurs,
étant hors d'état de soutenir la lutte, en seront pour leurs frais de
plantation. Quand nous résoudrons-nous à croire qu'en ce qui touche
ses produits la nature sait mieux ce qu'elle fait que nous, surtout
sur une terre encore nue, où les hommes peu riches et peu nom-
breux n'ont presque aucun moyen de dompter et de modifier la
nature?
Dans les limites de ces conditions naturelles, qui sont excellentes
sans être merveilleuses, un seul service peut être efficacement rendu
par le gouvernement à la terre de sa colonie africaine : c'est de la
rendre facile à aborder et à traverser. Sur ses côtes les bons ports,
dans son intérieur les voies de communication manquent et sont
difficiles à pratiquer. L'Algérie n'est point percée à jour par ces ad-
mirables fleuves du continent américain, qui, venant déboucher dans
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90 REYUE DES DEUX MONDES.
de magnifiques havres naturels, peuvent amener sans effort de gros
navires jusqu'au fond des vallées et au pied des montagnes. Sa côte,
sans mériter absolument la mauvaise renommée qui en a fait si
longtemps un objet d'effroi, est pourtant plate et sans abri, et quant
à ses rivières, bien loin d'être des chemins qui marchent (suivant
l'expression connue), avec leur cours irrégulier, leurs débordemens
subits et leurs sécheresses intermittentes, elles paraissent avoir pour
effet principal d'empêcher les routes de s'établir et les hommes de
passer. Lutter contre cette difficulté, qui est le résultat combiné d'une
infirmité physique et d'une longue dévastation artificielle, ce n'est
point pour le gouvernement sortir des limites que nous avons recon-
nues à sa tâche : c'est au contraire s'y renfermer expressément,
puisque cette tâche consiste précisément à ouvrir l'accès du sol
productem et à préparer les voies pour accueillir les ressources qui
peuvent venir s'y ajouter du dehors. Par conséquent tous les tra-
vaux des ports et de la voirie, toutes les chaussées, tous les barrages,
tous les encaissemens de rivière, tout ce qui, en un mot, est destiné
à faciliter la circulation intérieure par l'élargissement des passages
ou la meilleure distribution des eaux non -seulement lui revient de
droit, mais lui est impérieusement commandé. En ce genre même,
nous croyons que le gouvernement ne peut ni trop faire, ni faire trop-
vite, ni faire trop bien tout de suite. Dans un pays déjà peuplé, on
peut à la rigueur attendre, pour ouvrir des voies, qu'il y ait des be-
soins existans à satisfaire, bien que dans ce pays-là même l'expérience
prouve que, dès qu'il se fait un chemin, il se fait du même coup dea
passans pour en profiter; mais dans une contrée où on veut attirer
la population, il faut que les gens, en arrivant, trouvent leurs che-
mins tout préparés, car ils ne viendront pas tant qu'ils auront de
la peine à passer. Et du moment qu'on prépare les chemins, il est,
je crois, d'une économie bien entendue de les faire sur-le-champ-
les meilleurs, les* plus durables, et même les plus savans possible.
Depuis l'époqpie où l'armée, pour assurer la circulation de ses cais-
sons d'artillerie et de ses bagages, a tracé sur le sol spongieux des
vallées de la Mitidja, de la Seybouse ou du Chelif, un certain nombre
de lignes géométriques, qu'on appelle des routes, il ne se passe
point d'hiver que quelque torrent mal-appris ne disperse ses travaux
faits à la hâte, n'emporte les terres en laissant des cailloux à leur
place, et ne brise les piliers de ces passerelles de bois qu'on décore
du nom de ponts; il ne se passe pas de printemps que le dégât ne
coûte quelques millions à réparer. En mettant bout à bout toutes ces
sommes, on aurait déjà réuni une notable partie des fonds néces-
saires pour mettre à exécution le fameux chemin de fer, tant de fois
promis et tant de fois ajourné, tant de fois commencé et tant de fois
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UNE BEFORME ADMINISTRATIVE EN AFRIQUE. 01
Interrompu, qui doit fournir aux contrées intérieures une commu-
nication courte et directe avec la mer. Quel mouvement imprimerait
au commerce de l'Afrique une voie ferrée qui mettrait ainsi à quel-
ques heures des côtes, et à trois journées de Marseille, les métaux*
les bois précieux, toutes les richesses végétales et minérales dont
r Atlas cache dans ses profondeurs les veines et les racines; quel at-
trait cet accès commode exercerait sur les spéculateurs, quelle va-
leur prendraient les denrées agricoles le jour où, au lieu d'être
charriées lentement à travers des marais embourbés, elles cour-
raient lestement, par toute saison, à la suite d'une locomotive : —
personne ne peut le calculer, et il est probable qu'aucun des coups
de théâtre acconjplis déjà parmi nous par la vapeur n'en donne une
idée suffisante. Les prodiges que peut enfanter l'alliance des dé-
^couvertes les plus avancées de la civilisation avec les fouies encore
intactes de la nature, l'union du dernier état de la science avec le
premier état de la terre, l'Amérique seule jusqu'ici en a présenté le
spectacle : il serait peut-être donné à l'Afrique de le reproduire. Il
importe que la France le sache, quand elle regrette d'avoir déjà tant
dépensé pour sa colonie, et de devoir tant dépenser encore. Elle a
peut-être sous la main les moyens de rentrer d'un seul coup dans
toutes ses mises : c'est de placer hardiment, sur la création d'un
x^hemin de fer, un nouvel enjeu dont le gain incalculable est par
avance presque assuré.
Voilà ce que notre gouvernement peut faire pour améliorer les
<^nditions naturelles du sol africain, sans entreprendre la tâche
impossible de lui en communiquer de factices ou de lui imposer des
charges prématurées. En se tournant maintenant vers l'autre élément
du problème, sa règle de conduite ne saurait beaucoup différer. De
même qu'il doit prendre la terre comme elle lui est donnée, il faut
qu'il se résigne à prendre le capital là où il se trouve, et, la consé-
quence inattendue peut-être, mais inévitable, c'est que, comme le
-capital ne se trouve pas abondamment en France, ce n'est pas de
France principalement non plus qu'il faut l'attendre, ni essayer de
le faire venir.
Tout le temps en effet que la France restera constituée économi-
quement comme elle l'est, — c'est-à-dire partagée entre de grands
capitalistes se livrant à l'industrie, où ils poiu*suivent et recueillent
de gros bénéfices, et de petits cultivateurs attachés au sol par la
double puissance de l'habitude et de l'orgueil, par toutes les tradi-
tions immémoriales que leur a léguées le passé et tous les instincts
nouveaux qu'a créés en eux la grande révolution du siècle dernier,
considérant le champ patrimonial à la fois comme un héritage sacré
^et comme un gage d'affranchissement social, s'en disputant passion*
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92 BEVUE DES DEUX MONDES.
Bernent les lambeaux, aimant mieux s'épuiser sur leurs guérets que
d'aller s'enrichir ailleurs, — l'espérance de voir sortir d'un pays ainsi
partagé une nuée de colons emportant gaiement sur leur dos leur
petit avoir et s'embarquant d'un pied léger vers l'inconnu est vérita-
blement chimérique. Je prie chacun de regarder autour de soi, car,
grâce à la merveilleuse, mais monotone uniformité que nos lois ont
répandue sur la surface entière de notre France, chacun, en regar-
dant son canton, sait à peu de chose près ce qui se passe dans tous
les autres. Où sont-ils, en France, les colons dont nous sommes
prêts à faire don à l'Algérie? J'entends des colons de mœurs rangées,
d'habitudes laborieuses, et pourvus d'un bien suffisant, car des ou-
vriers fainéans, des banqueroutiers frauduleux, des débiteurs insol-
vables, des gens déclassés de toute sorte, cherchant l'éloignement
et l'aventOre, parce que l'ordre leur pèse et qu'ils craignent les re-
gards de leurs voisins, cette denrée-là est assez commune parmi
nous pour que nous en puissions faire largement part à l'Afrique
sans nous appauvrir ; mais de bons paysans, faits au travail et riches
d'épargnes, en comptons -nous un assez grand nombre pour en
céder à d'autres? En supposant même qu'ils se prêtassent à un dé-
part en masse, qui répugne au fond de leur nature et déchirerait
toutes les fibres de leur cœur, qui pourrait voir s'éloigner sans ef-
froi cette pépinière de nos armées, cette moelle, cette substance
de notre force nationale ? En supposant, par la plus impossible des
hypothèses, qu'on vît s'opérer dans nos départemens de France ce
qui est arrivé par une lente transformation en Angleterre, c'est-à-dire
la petite propriété se lassant des labeurs de sa condition, et réalisant
son avoir entre les mains de la grande, pour aller chercher dans
d'autres emplois une fortune plus facile, je suis persuadé qu'un tel
résultat serait vu généralement avec regret, et que l'instinct démo-
cratique en particulier prendrait l'alarme aussitôt. C'est pourtant
une révolution de ce genre qui est nécessaire, si l'on veut tirer de
France et porter en Algérie les deux ou trois millions de population
agricole exigés pour donner au sol toute sa valeur, car si on les
met d'un côté, il faudra bien qu'ils manquent de l'autre : on ne peut
alimenter un nouveau bassin aux dépens d'un réservoir, sans faire
baisser ici le niveau, pendant qu'il s'élève aUleurs, Ne travaillons
donc pas d'une main à un résultat que nous serions si fâchés d'at-
teindre qu'il faudrait aussitôt l'arrêter de l'autre. Ce que nous crain-
drions en France, cessons de l'espérer, de l'annoncer sans cesse en
Afrique, et convenons une bonne fois avec nous-mêmes que ce n'est
pas aux dépens de la France que l'Afrique française peut se peupler.
Mais la France n'est pas seule en Europe, et s'il n'y a guère en
France de matière préparée pour l'émigration, il en est tout autre-
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UNE REFOBME ADMINISTRATIVE EN AFRIQUE. 93
ment en Europe. Un immense courant au contraire d'intelligence
et de capitaux est dirigé chaque année de l'orient à l'occident du
monde, et traverse l'Atlantique aussi régulièrement que des flots pous-
sés par le souffle périodique des vents moussons ou alizés. Chaque
année, des ports britanniques et même des nôtres, une masse innom-
brable d'émigrans anglais, allemands, hollandais, belges, s'em-
barque pour l'Amérique ou l'Océanie. Il en est sorti, d'après des
calculs aisés à faire, près de trois millions d'Angleterre et plus d'un
million d'Allemagne depuis dix ans. Assurément, dans ce nombre
de fugitifs qui abandonnent chaque année le vieux monde, la majo-
rité se compose de pauvres journaliers qui vont chercher dans les
riches cités ou dans les vastes exploitations des États-Unis et des lleâ
anglaises un salaire élevé et constant que leur propre patrie ne leur
offre pas, et comme l'Algérie est encore trop pauvre pour leur don-
ner aujourd'hui cette assurance, il n'est pas étonnant que ce ne soit
guère vers elle qu'ils tournent leurs pas; mais il en est aussi, et
en grand nombre, qui ne partent pas les mains vides et qui vont
demander à de nouveaux continens, non pas du travail seulement,
mais de l'espace et de la terre. Ceux-là n'ont aucune raison natu-
relle pour préférer les frais, les risques d'une traversée de plus d'un
mois, au passage rapide et sûr de la Méditerranée. A conditions
égales, et entre deux parties du monde également ouvertes au tra-
vail européen, l'Afrique devrait avoir l'avantage sur l'Amérique; l'é-
migration y serait moins coûteuse, et l'expatriation, moins lointaine,
devrait être aussi moins pénible. Si ce résultat se fait attendre, et
même après vingt ans d'attente ne montre qu'une lente propension
à se produire, il y a une cause étrangère qui suspend et détourne
ainsi le cours naturel des idées et des intérêts : c'est au gouverne-
ment de la chercher pour la détruire.
Et c'est d'abord dans sa conscience qu'il doit descendre pour voir
s'il ne serait pas lui-même, en partie du moins, un des auteurs du
mal qu'il déplore. Il n'ira pas loin, je m'assure, dans cet examen
sans rencontrer tout cet attirail, tout ce cortège de mesures restric-
tives et prohibitives, de faveurs et d'interdictions, de concessions et
de charges, tout cet appareil administratif au sujet duquel nous
avons déjà eu l'occasion d'expliquer ici toute notre pensée. Après tant
de développemens, il serait non moins inutile que fatigant de revenir
sur les inconvéniens de ce système de concessions qui a appelé en
Afriqu » une chétive population, précédée et suivie par la misère et
destinée à mourir dans cette triste compagnie. Cependant il n'est
pas superflu d'aller à la source même de l'erreur, en remarquant
qu'elle a eu précisément pour origine la prétention de faire sortir de
terre à volonté une race de colons français qui n'existait pas, comme
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9h REVUE DES DEUX MONDES.
aurait dit l'école, in natura rerum. Le paysan français ayant la
passion, la manie d'être propriétaire foncier, autant qu'il a le dé-
goût et la crainte instinctive des voyages, c'est à cette passion qu'on
a tendu un appât en lui offrant la terre par octroi gratuit, sauf à lui
en faire payer ensuite, en travaux obligatoires et en charges oné-
reuses, beaucoup plus que la véritable valeur. Combien peu cet ^p-
pât fait de dupes et combien rapidement ces dupes se sont changèss
en victimes, c'est ce que nous avons établi, après tant d'autres, par
des chiffres irrécusables; mais quelle statistique pourrait découvrir
combien de colons sérieux, nés dans les plaines de Flandre ou dans
les retraites de la Forêt-Noire, et poufvus d'un petit trésor d'éco-
nomies, ont été détournés de venir le confier à l'Afrique par la pen-
sée qu'avant d'obtenir le droit de s'asseoir à son soleil, il faudrait
faire à perte de vue station dans les auberges d'Alger et antichambre
dans des bureaux de préfecture ou de direction générale I Combien
ont reculé devant la perspective d'attendre qu'une patente sur pa-
pier timbré eût eu le temps de traverser cinq ou six fois la mer afin
d'être examinée par cinq ou six commissions différentes, puis dé-
battue dans un assez grand nombre de rapports et revêtue d'un
assez grand nombre de signatures pour former un dossier conve-
nable dans un carton I Combien ont été justement effarouchés de
prévoir que quand même ils auraient obtenu, à force de démarches
et de protections, un bout de terre, ils ne pourraient encore s'y
loger, s'y coucher, s'y ruiner même à leur fantaisie, et qu'il leur
faudrait manger, suivant des règles fixes, le peu d'argent qu'une si
longue attente aurait laissé dans leur escarcelle I Et pendant ce
temps le système des concessions disparaissait sans retour des colo-
nies améric^es et anglaises, et tout débarquant avait la promesse
d'y trouver, dès le lendemain de son arrivée, la terre qui pourrwt
lui agréer, franche et quitte de toutes charges, avec tous les droits
et toutes les prérogatives de la pleine propriété, sous la seule con-
dition de payer comptant tout ou partie de la valeur. Ce n'était pas
acheter trop cher d'un ou deux mois de traversée le plaisir d'être
maître chez soi. Ainsi, pendant que l'on courait en Afrique après
l'ombre d'un colon français hypothétique, on éloignait du même
coup la réalité du colon étranger, le seul qui vive, qui voyage et
qui paie.
Et cependant la force des choses est si ingénieuse et si puissante
pour se jouer des obstacles que lui oppose la maladresse ou l'in-
curie des hommes, que, malgré tant de justes sujets de découra-
gement, c'est encore l'émigration étrangère qui forme près de la
moitié des rangs si peu pressés de notre colonie africaine. La statis-
tique constate que, sur cent quatre-vingt mille Européens établis en
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UNE REFORME ADMINISTRATITE EN AFRIQUE. 05
Afrique, il n'y en a pas plus de cent mille qui viennent de France.
Le reste se recrute donc aux dépens de l'étranger; il est vrai que
c'est chéries nations du midi, moins riches et par conséquent moins
secourables que celles du nord. Nous avons écarté tous ceux qui ont
le courage et le moyen d'aller loin , et gardé pour nous ceux qui
manquent soit de résolution, soit d'argent, pour courir les grandes
aventures. Mais si le résultat est déjà tel quand il a été constam-
ment contrarié, on peut juger quelles proportions il aurait atteintes
s'il avait été légèrement secondé. Je n'ignore point que c'est une
extrémité qui surprendra péniblement quelques personnes que de
fonder exclusivement sur l'émigration étrangère l'espoir d'une co-
lonie conquise avec le sang et l'argent de la France. Que ces juges
délicats veuillent bien songer pourtant que, dans les choses hu-
maines, il ne s'agit pas de faire ce qu'on désire, mais bien ce qu'on
peut, d'éviter ce qui afflige, mais de subir ce qui est nécessaire. Or,
si la France ne fait pas de colons non plus que l'Algérie ne fait de
sucre, c'est une chimère et une violence stériles que de s'obstiner à
leur demander ce qu'elles n'ont pas. De plus, quel droit aurions-
nous de nous montrer plus difficiles que les deux plus grandes puis-
sances colonisatrices du monde, issues l'une et l'autre de cette race
saxonne à laquelle le sentiment et même l'orgueil national n'oAt ja-
mais fait défaut, et qui ne font pourtant nulle difficulté de puiser de
toutes mains en Europe pour peupler les régions qu'elles veulent
appeler à la civilisation? Enfin il y a un moyen facile d'empêcher
l'Algérie de perdre à ce mélange le caractère de la nationalité fran-
çaise : c'est de transformer nous-mêmes, et le plus vite possible, en
Français les étrangers qui viendront s'y fixer. Nous nous vantons
beaucoup d'ordinaire de l'excellence de nos lois civiles, et nous les
proposons volontiers pour modèles à toute l'Europe; nous estimons
très haut les bienfaits de notre administration , et nous admettons
comme un fait constant que tous nos voisins nous l'envient; nous
ne parlons pas sans une certaine fatuité du charme de nos qualités
sociales, et nous nous plaisons à remarquer que les étrangers qui
nous viennent voir restent souvent épris de nos mœurs. Eh bien !
c'est ici le cas de vérifier si cette bonne opinion de nous-mêmes est
bien fondée. Ouvrons à deux battans à l'émigration étrangère les
portes de notre colonie; qu'elle trouve chez nous, aux mêmes con-
ditions qu'au-delà de l'Atlantique, l'acquisition facile et la libre
possession du territoire. Pour appeler même son capital sous toutes
les formes, laissons plus généreusement le commerce aborder nos
ports, élargissons les tarifs encore très restrictifs de la loi de 1851;
puis retenons ceux qui auront répondu à notre appel par une de
ces lois de naturalisation à courte échéance qui grossissent si rapi-
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96 BEVUE DES DEUX MONDES.
dément la population des nouveaux états d'Amérique. S'il faut dix
années de séjour pour prendre part à la vie civile de Tancienne
France, qu'il n'en faille que deux, qu'une même pour être admis
dans les rangs de la nouvelle, et si les fils de l'étranger ne répon-
dent pas bientôt par leur reconnaissance à la confiance qui leur sera
ainsi témoignée, s'ils ne prennent pas avec les droits et les intérêts
l'esprit de leur patrie adoptive, c'est donc que la France aurait
perdu cette prompte et forte vertu d'assimilation qui a fait la puis-
sance et l'originalité de son histoire! II ne peut pas lui être plus
difficile aujourd'hui d'absorber dans son sein des individus isolés,
égrenés pour ainsi dire, venus des points les plus divers du monde,
•sans liens les uns avec les autres, et prêts à lui confier leurs desti-
nées, qu'il ne lui a été autrefois d'imprimer le cachet de l'unité na-
tionale sur le front rebelle de ses provinces. En tout cas, la pire des
combinaisons, c'est, tout en ayant un impérieux besoin de l'émi-
gration étrangère, de lui témoigner en même temps, par mille tra-
casseries de détail, une sourde méfiance; c'est de la tenir, quand
elle arrive, à distance et à l'écart, en la condamnant à une minorité
prolongée qui l'oblige à garder tous ses intérêts distincts , et par
conséquent toutes ses affections éloignées de la colonie qu'elle ha-
bite. Dans l'état présent de nos lois, avec les difficultés de tout genre
que le code civil impose à un étranger qui veut devenir Français, il
y a près de la moitié de notre petite colonie africaine qui vit privée
du moindre droit civil, même le plus élémentaire. C'est un spectacle
qui ne s'est pas vu, je crois, depuis les républiques de l'antiquité,
lesquelles ne se sont jamais trouvées bien pour leur repos de mainte-
nir ces farouches et factices divisions. Hâtons-nous de faire cesser
un état de choses mortel pour les progrès du peuplement que nous
attendons, et qui pourrait même devenir, en cas de guerre étrangère,
une source de périls pour notre domination ; puisque nous ne pou-
vons envoyer de vieux Français en Afrique, que ce soit l'Afrique, à
son tour, qui nous vaille de nouveaux Français.
Ainsi de grandes voies de communication d'un côté, une loi très
large de naturalisation de l'autre, accompagnée de la suppression
de toutes les entraves industrielles, agricoles ou commerciales, en
un mot l'abaissement de tous les obstacles, soit physiques, soit lé-
gaux, qui empêchent le mouvement des capitaux vers l'Afrique,
telle est la tâche, simple en apparence, mais vaste en réalité, qui
se présente pour un administrateur, et dans laquelle, tant à faire
lui-même qu'à défaire ce qu'on a fait avant lui, il peut dépenser
une grande somme d'activité et acquérir une juste part de réputa- •
tion. Est-ce là tout cependant? est-ce même assez? Nous aurions bien
peu de mémoi re, si nous nous contentions à si bon marché. Ce qui
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UNE REFORME ADMINISTRATIVE EN AFRIQUE. 07
empêche le capital d'Europe de se mettre en rapport avec la terre
d'Afrique, c'est autre chose que de mauvaises routes à aplanir, de
mauvaises lois à redresser. Il y a un corps opaque interposé entre
eux, qui s'oppose à toute communication de chaleur et de vie : ce
corps n'est autre que la société arabe, avec sa détestable constitu-
tion, répandue sur un sol immense, qu'elle détient en le dévastant.
La difficulté qu'oppose au gouvernement comme au peuplement
de l'Afrique la constitution de la société arabe, nous la connaissons
maintenant à fond, l'ayant déjà envisagée sous plusieurs faces. Nous
l'avons rencontrée au seuil même de ces essais, en exposant les con-
ditions générales de notre établissement colonial : nous l'avons re-
trouvée à chaque pas que nous devions faire dans l'examen des mé-
rites et des torts des diverses administrations qui se sont succédé.
C'est en effet le grand, le principal nœud de tout le problème. Dans
quelque voie qu'on s'avance, c'est cette difficulté qu'on rencontre,
et elle se multiplie et se ti*ansfigure sous mille formes différentes.
Elle est à la fois politique et économique : elle est politique, car
l'existence des tribus, c'est-à-dire de petites républiques indépen-
dantes faisant corps et tenues ensemble par im lien que nous ne
pouvons relâcher à notre gré, est un mécanisme dangereux qui s'in-
terpose entre notre autorité et l'obéissance de nos nouveaux sujets,
et qui, s'il garantit aujourd'hui la sécurité, peut la menacer demain.
Elle est économique aussi, car le lien véritable de la tribu, c'est la
propriété collective, atsurde régime sous l'empire duquel la fertilité
d'un champ est toujours en raison inverse de son étendue. Enfin
elle est funeste également aux Européens et aux Arabes, car, en
confisquant le sol au profit de possesseurs aussi peu aptes que peu
intéressés à l'améliorer, elle en interdit l'accès aux nouveau-venus,
à qui elle ne laisse pas de place suffisante, et en même temps elle
retire aux anciens habitans de la contrée tout motif, tout espoir, tout
élément de progrès. Elle condamne ainsi toute l'Afrique à une immo-
bilité indéfinie, en arrêtant au passage tous les principes de vie qui
pourraient venir du dehors, ou en étouffant dans leur germe tous
ceux qu'une révolution morale pourrait produire au dedans. La tribu
arabe est armée comme d'une faux à double tranchant qui étend
la dévastation autour d'elle en la maintenant dans son propre sein.
Cette double et fatale influence expliquera peut-être, pour le dire
en passant, à quelques personnes qui ont pu s'étonner de mon in-
différence, le peu d'espoir que j'ai paru fonder pour l'avenir de notre
colonie sur le progrès possible des habitans que nous y avons trou-
vés. Plus d'un philanthrope animé d'un louable amour de l'huma-
nité, en me voyant invoquer comme la seule voie de salut de l'Al-
gérie l'émigration européenne, qui se décide à venir avec tant de
TOME xxvn. 7
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9o BEVUE DES DEUX MONDES.
peine, m'aura peut-être trouvé bien dédaigneux pour deux millions
cinq cent mille indigènes tout venus, tout portés, tout acclimatés,
pourvus de bras et non extrêmement dépourvus d'argent, et qui cul-
tivent aujourd'hui tant bien que mal la terre d'Afrique. Ce sont là,
ce semble, des forces mises à notre portée ; pourquoi ne pas cher-
cher à en faire tout simplement usage en leur imprimant une meil-
leure direction , au lieu de se mettre en frais pour en faire venir
de loin d'autres auxquelles on est embarrassé de trouver ensuite
un point d'appui? L'ancienne administration elle-même peut me
reprocher d'avoir glissé trop légèrement sur les efforts constans aux-
quels elle s'est livrée pour répandre chez les Arabes de plus saines
notions d'agriculture, d'économie politique, pour leur inspirer des ha-
bitudes plus sédentaires, pour les initier, comme on dit, aux bien-
faits et aux lumières de la civilisation. Rien n'est pourtant plus
loin de ma pensée que de déjouer de nobles espérances ou de déni-
grer de généreuses tentatives; mais ce n'est pas moi, c'est la société
arabe telle qu'elle existe, tant qu'elle restera telle, qui condamne
fatalement tous ces vœux et tous ces efforts à s'évanouir dans l'im-
puissance. Avec le principe communiste qui fait la base de la société
arabe, compter sur un progrès quelconque, c'est se bercer d'une
chimère, et y travailler, c'est lutter contre l'impossible. La propriété
collective, c'est, quoi qu'on fasse, la barbarie en permanence et en
perpétuité, car, en interdisant à l'homme tout espoir, elle le décou-
rage de tout travail, et en attachant à la même glèbe l'ouvrier la-
borieux et le dissipateur fainéant, elle a pour effet inévitable d'en-
chaîner fatalement aussi le lendemain à la veille. Il j^a là une école
de paresse et d'inertie qui- prévaudra indéfiniment sur les exemples
les plus édifians et les instructions les plus éclairées que l'adminis-
tration française pourra donner. Je ne m'oppose par conséquent à
aucun des essais qu'on peut mettre en avant pour faire l'éducation
agricole de la tribu. J'approuve fort par exemple qu'on ouvre dans
les grandes villes des écoles arabes, pourvu cependant cju'on n'y
enseigne qu'avec réserve les passages du Coran qui ordonnent de se
débarrasser à tout prix des maîtres étrangers. Je ne vois aucun in-
convénient à obliger les kaîds que nous désignons à se bâtir des mai-
sons de pierre, qu'ils laissent à la vérité habituellement vides pour
continuer à demeurer sous la tente. Je ne conteste pas le profit qu'on
trouve à tondre des moutons avec de bons ciseaux au lieu de leur
écorcher la peau avec une serpe barbare. Les brillantes courses de
chevaux instituées à Alger peuvent être très utiles afin d'inspirer aux
cavaliers arabes pour leurs montures, sinon cet attachement pas-
sionné que les romances leur supposent je ne sais pourquoi, au moins
un peu de soin et un peu de pitié. Néanmoins tous ces divers moyens
d'éducation ne seront jamais que des remèdes très superficiels, agis-
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UNE BÉFORME ADMINISTRATIVE EN AFRIQUE. 99
San t'a peine à fleur de peau sur un mal qui altère la masse du sang
et gangrène la moelle des os. Tant que la tribu subsistera avec sa
communauté brutale, d'une main elle repoussera les étrangers, et de
Vautre elle pèsera d'un poids assez lourd sur le front des indigènes
pour y déprimer toute intelligence et y paralyser toute activité. De
quelque côté par conséquent qu'on entame l'entreprise d'arracher
l'Afrique à la barbarie, qu'on essaie d'y transporter des cultivateurs
européens ou qu'on se flatte d'enseigner la culture aux enfans de
l'Afrique, qu'on veuille civiliser ses naturels ou y naturaliser des
hommes déjà civilisés, c'est toujours la constitution de la société
arabe qui fait obstacle, et c'est à «a racine même qu'il faut l'atteindre.
Quelque voie qu'on choisisse, qu'on prenne son point de départ en
Europe ou en Afrique, on aboutit toujours au pied du même roc qu'il
faut emporter par le même assaut.
Cet assaut, c'est au gouvernement de le diriger. Il peut prendre son
temps, choisir son heure, son lieu, son point d'attaque, mais tôt ou
tard, et plus tôt que plus tard, il faut qu'il arrive à désorganiser la
tribu et à rendre à la circulation le territoire qu'elle détient. C'est
pour la colonie africaine une question capitale, un cas de vie ou de
mort, car on ne peut attirer l'émigration européenne sans lui faire
une large place sur ces immensités désolées que la tribu embrasse
aujourd'hui de sa molle et funeste étreinte, et on ne peut transformer
les Arabes en cultivateurs sérieux, par conséquent en sujets utiles,
qu'en restreignant leur domaine de manière à le proportionner aux
eflbrts du labeur individuel. Ce sont deux résultats connexes qu'on
ne peut obtenir que par la même opération. Il s'agit donc de provo-
quer une sorte de liquidation générale du sol africain, dont deux parts
devraient être faites : l'une pour attirer et recevoir l'émigration de
l'Europe, l'autre pour demeurer entre les mains des Arabes, non
plus comme héritage collectif de la tribu, mais au titre d'une pro-
priété personnelle, définie et divisée. Quand cette répartition sera
consommée, si elle l'est jamais, c'est alors véritablement que des
rapports réguliers pourront s'établir, et même qu'une sorte de con-
cours sera ouvert en Afrique entre les races européennes et arabe,
placées désormais dans les mêmes conditions économiques, mais
douées de qualités difiiérentes. Les Arabes auraient sur les Européens
l'énorme avance de se trouver tout établis sur le terrain, faits au
climat, ayant peu de besoins à contenter, n'ayant nul apprentissage
à faire, nulle émanation, nulle intempérie, nulle insolation à cramdre.
Les Européens, plus dépaysés et plus exigeaûs, apporteraient la su-
périorité de leurs lumières, de leurs outils et de leurs capitaux. Dans
cette concurrence, qui serait en réalité le mieux partagé, et à qui
resterait définitivement, en majeure partie, la possession du sqI?
J'ai entendu à cet égard les prédictions les plus diverses faites par
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100 BEVUE DES DEUX MONDES.
les hommes les plus compétens. Un grand nombre de très bons
juges espèrent sincèrement que, sous l'empire des mêmes lois ci-
viles et en dépit des antipathies morales et religieuses, les deux
populations pourraient arriver à se fondre jusqu'à ne se plus distin-
guer. D'autres pensent que lés Arabes cultiveront toujours, sinon
mieux, au moins à meilleur marché, les champs qui ont porté leurs
pères, et qu'ils garderaient ainsi, soit comme fermiers, soit comme
propriétaires, la tâche à peu près exclusive de la culture, tandis que
les Européens, groupés dans les villes et répandus le long des cours
d'eau, appliqueraient au commerce et à l'industrie les dons les plus
rares de leur intelligence. Je connais enfin (et peut-être plus par-
ticulièrement) d'autres observateiu^ chez qui les mots de fusion des
races et de civilisation des Arabes par voie politique et administra-
tive n'éveillent, en dépit d'eux-mêmes, qu'un fonds d'incrédulité in-
vincible, bien que douloureuse. Ce sont des obstinés qui persistent
à penser, malgré les prodiges du progrès matériel qui nous envi-
ronnent, que la destinée sociale des races dépend des idées qui
gouvernent leurs âmes beaucoup plus que du cours qu'on donne à
leurs intérêts. Aux yeux de ces gens, qu'on appellera si on veut
songe-creux ou fanatiques, civilisation et christianisme sont liés en-
semble comme le fruit tient à l'arbre, tandis que le Coran, en niant
la liberté et en prostituant la famille, en détruisant le sentiment de
la responsabilité morale et celui de la prévoyance paternelle, leur
paraît avoir enlevé à l'homme les deux ancres par lesquelles, dans
son rapide passage, il peut prendre solidement possession de la terre.
Ces gens doutent par conséquent que même la substitution de la
propriété individuelle à la propriété collective, si elle n'est accom-
pagnée de quelques autres principes de régénération, suffise pour
faire des disciples de Mahomet des paysans semblables à ceux de
notre Europe chrétienne : ils craignent que quand il ne pourra plus
errer, l'Arsibe ne croupisse à la surface du sol, et ne finisse par se
fondre et disparaître; mais ce sont là des spéculations lointaines,
qu'il faut remettre au jugement de Dieu et de l'avenir, et qui ne
doivent en attendant détourner personne du but connu, raisonnable
et pratique, très-nettement dessiné au bout de notre voie.
Ce but même, cette dissolution de la tribu et ce partage du ter-
ritoire, c'est déjà un idéal, je ne veux pas dire un rêve assez loin de
la vérité. Pour le moment, non-seulement le concours entre les deux
races n'est pas ouvert, mais le contact n'est même pas établi : elles
vivent côte à côte et coulent pour ainsi dire l'une près de l'autre
sans se confondre, séparées par toute sorte d'entraves, dont l'inter-
diction d'acquérir faite aux Européens par le décret de 1851 n'est
que la conséquence exagérée et l'expression légale, mais nullement
la cause véritable. En réalité, c'est la tribu entière qui est imper-
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UNE RÉFORME ADMINISTRATIVE EN AFRIQUE. 101
méable de sa nature, et qui ne veut pas se laisser pénétrer. Par
où convient-il d'entamer sa résistance? J'ai déjà dit que, si on en
croyait les publicistes ordinaires de la colonie, soi-disant docteurs
en droit musulman, ce serait la chose du monde la plus simple, et
la besogne serait vite achevée. Il suffirait de proclamer qu'aux termes
de la loi de Mahomet le souverain politique est seul propriétaire du
sol entier, et que tous ses possesseurs actuel^ n'ont jamais été que
des usufruitiers dont le droit de jouissance est révocable au bon
plaisir du suzerain. Puis, en vertu de. ce pouvoir discrétionnaire,
toutes 'les tribus seraient sommées de faire place et de rendre gorge,
et devraient s'estimer trop heureuses de recevoir de notre généro-
sité la permission de s'étflJblir quelque part dans les limites et sous
les conditions qui nous conviendraient. Ainsi par un coup de théâtre
le terrain se trouverait évacué, nous en réunirions les meilleures
parties au domaine public en attendant les acquéreurs d'Europe, et
si nous consentions à laisser aux Arabes les plus ingrates, ce serait à
titre de libéralité et à la condition qu'ils aviseraient à se transformer
du soir au lendemain en laboureurs à la mode française. La possi-
bilité, la légitimité d'un tel changement à vue sont admises comme
des axiomes et prêchées avec une autorité qu'on est mal venu à
contester, et si la pratique tarde tant à venir justifier en ce point la
théorie, c'est, dit-on, qu'ayant le droit et la force, l'autorité ne veut,
par incurie ou par égoïsme, faire usage ni de l'un ni de l'autre.
Je déclare très franchement que, n'ayant pas étudié les lois mu-
sulmanes, je suis hors d'état de combattre ce plan séduisant sur le
terrain des textes et du droit positif. A vue de pays même, à regar-
der le parti qu'ont su tirer les enfans de Mahomet de tant de con-
trées aimées du ciel que la colère divine laissa tomber entre leurs
mains, il n'est point d'absurdité économique et d'iniquité despo-
tique que je ne sois disposé à prêter de confiance à leur premier
législateur. Je suis même tout prêt à croire que ses successeurs à
tous les degrés, commandeurs des croyans, sultans, beys, deys, pa-
chas, émirs, ont développé le droit primitif par une jurisprudence
pratique tout à fait conforme à ses principes; mais je suis moins
convaincu que les Français aient été en Afrique pour s'y comporter
comme des Turcs, et j'avoue que l'idée de déclarer à des êtres hu-
mains que la terre qu'ils foulent et (jui les nourrit, où ils nous ont
devancés de dix siècles et où reposent les os de leurs pères, ne leur
appartient que par notre grâce, et encore à la condition de changer
à notre gré toutes les habitudes de leur vie, renverse toutes les no-
tions de justice que j'ai puisées à la double école de l'Évangile et du
code, et je n'ai pas encore acquis assez de confiance dans les ca-
suistes du Coran pour tranquilliser sur leur parole les scrupules de
ma conscience.
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102 REVUE DES DEUX MONDES.
Ayons plus de confiance ici dans la voix de l'équité naturelle que
dans toutes les subtilités légales : c'est elle qui proteste qu'une dé-
claration de ce genre, fondant à F improviste sur des populations
surprises, dont elle bouleverserait, en un jour et en masse, toutes les
conditions d'existence, ne serait qu'une spoliation à peine déguisée,
et présenterait le plus odieux peut-être des spectacles de ce monde,
celui de la fraude mise au service de la force. C'est là surtout, pour
ma part, indépendamment des formidables difficultés d'exécution
qui se présentent d'elles-mêmes à l'esprit, ce qui me paraît con-
damner sans retour toute idée de procéder à la nouvelle répartition
du territoire par voie générale , hautaine et sommaire. Maintenant
ce qui ne peut se commander au nom d'un droit prétendu qui ne
serait que l'abus de la force ne peut-il pas s'obtenir de gré à gré
par l'ascendant de la raison et par composition amiable? Ce qui ne
peut être imposé brutalement soiis forme de sacrifice sans compen-
sation ne peut-il pas être exigé légalement moyennant un échange
d'avantages équitablement calculé? Si la spoliation est repoussée par
la conscience de tous les peuples civilisés, l'expropriation pour cause
d'utilité publique est admise sans difficulté par toutes les lois. Or ici
l'utilité publique est constante, et ce ne sont pas les moyens d'in-
demnité préalable qui font défaut entre les mains du gouvernement.
Sans entrer en eflFet dans la voie des indemnités pécuniaires, des
achats proprement dits, autrefois proposés pourtant par le maréchal
Bugeaud, mais qui entraîneraient dans des calculs très compliqués,
je suis convaincu que le gouvernement possède assez de moyens
d'agir sur les intérêts véritables des tribus arabes pour leur imposer
sans violence, sinon à toutes le même jour et au même degré, au
moins successivement, à des époques et dans des proportions diffé-
rentes, une transaction dont le bénéfice serait en grande partie en
leur faveur. Le gouvernement tient dans sa main leur fortune et leur
existence par les impositions, dont il détermine le montant et peut
faire la remise, et par les travaux publics, dont lui seul dirige l'exé-
cution. Pour assurer la soumission matérielle, nous avons souvent
imposé des contributions extraordinaires aux tribus coupables ou
soupçonnées d'avoir pris part aux rébellions. Dans Un intérêt égal et
intimement lié à celui de l'ordre public, où serait l'inconvénient de
favoriser par un procédé inverse les tribus qui se prêteraient à don-
ner à notre conquête son complément? Il est, d'autre part, telle route
ouverte ou tel barrage établi qui, en assurant la régularité des ré-
coltes ou la facilité des débouchés, doublerait d'un seul coup la va-
leur foncière d'un champ, et comme ces travaux, également deman-
dés, désirés partout, font défaut de tous côtés, il ne serait que juste
de les appliquer préférablement au territoire de ceux qui consenti-
raient à en partager les profits avec de nouveaux concitoyens.
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UNE KÉFOKME ADMINISTBATIVE EN AFRIQUE. 103
Ce sont là, avec bien d'autres que Texpérience enseignerait et
dont Ténuraération serait trop longue, des moyens d'indemnité, des
objets d'échange pour ainsi dire, que le gouvernement tient à sa
disposition tout naturellement, et en retour desquels il pourrait exi-
ger sans injustice un concours nécessaire au progrès de la colonie;
mais il est avant tout un bien dont lui seul peut faire part sans
bourse délier aux tribus arabes, et qui lui coûterait aussi peu qu'il
serait profitable pour elles. Ce bien, qui leur manque à toutes et
que beaucoup seraient en état d'apprécier, n'est autre chose qu'un
titre régulier de propriété, car si l'incertitude des propriétés est le
grand obstacle qui arrête les progrès des Européens, il ne faut pas
croire que ce soit pour les Arabes eux-mêmes un état sans inconvé-
nient et sans gêne. De tribu à tribu, les territoires, qu'aucune en-
ceinte ne peut enclore, qu'aucun géomètre n'a bornés, ne sont le
plus souvent distingués que par des usages vagues, fondés sur des
traditions orales. Des usurpations successives donnent lieu à des
contestations continuelles : les siècles ne suffisent pas pour consa-
crer les imes et terminer les autres. Dans l'intérieur de chaque
tribu, de famille à famille, pour la répartition, soit du fonds lui-
même, soit du droit collectif, les mêmes abus se reproduisent sui-
vis des mêmes litiges. Et au-dessus de cette confusion universelle,
plane ce mystérieux droit de haut domame, attribué par la supersti-
tion à l'état, souvent revendiqué brutalement par la main des janis-
saires, et qui semble menacer toujours de sortir du nuage où il
réside pour éclater comme la foudre, sans désigner d'avance ses
victimes. Entre ces traditions diverses de brigandage et de despo-
tisme, entre la conscience des torts qu'on a commis et le souvenir
des iniquités qu'on a souffertes, personne ne possède dans les tri-
bus avec la sécurité du droit et la confiance du lendemain. C'est ce
trouble qu'il dépend du gouvernement français de faire cesser;
moyennant le sacrifice d'une partie de ses biens, il peut donner la
sécurité, la clarté du reste. En renonçant lui-même à toutes ses re-
vendications possibles et en se portant arbitre de tous les différends,
il peut constituer pour chacun un droit nouveau résultant d'un ar-
pentage régulier, d'un document authentique nettement écrit sur
la terre et sur le parchemin, placé sous la garantie de sa parole
comme sous la garde de son épée. Une telle transaction serait-elle
admise fjsicilement par les tribus? Se résigneraient-elles sans diffi-
culté à perdre une partie de leur avoir pour mettre l'autre sous la
protection de l'honneur et du droit français? Je crois fermement, et
c'est im avis partagé par tous ceux qui ont vécu parmi les tribus,
que ce langage serait entendu, mais sous diverses conditions préa-
lables qu'il serait essentiel de ne pas méconnaître.
La première, c'est de bien choisir son interlocuteur et de ne pas
Gooçle
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JOi BETUE DES .DEUX MONDES.
parler à tout le inonde à la fois. Les avantages en effet que le gou-
vernement français peut offrir aux tribus en retour du sacrifice qu'il
leur demande ne peuvent avoir pour toutes une égale valeur, et le
désir qu'elles éprouvent de les obtenir doit différer suivant leur si-
tuation et le parti qu'elles sont en mesure d'en tirer. Aux tribus qui
habitent le voisinage du désert et dont la vie se passe uniquement
à suivi*e sur les plateaux du Haut-Atlas les troupeaux qui les nour-
rissent, sans qu'elles songent même à en faire un objet d'échange
pour le commerce, l'incertitude de la propriété paraît à coup sûr
un mal très léger. A vrai dire, la propriété pour elles n'est pas in-
certaine, elle est nulle. Pour elles, la terre est sans valeur : c'est à
l'espace avant tout qu'elles aspirent. Tout ce qui tendrait dans leur
état actuel à les resserrer leur paraîtrait meqaçant pour leur exis-
tence, et elles seraient plus impatientes des limites que sensibles
aux bienfaits d'une propriété définie. 11 en est tout autrement de
celles qui habitent les pentes et les vallées voisines de la mer, qui
sont mises par là en relations facUes avec les centres de population
fondés par les Maures et développés par les Européens. Celles-là
ont déjà l'habitude de venir apporter sur nos marchés leur bé-
tail ou le produit de leurs cultures. En traversant la banlieue des
villes, où le jardinage a atteint en général une grande perfection,
elles ont sous les yeux le spectacle des trésors que peut faire sor-
tir de la terre une propriété protégée par la loi et fécondée par l'ac-
tivité individuelle. Le prix chaque jour plus élevé qu'elles tirent
elles-mêmes de leurs denrées accroît naturellement à leurs yeux la
valeur de chaque motte du champ qui leur vaut ce revenu. Elles
commencent à sentir ainsi le prix de ces biens naturels, que dans
leur état nomade elles prodiguent au hasard. Le désir d'en possé-
der pour soi-même une çart et de retirer personnellement tout le
fruit de son labeur, au lieu de l'engloutir dans la déperdition d'un
produit collectif, se glisse naturellement dans l'esprit de beaucoup
de leurs membres. D'autres, moins laborieux, s'aperçoivent qu'ils
possèdent une valeur recherchée, et regrettent de ne pouvoir l'alié-
ner pour en réaliser et en consommer le prix. C'est ce moment que
doit choisir une administration qui connaît ses subordonnés, qui vit
avec eux, pour les amener à une transaction qui les ferait sortir de
l'indivision et de la confusion qui leur pèsent, et ce moment même
peut être hâté par des exhortations faites à propos. L'exemple une
fois donné ne pourrait manquer de se propager, suivant, comme une
marée qui monte, le progrès de la population et de la richesse.
A cette première condition de bien connaître les Arabes pour être
en mesure de leur faire accepter, sans trop de résistance, un tel ac-
commodement, il faudrait joindre celle de n'être pas moins bien
connu d'eux. Tout le mérite en effet de la transaction qu'on peut leur
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UNE REFORME ADMINISTRATIVE EN AFRIQUE. 105
offrir réside pour eux dans la confiance que leur inspire la parole de
la France et dans la valeur qu'ils attachent à un document signé
par ses agens. L'essentiel est qu'ils comprennent qu'un sacrifice
partiel est destiné à les préserver des chances d'une perte totale, et
qu'ils n'y soupçonnent point au contraire les préliminaires d'une
spoliation déguisée, une sorte d'entrée de jeu pour s'emparer du
tout après leur avoir soutiré la moitié. Or, comme tous les faibles
qui ont souffert, les Arabes sont très méfians : ils sont accoutumés
d'ailleurs à ces formes de commandement dans lesquelles, en l'ab-
sence de toute règle, les qualités, les dispositions personnelles du
chef, ont une importance décisive, dans lesquelles en un mot la for-
tune et la vie dépendent souvent de savoir si on a affaire à un inten-
dant humain ou sanguinaire, injuste oi^ scrupuleux. De l'intermé-
diaire chargé de leur faire part, en ce cas comme en tous autres, des
intentions du gouvernement et de la foi qu'ils attacheront à sa parole,
dépendra la promptitude ou la mauvaise grâce de leur soumission.
Enfin ce n'est pas tout de connaître et d'être connu, il faut encore
être redouté. Il faut avoir la renommée de la justice, mais il faut
inspirer le respect de la force, car en supposant, ce qui nous semble
très possible, que la transformation soit agréée de la majorité des
membres de la tribu, elle ne plaira jamais à tous : un assentiment
unanime est aussi rare en Afrique qu'ailleurs, et probablement ceux
à qui elle plaira le moins sont les plus puissans et les plus riches,
les plus habitués au commandement. Ce sont ceux-là, en tout pays,
à qui toute confusion profite. En l'absence du droit, c'est la force
qui prévaut. La tribu, qui touche au communisme par un côté, n'est
malgré cela, et peut-être à cause de cela même, que la féodalité à
sa suprême puissance : elle enchaîne le petit au grand, en lui refu-
sant le droit de subsister pour son compte. Briser la propriété col-
lective, c'est donc faire une opération démocratique par excellence,
qui ne peut manquer de susciter l'opposition, soit ouverte, soit dé-
guisée, de toute l'aristocratie de la tribu. De vieilles prérogatives ne
cèdent jamais le terrain sans résistance ni saps arrière-pensée : il faut
s'attendre qu'elles mettront en œuvre tous les moyens d'intimidation
dont elles disposent, le prestige de la race, les menaces de la reli-
gion, l'ascendant d'une ancienne autorité, pour détourner les fai-
bles, soit de contracter, soit de remplir un engagement qui les sous-
trairait à leur puissance. L'unique moyen de lutter contre ces efforts,
c'est de rendre en certaine mesure intimidation pour intimidation et
terreur pour terreur. Autant il faut être sobre de l'emploi de la
force pour arracher un consentement qui doit être raisonné pour
être valide, autant son déploiement tout entier est légitime pour
mettre d'abord en liberté les vœux véritables de la tribu, et la mettre
ensuite en devoir de remplir ses conventions.
Gooçle
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i
106 REVUE DES DEUX MONDES.
Nous arrivons donc ici en présence d'une œuvre nécessaire, dé-
cisive, dont Taccomplissement est indispensable, et dont le seul
retard est funeste au développement de la colonie, mais d'une œuvre
aussi très délicate et très complexe , qui ne peut être consommée
d'un trait de plume , comme on trace sur le papier ime assertion
tranchante, d'une œuvre sans laquelle rien n'est possible, mais qui
n'est possible elle-même que par le plus rare mélange de tact, d'a-
dresse, de patience et de force. C'est une œuvre, en un mot, dont le
succès dépend essentiellement du choix et du mérite de l'ouvrier.
L'examen de la tâche qui doit être remplie va servir ainsi à nous in-
diquer à qui elle doit être confiée, et nous ramener par im chemin
direct, et cette fois en pleine connaissance, des choses aux personnes.
II.
Où est-elle en effet, cette administration à la fois connaissant les
Arabes et connue d'eux, familière avec leur langue et leurs mœurs,
sachant s'en faire écouter et obéir, et propre à leur inspirer,
dans im mélange à juste dose, la confiance et la crainte? Existe-
t-elle, ou faut-il nous mettre en frais pour la créer? En vérité, on
se serait plu à tracer le portrait de l'administration militaire, des-
siné au naturel dans un bureau arabe, qu'on n'aurait pas fait les
traits plus ressemblans, et ce sont pourtant ceux-là mêmes que
ses adversaires les plus décidés lui prêtent. Je ne sache point en
effet que personne ait contesté à l'administration militaire une con-
naissance intime de l'intérieur de la société arabe : on lui reproche
au contraire d'avoir mis à s'identifier avec les tribus un soin trop
complaisant, et d'avoir acquis par une bienveillance excessive trop
de titres à leur reconnaissance; mais il faut bien convenir en même
temps que, sur cent champs de bataille encore tout sanglans, elle
n'en a pas acquis moins à leur respect. Jamais par conséquent, pour
l'espèce d'opération césarienne qui doit extraire des entrailles de la
colonie le germe de sa prospérité encore latente, instrument ne fut
mieux préparé que celui qu'aiguise depuis vingt^ans l'administra-
tion militaire. Si, après tant d'années de vie commune, de com-
mandement tour à tour équitable et sévère, tant de sang et de bien-
faits tour à tour répandus, les bureaux arabes n'ont point acquis
sur les tribus l'autorité nécessaire pour leur faire accepter, sans
trop de délais ni de secousses, une transformation indispensable, il
y faut renoncer : personne jamais n'en pourra venir à bout.
Mais j'entends la difficulté : on ne dit pas que ce soit le pouvoir,
mais on pense que c'est la volonté qui leur manque. On doute de
cette volonté précisément parce que, pouvant tout ce qu'ils veulent,
ils ont si peu voulu, depuis vingt ans, faire en ce sens tout ce qu'ils
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UNE REFOBME ADMINISTRATIVE EN AFRIQUE. 107
pouvaient. L'œuvre de la transformation des tribus, toujours an-
noncée, toujours ajournée, jamais entamée, n'est nullement, dit-on,
au-dessus de leurs forces, mais elle est contraire à leur intérêt. En
sapant les bases de la société arabe, ils détruiraient du même coup
le piédestal sur lequel ils sont élevés. Us ne sont bureaux arabes
que parce qu'il y a des Arabes. Or, le jour où il n'y aurait plus de
tribus, il n'y aurait, à proprement parler, plus d'Arabes. Ils se sui-
cideraient ainsi avec leur propre épée. C'est un acte d'abnégation
qu'on attendra vainement d'eux.
Si l'objection est valable, elle l'est trop; si l'argument porte, il
va trop loin, car il pourra être opposé, juste avec la même autorité,
à toute autre administration, soit civile, soit militaire, qui, s'étant
instruite par les mêmes études que les bureaux arabes, et ayant ac-
quis les mêmes aptitudes, se sera par là même pénétrée des mêmes
intérêts. Je ne pense pas en effet que les plus grands ennemis de
l'administration militaire, ceux qui pensent le mieux du frac et le
plus mal de l'imiforme, aient assez de confiance dans la seule vertu
des institutions civiles, pour vouloir confier la tâche ardue de la
transformation de la tribu au premier sous-préfet venu, tout frais
émoulu du conseil d'état, ou à un conseiller de préfecture débarqué
d'hier de Bretagne ou d'Alsace. L'ordre de fonctionnaires aux mains
desquels cette grave affaire doit être remise devra nécessairement
s'y préparer par quelques études spéciales, ne fût-ce que celles de
la géographie et de la langue. A moins de vouloir marcher à l'aveu-
gle, au risque de tomber dans mille pièges et de s'embarrasser dans
mille résistances inattendues, il faudra bien choisir, pour se guider,
des gens cpii connaissent le terrain et qui sachent où ils mettent le
pied : c'est dire qu'il faudra se mettre en peine de créer sur nouveaux
frais un nouveau corps d'administration spéciale, en quelque sorte
des bureaux arabes civils qui auront la plume derrière l'oreille au
lieu d'avoir l'épée au côté. Je vois très bien ce qu'on perdra à cet
échange : du temps d'abord, et beaucoup de temps, car l'expérience
ne s'improvise pas en un jour, et celle que possède aujourd'hui l'ad-
ministration mUitaire a été aussi lentement acquise que chèrement
payée; de l'atftorité ensuite, car sur des populations armées elles-
mêmes jusqu'aux dents, l'épée est un signe de commandement dont le
prestige sera difficilement remplacé, et s'il ne convient pas que dans
la révolution à opérer la force joue le principal rôle, il est pourtant
essentiel (qu'elle apparaisse pour ainsi dire sur F arrière-plan, pour
prêter du poids aux paroles, du sérieux aux menaces, et au droit
une sanction. En revanche, ce qu'on gagnerait est beaucoup moins
clair, car à peine le nouveau corps administratif aurait-il acquis les
connaissances privilégiées qui le rendraient propre au maniement des
Arabes, qu'on pourrait le soupçonner aussi de vouloir assurer, au
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108 " BEVUE DES DEUX MONDES.
prix de r immobilité de la colonie, la perpétuité de son privilège, et
l'accusation, dans ce cas, serait cent fois plus vraisemblable, car des
administrateurs civils qui se seraient consacrés pendant de longues
années à une tâche exclusivement africaine n'auraient plus d'autre
carrière et presque d'autre patrie que l'Afrique, tandis que des offi-
ciers, après avoir passé quelques années de leur jeunesse dans une
station de l'Atlas, ont toujours ouverts devant eux tous les rangs de
l'armée française et tous les champs de bataille du monde.
C'est cet immense avenir, sans cesse brillant devant les yeux de
l'armée d'Afrique, qui m'empêche en vérité d'ajouter la moindre
, foi au sot et au mesquin calcul d'égoïsme qu'on lui prête. Tout offi-
cier français a le droit de rêver qu'il deviendra maréchal de France,
et je suis porté à croire qu'il a surtout de pareils rêves dans un
bordji de bureau arabe, car que faire en un tel gîte à moins qu'on
n'y songe? — L'idée qu'au lieu de laisser voltiger devant ses regards
cette vision étincelante, il va borner ses prétentions à transformer
le poste ingrat où languit sa jeunesse en un apanage féodal, pour y
perpétuer son séjour en même temps que son pouvoir, me paraît
peu vraisemblable, et c'est lui supposer plus de modestie que la
nature n'en comporte. L'armée peut aspirer parmi nous (faut-il s'en
applaudir ou s'en affliger?) à une tout autre domination que celle
de l'Afrique, et le jour où elle s'écarterait de la voie du devoir pour
prêter l'oreille aux conseils de l'ambition, elle ne se bornerait pas
sans doute à aller loin des honneurs, de la richesse et de la renom-
mée, étendre une autorité stérile sur d'obscures populations. Puis
rien ne prouve qu'en Afrique plus qu'ailleurs les officiers de l'armée
française aient oublié le véritable rôle que nos lois leur assignent,
celui d'obéir toujours, même en commandant. Qu'après une lutte
effroyable, ils se soient reposés quelques jours de trop sur un résul-
tat glorieux, mais insuffisant; qu'après avoir réussi, non sans peine,
à soumettre les tribus, ils n'aient que mollement tenté de les trans-
former; qu'ils n'aient pas préservé leur administration des atteintes
de la routine, cet excès, cette excroissance de l'expérience, c'est un
tort tellement naturel qu'on peut se dispenser même de le constater
pour le condamner; mais de là à une résistance calcWée et intéres-
sée, il y a tout un abîme que la calomnie seule peut se charger de
combler. Je suis très intimement persuadé que le jour où une main
ferme aura tracé devant eux la voie nouvelle, où on leur aura clai-
rement fait comprendre qu'il y a encore en Afrique une œuvre à
consommer, suffisante pour l'emploi de toutes leurs facultés, une
œuvre que la France attend de leur dévouement et qu'elle paiera de
sa reconnaissance, qui pourra tout ensemble assurer la gloire de leur
nom, davantage de leur pays et le progrès de leur fortune, poussés
par ces mobiles divers, tous, bien qu'inégalement sans doute, puis-
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UNE KÉFORME ADMINISTRATIVE EN AFRIQUE. 109
sans sur leurs âmes, ils y courront comme à l'assaut, et la citadelle
de la tribu ne tiendra pas devant leur ardeur intelligente plus long*
temps que le Mamelon-Vert ou la butte de Solferino.
Laissoftis donc à l'armée la part qui lui revient naturellement, et
qui ne convient qu'à elle seule. Son rôle, dit-on, est de conquérir,
non de gouverner; soit : eh bien! c'est toujours une conquête et non
encore un gouvernement dont il s'agit. Jusqu'ici, la conquête s'est
arrêtée à la surface et n'a fait que courber les têtes : elle doit péné-
trer aujourd'hui jusqu'au fond, dans la moelle des os et dans les
âmes. Les mêmes qualités qui ont commencé le succès sont requises
pour l'achever. Dans des proportions peut-être différentes, c'est
toujours le même mélange de prudence et de force qui est néces-
saire, la même imion de ces dons heureux d'intelligence et d'au-
dace dont l'armée française peut ouvrir à volonté l'inépuisable ré-
servoir. Les limites de son domaine, la durée de son pouvoiî", sont
donc déterminées par la nature même de sa tâche. Partout où la
tribu subsiste, l'administration militaire doit demeurer pour lui te-
nir tête, en travaillant à sa dissolution ; elle ne doit céder la place
que là où elle peut laisser les Arabes fixés sur le sol et prêts à rece-
voir dans leurs rangs ouverts, avec l'infusion d'une population nou-
velle, les élémens d'une nouvelle constitution sociale.
Seule capable de remplir ainsi la part principale qui mcombe à
l'état dans le développement de la colonie, l'armée suffit-elle égale-
ment aux autres conditions moins importantes, mais essentielles
pourtant, que nous avons énumérées? Seule en mesure de débar-
rasser le sol d'Afrique des obstacles humains, si l'on ose ainsi parler,
qui s'opposent à son peuplement, est-ce elle aussi qui peut faire
disparaître, par de grands travaux publics, les obstacles matériels,
et préparer à l'émigration du dehors un accueil propre à la retenir
et l'attirer? Sur ces deux points, malheureusement la réponse n'est
point pareille, et une grave distinction se présente.
Les travaux publics en Algérie non -seulement peuvent être con-
fiés à l'armée, mais ne peuvent guère être accomplis que par elle.
En l'absence d'ouvriers civils, avec la cherté et la rareté de la main-
d'œuvre européenne, les cinquante mille bras que l'armée compte,
et qu'elle n'occupe, Dieu merci, qu'assez rarement, sont une res-
source inappréciable et inépuisable à laquelle tout le monde, gou-
vernement et particuliers, ne cesse d'avoir recours. Il n'y a point
<ie monument, point de travaux d'art, point de route, point de pont
qui, depuis trente ans, n'aient été construits par des mains mili-
taires. Il n'est point de faveur plus recherchée par les colons que
l'auxiliaire des soldats pour leurs travaux, soit de bâtimens, soit de
cultures. Et ce n'est pas une des moindres raisons de l'infériorité
où les préfets des territoires civils sont restés jusqu'à présent vis-
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110 BEVUE DES DEUX MONDES.
à-vis des généraux, leurs collègues et leurs voisins, que l'impos-
sibilité où ces fonctionnaires civils se trouvent de mettre le moindre
plan à exécution sans le concours d'ouvriers armés qui ne leur
obéissent pas. Tout ce dont la colonisation a besoin par conséquent
en ce genre de facilités matérielles, l'armée peut le lui fournir, et
on ne peut l'attendre que d'elle.
Il en va pac malheur tout autrement en fait d'attraits pour l'émi-
gration européenne. A quoi servirait en effet de le dissimuler? Parmi
les causes diverses qui éloignent cette émigration d'Afrique, l'exis-
tence d'un régime exclusivement militsdre, comme on dit, doit être
comptée au premier rang, sinon comme une des mieux justifiées, au
moins comme une des plus actives. Ces seuls mots, le régime du
sabre, depuis longtemps en possession de desservir les lieux-com-
muns de rhétorique, présentent aux imaginations l'idée d'un mé-
lange d'arbitraire intermittent et de compression continue. 11 n'en
faut pas davantage pour faire fuir une classe d'hommes qui, préci-
sément parce qu'elle est voyageuse et qu'elle a goût aux aventures»
a l'horreur du frein et la manie de l'indépendance. Tout ce qui tient
surtout à la race anglo-saxonne, habitué à voir l'autorité représen-
tée par l'innocente verge d'un constable, éprouve, à la vue d'une
épée et d'une épaulette qui gouvernent, la plus sincère indignation,
tempérée par le plus profond effroi. C'est une sorte d'épouvantail
dressé sur les ports d'Afrique, qui fait fuir comme des oiseaux ef-
farouchés tous les intérêts timides. Il ne s'agit pas d'examiner si
cette terreur est bien fondée, si l'administration militaire d'Afrique
en particulier, assez bénigne de son naturel, mérite d'être repré-
sentée comme un de ces animaux fantastiques dont on effraie les
petits enfans. 11 s'agit encore moins de reprendre un compte que j'ai
déjà fait, et de s'assurer que, parmi les torts qu'on lui reproche,
beaucoup sont plutôt imputables à sa qualité administrative qu'à sa
qualité militaire, et que certaines administrations civiles de ma con-
naissance, mises à la même épreuve, se seraient montrées, sinon plus
rudes, au moins plus tracassières. Il s'agit d'une impression d'ima-
gination contre laquelle la raison est vaine, la discussion impuis-
sante, et qui, rendant le renom du pouvoir militaire aussi nuisible
en un sens que son maintien est nécessaire de l'autre, enferme dans
une contradiction déplorable le progrès de la colonie.
Je ne vois en vérité, en y réfléchissant, qu'une seule manière d'en
sortir, imparfaite sans doute, surtout au début, mais qui à la longue
doit réussir à nous dégager de ce cercle vicieux. C'est d'établir hau-
tement une distinction, qui est au fond réelle et possible, bien qu'elle
n'ait jamais été mise en pratique parmi nous, entre l'administration
militaire et ce qu'on nomme par habitude et par excellence le régime
militaire. Parce qu'on est gouverné par des officiers, il n'est pas ab-
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UNE RÉFORME ADMINISTRATIVE EN AFRIQUE. 111
solument nécessaire d'être gouverné militairement suivant Taccep-
tion commune du mot, c'est-à-dire d'être mis à la discrétion d'une
autorité dictatoriale qui absorbe en elle tous les pouvoirs et con-
fisque tous les droits individuels. Dans nos habitudes, le gouverne-
ment militaire et l'état de siège sont des idées tout à fait connexes
et semblables, qui entraînent à leur suite la juridiction des conseils
de guerre, le rétablissement d'une police inquisitive et la suspen-
sion de toute franchise personnelle. Cette association d'idées se con-
çoit parfaitement dans nos pays civilisés, parce que l'autorité mili-
taire ne prévaut qu'en ces jours de suprême péril où la société
épouvantée, ne voyant de recours que dans la force et d'abri que
derrière les baïonnettes, sacrifie Volontiers toutes ses libertés pour
obtenir la plus précieuse de toutes, celle de vivre. Autorité militaire
et dictature sont synonymes parmi nous, parce que nos sociétés ne
se donnent un militaire pour chef que quand elles cherchent un dic-
tateur. Là cependant où l'autorité militaire est établie par d'autres
raisons que l'effroi général et poursuit un autre but que la sécurité
momentanée et matérielle , pourquoi ne s'exercerait-eUe pas aussi
avec plus de mesure et sous d'autres conditions? Pourquoi ne s'ac-
corderait-elle pas avec le maintien des garanties ordinaires de la jus-
tice et de la liberté individuelle? Parce qu'on a le sabre en main, est-
il nécessaire de ne rien avoir à respecter ni à ménager? En Algérie
en particulier, si nous réclamons le maintien du pouvoir militaire en
territoire de tribus, c'est parce que nous le croyons plus propre à
empêcher les Arabes de reculer vers la voie de rébellion d'où ils sont
à peine sortis, et à les faire avancer dans la voie de progrès que
nous leur avons ouverte. C'est donc aux Arabes que ce caractère
militaire de l'autorité est dédié, et nullement aux Européens qui
pourraient être tentés de s'établir parmi les Arabes. Pourquoi ceux-
là seraient-ils forcés de renoncer, dès qu'ils mettent le pied en ter-
ritoire militaire, à des habitudes de toute leur vie, et sur lesquelles
repose pour. eux tout sentiment de sécurité et d'indépendance?
A part quelques futiles motifs d'économie, je cherche vainement
une raison par exemple pour que tout Européen établi en dehors des
étroites limites du territoire civil soit soumis en tout état de cause,
pour tout crime, délit ou contravention, à la juridiction militaire ;
j'en vois moins encore pour que, même en matière civile et commer-
ciale, un commandant de place (d'ordinaire quelque officier en re-
traite qui a fait toute sa vie autre chose que des lois et du commerce)
soit chargé de faire droit en premier ressort. Depuis quand l'auto-
rité administrative, pour s'exercer efficacement, a-t-elle besoin de
se confondre avec le pouvoir judiciaire? Quelle force puise-t-elle
dans cette confusion? quel secours peut-elle en attendre? Quelle
source d'embarras au contraire, de soucis inutiles, de réclamations
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112 BETUE DES DEUX MONDES.
mal fondées, de soupçons injustes! En quoi l'autorité des bureaux
arabes serait-elle amoindrie parce qu'à côté d'eux la magistrature
ordinaire exercerait sur les Européens sa mission légale et pacifique?
Nous avons à Alger une cour impériale largement constituée, et
en ce moment même excellemment dirigée. Des tribunaux de pre-
mière instance sont établis dans les principales villes, des justices
de paix dans d'autres. Ce personnel judiciaire est assez nombreux,
assez peu chargé d'occupations, pour pouvoir parfaitement, en se
déplaçant à des époques régulières, rendre la justice à tous les
Européens sur tous les points de l'Algérie sans distinction de terri-
toire. Si ce personnel est insuffisant, l'augmenter serait une faible
dépense, largement compensée par l'avantage qu'on trouverait à
faire savoir en Europe, à quiconque tourne les yeux vers l'Afrique,
que pas un cheveu n'y tombe de la tête d'un Européen et pas un
sou ne sort de sa bourse, sinon après jugement contradictoire et en
vertu d'une sentence rendue par im magistrat inaccessible. C'est
l'autorité militaire même qui est intéressée à renoncer à cette part
inutile de ces attributions, c'est elle qui doit être pressée de faire
cesser un spectacle choquant, donné trop souvent dans quelques-
unes des villes d'Afrique : celui d'affaires identiques débattues entre
gens de même condition et porte à porte, d'après des règles diffé-
rentes, par des tribunaux divers, uniquement parce qu'une demi-
lieue de distance en a séparé les théâtres. Ge'contraste est une des
singularités qui accréditent le plus l'idée, sottement répandue en Eu-
rope, que le territoire militaire d'Afrique est une région mystérieuse
dont la justice et la liberté ne peuvent se faire ouvrir l'accès.
Après les garanties judiciaires, il en est d'une autre espèce, et non
moins précieuses peut-être, qui pourraient être assurées aux Euro-
péens pour humaniser en quelque sorte à leurs yeux le pouvoir mi-
litaire sans pourtant en compromettre l'exercice et en relâcher le
lien : c'est une certaine mesure de libertés communales. Je ne me
dissimule point la surprise que ce seul nom peut causer à plus d'un
lecteur. Nous sommes tellement habitués en France à considérer les
libertés communales comme le dernier complément d'une civilisa-
tion avancée, comme la concession suprême qu'une administration
peut octroyer à des sujets dont la docilité la contente, que parler
de libertés communales en Afrique et en territoire militaire, c'est
presque s'exposer à faire sourire. La commune est chez nous l'en-
fant de l'état et même l'enfant de sa vieillesse ; c'est lui qui l'a mise
au jour, qui lui règle tous ses mouvemens, qui lui mesure la longueur
de ses lisières. Ainsi le veulent les traditions de notre histoire et une
certaine habitude logique qui nous porte à descendre toujours du gé-
néral au particulier. Si pourtant nous consultions nos voisins d' outre-
Hanche, qui savent mieux que nous par quel mystère s'opère la
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UNE RÉFOBME ADHINISTBATiyE EN AFRIQUE. 11$
génération des peuples, peut-être nous diraient-ils que le procédé
inverse, celui qui remonte du particulier au général, est ici, comme
dans toutes les sciences expérimentales, le plus sûr et le plus fécond.
La commune, à vrai dire, est le moyen naturel d'une société, et sur-
tout d'une colonie naissante. C'est là que des hommes venus de points
divers de l'horizon peuvent faire l'apprentissage de l'association à
laquelle ils sont destinés, et unir librement contre les résistances de
la nature des eflbrts que l'action administrative, toujours faible et
éloignée, ne peut qu'à peine seconder. Dès qu'il y a deux hommes
établis sur un territoire, à portée de se connaître, de se gêner ou de
se secourir, ils ont im intérêt commun à poursuivre et par consé-
quent à débattre : c'est une rivière qui déborde à contenir, un bois
à éclaircir, un roc à faire sauter par la poudre, un chemin à ou-
vrir, un emplacement à déterminer pour s'y donner rendez-vous et
échanger leurs produits. Il n'en faut pas davantage pour que la com-
mune soit formée, et laissez-la seulement grandir, elle deviendra
ime ville, et de tous ces germes poussés en arbres sortira la forêt
qui portera le nom de peuple ou de société. On ne peut donc trop
encourager les colons à se former promptement en communes, ni
laisser à leurs communes, une fois constituées, trop de liberté dans
leurs mouvemens, car s'il y a un lieu où la liberté d'association soit
inoffensive, c'est là où il y a peu d'hommes et beaucoup d'espace.
Jusqu'ici, l'administration en Afrique, sans refuser toUt à fait à
ses colons cette mesure parcimonieuse de libertés municipales que
la centralisation nous distribue goutte à goutte, a pourtant toujours
posé en principe qu'il ne pouvait exister de commune que là où l'au-
torité militaire avait fait place au pouvoir civil. On fait don aux colons
d'un conseil municipal en même temps que d'un sous-préfet, comme
si ces deux institutions étaient le corollaire ou, si l'on veut, l'antidote
l'une de l'autre. J'avoue que, si l'incompatibilité entre l'établisse-
ment des communes et le pouvoir militaire était réelle et tenait au
fond des choses, il faudrait certainement considérer le pouvoir mili-
taire comme un pis-aller dont on ne saurait se délivrer trop tôt, car
les intérêts communaux tiennent de si près aux droits de la famille et
de l'individu, ils touchent de si près aussi aux premières nécessités
de la vie, au pain que l'on mange, à l'eau que l'on boit, au travail du
jour, au repos de la nuit, à la prière du dimanche, que des hommes
à qui l'on refuse le droit de s'en occuper sont véritablement mutilés
des plus chères prérogatives et ravalés au-dessous de la condition
de leur espèce. Je suis néanmoins encore à me demander pourquoi,
parce qu'on a un général pour administrateur au lieu d'un préfet, et
que le ressort dont on fait partie s'appelle un cercle et non un arron-
dissement, il serait impossible à des hommes de se réunir pour dis-
TOME xx\n. 8
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lli BEVUE DES DEUX MONDES.
cuter en commun sur remplacement de leur marché, de leur fon-
taine ou de leur église, et en quoi le pouvoir militaire serait entravé
dans ses rapports avec les Araîes par des délibérations de cette es-
pèce. A l'égard des intérêts communaux, je ne vois entre le pouvoir
civil et le pouvoir militaire qu'une différence qui est peut-être à l'a-
vantage du dernier : c'est qu'ayant moins de loisir à la fois et moins
de connaissances, ou plutôt moins de prétentions, un officier sera
toujours moins tenté qu'un administrateur de descendre dans tous
les détails de la Vie municipale, et de faire le bonheur de ses su-
bordonnés en se mêlant à tout instant de ce qui ne le regarde pas.
Des garanties judiciaires et des franchises communales, — nous
avons là, ce semble, deux élémens d'institutions civiles qui peuvent
prendre racine dès à présent en Afrique, et qui ne me paraissent in-
conciliables ni l'un ni l'autre avec le maintien provisoire d'un pou-
voir militaire, continuant, à côté et au-dessus d'eux, l'entreprise de
contenir l'expansion irrégulière de la société arabe. Le pouvoir mi-
litaire, ainsi limité sans être détruit, se présenterait aux imagina-
tions européennes sous un aspect moins formidable. Puis, quand
viendrait, pour chaque portion du territoire, le jour où ce pouvoir
doit disparaître avec la nécessité qui l'a créé et qui le justifie, s'il lais-
sait derrière lui des agglomérations d'hommes déjà formés à la vie
commune et obéissant aux interprètes de la loi, le temps qu'il aurait
duré ne serait point perdu, même pour l'avenir civil de la colonie.
Veut-on me faire dire toute ma pensée? Des institutions communales,
des garanties judiciaires destinées, les unes à stimuler, les autres à
régler le développement de l'association, ce sont là les véritables in-
1 stitutions civiles d'une colonie, c'est le vêtement souple qui convient
* à un corps en croissance. Quand je lis au Moniteur qu'un district
d'Afrique échappe au pouvoir militaire pour être érigé en territoire
* civil, je comprends la satisfaction que causent ce progrès de la civili-
\ sation et ce nouveau pas fait vers un état de gouvernement régulier;
j mais une pensée tempère pourtant ce contentement : à la place du
1 pouvoir militaire qui se retire, ce n'est pas la liberté civile, c'est,
chose essentiellement difl'érente, l'administration civile qui arrive. Le
régime civil qu'on inaugure, ce n'est pas, comme en Australie ou en
Amérique, un jury, des aldermen et un common-councUy c'est-à-dire
des citoyens maîtres d'eux-mêmes et soumis à la loi, mais M. le sous-
préfet accompagné de M. le directeur des ponts et chaussées et de
M. l'ingénieur des mines, tous pliant sous le faix de volumes de dé-
crets et de règlemens, et chacun d'eux portant sur le collet de son
habit brodé l'attache d'un pouvoir supérieur et la trace de sa dé-
pendance. C'est la centralisation avec son appareil de bureaux et de
cartons qui s'empare du territoire évacué par la conquête. Je doute
parfois qu'en échangeant une autorité sommaire et provisoire par sa
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UNE REFOBHE ADMINISTRATIVE EN AFRIQUE. 115
nature contre un pouvoir tenace et minutieux, qui, une fois intro-
duit, ne les lâchera pas, en passant ainsi du joug de l-arbitraire à
celui de la routine, nos nouveaux concitoyens gagnent au change
autant qu'ils s'imaginent. Je fais autant de vœux que qui que ce soit
pour que le jour arrive promptement où l'administration militaire
pourra déposer ses pouvoirs; mais sait-on l'autre souhait que j'a-
joute tout bas? C'est que ce jour-là elle soit remplacée par le moins
d'adminis^ation possible, et c'est à préparer ce résultat, qui, bien
que négatif, aurait sa valeur, que pourrait servir utilement l'appren-
tissage de la vie municipale fait dès aujourd'hui et du vivant même
de Tautorité militaire.
L'essentiel à nos yeux, comme on le voit, est donc moins de se
délivrer au plus tôt de l'autorité militaire, comme le pensent les
journalistes réformateurs de la colonie, que d'en modifier l'esprit et
l'exercice, et de lui inspirer, tant à l'égard des Arabes que des Eu-
ropéens, une conduite et des intentions nouvelles. Dans l'état pré-
sent des choses, l'administration militaire ménage trop les uns et
contient trop les autres; elle a trop de respect pour la vieille com-
munauté arabe et apporte trop d'entraves à la naissance de la com-
munauté européenne : ce qui revient au fond à dire qu'elle cède au
penchant de toutes les autorités de ce monde, à savoir de considérer
en toutes choses le statu quo comme meilleur parce qu'il est plus
commode, le progrès comme dangereux parce qu'il est importun,
de prendre son propre repos comme le thermomètre du bon ordre, et
de voir un désordre dans ce qui le trouble, soit résistance, soit chan-
gement. Les militaires ne sont pas les seuls à être atteints de cette
faiblesse, mais ils n'ont pas non plus le privilège d'en être exempts.
Il faut, pour les y arracher, une impulsion qui vienne d'en haut :
d'où peut-elle partir, et quelle main peut la donner? Ce n'est pas
une administration qui manque en Algérie, c'est un chef qui mette
cette administration en œuvre. Le corps est excellent, souple et dis-
pos; mais là comme ailleurs c'est de la tête que le mouvement doit
partir. Quelle doit être cette tète? comment constituer en Algérie
cette autorité supérieure qui peut utiliser le pouvoir militaire au lieu
de le détruhre, par une hostilité sourde ou de le conserver dans une
immobilité stérile? C'est la dernière et non la moins délicate ques-
tion de cet examen.
A notre sens, ce chef qui manque à l'administration de l'Algérie
ne peut sortir ni de l'ancien gouvernement-général ni du ministère
nouvellement créé. L'une et l'autre organisation portent en elles-
mêmes des causes de stérilité et d'impuissance destinées à triom-
pher à la longue des meilleures intentions et à paralyser l'effet des
plus sages mesures. Ni l'une ni l'autre ne peuvent être constituées
de façon à dominer réellement et à manier eOicacement les pou-
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116 BEVUE DES DEUX MOm)ES«
voirs dont elles disposent. Pour imprimer un mouvement fécond à
l'administration militaire, l'ancien gouvertieur-général lui apparte-
nait, la représentait trop exclusivement. On avait tout disposé pour
qu'il n'eût d'autre intérêt et d'autre esprit que ceux de l'armée.
Dans toutes ses relations soit avec ses subordonnés en Algérie, soit
avec l'autorité centrale de la métropole, une suite de dispositions
méfiantes avait enserré son pouvoir, de manière à faire de lui
l'homme de l'armée plutôt que son chef et son directeur. En Afri-
que, son commandement, très limité dans tous les territoires déjà
appelés à la vie civile, ne s'exerçait en pleine liberté que sur les
territoires militaires. Tous les élémens d'administration étrangers
au service de l'armée, les finances, l'instruction publique, les cultes,
la justice, échappaient presque entièrement à son contrôle pour cor-
respondre directement à Paris, à côté de lui et au-dessus de sa tête,
avec les diverses administrations centrales dont ces services dé-
pendent. Une pareille disposition devais lui faire considérer les élé-
mens civils de la colonie comme naturellement hostiles à son pou-
voh* et né pouvant grandir qu'à ses dépens. lise trouvait en quelque
sorte cantonné dans son domaine, dans ses attributions militaires,
voyant décroître l'étendue de sa compétence à chaque progrès fait
par la loi civile, comme l'ombre fuit devant la lumière. Pour ap-
plaudir à cette déchéance et y travailler de bonne foi, il lui fallait
un véritable effort de désintéressement, et le désintéressement le
plus sincère est un sentiment trop voisin de la résignation pour
communiquer jamais à l'activité beaucoup d'ardeur. En tout cas, sa
principale préoccupation se portait toujours, ne fût-ce que par con-
science, là où pesait la plus lourde responsabilité. Déchargé de la
plupart des intérêts civils de la colonie, il éprouvait une propension
naturelle à s'en détacher, et en même temps qu'il était ainsi rivé en
quelque sorte, en Afrique, à l'élément militaire, une dépendance
étroite le rattachait, à Paris, au ministère de la guerre, son unique
supérieur, dont il devenait en toutes choses , et pour les moindres
actes de son administration, l'humble subordonné. Ainsi tout était
militaire au-dessous et autour de lui; son regard ne dépassait pas
les horizons de l'armée : en lui, la qualité d'administrateur s'effaçait
trop complètement devant celle de soldat; les devoirs et les habi-
tudes de l'obéissance limitaient ses vues et étouffaient les hautes
inspirations qui conviennent au gouvernement.
En revanche, si le gouverneur-général tenait trop étroitement à
l'armée pour s'élever au-dessus de son corps et pouvoir le guider
dans des voies nouvelles, par un excès opposé, le ministère de l'Al-
gérie lui est aujourd'hui trop étranger pour exercer sur elle une
action efficace. 11 lui est étranger non-seulement par la qualité ci-
vile de son chef, mais parce qu'on n'a pris soin d'établir entre ce
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UNE RÉFORME ADMINISTRATIVE EN ÂFRIQDE. 117
chef et ses subordonnés aucune des relations de sympathie et de
dépendance sur lesquelles la véritable autorité se fonde* L'adminis-
tration d'Algérie, en recevant un chef civil, n'a point encore cessé
d'être militaire aux neuf dixièmes. Au contraire, à part la direc-
tion supérieure qui lui a échappé, l'armée a été, provisoirement
du moins, maintenue en Afrique presque dans toute l'étendue de
ses devoirs comme de ses prérogatives. De ce provisoire, qui dure
encore après dix-huit mois, et a toute l'apparence de devoir durer
encore assez longtemps, résulte une singularité fort nuisible à la
bonne expédition des affaires : c'est que l'administration de la co-
lonie a aujourd'hui deux tètes; elle dépend à la fois du ministère
de l'Algérie et du ministère de la guerre; disons mieux, elle ap-
partient réellement à l'un et n'est que provisoirement prêtée à l'au-
tre. Le ministère de la guerre est l'autorité véritable à laquelle
chacun des membres de cette administration tient par son passé,
et dont il attend son avenir; deux liens étroits l'y rattachent, l'un
de conscience, l'autre d'intérêt : le soin des troupes confiées à sa
garde et celui de son avancement personnel. Le progrès de l'Algé-
rie ne venant très légitimement qu'en troisième ligne, derrière des
préoccupations de cet ordre , il en résulte que le ministère de l'Al-
gérie n'a sous sa disposition que des agens qui le servent aujourd'hui
par accident, tout prêts et même naturellement destinés à le quitter
demain pour la moindre perspective d'ambition et le moindre sujet
de mécontentement, recevant leurs inspirations d'une autre source
que la sienne, et pouvant opposer à toute impulsion qui les gêne la
force d'un corps indépendant. Le ministère de l'Algérie reçoit tous
ses serviteurs de la bonne ou plutôt de la mauvaise grâce d'un col-
lègue qui les retient en les donnant, qui plaint au fond tout ce qu'il
cède et regrette tout ce qu'il a perdu. Si le gouvemeurTgénéral était
en quelque sorte parqué dans son administration militaire sans pou-
voir en sortir, le nouveau ministère est plaqué à sa surface sans
aucune adhérence avec elle. Ce défaut de communication est encore
accru par l'éloignement et la distance. Le ministre de l'Algérie ré-
side nécessairement à Paris, et ne peut faire en Afrique que de
courtes et rares apparitions. Or, dans une tâche comme celle qui
est imposée à l'administration militaire, si elle prétend à transformer
l'état intérieur des tribus, là où l'unité du but ne peut être atteinte
que par l'infinie diversité de moyens, quand il faut agir ici par force
et là par persuasion, connaître chaque personne et payer partout de
la sienne, un chef qui réside au-delà des mers se condamne d'a-
vance à une nullité presque absolue. Ce qu'il peut savoir en étu-
diant de longues heures, ce qu'il peut faire en écrivant des volumes
n'est rien auprès de ce que lui apprendrait un coup d'œil jeté sur le
pays même et de ce que terminerait un quart d'heure d'entretien
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118 REYUE DES DEUX MONDES.
avec les hommes qui l'habitent. Dans une œuvre à ce point ardue et
complexe, toutes les instructions générales sont insuffisantes. Les
circulaires, ces muets et inertes chiffons de papier, sont sans valeur:
si elles sont hautaines, comme le furent les premiers docimiens éma-
nés du nouveau ministère, elles irritent inutilement ceux sur la tête
de qui elles viennent fondre ; si elles sont modestes et discrètes, elles
courent risque d'être mises de côté avec ce dédaigneux sourire que
les gens d'action opposent aux élucubrations du cabinet. En un mot,
le pouvoir, pour être respecté, doit être une unité partout présente.
Celui qu'a établi le nouveau ministère de l'Algérie répond mal à
chacun des termes de cette définition : il est partagé et éloigné.
La véritable solution nous paraîtrait être au contraire de tout
réunh- sur une même tête et de tout rapprocher du centre. Consti-
tuer en Algérie une véritable délégation de l'autorité souveraine, —
sous le nom qu'on voudra, vice-royauté, lieutenance-générale, il
n'importe, — mais embrassant à titre égal tous les services publics,
soit militaires, soit civils, seul principe de toute action et seule
source de toute autorité, seule préposée à l'armée, à la justice, aux
finances, à l'administration sous des formes diverses, et seule res-
ponsable de ces attributions diflérentes devant le gouvernement de
, la métropole : telle nous semble être l'unique manière de terminer,
! en les confondant dans une même personne et en les animant d'un
I même souffle, la lutte des élémens divers qui mine la prospérité
i naissante de la colonie. L'homme investi d'un tel pouvoir, quelles
que fussent ses qualités personnelles et les habitudes de son passé,
ne serait en réalité ni militaire ni civil, car, tenant dans sa main
l'un et l'autre instrument, il n'aurait de raison pour employer l'un
' plutôt que l'autre que les intérêts véritables et le plus prompt achè-
vement de l'œuvre à accomplir. Il ne verrait ni dans la loi militaire
un auxiliaire, ni dans la loi civile ime ennemie : toutes deux relè-
1 veraient également de lui, et leur lot serait ainsi déterminé par une
répartition impartiale. Sous ses ordres, les directeurs de chaque
*; branche formeraient, comme dans les colonies anglaises, un véri-
; table cabinet politique. Avec un tel auxiliaire, il serait parfaitement
-' superflu de constituer à Paris en centralisation au second degré, et
,| de retarder ainsi, par un voyage constant à travers les mers, l'ex-
'. pédition de tous les ordres et la solution de toutes les affaires. Les
règles générales de l'administration, la fixation des bornes de la co-
i lonie et du chiffre de ses forces militaires, les grandes mesures lé-
j gislatives relatives à l'état des propriétés et des personnes, la no-
;■ mination des fonctionnaires supérieurs dans chaque service, tels
^ seraient les seuls points sur lesquels devraient porter l'examen et
j la sanction de l'autorité parisienne. Presque tous pourraient être
I réglés chaque année de concert avec le chef supérieur de la colonie.
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UNE REFORME ADMINISTRATIVE EN AFRIQUE. 119
appelé, à des époques fixes, au sein du conseil des ministres à Paris
pour y communiquer ses plans et y rendre compte de ses actes. Une
fois qu'il aurait justifié de ses droits à la confiance et fait connaître
la voie qu'il voudrait suivre, il y aurait tout avantage à la lui laisser
parcourir à son gré, sans le gêner par un contrôle quotidien. Dans
l'état présent des choses, la dépendance est partout en Algérie :
chaque colon est assujetti, par mille rëglemens entrelacés, à la vo-
lonté du fonctionnaire le plus voisin; mais chaque fonctionnaire,
même le plus élevé, ne peut agir qu'au gré de l'impulsion venue
de Paris. Dans ces solitudes, où la liberté, ce semble, pourrait se
jouer à son aise sans rien troubler, chacun obéit, même et surtout
celui qui commande. C'est cette série, cette chaîne de servitude su-
perposée que briserait avantageusement l'établissement d'une délé-
gation du pouvoir souverain en Algérie. Un seul chef disposant avec
liberté du pouvoir qui lui est remis, laissant au-dessous de lui une
plus grande part de ce bien dont il jouirait lui-même, un tel chef,
fût-il militaire, ferait faire plus de pas à l'Algérie que l'importation
hâtive de ce moteur mécanique dont, sous le nom d'administration
civile, trois siècles de servitude et vingt révolutions différentes ont
établi parmi nous l'empire absolu.
La difficulté, je le sais bien, serait de nommer parmi nous l'homme
capable de remplir pleinement une telle tâche et de porter sans flé-
chir sur sa tête, dans la solitude et en face de l'inconnu, la respon-
sabilité du pouvoir souverain. Pour y suflBre en effet, ce ne serait
point assez de posséder quelqu'une des qualités spéciales qui font
l'administrateur, le soldat ou le magistrat; il faudrait ce coup d'œil
étendu et cette prévision de l'avenir, cette suite et cette largeur
dans la pensée, cette supériorité d'esprit qui s'élève au-dessus du
détail des affaires et cette souplesse qui sait pourtant y descendre
au besoin, en un mot cet ensemble de dons heureux dont l'équi-
libre constitue l'homme d'état. A d'autres époques, pour trouver
cette réunion de qualités toute préparée et à sa disposition, la France
n'aurait eu qu'à regarder et même à choisir au-dessus d'elle et au
pied du trône. Aujourd'hui encore d'autres nations ont le bonheur
d'élever naturellement chez elles-mêmes une pépinière abondante
de tels serviteurs; elles les forment à l'école de ces fortes institu-
tions de liberté qui font faire à tout homme, dès le début de sa vie
et dans la sphère d'action la plus modeste et la plus humble, l'ap-
prentissage de la responsabilité et des commandemens. C'est au
Forum que Rome préparait ces proconsuls qui, après avoir com-
mandé ses légions, se consacraient à organiser ses conquêtes, fami-
liers avec le droit comme avec les armes, aptes à légiférer comme
à combattre. C'est également du sein de ses assemblées politiques
que l'Angleterre envoie chaque année à chacune de ses colonies des
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'8^ J
120 BETUE DES DEUX MONDES.
représentans de la couronne instruits dans toutes les branches de
Tart de gouverner par le long usage des discussions publiques ,
et préparés à l'exercice de l'autorité suprême pour l'avoir de bonne
heure dans leur patrie même partagée et contrôlée. Le système poli-
tique que la France a préféré pour elle-même est assurément moins
propre à lui fournir de si précieux auxiliaires dans son œuvre de co-
lonisation. Avec la division du travail, chaque jour plus prononcée,
qui concentre le pouvoir dans une seule main et ne laisse au-des-
sous d'un chef unique que deux catégories de Français, des agens
sans volonté propre et des sujets sans droits personnels; — quand
la seule ambition permise est d'obéir passivement aux instructions
qu'on reçoit ou d'exercer honnêtement le métier qu'on a appris, —
on ne voit pas trop d'où pourraient sortir des esprits assez vastes
ou des caractères assez robustes pour se charger de conduire à eux
seuls les destinées d'un nouveau monde. Un tel régime est admkable
pour faire des administrateurs réguliers et des administrés pai-
sibles; les hommes d'état, disons plus brièvement, les hommes y
deviendront à coup sûr chaque jour plus rares : lacune pourtant
fort regrettable, car des hommes véritablement dignes de ce nom,
rareté utile déjà pour toute œuvre humaine, sont tout à fait indis-
î pensables au développement d'une société nouvelle. Soit pour diri-
\ ger, soit pour, peupler une colonie, c'est avant tout des hommes
» qu'il faut trouver : les lois et les systèmes administratifs ne viennent
j qu'en seconde ligne. A la rigueur, dans une société vieillie, qui s'a-
î vance sur un terrain depuis longtenips nivelé, de bons règlemens
peuvent suppléer au défaut des individus, comme dans une indus-
trie avancée les machines remplacent avec avantage, pour l'écono-
1 mie sinon pour l'intelligence, le travail de l'ouvrier; mais à toute
entreprise qui commence il faut le génie qui invente, le courage qui
hasarde; il faut les ressources d'une heureuse initiative pour faire
face aux surprises et aux mécomptes de l'imprévu; il faut l'homme
dans toute la noblesse et l'étendue du mot, et non-seulement le
\ fonctionnaire ou l'administrateur. Heureuses donc, sous cet aspect
comme sous tant d'autres, les nations assez sages pour n'étouffer
nulle part, ni chez ceux qui gouvernent ni chez ceux qui sont gou-
l vemés, le germe de l'activité libre et personnelle! A ce prix, qui
I assure leur indépendance intérieure, est attachée aussi la solidité
de leurs établissemens au dehors. D'autres peut-être promèneront
au loin, par un élan plus impétueux, des armées plus vaillantes :
celles-là seules sauront s'étendre et s'enraciner sur le monde; d'au-
tres pourront conquérir : celles-là seules, pour parler comme l'Écri-
ture, hériteront la terre.
Albert de Broglie.
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LE
MONDE ALPESTRE
LES HAUTES REGIONS DU GLOBE
l. La Vie de» Animaux dans les Alpes (Das Thierleben der Alpenwelt), par H. Frédéric de Tschodi,
5« édition. Leipzig 4860. — II. Recherches sur la Géographie physique des Alpes {Untersuchun-
gen uber die physikalische Géographie der Alpen), par MM. HermanD et Adolphe Sclilagintweit«.
Leipzig. -- III. Le Mont-Blanc, par M. Bravais. — IV. Excursions et Séjour dans les Glaciers,
par M. E. Desor, NeocliAtel. — V. Vita nell' Universo, di Paolo Uoy, Venezia 1859.
Les hautes régions de Tatmosphère éveillent au plus haut degré
notre curiosité. Quoique nous nous efforcions par l'induction et le
calcul d'en découvrir la constitution et d'en saisir les phénomènes,
elles demeurent encore environnées pour nous de bien des mys-
tères. Nous gravissons les montagnes, nous nous élevons en ballon,
nous braquons nos télescopes sur les corps célestes, et nous inven-
tons mille instrumens pour constater les moindres effets produits
par les agens physiques dans l'espace qui nous en sépare. Les lieux
élevés ont pour nous un attrait particulier. Fatigués de rencontrer
sans cesse sur le globe la trace de l'homme et les œuvres de ses
mains, nous recherchons les régions où il n'a point encore pénétré,
où la nature reste vierge et garde la physionomie des âges géolo-
giques qui précédèrent le nôtre. Il règne sur les hauts sommets un
silence, un calme apparent, une fraîcheur et comme un parfum d'é-
ternité qui nous rapprochent pour ainsi dire des conditions de
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i 122 RETUE DES DEUX MONDES.
; l'espace infini et nous font planer au-dessus des agitations et des
' misères du sol habité. La Bible nous représente Moïse gravissant le
: Sinaï pour y converser avec Dieu et recevoir directement ses volon-
tés; c'est l'image des impressions produites sur nous par les lieux
\ élevés. Nous nous trouvons en effet sur la cime des monts face à
j face avec la Divinité; l'homme n'étant plus là pour déranger, se-
î Ion ses besoins et ses caprices, l'ordre primitif des choses, les lois
' physiques nous appariassent dans toute leur grandeur et leur gé-
I néralité.
! Plus la société est vieillie, plus notre existence journalière devient
^ mondaine et factice, plus nous ressentons de charme à remonter
ainsi des plaines et des vallées où sont construites nos villes, où
nous retiennent nos occupations habituelles, au sonmiet de ces pics
J élancés, de ces montagnes imposantes et escarpées que tout isole
de nous. De là un goût pour les régions alpestres, qui ne fait que
I s'accroître à mesure que les facilités de communication nous amè-
; nent plus vite à leur pied. Les ascensions qu'on aurait regardées, il y
t a cent ans, comme les plus périlleuses et les plus impraticables sont
devenues la récréation de nombreux touristes. On rencontre main-
tenant une foule de voyageurs qui se sont transportés au sommet
du Mont-Blanc, et des femmes accomplissent par plaisir ce qu'exé-
cutait à si grand'peine au siècle dernier le naturaliste Saussure par
dévouement pour la science. On fait de longues marches sur les gla-
ciers dont on se bornait jadis à reconnaître les bords. On veut pas-
ser partout où a pu pénétrer le chasseur à la poursuite du chamois.
Toutefois, si une vaine ostentation de témérité pousse la plupart des
voyageurs dans des régions longtemps inexplorées, d'autres sont
conduits par un mobile plus noble, la curiosité scientifique. Grâce à
leurs observations, on connaît aujourd'hui bien mieux les hautes
régions de l'atmosphère, et on se représente avec plus d'exactitude
les phénomènes qui s'y produisent.
Il s'est fait de la sorte toute une physique atmosphérique qui
; agrandit et complète celle qu'on pourrait appeler purement ter-
restre. En s' élevant au-dessus des causes de perturbation locale et
des variations accidentelles, on a pu saisir quelques-unes des lois
qui régissent l'atmosphère prise dans son ensemble, et qui sont in-
dépendantes du relief de nos continens, de la distribution de nos
cultures, de la répartition de la population. C'est sur ces résultats
que nous voulons appeler l'attention. L'atmosphère est une image
du globe dans son premier état, alors qu'il se réduisait à une masse
de gaz et de vapeur; il est donc important d'en étudier les condi-
! tiens fondamentales pour reconstruire les origines de notre planète.
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LES HAUTES REGIONS DU GLOBE. 123
I.
L'air dont le globe est environné de toutes parts pèse sur le sol et
sur tout ce qui y croît et vit; les couches accumulées de Tair con-
stituent comme un ensemble de sphères concentriques dont la terre
forme le noyau. Plus nous nous élevons, plus Tair devient léger
et rare, puisqu'il a moins de couches supérieures au-dessus de lui,
et la limite qui est assignée à nos ascensions est celle même au-
delà de laquelle on ne trouve plus suffisamment d'air pour respirer.
Le baromètre permet d'apprécier le poids de l'atmosphère, mesuré
par l'élévation de la colonne de mercure. A chaque étage que l'on
franchit, on a une couche d'air de moins à supporter; mais les indi-
cations barométriques ne changent pas seulement à mesure qu'on
s'élève, elles subissent en un même lieu de nombreuses variations
par suite de modifications accidentelles dans la constitution, la force
élastique et la densité de l'air. Ces changemens se lient à tout l'en-
semble des actions calorifiques et mécaniques qui se passent dans
l'atmosphère. Il y a des variations générales, il y en a de particu-
lières. Il existe pour chaque saison, pour chaque mois, pour chaque
jour, des maxima et des minima qui reparaissent avec assez de
régularité, et de la comparaison desquels on tire des moyennes pro-
pres à résumer l'état atmosphérique d'un jour, d'un mois ou d'une
année.
Quand on observe le baromètre sous les tropiques, on reconnaît
qu'il monte et descend périodiquement, deux fois en vingt-quatre
heures. Ces variations n'excèdent guère du reste 2 ou 8 millimètres
sur l'échelle qui les mesure. Plus on s'avance vers les pôles, plus
elles s'affaiblissent, dissimulées par des perturbations accidentelles,
et ce n'est qu'en prenant des moyennes de quinze jours, ou même
d'un mois, qu'on peut en retrouver la trace. Enfin elles deviennent
presque inappréciables au-delà du 70® degré de latitude et sont
nulles au pôle.
L'atmosphère a donc, comme l'océan, des agitations périodiques,
des élévations et des abaissemens, de véritables marées, ainsi que
le remarque judicieusement un observateur italien,. M. P. Lioy. Le
matin et le soir se manifestent dans les indications barométriques un
maximum et un minimum dont le moment précis varie suivant les
lieux et les saisons. Entre l'éqUateur et le 60* degré de latitude nord,
le baromètre baisse de midi à trois ou cinq heures, et atteint un pre-
mier minimum; il remonte ensuite, et accuse un premier maximum
enti-e neuf et onze heures du isoir. Il reprend alors sa course descen-
dante, et son second minimum tombe vers quatre heures du matin.
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12à • REVUE DES DEUX MONDES.
après quoi l'ascension recommence, et un second maximum est
indiqué vers dix heures. Toutefois les hauteurfe et les abaissemens
de cette marée atmosphérique ne se correspondent point exactement
dans la période d'une journée : l'accroissement du soir est bien moins
marqué que celui du matin, qui en représente environ le quadruple,
tandis que la diminution du soir est double de celle du matm. Il suit
de là que la plus grande différence entre deux indications d'un même
jour est celle qu'on obtient en retranchant le minimum du soir du
maximum du matin; c'est ce qu'on appelle la grande période. C'est
elle qu'il est important de noter pour connaître chaque jour la plus
forte amplitude des oscillations du baromètre.
On vient de voir que le chiffre de la grande période décroît à
mesure que l'on remonte l'échelle des latitudes. Si l'on gravit une
montagne jusqu'au sommet le plus élevé, on observe une pareille
diminution dans la marche oscillante du baromètre, ainsi que l'ont
montré des observations faites en différentes villes de Suisse d'al-
titude inégale, au Rigi, au Faulhom. Le fait s'explique du reste
aisément. Plus on s'élève, plus les oppositions de température entre
le jour et la nuit s'amoindrissent, plus le poids de la colonne d'air
diminue, moins par conséquent la différence entre deux de ces poids
doit être grande. Ainsi les montagnes offrent, à mesure qu'on se
transporte dans des stations de plus en plus élevées, un rapport
chaque fois plus marqué avec les contrées qui avoisinent le pôle.
L'air dont les hautes cimes sont environnées est soumis à des con-
ditions analogues à celles que présente l'air à des latitudes fort
éloignées de l'équateur. En marchant vers le pôle comme en s'é-
levant dans l'atmosphère suivant la verticale, on se rapproche de
plus en plus d'un milieu où les causes nombreuses de variations qui
se produisent à la surface du sol tendent à disparaître.
La ressemblance ne s'arrête point à l'état barométrique; elle se
manifeste aussi pour la température. Dans les hautes régions en
effet, les inégalités que l'on constate pour les régions basses dans
la distribution de la chaleur s'effacent graduellement. On repré-
sente cette distribution sur le globe par des lignes qui réunissent
tous les points d'égale température annuelle moyenne; c'est ce que
l'on appelle les lignes isothermes. Si la chaleur se distribuait uni-
quement en raison de la position des diverses contrées de la terre
par rapport au soleil, les lignes isothermes coïncideraient avec les
cercles de latitude ou parallèles. Il n'en est rien, et la distribution
des lignes isothermes présente de nombreuses irrégularités, des
inflexions et des contournemens dépendant d'une foule de causes
locales; mais si l'on s'éloigne du niveau des mers, si l'on ne con-
sidère que des régions élevées, on voit ces grandes irrégularités s'at-
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LES HAUTES BÉGIONS DU GLOBE. 125
ténuer, souvent même disparaître, et les lignes isothermes tendent
de plus en plus à se confondre avec les parallèles. Non-seulement
cette première uniformité se manifeste, mais la répartition de la
chaleur pendant le cours de Tannée devient plus égale. Pour des
mois consécutifs, entre lesquels on saisit, quand on observe le ther-
momètre dans les régions basses, des différences de température
moyenne assez prononcées, ces différences s'atténuent notablement,
si Tobservation se fait sur de hautes cimes. C'est ce qu'on remarque
par exemple en comparant janvier et février, ou juillet et août.
Si les différences d'un mois à l'autre deviennent moins fortes, par
contre la décroissance de la température, à mesure qu'on s'élève,
s'opère plus rapidement. Cette décroissance ne suit pas une pro-
gression régulière, ainsi qu'on l'avait d'abord supposé; elle varie en
outre selon la latitude, la saison et l'heure du jour; elle est plus
forte en été qu'en hiver, plus sensible l'après-midi que le matin. Si
l'on prend l'ensemble de tous les degrés de l'échelle des altitudes,
on trouve sans doute que l'abaissement d'un degré du thermomètre
correspond en moyenne à une élévation de 166 mètres; mais ne con-
sidère-t-on les altitudes qu'à partir de 2,000 ou 2,300 mètres, le
même abaissement du thermomètre ne représente plus qu'une élé-
vation de 156 mètres, c'est-à-dire qu'en général, au-delà de la limite
de la végétation, la température* décroît en hauteur beaucoup plus^
vite. On atteint de la sorte des régions prodigieusement froides où les
variations ne s'opèrent plus qu'entre des extrêmes assez rapprochés.
Sur les cimes des Alpes les plus élevées, on a trouvé, pour la moyenne
d'une année, de 13 à 15 degrés au-dessous de zéro. Ces régions, les
plus hautes de la Suisse, correspondent donc au 70® parallèle de
latitude; mais, placées plus à l'abri des influences du sol, elles offrent
des irrégularités encore moins prononcées que les contrées subarc-
tiques. La température minimum de leur hiver est notablement su-
périeure à celle d'un grand nombre de points de la zone glaciale, et
la température maximum de leur été est plus basse que celle de la
majeure partie des localités placées à de hautes latitudes. De même
les extrêmes de chaque jour se rapprochent; le maximum absolu de
chaleur des plus hautes montagnes des Alpes dépasse à peine 5 ou
6 degrés centigrades. Tels sont les résultats obtenus par MM. Her-
mann et Adolphe Schlagintweit, ces hardis explorateurs des hautes
régions du globe, qui sont allés continuer aux sommets de l'Hima-
laya les recherches commencées en 1847 dans la Suisse, et dont l'un
a récemment péri victime de son dévouement à la science. Varia-
tions du baromètre et du thermomètre rappellent donc sur les hau-
teurs les plus escarpées des Alpes ce qui se passe dans les parties
les plus froides de la zone glaciale, sans qu'il faille toutefois con-
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126
BEVUE DES DEUX MONDES.
dure à Tidentité absolue de la physique atmosphérique des grsuides
montagnes avec celle des contrées polaires.
Il y a des lignes isobarométriques comme il y a des lignes iso- -
thermes; elles servent à unir les points du globe où l'amplitude
moyenne des oscillations du baromètre, déduite des extrêmes de
chaque mois, est la même. Si l'on trace sur la sphère la succession
de ces lignes graduées par une différence de & ou 5 millimètres
dans l'élévation du mercure, on voit qu'elles se distribuent à peu
près comme les latitudes. Les différences entre le maximum et le
minimum moyens du mois vont en croissant à mesure que l'on s'é-
loigne de l'équateur. Cette distribution des lignes isobarométriques
est la conséquence de celle des températures, car les changemens de
poids de l'atmosphère sont étroitement liés aux effets de la chaleur.
Plus on s'élève en latitude, plus les variations de température sont
prononcées et fréquentes, plus par conséquent l'amplitude des os-
cillations barométriques doit augmenter.
On a vu qu'au sommet des montagnes les extrêmes de tempéra-
ture vont en se rapprochant, ce qui fait qu'à mesure qu'on s'élève,
on redescend en réalité l'échelle des lignes isobarométriques, et la
gradation dans le sens vertical, au lieu de reproduire la succession
des étages qui conduisent au pôle, ramène vers l'équateur. Ainsi,
dans les hautes régions de l'air, la pression atmosphérique, de même
que la température, ne doit plus offrir de variations bien sensibles
en dehors des causes accidentelles de perturbation; mais, ainsi que
l'ont constaté MM. Schlagintweit, jusqu'à une altitude d'environ
3,800 mètres, les variations du baromètre sont encore très pro-
noncées.
Dans l'étude des mouvemens réguliers de l'atmosphère et des chan-
gemens de pression , il est nécessaire de tenir compte d'une foule
d'anomalies locales qui masquent momentanément l'intervention des
lois naturelles. En voici un exemple. Les deux observateurs que je
viens de nommer se sont aperçus qu'au sommet de certains pics,
ou sur le versant escarpé d'un plateau, le baromètre accusait quel-
quefois, un maximum à l'heure même Où un autre baromètre mar-
quait un minimum dans la vallée inférieure. Ce fait se produit assez
fréquemment dans les Alpes entre deux et quatre heures de l'après-
midi, à l'époque périodique où le baromètre atteint vers ce moment
du jour son degré le plus bas. MM. Schlagintweit ont bien vite saisi
la cause de cette anomalie. Dans la vallée, entre deux et quatre
heures, le sol est échauffé par les rayons du soleil qu'il reçoit depuis
le matin, la température s'élève, l'air devient moins dense et plus
sec, le baromètre baisse; mais sur un versant qu'avoisine un gla-
cier, source continue de froid, sur un pic isolé qui perd à chaque
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LES HAUTES BEGIONS DU GLOBE. 127
instant par le rayonnement la chaleur que lui envoie le soleil, l'at-
mosphère ne parvient pas à se réchauffer, et la température décroît;
l'air s'épaissit et pèse davantage sur le baromètre, dont il détermine
l'élévation. Il existe donc des accidens locaux pour les marées at-
mosphériques comme pour les marées océaniques. Seules, les causes .
qui tiennent aux lois générales par lesquelles est régie l'atmosphère
se retrouvent partout les mêmes, et l'altitude n'exerce à cet égard
aucune influence particulière. Les hautes régions de l'air, comme
les couches les plus basses, ne sauraient se soustraire à l'action de
la marche annuelle du soleil. Les tableaux numériques dressés par
MM. Schlagintweit montrent que, si l'on observe deux jours de suite
à la môme heure, pendant différons mois, les hauteurs moyennes du
baromètre, on obtient des chiffres sur lesquels l'altitude du lieu
d'observation n'a aucune influence. C'est ce que Humboldt avait
déjà constaté en Amérique.
Quant aux variations du baromètre suivant les saisons^ la marche
reparaît à peu près la même, pourvu qu'on prenne soin de défalquer
des chiffres obtenus les nombres qui représentent la pression de la
vapeur dans l'ah*. Cette pression vient s'ajouter à celle de l'atmo-
sphère proprement dite, et en contrarie les mouvemens périodiques.
Pour qu'il y aitcomparabilité entre les résultats fournis pour chaque
mois, il faut ramener les hauteurs barométriques à celles de Fair sec
correspondantes. Alors se montre l'influence exclusive de la marche
du soleil sur la masse gazeuse qui nous enveloppe.
Dès qu'au printemps les jours deviennent plus longs, le minimum
de température du matin a lieu plus tôt, et le mmimum baromé-
trique se rapproche de minuit. En été, "alors que les différences de
température sont plus prononcées, la variation diurne devient aussi
plus forte. On a reconnu depuis longtemps déjà que la pression at-
mosphérique diminue à mesure que le soleil approche du zénith.
Léopold de Buch Ta constaté le premier, et l'un des plus célèbres
physiciens de Berlin, Dove, a pris ce fait comme point de départ
d'intéressantes recherches. Dans nos climats, la hauteur du baro-
mètre diminue à partir du mois de janvier et augmente généralement
à partir de novembre. La colonne de mercure se maintient l'hiver et
l'été à une hauteur moyenne plus grande qu'en automne et au prin-
temps. On observe dans l'année deux minimay l'un en avril et l'autre
en novembre. MM. Schlagintweit ont pu s'assurer dans les Alpes
que cette marche annuelle se reproduit au sommet des montagnes
comme dans nos plaines ; mais il est à noter, ainsi que je le faisais
tout à l'heure, que la hauteur de la colonne barométrique ne dépend
pas seulement du poids intrinsèque des couches d'air, qu'elle est
aussi subordonnée à la quantité de vapeur d'eau répandue dans l'at-
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128 REVUE DES DEUX MONDES.
mosphère. Il n'y a pas pour ainsi dire d'sdr sec à la surface de la
terre; une certaine quantité de vapeur s'y trouve toujours contenue.
Dès que, par l'effet du vent ou de la température, l'air sèche, au-
trement dit vient à perdre une certaine quantité de vapeur, il s'en
forme de nouvelles quantités aux dépens des êtres organisés, dont
les fonctions se trouvent ainsi troublées, — aux dépens du sol, qui
perd toute son humidité et devient par cela même moms propre à la
végétation. La composition de l'air en oxygène et en azote se montre
sensiblement la même à quelque hauteur qu'on s'élève dans l'atmo-
sphère; c'est ce qu'a noté Gay-Lussac lors de son ascension en 1805;
seule, la quantité d'acide carbonique varie assez notablement.
MM. Schlagintweit ont observé jusqu'à 10,300 pieds une diminution
progressive de ce gaz, et ils sont portés à croire qu'on approche
ainsi peu à peu d'un chiffre constant, alors que l'absence de toute
végétation et de causes particulières dues à la disposition des mon-
tagnes ne permet plus de ces variations qui masquent les lois géné-
rales. Il en est tout autrement pour la vapeur : la quantité que l'air
«n contient change sur les hauteiu-s d'une msmière notable et affecte
naturellement les indications barométriques.
En tenant compte de la présence de cette vapeur dans l'air pour
le calcul de la pression atmosphérique, on reconnaît que la vapeur
diminue sensiblement quand on passe de la saison froide à la saison
<îhaude. C'est le fait le plus général à de faibles altitudes; sur les
Alpes, MM. Schlagintweit ont obtenu parfois des résultats inverses,
•et une augmentation de pression est devenue sensible pendant l'été.
La cause en est due à des influences spéciales nées de la configura-
tion du sol, au plus grand échauffement que subissent les couches
de l'air dans les lieux bas. Au reste, les différences de pression ba-
rométrique des deux saisons froide et chaude diminuent à mesure
qu'on s'éloigne de l'équateur, et aux latitudes élevées le minimum
4e l'été ne diffère du maximum de l'hiver que d'un petit nombre de
millimètres.
Ce fait que la hauteur barométrique est moindre en été qu'en
hiver démontre, ainsi que l'a observé le météorologiste Kaemtz, les
mouvemens de l'océan aérien sur toute la surface du globe. A l'épo-
que des équinoxes, où la température est égale à la moyenne ther-
mométrique annuelle, on observe partout la pression moyenne de
l'air sec. Le soleil s'avance-t-il vers l'hémisphère boréal, celui-ci
s'échauffe, tandis que l'hémisphère opposé se refroidit. Il en résulte
un écoulement de l'air de l'hértiisphère septentrional vers l'hémi-
sphère austral, et un déplacement des vents alizés vers le nord. Le
baromètre se tient conséquemment plus bas dans l'hémisphère où
règne l'été, et plus haut dans celui où règne l'hiver. Dans les pays
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LES HAUTES RÉGIONS DU GLOBE. 129
qui se rapprochent davantage de la limite où cet échange a lieu, les
différences sont plus marquées. La résistance que Fair éprouve à la
siuiace de la terre rend ces effets moins appréciables dans les pays
éloignés de la limite ; voilà pourquoi les différences entre la pres-
sion de l'air sec en été et en hiver sont plus petites vers les hautes
latitudes que sous l'équateur. Ces observations nous montrent que
l'étude de la pesanteur de l'air ne doit pas être séparée de celle de
la distribution de la vapeur d'eau, de ce que les physiciens appel-
lent l'état hygrométrique.
Rappelons, pour être mieux compris, quelques principes de phy-
sique élémentaire. L'air ne saurait recevoir une quantité indéfinie
de vapeur, et le poids qu'il en peut absorber dépend de la tempéra-
ture et de la pression à laquelle il est soumis. Plus il s'échauffe, plus
il devient apte à contenir de la vapeur, car le calorique en écarte de
plus en plus les molécules, et permet pour ainsi dire à la vapeur de
s'y loger. De même, si la pression que supporte l'air diAiinue, la
quantité de vapeur qu'il pourra recevoir ira en s'accroissant. Il
existe donc pour chaque pression et chaque degré du thermomètre
ijn certain poids de vapeur d'eau qui est le maximum de ce que
peut absorber une étendue donnée de l'atmosphère, et qui en pro-
duit ce que l'on appelle la saturation. Si vous représentez par 100
l'air saturé, des chiffres momdres correspondront aux difiérens états
hygrométriques; ils indiqueront combien l'air s'éloigne de son point
de saturation. Or les observations qui ont été faites montrent que
les indications de l'hygromètre croissent avec l'altitude des lieux.
L'air, à de grandes hauteurs, se trouve généralement dans un état
plus voisin .de la saturation que dans les plaines, ou, pour parler avec
tout le monde, il est plus humide ; mais on ne tient point compte ici
de la température : or plus celle-ci s'abaisse, moins il faut de va-
peur pour saturer l'air. Si l'on ne mesure donc que la quantité réelle
de vapeur contenue dans l'atmosphère, on trouve qu'à mesure qu'on
s'élève, le poids de cette vapeur renfermée dans un espace donné
est de plus en plus petit, en sorte que, bien que s' approchant de son
point de saturation, l'air est en* réalité plus sec.
Cette opposition entre l'état apparent et l'état réel constaté pour
la vapeur se retrouve dans les mêmes régions, mais d'une manière
inverse, pour la chaleur. On mesure les degrés de celle-ci au moyen
du thermomètre; mais on n'en évalue ainsi que la quantité relative.
Tous les corps sous le même poids n'exigent pas une égale quantité
de chaleur pour accuser la même température; ils ont, comme disent
les physiciens, des capacités calorifiques différentes, et ces capacités
tiennent à leur constitution moléculaire. L'absorption de chaleur spé-
cifique est d'autant plus petite que l'agrégation des molécules est plus
lOMI XXTIU 9
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130 REYUE DES DEUX MONraS.
grande. On conçoit donc que la capacité calorifique des gaz aug-
mente avec la température et avec la diminution de la pression. Si
l'air des hautes régions présentait le même état calorifique que Tair
des lieux bas, un certain poids de ce dernier transporté aux grandes
altitudes s*y dilaterait en donnant la même indication thermomé-
trique que le même poids de l'air qui s'y trouve ordinairement ré-
pandu, ou, ce qui est l'équivalent, l'air des lieux bas, soumis à une
pression égale à celle qui règne dans les régions élevées, ferait mon-
ter le thermomètre à la hauteur où il se tient dans ces régions. Or
c'est ce qui n'a pas lieu, car l'air des plaines abaissé à la pression
barométrique des hautes régions donne une température inférieure
à celle qu'elles présentent : donc l'atmosphère des hautes régions,
quoique à ime température moindre que celle du sol, renferme à
poids égal plus de chaleur que celle des lieux bas. Ainsi, tandis
que la caloricité relative de l'air diminue, la caloricité absolue aug-
mente, ce qui est l'inverse de ce qui se passe pour l'humidité.
Puisque l'air des hautes régions est plus près que celui des plaines
de l'état de saturation , les pluies y doivent être plus fréquentes.
Une fois l'air saturé, la plus légère augmentation de pression, le
moindre abaissement de température détermine un excès de vapeur
qui se précipite sous forme de pluie; ce phénomène se produit encore
si des vents viennent apporter à l'atmosphère déjà presque saturée
une nouvelle masse de vapeur. Les Alpes sont la région de l'Eu-
rope qui reçoit la plus grande quantité de pluie; il n'est aucune par-
tie de cette chaîne où la moyenne annuelle de l'eau tombée ne pré-
sente un chiffre considérable. L'observation montre que ces pluies
sont dues surtout au mélange en grande proportion de masses d'air
chaud et froid. Si les Alpes agissaient comme un réfrigérant où vien-
drait se condenser la vapeur des vents qui soufflent sur leurs cimes,
la température de ces montagnes devrait être plus basse que celle de
l'air libre à la même hauteur au-dessus de la plaine; c'est ce qui
n'a pas lieu. Déjà les pics isolés fournissent à leur sommet des in-
dications thermométriques moindres que celles de plateaux ou de
massifs d'une plus grande altitude. Or, puisque sur les Alpes il tombe
plus de pluie que dans la plaine, le phénomène ne saurait être attri-
bué à l'effet condensateur des montagnes. La cause en est donc toute
mécanique.
Quand une masse d'air qui se meut vient à rencontrer une masse
d'air tranquille, elle s'y mêle en partie et l'entraîne dans son mou-
vement. Supposons qu'im vaste courant souffle du sud-ouest, il arrive
chargé de vapeur; atteint-il une cime autour de laquelle l'atmo-
sphère est calme, l'air qu'il entraîne se verse dans l'air en repos.
Toutefois, si rien n'entrave la marche du courant, sa tenipérature ne
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LES HAUTES RÉGIONS DU GLOBE* ISl
se communique que lentement à l'atmosphère qu'il arrache à son
immobilité, et ce n'est qu'à la longue que la quantité de vapeur ap-
portée peut déterm'mer le point de saturation et amener la pluie.
Au contraire la disposition des montagnes oppose-t-elle une barrière
aux vents, le mélange des deux masses d'air s'opère rapidement, et
au bout de quelques instans la nouvelle quantité de vapeur suffit k
la production de la pluie. Ce même air, qui dans la vallée circule
librement, vient-il se heurter contre une chaîne, le moindre dépla-
cement de la masse atmosphérique produira la formation d'ondées,
et les inégalités de température dues aux accidens de terrain engen-
dreront sans, cesse des chocs entre des masses d'sdr inégalement
chargées de vapeur.
Les luttes des diverses parties de l'atmosphère entre elles sont
donc les révolutions qui agitent ces régions élevées, où de loin tout
a l'apparence de l'immobilité et du repos. Après une nuit claire
et sereine, les cimes se refroidissent par le rayonnement; autour
d'elles, la vapeur se condense, puis, à mesure que le soleil s'élève à
l'horizon, un courant d'air ascendant s'établit, des vents horizon-
taux se produisent, et ces petits nuages, chassés peu à peu des pics
qu'ils enveloppaient, vont se dissoudre dans l'atmosphère, tandis
que de nouvelles vapeurs prennent leur place. Du fond de la vallée,
l'œil ne saurait apercevoir ce transport continuel qu'accompagne
fiéquemment un vent assez vif. Il semble que les nuages demeurent
immobiles, bien que leur alignement dénote la direction du vent;
mais si l'on gravit la montagne, on ne tarde pas à constater que ces
•couronnes nuageuses sont, comme bien d'autres couronnes, sans
cesse exposées à des agitations.
Ainsi la vapeur d'eau, qui donne à l'atmosphère sa qualité respi-
rable et sa force d'entretien pour la vie, est aussi la source princi-
pale de ses convulsions. Les couches d'w sont poussées à diffé-
rentes hauteurs par des courans en sens contraire, qui tiennent à
l'inégalité de la répartition de la chaleur, et qui se combattent
toutes les fois qu'un mouvement violent imprimé à la masse atmo-
^hérique n'assure pas la prédominance exclusive de l'un d'entre
€ux. Tandis que, dans les régions supérieures par exemple, un vent
du sud pousse les nuages vers le nord avec une prodigieuse rapi-
dité, d'autres nuages placés plus bas s'avancent lentement au midi.
Toutefois le vent de la région supérieure finit par l'emporter ; mais
a ne domine au fond des vallées qu'après des engagemens partiels
où il n'a pas toujours de prime abord l'avantage, qu'à la suite de
rafales, de tourmentes et de tourbillons qui portent quelquefois la
désolation et la ruine.
La disposition des chaînes de montagnes modifie d'ailleurs sui-
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132 REYUE DES DEUX MONDES.
gulièrement la direction des courans de l'atmosphère. L'obstacle
que leur opposent ces murailles naturelles amène fréquemment une
déviation du vent, et celui-ci se réfléchit dans une direction oppo-
sée avec un redoublement d'énergie. L'agitation de l'atmosphère
dans les régions montagneuses est un phénomène en quelque sorte
normal. Le soir et la nuit, il s'établit des sommets dans la vallée
un courant d'air descendant, parce que les parties basses se refroi-
dissent plus vite que les parties élevées; le jour, le courant change
de sens et devient ascendant. C'est, comme on voit, quelque chose
d'analogue à la brise qui règne sur les côtes. Le jour celle-ci vient
de la mer, le soir elle souffle du rivage. De même que la brise du
soir, le courant descendant des montagnes a plus de durée que le
courant contraire. Ainsi l'atmosphère, qui a ses marées, présente
aussi ses alternances diurnes de vents.
Chaque soir, l'abaissement de température, en amenant une plus
grande condensation de la vapeur, fait descendre les nuages, et
ceux-ci passent en s' abaissant par une série de formes et d'appa-
rences qui varient à tout instant l'aspect du paysage. Les nuages
sont des Protées dont il est diflîcile de décrire toutes les métamor-
phoses : les météorologistes ont cependant proposé une classifica-
tion qui embrasse les apparences principales. Us distinguent les
cirruSy composés de filamens déliés, réunis comme les soies d'un
pinceau ou mêlés comme les cheveux de notre tête; les cumulus y
amas hémisphériques qui prennent à l'horizon l'aspect de mon-
tagnes neigeuses ; les stratus^ bandes horizontales qui tapissent sou-
vent le firmament au coucher du soleil; les cirro-cumuluSy petits
nuages arrondis, ordinairement distribués dans le ciel comme les
moutons d'un troupeau et qui lui donnent une apparence pommelée.
Chacune de ces différentes familles de nuages a sa région moyenne
où on la voit le plus habituellement suspendue. Les forts amas de
vapeur ne s'élèvent guère au-delà de 2,500 mètres, mais les cirrus^
atteignent de bien plus grandes hauteurs, et on les observe, ainsi
que les cirro-cumuluSy à des altitudes de 12,000 mètres.
Les amas de vapeur ne tendent pas seulement à modifier Tétat
de l'atmosphère, ils jouent un grand rôle dans les phénomènes op-
tiques que présentent les hautes régions. L'absorption des rayons
lumineux qui traversent les couches de l'air dépend du plus ou
moins grand degré d'épaisseur de celles-ci. De légères variations à
cet égard. déterminent des décompositions difl(érentes du spectre
solaire; en même temps que les couleurs varient, les objets s'offrent
à nous plus ou moins éclairés. Apercevons-nous un de ces objets
dont la dimension nous soit connue, une maison, un homme, un
animal, alors que l'atmosphère des montagnes est d'une extrême
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LIS HÂUT£S RÉGIONS DU GLOBE. 133
transparence, il nous semble plus rapproché qu'il ne l'est en réa-
lité, parce que notre œil en saisit nettement les diverses parties.
Si nous n'avons pas à l'avance la notion de la grandeur exacte, l'il-
lusion est différente; la possibilité où nous nous trouvons de scruter
les moindres détails de l'objet nous en dissimule la masse et nous
le fait supposer plus petit qu'il n'est réellement; l'erreur porte alors
sur la grandeur et non sur la distance. Mais que tout à coup l'atmo-
sphère s'épaississe, que des brouillards s'élèvent, les formes des
montagnes ou des objets paraîtront alors plus lourdes et plus mas-
sives; le nain prendra subitement les proportions d'un géant. Il est
toutefois des momens où la transparence de l'atmosphère exagère
la grosseur des objets. Que l'on contemple la chaîne des Alpes des
plaines qui s'étendent à leur pied, soit au sud, soit au nord, quand
le temps est humide et que la pluie s'apprête à tomber, l'air est
clair, et cependant les montagnes semblent plus sombres et plus
élevées. C'est qu'alors les traits du paysage ne se fondent pas dans
un tout uniforme, et que les hauteurs tranchent fortement avec la
vallée. Dans Tordre physique comme dans l'ordre moral, les oppo-
sitions rendent plus sensibles les différences.
La transparence de l'atmosphère exerce aussi une influence mar-
quée sur la faculté visuelle. Ordinairement la vapeur répandue
dans l'air empêche la vue de s'étendre bien loin à l'horizon; nous
voyons naturellement mieux de bas en haut que de haut en bas. De
plus, les objets placés par rapport à nous à une certaine profondeur
prennent une teinte plus sombre et plus uniforme, et le contraste
des couleurs n'en vient plus accroître la visibilité. L'observateur
qui porte ses regards d'une cime élevée sur une autre cime, placée
à quelques lieues de distance, se trouve dans des conditions bien
plus favorables. La lumière n'a plus alors qu'à traverser de minces
couches de l'atmosphère, et toutes les parties d'un objet, tous les
détails du terrain peuvent être distingués. De là l'efficacité de ces
signaux allumés sur les montagnes, et qui se répondent d'une cime
à l'autre. Nos ancêtres, les Gaulois, se transmettaient ainsi, au dire
de César, les nouvelles avec une rapidité presque télégraphique.
Si la transparence de l'atmosphère rend les objets plus visibles et
en accuse mieux les contours, la présence des vapeurs engendre des
effets lumineux dont la variété, aux grandes altitudes, ajoute sin-
gulièrement à la beauté du spectacle. Que l'observateur porte sa
vue sur une de ces cimes éloignées dont il peut, grâce à la transpa-
rence de l'air, distinguer nettement les lignes, et que des vapeurs
se répandent et s'éparpillent dans le vaste espace qui l'en sépare,
le pic se colorera bientôt d'une couleur rouge tirant vers le pourpre,
comme MM. Schlagintweit l'ont observé notamment en 18A7, au
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i3& BEYUE DES DEUX MONDES.
Wildspitze. En d'autres circonstances, les nuages affectent des teintes
diaprées et changeantes ou présentent des oppositions de tons qui
se réfléchissent sur le sol. Tandis que les parties éclairées affectent
une teinte bleu verdâtre, les ombres se colorent en brun roux. Si
haut que soit le soleil au-dessus de l'horizon, la présence des va-
peurs fait que les ombres sont encore accusées, et au sommet du
Mont-Blanc ou du Mont-Rose, on peut en plein midi apercevoir les
ombres des aiguilles montagneuses qui se projettent sur la neige,
r/est que dans ces atmosphères froides les brouillards arrivent à un
degré de condensation qui engendre des gouttelettes épaisses, qu'un
refroidissement subit peut transformer en de petits cristaux de glace
à travers lesquels les rayons solaires se réfractent de manière à
donner naissance aux apparences colorées les plus diverses. Ce sont
des causes de cet ordre qui produisent les anneaux colorés observés
parfois à l'entour du soleil, et qu'on appelle des couronnes et des
Judos, Et ce n'est pas seulement à la lumière réfractée que sont
dues ces nombreuses apparences : le soleil se réfléchit aussi dans
les cristaux de glace flottante que l'atmosphère tient en suspen-
sion. Dans un voyage aérostatique accompli le 27 juillet 1860,
MM. Barrai et Bixio ont vu Je soleil se réfléchir au-dessous d'eux
sur l'atmosphère vaporeuse , comme il l'aurait fait à la surface des
eaux.
Un physicien français qui a fait l'ascension du Mont-Blanc,
M. Bravais, a observé qu'aux grandes altitudes certaines teintes
crépusculaires sont beaucoup plus visibles; on aperçoit souvent
après le coucher du soleil, à la suite du crépuscule, une teinte rose
bien tranchée qui reste inaperçue pour la plaine et illumine le ciel
à l'occident, vers le tiers de sa hauteur. Par contre, l'illumination
au zénith est moins marquée dans ces hautes régions. A l'ombre,
on a de la difficulté à distinguer des divisions de quelque finesse.
La lune éclaire faiblement le firmament, et quand elle est dans son
plein, c'est à peine si son éclat fait disparaître les étoiles de sixième
grandeur dans la région du ciel opposée à l'astre.
Si les phénomènes lumineux du matin et du soir prennent dans
les régions élevées un caractère de grandeur et de variété qui leur
donne un attrait particulier, les phénomènes astronomiques s'y
montrent aussi avec infiniment plus d'éclat. Le 8 juillet 1842,
MM. Agassiz et Desor observèrent au sommet du Grimsel une éclipse
de soleil. Jusqu'au milieu du phénomène, aucun changement opti-
que particulier ne s'était produit; mais quand l'éclipsé eut envahi
les trois quarts du disque solaire , le phénomène le plus imposant
se produisit. La teinte des glaciers et de la mer de glace à l'oppo-
site du soleil pâlit insensiblement; cette pâleur croissait avec î'é-
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LES HAUTES REGIONS DU GLOBE. 135
clipse, et la neige prenait l'apparence livide qu'elle a souvent le soir
quand les Alpes se colorent. Bientôt, l'occultation du soleil étant
près d'atteindre son maximum, une teinte bleuâtre et mate se ré-
pandit sur les glaciers; les nuages qui planaient sur la vallée au
nord-est prirent une couleur verdâtre; les petits filets d'eau et les
flots d'un lac que les voyageurs apercevaient à leurs pieds du côté de
l'est semblaient dorés comme par un beau clair de lune. « Nous
étions, écrit M. Desor, pour ainsi dire entourés d'un crépuscule
transparent. »
Quels ne doivent pas être dans les hautes montagnes de la Scan-
dinavie les effets de l'apparition des aurores boréales, phénomène
dû lui-même, ainsi que vient de le montrer un physicien célèbre,
M. Auguste de Larive, à l'accumulation dans le haut de l'atmo-
sphère de particules de glace? Ces aurores boréales sont les pré-
curseurs des chutes de neige, de grêle ou de pluie; ils sont dus au
concours du calorique, de l'électricité atmosphérique et du magné-
tisme terrestre, en sorte que, soit dit en passant, l'aurore boréale
qu'on a pu observer dans la nuit du 9 au 10 avril 1860 est le
symptôme d'un printemps froid ou pluvieux. 11 est à regretter que
MM. Schlagintweit n'aient pu compléter dans les Alpes Scandinaves
les belles observations qu'ils avaient faites en Suisse; elles eussent
sans doute apporté de nouvelles preuves en faveur de la théorie de
l'illustre physicien genevois.
IL
La vie est intimement liée au sol; l'oiseau même qui s'élance dans
les airs est obligé de redescendre sans cesse pour chercher sa nour-
riture. De tous les mammifères, l'homme seul a la témérité de s'a-
venturer dans les airs, grâce à l'invention des aérostats; seul il peut,
comme Gay-Lussac en 1805, se suspendre dans l'atmosphère à une
altitude de plus de 7,000 mètres. Encore le froid intense qui se pro-
duit souvent à ces prodigieuses élévations l'empêche-t-il de résister
longtemps à des conditions qui ne sont pas faites pour la vie. S'il
n'est pas possible de retrouver si haut les dernières manifestations
de la vie animale ou végétale, il est^encore intéressant de suivre, en
gravissant les montagnes, la progression décroissante de la feune et
de la flore, de voir par quelles transformations passent la végétation
et la nature animale avant de s'éteindre.
Entre les conditions atmosphériques nécessaires aux êtres orga-
nisés, c'est la température qui joue le principal rôle. La pression ne
semble exercer presque aucune influence. De CandoUe a démontré
jadis que la hauteur absolue n'agit nullement sur les fonctions des
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136 BEVUE DES DEUX MONDES.
feuilles , sur la circulation de la sève. Il y a des milliers d'espèces
qui se rencontrent à des élévations très diverses, soit dans des chaî-
nes différentes, soit sur certaines montagnes : excepté pour im petit
nombre de plantes propres à telle ou telle région montagneuse, comme
il y en a de propres à certaines îles et à certaines localités dans les
plaines, on peut, écrit le fils du célèbre botaniste, dire que tel est le
fait général. La culture des plantes alpines dans les jardins le dé-
montre également, puisqu'il est aisé de conserver les espèces en
plaine quand les conditions de température et d'humidité sont con-
venables. Nos céréales s'arrêtent à une certaine hauteur en Europe,
mais la rareté de l'air n'y est pour rien, attendu qu'on les voit pros-
pérer sur les plateaux de l'Amérique méridionale à une bien plus
grande élévation.
La chaleur et l'humidité, telles sont les deux causes principales
qui président pour l'altitude à la distribution des végétaux. Il y a
longtemps qu'on a remarqué l'analogie des différens étages d'une
montagne élevée et des latitudes. Faire l'ascension du Mont-Blanc
équivaut à un voyage en Laponie. La limite de la végétation est
nécessairement subordonnée à celle des neiges perpétuelles, et le
point d'élévation où commencent ces neiges dépend de la tempé-
rature moyenne annuelle de la contrée. Dans les Andes, il atteint
â,900 mètres; sur le versant méridional de l'Himalaya, 5,100 mè-
tres; en Suisse, environ 2,550 mètres, et au 65* degré de latitude,
il s'abaisse à 1,500 mètres.
La sécheresse des régions élevées et l'ardeur du soleil à de grandes
hauteurs produisent quelquefois les mêmes effets qu'une persis-
tance trop prolongée des froids rigoureux : bien des espèces sont
arrêtées dans leur propagation en hauteur par une cause inverse
de celle qui frappe de mort la majorité des végétaux au sommet
des montagnes. Toutefois on ne saurait regarder les neiges perpé-
tuelles comme un obstacle infranchissable à la vie végétale. Quel-
ques plantes, en très petit nombre, il est vrai, dépassent encore là
région neigeuse. Dans les Andes, un saxifrage, qui porte le nom du
célèbre voyageur et chimiste Boussingault, se montre sur les ro-
chers à 200 mètres plus haut que les éternels frimas. Dans les Alpes,
au Mont-Rose, au Mont-Blanc, ce n'est qu'à 6, ou 700 mètres au-
dessus de la ligne des neiges que toute végétation cotylédonée a dis-
paru. Jusque-là, de rares saxifrages, une gentiane, une renoncule,
un chrysanthème, élèvent de quelques centimètres leur tige amai-
grie. A l'entour des glaciers, dès qu'un espace se trouve dégagé de
neige, qu'une fente de rocher fournit un abri contre les fortes ge-
lées, des mousses et des lichens viennent tapisser de leurs ramus-
cules la pierre froide et nue. Les lichens se rencontrent dans les
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LES HAUTES RÉGIONS DU GLOBE. 137
Alpes, entre les altitudes de 3,200 et i,900 mètres, en nombre assez
considérable. Les mousses s'avancent de 800 à 1,000 mètres moins
haut que les lichens, et ne dépassent que de peu les derniers pha-
nérogames. Dans l'Himalaya, la végétation est encore fort active à
de grandes hauteurs : on lui trouve pour limite 19,000 pieds an-
glais. Là se montre plus complètement qu'ailleurs la frappante ana-
logie des régions élevées et des contrées arctiques. Le printemps ne
commence que fort tard, mais quelques semaines de chaleur suffi-
sent à la plante pour accomplir les diverses phases de son évolution
annuelle, et, bien que fleurissant plus tard que dans la vallée chaude
et humide, le végétal achève déjà la maturité de son fruit, quand
la fructification commence à peine à quelques milliers de mètres
plus bas. C'est ce qu'a observé un habile naturaliste, Joseph Dalton
Hooker, dans sa curieuse exploration du Sikkim, province comprise
dans la partie méridionale de l'Himalaya. U y a donc pour les vé-
gétaux, comme l'a établi M. Alphonse de Gandolle, une véritable
capacité calorifique. Ce n'est pas seulement de la moyenne de tem-
pérature estivale que dépend la période de végétation , mais de la
somme de chaleur utile que reçoit le végétal.
Dans les régions montagneuses, les variations d'exposition et de
configuration de terrain s'opposent malheureusement à ce qu'on
puisse suivre les effets réguliers de la décroissance de l'altitude.
Sur les Alpes, MxM. Schlagintweit ont remarqué qu'en des lieux
d'une même hauteur absolue, rien n'est égal, hormis la pression de
l'air. Il y a des différences prononcées quant à l'état hygrométrique,
à la température, d'où résultent pour la végétation des contrastes
assez prononcés. U est impossible d'assigner une limite absolue à la
végétati(fti arborescente et sous-frutescente, nécessairement subor-
donnée à des conditions variables. Ce sont cependant les cimes iso-
lées qui peuvent fournir les données les moins arbitraires, et jusqu'à
un certain point comparables.
Afin de saisir en quelque sorte la raison de la progression dé-
croissante formée par les végétaux, MM. Schlagintweit se sont livrés
à des observations attentives sur les tiges des pins, des sapins, des
mélèzes, de toutes les essences en un mot qui caractérisent la végé-
tation des montagnes, et qui appartiennent à la famille des conifères.
Us ont pris comme mesure les anneaux ligneux qui viennent chaque
année grossir le diamètre du tronc, et dont le nombre permet d'ap-
précier l'âge de l'arbre. L'épaisseur de cet anneau varie suivant les
espèces, mais il diminue généralement à mesure qu'on s'élève. La
diminution s'observe surtout dans la seconde période de la vie de
l'arbre, de cent à deux cents ans, parce que, à de grandes altitudes,
la force végétative s'épuise plus rapidement, et que la période de
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138
REYUE DES DEUX MONDES.
vieillesse commence plus tôt. Dans les vallées profondes , pendant
le second siècle de l'existence de Taribre, l'anneau conserve encore
une épaisseur notable qui dépasse même parfois celle du premier
siècle. La croissance ne s'opère pas d'une manière régulière, car elle
dépend naturellement de la température moyenne et estivale de
l'année, qui subit des variations périodiques. Si l'on compare la.
croissance de r.arbre de dix années en dix années, on trouve des
inégalités marquées; mais si l'on procède par cycles de cinquante
ans, on retrouve une égalité sensible jusqu'au moment où la vitalité
s'affaiblit définitivement par suite de l'âge. Ainsi dans une période
de cinquante ans s'accomplissent tous les changemens atmosphéri-
ques qui peuvent accélérer ou ralentir la végétation, et les pertur-
bations qui font croire à tant de gens que les saisons se dérangent se
reproduisent à peu près les mêmes. Je parle ici des résultats géné-
raux, car il est une foule de circonstances accidentelles et locales qui
nous dérobent cette loi curieuse. Il y a ordinairement par périodes
de dix ans un maximum et un minimum de croissance, lesquels
diminuent nécessairement suivant les hauteurs, où cette différence
moins accusée implique une végétation plus égale.
La nature du sol modifie encore sensiblement les lois générales de
la végétation. Il faut en tenir grand compte quand on observe les
végétaux aux différentes altitudes. « Ce ne sont pas seulement les
expositions, les influences locales, écrit M. F. de Tschudi, qui in-
fluent sur la physionomie de la flore , mais encore la nature des
roches. Autres sont les plantes qui poussent sur les blocs de ter-
rains cristallins ou primitifs, autres sont celles des terrains calcaires
schisteux , de la molasse ou du calcaire appelé nagelflue. » Il y a
même des végétaux qui appartiennent exclusivement à telle ou telle
nature de roche, en sorte que l'aspect des plantes révèle souvent la
qualité du terrain qu'elles recouvrent. Les formes spéciales qu'af-
fectent certaines roches déterminent des vallées, des terrasses, des
escarpemens, des aiguilles ou des cônes qui engendrent autant de
systèmes particuliers de végétation spontanée et de propagation des
espèces. L'eau, en se distribuant différemment selon la nature de la
roche, répartit l'humidité dans des proportions qui agissent non-
seulement sur les espèces, mais sur la durée du végétal, l'éclat des
fleurs et la puissance de la tige. C'est ainsi que la flore calcaire des
rochers et des terrains semés de blocs pierreux donne naissance à
des formes plus élancées que la même flore dans les prairies, que
les plantes qui poussent sur le carbonate de chaux dans les plaines
se sèchent plus vite que celles qui viennent sur le schiste.
Il est donc indispensable de faire la part de toutes ces circon-
stances quand on veut évaluer la seule mfluence de l'altitude. L'eau,
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LES HAUTES BÉGIONS DU GLOBE. 139
qui joue un si grand rôle dans la végétation, pénètre inégalement
le sol suivant la constitution de celui-ci, elle le lave ou elle l'ameu-
blit suivant qu'elle y est versée avec plus d'abondance ou de ra-
pidité; la violence des ondées auxquelles sont exposées certaines
chaînes explique l'arrêt de développement de végétation qu'on n'ob-
serve pas à de plus hautes altitudes sur des pics isolés moins expo-
sés à ces pluies diluviales. L'eau répandue en si grande abondance
ravine la montagne sans rafraîchir le sol; elle détermine dans les
Alpes ces gonflemens inopinés des torrens connus sous le nom de
runseny et dont M. F, de Tschudi nous fait une triste peinture. Les
runsen sont en Suisse plus redoutés encore que les orages et les
avalanches; les flots gonflés se précipitent de toutes les pentes des
rochers avec un bruit pareil à celui du tonnerre, et ce qui dans
l'été se réduisait à un simple filet d'eau, s' échappant sur la pente,
au milieu des cailloux, prend alors les proportions d'une immense
cataracte. L'eau se tamise surtout dans le sol quand elle tombe par
petites quantités, et qu'elle est reçue sur un lit de verdure par des
couches de mousses ou de feuilles qui en distribuent lentement l'ac-
tion bienfaisante et en arrêtent les épanchemens violens. On com-
prend donc qu'à de grandes hauteurs les sources soient peu abon-
dantes. MM, Schlagintweit leur assignent dans les Alpes, pour limite
supérieure, une altitude de 2,500 à 3,000 mètres, et en certaines
parties de la chaîne cette limite descend beaucoup plus bas. Dans
l'Himalaya, elle s'élève considérablement, et M. J.-D. Hooker a
rencontré à un mille au-dessous du grand glacier de Kinchinjhow,
par une altitude de 4,876 mètres, une source chaude qui marquait
42 degrés centigrades.
L'eau n'est pas moins nécessaire aux animaux qu'aux plantes;
mais l'animal n'est pas fixé au sol, il peut aller chercher l'eau où
elle se trouve, s'abreuver dans les torrens et aux bords des gla-
ciers, il puise même dans l'atmosphère une humidité qui étanche en
partie sa soif; il se meut, et il lui est possible, en changeant de
station, d'éviter ou d'adoucir l'action des extrêmes de température
dont le végétal aurait à souflrir. Les animaux peuvent donc au moins
momentanément s'élever plus haut que les plantes; mais les espèces
herbivores sont forcément ramenées de temps à autre vers la zone
végétale qui leur fournit seule la subsistance. Leurs ascensions d'ail-
leurs ont aussi leur limite. Le chamois lui-même, le plus hardi et le
plus agile des visiteurs des cimes alpestres, ne dépasse pas 3,000 ou
3,500 mètres; le bouquetin ne se hasarde jamais aussi haut. Le
renard se laisse entraîner parfois jusqu'à une hauteur de 3,300 ou
3,400 mètres à la poursuite des poules de neige; l'ours se montre
plus rarement à de pareilles altitudes. Les rongeurs sont, entre les
mammifères, ceux qui habitent le plus haut. M. Charles Martins a
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l&O BEVUE DES DEUX MONDES.
rencontré sur le Faulhorn le campagnol des neiges {hypudœus niva-
lis) à une élévation de 8,550 pieds, et la demeure d'hiver des mar-
mottes est souvent à plus de 8,000 pieds. Le reptile le plus alpestre,
la grenouille, ne dépasse jamais la ligne des neiges, en*deçà de la-
quelle demeurent en général les lézards et les vipères. Quant aux
poissons, s'ils trouvent dans l'abondance des lacs et des torrens un
milieu plus propre à leur existence, la froidure des eaux est pour
eux un obstacle analogue à eelui que la basse température de l'ûr
oppose aux animaux terrestres. Les truites sont à peu près les seuls
poissons qui puissent vivre dans ces eaux glacées. Grâce à leur fa-
culté d'exécuter des sauts, des bonds énormes, elles remontent les
cataractes et franchissent des obstacles qui arrêteraient tout autre
animal nageur. Deux variétés de la truite, celle des torrens [sdmo
fario) et la truite rouge {salmo salvelinm)^ se rencontrent encore au
Saint-Gothard, à 6,409 pieds, dans le petit lac de Luzendro; plus
haut, la congélation perpétuelle des eaux s'oppose absolument à leur
existence, et sur le grand Saint-Bernard, dans un lac qui est élevé
de 7,500 pieds, on ne rencontre plus aucune trace de la faune
ichthyologique.
Ce sont naturellement les oiseaux qui représentent la population
de^ plus hautes altitudes. Dans les Andes le condor, dans les Alpes
l'aigle et le vautour peuvent planer au-dessus des cimes les plus
gigantesques. Ces animaux, organisés pour les plus longs voyages,
sont les grands voiliers de l'océan atmosphérique, de même que les
sternes et les pétrels sont les grands voiliers de l'Atlantique. Le
choucas, cette espèce de corbeau d'un noir intense, qui a le bec
jaune et les pattes d'un rouge vif, n'atteint pas de si grandes éléva-
tions dans l'atmosphère, mais il est par excellence l'oiseau des hautes
cimes, celui de la région des neiges et des pitons stériles. On l'a
rencontré au sommet du Mont^Rose et au Col du Géant, à plus de
3,500 mètres. Réunis par bandes dans les anfràctuosités des monta-
gnes, voltigeant le long des escarpemens les plus abrupts, les chou-
cas font entendre leurs bruyans croassemens. Tout ce qui se dresse
dans les airs et nous communique le vertige a pour ces oiseaux un
attrait particulier : sapins gigantesques, clochers, vieilles tours, cré-
neaux de châteaux-forts dominant les vallées, pinacles de cathé-
drales, pics isolés dont les escarpemens plongent au fond d'eifrayans
précipices, aiguilles nues et dentelées, voilà leurs demeures de pré-
dilection; c'est à ces hauteurs qu'ils établissent leur nichée. Véri-
tables cénobites de l'air, condamnés comme ceux de la Thébaïde au
régime le plus frugal et le plus austère, ils se plaisent dans la soli-
tude , et semblent d'autant plus satisfaits qu'un plus grand espace
les sépare de l'homme.
Il est des oiseaux plus gracieux qui résident aussi dans la région
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LES HAUTES BÉGIOXS DO GLOBE. 141
des frimas et en animent quelque peu l'immobile et triste paysage.
Le pinson de neige {fringilla nivalis) affectionne tellement cette
froide patrie qu'il descend rarement jusqu'à la zone des bois. L'/ir-
centeur des Alpes le suit à ces grandes élévations; il préfère la ré-
gion pierreuse et stérile qui sépare la zone de la végétation de celle
des neiges perpétuelles; les uns et les autres s'avancent parfois à la
poursuite des insectes jusqu'à 8,400 ou 8,500 mètres de haut.
La terre a ses oiseaux comme l'air. Certaines espèces ne se ser-
vent de leurs ailes que quelques instans, et quand la marche leur
devient tout à fait impossible; tel est le cas des gallinacés. La région
des neiges a son espèce propre, comme elle a ses passereaux carac-
téristiques. Le lagopède ou poule de neige se rencontre en Islande
•comme en Suisse. Il s'élève bien au-dessus des frimas perpétuels et
reste cantonné à ces grandes altitudes. En hiver, son plumage prend
l'aspect des frimas au milieu desquels il vit. La neige lui est telle-
ment nécessaire, qu'aux approches de l'été il remonte assez haut
pour la trouver; il y niche, il s'y roule avec délice; il y creuse des
trous pour se mettre à l'abri du vent, la seule incommodité qu'il re-
doute dans sa glaciale demeure. Quelques lichens, des graines ap-
portées par les airs suffisent à sa nourriture ; il fait la chasse aux
insectes, dont il nourrit ses poussins.
Les insectes sont en effet les seuls anûnaux qui pullulent encore
dans ces régions déshéritées : c'est une nouvelle analogie avec les
contrées polaires. Dans la zone tempérée froide, les coléoptères se
présentent en plus grand nombre et avec une plus grande variété
<[ue dans les régions plus voisines de l'équateur. Dans les contrées
«ubarctiques, les insectes, pendant les courtes semaines de Tété, se
montrent en grand nombre. C'est également la classe des coléop-
tères qui prédomine dans les hautes régions des Alpes; ils atteignent
sur le versant méridional 3,000 mètres et 2,400 sur le versant op-
posé. On les découvre dans les trous, les petites anfractuosités ; ce
sont presque constamment des espèces carnassières, car à une si
grande altitude la nourriture végétale fait défaut. Leurs ailes sont si
courtes qu'ils semblent en être complètement dépourvus; on dirait
que la nature a voulu les mettre à l'abri des grands courans d'air
qui les entraîneraient infailliblement dans la navigation atmosphé-
rique, si leurs voiles n'eussent été en quelque sorte carguées. En ef-
fet, on rencontre quelquefois d'autres insectes, des névroptères et
des papillons, que les vents enlèvent jusqu'à ces hauteurs, et qui
vont se perdre au milieu des neiges. Les névés, les mers de glace
sont couvertes de victimes qui ont amsi péri. On trouve leurs frêles
cadavres répandus par milliers sur les glaces. Cependant il est cer-
taines espèces qui bravent la région des frimas et s'élèvent libre-
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Ii2 BEVUE DES DEUX MONDES*
ment jusqu'à des hauteurs de A ou 5,000 mètres. M. J,-D. Hooker a
observé des papillons au Mont-Momay, à une altitude de plus de
5,400 mètres ; mais en aperçoit-on plus haut, ce sont des naufragés
que le vent pousse malgré eux. Les arachnides, qui se rapprochent
à tant d'égards de la classe des insectes, ont aussi le privilège de
résister à la froide température des montagnes. Un insecte des Alpes
presque microscopique, le desoria glacialis, habite exclusivement
le voisinage des glaciers. Mais on dirait que la tristesse de leur
séjour se réfléchit dans l'aspect de tous ces petits animaux : ils ne
présentent plus la variété de teintes qui les caractérise ailleurs; ils
affectent tous une couleur noire ou sombre qui dissimule de prime
abord leur présence dans les trous où ils se blottissent. A ces hau-
teurs, les habitudes des insectes se modifient selon les localités où
ils vivent. M. P. Lioy, qui a tracé un aperçu philosophique des lois
auxquelles obéit la nature organique et dont elle est la mobile mani-
festation , remarque que des insectes nocturnes dans les contrées
de plaine deviennent diurnes dans les régions montagneuses. C'est
qu'en effet les hautes régions reproduisent à certains égards les
conditions des lieux bas pendant la nuit; elles gardent, même après
le lever du soleil, la fraîcheur et l'ombre que le sou- donne seul dans
les plaines.
Tel est le tableau de la vie animale dans ces zones alpestres où la
faune se réduit graduellement pour ne plus laisser de place qu'à la
solitude et à la désolation. Au-delà du dernier étage de la végéta-
tion, au-delà de l'extrême région qu'atteignent les insectes et les
mammifères, tout devient silencieux et inhabité; toutefois l'air est
encore plein d'infusoires, d'animalcules microscopiques, que le vent
soulève comme de la poussière, et qui sont répandus dans l'atmo-
sphère jusqu'à une hauteur inconnue. Ce sont des germes nageant
dans l'espace, qui attendent pour se fixer et devenir le point de dé-
part d'une faune nouvelle l'apparition d'un autre soulèvement, d'un
nouvel exhaussement du globe.
Amsi le règne animal ne disparaît pas sans avoir pour amsi dire
épuisé toutes les organisations encore compatibles avec l'état du sol,
de plus en plus refroidi et appauvri, avec celui de l'atmosphère, de
plus en plus raréfié. Les oiseaux occupent comme les avant -postes
de la grande armée d'êtres de toute espèce qui défend la montagne
contre l'invasion de la mort. Les rapaces forment en quelque sorte
les éclaireurs. Les passereaux, les grimpeurs et quelques gallinacés
se rapprochent plus du gros de l'armée; ils aiment à se tenir dans
la région intermédiaire entre celle des forêts et celle des neiges per-
pétuelles. Les derniers sapins, les derniers buissons sont comme
des échauguettes d'où ils observent l'atmosphère, prêts à descendre
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LES HAUTES RÉGIONS DU GLOBE. 1A3
aux étages inférieurs si le temps menace , profitant de la moindre
éclaircie, du plus léger adoucissement de la froidure pour s'élancer
plus haut. Dans cette région moyenne, on n'entend sans doute pas
les harmonieux accords de la fauvette ou du rossignol, mais le chant
des espèces montagnardes respire encore la joie et le plaisir de
vivre. M. de Tschudi nous trace en quelques lignes un délicieux ta-
bleau de l'existence des oiseaux dans la montagne. Je le traduis ici
librement : « Un peu avant que le ciel ne se colore des premiers
feux du matin, avant même qu'un léger souffle de l'air n'annonce
l'approche du jour, quand les étoiles scintillent encore au firma-
ment, ce sont les oiseaux qui donnent le signal du réveil de la na-
ture. Un léger bruissement se produit le long des sapins, c'est une
sorte de roucoulement dont les notes deviennent de plus en plus ac-
^îentuées, dont le mouvement s'accélère par degrés, et qui finit par
se transformer en un caque tage harmonieux, montant et descendant
de branche en branche, comme l'archet du musicien passe des cordes
les plus graves aux plus aiguës; puis un bruit plus éclatant retentit
tout à coup : les voix d'abord timides entonnent chacune leur air ca-
ractéristique ; chaque espèce fait entendre son cri, son sifflement
plus ou moins perçant. Le doux et mélancolique nocturne a cessé;
c'est une aubade que la gent ailée donne au soleil qui vient ré-
chauff*er son humide demeure. »
Quelle douce impression ces observations du naturaliste ne com-
muniquent-elles point à l'âme! Comme la fraîcheur, la pureté de
ces sensations ajoutent à celles de l'air ! Nous voudrions vivre un
instant de cette existence aérienne dans cette zone intermédiaire
assez verte encore pour qu'on y trouve un abri contre les ardeurs du
jour et le froid des nuits, assez éclaircie pour que l'œil puisse dé-
couvrir le magnifique panorama des montagnes et plonger avec dé-
lices dans le firmament; mais l'homme a été moins favorisé à cet
égard que les oiseaux. Gravir une haute cime est toujours pour lui
chose pénible : soit que l'air qu'il respire dans les lieux élevés con-
tienne moins d'oxygène sous un volume donné et que la dissolution
de ce gaz dans le sang s'opère plus difficilement sous une pression
plus faible, soit que les mouvemens répétés qu'entraîne l'ascension
fatigue le système musculaire , nous éprouvons à de grandes hau-
teurs une accélération du pouls, une difficulté de respiration, des
vertiges, des nausées, des saignemens aux gencives et aux lèvres,
enfin tout un cortège de fâcheux symptômes connus sous le nom de
mal de montagnes. On a beaucoup discuté sur la véritable cause de ce
phénomène pathologique; il tient certainement en grande partie à la
pression diff*érente de l'air. L'homme n'a pas été organisé comme les
oiseaux pour s'élever dans l'atmosphère en traversant des couches
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1&& REYUE DES DEUX MONDES.
d'une densité différente. Les oiseaux sont en effet pourvus de sacs
aériens qui communiquent avec les poumons comme avec l'intérieur
des os, et remplissent une grande partie du corps de l'animal. Ces
réservoirs constituent une sorte de pompe aspirante et foulante; dans
l'inspiration ils appellent et reçoivent l'air extérieur, dans l'aspiration
ils en chassent une partie par la glotte ou les fosses nasales et poussent
l'autre à l'aide du poumon dans des réservoirs antérieurs et posté-
rieurs. Ces réservoirs font sans cesse passer dans le poumon un air
dont la pression est toujours en rapport avec les- changemens de
volume qu'ils subissent, en sorte que la surface respiratoire et ses
nombreux vaisseaux sont chez l'oiseau comme séparés de l'atmo-
sphère qu'il traverse à tire-d'aile ; il échappe donc ainsi en partie à
l'action de la pression variable de l'atmosphère. Une disposition
analogue se présente chez les insectes. Ces petits animaux sont pour-
vus de trachées communiquant avec l'air extérieur par des stigmates
qui peuvent se fermer au gré de l'animal. 11 en résulte pour eux la
faculté de résister à l'influence du vide pneumatique,. des gaz délé-
tères, et même de l'immersion dans l'eau.
Ces considérations que je puise chez un de nos plus célèbres phy-
siologistes, M. Longet, expliquent la diiGculté que nous éprouvons
à supporter une ascension rapide et continue. Heureusement le mal
des montagnes n'implique pas une incompatibilité absolue des hautes
régions avec la vie humaine. Les troubles que nous ressentons tien-
nent surtout à ce qpie le changement s'opère d'une manière trop
brusque ; un certain laps de temps est toujours nécessaire pour que
l'équilibre entre les gaz du sang et les gaz extérieurs puisse complè-
tement s'établir, pour que les mouvemens plus actifs de la respira-
tion se mettent en harmonie avec les conditions nouvelles, de telle
manière que le poumon absorbe dans un temps donné la même quan-
tité d'oxygène qu'exige l'état normal. On s'acclimate aux grandes
hauteurs comme on s'acclimate dans des contrées qui semblaient
trop chaudes, trop humides ou trop froides pour que l'homme y pût
vivre, La ville de Quito, placée à 2,908 mètres au-dessus du niveau
de la mer, renferme une nombreuse population qui ne paraît pas
souffrir de cette altitude. Une autre ville des Andes, Potosi, est à
&,166 mètres, et contint jadis plus de cent mille âmes. Après que
Saussure fut resté quinze jours au sommet des Alpes, son pouls re-
prit son mouvement normal, et Boussingault, après un séjour pro-
longé dans les villes des Andes, put aisément supporter la basse
pression de la cime du Chimborazo. Il y a donc des précautions à
prendre si l'on veut impunément se transporter dans les hautes ré-
gions, où, une fois établis dans des conditions convenables, il nous
devient possible de vivre : il ne s'agit que d'habituer graduellement
notre économie aux changemens barométriques de l'atmosphère.
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LES HAUTES RicIONS DU GLOBE. iàb
III.
Ce qu'on vient de lire sur la condition physique des hautes mon-
tagnes indique dans les régions élevées du globe une prédominance
de plus en plus marquée des phénomènes atmosphériques sur les
phénomènes purement terrestres. La présence des masses monta-
gneuses modifie encore sensiblement la marche des choses; mais
l'influence du mouvement apparent du soleil, du rayonnement de la
chaleur dans l'espace , est de moins en moins contrariée par les
causes locales; une sorte d'équilibre tend à s'établir, et pour appré-
cier l'ensemble des phénomènes, il n'est plus nécessaire de tenir
compte d'un aussi grand nombre d'accidens. La vie s'éteint de plus
en plus; chaque étage nouveau accuse un plus grand appauvrisse-
ment de la faune et de la flore. L'absence d'oppositions dans l'état
atmosphérique, la tendance vers la saturation qu'offre l'atmosphère
ne donnent plus aux tissus organiques le ressort qui leur est né-
cessaire. Le sol manque aux végétaux, les végétaux manquent aux
animaux; le froid fait souffrir les uns et les autres. Des vents vio-
lens enveloppent et renversent celui qui se hasarde à gravir les plus
hautes cimes; une couche de glace de plus en plus épaisse s'étend
sous ses pas; le voyageur y marche en trébuchant ou s'y enfonce.
Tout montre donc que les destinées de notre espèce appartiennent
à de moindres altitudes. C'est dans les contrées chaudes et basses,
aux bords de l'Euphrate, du Nil, de l' Indus, du Gange et du Hoang-
Ho que la civilisation s'est développée aux plus anciennes époques.
La tradition représente le premier séjour de l'homme non comme un
nid d'aigle d'où la société est descendue pour aller butiner et plus
tard s'établir dans la plaine, mais comme un fertile jardin arrosé
par quatre fleuves, et les fleuves n'appartiennent pas à la région des
montagnes. Ces régions ont au contraire été longtemps pour l'homme
un séjour d'horreur et d'effroi; les Grecs en faisaient la demeure de
Borée et d'Aquilon, une sorte de lieu d'exil et de punition; au dire
des poètes, c'était au sommet du Caucase que le genre humain cou-
pable, personnifié dans Prométhée, avait été enchaîné par la colère
de Jupiter. Ce n'est qu'à une époque fort moderne qu'on s'est familia-
risé avec les hautes montagnes, que l'on a été saisi pour elles d'amour
et d'admiration. Les Romains étaient restés insensibles aux beautés
naturelles de l'Helvétie; ils ne voyaient dans cette partie des Gaules
que d'horribles saltm, que le triste repaire d'un peuple déshérité
par le destin. Il n'y a pas deux siècles qu'on visite la Suisse par
plaisir et par enthousiasme pour l'effet pittoresque de ses monta-
TOMl XXVU. 10
Goosle
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1A6 BEVUE DES DEUX MOffDES.
gnes. C'est vainement qu'on chercherait dans les auteurs du moyen
âge une complaisante description de tant de beautés et de scènes
imposantes. L'élan religieux, si puissant à cette époque, n'allait
point au-delà des clochers et (fcs tours des cathédrales; quant à la
nature, à quelque hauteur qu'elle eût amoncelé ses ouvrages, nui
ne pensait qu'elle pût élever aussi l'âme vers Dieu.
La plaine, voilà donc la vraie demeure de l'homme, celle qui lui
assure la richesse, l'aisance et le progrès. C'est dans les pays plats,
dans les vallées basses et ouvertes, que l'agriculteul- trouve pour ses
travaux le plus de facilité, qu'il obtient des récoltes plus abon-
dantes, qu'il les voit moins exposées aux intempéries et aux cata-
strophes. Il ne rencontre pas en ces lieux d'obstacles pour se rendre^
d'un point à un autre, et la facilité de communication amène un
échange plus fréquent d'idées et de denrées. Rien ne s'y oppose à
l'extension indéfinie des villes, tout y est préparé comme à l'avance
pour les merveilles de l'industrie et les splendeurs des arts; mais
dans ce séjour, où la vie coule si facile et si égale, l'homme s'énerve
et se corrompt, les générations s'affaiblissent et finissent par s'é-
teindre. Aussi est-ce un courant perpétuel de populations qui des-
cendent de la montagne dans la plaine. Sans cesse de nouvelles fa-
milles de montagnards viennent prendre la place des familles éteintes
et régénérer par l'infusion d'un sang plus vigoureux une race qui
s'étiole ou perd graduellement son énergie. Tel est le spectacle que
nous présente l'histoire. Les sociétés civilisées ne pourraient se suf-
fire à elles-mêmes sans cette immigration ; elles se déshabitueraient
dans le bien-être du rude labeur des champs et des épreuves par
lesquelles l'homme doit passer pour retremper ses forces et son ca-
ractère. Quand la première civilisation, qui s'était développée aux
bords de l'Euphrate, sentit lés atteintes d'une caducité précoce, les
montagnards de la Chaldée descendirent en Mésopotamie et y domi-
nèrent. Les Mèdes, venus du versant méridional du Caucase, jouè-
rent plus tard le même rôle. La conquête dorienne, l'invasion des
populations gauloises dans la plaine du Pô, celle des habitans des
forêts montagneuses de la Germanie dans les pays plats du nord de
la Gaule, l'établissement des Mandchoux dans la Chine, aussi bien
que celui des tribus de l'Asie centrale dans les plaines du Gange et
de r Indus, reproduisent à des époques diverses le même phéno-
mène historique. De là l'opinion que les hauts plateaux ont été les
premiers habités, que c'est au sommet des montagnes que l'homme
avait sa primitive patrie. L'examen des lieux nous prouve au con-
traire que les destinées de l'humanité l'appelaient dans les contrées
plus basses, et que là seulement l'homme a pu trouver un libre es-
sor à ses facultés.
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LES HAUTES BioiONS DU GLOBE. Ià7
Si ces contrées où le relief du sol se résout dans d'imperceptibles
ondulations offrent à la société des conditions de bien-être et de pro-
grès qu'on ne trouve pas ailleurs au même degré, elles sont uniformes
comme l'état social vers lequel tendt'bumanité. Tout y semble petit
et monotone comme l'œuvre de l'homme; rien n'y fait ressortir les
grands effets de la création dont les hauts lieux gardent l'ineffaçable
empreinte. Dans les plaines, l'esprit humain règne seul, et seul se
laisse apercevoir; on ne rencontre que l'œuvre de nos mains ou le
produit de nos efforts sur la nature. Dans les contrées de monta-
gnes, c'est cette nature qui apparaît à son tour, et nos ouvrages in-
fimes sont écrasés par la majesté et le grandiose qui les environ-
peut. Tout est varié, tout est opposition et contraste; chaque coin
de rocher, chaque cime, chaque pente, chaque ravin a sa physio-
nomie propre, son cachet particulier d'élégance et de grandeur.
Aussi ces régions sont-elles la terre promise des physiciens, des
naturalistes, le théâtre d'une foule d'observations qui s'offrent
d'elles-mêmes, et dont nous n'avons pu donner qu'un bien impar-
fait résumé.
Quelque ravissante que soit une de ces fêtes où notre esprit s'é-
puise en rafiinemens et en inventions de toute sorte, quelque atta-
chante que semble une de ces conversations, un de ces entretiens
de salon où l'esprit se joue à travers mille sujets, provoque toutes
les impressions et les fait revivre ensuite par une analyse délicate,
quelque satisfaisans que soient pour notre orgueil les chefs-d'œuvre
de l'art et du goût, les sensations que tant de plaisirs nous font
éprouver n'égalent jamais en force, en plénitude, en imprévu la
nature vierge, la vue des montagnes. Nul spectacle ne renferme des
enseignemens plus salutaires, plus féconds, et n'invite davantage
l'âme à descendre en elle-même pour s'élancer ensuite vers les ré-
gions d'une éternelle sérénité. Lorsque, fatigués de cette atmosphère
des villes sans cesse respirée, nous ouvrons la fenêtre et apercevons
dans le lointain les étages successifs des montagnes formant à l'ho-
rizon comme le premier degré des nuages, il nous semble que nous
retournons aux joies pures de nos premières années, et que nous
faisons de la nature , un instant obscurcie , une nouvelle découverte*
Alfred Maurt.
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SSBBSB9KESe99B5K
ÉPISODES MILITAIRES
DE LA
VIE ANGLO-INDIENNE
III.
LA FIN DE LA GUERRE.
LUGKNOW REPRIS. — LA CHASSE AUX REBELLES.
h My Diary in India in the year 1858-^859, by Willitm Howtrd Russell, spécial eorrespoDdeiU
of tbe Times, — II. Eight Months Campaign againtt the Bengal Sepoys, by colonel George
Boarcbier. — 111. The MtUiny of the Bengal army, an histmical narrative, by one wbo tais
«erved ander sir Charles Napier.
V.
A deux heures de la nuit, les clairons sonnent, et Tarmée anglaise
s'éveille (1). Un étrange bruit occupe l'espace, jusque-là silencieux.
On dirait des milliers de chevaux foulant de leurs sabots la terre
dure et sonore. Sortez de votre tente, et au clair de lune vous ver-
rez les khelassies (ouvriers du camp) frappant de leurs maillets de
bois les innombrables piquets qui soutiennent les tentes : ébranlés
ainsi et se maintenant à peine dans leurs trous élargis, les piquets
laisseront tomber au moindre effort l'abri mobile. Sur le ciel clair
et profond, semé d'innombrables étoiles, se détachent de tous côtés
les blanches fumées qui s'envolent des feux du bivouac, et dont la
lune argenté les orbes légers. Autour de ces feux s'agitent les noires
silhouettes des camp-followers, ou parasites d'armée. Un vaste
murmure de voix humaines, le craquement de milliers d'essieux,
(i) Voyez la Revue du 15 avril.
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LA GUEBBE DE l'iNDE. l&O
annoncent que la masse énorme se met en mouvement. Les bazars
volans sont en route. Peu à peu le tumulte s'accroît d'une rumeur
inexplicable, grognemens d'£j>ord faibles et plaintifs, qui deviennent
de plus en plus rudes et prennent l'accent de la fureur : ce sont les
chameaux, éveillés plus tôt qu'ils ne voudraient, et qui protestent à
leur manière contre les mauvais procédés passés et futurs dont ils
ont .gfurdé mémoire, dont ils prévoient le retour. Au moment où le
dood'Wallah (le cornac) tire la corde fixée au morceau de bois fiché
dans la cloison cartilagineuse qui sépare ses naseaux, le pauvre
animal ouvre son immense bouche garnie de dents noirâtres qui se
projettent, comme des chevaux de frise, en avant de ses lèvres re-
troussées, et du fond de ce «merveilleux appareil hydraulique qui
absorbe et retient si bien la rare boisson fournie par les puits du
désert, partent des clameurs, des rugissemens à étourdir même une
oreille habituée au canon. Tout en criant, il obéit pourtant aux se-
cousses réitérées de sa longe; il replie sous lui ses longues jambes
et s'agenouille. Une corde qu'on passe autour de son cou et sous ses
genoux l'empêche de se relever à l'improviste. Pendant qu'on em-
pile sur son dos le fardeau qui l'effraie, il crie de plus belle, et crie
encore longtemps après qu'il s'est relevé, mis en marche, et qu'il
suit, attaché par le nez à la queue du chameau qui le précède, l'in-
terminable file dont ils font tous deux partie. Il s'en exhale d'abo-
minables odeurs auxquelles ne s'habituent guère certains chevaux,
volontiers rétifs quand on veut les faire marcher côte à côte de ces
exotiques compagnons.
L'une après l'autre, les tentes tombent; roulées autour de leurs
piquets, elles vont prendre place sur le dos des chameaux. Les oflB-
ciers qu'elles abritaient, restaurés par ime tasse de thé, le cigare
aux lèvres, cheminent déjà sur les flancs du long cortège. La route
est large, mais le flot humain la déborde des deux côtés, et se fait,
aux dépens des champs qu'elle traverse, deux autres chemins sup-
plémentaires. Une poussière blanche, soulevée de tous côtés par
les roues des chars et des caissons d'artillerie, emplit l'air de molé-
cules calcaires; elle forme une espèce de rideau très favorable aux
petites excursions que les fourrageurs se permettent à droite et à
gauche vers les villages en vue, d'où ils rapportent des fagots de
bois sec pour le feu du soir, avec des feuilles vertes qui défraieront
au souper l'appétit des doods et des hathees (les chameaux et les
éléphans).
Après plusieurs heures de marche, on aperçoit, planant au-des-
sus des nuages de poussière, une multitude de milans et de vau-
tours. Ces avides oiseaux sont d'un heureux présage; au-dessous
d'eux est le camp. En effet voici dans la plaine les tentes déjà dres-
sées. L'étendard national, Y Union- Jack j planté devant celle du
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150 BETUE DES DEUX MONDES.
général, indique à chacun dans quelle direction il doit chercher scm-
quartier. Les khelassies ont marqué avec des cordes et des piquets
chaque grande division de la cité improvisée. Telle ou a quitté sa
tente le matin, telle on la retrouve; le mobilier est en place, vos
serviteurs, vêtus de blanc, les bras croisés, vous attendent respec-
tueusement. Après quelques ablutions indispensables, vous vous
rendez à la mess-tent, où le dîner est servi , suivant toutes les lois
de l'étiquette, dans la porcelaine et l'argent. La chère est peut-être
un peu moins délicate qu'au Bengal-Cluby mais si le khansamah
(l'intendant pourvoyeur) n'est pas un maladroit à fustiger et à des-
tituer sur place, vous aurez le curry, les steaks, les côtelettes, Xaley^
le porter, voire les vins de France ou de Portugal, absolument
comme si vous étiez l'hôte bien venu et bien traité de la ménagère
la plus entendue. De la table, après une causerie émaillée de che-
roots, vous regagnez votre charpoy, où votre valet de chambre vous
enferme soigneusement sous le moustiquaire impénétrable; demain,
bien avant l'aurore, les bugles vous éveilleront; vous quitterez fris-
sonnant vos couvertures; aux pâles clartés d'une bougie, vous ava-
lerez une tasse de thé, vous allumerez votre cigare, et en route jus-
qu'au soir, sous le soleil, en pleine poussière!
Pour distractions, çà et là, quelque alerte, quelque panique. Les
grass'cutters (1) (chargés d'approvisionner de foin la cavalerie) se
sont éparpillés un peu loin. La peur les prend tout à coup; ils se ra-
battent à grand train vers la colonne. Les sycees (valets d'écurie), les
gens du bazar s'éliraient à leur tour; grand reflux d'hommes, de
chevaux, d'ânes et d'éléphans, confusion, désordre, cris d'alarme :
on annonce l'ennemi. « — Si c'est bien réellement l'ennemi, que
faire? demande, étonné, le voyageur que nous connaissons, M. Rus-
sell. Comment les distinguer de nos propres hommes? — Ne vous
inquiétez pas pour si peu, lui répond son ami Stewart. Tirez sur tout
cavalier vêtu de blanc et armé d'un sabre; vous ne risquez guère
de vous tromper. » Par bonheur, cette fois il n'y eut pas à dégai-
ner. Les sowars ennemis battaient, il est vrai, la campagne; mais^-
ils n'en étaient pas à ce point d'oser se jeter sur l'armée dont ils
observaient la marche.
Ceci se passait le 1*' mars 1858, entre Oonao, qu'on avait quitta
le matin, et Buntheerah, où l'on fit halte. Le 2, au lever du jour»
sir Colin Campbell, à la tête d'un détachement, devançait la co-
lonne et allait choisir dans les environs de Lucknow l'assiette du
camp où il voulait s'établir. On n'avait plus qu'une journée de marche
pour se trouver enfm devant la ville promise. En effet, le S, de bonne
(i) ns coupent Therbe Jusqu'à la racine a?ec un outil semblable au tranchet de noa
cordonniers*
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LA GUERBE DE L*INDE. 151
lieure, la colonne défilait devant Jellalabad, petit fort aux murailles
-croulantes, occupé par une partie des défenseurs de TÂlumbagh.
Plus d'une fois, les cipayes étaient venus de Lucknow attaquer cette
extrémité de la ligne ennemie; leurs échelles étaient encore renver-
sées le long des fossés; parmi les buissons, maint et maint squelette
était resté sans sépulture. « Mais que fait là cet officier? se demande
M. Russell; pourquoi pousse-t~il ainsi son cheval sur ces ossemens
à demi recouverts par quelques rouges lambeaux de Tuniforme ci-
paye?.. Les vrais braves ne font point la guerre aux morts. »
Au-delà de Jellalabad apparaissent quelques bois, puis une vaste
plaine inculte que bornent à gauche des bois encore et des planta-
tions de cannes : une hauteur limite cet horizon. Derrière cette hau-
teur, quand on arrive au sommet, on trouve l'enceinte murée d'un
vaste enclos planté d'arbres; c'est là un des parcs royaux, situés à
Test de Lucknow, et dans lesquels l'armée de siège va s'établir. Sir
€olin Campbell y a déjà sa tente, et les khelassies sont à l'œuvre.
L'endroit s'appelle Bibiapore; il est en arrière et au sud de la Dil-
koosha, autre parc bien plus vaste et plus découvert, d'où l'on a
-déjà chassé l'ennemi. L'enclos de La Martinière, qui confine à la
Dilkoosha comme ce parc confine à Bibiapore, est encore occupé
par les cipayes : « Mais le général n'a qu'à parler, dit à M. Russell
l'honnête sergent qui le guide (vieille connaissance de Grimée), nous
serions bientôt dans La Martinière ! »
Arrêtons un instant nos yeux sur l'ensemble du paysage, si nous
voulons bien nous rendre compte des combats qui vont y être livrés.
De Gawnpore, la route remonte vers Lucknow dans la direction
^u nord-est. Cette route côtoie les murs de l'Alumbagh, et l'armée
anglaise ne l'a point sui\1e jusque-là; deux ou trois milles en-deçà,
elle s'est rabattue par sa droite (autant vaut dire à l'est) jusqu'au
fort de Jellalabad, qu'elle a tourné; puis, se dirigeant à nouveau
vers le nord, elle est venue se placer entre la Goumti, à laquelle elle
s'adosse, et la face orientale de l'énorme cité qu'elle veut réduire.
Lucknow, dont la circonférence n'a pas moins de trente milles (en-
TÎron 53 kilomètres), présente un front redoutable. Au nord, la
Goumti couvre la ville et lui sert de fossés. Un ancien canal qui
se détache de cette rivière à l'endroit même où un méandre bien
marqué ramène ses eaux dans la direction du midi protège la place
à l'est et forme, en face de la Dilkoosha, de La Martinière, etc., sa
première ligne de défense. Inclinant ensuite par une courbe dans la
direction de l'ouest et enveloppant ainsi la capitale au midi, ce ca-
nal continue l'enceinte. On peut, comme Havelock, attaquer Luck-
now par le sud, en forçant l'unique pont jeté sur ce canal, près du
palais appelé le Gharbagh; mais alors on en est réduit, pour arriver
jusqu'aux points fortifiés intérieurs (le Kaiserbagh, la Résidence t
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152 BEVUE DES DEUX MONDES.
rimanbarra, le Begum's Kothie)^ à traverser la ville dans presque
toute son épaisseur. C'est là ce que ne veut pas sir Colin Campbell,
instruit justement par cette fatale expérience, et qui se souvient du
sang inutilement versé dans « la guerre de rues » que Havelock et
Neill ont affrontée. Plus prudent, plus ménager de la vie de ses sol-
dats, il entend renouveler l'attaque du 17 novembre 1857, qui,
somme toute, lui a si bien réussi. C'est la ligne orientale des dé-
fenses ennemies qu'il veut forcer, et qu'il veut forcer à son exû-é-
mité nord, c'est-à-dire au point même où le Vieux-Canal se réunit
à la Goumti. S'il y parvient, il prend à revers toute cette première
ligne, et, sans rien avoir à démêler avec la ville proprement dite,
se trouve en face d'une seconde ligne de fortifications, parallèle à
la première, mais beaucoup plus restreinte. Celle-ci part de la
Goumti, passe devant le Kaiserbagh, et, se rapprochant de la pre-
mière enceinte, vient envelopper le Begum-Kothie et l'Imanbarra.
La troisième et dernière ligne de défense s'appuie aux murailles
mêmes du Kaiserbagh; elle couvre la Résidence, et s'étend jus-
qu'aux deux ponts {Iron bridge et Stone bridge) qui permettent
seuls de passer la Goumti.
 défaut de plan qui parle aux yeux, et afin d'être mieux compris,
nous supposerons la Seine coulant de l'ouest à l'est. Nous lui ferons
contourner au nord les fortifications de Paris, d'Asnières^ si l'on
veut, jusqu'à Joinville-le-Pont. Le parc de la Dilkoosha devient le
bois de Vincennes, compris dans la courbe que forme le fleuve. Bel-
leville, Ménilmontant, la place de la Bastille, le Jardin des Plantes
et les boulevards du midi marqueraient alors assez bien la ligne de
retranchemens opposés à l'armée anglaise. Ce rapprochement n'est
pas si singulier qu'on pourrait le croire au premier coup d'œil. Luck-
now a plus d'une fois rappelé Paris au correspondant du Times y
qui, sur les terrasses de la Dilkoosha, songeait aux perspectives de
Saint -Cloud. Lucknow seulement jette plus de feux que Paris. Ses
coupoles dorées, ses dômes d'azur, ses minarets, ses palais, ses
toits plats et brillans, miroitent sous l'ardent soleil de l'Inde. De
hautes colonnes se détachent du sein des massifs de verdure et por-
tent haut dans l'espace des sphères dorées qui ressemblent à des
constellations. La rivière roule des flots d'acier liquide, d'où jail-
lissent des reflets diamantés. Un moment ébloui par cette vision
splendide, M. Russell cherche pourtant à se reconnaître, et, fami-
lier avec l'usage des lunettes d'approche, il a bientôt saisi les traits
distinctifs de ce vaste panorama.
Du haut de la Dilkoosha, édifice d'architecture italienne dans le
style du xvin* siècle, son œil embrasse toute la partie nord de Luck-
now. A sa droite, en dehors des retranchemens, est l'enclos de La
Martiniëre, ainsi nommé d'un brave Français, Claude Martin, enri-
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LA GUERRE DE l'iNDE. 153
chi dans les guerres de l'Inde, et dont le magnifique mausolée est
encore debout à côté du palais qu'il s'était donné (1). Au premier
coup d'œil jeté sur cette bizarre fabrique, on pousse un cri d'admi-
ration; le second provoque un éclat de rire. Rien de plus fantas-
tique, en effet, que cette architecture incohérente, où des maçons
dociles ont essayé de réaliser les rêves d'un millionnaire en délire.
Colonnes, arceaux, piliers s'amalgament et s'agencent sans ombre
de raison : ici un escalier qui ne mène à rien , là des fenêtres sans
emploi possible; en saillie, hors des murs, sans motif, sans symé-
trie, d'énormes têtes de lions grotesques. Une porte inutile sert de
prétexte à deux pilastres incongrus. Des statues partout : au bord
des perrons, au sommet des tourelles, à l'angle des terrasses, ran-
gées, pressées l'une contre l'autre, et de là se répandant, comme la
foule un jour de fête, dans le parc et jusque sur les murailles qui
le bornent.
Par-delà ce singulier monument, à droite, au bord de la Goumti,
commence le rempart élevé par les cipayes, et qui a dû coûter un
travail énorme. Il ressemble de loin à ces longs remblais sur les-
quels courent nos railways quand ils ont un vallon à traverser. On
remarque ici une redoute accotée à ce rempart (moins solide en
réalité qu'en apparence), plus loin une batterie, çà et là quelques
canons en barbette. Justement en face du camp anglais, un ouvrage
assez bien établi couvre un bâtiment à deux étages, le Bank's Bun-
galow. A gauche de cet édifice s'élèvent le palais de la begum
{Begum's Kothie); en arrière, le petit Imanbarra (temple musul-
man); plus en arrière encore, et dans le même axe, le Kaiserbagh,
groupe énorme de bâtimens aux coupoles étincelantes. Si le regard
s'en détache et se détourne vers la droite (ou vers le nord), il ren-
contre Ja Résidence aux murailles démantelées et les trois ou quatre
palais adjacens où Havelock s'était établi (Chuttur-Munzil, Motie-
Mahal, etc.); s'il franchit la rivière, il aperçoit à l'autre bord le
Badshahbagh, autre château de plaisance entouré d'un parc magni-
fique, puis de vastes plaines que traverse de l'ouest à l'est la route
qui mène à Fyzabad. C'est par-delà cette route, et dans la même
direction, qu'est le village de Chinhut, resté célèbre depuis l'échec
subi par sir Henry Lawrence.
Au premier plan de ce vaste tableau, et pour ainsi dire au pied
même de la Dilkoosha, M. Russell plongeait sur les tranchées en
zigzag creusées sur la droite de La Martinière, et reliant à cette
forteresse improvisée les fossés où se cachaient les tirailleurs ci-
payes, les rifle-pits, comme il les appelle.
(i) Ce palais, à Tépoque de rinsurrection, était une grande et riche institution, une
sorte d^université anglo-indienne. Voyez, sur Claude Martin et son r61e à Lucknow,
rétude de M. le major Fridolin sur les Grandes Villes de l'Inde, Bévue du 15 mars 1857.
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15à BETUE DES DEUX MONDES.
a Tandis que nous regardions, dit-il, un grand mouvement se manifeste^
tout à coup dans ces voies profondes. Des murs du parc on voit ruisseler
dans les tranchées comme un flot d'hommes vêtus de blanc. Une fusillade
irrégulière s'établit le long de ces boyaux anguleux; on dirait une traînée
de poudre qui s'enflamme. Cette mousqueterie est à l'adresse de la Dil-
koosha. Les balles passent dans l'air en frissonnant par-dessus nos tètes,
ou viennent de temps en temps s'aplatir contre le toit; mais la grande ma-
jorité des coups ne porte pas jusqu'à nous, on le voit de reste aux petite»
éruptions de poussière que les balles font jaillir du sol en avant du château.
Grâce à Dieu, l'ennemi ne possède encore que « la brune Bess (1). » Encore
quelques années, et pas un de nous ne fût impunément resté sur cette ter-
rasse, car nos bons amis des tranchées auraient été pourvus d'excellentes
armes de précision, Enfield ou tout autres, bien rayées et portant à mille
mètres. — Voyez donc, sergent... Faites tirer sur ces drôles, là-bas, autour
de cet arbre l — En efliet, d'une tranchée pratiquée en travers de la route
qui mène directement de la Dilkoosha vers le Bank's Bungalow, venaient
de sortir sept ou huit hommes, qui, s'abritant d'un gros arbre, s'amusaient à
tirer sur nous. — Allons, Mac-Alister, dit le sergent, il me semble que vous
pouvez calculer sur sept cents yards (2). — Laissez-moi essayer à six cent
cinquante. — Et la balle vibre dans l'air. Nos bons amis saluent et courent
se réfugier dans la tranchée. Un d'eux, au moment de sauter dans cet asile
sauveur, a levé ses deux bras en l'air. — M'est avis, dit Mac-Alister, bour-
rant une autre cartouche dans son fusil, m'est avis que cette fois je les ai
pinces, »
Peu à peu la fusillade gagnait du terrain, les Anglais se faisant
un point d'honneur de répondre au feu des tranchées. Leurs balles
coniques écrêtaient le bord de ces fosses sablonneuses; mais ni de
part ni d'autre on ne se faisait grand mal. Tout à coup cependant,
derrière un groupe d'arbres à la droite de La Martinière, un épais
nuage de fumée s'envola, et un boulet passa sur la tourelle où le
correspondant du Times s'était perché pour mieux voir. En même
temps, une autre pièce placée devant le Bank's Bungalow ouvrait
aussi son feu, et, par trois ricochets successifs, le projectile qu'elle
expédiait aux Anglais, arrivant jusqu'au seuil même de la Dilkoosha,
mit en déroute un groupe de curieux. Bref, il devint évident qu oa
était sous le feu de l'artillerie des rebelles. Aussi un officier vint-il
faire tau-e les tirailleurs qui garnissaient les fenêtres inférieures du
château ; leur feu ne servait à rien et attirait les boulets ennemis.
Sous ces boulets, et sans s'en inquiéter autrement, les chefs de
l'armée anglaise, plans et cartes en main, délibéraient sur leurs atta-
ques futures ou discutaient les rapports de leurs espions. Ceux-ci ra-
contaient que les assiégés étaient loin d'être d'accord entre eux. Le
(i) Brown-Bess (ÉUsabeth-la^nine), nom donné à rancienne carabine de munition^
dont le canon était bruni.
(S) Le yaird est à peu ide chose près le mètre français.
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LA GUERRE DE L*IMDE. 155
principal agent de la résistance était toujours la begum Huzrut
Mahul, mère du prétendu roi Brijeïs-Kuddr, femme énergique, pas-
sionnée, rompue aux intrigues du zenanahy mais gouvernée par un
imbécile favori, nommé Mummoo-Khan (1). A la tête de l'opposition,
■et prêchant plus haut que le gouvernement lui-même la résistance
aux Anglais, était le fameux moulvie de Fyzabad, — celui qu'on a
longtemps appelé le moulvie sans trop savoir de qui Ton parlait (2).
Le 5 mars au soir, après im excellent dîner fourni par la mess des
ingénieurs, — le vin de Bordeaux et le vin de Champagne y avaient
représenta la France très honorablement, — la causerie se prolon-
geait et les pipes allaient s'éteindre, quand un jeune oflScierid'ar-
tillerie, la mine assez piteuse, vint s'enquérir « de la route à suivre
pour aller au pont. » Il avait des canons à y conduire, et ne savait
<iuel chemin prendre. Cette simple question n'était rien moins qu'un
grand secret divulgué, un secret caché, même à M. Russell, par la
prudence du général en chef. Le pont en question ne pouvait être
qu'un pont en construction. Il ne s'agissait donc que de savoir où
on travaillait à l'établir, et là n'était pas le difficile. On n'avait qu'à
suivre les pièces envoyées pour couvrir et protéger le travail des
ingénieurs.
Les vastes prairies comprises dans le parc de Bibiapore descen-
dent par une pente adoucie jusqu'au bord de la Goumti. Là, tout à
fait à l'arrière du camp, un corps de sapeurs était à l'œuvre, aidé
par des centaines de troo/Ze^. Ils ajustaient, ils reliaient ensemble des
barriques jadis pleines de porter y et qui allaient, disposées en ra-
deau, former un pont mobile d'un bord à l'autre de la rivière, pro-
fondément encaissée en cet endroit et large de quarante yards,
dette opération, mystérieuse de sa nature, s'accomplissait à grand
bruit. Les charretiers criaient, les roues gémissaient, et pour peu
que l'ennemi eût mis en campagne des patrouilles vigilantes, ce
tapage risquait fort de leur donner l'éveil. Or il eût suffi d'une cen-
taine de fusiliers tapis dans les hautes herbes de la rive gauche pour
gêner, singulièrement les travaux entamés sur la rive droite. Pas un
^ipaye ne se montra. M. Russell put admirer tout à son aise l'adresse
des pontonniers formés à Ghatham et le talent de l'ingénieur Ni-
•cholson (le même, par parenthèse, qui, après la prise de Sébastopol,
fut chargé de faire sauter les fameux docks); puis il s'alla paisible-
ment coucher et revint le lendemain, tout à loisir, s'informer des
progrès qu'avait faits l'ouvrage. Un des deux radeaux destinés à
soutenir le pont flottait déjà d'un bord à l'autre, et un détache-
ment d'infanterie l'avait franchi pour protéger au besoin les ouvriers.
(i) Le même dont les dépêches de llnde reçues en avril 1860 annoncent le procès et
Texécution.
(2) Les moulvm sont des prêtres mahométaïu.
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156 BETUE DES DEUX MONDES.
Tandis que, télescope en main, il admirait la sérénité du paysage,
l'opulence paisible des champs de blé, la fraîcheur veloutée des
prairies, il entrevit tout à coup, parmi les arbres et au-dessus des
épis, quelques blancheurs mobiles. Son œil exercé ne pouvait s'y
tromper : c'était l'ennemi. Un corps de cavalerie effectivement ne
tarda point à se montrer hors des bois qui avaient d'abord masqué
ses approches. M. Russell discernait d'aÛleurs derrière les chevaux
quelques tètes de bœufs, ce qui annonçait de l'artillerie. Prédire les
boulets en pareil cas n'est point le fait d'un nécroman très subtil.
Les boulets arrivèrent au moment dit, pendant que la cavalerie dé-
ployée dans la plaine s'avançait en bon ordre avec toute sorte de
triomphantes allures :
« En tête, dit M. Russell, galopait un swell (1), — c'est le surnom que
lui donnèrent aussitôt nos soldats, — coiffé d'un turban vert, vêtu de
châles jaunes, monté sur un bel étalon blanc, et suivi d'une sorte d'état-
major. Ses sowars, habillés de blanc et marchant sur trois de front, le sui-
« valent la lance haute. On les reconnut aussitôt pour avoir appartenu à l'un
des régimens révoltés. — Coquins d'enfer l grommelait près de moi un offi-
cier de l'armée indigène, ils ont tué leur colonel, et les infâmes poltrons
ont échappé à la potence!... — Ils avançaient pourtant, déployaient leurs
escouades, paradaient avec une sorte d'affectation, et furent bientôt sur
notre droite à cinq ou six cents yards de l'endroit où nous nous tenions.
C'était pour nos plus jeunes soldats une bravade un peu trop insolente... Au
lieu d'attendre les sowars à trois ou quatre cents yards, le piquet de droite
se leva tout d'un coup et leur envoya sa volée, au petit bonheur. Jamais
changement à vue plus rapide que celui de ces vaillans paladins. Ils piaf-
faient, caracolaient, tranchaient du victorieux, brandissaient leurs sabres
l'instant d'avant; mais à peine la première balle vint-elle, égratignant le
sol , soulever une traînée de poussière aux pieds du cheval monté par le
capitaine, que celui-ci, laissant retomber son sabre et piquant des deux, se
déroba par une volte rapide â un danger sur lequel il ne comptait pas. Il fut
suivi de près par tout son essaim de cavaliers, et pas un d'entre eux ne pa-
rut songer à retenir sa monture avant d'être à un bon mille de nos tireurs, i»
Les canons en revanche se mirent de la partie, la batterie an-
glaise établie en-deçà de la Goumti s'empressa de leur répondre, et
le spirituel correspondant jugea qu'il était temps de déjeuner. Il
revint au camp, suivi et parfois précédé de quelques boulets lancés
à toute volée qui ne laissèrent pas de blesser et tuer quelques bœufs
et quelques chameaux.
Ce siège ne rappelait en rien les sièges ordinaires. Il n'y avait
ni tranchée ouverte , ni travaux de sape , ni sorties à repousser,
ni batteries à faire taire, ni murs à battre en brèche. Les cipayes
étaient mal pourvus d'artillerie. Mieux armés sous ce rapport, ils
(1) Élégant de bas otage, qui fait montre de beaux habits, de byonx, etc.
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LA GUERRE DE l'iNDE. 157
auraient rendu la Dilkoosha inhabitable. Un édifice pareil devant
Sébastopol eût été jeté par terre en moins de douze heures; c'est ce
que se disait M. Russell, réduit à philosopher, n'ayant rien à voir,
sur les droits incontestables de la begum, sa légitimité vainement
mise en doute par les Anglais, son habileté opiniâtre, les motifs sé-
rieux de sa haine contre la race ingrate qui avait détrôné, oublieuse
des immenses services qu'elle leur devait, les souverains hérédi-
taires du royaume d'Oude. Si de temps en temps il sortait de ces mé-
ditations profondes, c'était pour catéchiser les généraux et les har-
celer de ses innombrables questions. Sa curiosité satisfaite et ses
dépêches quotidiennes une fois livrées à la poste, il n'avait plus
d'autre ressource pour tuer le temps que la bonne chère ou la poche
à la ligne. Ce dernier plaisir, assez fade en lui-même, était relevé
par la chance attrayante de servir de cible aux budmashes errans
sur la rive gauche de la Goumti. On était fréquemment exposé à
périr ainsi, victime d'un affût perfide. Un mot tout exprès avait été
forgé pour ce genre de péril : c'était le verbe to pot. Poter quel-
qu'un voulait dire en 1858, devant Lucknow, le canarder à loisir
sans qu'il pût vous apercevoir. Être polted ou empoté^ c'était jouer
le rôle de ces poupées de tir qu'on s'amuse à mettre en pièces.
Mous laissons à de plus savans étymologistes que nous ne le sommes
le soin de chercher et le plaisir de trouver une origine rationnelle à
cette expression du langage militaire anglo-indien.
Pourtant, le 6 mars, une manœuvre importante avait éclairci les
plans ultérieurs du général en chef, qui prit alors la peine de les
expliquer, cartes en main, au correspondant du Times. Sur ce pont
de bateaux jeté à l'arrière du camp, une division tout entière allait
franchir la Goumti. S' élevant ensuite au nord jusqu'au viaduc de
Kokraul, ou en d'autres termes jusqu'à la route de Lucknow à Fy-
zabad, elle se porterait par un à-gauche rapide sur la face nord
de la ville assiégée. Côtoyant alors au plus près possible la rivière,
dont elle remonterait ainsi le cours , elle devait établir ses batteries
de manière à prendre en enfilade les ouvrages extérieurs construits
sur la ligne du Vieux-Canal; en avançant un peu plus à l'ouest, elle
pourrait même les prendre à revers. L'extrémité septentrionale de
la première ligne de défense, à la fois attaquée de front par sir Go-
Im Campbell et balayée de côté ou même en arrière par les canons
de la division détachée, ne pouvait tenir longtemps. Inutile d'ajou-
ter qu'une manœuvre pareille eût été parfaitement insensée en face
d'une garnison bien composée et bien commandée, et qu'en isolant
de lui un tiers de sa petite armée, sir Colin Campbell se fût exposé
à le voir écrasé sans pouvoir lui porter secours (1); mais son calcul
(i) C'est ce qui eût pu arri?er deyant Toulouse à Tune des divisions de Tannée an»
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158 BEYUE DES DEUX H0NDE8.
avait pour base Tignorance et la lâcheté des innombrables soldats
entassés dans Lucknow, et ce calcul devait se trouver juste.
Pendant que sir Colin entrait dans ces intéressans détails, la co-
lonne détachée que commandait sir James Outram défilait sur le
pont-radeau sans que l'ennemi fit mine de mettre obstacle à son
passage, qui dura plus de quatre heures; elle emmenait trente ca-
nons, deux bataillons de rijleSy deux régimens anglais, un régiment
de fusiliers du Bengale, un régiment d'infanterie du Pendjs^, un
régiment de dragons, un de lanciers, trois régimens de cavaliers du
Pendjab, sans parler de la multitude d'indigènes attachés à ces di-
vers corps. Ceux-ci défilaient encore la nuit venue, et alors que la
colonne elle-même avait disparu à l'horizon , derrière les bois qui
en forment la limite.
Braquant sa lunette sur la plaine qu'allait bientôt avoir à franchir
la division de sir James Outram, M. Russell voyait ce vaste espace
littéralement couvert de petits groupes armés, sortis de Lucknow
par les deux ponts, et qui se répandaient en désordre le long de la
route de Fyzabad, dans les champs, derrière les arbres, dans les
chaumières éparses, chacun s'embusquant à sa guise. Çà et là, dans
cette foule éparpillée, se traînait un canon tiré par des bœufs; çàet
là, dans son palanquin doré ou sur quelque éléphant, à l'ombre
d'un immense parasol, se prélassait quelque chef, quelque haut
fonctionnake, allant en guerre avec toute la pompe, toutes les aises
imaginables. Cavaliers et fantassins pêle-mêle marchaient ainsi au-
devant des Feringhees. Alléchés par les promesses d'un pareil
spectacle, les officiers de l'état-major se pressaient sur les terrasses
de la Dilkoosha; leurs yeux sondaient la profondeur des bois et
guettaient le moment où la tête de la colonne anglaise se montrerait
enfin aux rebelles.
« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?... La ville cesse de vomir
ses essaims de soldats, la poussière s'épaissit dans la plaine et semble se
rapprocher de nous. A travers le tapage que font nos canons en batterie
presque sous nos pieds, il me semble que j'entends comme un bruit loin-
tain d'artillerie... Tenez, tenez!... les bois fourmillent de blancs soldats,
qui cette fois rebroussent chemin vers Lucknow... Voyez plutôt ce torrent de
cavalerie qui se précipite vers le pont du Kokraul î.. Que de poussière I quelle
course effrénée! Outram est donc sur leurs talons?... L'instant d'après, dans
un désordre impardonnable, apparaît un escadron de nos hays, reconnais-
sablés seulement à leurs vestes rouges, et courant le sabre haut sur les fu-
gitifs, qui çà et là se retournent pour faire feu. La masse se jette dans ces
terrains bouleversés, coupés de fossés, qui s'étendent entre le Kokraul et la
glaise, que la Garonne, grossie tout à coap, isola pendant deux jours de lord WelUng-
ton. Le maréchal Soult a été vivement bl&mé par les historiens miUtaires de n'avoir pas
mis cette occasion à profit.
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LA GUERBE DE l'iNDE. 159
rivière, terrains impraticables pour la cavalerie qui les poursuit. Une minute
plus tard débouche une batterie d'artilleurs à cheval affamés de carnage. On
détache les pièces, on les place. De ces points noirs jaillit un éclair, et dans
le rayon que la mitraille a parcouru on voit la poussière monter plus épaisse...
C'est en vain cependant que nos boulets cherchent la masse compacte des
ftiyards; ils sont déjà trop loin pour être vus, pour être atteints, tant le bruit
de nos canons et la charge impétueuse de nos cavaliers ont accéléré leur
retraite I Outram est mattre du terrain et va poser son camp à Tissue même
des bois qu'on prétendait lui disputer. »
Le lendemain (7 mars), les cipayes, qui, pendant la nuit, avaient
incendié les hautes herbes des ravins, afm de mieux juger la po-
sition de ce nouveau camp, firent mine d'attaquer ses piquets et
postes avancés: vain et ridicule effort après l'éclatant échec de la
veille I Outram était désormais inébranlaJ)le. Aussi lui fit-on passer
immédiatement vingt-deux canons de 16, avec leurs attelages d'é-
léphans et tout le matériel que comportait l'active coopération qu'on
espérait de cette grosse artillerie. Les assiégés cependant, convain-
cus que le dimanche, à certaine heure, l'armée chrétienne devait
être absorbée en ses dévotions, voulurent essayer une surprise;
mais, bien qu'ils s'y reprissent à deux fois, ils purent s'apercevoir
que l'office divin laissait beaucoup de bras disponibles, et que les
soins du culte ne sont pas incompatibles avec la plus stricte obser-
vance des précautions militaires. Leur double tentative échoua mi-
sérablement. Trente-six heures se passèrent alors en préparatifs
pour la journée décisive qui allait suivre. On brûlait force poudre
de part et d'autre sans grands résultats, et de son observatoire élevé
le correspondant du Times admirait le sang-froid de certains habi-
tans de Lucknow qui, se livrant au passe-temps chéri des Hindous,
lançaient leurs cerfs-volans dans l'azur par-delà les minarets dorés
du Kaiserbagh. « Ces braves gens (se disait-il, moralisant toujours
à sa manière), si nous tombions dans leurs mains, nous dépèce-
raient, nous éventreraient avec la même sérénité qu'ils mettent à
ces jeux puérils. C'est leur nature, c'est celle de tous les Orientaux,
participant à la fois du singe et du tigre. Et nous autres d'ailleurs,
n'avons-nous pas traité les Juifs autrefois comme les Hindous et les
mahométans traitent aujourd'hui les chrétiens? Nos croisés de Pales-
tine, ou du moins leurs farouches soldats, ne faisaient guère quar-
tier, que je sache, à l'infidèle que leur livrait une victoire; mais que
dis-je? nous-mêmes, nous accordons rarement la vie à nos ennemis.
Et nos auxiliaires, ces farouches Pendjabees, renchériraient, s'ils l'o-
saient, sur les cruautés que nous reprochons aux Poorbeahs... »
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169 BEVUE DES DEUX MONDES.
VI.
tes préparatifs de l'attaque étaient achevés. Un fil télégraphique,
installé par le lieutenant Stewart, mettait en communication in-
stantanée les deux fractions de l'armée assiégeante, et le concert
parfait de leurs opérations se trouvait ainsi assuré. Sir Colin Camp*
bell et sir James Outram devaient ce jour-là (9 mars) pousser en
même temps l'ennemi. La colonne jetée au-delà de la Goumti s'é-
branla de bonne heure, et, marchant derrière son artillerie, s'avança
vers Lucknow, dans la plaine labourée par ses boulets. Les canons
ennemis ripostaient faiblement, et, successivement ramenés de po-
sition en position, se rabattaient dans la direction des deux ponts.
Du reste, un immense rideau de poussière enveloppait les combat-
tans, et du haut de la Dilkoosha on ne distinguait les progrès de sir
James Outram qu'au bruit de la mousqueterie et de la canonnade,
apporté par l'écho dans une direction toujours plus voisine de la
place. De temps en temps, un message arrivait, annonçant que la
marche en avant continuait de ce côté sans rencontrer de trop sé-
rieux obstacles. L'ennemi, chassé par le canon de toutes ses embus-
cades, se rejetait du côté du Badshahbagh, ce palais qui fait presque
face à la Résidence, sur l'autre bord de la Goumti ; il paraissait ce-
pendant vouloir défendre auparavant un autre palais baigné par la
rivière, le Ghuckerwallah-Kothie.
En même temps que ces nouvelles arrivaient au camp de la Dil-
koosha, l'ordre y circulait, donné sans trop de bruit, de faire dîner
les soldats à midi précis. On sait, en campagne, ce que présage une
mesure de ce genre. Les officiers, entrevoyant du nouveau, ques-
tionnaient à l'envi l'impassible correspondant du Times, qu'on savait
au courant de plu&d'un mystère. Il était en effet prévenu qu'à deux
heures on attaquerait La Martinière. Ceci lui gâtait le spectacle, et
il se prenait à regretter la précision des ordres, les combinaisons
trop méthodiques de la stratégie civilisée. Dans l'attaque prémé-
ditée, rien d'imprévu, rien de livré au hasard. En termes aussi
clairs, aussi froids qu'une démonstration géométrique, le général
Mansfield assignait à chacun son poste, son rôle, et chacun devait
à ces indications de l'état-major une obéissance mécanique. Moyen-
nant cette stricte observance des ordres reçus, la position de l'en-
nemi, en un temps donné, devait être occupée par a plus b; procédé
merveilleux d'exactitude, de netteté, qui aboutit à épargner beau-
coup d'hommes, mais laisse peu de place à la curiosité, à rémotion
du spectateur.
A droite et à gauche de la Dilkoosha, deux batteries, dont l'une
était commandée par William Peel, redoublaient leur feu contre La
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LA «U£RB£ DE l'iNDE. 161
Martinière ; elles y envoyaient une pluie d'obus, de boulets et de
fusées. Les parapets s'ébréchaient, les murs croulaient, les statues
de plâtre volaient en éclats : Pandy (1) , malgré tout , tenait bon.
Turbans blancs et faces noires fourmillaient encore dans ce palais
en démolition. A couvert, et de loin, Pandy supporte le feu avec
assez de constance. Cependant deux heures sonnent : à la minute
même, au milieu des éclats de la canonnade, on entend de cour en
cour passer le signal : en avant 1 Massées derrière le château, qui
les abritait jusque-là, les colonnes d'attaque se mettent en marche.
Elles ont l'ordre de ne pas tirer; c'est à la baïonnette que la position
doit être enlevée. A peine les premiers pelotons de highlanders se
sont-ils montrés, l'artillerie se tait tout à coup. C'en est assez pour
que l'ennemi comprenne de quoi il s'agit. Du haut des terrasses, on
voit les cipayes fuir de tous côtés dans les zigzags des tranchées et
déserter à l'en vi leurs fossés de tir; on les voit se presser à toutes les
issues et se précipiter de toutes parts vers La Martinière. Un bien
petit nombre songe à faire feu pendant cette brusque retraite. Les
highlanders se déploient; les Sikhs se jettent pêle-mêle sur les flancs
de la ligne formée par les highlanders. Tous prennent bientôt la
course, c'est à qui rejoindra plus tôt l'ennemi. Cet élan rapide les
met promptement à l'abri du feu de flanc que leur envoie, dès qu'ils
sont à découvert, toute l'artillerie placée en écharpe sur la ligne du
Vieux-Canal. Les boulets à leur adresse arrivent en plein sur les porte-
brancards Xdooly-bearers) qui marchent à l'arrière pour recueillir
les blessés. Ces pauvres coolies tombent çà et là, victimes obscures
auxquelles personne n'accorde même un regard. En revanche, sir
Colin se fâche sérieusement contre « un imbécile » qui mène son
régiment sous le feu en bon ordre et massé comme à la parade...
« Allez!... courez lui dire d'éparpiller ses hommes... Peut-on com-
mettre de pareilles bévues?... » Quand il s'agit d'économiser le sang
anglo-saxon, le général en chef est intraitable. Il peut d'ailleurs se
rassurer. Arrivés aux tranchées que les cipayes viennent d'évacuer,
les highlanders et les Sikhs s'y jettent à l'envi et gagnent ainsi, à
l'abri des boulets, les murs de La Martinière. On voit bientôt les
cipayes s'élancer sur les degrés du palais et fuir par les longs cor-
ridors. Quelques minutes plus tard, le général en chef interpelle
le correspondant du Times : « Tenez, monsieur Russell, je vous fais
mon aide-de-camp provisoire... Prenez cette lunette,... vos yeux
valent mieux que les miens... Sous ces arbres, sur la droite de La
Martinière, quels sont ces hommes que je distingue à peine?... »
C'étaient les highlanders et les Sikhs, déjà installés dans l'enceinte
(1) Surnom générique donné aux cipayes.
TOMB xxvu. il
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162 BEVUE DES DEUX MONDES.
ennemie, où ils faisaient des progrès rapides au milieu d'une fusillade
enragée. « Eh bien 1 reprit tranquillement sir Colin, c'est le moment
d'aller à La Martinière. » Les chevaux amenés, l'état-major partit
pour aller prendre possession de la nouvelle conquête. Quelques bou-
lets passèrent, en déchirant l'air, bien près de ces hardis cavaliers;
mais pas un d'entre eux ne fut atteint, et bientôt ils s'accoudaient
aux balcons du palais de Claude Martin, ayant alors sous les yeux,
dans toute sa splendeur, le panorama de Lucknow, dont, sur les
terrasses de la Dilkoosha, l'œil n'embrasse qu'une partie. On voyait
de là sans obstacle les mouvemens de la division Outram, s' avan-
çant en bon ordre vers le Chuckerwallah-Kothie et le Badshahbagh,
tandis qu'une partie de ses canons, déjà mise en batterie sur la marge
sablonneuse de la Goumti, commençait à prendre en flanc la pre-
mière ligne de défense. Le plan de sir Colin se réalisait de point en
point.
Cette première ligne du reste était déjà presque abandonnée, Lea
artilleurs cipayes n'avaient pas même attendu la complète occupa-
tion de La Martinière pour se rabattre en arrière sur le palais de la
begum {Begum's Kothîé), Tlmanbarra et la ligne bastionnée qui par-
tait de la rivière presque parallèlement au Badshahbagh. Pour re-
nouveler la manœuvre qui venait de lui réussir si bien, le général
Outram' avait à s'emparer de tous les points encore défendus sur la
rive gauche de la Goumti. Il continua donc avec vigueur son mou-
vement en avant, tandis que, satisfait d'avoir vu tomber la ligne du
Vieux-Canal, sir Colin permettait simplement aux montagnards et
aux Sikhs de s'établir dans les faubourgs situés entre cette ligne et
la cité proprement dite.
Le Chuckerwallah-Kothie est ou plutôt était un grand édifice peint
en jaune, situé sur le champ de courses, tout au bord de la rivière.
Quelques vingtaines de cipayes s'y étaient enfermés, avec la ferme
résolution de s'y défendre et la certitude, une fois cernés, de n'en
pas sortir vivans. L'héroïsme de leur sacrifice aurait dû toucher les
soldats d' Outram comme il a touché M. Russell :
« On les a traités d'insensés, de fanatiques, nous dit-il; ce qu'ils firent
était tout simplement digne d'être chanté par un Tyrtée de leur race. Ils
combattirent jusqu'au bout, tuant ou blessant tout ce qui venait à eux. Leurs
balles ayant frappé à mort un des officiers anglais qui commandaient les
Sikhs, et gravement blessé deux ou trois autres, on retira les troupes d'as-
saut, et on ouvrit sur cette habitation une canonnade terrible. Quand les
murs furent percés, abattus en vingt endroits par les boulets et les obus,
quand on devait croire que pas un homme de la petite garnison n'était de-
bout, un détachement de Sikhs se précipita dans ces ruipes. Quelques ci-
payes y respiraient encore. On les acheva: c'était clémence; mais par une rai-
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LA GUERBE DE L*INDE« 1^
son ou par une autre, qu'on n'a jamais bien éclaircie, uÀ de ces malheureux fut
tiré par les jambes hors de ces décombres; on le traîna sur le sable jusqu'à
un endroit commode pour l'opération qui se préparait, et là, quelques-uns
de ses bourreaux le tenant, d'autres lui lardaient" la figure et tout le corps à
coups de baïonnette, pendant que d'autres encore rassemblaient à grand'-
peine quelques fragmens de charpente dont ils formèrent une espèce de pe-
tit bûcher. Quand tout fut prêt, cet homme fut brûlé vif!...
« Plus d'un Anglais assistait à cette scène atroce, plus d'un officier en fut
témoin ; pas un n'intervint. Un incident imprévu vint encore aggraver cette
cruauté vraiment infernale. Ce fut la tentative que fit le malheureux, à moitié
brûlé, pour se soustraire à la torture qu'on lui infligeait ainsi. Par un sou-
dain effort, il bondit hors du brasier, et traînant après lui des lambeaux de
chair f umans, il put encore fuir à quelques pas de là; mais on le saisit de
nouveau, de nouveau il fut couché sur son lit de flammes, où on le maintînt
à la pointe des baïonnettes jusqu'^ ce que la mort fût venue l'y clouer. — Je
n'oublierai jamais, me disait l'ami qui me racontait cette horrible scène, je
n'oublierai jamais les hurlemens de cet homme, et la hideuse image de son
supplice m'accompagnera jusqu'à ma dernière heure. — Et vous n'avez pas
essayé d'intervenir? — Je n'ai pas osé. Les Sikhs étaient enragés. Ils ven-
geaient la mort d' Andersen, et nos hommes, au lieu de les retenir, les en-
courageaient. Impossible de rien faire. »
Après la prise du Chuckerwallah-Kothie, le Badshahbagh ne fit
pas très longue résistance. Dès le 9 au soir, maître de cette position
importante, le général Outram put y établir trois batteries dont les
feux convergens tombaient sur le Kaiserbagh, position centrale et
dernier refuge de l'ennemi. Dans la soirée de ce jour, M. Russell alla
rendre visite à William Peel, blessé grièvement, et qui , nonobstant
des pronostics d'abord favorables , devait peu après mourir de sa
blessure, aggravée par un accès de petite vérole. En le quittant, il
s'assit à la même table que le major Hodson, officier encore plein
de vie, d'ardeur, d'espérances guerrières; Hodson, quarante-huit
heures plus tard, allait être mortellement frappé (1). Que de braves,
que d'éminens soldats cette guerre d'esclaves aura coûtés à l'An-
gleterre ! Ils ne figurent pas au bilan de ses pertes tel que le don-
nent les statisticiens de la trésorerie.
La journée du 10 mars fut consacrée tout entière à s'établir dans
les positions enlevées le 9, et à bombarder impitoyablement les points
fortifiés où l'ennemi tenait encore. Sir Colin prodiguait les boulets
pour économiser les hommes. Ses troupes, bien abritées dans les
maisons et jardins clos compris entre le Vieux-Canal et le Begum'i
Kothiey perçaient l'une après l'autre les murailles qui les séparaient
de ce palais, transformé en forteresse. Les Anglais se dérobaient, en
se frayant ainsi une espèce de chemin couvert, aux dangers d'un
combat de rues qu'auraient rendu formidable les préparatifs de
(!) Voyez, sur ce brillant militdre, la Revue du 1*' mai 1859.
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16A REVUE DES DEUX MONDES.
Tennemî : des barricades dans toutes les rues, la plupart armées de
canons, partout des fenêtres crénelées, partout des meurtrières pra-
tiquées dans les murs, et derrière tous ces abris près de soixante
mille cipayes, appuyés par environ soixante -dix mille nujeebs ou
soldats volontaires, simples paysans armés il est vrai, mais qui se
battaient plus énergiquement et avec plus d'enthousiasme que les
anciens soldats de la compagnie.
Le lendemain, rien ne faisait prévoir de graves événemens. L'af-
faire importante de la journée était un durbar (assemblée solennelle)
préparé en l'honneur de Jung-Bahadour, qui arrivait enfin, ouvrier
de la dernière heure. Les troupes du maharajah, établies sur la
gauche de l'armée anglaise, menaçaient l'angle sud-ouest de Luck-
now, le pont du Charbagh et cette partie de la ville qui s'étend au-
dessous du Bank' s Bungalow. Son altesse en personne s'était annon-
cée et avait fait demander, par l'entremise du colonel Mac-Gregor,
un « salut royal. » Obligé de Taccorder, sir Colin se plaignait de
l'extrême condescendance qu'on témoignait ainsi au souverain du
Népaul. « Un officier d'artillerie, disait-il, proposer une telle déro-
gation à tous les usages!... Ne pouvait-il dire à ce Jung-Bahadour
que pendant les sièges les salves de cérémonie sont interdites?... »
La réception devait avoir lieu à quatre heures. Tous les officiers
disponibles, en grande tenue, entouraient le général en chef, lui-
même en grand uniforme. D'épais tapis couvraient le sol de la tente
devant laquelle Y Union-Jack flottait déployé. Deux escadrons et
deux canons étaient allés chercher l'altesse népaulaise, qui se fai-
sait attendre. Vers quatre heures et demie, le bruit des canons qui
grondaient sans relâche depuis le matin cessa tout à coup. L'écho
n'apportait plus sous la tente que le crépitement sec de la mousque-
terie. A ces -signes certains, on pouvait reconnaître l'assaut du Be-
gum's Kothie. Décidément Jung-Bahadour prenait mal son temps,
et les braves militaires condamnés à l'attendre rongeaient leur frein
avec une impatience toujours croissante. Sir Colin lui-même avait
l'air d'un chasseur qui prête l'oreille aux aboiemens significatifs de
la meute lointaine.
« Justement alors, dit M. Russell, une certaine agitation dans la foule des
camp-followers^ et les « girde à vous (1)! » lancés aux soldats qui formaient la
haie nous avertirent que le maharajah se décidait enfin à paraître. Bien lui
en prit. Un quart d'heure plus tard, il risquait fort de trouver la tente vide.
Son altesse arrivait, se prélassant, à pas comptés et majestueux, accompagnée
de ses frères et du capitaine Metcalfe, chargé du rôle d'introducteur et
d'interprète. Un état-major ghoorka suivait à distance. Nos yeux étaient
fixés sur le prince, mais au fond nous étions tout oreilles et ne pensions
qu'à l'assaut.
(1) Stand to your curms!,..
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LA GUERRE DE l'iNDE. 163
« Sir Colin vint jusque sur le seuil de la tente à la rencontre du maha-
rajah, lui prit la main et le fit entrer. Alors commença une série de révé-
rences et de salaams^ réitérés sans fin ni trêve, à mesure que le prince pré-
sentait au général en chef d'abord les altesses ses frères, puis, un à ua,
tous ses grands officiers. Il s'écoula quelque temps avant que le général eût
pu s'établir sur son fauteuil, placé au fond de la tente. Le prince ghoorka
était à sa droite, et avec lui tous les hôtes qu'il nous avait amenés. Les An-
glais occupaient la gauche. Le durbar était ouvert; il consistait en quelques
discours fleuris que traduisait avec un sérieux parfait le capitaine Metcalfe,
tandis que les Népaulais et les Anglais ne cessaient de s'examiner. Les pre-
miers étaient en général d'assez gros hommes, à face de Kalmouk, hauts
d'épaules, les jambes fortement arquées, richement vêtus d'une sorte d'uni-
forme d'ordre composite, mi -parti oriental et européen. Jung lui-même
resplendissait comme une queue de paon étalée en plein soleil, et ses frères
ne brillaient guère moins, il faut en convenir ; mais ce qui jetait plus de
feux que toutes les joailleries du maharajah, c'était son œil, dont la pru-
nelle phosphorescente émettait je ne sais quels froids rayons, insupportables
à contempler. Dans ce regard de tigre, que de cruauté, que de subtilité,
que de rusel Et comme il sondait, avide et brillant, toutes les profondeurs
de la tente ! « Voilà bien, murmurait un de mes plus proches voisins, le
drôle le mieux conditionné qu'on ait jamais acquitté ou pendu. »
« Le durbar durait encore lorsqu'arrive un des aides-de-camp chargés par
le général Mansfield d'annoncer à sir Colin que le Begum's Kothie est à nous.
Nous avons peu de pertes à regretter. L'ennemi a laissé plus de cinq cents
morts. Le hourrah qui s'arrête sur nos lèvres, chacun l'a poussé au fond
du cœur. Jung essaie de paraître charmé de cette nouvelle, que sir Colin lui
communique avec une certaine vivacité. Malgré tout, la conférence officielle
avait duré trop longtemps, et quand les cornemuses écossaises se mirent de
la partie, un vrai désespoir gagna l'assistance ; mais pas un de nous n'osait
l)ouger. Enfin le général en chef et le maharajah se levèrent, et alors com-
mença la présentation des officiers anglais à son altesse. Arrivant à moi :
« Désirez-vous, me dit sir Colin, être présenté au prince? — Excellence, je
n'en ai pas la moindre envie » J'échappai par cette simple réponse à la né-
cessité de presser une main qui a commis plus d'un meurtre. Son altesse
et ses frères se hissèrent ensuite sur l'éléphant de cérémonie que le général
avait mis à leur disposition, et dont j'admirais pour la première fois le how-
dah d'argent, le masque et la trompe, peints des plus vives couleurs, les
formes massives qu'un harnachement somptueux semblait avoir incrustées
d'or. Ce fut ainsi que, suivi de son cortège à cheval, Timur-Leng prit congé
de nous! »
Le Begum's Kothie était pris, le petit Imanbarra fort menacé, le
Kaiserbagh en échec et bombardé sur deux de ses faces. C'était assez
pour une journée. Le général en chef s'attendait à une résistance
encore énergique; mais, le Kaiserbagh dût-il tenir bon, la résistance
qu'il pouvait offrir n'était plus qu'une question de temps. « Or,
quelque temps qu'il nous prenne, j'aime encore mieux cela que de
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166 BEVUE DES DEUX MONDES.
, voir mes soldats dans les rues, exposés au feu deâ maisons. » Ainsi
parlait sir Colin Campbell dans sa prudence tout écossaise.
Pendant que, le 12 et le 13 mars, fidèle à son système, il faisait
canonner la seconde ligne de défense et occuper un à un tous les
postes d*où Ton délogeait les cipayes, M. Russell, avide d'informa-
tions, courait à cheval dans toutes les directions, visitant le Secun-
derbagh, le Shah-Nujeef, le Kuddom-Russoul, édifices épars le long
de la Goumti (rive droite), et qui, lors de la première expédition de
sir Colin (novembre 1857), avaient coûté de rudes combats. Cette
fois l'ennemi les abandonnait sans coup férir. Un pont de bateaux
jeté sur la rivière, non loin du Secunderbagh, lui permit d'aller
rendre visite au général Outram. Le « Bayard de l'Inde, » — ainsi
l'avait surnommé sir Charles Napier, — fit un excellent accueil au
correspondant du Times, et, après l'avoir gardé toute une nuit sous
sa tente, l'emmena, par mesure de bienvenue, dans une reconnais-
sance périlleuse qu'il allait faire du côté des deux ponts. A un mo-
ment donné, cette double issue pouvait être, pour les opérations à
venir, d'une importance majeure. En attendant, les ponts, bien bar-
ricadés, étaient aux mains des rebelles, qui occupaient aussi en
grand nombre les maisons les plus voisines. Dès que le général et
ses compagnons se montrèrent dans une des rues que dominait le
feu des cipayes, ils furent exposés à une véritable grêle de balles
que le « Bédouin de la presse, » déjà fait au péril, affronta brave-
ment, mais dont on s'aperçoit qu'il garda quelque rancune au
Bayard de l'Inde. « Supposons, lui disait-il assez raisonnablement
pendant que la mousqueterie sifflait autour d'eux, que vous succom-
biez ici, on dira, — et on dira vrai, — que votre mort est celle d'un
soldat tombé en faisant son devoir et couvert de lauriers glorieux;
mais si le crâne de votre serviteur n'était pas de force à résister aux
instances d'une de ces balles qui viendrait frapper à sa porte en lui
demandant l'hospitalité, que dirait-on, je vous le demande? Qu'il
est mort en véritable imbécile, pour s'être fourré où il n'avait que
faire, et qu'il s'en va couvert, non de lauriers, mais de ridicule. »
La différence effectivement méritait d'être prise en considération.
VIL
Ce jeu fatal qu'on appelle la guerre a des chances tout à fait im-
prévues. Le programme du siège que nous racontons portait, à la
date du 14, l'occupation du temple musulman (l'Imanbarra), vers
lequel, depuis quarante-huit heures, les assiégeans se frayaient pé-
niblement un chemin parallèle à la rue prmcipale de Lucknow, — la
Huzrutgimg , — où Havelock avait fait jadis déchner sa colonne
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LA GUEBRE DE L'iNDE. 167
d* attaque 9 imprudemment engagée. L'assaut était annoncé pour le
milieu du jour, on venait de déjeuner, et les oflSciers de l'état-ma-
jor que la rédaction des ordres ne retenait pas à leur bureau fu-
maient tranquillement leurs cigares, quand une ordonnance parut
qui arrivait au galop, tenant à la main un papier plié en quatre. Un
aide-de-camp passait quelques secondes plus tard. Le correspondant
du Times, toujours aux aguets, crut devoir l'interpeller. « Eh bienl
Norman?... l'Imanbarra est à nous?... — L'Imanbarra, mon cher?,,.
Plaisantez-vous?... Nous sommes dans le Kaiserbagh I... »
Rien de plus imprévu, et pourtant rien de plus vrai. Deux officiers
du génie (le lieutenant^colonel Hamess et M. Napier) venaient d'an-
noncer que les défenses extérieures du palais impérial étaient tour-
nées, et la vive fusillade qu'on entendait dans cette direction prou-
vait que les assiégeans avaient pénétré dans la place. A travers les
jardins encombrés de soldats, parmi les doolies qui revenaient du
combat et rapportaient les blessés, gravissant des brèches, se glis-
sant d'issue en issue, M. Russell, à qui l'excitation du moment fsd-
sait oublier ses principes de prudence , parvint bientôt jusque dans
l'Imanbarra, où sir Colin arrivait en même temps que lui, au milieu
des immenses clameurs poussées par les troupes victorieuses. Le
temple était jonché de débris. La joie farouche des soldats se don-
nait carrière, et pêle-mêle saccageait tout. Le pillage et les dévas-
tations de Kertch revinrent à la mémoire de l'ancien « Griméen, »
qui passa, haussant les épaules, et courut s'installer sur les terrasses
de l'Imanbarra. Un certain nombre de pandieSy postés sur les toits
des environs, y envoyaient bien encore de temps en temps quelques
balles perdues; mais « ils étaient trop agités pour bien viser, » et
notre observateur put examiner en détail le curieux tableau qu'il
avait sous les yeux : devant lui, les dômes bombés, les clochers-cou-
poles, les toits pointus du Kaiserbagh, où on se battait encore, où a la
poudre parlait » à mots pressés; derrière la Goumti, sur la droite,
les batteries d'Outram, tirant sans relâche, non pas sur le Kaiser-
bagh lui-même, mais sur l'espace compris entre le palais et les
deux ponts, espace où s'entassaient les cipayes en retraite; dans les
cours de l'Imanbarra, aux pieds du spectateur, tout le désarroi
d'une évacuation soudaine : vêtemens, armes de tout genre, tul-
warsy mousquets à mèche, boucliers, etc., sur lesquels couraient
de tous côtés les highlanders et les Sikhs, fouillant partout, pillant
partout, et de temps à autre ramenant du fond de quelque retraite
obscure, avec d'horribles cris de joie, quelque malheureux cipaye,
bientôt immolé.
M. Russell ne resta pas longtemps au milieu de ce tumulte sans
intérêt, et descendit dans la Huzrutgung, maintenant encombrée de
troupes anglaises, qui, haletantes de chaleur, bouillonnant d*impa-
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168 REVUE DES DEUX MONDES.
lience» attendaient l'ordre de marcher en avant. « Savez-vous pour-
quoi on nous fait languir ainsi? » lui demanda le lieutenant Ingram,
dont l'impatience semblait au comble. Peu d'instans après, arrivât
l'ordre attendu, et presque au seuil de ce palais fatal où s'élançait
le jeune oflScier, animé d'une ardeur fiévreuse, il allait tomber, frappé
à mort.
Le correspondant du Timesy dans cette bagarre périlleuse, mar-
chait escorté de son fidèle compagnon « Pat Stewart. » Ce fut avec
lui qu'évitant une barricade incendiée, où deux canons peut-être
chargés montraient leurs gueules noires au milieu des flammes, il
parvint, le long d'un mur crénelé, à une grande porte murée, dans
laquelle un détachement de sapeurs venait justement de faire brè-
che. Le porche était encore encombré de briques et de gravois, mais
en somme le passage était praticable. Une fois franchi , on se trou-
vait dans une des cours du Kaiserbagh. Au fond de cette cour, sous
une porte intérieure percée dans le même axe, les sapeurs, lancés à
toute course, disparurent comme l'éclair. « Attention 1 disait un of-
ficier qui venait de rejoindre nos deux promeneurs... Tous ces ap-
partemens qui entourent la cour sont encore pleins de cipayes... Je
les vois,... je les entends... » 11 n'y avait pourtant pas à reculer.
Les trois curieux s'élancèrent sur la trace des sapeurs. Vingt balles
se croisèrent sur leurs têtes, vingt autres rasèrent le sol à leurs
pieds; mais « hors d'haleine et mourant de rire, » ils traversèrent
sains et saufs l'espace ouvert. La seconde porte donnait accès dans
une autre cour garnie de statues, plantée d'orangers et d'arbustes
en fleurs, bordée de palais italiens, — petit paradis où l'enfer dé-
ehainé prenait ses ébats. Un peloton de soldats en uniformes rouges,
à peu près formé en bon ordre, envoyait ses volées à un ennemi
invisible. Tout le reste était tumulte et chaos.
« Tableau plus étrange et plus navrant ne se volt guère, — continue
M. Russell, — mais il avait quelque chose d'enivrant. Figurez-vous des cours
aussi vastes que Temple-Gardens; tout autour d'élégans pavillons revêtus de
stuc et d'or, dont les fausses fenêtres sont çà et là décorées de peintures à
fresques , tandis que de vertes jalousies et des tendelets à l'Italienne pro-
tègent le double rang des croisées où l'air et le soleil peuvent pénétrer. Des
statues, des candélabres, des fontaines, des massifs d'orangers, des aque-
ducs, des kiosques recouverts en métal bruni occupent ces riches squares. Là,
de tous côtés, dans toutes les directions, 'courent au hasard, avec de grands
cris, soldats d'Europe, soldats indigènes, tirant aux fenêtres, d'où partent
de temps en temps quelques mousquetades , quelques balles Isolées. Devant
chaque porte se presse un groupe ardent et avide qui cherche à l'enfoncer,
tantôt à coups de crosse, tantôt en faisant sauter la serrure d'un coup de fusil.
Quelques-uns de ces palais à colonnades, résidences des grands officiers de
la couronne, ont déjà livré passage aux assiégeans, qu'on volt courir le long
des corridors; on s'y fusille encore de chambre en chambre. Des cris sau-
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LA GUERRE DE l'iNDE. 160
vages, le bruit des glaces qu'on brise, parfois un jet de fumée à travers les
treillis des jalousies, disent assez ce qui s'y passe. Parmi les orangers, dans
les allées qu'ils abritent, gisent des cipayes morts ou mourans, et les blan-
ches statues sont parfois teintes d'un rouge suspect. Un de nos soldats,
adossé contre une Vénus de marbre, au sourire impassible, aspire pénible-
ment l'air qui manque à ses poumons, et chaque aspiration lui coûte un flot
de sang. Une balle lui a traversé le cou. Des officiers vont de çà, de là, cou-
rant après leurs soldats : promesses, menaces, rien n'y fait. La discipline
n'existe plus. Par les portes enfoncées débouchent les pillards, chargés de
butin, enivrés par la colère, altérés d'or. Châles, riches tapis, brocarts d'or
et d'argent, écrins de pierreries, armes incrustées, vêtemens splendides,
ils plient sous le faix. Quelques-uns, chargés de porcelaines ou de glaces
magnifiques, les brisent de dépit sur la dalle, et retournent chercher un
butin de meilleur aloi. D'autres s'occupent à détacher, des poignées d'épées,
des canons de pistolets, des pommeaux de selles, des tuyaux de pipes, les
pierreries qui les ornaient. Ceux- ci se traînent sous d'épais et lourds tissus,
où, dans une trame de métal précieux, s'incrustent des arabesques de perles.
Ceux-là, prenant tout ce qui se trouve sous leurs mains, arrivent chargés
de vases en bronze ou en jade, de tableaux, de monstrueuses terres-cuites.
« Sous les voûtes qu'on traverse pour passer d'une cour à l'autre, —
toutes offrant à peu près le même spectacle, — une épouvantable odeur de
grillé vous saisit parfois à la gorge. Cest quelque cipaye tué à bout portant,
dont les vêtemens de cotonnade ont pris feu, et qui se consume lentement
sous la flamme que son cadavre alimente.
« Nous voici dans un véritable cul-de-sac, une cour étroite, dont un
côté est occupé par des hangars ouverts. Là sont entreposés toute sorte de
voitures, calèches, coupés, broughams , — et des palanquins garnis de ve-
lours à franges d'or, — bref, un vrai magasin de carrosserie. De l'autre
côté sont des entrepôts surmontés d'un étage de chambres, le tout bien
clos et barricadé ; dans un recès passablement ombragé, une fontaine con-
struite en pierre; tout auprès, une porte donnant accès dans l'un des en-
trepôts dont il vient d'être question. Cette porte, enfoncée par quelques
maraudeurs, est demeurée ouverte. Nous entrons : une montagne de caisses,
pleines, à déborder, de porcelaines bien emballées et de vases énormes, de
coupes, de gobelets, tous du plus beau jade. Quelques-unes ne renferment
que des bouts de pipes, des cuillers, des tasses, des soucoupes, également
en jade, et par conséquent d'un assez haut prix. Il y avait là, en fait de
bric-à-brac et de curiosités , au moins une charge de chameau. Nous choi-
sknes, Stewart et moi , ainsi que deux ou trois autres officiers qui s'étaient
joints à nous , quelques objets à notre convenance que nous mîmes de côté
autour de la fontaine. Bien nous en prit, car tout aussitôt, dans l'hémicy-
cle lumineux qui de l'arceau de la porte venait s'inscrire sur le pavé de la
cour, l'ombre d'un homme s'allonge: une baïonnette se montre d'abord,
évidemment à la hauteur de l'œil, puis l'extrémité d'une carabine Enfield,
puis, ne se hasardant qu'à bon escieut, la tête d'un soldat anglais. — Qui
vive?... amis?... c'est entendu... Arrivez, vous autres !... — Et trois ou quatre
bandits, appartenant à un régiment de sa majesté la reine, entrent en
scène au pas de charge : faces noires de poudre, buffleteries rouges de sang,
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170 BEVUE DES DEUX MONDES.
poches gonflées de toute espèce d'objets de prix. Le pillage s^organise alors
sous nos yeux. La première porte attaquée résiste à toute sorte d'efforts,
jusqu'au moment où on fusille la serrure à bout portant. Nos hommes se
précipitent, on entend un cri de joie : ils reviennent, rapportant à brassées
des coffrets de fer, des écrins, des caisses. Ce sont des joyaux, des armes
incrustées, des parures. Un de ces gaillards, qui vient de faire sauter une
charnière qu'on eût crue en plomb, — mais elle était en bel et bon argent,
— tire de la boîte qu'elle fermait un bracelet d'émeraudes, diamans et
perles, le tout de dimensions si extraordinaires, que je ne pouvais le pren-
dre au sérieux. Ce devait être, pensai -je, quelque fragment de lustre à
girandoles en pierres fausses. — Qu'en donne votre honneur? me dit-il. Je
le lâche pour cent roupies, vaille que vaille. — Malheur l trois fois malheur!
je n'avais pas un penny dans mes poches, Stewart pas davantage, ni les au-
tres officiers présens. C'est l'usage de l'Inde : le valet de chimibre est chargé
de la caisse. Le mien veillait avec un soin tout particulier sur mes poches,
où il ne laissait jamais résider ni mohur d'or ni roupie d'argent. — Voyons,
dis-je à mon brocanteur, vous aurez vos cent roupies; mais je dois vous pré-
venir que si les pierres que voilà ne sont pas fausses, le bracelet vaut bien
davantage. — Soit, soit,... et tant mieux pour votre honneur... Vraies ou
fausses, je les lui laisse pour cent roupies... Prenez, voici. — Alors vous
viendrez toucher ce soir à l'état-major,... ou bien donne;^-moi votre nom
et le numéro de votre compagnie; je vous ferai passer cet argent. — Ahl
mais votre honneur plaisante... Est-ce que je sais où je serai ce soir?...
Peut-être à tous les diables, avec une bonne balle dans le coffre... Tenez,
je me contenterai de deux mohurs (1) payés comptant, plus une bouteille de
rhum fournie sur place... Ce n'est pas un jour, vous comprenez, à faire cré-
dit. — L'axiome était incontestable, et toute discussion d'ailleurs tout à fait
superflue. Le bijoutier improvisé remit dans leur écrin ces magnifiques éme-
raudes, dont le souvenir m'éblouit encore,... et ma fortune, du coup, se
trouva manquée (2).
a En nous quittant, au reste, — comme s'il avait eu quelques remords de
sa rigueur commerciale, — cet homme prit dans l'écrin deux colifichets qu'il
nous offrit à titre de bon souvenir et à charge de revanche. Celui qui m'é-
chut ainsi était un anneau de nez, orné de perles et de petits rubis. Stewart,
plus heureux, fut gratifié d'un papillon, formant broche, dont les ailes
étaient d'opale et de diamant.
« Mais ceci n'était qu'un épisode. Pendant que nous débattions notre mar-
ché, le pillage prenait des proportions fantastiques. Les soldats entassaient
dans la cour des vêtemens brodés, de la vaisselle plate, des manteaux de
brocart, des bannières, des tambours, des châles, des écharpes, des instru-
mens de musique, des miroirs, des tableaux, des livres, des fioles de méde-
cines, des lances, des boucliers, que sais-je encore? Un catalogue complet
tiendrait vingt pages. Ivres de pillage, — jamais je n'ai mieux compris la va-
leur de ce mot, que j'avais entendu plus d'une fois, — ils brisaient les armes,
pour ne garder que l'or et les pierreries des montures, et brûlaient les tis-
(1) Le mohwr vaut 32 shilUngs, soit 40 francs.
(2) M. Bussell a oui dire que les pierres de ce bracelet, arrivées dans les mains d*un
ofl&der, ont été revendues par lui à un joaiUier 7,500 livres sterling (187,500 francs).
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LA GUERRE DE L'iNDE. 171
SUS d'or et d'argent dans un feu allumé tout exprès, afin de les réduire en
lingots portatifs. Ils cassaient la porcelaine et le jade par pure fantaisie de
destruction; ils crevaient les tableaux et les lançaient par lambeaux sur
Tardent brasier. Les meubles servaient à l'alimenter.. Peu à peu, une ving-
taine de pillards se trouvèrent ensemble dans la cour envahie. La plupart
étaient Anglais; mais il y avait aussi quelques Sikhs. Plus d'une querelle
s'élevait déjà, qui menaçait de mal finir. Les choses prenaient une physio-
nomie de plus en plus sombre. Notre présence n'était d'aucune utilité , et
comme un sapeur indigène vint justement à se montrer, nous nous empa-
râmes de lui pour faire transporter nos vases dans une autre cour. Tout s'y
passait à peu près de même, mais elle était plus vaste, et dès lors on y cou-
rait moins de risques. »
Le Kaiserbagh était occupé, irrévocablement occupé; mais on se
battait encore dans les rues de Lucknow, et plusieurs points plus
ou moins importans, sur la rive droite de la Goumti (le grand Iman-
barra, la Muchie-Baoun , etc.), étaient encore occupés par les re-
belles en force. Le général Outram, établi dans le Badshahbagh,
tenait fermé le pont de fer (le plus à Test, le pont inférieur); mais
le pont de pierre, situé à quelque cent mètres plus haut, était ou-
vert aux fuyards, qui s'y jetaient par milliers. Les batteries d' Ou-
tram leur envoyaient des boulets, et une fusillade bien nourrie se
continuait dans cette direction ; encore eût-il fallu, pour rendre la
journée plus décisive, enlever le pont de fer, passer la rivière, et se
placer avec une partie de la division sur la route même des fugitifs,
tandis que le reste, avançant à l'ouest, irait leur fermer le Stone
bridge. Par cette manœuvre , que la situation des choses indiquait
nettement, on aurait décimé ces masses désordonnées et découra-
gées. Peut-être aussi, à vrai dire, les eût-on réduites au désespoir,
et une fois acculés, peut-être les cipayes se fussent-ils décidés à com-
battre plus énergiquement. Quoi qu'il en soit, ce grand coup de filet
ne fut pas même essayé. Sir Colin Campbell avait donné au général
Outram des instructions positives : ce dernier ne devait traverser le
pont de fer que si cela se pouvait « sans risquer la perte d'un seul
homme. » Entre le général en chef et son vaillant collègue, il exis-
tait, sinon une mésintelligence absolue, du moins une certaine rai-
deur qui ne permettait pas à sir James Outram de prendre sur lui
une infraction formelle à des ordres si positifs. Il se sentait les mains
liées, et laissa perdre, — au grand regret de sir Colin lui-même, — *
une occasion qui ne devait plus s'offrir, celle de frapper sur la masse
des révoltés, qui allaient, une fois hors de Lucknow^ se disperser
en guérillas encore redoutables.
Pendant toute la journée du 14 et une partie du 15 mars, Luck-
now fut livré au pillage, malgré la résistance obstinée d'un grand
nombre de retardataires qui défendaient çà et là certains quartiers,
Gooçle
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172 BEYUE DES DEUX MONDES.
certaines rues, certains édifices d'où il fallut successivement les dé-
loger. Quand on parvenait à cerner quelqu'une de ces garnisons
éparpillées, — comme cela eut lieu à VEngine-hotisej un peu au-
dessous du Chuttur-Munzil, près de la Goumti , — on les mitraillait,
on les fusillait en masse. Trois ou quatre cents d'entre eux périrent
à \ Engine-house sans qu'on fît quartier à un seul. M. Russell, tou-
jours aux avant -postes, prit part, le 16, à l'expédition envoyée
contre la Résidence et le grand Imanbarra, défendus encore par des
révoltés pourvus de canons et abrités derrière des barricades qu'il
fallut enlever à la baïonnette. Plus d'une poignée de mitraille, plus
d'une balle isolée passèrent à quelques pouces de l'intrépide obser-
vateur, qui n'en prenait pas moins ses notes, le cigare aux lèvres,
sous un ciel embrasé, dans une atmosphère infectée par la décom-
position des cadavres, qui de tous côtés gisaient au soleil. On ne fai-
sait pas encore quartier, et certains exemples de férocité individuelle
déshonorèrent la victoire aux yeux mêmes des vainqueurs. Les fusi-
liers du Bengale venaient d'occuper la porte du grand Imanbarra,
donnant sur la place qui sépare ce temple du Hosseinabad. « Un
enfant kaschmyrien arriva au poste, conduisant par la main un
vieillard aveugle, et, se jetant aux pieds d'un officier, implora sa
protection. L'officier, — je le tiens de ses camarades, — prit son
revolver j et, le dirigeant vers la tête du suppliant, lâcha la détente:
— Shamel shame (honte! honte!) criaient les soldats. Le coup ne
partit pas. L'officier arma de nouveau son pistolet, dont la capsule
refusa encore service. Une troisième fois la détente fut pressée, une
troisième fois l'arme rata. A la quatrième seulement, — il avait eu,
à trois reprises, l'occasion de se laisser fléchir, — le noble officier
en vint à ses fins! Le sang qui battait dans les veines de l'enfant
ruissela aux pieds de son meurtrier, tandis que les assistans pous-
saient une clameur indignée (1). »
On se battait encore le 18 mars 1858, mais le pillage était arrêté.
Des postes établis aux extrémités des rues faisaient rendre gorge aux
déprédateurs qui circulaient chargés de dépouilles; la plupart étaient
des valets de camp qui s'étaient abattus, comme des vautours, sur la
grande cité presque morte. La begum, avec son fils Brijeis-Kuddr et
le fameux moulvie de Fyzabad, était restée jusqu'alors à la tète de
cinq ou six mille hommes campés autour du Moosabagh, vaste palais
entouré de jardins et ceint de fortes murailles, situé à l'extrémité
occidentale dés faubourgs, bien au-delà du grand Imanbarra et du
Hosseinabad.* Su* Colin conçut un moment l'espoir de les enlever
au moyen d'une triple expédition, qui, si elle était menée avec en-
semble, devait tourner la position et fermer toute chance à la re-
(1) My Diaty in India, tome 1^, page 318.
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LA GUERBE DE l'iNDE. 173
traite de ces chefs de la révolte, soit qu'ils voulussent fuir à l'ouest,
soit que, traversant la rivière, ils songeassent à se jeter vers le nord;
mais pour l'agilité, la dextérité des retraites, les cipayes en remon-
trent aux Anglais. Comme à travers les réseaux d'un filet mal tendu,
la begum et ses adhérens se dérobèrent aux trois détachemens en-
voyés pour les envelopper. Les bays (cavalerie) que commandait le
brigadier Campbell, et qui devaient fermer le côté sud du Moosa-
bagh, ne mirent ni assez de promptitude dans leurmarclie, ni assez
de décision dans leurs attaques. Le prétendu roi d'Oude, sa mère,
et le prêtre fanatique qui, de tous les chefs de la révolte, a déployé
le plus d'instinct militaire, s'échappèrent ensemble, et on sut bientôt
qu'ils étaient dans le Rohilcund à la tête de plusieurs corps d'armée
encore en état de tenir la campagne.
Lucknow pris, l'Oude n'était point rentré sous le joug; les grands
chefs féodauf se maintenaient dans leurs « forteresses de boue (1), »
€t attendaient pour se soumettre des indications précises sur le sort
qui leur était réservé par l'Angleterre victorieuse. De tous côtés er-
raient des bandes armées, levant les impôts au nom de l'insurrection.
La begum était à Bitowlee, sur la Gogra; Koer-Singh battait le district
d'Azimghur; un ancien chuckledar de l'Oude, Mehndie-Hossein, ras-
semblait à l'ouest, dans le Goruckpore, des forces qu'on disait formi-
dables. Nana-Sahib était du côté de Calpee. Aussi fallut-il bientôt
rompre l'armée (2) en plusieurs colonnes volantes qui, sous les ordres
de sir Hope Grant, du général Rose, etc., marchèrent de tous côtés
pour balayer le pays. M. Russell, atteint d'une forte dyssenterie, resta
au quartier-général de Lucknow jusqu'au jour où sir Colin Camp-
bell quitta la capitale conquise après y avoir installé le commissioner
Montgomery. On était alors à la moitié d'avril. Le général en chef
revenait à Cawnpore, d'où il allait bientôt, à la tête de forces res-
pectables, se porter vers Futtehghur. Là, le brigadier Walpole, —
qui, soit dit en passant, avait essuyé un rude échec devant un de
ces « forts de boue » si dédaignés (3), — vint le rejoindre avec sa co-
lonne. Le 27 avril, les deux généraux passèrent ensemble le Gange
et pénétrèrent dans le Rohilcund. Deux jours après, le correspon-
dant du Times reçut à l'intérieur de la cuisse un coup de pied de
cheval qui allait lui rendre fort pénible le reste de la campagne. Cet
accident le réduisit bientôt à ne plus marcher qu'en doolisj et par-
(1) Mud-forls. Cette expression revient à chaque instant sous la plume de M. Russell.
(2) Avant cette dislocation, en avril 1858, Tarmée de sir Colin Campbell se composait
(d*après les états officiels que cite M. Russell dans Tappendice de son Diary) de 18,278
hommes de toutes armes, dont 1,745 soldats ou officiers d*artillene, 865 du génie,
3,169 sabres et 12,498 bsdonnettes.
(3) Roya ou Royea, défendu par Nerput-Singh , mn des chefs rebelles. Un des plus
orillans officiers de Tarmée anglaise, le Jeune Adrian Hope, périt misérablement devant
cette bicoque, imprudenunent attaquée de froct.
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17& BEVUE DES DEUX MONDES.
fois, quand le doolie manquait, à monter dans le howdah de quelque
éléphant, ressource extrême dont il parle avec une rancune amère.
De plus, il dut être saigné plusieurs fois, couvert d'emplâtres, bref
traité de telle sorte que sa constance à marcher en avant, son rôle
d'informateur public, sa curiosité qui le maintenait toujours en tête
du long cortège formé par les troupes, prennent vraiment des pro-
portions héroïques.
Arrivé à Shahjehanpore, sur la route de Bareilly, le corps d'armée
de sir Colin Campbell y fit halte le 1**" mai. On venait d'apprendre
le désastre du vieux général Penny, tombé dans une embuscade de
nuit et tué par les rebelles dans les rangs desquels son cheval l'a-
vait emporté (1). Il fut en conséquence décidé que Shahjehanpore
demeurerait occupé pendant qu'on marcherait en avant. Les colo-
nels Haie et Percy Herbert y furent laissés avec quelqties troupes,
établies tant bien que mal dans la prison de la ville, le seul bâtiment
propre à recevoir garnison que Nana-Sahib eût laissé debout dans
cette place quittée par lui quelque temps auparavant. Le 2 mai, sir
Colin Campbell se remit en route dès le matin. Il venait d'arriver à
Tilhour (à douze milles de Shahjehanpore) quand le vent lui apporta
un bruit de grosse artillerie. A peine avait-il perdu de vue Shahje-
hanpore que l'habile et obstiné moulvie de Fyzabad était accouru,
menaçant la petite garnison dont nous avons parlé. Cette manœuvre
si hardiment conçue et si adroitement exécutée fit froncer le sourcil
du général en chef; mais il comptait sur l'énergique résistance des
vaillans soldats qu'il avait laissés derrière lui, et continua flegmati-
quement à marcher sur les rebelles, qui, disait-on, voulaient lui dis-
puter Bareilly. Les espions racontaient qu'il y avait là 30,000 fan-
tassins, 6,000 cavaliers et quarante pièces de canon.
VIIL
Cette affaire de Bareilly (5 mai 1858), où, faute d'informations suf-
fisantes, sir Colin Campbell devait voir encore une fois lui échapper
les rebelles alors qu'il se croyait certain de frapper un grand coup,
un coup décisif, n'est pas en elle-même plus intéressante que vingt
autres combats livrés à cette époque, ou dans les mois qui suivirent,
aux sept ou huit principales fractions de l'armée insurgée qui parcou-
raient le pays dans toutes les directions. Les vaincre, si elles avaient
voulu combattre en rase campagne, rien de plus facile; mais les
(1) Cette affaire eut lieu prèa d'Oosaite, sur la route du Budaon, dans un endroit
nommé le Kukrowlee. La colonne du général Penny était de 1,*550 hommes, dont
553 Anglais, un bataillon de Beloutchies, quelques fantassins du Pendjab, et 250 cava-
liers du Moultan. 11 menait avec lui six pièces de campagne. Plusieurs officiers furent
grièvemett blessés dans ce combat, qui eut tous lea caractères d'une surprise.
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LA GUERRE DE l'iNDE, 175
traquer, les surprendre, les acculer, telle était la mission des géné-
raux anglais, et il faut convenir qu'elle n'était pas des plus simples.
La connaissance imparfaite des localités, les divergences des rap-
ports d'espions (1), les chaleurs excessives qui tuèrent plusieurs
<:entaines de soldats européens, les terribles orages de l'Inde, ces
tempêtes de sable^ comme on les appelle, où le simoun balaie devant
lui des montagnes d'une poussière qu'on dirait empoisonnée, voilà
<5e qui, mieux que leurs fusils et leurs canons, protégeait les cipayes,
favorisés d'ailleurs par le concours tacite des populations indigènes.
Il a fallu plusieurs mois consécutifs, et plus d'expéditions encore
que de mois, pour arriver peu à peu à les refouler vers la frontière
du nord, les chasser vers le Népaul, les fatiguer, les réduire en dé-
tail : œuvre complexe dont nous n'aborderons pas le récit.
Ce qui nous ramène à Bareilly, c'est le souvenir que nous a laissé
le récit de cette bataille (ou de ce combat) tel qu'il se trouve dans
le journal du courageux correspondant. Jamais M. Russell n'avait
couru de telles chances ou vu la mort de si près. Ses impressions
furent vives; elles ont chaudement coloré la chronique de cette
journée, mémorable à ses yeux. Nous nous permettons, tout en lui
laissant la parole, d'abréger quelque peu sa vive et pittoresque nar-
ration.
« Nous marchions sur Bareilly par une chaussée élevée au-dessus du plat
pays; on Ta ainsi construite pour la mettre à Tabri des inondations. La
plaine est coupée de nombreux nullahs (ravins), ce qui gêne en bien des
endroits les évolutions des troupes régulières. Le colonel Jones, qui vient
pour prendre la ville à revers, est, on le suppose, à une journée de marche.
Bareilly se trouve donc bloqué sur deux faces; mais il reste deux côtés par
lesquels la plus grande partie des rebelles pourra s'échapper, attendu qu'ils
ont une cavalerie bien plus nombreuse que la nôtre.
« rai dit ce matin à mon sycee qu'il eût à tenir mon cheval toujours à
portée de la litière où je voyage. Alison et Baird (2) ont donné des instruc-
tions analogues à leurs serviteurs. L'ennemi a des milliers de sowars, nous
avons seulement quelques centaines de cavaliers. Notre ligne de marche sera
très longue, très imparfaitement protégée. Les indigènes aiment beaucoup
les attaques de flanc et d'arrière-garde. Notre position spéciale nous expose
particulièrement, car nos porteurs, en butte aux insultes des soldats qui
(i) La veille de la bataille de Bareilly, par exemple, plusieurs rapports signalaient la
présence à Furreedpore de plusieurs corps ennemis bien pourvus de canons. Un voyar
geur qui arrivait de cette ville déclara qu'il n'y avait laissé ni un soldat ni une pièce d'ar-
tillerie. Le mensonge parut flagrant, et le quartier-maître général fit raser les sourcils,
la barbe et les cheveux de l'imposteur, à qui on administra ce que les Anglo-Indiens
appellent a un backshish de bambou, » savoir une forte bastonnade. Le lendemain, il fut
constaté que lui seul avait dit vrai. (My Diary, t. I", p. 407.)
(2) Les deux premiers aides-de-camp de sir Colin Campbell, tous les deux malades,
le dernier de la petite vérole.
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176 BEVUE DES DEUX MONDES.
encombrent la Chaussée, s'écartent volontiers, et prennent à droite ou à
gauche, à travers champs, sur les flancs de la colonne.
. « Les mouches me persécutent, la poussière m'étouffe, la chaleur m'abat.
Le sang qu'on m'a ôté, les récentes piqûres des sangsues, le vésicatoire posé
récemment à l'intérieur de ma cuisse, viennent ajouter à mes souffrances.
La belladone a perdu son influence calmante sur les douleurs du membre si
rudement atteint. — Je ne vois, par l'interstice de mes rideaux, que les
jambes des chameaux, des chevaux, des éléphans et des hommes, comme
perdus dans un nuage de poussière. Pas d'arbres au bord de la route, un
soleil de feu! Mes sensations sont à peu près celles d'un homme qu'on
étoufferait dans un bain de boue. Les haltes fréquentes de la colonne sont
agaçantes au dernier point. Quelques coups de feu à l'avant- garde,... je
m'infonne : c'est une patrouille ou un piquet ennemi auquel on vient d'enle-
ver un canon destiné à balayer la route. Un escadron ou deux de carabiniers
sont dans les champs à ma gauche, et se dirigent vers des bois qui bordent
la plaine richement cultivée. Un nuage de fumée s'élève à la base d'un
bouquet d'arbres. Arrive un boulet de l'ennemi qui ricoche dans la direc-
tion de ma litière, au grand émoi des camp-followers occupés à récolter les
champs de légumes. Second coup de canon. Les carabiniers se retirent au
petit trot hors de la ligne du feu. Sir Colin passe, suivi d'un petit état-major
et d'une pièce attelée. L'ennemi semble les prendre pour but. Tout à coup
cependant son feu cesse. Je regard^, penché hors de mon doolie, et je vois
notre infanterie qui se développe sur les côtés de la route. On aperçoit à
travers les arbres quelques blanches maisons : — Bareilly hai, sahib ! me
disent mes porteurs.
« Un oflacier passe près de moi et m'aperçoit dans le doolie : — Dites-
moi, Russell, savez-vous où est Tod Brown (1)?... Le chef (général en chef)
demande du gros canon... L'ennemi est bien retranché, il paraît nombreux;
sir Colin, avant d'aller à lui, veut le régaler de quelques boulets... Il y a
des masses de cavalerie sur nos deux flancs.
« J'avais vu Tod Brown une heure auparavant, cherchant à se frayer pas-
sage à travers les chariots et l'infanterie qui encombraient la route. Je le
dis à mon questionneur, qui me quitta pour continuer ses recherches.
« La chaleur devenait de plus en plus écrasante. A chaque instant, des
soldats européens se trouvaient mal, et je les voyais emporter. Le major
Metcalfe m'avait donné le matin fort obligeamment deux bouteilles de vin de
France; j'en fais porter une tasse à un pauvre diable étendu près de ma li-
ière. On lui ingurgite le vin non sans difliculté, car il avait déjà les dents
serrées et la langue collée au palais. Il reprend quelque peu connaissance,
me regarde et me dit : Dieu vous récompense! puis il fait un effort pour se
relever, aspire l'air avec peine, et retombe... mort.
a La route s'encombre de plus en plus. Ma litière subit de rudes chocs et
menace de rouler en bas de la chaussée. J'aperçois sur notre gauche un petit
bouquet d'arbres qui me semble à un petit quart de mille, et où nous serions
à l'ombre. Tout autour, dans les champs, nos valets de camp continuent à
piller les légumes, les salades, les grains de toute espèce qui semblent abon-
(1) OflScier d'état-major attaché à rartillerie.
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LA GUERRE DE l'iNDE. 177
der en ce fertile pays. Ce bouquet de bois, si attrayant de loin, n'est en
somme qu'un groupe de bambous et d'autres arbustes donnant peu d'om-
brage. Nous nous y installons cependant, et nos porteurs se dispersent dans
les laambous pour y bavarder et y dormir tout à leur aise.
«De l'armée, plus de vestige; elle a disparu comme si un gouffre se fût ou-
vert sous elle. Nos troupes sont dans les ravins en avant de nous, et peut-être
aussi dans la plaine à droite, dont la chaussée nous isole; derrière nous, assez
loin, Tarrière-garde et les bagages. Çà et là des nuages de poussière indiquent
la marche d'un corps de cavalerie. Grâce à nos moissonneurs, le paysage a
l'aspect paisible de ceux d'Angleterre au temps des récoltes ; mais le soleil
nous avertit que nous ne sommes point dans le comté de Kent.
« Toutes mes plaies piquent fertne. J'ai, l'un après l'autre, dépouillé tous
mes vêtemens, sauf ma chemise, et je demeure haletant au fond de nwn
doolie. Une demi-heure se passe ainsi dans une espèce de rêverie nuageuse
et troublée. J'ai cessé de m'étonner de toutes ces lenteurs inexplicables. Un
bruit de mousqueterie me réveille. Je regarde, penché à ma portière, et je
vois une longue ligne de highlanders en avant de nous, qui, paisiblement,
fermes à leur poste, les yeux fixés au loin, tiraillent isolément... sur quoi, je
ne puis le deviner ; on entrevoit cependant quelques troupes indigènes dé-
filant en avant d'eux dans le lointain. Le feu, soudainement ouvert, s'éteint
tout à coup. — Qu'y a-t-il donc? demandai-je à Baird. — Ah! je n'en ai
pas la moindre idée... on tire... voilà tout... Quelle damnée chaleur!... Je
me sens mourir... Suit une longue pause. Je regarde une ou deux fois ver»
la route, cherchant des yeux quelques symptômes de marche en avant; puis
le sommeil me gagne... Quels rêves je fis, je ne m'en souviens guère; mais le
réveil... oh ! je me le rappelle bien
« Une clameur, des cris étourdissans à mon oreille ; mon doolie brusque-
ment soulevé retombe à terre : Sowarl sowar ! criaient mes porteurs. Je les
vois gagner pays tout effarés. Les camp-followers en grand désordre galopent
tous vers la route ; hommes, animaux battent le sol de leurs pieds tumul-
tueux; les éléphans poussent des cris aigus, les chameaux, le cou tendu, al-
longent leur trot irrégulier. Chevaux, ânes, femmes, enfans, une véritable
marée déferle, blanche et rapide, vers la chaussée en relief : bref, une pa-
nique-monstre; puis, ciel miséricordieux! à quelques centaines de mètres,
un grand flot de blancs sowars, le sabre haut et brillant au soleil ! L'air
ébranlé s'emplit de leurs cris et de leur galop sonore ; sur leur passage, les
camp-followers tombent la tête fendue, les bras sanglans, et l'aile gauche
de cette cavalerie enragée arrive en droite ligne vers le bouquet d'arbres
qui nous abrite!...
« Un clin d'oeil suffit pour embrasser un tableau que la langue ou la plume
serait une bonne heure à rendre incomplètement.
« En ce moment, mon fidèle sycee, — la sueur perlant sur sa face noire, —
accourait vers la litière, et tirait après lui mon cheval, qui se défendait et se
cabrait; le brave homme poussait des gémissemens à fendre l'âme. A peine
pouvais-je me mouvoir dans le doolie. Je ne sais donc comment je m'y pris,
mais enfin je trouvai moyen, aidé par le pauvre Ramdeen, de me mettre en
selle. Je crus enfourcher une plaque de fer rougi. La peau de ma cuisse,
TOME xxvn. 12
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178 BETUE DES DEUX MONDES.
brûlée par les vésîcatoires, se détacha et roula sur elle-même comme un
parchemin qu'on approche du feu. Les piqûres de sangsue se remirent à
couler. Le fer des étriers me paraissait du charbon incandescent. La mort
semblerait douce auprès d'une torture pareille.
« Je n'avais sur moi, — je l'ai dit, — que ma chemise. Pieds et jambes
nus, la tète découverte, escorté de Ramdeen, qui avait saisi la courroie
d'un de mes étriers, et poussait le cheval autant par ses cris qu'avec la
branche épineuse dont il lui labourait les flancs, je traversai la plaine sous
cet effrayant soleil. Je me trouvai bientôt dans un tohu-bohu d'animaux
empêtrés les uns avec les autres, et quand je vis une compagnie de sowars
se ruer sur nous, je dis adieu à toute espérance. Ramdeen poussa un grand
cri, et, jetant par-dessus son épaule un regard effrayé, lâcha tout à coup
mon étrier, puis disparut. Je suivis la direction de son regard, et aperçus
un grand coquin à barbe noire, accompagné de trois sowars, qui venait
droit à moi. Je n'avais ni sabre, ni pistolets. Précisément alors un pauvre
doodwallah (1), menant sa bête par Panneau passé dans le nez, se jeta en
travers de moi, et voyant le sowar si près, se coula sous le ventre du cha-
meau. Prompt comme la pensée, le sowar fit passer son cheval autour de
l'obstacle qu'on lui opposait ainsi, et au moment où l'homme baissé se re-
dressait, je vis, comme on voit l'éclair, le ttUwar levé fondre sur sa tête. La
lame traversa les deux mains qu'il avait machinalement portées en l'air pour
parer le coup, et avec un faible cri de Ram ! Ram t qui s*éteignit au fond de
sa gorge, le chamelier tomba tout à côté de moi, la tête fendue jusqu'au nez.
<c Je compris que mon heure était arrivée. Mes talons nus ne produisaient
aucun effet sur les flancs de mon cheval essoufflé. Tentrevis bien un nuage
de poussière et un groupe d'hommes qui, de la route, venaient sur nous;
mais au même moment je sentis une douleur poignante, et il me sembla que
deux éclairs jaillissaient de mes yeux. Cependant un sentiment net de la
situation me restait encore : je compris que je venais d'être sabré; je por-
tai ma main à ma tête, et la retirai non ensanglantée. Alors me vint un rêve
joyeux, qui tout à coup me transporta dans mon pays. J'étais en pleine
chasse, la meute aboyait autour de mon cheval lancé au galop; mais je ne
pouvais plus me tenir en selle, un brouillard passait devant mes yeux, et
tout ce qui me revient de mes sensations à cette minute même, c'est que je
faisais un délicieux plongeon dans les fraîches eaux d'un lac, où j'enfonçais
à des profondeurs inouies; puis les eaux pénétraient dans mes poumons
avec ce bruit particulier qu'elles font à l'issue évasée d'un étroit conduit,...
et je me sentis étouffé...
« En recouvrant mes sens, je me trouvai sur le bord de la route, couché
dans un doolie. Tout ce qui m'était arrivé me faisait l'effet d'un rêve. Je
voulus parler; ma bouche était pleine de sang. De violons spasmes dans les
poumons me firent expectorer, pendant une heure et plus, des mucosités
sanguinolentes. Des médecins m'ont dit depuis, — ce que j'ignorai dans le
moment, — qu'un de mes poumons ne fonctionnait déjà plus, et que, sans
l'événement qui détermina cette évacuation abondante, je serais infaillible-
ment mort, non d'un coup de sabre, mais d'un coup de soleil. »
(1) Doodf chameau; doodrwallahf conducteur de chameaux.
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LA GCEBRE DE l'iNDE. 179
A cette même journée de Bareilly, un incident caractéristique
faillit priver l'armée anglaise de son général. Ce fut une charge de
ces guerriers fanatiques qu'on appelle ghazies. Les gbazies sont liés
par un serment religieux; d'avance ils ont fait le sacrifice de leur vie
quand ils marchent contre les infidèles. Ceux-ci, coiffés de turbans
verts, ceints d'écharpes vertes, arrivèrent, le tulwar en main, la tète
abritée sous le bouclier, ayant au doigt l'anneau d'argent sur lequel
est gravée une sentence du Koran. Ils criaient : Deenî deenî et se
livraient à des danses frénétiques. Leur charge inattendue fut si ra-
pide que sir Colin Campbell eut à peine le temps de commander aux
grenadiers de -son escorte de recevoir ces gens à la baïonnette. Quel-
ques soldats malheureusement perdirent la tête et firent feu. À la
faveur du désordre, les ghazies pénétrèrent derrière les soldats du
62* jusqu'au groupe de l'état-major, et quelques officiers, arrachés
de leurs chevaux, faillirent être mis en pièces. Des ghazies, un ou
deux à peine échappèrent. Leur chef ou champion était arrivé, avec
des cris de défi et à travers les balles, jusqu'à un mètre de la ligne
formée par les soldats. L'un de ceux-ci fit un pas en avant, et, lui
appuyant sa carabine entre les deux yeux, lui cassa la tête à bout
portant.
Tout semblait fini quand le regard de sir Colin Campbell, errant
sur cette scène de carnage, rencontra celui d'un ghazie étendu à
terre et qui faisait le mort, mais dont la main serrait étroitement le
manche de son sabre : « Un coup de baïonnette à cet homme-là! » dit
froidement le général. Un grenadier exécute l'ordre : la pointe de
son arme s'engage sans pouvoir le percer dans l'épais tissu de coton
maillé qui protégeait la poitrine du ghazie, et celui-ci se relève par
un élan de bête fauve ; mais un Sikh qui se trouvait là par hasard,
d'un revers de son sabre bien affilé, fait rouler aux pieds de sir Co-
lin la tête de son féroce ennemi.
La chance avait définitivement tourné contre M. Russell, déjà ma-
lade et blessé deux fois. Après une dizaine de jours passés àBareilly,
— que les rebelles avaient évacué , — il rebroussa chemin avec
l'état-major, et, non sans dangers nouveaux, non sans fatigues nou-
velles, se retrouva le 24 mai à Futtehghur. De là seulement il put
se mettre en route pour Simla, où les médecins l'envoyaient respi-
rer l'air vivifiant des montagnes. Ce fut à cette occasion qu'il vint à
Delhi et fut admis à contempler dans sa misérable déchéance le
vieillard à peu près idiot en qui se sera éteinte la dynastie mo-
gole. Il en partit le 10 juin, et trois jours après il était au bord de
cette fraîche zone qui enveloppe au nord les plaines brûlantes de
l'Hindoustan. Son séjour à Simla, interrompu par deux excursions
dont le récit offre de curieux détails, dura jusqu'au 6 octobre. A cette
époque, lord Clyde (sir Colin Campbell) préparait une nouvelle expé-
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180 RETUE DES DEUX MONDES.
dition contre ceux des grands feudataires de TOude qui n'avaient pas
encore déposé les armes. M. Russell , bien rétabli et nullement re-
buté par ses mésaventures de guerre, courut rejoindre Tétat-major.
Sur sa route se trouvaient Meerut, Agra, Mynpoorie, qu'il visita pour
la première fois, et Cawnpore, qu'il revit avec de moins sombres
préoccupations. D'Allahabad, où le 23 octobre il reprenait sa posi-
tion quasi-officielle auprès de lord Ciyde, il commençait le !•' no-
vembre une seconde campagne qui dura deux mois.
Cette « chasse aux taloukdars,» — lui-même l'appelle ainsi, — lut
un tissu de mécomptes quotidiens, de fausses manœuvres, d'avorte-
mens stratégiques. L'ennemi était partout et n'était nulle part. Tantôt
il offrait la bataille et disparaissait au moment où on croyait en venir
aux mains, tantôt la forteresse où on pensait avoir cerné quelqu'un
de ces chefs rebelles, — Bene-Madhoo, Mehndie-Hoosein, Tantia-
Topee ou tout autre, — se trouvait évacuée de nuit par ces insai-
sissables fuyards. Cependant, au prix de marches et de fatigues
énormes, on repoussait peu à peu les insurgés vers le nord, et les
postes de police établis derrière l'armée dans chacun des districts
qu'elle venait de balayer replaçaient le pays sous l'autorité britan-
nique. Un moment vint où les corps insurgés furent rejetés derrière
la Gogra. Les soumissions individuelles commencèrent dès le 48 no-
vembre; les fiers zemindars venaient, l'un après l'autre, faire leur
traité de paix. La misère sévissait dans les rangs des rebelles. On
savait par le rapport des espions que de graves dissensions s'étaient
glissées parmi leurs chefs. Enfin, après un dernier combat (30 dé-
cembre 1858), le dernier corps qui restait en -deçà de la Raptie fut
rejeté derrière ce cours d'eau et se trouva ainsi sur le territoire du
Népaul. Allié plus fidèle et moins indécis , Jung-Bahadour n'aurait
pas eu grand'peine à dissoudre ce qui survivait de ces bandes
amoindries et désorganisées; mais soit inertie, soit pour témoigner
au gouvernement anglais qu'il ne se regardait pas comme assez lar-
gement payé de ses services passés, soit enfin, — ce qui est moins
probable, — par un reste de compassion pour des hommes de même
race et de même religion, le maharajah ne prit aucune mesure sé-
rieuse contre les insurgés réfugiés chez lui. Pénétrer au-delà de la
frontière anglaise était une mesure grave. Lord Clyde ne se croyait
pas autorisé à la prendre sans consulter le gouverneur-général. Une
chute de cheval était d'ailleurs venue tempérer son ardeur, et lui
rendait le repos fort nécessaire. Aussi, dès la première quinzaine de
janvier, apr^ avoir reçu à merci plusieurs des principaux chefs re-
belles, — mais sans s'être saisi du Nana, dont on avait presque con-
stamment suivi la trace dans les derniers jours de l'expédition, —
il reprenait la route de Lucknow, où M. Russell se sépara de lui
définitivement le 18 janvier 1859. Sa mission était terminée, et,
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LA GUERBE DE l'iNDE. 181
parti le 8 mars de Cawnpore, il courut à Calcutta s'embarquer pour
le homey svoeet homcy après une année qui doit compter au moins
double dans les états de service de « la plume de guerre (1). »
L'impression générale que traduit son journal y et que, de retour
en Angleterre, il paraît avoir conservée, est celle d'une surprise dé-
couragée. Bien évidemment, il ne s'attendait point à ce qu'il a vu.
Bien évidemment aussi, ce qu'il a vu ne lui a point laissé sur l'ave-
nir de l'empire anglo-indien des espérances trop flatteuses. Quel-
ques vérités, bien constatées pour lui, attestent à ses yeux la fragi-
lité de cette immense construction. La première est celle-ci : sans le
concours des populations indigènes elles-mêmes, les Anglais ne pour-
raient pas se maintenir dans l'Inde. Supposez que les Sikhs et les
Ghoorkas eussent refusé de marcher, la révolte des cipayes n'eût
pu être domptée; elle l'eût été difficilement, même avec l'aide des
Sikhs et des Ghoorkas, sans les services actifs de quelques puissans
rajahs (2) demeurés fidèles à une cause qui leur était étrangère. Ces
misérables camp-followers eux-mêmes, ces valets de camp, porteurs
d'eau, porteurs de litières, marchands de lait, faucheurs, chame-
liers, cornacs d'éléphans, que l'Anglais hautain et brutal injurie ou
frappe à tort et à travers, sont les agens mdispensables de sa puis-
sance. — Sans eux, disait un sergent à M. Russell, nous ne tien-
drions pas huit jours la campagne. — Par un simple acte de mau-
vaise volonté, purement passive, en protestant, selon la mode du
pays, par cet abandon collectif de toute industrie , de toute activité,
{dhurna) que se sont quelquefois imposé les habitans d'une ville ou
d'un district tout entier, l'Inde se débarrasserait, sans coup férir, •
de ses maîtres. Ces maîtres, elle les hait sans les comprendre. Les
deux races juxtaposées sont une énigme l'une pour l'autre. L'An-
glais ne peut se faire à ce calme du fatalisme oriental qui laisse si
peu d'essor à la volonté, à l'activité humaine. Lui, l'homme glouton
du Nord, il méprise ce sensualisme subtil qui se nourrit de parfums,
de rêverie, de paresse et de voluptés. Lui, l'aristocrate laborieux,
armé, dompteur d'hommes et d'animaux, écuyer, boxeur, rameur,
orateur, voyageur, il prend pitié de cet autre aristocrate bien autre-
ment fier, qui de ses pieds sacrés dédaigne de toucher le sol im-
monde, pour qui tout travail est une œuvre servile, tout trafic une
souillure, tout effort un supplice infamant. Diplomate courtois et
rusé, dont les lèvres distillent le miel au moment même où sa main
cherche, sous le cummerbund de soie, le khanjiar empoisonné dont
il va vous frapper, l'Hindou, par sa duplicité, révolte, exaspère
l'honnêteté farouche de John Bull, qui oublie, en s' indignant, de
(i) Pen-of'War; c'est le surnom populaire qu'on a donné à M. William Russell.
(2) Le nyah de Puttiala, celui de Jheend, etc.
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182 BEYUE DES DEUX MONDES.
combien de promesses violées, de combien de traités menteurs, de
combien d'attaques imprévues, de corruptions largement payées se
compose le pouvoir qu'il est appelé à maintenir. Aux yeux de l'Hin-
dou, qu est-il donc? Pas même un homme, une créature étrange,
— im orang-outang si l'on veut, très perfectionné, — qui sait se
battre, envoyer des boules de feu qui tuent de très loin, faire mar-
cher des voitures avec de l'eau chaude, obtenir à coups de bâton la
rentrée de l'impôt, du reste sans aucune notion de la vie civilisée.
Ne mange- t-il pas du porc ? n'unmole-t-il pas à son appétit insatiable
le bœuf lui-même, animal sacré ? Ne mêle-t-il pas à ses goinfreries
l'abus des liqueurs qui rendent fou? Puis, les joues animées, la
langue épaisse, après avoir hurlé on ne sait quels discours sauvages
terminés par des cris de chien [toasts et hurrahs)^ ne le voit-on pas
aller rejoindre, dans le salon voisin, des mems [madams) éhontées
qui, le visage nu, les bras bus, les épaules nues, se laissent prendre
à bras-le-corps et dansent comme des nautch-girls (bayadères)? Le
domestique qui se tient debout, grave et vêtu de blanc, derrière
chaque convive anglais à la table du deputy commissioner^ ne pense
et ne peut pas penser autre chose de ces burra-sahibs inexplicables,
pour lesquels il a toutes les génuflexions qu'ils voudront, mais pas
d'autre respect que celui dont le nègre entoure le commandeur qui
le fouaille. Grave malentendu que des siècles ne détruiraient pas!
Et l'Angleterre a-t-elle des siècles à rester maîtresse de cette colonie
lointaine, coûteuse, énorme? Au fond du cœur, qu'en pensent ses
hommes d'état? N'en est-il pas qui, s'ils osaient dire toute leur
pensée, avoueraient qu'ils subissent l'Inde comme une succession
acceptée, dont les charges passent les bénéfices? Mais comment
donner cours à cette opinion quand l'abandon de l'Inde est reconnu
impossible?
« Puisqu'il en est ainsi, disent certains politiques, convertissons,
moralisons notre conquête. » Convertir et moraliser cent cinquante
millions d'hommes, petite difficulté I Gomment s'y prendre? — Gomme
s'y prenaient les lieutenans de Mahomet : le crucifix ou le sabre. —
A merveille! Mais ce n'était pas le crucifix que l'on imposait en fé-
vrier 1857 aux cipayes de Berhampore : on leur demandait de porter
à leurs lèvres un morceau de papier où pouvait se trouver l'arrière-
trace de quelque substance réputée impure. De cette exigence, bien
innocente à coup sûr, qu' est-il résulté? Nous ne savons trop ce que
valent, comme engin de guerre, les cartouches Enfield; mais nous
savons, en revanche, qu'elles coûtent présentement à l'Angleterre,
qui liquide les frais de l'insurrection, plus d'un milliard de francs.
A ce prix-là, que représente la conversion de l'Inde, chiffrée en
livres sterling?
Sur tous ces sujets, réforme religieuse, réforme morale, réforme
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LA GUERRE DE l'iNBE. 183
militaire, réforme administrative de l'empire anglo-indien, les livres
abondent (1). Il faut les parcourir pour se faire une idée juste de
l'incohérence qui règne dans les vues, les déductions, les raisonne-
mens de tous ces réformateurs. Tout vient, selon l'un, de ce qu'on
a laissé « déshonorer le Christ. » Cela veut dire qu'il fallait abolir
l'idolâtiîe des Hindous et forcer les mahométans à ne plus haïr Jésus.
Encore une fois, détruire trois cent trente-trois millions de dieux,
— c'est le chiffre du panthéon hindou, — adorés par deux cent mil-
lions d'êtres humams, cela n'est point une œuvre légère. Hunooman,
le singe à face noire (2), Indra, Doorga, Shiva, Yuma, Gunesha,
Puvuna et Brahma, ainsi que les animaux qu'ils montent, éléphant,
lion, taureau, buffle, rat, daim, chèvre, etc., ont autant d'adorateurs
que les saints de notre calendrier, et, — il faut bien le dire, — des
adorateurs plus convaincus, plus fervens, plus exacts à pratiquer
leur culte. Presque tous ces dieux ont une biographie romanesque,
qui terrifie et réjouit l'imagination des croyans. L'Évangile leur pa-
raît bien pâle quand ils le comparent aux incarnations de Wishnou,
lequel eut deux femmes légitimes et en séduisit une foule d'autres :
Rhada, par exemple, sa maltresse favorite, dont l'image figure sans
cesse, dans les cortèges solennels, à côté de celle du dieu, tandis
que les épouses légitimes y brillent par leur absence. Que de gaieté
dans les querelles de Shiva et de sa femme Parvutee, jalouse et fière
comme Junon, et qui reproche à son Jupiter de courtiser « des filles
de basse caste I » Indra, le roi du ciel, a violé la femme de son guide
spirituel; Yuma, le Pluton hindou, a frappé sa mère d'un coup de
pied; Doorga épouse deux fois son mari Shiva, sous un nom d'a-
bord, puis sous un autre (Suttee et Parvutee); Kali (c'est encore
Doorga), pour avoir bu le sang des géans vaincus par elle, a sur la
poitrine un étemel ruisseau de sang. C'est Kali qu'invoquent de pré-
férence les voleurs et les courtisanes, dévots et dévotes étranges,
mais sincères, et qui ne manquent jamais de prier soit pour le suc-
cès d'ime embuscade, soit pour la rencontre d'un riche amoureux.
Nous voilà un peu loin du christianisme ; serions-nous par hasard
plus près de la grande charte et du régime constitutionnel? Il est
permis d'en douter, et d'admettre, au moins comme solution provi-
soire, celle qu'ont adoptée les maîtres de l'Inde, à savon* qu'il faut
laisser subsister, comme instrument nécessaire, le pouvoir féodal
des grands propriétaires terriens, les confirmer dans leurs privilé-
(1) England and /ikiia, an Essay on the dtUies of Englishmen towards the Hmdoos,
by Baptist Wriothesley Noël; 500 pages (London, Nisbet, 1859). — Topks for Indian
Stat9smen, by John Bruce Norton, barrister at law, Madras, 400 pages (London, Ri-
cbardson brothers, 1858), etc.
(2) Fils de Puynna et d*une guenon.
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18& BEVUE DE8 DEUX MONDES.
ges, les avoir pour intermédiaires entre les foules assujetties et la
poignée de conquérans qui vient leur dicter des lois. Quant au mé-
canisme administratif à l'usage de ceux-ci, la conclusion le plus gé-
néralement acceptée à l'heure présente est qu'il faut le simplifier
autant que possible, en donnant l'autorité la plus absolue, la plus ar-
bitraire, aux représentans supérieurs du gouvernement britannique,
tout en les maintenant sous un contrôle sévère, et en laissant peser
sur eux de tout son poids la responsabilité de leurs erreurs ou de
leurs crimes. C'est ce qu'on appelle le système du Pendjab. Mais
tous ces changemens, toutes ces réformes seront vainement essayés,
si le niveau moral de la race conquérante ne s'élève pas à la hau-
teur de sa tâche. Depuis les soldats anglais que M. Russell nous
montre crevant les barils d'or placés sous leur escorte (1) jusqu'aux
officiers et employés supérieurs qui, de leur propre aveu, « ne res-
teraient pas vingt-quatre heures dans l'Inde sans les roupies qu'on
y récolte, » nous ne rencontrons que des hommes poussés par un
mobile unique, l'amour du gain. C'est là, nous le savons de reste,
la grande préoccupation des temps actuels, c'est le grand ressort
de l'activité des nations. Cependant, pour résoudre un problème
comme celui que l'Inde pose à l'Angleterre, il faut d'autres pen-
sées, des vues plus hautes, un désintéressement, une abnégation
dont quelques-uns de ses plus grands hommes d'état et de guerre
lui ont, en divers temps, donné le glorieux exemple. Une immense
part lui a été faite dans la tutelle du monde. L'Angleterre s'en est
montrée digne à certains égards, ce n'est pas nous qui le contesterons
jamais. La Providence semble lui demander plus encore, et certes
la révolte de 1857 est une injonction solennelle s'il en fut jamais.
Le moment est donc venu de ceindre ses reins, non pas comme le
mineur rapace qui va creuser son filon dans la roche obscure, mais
comme le pasteur d'hommes qui mène dans la bonne voie son trou-
peau docile. Le rôle de cette île riche et puissante lui interdit le re-
pos. Pour elle, ne pas grandir est déchoir; s'arrêter, c'est ne plus
vivre. Heureuse, après tout, la nation à qui Dieu dit : « Sois hé-
roïque ou meurs! » Il ne peut parler ainsi qu'à celles qu'il a mises
au premier rang.
E.-D. FORGUES.
(i) n i^oute, — et ceci est une honte pour TAngleterre, — qu'on en était venu à ne
plus faire voyager les caisses publiques autrement que sous la garde des scJldats indigènes!
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LA
COMEDIE ANGLAISE
SOUS LA RESTAURATION
I.
LE PUBLIC.
L
Lorsqu'on quitte les nobles portraits de Van-Dyck pour les figures
de Lely, la chute est subite et profonde : on sortait d'un palais,
on tombe dans un mauvais lieu.
Au lieu de ces seigneurs fiers et calmes qui restent cavaliers en
devenant hommes de cour, de ces grandes dames si simples qui
semblent à la fois prinpesses et jeunes filles, de ce monde généreux
et héroïqfue, élégant et orné, où resplendit encore la flamme de la
renaissance, où reluit déjà la politesse de l'âge moderne, on ren-
contre des courtisanes dangereuses ou provocantes, à l'air ignoble
ou dur, incapables de pudeur ni de pitié (1). Leurs mains potelées,
épanouies, ploient migilardement des doigts à fossettes. Des torsades
de cheveux lourds roulent sur leurs épaules charnues, les yeux
noyés clignent voluptueusement, un fade sourire joue sur les lèvres
sensuelles. L'une relève un flot de cheveux dénoués qui coule sur
les rondeurs de sa chair rose; celle-ci, languissante, se laisse aller,
ouvrant une manche dont la molle profondeur découvre toute la
blancheur de son bras. Presque toutes sont en chemise; plusieurs
(1) Voyez sartout les portraits de lady Mooreland, de lady Williams, de la comtesse
d'Ossory, de la duchesse de Cleveland, de lady Price, etc.
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186 BEYUE DES DEUX MONDES.
semblent sortir du lit; le peignoir froissé colle sur la gorge, et
semble défait par une nuit de débauche; la robe de dessous, toute
chiffonnée, tombe sur les hanches; les pieds froissent la soie qui
chatoie et luit. Toutes débraillées qu'elles sont, elles se parent inso-
lemment d'un luxe de filles : ceintures de diamans, dentelles bouil-
lonnantes, splendeur brutale des dorures, profusion d'étoffes brodées
et bruissantes, coiffures énormes, dont les boucles et les torsades
enroulées et débordantes provoquent le regard par l'échafaudage de
leur magnificence effrontée. Des draperies tortillées tombent alen-
tour en forme d'alcôve, et les yeux plongent par une échappée sur
les allées d'un grand parc dont la solitude sera commode à leurs
plaisirs.
Tout cela était venu par contraste : le puritanisme avait amené
l'orgie, les fanatiques avaient décrié la vertu. La sombre imagina-
tion anglaise, saisie de terreurs religieuses, avait désolé la vie hu-
maine. La conscience, à l'idée de la mort et de l'obscure éternité,
s'était troublée; des anxiétés sourdes y avaient pullulé en secret
comme une végétation d'épines, et le cœur malade, tressaillant à
chaque mouvement, avait fini par prendre en dégoût tous ses plai-
sirs et en horreur tous ses instincts. Ainsi empoisonné dans sa source,
le divin sentiment de la justice s'était tourné en folie lugubre.
L'homme, déclaré pervers et damné, se croyait enfermé dans un ca-
chot de perdition et de vice où nul effort et nul hasard ne pouvaient
faire entrer un rayon de lumière, à moins que la main d'en haut,
par une faveur gratuite, ne vînt arracher la pierre scellée de ce
tombeau. Il avait mené la vie d'un condamné, bourrelée et angois-
seuse, opprimée par un désespoir morne, et hantée de spectres. Tel
s'était cru souvent sur le point de mourir; tel autre, à l'idée d'une
croix, était traversé d'hallucinations douloureuses (1); ceux-ci sen-
taient le frôlement du malin esprit : tous passaient des nuits les yeux
fixés sur les histoires sanglantes et les appels passionnés de l'An-
cien-Testament, écoutant les menaces et les tonnerres du Dieu ter-
rible jusqu'à renouveler en leur propre cœur la férocité des égor-
geurs et l'exaltation des voyans. Sous cet effort, la raison peu à peu
défaillait. A force de chercher le Seigneur, on trouvait le rêve. Après
de longues heures de sécheresse, l'imagination, faussée et surme-
née, travaillait. Des figures éblouissantes, des idées inconnues se
levaient tout d'un coup dans le cerveau échauffé; l'homme était sou-
levé et traversé de mouvemens extraordinaires. Ainsi transformé, il
ne se reconnaissait plus lui-même ; il ne s'attribuait pas ces inspira-
tions véhémentes et soudaines qui s'imposaient à lui, qui l'entraî-
naient hors des chemins frayés, que rien ne liait entre elles, qui le
(1) Carlyle, Crommll, U I«, p. 48.
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LA COMEDIE ANGLAISE. 187
«secouaient et rilluminaient sans qu'il pût les prévoir, les arrêter ou
les régler : il y voyait l'action d'une puissance surhumaine, et s'y
livrait avec l'enthousiasme du délire et la raideur de la foi.
Pour comble, le fanatisme s'était changé en institution; le sectaire
avait noté tous les degrés de la transfiguration intérieure , réduit
en théorie l'envahissement du rêve : il travaillait avec méthode à
chasser la raison pour introniser l'extase. Fox en faisait l'histoire,
Bunyan en donnait les règles, le parlement en offrait l'exemple,
toutes les chaires en exaltaient la pratique. Des ouvriers, des sol-
dats, des femmes en discouraient, y pénétraient, s'animaient par les
détails de leur expérience et la publicité de leur émotion. Une nou-
velle vie s'était déployée, qui avait flétri et proscrit l'ancienne. Tous
les goûts temporels étaient supprimés, toutes les joies sensuelles
étaient interdites; l'homme spirituel restait seul debout sur les ruines
du reste, et le cœur, exclu de toutes ses issues naturelles, ne pou-
vait plus regarder ni respirer que du côté de son funeste Dieu. Le
puritain passait lentement dans les rues, les yeux au ciel, les traits
tirés, jaunes et hagards, les cheveux ras, vêtu de brun ou de noir,
sans omemens, ne s'habillant que pour se couvrir. Si quelqu'un
avait les joues pleines, il passait pour tiède (1). Le corps entier, l'ex-
térieur, jusqu'au ton de la voix, tout devait porter la marque de
la pénitence et de la grâce. Le puritain discourait en paroles traî-
nantes, d'un accent solennel, avec une sorte de nasillement, comme
pour détruire la vivacité de la conversation et la mélodie de la voix
naturelle. Ses entretiens remplis de citations bibliques, son style
imité des prophètes, son nom et le nom de ses enfans, tirés de l'E-
criture, témoignaient que sa pensée habitait le monde terrible des
prophètes et des exterminateurs. Du dedans, la -contagion avait ga-
gné le dehors. Les alarmes de la conscience s'étaient changées en
lois d'état. La rigidité personnelle était devenue une tyrannie pu-
blique. Le puritain avait proscrit le plaisir comme un ennemi, chez
autrui aussi bien qu'en lui-même. Le parlement faisait fermer les
maisons de jeu, les théâtres, et fouetter les acteurs à la queue
d'une charrette; les jurons étaient taxés; les arbres de mai étaient
coupés; les ours, dont les combats amusaient le peuple, étaient
tués; le plâtre des maçons puritains rendait décentes les nudités des
statues; les belles fêtes poétiques étaient défendues. Des amendes
et des punitions corporelles interdisaient même aux enfans « les
jeux, les danses, les sonneries de cloches, les réjouissances, les ré-
galades, les luttes, la chasse, » tous les exercices et tous les amuse-
mens qui pouvaient profaner le dimanche. Les ornemens, les ta-
(i) Le colonel Hutchinson fut un instant suspect parce qu'il portait les ch6?eux longs
et qu*il s'habillait bien.
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188 BEVUE DES DEUX MONDES*
bleaux, les statues des églises étaient arrachés ou déchirés. Le
seul plaisir qu'on gardât et qu'on souffrît était le nasillement des
psaumes, l'édification des sermons prolongés, l'excitation des con-
troverses haineuses, la joie âpre et sombre de la victoire remportée
sur le démon et de la tyrannie exercée contre ses fauteurs. En Ecosse,
pays plus froid et plus dur, l'intolérance allait jusqu'aux derniers
confms de la férocité et de la minutie, instituant une surveillance
sur les pratiques privées et sur la dévotion intérieure de chaque
membre de chaque famille, ôtant aux catholiques leurs enfans, impo-
sant l'abjuration sous peine de la prison perpétuelle ou de la mort,
amenant par troupeaux (1) les sorcières au bûcher. Il semblait qu'un
nuage noir se fût appesanti sur la vie humaine, noyant toute lu-
mière, effaçant toute beauté, éteignant toute joie, traversé çà et là
par des éclairs d'épée etpar des lueurs de torches, sous lesquels
on voyait vaciller des figures de despotes moroses, de sectaires ma-
lades, d'opprimés silencieux.
Le roi rétabli, ce fut une délivrance. Gomme un fleuve barré et
engorgé, l'esprit public se précipita de tout son poids naturel et de
toute sa masse acquise dans le lit qu'on lui avait fermé. L'élan em-
porta les digues. Le violent retour aux sens noya la morale. La
vertu parut puritaine. Le devoir et le fanatisme furent confondus
dans un discrédit commun. Dans ce grand reflux, la dévotion, ba-
layée avec l'honnêteté, laissa l'homme dévasté et fangeux. Les par-
ties supérieures de sa nature disparurent; il n'en resta que l'animal
sans frein ni guide, lâché par ses convoitises à travers la justice et
la pudeur.
Quand on regarde ces mœurs à travers Hamilton et Saint-Évre-
mond, on les tolère. C'est que leurs façons françaises font illusion.
La débauche du Français n'est qu'à demi choquante; si l'animal en
lui se déchaîne, c'est sans trop d'excès. Son fonds n'est pas, comme
chez l'autre, rude et puissant. Vous pouvez casser la glace brillante
qui le recouvre, sans rencontrer le torrent gonflé et bourbeux qui
gronde sous son voisin; le ruisseau qui en sortira n'aura que de pe-
tites échappées, rentrera de lui-même et vite dans son lit accoutumé.
Le Français est doux, naturellement civilisé, peu enclin à la sensua-
lité grande ou grossière, amateur de conversation sobre, aisément
prémuni contre les mœurs crapuleuses par sa finesse et son bon goût.
Le chevalier de Grammont a trop d'esprit pour aimer l'orgie. C'est
qu'en somme l'orgie n'est pas agréable : casser des verres, brailler,
dire des ordures, s'emplir jusqu'à la nausée, il n'y a là rien de bien
tentant pour des sens un peu délicats; il est né épicurien, non glou-
(1) 1048, trente en un jour. Une d'elles avoua qu'elle a?ait été à une assemblée où
étaient cinq cents sorcières. — PictoricU History, t. m, p. 480.
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LA COMEDIE ANGLAISE. 189
ton ou ivrogne. Ce qu'il cherche, c'est ramusement, non la joie dé-
boutonnée ou le plaisir bestial. Je sais bien qu'il n'est pas sans re-
proche. Je ne lui confierais pas ma bourse, il oublie trop aisément
la distinction du tien et du mien ; surtout je ne lui confierais pas
ma femme, il n'est pas net du côté de la délicatesse ; ses escapades
au jeu et auprès des dames sentent d'un peu bien près l'aigrefm et
le suborneur. Mais j'ai tort d'employer ces gjjinds mots à son en-
droit ; ils sont trop pesans, ils écrasent une aussi fine et aussi jolie
créature. Ces lourds habits d'honneur ou de honte ne peuvent être
portés que par des gens sérieux, et Grammont ne prend rien au sé-
rieux , ni les autres, ni lui-même, ni le vice ni la vertu. Passer le
temps agréablement, voilà toute son afiaire. a On ne s'ennuya plus
dans l'armée, dit Hamilton, dès qu'il y fut. » C'est là sa gloire et
son objet; il ne se pique ni se soucie d'autre chose. Son valet le
vole : un autre eût fait pendre le coquin; mais le vol était joli, il
garde son drôle. Il partait oubliant d'épouser sa fiancée, on le rat-
trape à Douvres : il revient, épouse; l'histoire était plaisante, il ne
demande rien de mieux. Un jour, étant sans le sou, il détrousse au
jeu le comte de Caméran. « Est-ce qu'après la figure qu'il a faite
il peut plier bagage comme un croquant? Non pas, il a des senti-
mens, il soutiendra l'honneur de la France. » Le badinage couvre ici
la tricherie ; au fond, il n'a pas d'idées bien claires sur la propriété.
11 régale Caméran avec l'argent de Caméran. Caméran eût-il mieux
fait, ou autrement? Peu importe que son argent soit dans la poche
de Grammont ou dans la sienne : le point important est gagné, puis-
qu'on s'est amusé à le prendre et qu'on s'amuse à le dépenser. L'o-
dieux et l'ignoble disparaissent de la vie ainsi entendue. S'il fait sa
cour, soyez sûr que ce n'est point à genoux : une âme si vive ne
s'affaisse point sous le respect; l'esprit le met de niveau avec les plus
grands; sous prétexte d'amuser le roij il lui dit des vérités vraies.
S'il tombe à Londres au milieu des scandales, il n'y enfonce point;
il y glisse sur la pointe du pied, si lestement, qu'il ne garde pas de
boue. On n'aperçoit plus sous ses récits les angoisses et les bru-
talités que les événemens recèlent; le conte file prestement, éveillant
un sourire, puis un autre, puis encore un autre, si bien que l'esprit
tout entier est emmené, d'un mouvement agile et facile, du côté de
la belle humeur. A table, Grammont ne s'empiffrera pas-, au jeu, il
ne deviendra pas furieux ; devant sa maîtresse, il ne lâchera pas de
gros mots; dans les duels, il ne haïra pas son adversaire. L'esprit
français est comme le vin français : il ne rend les gens ni brutaux, ni
méchans, ni tristes. Telle est la source de cet agrément. Les soupers
ne détruisent ici ni la finesse, ni la bonté, ni le plaisir. Le libertin
reste sociable, poli et prévenant; sa gaieté n'est complète que par
la gaieté des autres ; il s'occupe d'eux pour s'occuper de lui-même.
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190 RETUE DES DEUX MONDES.
€t, par surcroît, il reste alerte et dispos d'intelligence; les saillies,
les traits brillans, les tours heureux pétillent sur ses lèvres; il pense
à table et en compagnie quelquefois mieux que seul ou à jeun. Vous
voyez bien qu'ici le débauché n'opprime pas l'homme; Grammont
dirait qu'il l'achève, et que l'esprit, le cœur, les sens, ne trouvent-
leur perfection et leur joie que dans l'élégance et l'entrain d'un sou-
per choisi.
Tout au rebours en Angleterre . Si on gratte la morale qui sert
d'enveloppe, la brute apparaît dans sa violence et sa laideur. Un de
leurs hommes d'état disait que chez nous la populace lâchée se lais-
serait conduire par les mots d'humanité et d'honneur, mais que
chez eux, pour l'apaiser, il faudrait lui jeter de la viande crue.
L'injure, le sang, l'orgie, voilà la pâture où se rua cette populace de
nobles. Tout ce qui excuse un carnaval y manque, et d'abord l'es-
prit. Trois ans après le retour du roi, Butler publie son Hudibras^ avec
quels applaudissemens, les contemporains seuls peuvent le dire, et
le retentissement s'en est prolongé jusqu'à nous. Si vous saviez
comme l'esprit en est bas, avec quelle maladresse et dans quelles ba-
lourdises il délaie sa farce vindicative 1 Çà et là subsiste une image
heureuse, débris de la poésie qui vient de périr; mais tout le tissu
de l'œuvre semble d'un Scarron, aussi ignoble que l'autre et plus
méchant. Gela est imité, dit-on, de Don Quichotte; Hudibras est un
chevalier puritain qui va, comme l'autre, redresser les torts et em-
bourser des gourmades. Dites plutôt que cela ressemble à la misérable
contrefaçon d' Avellaneda. Le petit vers bouffon trotte indéfiniment de
son pas boiteux, clapotant dans la boue qu'il affectionne, aussi sale et
aussi plat que dans VÈnéide travestie. La peinture d'Hudibras et de
son cheval dure un chant presque entier; quarante vers sont dépen-
sés à décrire sa barbe, quarante autres à décrire ses culottes. D'inter-
minables discussions scolastiques, des disputes aussi prolongées que
celles des puritains, étendent leurs landes et leurs épines sur toute
une moitié du poème. Point d'action, point de naturel, partout des
satires avortées, de grosses caricatures ; ni art, ni mesure, ni goût,
le style puritain transformé en un baragouin absurde, la rancune
enfiellée manquant son but par son excès même, et défigurant le
portrait qu'elle veut tracer. Groiriez-vous qu'un tel écrivain fait le
joli, qu'il veut égayer, qu'il prétend être agréable? La belle raiUerie
que ce trait sur la barbe d'Hudibras! « Ge météore chevelu dénon-
çait la chute des sceptres et des couronnes; par son symbole lugu-
bre, il figurait le déclin des gouvernemens, et sa bêche (1) hiéro-
glyphique disait que son tombeau et celui de l'état étaient creusés. »
11 est si content de cette gaieté insipide qu'il la prolonge pendant
(i) Cette barbe était taillée en bêche.
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LA COMÉDIE ANGLAISE. 191
dix vers encore. La bêtise croit à mesure qu'on avance. Se peut-il
qu'on ait trouvé plaisantes des gentillesses comme celles-ci : « Son
épée avait pour page une dague, qui était un peu petite pour son
âge, et en conséquence l'accompagnait en la façon dont les nains
suivaient les chevaliers errans. C'était un poignard de service, bon
pour la corvée et pour le combat ; quand il avait crevé une poitrine ou
une tête, il servait à nettoyer les souliers ou à planter des oignons. »
Tout tourne au trivial; si quelque beauté se présente, le burlesque
la salit. A voir ces longs détails de cuisine, ces plaisanteries ram-
pantes et crues, on croit avoir affaire à un amuseur des balles; ainsi
parlent les charlatans des ponts quand ils approprient leur imagi-
nation et leur langage aux habitudes des tavernes et des taudis.
L'ordure s'y trouve, et la canaille rit quand le bateleur fait allusion
aux ignominies de la vie privée. Voilà le grotesque dont les courti-
sans de la restauration ont fait leurs délices; leur rancune et leur
grossièreté se sont complu au spectacle de ces marionnettes criardes;
d'ici à travers deux siècles, on entend le gros rire de cet auditoire
de laquais.
Charles II à table faisait orgueilleusement remarquer à Grammont
que ses officiers le servaient à genoux. Ils faisaient bien, c'était là
leur vraie posture. Le grand-chancelier Clarendon, un des hommes
les plus honorés et des plus honnêtes de la cour, apprend à T impro-
viste, en plein conseil, que sa fille Anne est grosse des œuvres du
duc d'York, et que ce duc, frère du roi, lui a promis mariage. Voici
les paroles de ce tendre père; il a pris soin lui-même de nous les
transmettre. « Le chancelier (1) s'emporta avec une excessive colère
contre la perversité de sa fille et dit avec toute la véhémence ima-
ginable qu'aussitôt qu'il serait chez lui, il la mettrait à la porte
comme une prostituée, lui déclarant qu'elle eût à se pourvoir comme
elle pourrait, et qu'il ne la reverrait jamais. » Remarquez que ce
grand homme avait reçu la nouvelle par surprise chez le roi, et qu'il
trouvait du premier coup ces accens généreux et paternels. « 11
ajouta qu'il aimerait beaucoup mieux que sa fille fût la catin du duc
que de la voir sa femme. » N'est-ce pas héroïque? Mais laLssons-le
parler. Un cœur si noblement monarchique peut seul se surpasser
lui-même. « Il était prêt à donner un avis positif, et il espérait que
leurs seigneuries se joindraient à lui pour que le roi fit à l'instant
envoyer la femme à la Tour, où elle serait jetée dans un cachot,
seus une garde si stricte que nulle personne vivante ne pût être ad-
mise auprès d'elle, qu'aussitôt après on présenterait un acte au par-
lement pour lui faire couper la tête, que non-seulement il y donne-
rait son consentement, mais qu'il serait le premier à le proposer. »
(i) Mémoires de Qarendon, t. n, p. 65.
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102 REVUE DES DEUX MONDES.
Quelle vertu romaine ! Et de peur de n'être pas cru, il insiste* « Qui-
conque connaîtra le chancelier croira qu'il a dit tout cela de tout
son cœur. » Il n'est pas encore content, il répète son avis, il s'a-
dresse au roi avec toute sorte de raisons concluantes pour obtenir
qu'on tranche la tête à sa fille. « J'aimerais mieux me soumettre à
son déshonneur et le supporter en toute humilité que le voh* ré-
paré par son mariage, pensée que j'exècre si fort que je serais bien
plus content de la voir morte avec toute l'infamie qui est due à sa
présomption 1 » Voilà comment, en cas difficile, un homme garde
ses traitemens et sa sunarre. Sir Charles Berkeley, capitaine des
gardes du duc d'York, fit mieux encore; il jura solennellement
« qu'il avait couché » avec la jeune fille, et se dit prêt à l'épouser
n pour l'amour du duc, quoique sachant le commerce du duc avec
elle.» Puis un peu après il avoua qu'il avait menti, mais en tout
bien, tout honneur, afin de sauver la famille royale de cette més-
alliance. Ce beau dévouement fut payé; il eut bientôt une pension
sur la cassette et fut créé comte de Falmouth. Dès l'abord, la bas-
sesse des corps publics avait égalé celle des particuliers. La chambre
des communes, tout à l'heure reine, encore pleine de presbytériens,
de rebelles et de vainqueurs, vota «que ni elle ni le peuple d'An-
gleterre ne pouvaient être exempts du crime horrible de rébellion
et de sa juste peine, s'ils ne s'appliquaient formellement la grâce et
le pardon accordés par sa majesté dans la déclaration de Breda. »
Puis tous ces héros allèrent en corps se jeter avec contrition aux
pieds sacrés de leur monarque. Dans cet affaissement imiversel,
il setablait que personne n'avait plus de cœur. Le roi se fait le
mercenaire de Louis XIV, et vend son pays pour une pension de
200,000 livres. Des ministres, des membres du parlement, des am-
bassadeurs reçoivent l'argent de la France. La contagioq gagna jus-
qu'aux patriotes, jusqu'aux plus purs, jusqu'aux martyrs. Lord Bus-
sell intrigua avec la cour de Versailles; Algernon Sidney accepta
500 guinées. Ils n'ont plus assez de goût pour garder un peu d'es-
prit, ils n'ont plus assez d'esprit pour garder un peu d'honneur.
Si vous regardez l'homme ainsi découronné, vous y retrouverez
d'abord les instincts sanguinaires de la brute primitive. Un membre
de la chambre des communes, sir John Coventry, avait laissé
échapper une parole qu'on prit pour un blâme des galanteries
royales. Le duc de Monmouth, son ami, le fit assaillir en trahison,
sur l'ordre du roi, par d'honnêtes gens dévoués, qui lui fendirent le
nez jusqu'à l'os. Un scélérat, Blood, avait tenté d'assassiner le duc
d'Osmond et poignardé le gardien de la Tour pour voler les dia-
mans de la couronne. Charles II, jugeant cet homme intéressant et
distingué dans son genre, lui fit grâce, lui donna un domaine en
Irlande, l'admit dans sa familiarité face à face avec le duc d'Os-
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LA COMÉDIE ANGLAISE. 103
mond, si bien que Blood devint une sorte de héros et fut reçu dans
le meilleur monde. Après de si beaux exemples, on pouvait tout
oser. Le duc de Buckingham, amant de la comtesse de Shrewsbury,
tue le comte en duel; la comtesse, déguisée en page, tenait le che-
val de Buckingham, qu'elle embrassa tout sanglant; puis le couple
de meurtriers et d'adultères revint publiquement, et comme en
triomphe, à la maison du mort. On ne s'étonne plus d'entendre le
comte de Kœnigsmark traiter « de peccadille » un assassinat qu'il
avait commis avec guet-apens. Je traduis un duel d'après Pepys,
pour faire comprendre ces mœurs de soudards et de coupe-jarrets.
a Sir Henri Bellasses et Tom Porter, les deux plus grands amis du
monde, parlaient ensemble, et sir H. Bellasses parlait un peu plus
haut que d'ordinaire, lui donnant quelque avis. Quelqu'un de la
compagnie qui était là dit : — Comment! est-ce qu'ils se querellent
qu'ils parlent si haut? — Sir Henri Bellasses, entendant cela, dit :
— Non, et je veux que vous sachiez que je ne querelle jamais que
je ne frappe. Prenez cela comme une de mes règles. — Comment,
dit Tom Porter, frapper? Je voudrais bien voir l'homme d'Angleterre
qui oserait me donner un coup. — Là-dessus sir Henri Bellasses lui
donna un soufflet sur l'oreille, et ils allèrent pour se battre... Tom
Porter 'apprit que la voiture de sir Henri Bellasses arrivait; alors il
sortit du café où il attendait les nouvelles, ariêta la voiture, et dit
à sir Henri BeUasses de sorth*. — Bien, dit sir Henri Bellasses, mais
vous ne m'attaquerez pas pendant que je descendrai, n'est-ce pas?
— Non, dit Tom Porter. 11 descendit, et tous deux dégainèrent. Ils
furent blessés tous deux, et Henri Bellasses si fort, qu'il mourut
dix jours après. » Ce n'étaient pas ces bouledogues qui pouvaient
avoir pitié de leurs ennemis. La restauration s'ouvrit par une bou-
cherie. Les lords conduisirent le procès des républicains avec une
impudence de cruauté et une franchise de rancune extraordinaires.
Un sheriff se colleta sur l'échafaud avec sir Henri Vane, fouillant
dans ses poches, lui arrachant un papier qu'il essayait de lire. Pen-
dant le procès du major-général Harrison, le bourreau fut placé à
côté de lui, en habit sinistre, une corde à la main. On voulut lui
donner tout au long l' avant-goût de la mort. 11 fut détaché vivant
de la potence, éventré. Il vit ses entrailles jetées dans le feu; puis
il fut coupé en quartiers, et son cœur encore palpitant fut arraché
et montré au peuple. Les cavaliers par plaisir venaient là. Tel ren-
chérissait; le colonel Turner, voyant qu'on coupait en quartiers le
légiste John-Coke, dit aux gens du sheriff d'amener plus près Hugh
Peters, autre condamné. L'exécuteur approcha, et, frottant ses mains
rouges, demanda au malheureux si la besogne était de son goût. Les
corps pourris de Cromwell, d'Ireton, de Bradshaw, furent déterrés.
Ton xxvn, 13 '
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19& RETUE DES DEUX MONDES.
traînés sur des claies, pendus à Tybum, décapités le sdir, et les tètes
plantées sur des perches au haut de Westminster-Hall. Les dames
allaient voir ces ignominies; le bon Evelyn y applaudissût; les cour-
tisans en faisaient des chansons. Us étaient tombés si bas, qu'ils
n'avaient plus môme le dégoût physique. Les yeux et l'odorat n'ai-
daient plus l'humanité de leurs répugnances; les sens étaient aussi
amortis que le coeur.
Au sortir de ce sang, ils couraient à la débauche. Qu'on se rap-
pelle la vie du comte de Rochester (1), homme de cour et poète, qui
fut le héros du temps. Ce sont les mœurs d'un saltimbanque ef&éné
et triste : hanter les tripots, suborner les femmes, écrire de»
chansons sales et des pamphlets orduriers, voilà ses plaisirs. Des
commérages parmi les filles d'honneur, des tracasseries avec les
écrivains, des injures reçues, des coups de b&ton donnés, voilà
ses occupations. Pour faire le galant, avant d'épouser sa femme,
il l'enlève. Pour étaler du scepticisme, il finit par refuser un duel
et gagner le nom de lâche. Cinq ans durant, il resta ivre. La fougue
intérieure, manquant d'une issue noble, le roulait dans des aven-
tures d'arlequin. Une fois, avec le duc de Buckingham, il loua
8w* la route de Newmarket une auberge, se fit aubergiste, réga-
lant les maris et débauchant les femmes. Il s'introduit déguisé en
vieille chez un bonhomme avare, lui prend sa femme, qu'il passe à
Buckingham. Le mari se pend; ils trouvent TaiTaire plaisante. Une
autre fois il s'habille en porteur de chaise, puis en mendiant, et
court les amourettes de la canaille. Il finit par se faire charlatan,
astrologue, et vend dans les faubom'gs des drogues pour fedre
avorter. C'est le dévergondage d'une imagmation véhémente, qui
se salit comme ime autre se pare, qui se pousse en avant dans l'or-
dure et dans la folie comme un autre dans la raison et dans la
beauté. Qu'est-ce que l'amour pouvait devenir dans des mams pa-
reilles? On ne peut même pas copier les titres de ses poèmes : il n'a
écrit que pour les mauvais lieux. Stendahl disait que l'amour res-
semble à une branche sèche jetée au fond d'une mine; les cristaux
la couvrent, se ramifient en dentelures, et finissent par transformer
le bois vulgaire en une aigrette étincelante de diamans purs. Ro-
chester commence par lui arracher toute cette parure; pour être plus
sûr de le saisir, il le réduit à un bâton. Tous les fins sentimens, tous
les rêves, cet enchantement, cette sereine et sublime lumière qui
transfigure en un instant notre misérable monde, cette illusion qui,
rassemblant toutes les forces de notre être, nous moQtre»la perfection
dans une créature bornée, et le bonheur étemel dans une émotion
(1) La Revue a publié une étude très complète de BI. Forgues but Rochester, 15 août
et l*' septembre 1857.
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jjl comédie anglaise, 195
^ui va finir, tout dî^aralt; il ne reste chez lui qu'un appétit rassasié
et des sens éteints;, le pis, c'est qu'il écrit sans verve et correcte-
ment; Tardeur animale, la sensualité pittoresque lui manquent; on
retrouve dans ses satires un élève de Boileau. Rien de plus choquant
que Tobscénité froide. On supporte les priapées de Jules Romain
^t la volupté vénitienne, parce que le génie y relève l'instinct phy-
sique, et que la beauté, avec ses draperies éclatantes, transforme
l'orgie en une œuvre d'art. On pardonne i Rabelds quand on a senU
la sève profonde de joie et de jeunesse virile qui regorge dans ses
ripailles : on en est quitte pour se boucher le ne«, et l'on suit avec
admiraticm, môme avec sympathie, le torrent d'idées et de fantaisies
qui roule à travers sa fange; mais voir un homme qui tâche d'être
élégant en restant sale, qui veut peindre en langage d'homme du
monde des sentimens de crocheteur, qui s'applique à trouver pour
-chaque ordure une métaphore convenable, qui polissonne avec
étude et de parti--pris, qui, n'ayant pour excuse ni le naturel, ni
l'élan, ni la science, ni le génie, dégrade le pur style français jus*
qu'à cet oflSce, c'est voir un goujat qui s'occupe à tremper ime pa»
rare dans im ruisseau. Après tout viennent le dégoût et la maladie.
Tandis que La Fontaine reste jusqu'au dernier jour capable de ten-
dresse et de bonheur, celui-ci à trente ans injurie la femme avec
une âcreté lugubre. « Quand elle est jeune, elle se prostitue pour
son pkûsir; quand elle est vieille, elle prostitue les autres pour sotx
entretien. Elle est un piège, une machine à meurtre, une machine
-à débauche. Ingrate, perfide, envieuse, son naturel est si extrava*
gant, qu'il tourne à la haine ou à la bonté absurde. Si elle veut être
grave, elle a l'air d'un démon; on dirait d'une écervelée ou d'une
coureuse quand elle tâche d'être polie : disputeuse, perverse, in-
digne de confiance, et avide pour tout dépenser en luxure. » Quelle
c(»ifession qu'un tel jugement, et quel abrégé de vie! On voit à
la fin le viveur hébété, desséché comme un squelette, rongé d'ul-
cères. Parmi les refr^s, les satires crues, les souvenirs de projets
avortés et de jouissances salies qui s'entassent comme dans un
^gout dans sa tête lassée, la crainte de la damnation fermente; û
meurt dévot à trente-trois ans.
Tout en haut, le roi donne l'exemple, n Ce vieux bouc, » comme
l'appellent les courtisans, se croit gai et élégant; quelle gaieté et
-quelle élégance! L'ah- français ne va pas aux gens d'outre-Manche.
Catholiques, ils tombent dans la superstition étroite; épicuriens,
dans la grosse débauche; courtisans, dans la servUité basse; scep-
tiques, dans l'athéisme débraillé. Cette cour ne sait imiter que nos
ameublemens et nos costumes; l'extérieur de régularité et de dé-
cence que le bon goût public maintient à Versailles est rejeté
•d'ici comme mcommode. Charles et son frère, en robe d'apparat»
Gooçle
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196 BEYUE DES DEUX MONDES.
se mettent à courir comme au carnaval. Le jour où la flotte hol-
landaise brûla les navires anglais dans la Tamise, il soupait chez
la duchesse de Monmouth et s'amusa à poursuivre un phalène. Au
conseil, pendant qu'on exposait les affaires, il jouait avec son chien.
• Rochester et Buckingham l'injuriaient de reparties insolentes ou
d'épigrammes dévergondées; il s'emportait et les laissait faire. Il se
prenait de gros mots avec sa maltresse publiquement; elle l'appe-
lait imbécile, et il l'appelait rosse. Il revenwt de chez elle le matin,
«si bien que les sentinelles elles-mêmes en parlaient (1). » Il se
laissait tromper par elle aux yeux de tous; une fois elle prit deux
acteurs, dont un saltimbanque. Au besoin, elle lui chantait pouille.
« Le roi a déclaré qu'il n'était pas le père de l'enfant dont elle est
grosse en ce moment; mais elle lui a dit : « Le diable m'emporte!
vous le reconnaîtrez. » Là-dessus, il reconnaissait l'enfant, et pre-
nait pour se consoler deux actrices. Quand arriva sa nouvelle épouse,
Catherine de Bragance, il la séquestra, chassa ses domestiques, la
brutalisa pour lui imposer la familiarité de sa drôlesse, et finit par
la dégrader jusqu'à cette amitié. Le bon Pepys, en dépit de son
cœur monarchique, finit par dire : « Ayant entendu le duc et le roi
parler, et voyant et observant leurs façons de s'entretenir. Dieu me
pardonne, quoique je les admire avec toute l'obéissance possible,
pourtant plus on les considère et on les observe, moins on trouve
de différence entre eux et les autres hommes, quoique, grâce en
soit rendue à Dieu, ils soient tous les deux des princes d'une grande
noblesse et d'un beau naturel! » Il avait vu, un jour de fête, Char-
les II conduire miss Stewart dans une embrasure de croisée, « et la
dévorer de baisers une demi-heure durant, à la vue de tous. » Un
autre jour, « le capitaine Ferrers lui dit qu'un mois auparavant, dans
un bal de la cour, une dame en dansant laissa tomber un enfant. )>
On l'emporta dans un mouchoir, « et le roi l'eut dans son cabinet en-
viron une semaine, et le disséqua, faisant à son endroit de grandes
plaisanteries. » Ces gaietés de carabin par-dessus ces aventures de
mauvais lieu donnent la nausée. Les courtisans suivaient l'élan. Miss
Jennings, qui devint duchesse de Tyrconnel, se déguisa un jour en
vendeuse d'oranges, et cria sa marchandise dans les rues. Pepys ra-
conte des fêtes où les seigneurs et les dames se barbouillaient l'un à
l'autre le visage avec de la graisse de chandelle et de la suie, « tel-
lement que la plupart d'entre eux ressemblaient à des diables. » La
mode était de jurer, de raconter des scandales, de s'enivrer, de dé-
blatérer contre les prêtres et l'Écriture, de jouer. Lady Castlemaine
en une nuit perdit 25,000 liv. sterl. Le duc de Saint-Albans, aveu-
gle, à quatre-vingts ans, allait au tripot, avec un domestique à côté
, 0) Pepys.
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LA COMÉDIE ANGLAISE. 197
de lui qui lui nommait chaque carte. Sedley et Buckarst se déshabil-
laient pour courir les rues après minuit. Un autre, en plein jour, se
mettait nu à la fenêtre pour haranguer la multitude. Je laisse dans
Grammont les accouchemens des filles d'honneur et les goûts contre
nature : il faut les montrer ou les cacher, et je n*ai pas le courage
de les insinuer joliment à sa manière. Je finis par un récit de Pepys
qui donnera la mesure. « Harry Killigrew m'a fait comprendre ce
que c'est que cette société dont on a tant parlé récemment, et qui
est désignée sous le nom de balleurs {ballers). Elle s'est formée de
quelques jeunes fous, au nombre desquels il figurait, et de lady Ben-
nett (comtesse d'Arlington), avec ses dames de compagnie et ses
femmes. On s'y livrait à tous les débordemens imaginables; on y dan-
sait à l'état de pure nature. » L'inconcevable, c'est que cette kermesse
n'est point gaie: ils sont misanthropes et deviennent moroses; ils
citent Hobbes et l'ont pour mattre. En effet, c'est la philosophie de
Hobbes qui va donner de ce monde le dernier mot et le dernier
trait.
Celui-ci est un de ces esprits puissans et limités qu'on nomme
positifs, si fréquens en Angleterre, de la famille de Swift et de Ben-
tham, efficaces et brutaux comme une machine d'acier. De là chez
lui une méthode et un style d'une sécheresse et d'une vigueur ex-
traordinaires, les plus capables de consolider et de détruire, et qui,
par l'audace des dogmes, ont mis dans une lumière immortelle une
des faces indestructibles de l'esprit humain. Dans chaque objet,
dans chaque événement, il y a quelque fait primitif constant qui
en est comme le noyau solide, autour duquel viennent se grouper
les riches développemens qui Tachèvent. L'esprit positif s'abat du
premier coup sur ce noyau, écrase l'éclatante végétation qui le re-
couvre, la disperse, l'anéantit, puis, concentrant sur lui tout l'ef-
fort de sa prise véhémente, le dégage, le soulève, le taille, et l'érigé
en un lieu visible d'où il brillera désormais à tous et pour toujours
comme un cristal. Tous les ornemens, toutes les émotions, sont
exclus du style de Hobbes; ce n'est qu'un amas de raisons et de
faits serrés dans un petit espace, attachés entre eux par la déduction
comme par des crampons de fer. Point de nuances, nul mot fin ou
recherché. 11 ne prend que les plus familiers de l'usage commun et
durable; depuis deux cents ans, il n'y en a pas douze chez lui qui
aient vieilli; il perce jusqu'au centre du sens radical, écarte l'écorce
passagère et brillante, circonscrit la portion solide qui est la matière
permanente de toute pensée et l'objet propre du sens commun. Par-
tout pour affermir il retranche; il atteint la solidité par les suppres-
^ons. De tous les liens qui unissent les idées, il n'en garde qu'un,
le plus stable; son style n'est qu'un raisonnement continu et de
l'espèce la plus tenace, tout composé d'additions et de soustrac-
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19ft BETUE DES DEi&Xi IfMDAS»
tiaasvrédiLk<àiifli.0Md)iiia«80B de offàékpêBSjoùiusB^suBfl^
joutant leauneaiaiu.aiiktresi ou aeir^aafibaiiilesf imes de».au1ffea«.
fonmeoit aauS' desf amosi dîvMis*4eft tolaux* oik des^ diffiirence3' dont) qsl
soU tanjanra Ift^éiiéoatic»^ et lesi éléBiuef)&« U atpvatîq^è d'avaBOft la;
m^hod^dft Gondillaci, cemoiiUi^. dès l'abord. au. fkkprimordî^
toiK palpaUa^ senfifthle^ ppiir siûvm de.degcé eo degiTèrlaitliaÉîoBf
etle pareniag» dea idéea^dMit il est la souche^ ea^sorte. qtie 1» lee^*
teor^ conduit d& ofaiffira en ehdflrev peut} à chaque moment justifier
YesàA&ivdé de soa opération:. et vétifier la valeur de sestprodmta*.
Ui)r>pareiIiiisÉnimcatil6igîque fau^be à.tna/verstle» préjugés- aireoxuie:
raîdeuA ^ und^hardksse^d'tantottate. Hobbe^^déblûe la âstence. desi
mots^ et dea tWoniesi scolaetiiq^tfidi U raille. Les ^ddités^ il éeacte.
lea»^espèeesf ssQSftblea et inOrilîgihtea^^. il; rejeté r^utotUé des citahr
tiims(i). U trandie a(ve(r.iHie maia de. cbirurgiea dan&le ccmr desi
cFoyancm. les* plus nvantesu . U .oie que les* livres det Moïsev dtt JaBuA.
et des autrea SQÎeat de leursr prétendus^ auteursu ILdéckvequd'mdt
raisonnement ne réussit à prouver la divinité de TÉcriture, et qu'il
fautàicba^uBi peur y croire une: rév^tioniSurafttmBlk et pecsoii-
neH«^ Ui reoreiTse eoisix jaots Fai^offité: de. Qette:rév^tion. et de:
toute: autare : «Dire que Dieu a parié ea rêve àiuu homm»^ de&t.
dke simplemeckti qu'il a. rêvé que Dteu lui pailaiti. Dire qu'il a;viii
une vision ou entendu une voix, c'est, dire qu'il a^ eu un rêve qm.
tenait du: acmnoeil et de U veiiUe. Dire qu'il parie padrune inspirât-
tioB surnaturelle, c^est dire qu'il: trouve en lui-mtaàe un atrd^rtl
désir d0( parier, ou quelqu» farte opânion pown laquelle il ne pent
alU^oer aoeune raison naturelle et suffisante. »' Il réduit rhomaie
à.a'être qu'un corpsi, rame à a'éUre. qu'une fonetion, Disau àn'èti»
qu'tti» ineoBime. Toutes ses phrases sont: des^équatiens ou di» ré^v
ductk)B8t maibématixpieste. En bi&t, c'est aur; maihémaliqaes qu5U:
ensprante sao. idée de laisci0[ice; c'est d'sqirëslcsr nra>thénMti^uear
qu'il veut réformer les scieneesmorades : c'est le point de d^nrtdes
nmtfaématiquea qu'il àamur aur sciences noK)rales, larsqpi'llipose; qoe.
la^ seasalioR est un mouvenient interne causé paaf \m choc extérieur^
le désir ua mearemeot interne dirigé veors aacorpsf extéFiB(nE,.ek;
lorsqu'il &brique avee ces denr notions .comUnée» towt le meittde:
mend. Q*eat lamétfaodè isssL aHLtbéiBatique& qu*:il donne aux «îfiDoen
niorak8,.l0r8qtt'iilpo8e. oomme les géeraèlres deux idéea sinqdesf.
qe^il. transforme pan degprés ea idéesplus' eonpiexes et qu'aaree: te;
seusattcB.et le désin il compese lèspaosîoBSs les* droits^ ettes-in^
stJtBtiottfl hiii I iiw n; conMnr 1«9 géomèfe-es arrec la; ligne courte ett
la< lignr. dreMe eompeseflirt Jès peljnëtfres' lesr^ phis > compHqué&. G'èet
l'aspect dba^ matiiématfiqufis qu'il; aidmné>aar sctencesmeraies^
(i) ^idkVtm ygatiTipiirtir TrtBÉtcjidtév ctetngviptéëeat^M lèplis ^teinw w
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LA COMÉBfE AKGULfSS. W9
loreqifil a dressé tlaiis la Tie irainaîiie aa con^ioctei incomplète
et rigî^ 'semMable au réseau de 'égares idéafles q«e les ^otnètiies
Histitueirt aB Tïrilieu des coi]9®/Poar la première ibis,' (» voyait chez
lui cemnse diez Beseartes, mais avec excès et en plus iiaut relief,
la forme d'esprit qui fit par 'toute FBurcçe Vâge dassique : nen
pas^rindépendance de f inspiration et du génie comme à la TenaÎB-
Mnce,7i6«i pas 'k' maturité des méthodes expérimentales et des cm-
'ceptîonsd'ensemd^le comme dans Ti^ prés^, mais TîndépMdance
de 'la raison raisonnante, qui, éoftftaait Pimagioalmn, s'taETranclBs-
"BMit de ia^tradiTtion, pratiquant mal l'expérience,; trouve dans la
logi^e «a reine, dans les matfaématiqcies son modèle, dans ie dis-
coure son organe, dans la soeièlé polie son auditoire, dans les vexâ-
tes moyennes son emploi, dans Tbomme aJastimit 9a uwtièm, dans
il'idéôlogie sa formule, dans la révotutîon finançaise sa gloire et sa
cindamiiatîon, =son triomphe et ^salfin.
Hais tandis que Bescartes, au milieu d'une ^société et d'ime iiefi-
gioii épurées, ennoblies et apaisées, intronisait Ti^rit et relemt
rhonom, Hdbbee, au milieu d'une «ociété bouleversée «et d^ une reM-
gîonen délire, dégnadatt rfaonane et intronisaâtie «orps. Fardé-
gràtdespUTiteins, les xourtîsanQ réduisaient bvîe'inunaîae ii la
vohipbé «nimale. ;Pâr dégoàt des puritâûns^ ibibbes rédaisait la na-
ture tomiaine à la partie animale. ^Us étaient lathéfts et ibiutaux en
pratique : il était athée etJbrutal en spéculation. Ils avaMKt é^aftli
la «ode de rhastisct et de Tégoà^me : ilrécri^tila fèslesophie de
régoïame etide l'nstioct Us avaient e&cé «de leuias oonursious ies
seiil!imeBs.fi]as etnobies : il effaçait du eosixr tons les sedtimeas nobles
€t fins. 11 érigeait leors mofOFS en théorie, dooMÎt le nanœl de ie^r
'X^imduiile, et ^rédigeait d'aronce iA axÎMnes (jl) qu'ils allaient im-
•dvîreenactiems.'Beloii hnicomme selon eux, mie pfemiendesifticBS
rest laxonservQtMMa' de la vie et dtes* mendn^ ; lerpkfô' grand des «aux
est iamort, surtout «vec tourment.;» Lesautras biens eties antnes
imaoxne sont que te moyens de eeux-rlà. Nul ne. recherche ou am-
'faaite que ce qui lui est agréable, a Nul ne donne qu'en vue d'an
avantage persoraieL — Pourquoi les amitiés aont-elles des bienâ?
r« ftirce qn'éliessont utiles, les. amis servantà la défenae* eteneore
il d^aittres chroKS. » — Pourquoi- avonsn-nousipitié du malheur d'aa-
trui?' « Parce que nous imnâdérons qu'un malheur seaiUàble(poaF-
nnaît nous amwr..!» — Pbun^pioi est-ril beau de çacdoonerdutpii de-
inanAe pardon? a.Fnrce quex'eot Ut une Jaarque de confiance «n
jMi^môme. 4) \«iiàleimHi tki c«iir Innnain.iBegurdeziniainteoiiit ce
-ftf attrerces nanKiMarâaemleadevienBentiestphis jnésieuses^fleuni.
«K La musique, k fèintore, k4ittésie,^sent:agnéBb]fiS(fioniaie'j
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200 REVUE DES DEUX MONDES.
tions qui rappellent le passé, parce que, si le passé a été bon, il
est agréable en imitation comme bon, et que, s'il a été mauvais, il
est agréable en imitation comme passé, n C'est à ce grossier méca-
nisme qu'il réduit les beaux-arts, on s'en est aperçu quand il a voulu
traduire Y Iliade. A ses yeux, la philosophie est du même ordre. « Si
la sagesse est utile, c'est qu'elle est de quelque secours; si elle est
désirable en soi, c'est qu'elle est agréable. » Ainsi nulle dignité dans
la science : c'est un passe-temps ou une aide, bonne au même titre
qu'un domestique ou un pantin. L'argent, étant plus utile, vaut
mieux. C'est pourquoi <( celui qui est sage n'est pas riche, comme
disent les stoïciens, mais celui qui est riche est sage. » Pour la reli-
gion, elle n'est que la « crainte d'un pouvoir invisible feint par l'es-
prit ou imaginé par des contes publiquement autorisés. » En effet,
cela est vrai pour l'âme d'un Rocbester ou d'un Charles II; poltrons
ou injurieux, crédules ou blasphémateurs, ils n'ont rien soupçonné
au-delà. — Nul droit naturel. « Avant que les hommes se fussent liés
par des conventions, chacun avait le droit de fsdre ce qu'il voulait
contre qui il voulait. » Nulle amitié naturelle. « Les hommes ne
s'associent que par intérêt ou vanité, c'est-à-dire par amour de soi,
non par amour des autres. L'origine des grandes sociétés durables
n'est pas la bienveillance mutuelle, mds la crainte mutuelle. » —
<( Tous dans l'état de nature ont plus ou moins la volonté de nuire...
L'homme est un loup pour l'homme.. . L'état de nature est la guerre,
non pas simple, mais de tous contre tous, et par essence cette guerre
est étemelle. » Le déchaînement des sectes, le conflit des ambi-
tions, la chute des gouvememens, le débordement des imaginations
aigries et des passions malfaisantes avaient suggéré cette idée de la
société et de l'homme. Us aspiraient tous, philosophes et peuple^ à
la monarchie et au repos. Hobbes, en logicien inexorable, la veut
absolue; la répression en sera plus forte, la paix plus stable. Que nul
ne résiste au souverain. Quoi qu'il fasse contre un sujet, quel qu'en
soit le prétexte, ce n'est point injustice. C'est lui qui doit décider
des livres canoniques. Il est pape et plus que pape. Ses sujets, s'il
l'ordonne, doivent renoncer au Christ, au moins de bouche; le pacte
primitif lui a livré sans réserve l'entière possession de tous les actes
extérieurs. Au moins de cette façon les sectaires n'auront pas, pour
troubler l'état, le prétexte de leur conscience. C'est dans ces extré-
mités que l'immense fatigue et l'horreur des guerres civiles avaient
précipité un esprit étroit et conséquent. Sur cette prison scellée où
il enfermait et resserrait de tout son effort la méchante bête de proie,
il appuyait comme un dernier bloc, pour éterniser la captivité hu-
maine, la philosophie entière et toute la théorie, non-seulement de
l'homme, mais du reste de l'univers. Il réduisait les jugemens à
« l'addition de deux noms, » les idées à des états du cerveau, les
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LA COMÉDIE ANGLAISE. 201
sensations à des mouvemens corporels, les lois générales à de sim*
pies mots, toute substance au corps, toute science à la connaissance
des corps sensibles, tout Tétre humain à un corps capable de mou-
vement reçu ou rendu, en sorte que Tbomme, n'apercevant lui-même
et la nature que par la face méprisée, et rabattu dans sa conception
de lui-même et du monde, put ployer sous le faix de l'autorité né-
cessaire et subir enfin le joug que sa nature rebelle refuse et doit
porter. Tel est en effet le désir que suggère ce spectacle de la res-
tauration anglaise. L'homme méritait ce traitement, parce qu'il in-
spirait cette philosophie; il va se montrer sur la scène tel qu'il s'est
montré dans la théorie et dans les mœurs.
II.
Quand les théâtres, fermés par le parlement, rouvrirent, on s'a-
perçut bientôt que le goût avait changé. Shirley, le dernier de la
grande école, n'écrit plus et meurt. Waller, Buckingham, Dryden,
sont obligés de refaire les pièces de Shakspeare, de Fletcher, de
Beaumont, pour les accommoder à la mode. Pepys, qui va voir le
Songe cTune nuit d'été (1), déclare « qu'il n'y retournera plus ja-
mais, car c'est la plus insipide et ridicule pièce qu'il ait vue de sa
vie. » La comédie se transforme; c'est que le public s'était trans-
formé.
Quels auditeurs que ceux de Shakspeare et de Fletcher (2) ! Quelles
âmes jeunes et charmantes! Dans cette salle infecte où il fallait
brûler du genièvre, devant cette misérable scène à demi éclairée,
ces décors de cabaret, ces rôles de femmes joués par des hommes,
l'illusion les prenait. Us ne s'inquiétaient guère des vraisemblances;
on pouvait les promener en un instant sur des forêts et des océans,
d'un ciel à l'autre, à travers vingt années, parmi dix batailles et
tout le pêle-mêle des aventures. Ils ne se souciaient point de tou-
jours rire; la comédie, après un éclat de bouffonnerie, reprenait son
air sérieux ou tendre. Ils venaient moins pour s'égayer que pour
rêver. Il y avait dans ces cœurs tout neufs comme un amas de pas-
sions et de songes, passions sourdes, songes éclatans, dont l'essaim
emprisonné bourdonnait obscurément, attendant que le poète vint
lui ouvrir la nouveauté et la splendeur du ciel. Des paysages entre-
vus dans un éclair, la crinière grisonnante d'une longue vague qui
surplombe, un coin de forêt humide où les biches lèvent leur tête
inquiète, le sourire subit et la joue empourprée d'une jeune fille qui
aime, le vol sublime et changeant de tous les sentimens délicats^
(i) 1662.
(2) Ure la Fidèle Bergère.
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20S BEYItt DES BEUX> ]iÛin>E6v
par^-àessus toatirextase des pasai^aat.roiiiMnflqiMfr, voUà les speo-
tacks^et ks^émoitlDU qu'ils yenaLeat ofaercher. Us mofitaientid'euxr-
mêmes au plus iiaut du. monde idéale ils voukieui contempler les
extrêmes- gônétrosités;^ l'amour aèsola; ils ne s'étimuaîe&t.poftBi des
féeriesvils eotrateat mm eifort dans laxégjyon que la poésie trans-
figure; leurs: yeux aîvaientbesoin de sa lumière.. Ils oompreoaient du.
premier coup ses e&cès etsesa^N^ioes; ils n'avaient pa&i^esoia d'être
prêfiarés; Us stti¥aieni ses* écarts, ses*^ bizarreries^ le. iburmiUemeut.
de ses invettikuis sesorgeantes, les soudaines prodigalité» de ses cou-
leurs surobargéesycomme ua musicien suit une symphoiûe« Usétadeol
dans cet état passager et extrême ou l'imagination adulte et;Yiôr.ge,
encombrée de désirs, de curiosités et de forces, développe tout d'un
coup tout l'homme, et dans l'homme ce qu'il y a de plus exalté et
de plus exquis.
Des viveurs ont pris leur place. Ils sont riches, ils ont tâché de
se polir à la française, ils ont ajouté à la scène des décors mobiles,
de la, musique, dès lumières, de la vraisemblance, de la commodité,
toute sorte d^agrémens extérieurs; mais le cœur leur manque. Re-
présentez-vous ces fats à demi ivres, qui ne voient dans l'amour que
le plaisir, et dans l'homme que les sens : un Rochester au lieu d'un.
Mercutiol Avec quelle partie de son âme pourrait^il comprendre la
poésie et la fantaisie? La comédie romanesque est hors de sa portée;
il ne peut saisir que le monde réel, et dans ce monde Tenveloppe
palpable et grossière. Donnez-lui une peinture exacte de la vie or-
dinaire, des événemens plats et probables, l'imitation littérale de ce
qu'il fait et de ce qu'il est; mettez la scène à Londres, dans Tannée
courante; copiez ses gros mots, ses railleries brutales, ses entretiens
avec les marchandes d'oranges, ses rendez-vous au parc, ses essais
de dissertation française. Qu'il se reconnaisse, qu'il retrouve les
gens et les façons qu'il vient de quitter à la taverne ou dans l'anti-
chambre; que le théâtre et la rue soient de plaïn-pied. La comédie
lui donnera les mêmes plaisirs que la vie; il y traînera ég^Jernent
dans la vulgarité et dans Tordure; il n'aura besoin pour y assister ni
d'imagination, ni d'esprit; il lui suffira d'avoir des yeux et des sou-
venirs. Cette exacte imitation lui fournira l'amusement en même
temps que l'intelligence. Les vilaines paroles le feront rire par sym-
pathie, les images elfrontées le divertiront par réminiscence. L" au-
teur d'ailleurs prend soin de lui fournir ime fable qui le réveille. Il
s'agit ordinairement d'un père ou d'un mari qu^on trompe. Les
beaux gentilshommes prennent comme l'auteur jid parti (lu galant,
s'intéressent à ses progrès, et se croient avec lui en bonne fortune.
Joignez à cela des femmes qu'on débauche et qui veulent être dé-
bauchées. Ces provocations, ces façons de filles, le ch^sez-croisez
des échan^s et des surprises, le carnaval des.rendezWous et des
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'«wipwB , irinipBiÉlcgec iies êcèneB TavetftupéeB ytaqfci'anMc HUMciiiUia-
ïVHMt <>eB ?coii>wr8^ff'g>ftriBaesyar Tentircit^^ Bt par mr-
-cnrtt Hle } ttéâtre^tonMeFe ^um unettrâ. A 'fepoe 4e n» ^ représsnter
^qae fle8<^e8,41^atiil#riseilêvn« Yioes. 'XjeB^écmâÎBB posmt«iiTègle
ripietottteB èe6^liiiiiii66ï60tft âes âr<yie99eB,^t^e*t9TiB<)e8 -komnes
«rat<de6 ^bm^tnes. iba'tSétMMi^e'eâtFe leurs fmtiBS'âe^nont'aiie'Glrefie
'Mtoi^tte, bien ij^lus, -vue those '^^bon gctôt; ils la yéfaaowt. ^<»-
'dRâtorfet^iliiadtes il^^uTMeiit fiortir du 1ÉléAtFe^é(diBé8'«Tir'efix-9Klê-
'ttt^ctnwakicas'WinBie Hs^rétatent^e'ia'vefta n'est qK'la
J(pyd«n,'q[tiiini'466pi'enfvS'(^^ enrtpe'âans'Oétle voie, ïiY'cnitre
lyasqjégglÉiuuiiL 8se'0orte<iie fteàiée hHnmeuse, redle^Tfâçe'pi^-
Qédetft, Italie enoore sot^sra Ihéfttre/Sam^ iflmguialNn le'Wiient
à #BBii âaneik(eonié(Sie 'jromaBesque.lInjovrr il arrange ie^ParMs
HOe ifflton, ^fa .^^0f7g!^l»e-et-^ ^âîtm <9e 'Slri^peare.^Un :autre'îov,
iVisBmVAmmtmu'^OmiPenty dans f^ Mariofeéla^noSe^ âans îeTtmx
JAMUW^yw^^-ilrinrfle'ies înïbrs^ioset ies soi^^ses eeq^agaoles. fl a
tuÉlèt'des igmges éâatanftes^t des mélaphores exdtées cemnie les
'vieiR .poMes'uatioiiaiix, lailtdl; des figures cbeFc^îéfes et <de tr^egprït
^kilMé'XMnine •Caldercm et Imç^. 11 afMe le tragitiueet te^^Ûi-
"saalt, to TOoyewjcBfieiis de l^daes^t les^pèfBluresde'm(Bin«;)wais
HfaBB ee onnproHriB «alaéréh l'âme poétique de I^Bséieine leomélfie
midfapani : il if en^iredte que le i^Mensent^^t la âvnire. Ulieinneiifia-
'ir«ML<ee'niQittre'gresmfr et iimnoral, ^awecBes ins^icto de laqnâis
sous ses babits de grand seigneur» d^aittsaft plus cboquant que (Dry-
«(teneit jQOla eorttFarie son tsileût, qu*il e»t au loiid>série«iK tet poète,
^u'il suitia nmdeMOt ^nm aa^prasée, qu^l fafft )e libertin pur ^-
^AeÉmi, ^"pvur se in^rttfeau gottt du joiir.'Ilpiâi0Bome maladffiite*
nBC0t«t«4»gBMiliq«einent ; il est impie "sans^ui, -en périodes dé?e-
-lopptos> ^fb de ses «gÀlaas ^^'écrie : hc Bsrt-ce que ramefor mie le
"pÀtnpeetirai^lm'^^paB'r^ameur? Lepr^ëtre^est là pour^sanwhîne,
'^tiRM^kiqûiète pas (tes^tneurs qu^il unit, l'amour 'sevl foitioewa-
irMge.9)'<((iJe'v«uâraîs, dh ffîppolyte, qu'9 y e^t im iial «en peirii-
tneueedans nt»tre ctoltre, et x^ la moitié Qesfcflies BOBUes yfikt
t<!feaDg|ée en liomiies* peur le ^service des autres. t> Wifls'ménagiimumi,
^md^lattJOaiB^son Mmne^^mffnoty la reme, assi^liomMtefcnnie,
4lk'4'fl%rn»men[id'gé^éïle vafeiretuer le TÎeuK'Toi détrôné pour fé-
li9ttser,-lm Torrismmril, plus à son «me. BienfAt on leur anaonee^ie
'BÉeultre : «HakHenaAtydit htretne, mariouu- iiow. tîtftte'Mnt, a6lle
(1) Mot de Le Sage.
(S) Son Wild Galkmt est de 1002. Voyez, sur Dryden, toqiwm» W1* cMwmUo IS58,
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20& BETUE DES DEUX MONDES*
heureuse nuit, est à vous et à moi. » A côté de cette tragédie sen-
suelle, l'intrigue comique, poussée jusqu'aux familiarités les plus
lestes, étale l'amour d'un cavalier pour une femme mariée qui à la
fin se trouve être sa sœur. Dryden ne trouve dans ce dénoûment
rien qui froisse son cœur. Il a perdu jusqu'aux plus vulgaires repu*
gnances de la pudeur naturelle. Quand il traduit une pièce hasar-
dée. Amphitryon par exemple, il la trouve trop modeste; il en ôte
les adoucissemens, il en alourdit le scandale. « Le roi et le prêtre,
dit son Jupiter, sont en quelque manière contraints par convenance
d'être des hypocrites bien masqués. » Là-dessus, le dieu étale crû-
ment son despotisme. Au fond, ses sophismes et son impudence
sont pour Dryden un. moyen de décrier par contre-coup les théolo-
giens et leur Dieu arbitraire. «Un pouvoir absolu, dit Jupiter, ne
peut faire de mal. Je n'en puis faire à moi-même, puisque c'est ma
volonté que je fais, ni aux hommes, puisque tout ce qu'ils ont est à
moi. Cette nuit, je jouirai de la femme d'Amphitryon, car lorsque
je la fis, je décrétai que mon bon plaisir serait de l'aimer. Ainsi je
ne fais point de tort à son mari, car je me suis réservé le droit de
l'avoir tant qu'elle me plairait. » Cette pédanterie ouverte se cbwge
en luxure ouverte sitôt qu'il voit Alcmène. Nul détail n'est omis :
Jupiter lui dit tout, et devant les suivantes, et le lendemain, quand
il sort, elle fait pis que lui, elle s'accroche à lui, elle entre dans des
peintures intimes. Toutes les façons royales de la haute galanterie
ont été arrachées comme un vêtement incommode. C'est le sans-
gêne cynique au lieu de la décence aristocratique. C'est une scène
d'après Charles II et la Castlemaine au lieu d'une scène d'après
Louis XIV et M'"* de Montespan.
J'en passe plusieurs : Crowne, l'auteur de Sir Courtly Nice;
Shadwell, l'imitateur de Ben Jonson; mistress Afra Behn, qui se
fit appeler Astrée, espion et courtisane, payée par le gouvernement
et par le public. Ëtheredge est le. premier qui, dans son /fomme
à la mode^ donne l'exemple de la comédie imitative et peigne uni-
quement les mœurs d'alentour, « du reste franc viveur et contant
librement ses habitudes (1) . » «Pourchasser les filles, hanter le
théâtre, ne songer à rien toute la journée, et toute la nuit aussi,
direz-vous: » c'étaient là ses occupations à Londres. Plus tard, à
Ratisbonne, «il fait de graves révérences, converse avec les sots,
écrit des lettres insipides, » et se console mal avec les Allemandes.
C'est avec ce sérieux qu'il prenait ses fonctions d'ambassadeur.
Mais le héros de ce beau monde fut William Wycberley, le plus
brutal des écrivains qui aient sali le théâtre. Envoyé en France pen-
dant la révolution, il s'y fit papiste, puis au retour abjura, puis à
(i) LeUi« à lord Ifiddleton.
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LA COMÉDIE ANGLAISE. 206
la fin, dît Pope, abjura encore. Privées du lest protestant, ces têtes
vides allaient de dogme en dogme, de la superstition à Tincrédulité
ou à l'indifférence, pour finir par la peur. Il avait appris chez M. de
Montausier Fart de bien porter des gants et une perruque; cela suf-
fisait alors pour faire un geMleman. Ce mérite et le succès d'une
pièce ignoble, V Amour au bois y attirèrent sur lui les yeux de la
duchesse de Cleveland, maîtresse du roi et de tout le monde. Cette
femme, qui ramassait des danseurs de corde, le ramassa un jour au
beau milieu du Ring. Elle mit la tête à la portière et lui cria pu-
bliquement : <( Monsieur, vous êtes un maraud, un drôle, un fils
de » Touché de ce compliment, il accepta ses bonnes grâces,
et obtint par contre-coup celles du roi. Il les perdit, épousa une
femme de mauvaises mœurs, se ruina, resta sept ans en prison pour
dettes, passa le reste de sa vie dans les embarras d'argent, regret-
tant sa jeunesse, perdant la mémoire, écrivaillant de mauvais vers
qu'il faisait corriger par Pope avec toute sorte de tiraillemens d'a-
mour-propre, rimant des obscénités plates, traînant son corps usé
et son cerveau lassé à travers la misanthropie et le libertinage,
jouant le misérable rôle de viveur édenté et de polisson en cheveux
blancs. Onze jours avant sa mort, il avait épousé une jeune fille qui
se trouva être une coquine. Il finit conmie il avait commencé, par
la maladresse et l'inconduite, n'ayant réussi ni à être heureux ni à
-être honnête, n'ayant employé un esprit viril et un talent vrai que
pour son mal et le mal d' autrui.
C'est qu'il n'était pas né épicurien. Son fonds, vraiment anglais,
■c'est-à-dire énergique et sombre, répugnait à l'insouciance aisée
et aimable qui permet de prendre la vie comme une partie de plai-
sir. Son style est travaillé et pénible. Son ton est virulent et acerbe.
Il fausse souvent la comédie pour arriver à la satire haineuse.
L'effort et l'animosité se marquent dans tout ce]qu*il dit et fait dire.
C'est un Hobbes , non pas méditatif et tranquille comme l'autre,
mais actif et irrité, qui ne voit que du vice dans l'homme, et se sent
homme jusqu'au fond. Le seul travers qu'il repousse, c'est Thypo-
crisie; le seul devoir qu'il prescrive, c'est la franchisé. Il veut que
les autres avouent leur vice, ^ et il commence par avouer le sien.
« Quoique je ne sache pas mentir comme les poètes, dit-il, je suis
aussi vain qu'eux; » puis, parlant de sa reconnaissance : « Voilà,
madame, la gratitude des poètes, qui, en bon anglais, n'est qu'or-
gueil et ambition, » Chez lui, nulle poésie d'expression, nulle con-
ception d'idéal , nul établissement de morale qui puisse consoler,
relever ou épurer les hommes. Il les parque dans leur perversité et
dans leur ordure, et s'y installe avec eux. Il leur montre les vilenies
du bas-fond où il les confine; il veut qu'ils respirent cette fange; il
les y enfonce, non pour les en dégoûter comme d'une chute acciden-
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S06 BETUB DES MUX MONMS.
telle, mais pour les y accoutumer comme à une assiette naturelle.
n arrache les compartimens et les omemens par lesquels ils essaient
de couvrir leur état ou de régler leur désordre. 11 s'amuse à les
{me battre, il se complaît dans le tapage des instincts déchaînés;
il aime les retours violens du péle-mèle humain, l'embrouillement
des méchancetés, la dureté des meurtrissures. Il déshabille les con-
voitises, il les fait agir tout au long, il les ressent par contre-coup,
et, tout en les jugeant nauséabondes, il les savoure. En fait de plai-
sir, on prend ce qu'on trouve : les ivrognes de barrière, à qui l'on
demande comment îls^ peuvent aimer leur vin bleu, répondent qu'iÈ
soûle tout de même et qu'ils n'ont que cela d'agrément.
Qu'on puisse oser beaucoup dans un roman, on le comprend. C'est
un œuvre de psychologie voisine de la critique et de Thistoire, ayant
des libertés presque égales, parce qu'elle contribue presque égale-
ment à exposer Tanatomie du cœur. H faut bien qu'on puisse re-
présenter les maladies morales, surtout lorsqu'on le fait pour com-
pléter la science, froidement, exactement, et en style de dissection.
Un tel livre de sa nature est abstrait : îl se Ut dans un cabinet, sous
la lampe; mais trausportex-le sur le théâtre, empirez ces scènes
d'alcôve, réchauffez-les par des scènes de mauvais Keux, donnez-
leur un corps par les gestes et les paroles vibrantes des actrices;
que les yeux et tous les sens s'en remplissent, non pas les yeux â'vat
spectateur isolé, mais ceux de mille hommes et femmes confondus
dans le parterre, irrités par l'intérêt de la fable, par la précision de
l'imitation littérale, par le ruissellement des lumières, par le bruit
des applaudissemens, par la contagion des impressions qui courent
comme un frisson par tous ces nerfs excités et tendus! Voilà le spec-
tacle qu'a fourni Wycheriey et qu'a goûté cette cour. Est-il possible
qu'un public, et un public de choix, soit venu écouter de pareilles
scènes? Dans l'Amour au bois, à travers les complications de ren-
dez-vous nocturnes et de viols acceptés ou commencés, on voit un
bel esprit, Dappermtt, qui veut vendre Lucy, sa maîtresse, à ua
beau gentilhomme du temps, Ranger. Il la vante, avec quels détails!
n frappe à la porte ; Tacheteur cependant s'impatiente et le traite
comme un nègre. La mère ouvre, veut vendre Lucy pour elle-même
et à son profit, les injurie et les renvoie. On amène alors un vieil usu-
rier puritain et hypocrite, Gripe, qui d'abord ne veut pas financer.
« Payez donc à dtner ! » Il donne un groai pour un gâteau et de l'aie.
La marraine se récrie, il lâche une couronne. « Mais pour les rubans,
les pendans d'oreille, les bas, les gants, la dentelle et tout ce qu'il
faut à la pauvre petite. » Il se débat. — Allons ! une demi-guinée. —
w Une demi-guinée! » dit la vieille. — Je t'en prie, va-t'en; prends
l'autre guînée aussi, deux guinées, trois guinées, cinq; voilà, c'est
tout ce que j'ai. — Il me faut aussi ce grand anneau à cachet, ou je
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Là COMEDIB ANGLAISE* 207
ne bouge pas! » EUe s'en ya enfin, ayant tout extorqué, et Lucy fait
rinnocente, semble croire que Gripe est un mattre à danser, et lui
demande sa leçon. loi quelles scènes et qudies équivoques I Enfin
elle crie, la mère et des gens apostés enfoncent la porte; Gripe est
pris au piège, on le menace d'appeler le constable, on lui escroque
cinq cents livres sterling. Faut-Û conter le sujet de l'Epouse campa-
gnarde? On a beau glisser, on appuie trop. Homer, gentilhomme qui
revient de France, répand le bruit qu'il ne peut plus faire tort aux
maris. Vous devinez ce qu'entre les mains de Wycherley une pa-
reille donnée peut fournir, et il en tire tout ce qu'elle contient. Les
femmes causent de son état, et devant lui se font détromper par lui,
^ s'en vantent. Il y en a trois qui viennent chez lui, font ripaille,
boivent, chantent, et quelles chansons! C'est le débordem^t de
l'orgie qui triomphe, se décerne elle-même la couronne et s'étale en
maximes. « Notre vertu, dit l'une d'elles, est comme la conscience de
l'homme d'état, la parole du quaker, le serment du joueur, l'hon-
neur du grand seigneur : rien qu'une grimace pour duper ceux qui
se fient à nous. » A la dernière scène, les soupçons éveillés se cal-
ment sur une nouvelle déclaration de Homer. Tous les mariages
âont salis, et ce carnaval finit par une danse des maris trompés.
Pour comble, Homer propose au public son exemple, et l'actrice
qui vient dire l'épilogue achève l'ignominie de la pièce en avertis-
sant les faux galans qu'ils aient à se bien tenir, et que s'ils peuvent
duper les hommes, « ce n'est pas aux femmes qu'on en peut donner
à garder. »
Mais ce qui est véritablement unique, et le plus extraordinaire
des signes de ce temps, c'est qu'au milieu de ces provocations nulle
circonstance repoussante n'est omise, et que le conteur semble tenir
autant à nous dégoûter qu'à nous dépraver. A chaque instant, les
élégans, même les dames, mettent en tiers dans la conversation
ce qui, depuis le xvi* siècle, accompagne l'amour. Dapperwitt, en
offrant Lucy, dit pour excuser les retards : « Laissez-lui le temps
de mettre sa longue mouche sous l'œil gauche et de corriger son
haleine avec un peu d'écorce de citron. » Lady Flippant, seule dans
le parc, s'écrie : « Malheureuse femme que je suis! j'ai quitté le
troupeau pour mettre les chiens à mes trousses, et pas un vaga-
bond ivrogne qui vienne trébucher sur mon chemin! Les mendiantes
en loques, les ramasseuses de cendres ont meilleure chance que
moi. » Ce sont là. les morceaux les plus doux, jugez des autres! Il
prend à tâche de révolter même les sens; l'odorat, les yeux, tout
souffre devant ses pièces; il faut que ses auditeurs aient des nerfs de
matelot. Et c'est de cet sdbtme que la littérature anglaise est remon-
tée jusqu'à la sévérité noorale, jusqu'à la décence excessive qu'elle
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208 BEVUE DES DEUX MONDES*
s'impose aujourd'hui! Ce théâtre est comme une guerre déclarée à
toute beauté, à toute délicatesse. Si Wycherley emprunte à quelque
écrivain un personnage, c'est pour le violenter ou le dégrader jus-
qu'au niveau des siens. S'il imite l'Agnès de Molière (1), il la marie
afin de profaner le mariage, lui ôte l'honneur, bien plus la pudeur,
bien plus encore la grâce, change sa tendresse naïve en instinct
éhonté et en confessions scandaleuses (2). S'il prend la Viola de Shak-
speare (3), c'est pour la traîner dans des bassesses d'entremetteuse,
parmi les brutalités et les coups de main. S'il traduit le rôle de Géli-
mène, il efface d'un trait les façons de grande dame, les finesses de
femme, le tact de maîtresse de maison, la politesse, le grand air, la
supériorité d'esprit et de savoir-vivre, pour mettre à la place l'im-
pudence et les escroqueries d'une courtisane « forte en gueule. »
S'il invente une fille presque honnête, Hippolyta, il commence par
lui piettre dans la bouche des paroles telles qu'on n'en peut rien
transcrire. Quoi qu'il fasse et quoi qu'il dise, qu'il crée ou qu'il
copie, qu'il blâme ou qu'il loue, son théâtre est une difiamation de
l'homme, qui rebute en même temps qu'elle attire, et qui écœure
quand elle corrompt.
Un don surnage pourtant, la force, qui ne manque jamais dans ce
pays, et y donne un tour propre aux vertus comme aux vices. Quand
on a écarté les phrases d'auteur tout oratoires et pesamment com-
posées d'après les Français, on aperçoit le vi'ai talent anglais, le sen-
timent poignant de la nature et de la vie. Wycherley a ce lucide et
hardi regard qui saisit dans une situation les gestes, l'expression
physique, le détail sensible, qui fouille jusqu'au fond des crudités et
des bassesses, qui atteint, non pas l'homme en général et la passion
telle qu'elle doit être, mais l'individu particulier et la passion telle
qu'elle est. Il est réaliste, non pas de parti-pris, comme nos mo-
dernes, mais par nature. Il plaque violemment son plâtre sur la
figure grimaçante et bourgeonnée de ses drôles pour nous porter
sous les yeux le masque implacable où s'est collée au passage l'em-
(1) Dans V Épouse campagnarde.
(2) On connaît la lettre d'Agnès dans Molière : a Je veux tous écrire, et Je suis bien
«n peine par où je m'y prendrai. J'ai des pensées que je désirerais que vous sussiez;
mais je ne sais comment faire pour vous les dire, et je me défie de mes paroles, etc. >•
Regardez la façon dont Wycherley [la traduit : « Dear, sweet M' Homer, my husband
TTOuld hâve me send you abase, rude, unmannerly letter; but I wont, and would havo
forbid you loving me, but I won't; and would hâve me say to you, I hâte you, poor
BP Horner, but I won't tell a lie for him. For l 'm sure if you and I were in the coun-
try at cards together, I could not hclp treading on your toe under the table, or rubbing
knees with you, and staring in your face, \Al\ you saw me, and then looking down, and
])kishing for an hour together, etc. »
(3) Dans le Plain dealer.
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LA GOUÉOIE ANGLAISE. 209
preinte vivante de leur laideur. Il charge ses pièces d'incidens, il
multiplie Faction, pousse la comédie jusqu'aux situations dramati-
ques; il bouscule ses personnages à travers les coups de main et les
violences, il va jusqu'à les fausser pour outrer la satire. Voyez dans
Olivia, qu'il copie d'après Célimène, la fougue des passions qu'il
manie. Elle peint ses amis comme Célimène, mais avec quels ou-
trages! « Milady Automne? — Un vieux carrosse repeint. — Sa fille?
— Splendidement laide, une mauvsdse croûte dans un cadre riche.
— Oui, la vieille au bout de la table. . . — Renouvelle la coutume grec-
que de servir une tête de mort dans les banquets. )> Nos nerfs mo-
dernes ne supporteraient pas le portrait qu'elle fait de Manly son
amant, et celui-ci l'entend par surprise. A l'instant elle se redresse,
le raille en face, se déclare mariée, lui dit qu'elle garde les diamans
qu'elle a reçus de lui, et le brave. « Mais, lui dit-on, par quel a1>-
trait l'aimiez-vous? Qu'est-ce qui avait pu vous donner du goût
pour lui? — Ce qui force tout le monde à flatter et à dissimuler, sa
bourse; j'avais une vraie passion pour elle. » Son impudence est
celle d'une courtisane déclarée. Amoureuse dès la première vue de
Fidelio, qu'elle prend pour un jeune homme, elle se pend à son cou,
« l'étouffé de baisers ; » puis dans l'obscurité elle tâtonne pour le
trouver en disant : » Où sont tes lèvres? » Il y a une sorte de « fé-
rocité » animale dans son amour. Elle renvoie son mari par une
comédie improvisée; puis, avec un mouvement de danseuse : « Va-
t'en, mon mari, et viens, mon ami. Justement les seaux dans le puits :
l'un descendant fait monter l'autre. » Elle éclate d'un rire mordant:
« Pourvu qu'ils n'aillent pas comme eux se heurter en route et se
casser l'un l'autre!» Surprise en flagrant délit et ayant tout avoué
à sa cousine, dès qu'elle entrevoit une espérance de salut, elle re-
vient sur son aveu avec une effronterie d'actrice : « Eh bien ! cou-
sine, lui dit l'autre, je le confesse, c'était là de l'hypocrisie rai-
sonnable. — Quelle hypocrisie? — Je veux dire, ce conte que vous
avez fait à votre mari; il était permis, puisque c'était pour votre
défense. — Quel conte? Je vous prie de savoir que je n'ai jamais
fait de conte à mon mari. — Vous ne me comprenez pas, bien sûr;
je dis que c'était une bonne manière d'en sortir, et honnête , de
faire passer votre galant pour une femme. — Qu'est-ce que vous
voulez dh-e, encore une fois, avec mon galant, et qui est-ce qui a
passé pour une femme? — Comment! vous voyez bien que votre
mari l'a pris pour une femme 1 — Qui? — Mon Dieu ! mais l'homme
qu'il a trouvé avec vous I — Seigneur ! Vous êtes folle à coup sûr.
— Oh ! ce jeu-là est insipide, il est blessant. — Et se jouer de mon
honneur est encore plus blessant. — Quelle hardiesse admirable !
— De la hardiesse, moi! à moi un tel langage. Oh bien! je ne
lOMB XXYU. 14
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210 BEYDE DBS DBUX K01IDB8.
reverrai plus votre visage. Lettice, où ètes-vous7 Venez, laissons
là cette mauvaise femme médisante. — Un mot d'abord, madame,
je vous prie; pourriez -vous jurer que votre mari ne vous a pas
trouvée avec... — Jura*! Oui, que quiconque est monté dans ma
dbambre, inconnu, dans Tobscurité, homme ou femme, je ne le
connais pas, et par le ciel, et par tout ce qui est bon; et si je meurs,
puisse -je n* avoir jamais une seule joie dans ce monde ni daâs
l'autre! Oui, et je veux être éternellement... — Ifamnée! et vous
l'êtes; mais vous n'avez plus besoin de vous parjurer : autant jouer
franc jeu. — 0 horrible 1 horrible avis ! Sortons, ne l'entendons
pas; viens, Lettiœ, elle nous corromprait. » Voilà de la verve, et
si j'osais conter les audaces et les vérifications de l'action noc-
turne, on verrait que H*"^ Hameffe a uoe sœur et M. de Balzac un
devancier.
Il y a un personnage qui montre en abrégé son talent et sa mo-
rale, tout composé d'énergie et; d'indélicatesse, Hanly le piain
dealer y si visiblement son favori, que les contemporains ont donné
à l'auteur en surnom le nom de son héros. Hanly est peint d'après
Âlceste, et l'énormité des différences mesure la différence des deux
mondes et des deux pays. 11 n'est pas gentilhomme de cour, mais
capitaine de vaisseau, avec les allures des marins du temps, « la
casaque tachée de goudron et sentant l'eau-de-vie, n prmnpt aux
voies de fait et aux jurons sales, appelant ses gens chiens et es-
claves, et, quand ils lui déplaisent, les jetant à coups de pied dans
l'escalier, a Hylord, dit41 à un seigneur avec un grondement de
dogue, les gens de votre espèce sont comme les prostituées et les
filous, dangereux seulement pour ceux que vous embrassée. » Puis,
quand le pauvre homme essaie de lui parler à l'oreille : « Mylord,
tout ce que vous m'avez appris en me chuchotant ce que je savais
d'avance, c'est que vous avez l'haleine puante; voilà un secret pour
votre secret. » Quand il est daifâ le salon d'Olivia avec « ces perro-
quets bavards, ces singes, ces échos d'hommes, » il vocifère comme
sur son gaillard d'arrière : « Silence, bouffons de foire! » et il les
prend au collet. «Pas de caquetage, babouins ! dehors tout de suite,
ou bien... » Et il les met à la porte. Voilà ses façons d'homme sôn-
cère. — U a été rmné par Olivia, qu'il aime et qui le renvoie. La
pauvre Fidelia, déguisée en homme et qu'il prend pour un ado-
lescent timide, vient le trouver pendant qu'il ronge sa colère : « Je
puis vous servir, monsieur; au pis, j'irais mendier ou voler pour
vous. — Bah! encore des vanteries... Tu dis que tu irais mendier
pour moi? — De tout mon cœur, monsieur. — Eh "bien! tu iras
faire l'entremetteur pour moi. — Comment, monteur? — Oui, au-
près d'Olivia. Va, flatte, mens, agenouille-toi, promets n'importe
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quoi pour me l'avoir. Je ne peux pas vivre sans l'avoir. » Et lorsque
Fidelia revient lui disant qu'Olivia l'a embrassée, et de force, avec
un emportement d'amour : a Son amour!... l'amour d'une prosti-
tuée, d'une sorcière! Ah! ab! n'est-ce pas qu'elle embrasse bien,
monsieur? Bien sûr, je me figurais que ses lèvres... Mais je ne dois
plus me les figurer. Et pourtant elles sont si belles que je voudrais
les baiser encore, — m'y coller, — puis les arracher avec mes
â6nt9, 3e^ n^cbftr tn pidtc^ux tt les cracher à la face de son en-
trèteneun..' d Gesxriâ de sauvage annoncent des actions de sau-
vage. Il va la nuit avec Fidelia pour entrer sous son nom chez Oli-
via, et Fidelia, par jalousie, résiste. Son sang s'émeut alors, un flot
de fureur lui monte à la face, et^U lui crie tout bas d'une voix sif-
flante : (( Âh! tu es donc mon rival? Eh bien! alors tu vas rester
ici et garder la porte à ma place, pendant que j'entre à ta place»
Puis, quand je serai dedans, si tu oses bouger de cette planche ou
soufiler un mot, je lui couperai la gorge, à elle d'abord, et si tu
l'aimes, tu ne risqueras pas sa vie. Et la tienne aussi, je sais que
la tienne m. moms, tu l'aimes. Pas ba mot, ou je coùunence par
toi I » Il renverse le mari, autre traître, reprend à Olivia la cas-
sette de bijoux qu'il lui avait donnée, lui en jette quelques-uns,
disant u qu'il n'a jamais quitté une fille sans la payer, » et donne
cette même cassette à Fidelia, qu'il épouse. Toutes ces actions pa-
raissaient alors convenables. Wycberley prenait dans sa dédicace le
titre de son héros, Plain dealer; il croyait avoir tracé le portrai,t
d'un franc honnête homme, et s'applaudissait d'avoir donné un bon
exemple au public. Il n'avait donné que le modèle d'une brute dé-
clarée et énergique. C'est là tout ce qu'il restait de l'homme dans
ce triste monde. Wycberley lui ôtait son manteau mal ajusté de po-
litesse français^, et le montrait avec la charpente de ses muscles et
Timpudence de sa.nudité»
A côté d'eux, un grand poète aveugle et tombé, l'âme remplie des
misères présentes, peignait ainsi le tumulte de l'orgie infernale :
« Bélîaî vint le dernier, le plus impur des esprits tombés du ciel,
le plus grosàer dans l'amour du vice pour lui-môme... Nul n'est
plus souvent dans les temples et aux autels, quand le prêtre de-
vient athée, comme les fils d'fili qui remplirent de leiu-s débauches
et de leurs violences la maison de Dieu. Il règne aussi dans les cours
et dans les palais, et dans les cités luxurieuses, où le bruit de l'or-
gie monte au-dessus des plus hautes tours, avec l'injure et l'outrage,
quand la nuit obscurcit lès rues, et que ses fils se répandent au de-
hors, gorgés d'insolence et de vin. »
H. Taihb.
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DE LA
RENAISSANCE LITTERAIRE
EN GRÈCE
LES POÈTES ZALOROSTAS ET ORPHANIDIS.
I.
La renaissance littéraire de la Grèce n'a pas été, comme son ré-
veil politique (1), l'objet d'une attention passionnée de la part des
autres peuples. C'est chose toute simple : le grec est considéré, dans
le reste de l'Europe, comme une langue morte, et l'on s'inquiète
peu de savoir quelle sorte de langage a succédé à l'idiome splendide
d'Homère. L'étude de ce langage oflrirait cependant im très vif in-
térêt, car, sous les diverses transformations qu'il a subies depuis
quatre siècles, il est facile de reconnaître chacune des phases dra-
matiques que le peuple grec a lui-même traversées. Les Vénitiens,
les Génois, les Francs, les Turcs, tous les peuples qui ont successive-
ment occupé ce malheureux pays ont laissé dans la langue même
des traces de leur passage. En Épu'e, où l'oppression musulmane
s'est montrée la plus dure, où elle subsiste encore, le grec est à peu
près méconnaissable, tant il est surchargé de barbarismes albanais
et turcs. En Morée, où la domination des Francs s'est maintenue le
plus tard, où leur influence s'est le mieux établie, les idiomes, mé-
f\) Voyez, sur les héros des guerres de IMndépendance en Grèce, la Revue du 15 avril,
J 5 juin et 1» octobre 1859.
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RENAISSAUGB UTTERAniE EN GRÈCE. 213
langés d'une foule de mots italiens , sont moins dénaturés et moins
rudes. D'autre part, il est tel village, telle montagne du Péloponèse
ou de la Roumélie, dont les habitans ont, par le fait du hasard ou
d'une résistance exceptionnelle, échappé à l'introduction de presque
* tout élément étranger, et conservé comme de purs diamans dans
leur dialecte des termes et des paroles antiques. A laisser même de
côté toutes les considérations par lesquelles l'étude de la grammaire
d'une nation peut se rattacher à la philosophie et à l'histoire, à
n'envisager le grec moderne que comme un instrument plus ou
moins parfait, une forme plus ou moins harmonieuse de la pensée,
on y trouve une langue expressive et pittoresque, remarquable par
l'abondance et l'éclat des images, par les contrastes saisissans que
produit la réunion de tant d'élémens divers. Les molles conson-
nances italiennes, les s6ns gutturaux, vagues et prolongés des lan-
gues orientales, les termes âpres et sauvages de l'albanais s'y mêlent
sans cesse aux expressions sonores, amples et mélodieuses du grec
pur. Antique par le fond, barbare à la surface, correcte et magis-
trale dans son essence même, fantasque et déréglée dans ses détails
extérieurs et dans ses accessoires, semblable en quelque sorte à ces
bas-reliefs qui gisent au pied du Parthénon, dont les formes divines,
ensevelies sous une couche de limon et de mousse, ne demande-
raient qu'un peu de travail et de soin pour reparaître avec toute
leur perfection sculpturale, cette langue est le symbole caractéris-
tique de l'état social où le peuple qui la parle est resté plongé pen-
dant plusieurs siècles.
Dès que cette situation a changé, dès qu'avec l'indépendance les
Grecs ont vu les conditions morales et matérielles de leur existence
se transformer radicalement, ils ont voulu effacer tout vestige du
temps de l'esclavage, non-seulement dans leur législation et dans
leurs mœurs, mais jusque dans leur vocabulaire. Les hommes qui se
mirent alors à la tète de ce mouvement littéraire eurent à éviter un
dangereux écueil : on pouvait craindre en effet qu'ils ne se laissas-
sent aller à une réaction trop violente en voulant créer de prime-saut
une langue si pure, si correcte, si éloignée de la langue vulgaire, que
le peuple ne l'eût pas comprise, et ne se la fût jamais appropriée;
mais ils eurent soin de ménager les transitions et de se tenir sans
cesse à la portée de l'intelligence commune. Aussi la renaissance des
lettres en Grèce offre-t-elle jusqu'à ce jour deux périodes bien mar-
quées. La première transformation, qui fait suite immédiate aux
guerres de l'indépendance, ne diffère du style et du génie demi-bar-
bares des improvisateurs populaires que par l'absence des solécismes
grossiers et par une composition moins inculte; l'autre, qui s'accom-
plit maintenant, accuse un progrès immense sur la précédente : la
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2li un» DBS DEUX WMMS.
forme 7 est presque antique, et la pensée aen^roeiieseiisibleiiieiit
du génie de la poésie modarne.
Une grande fête académique célébrée par les Athéniens offre chsr-
que année aux voyageurs qui parcourent la Grèce l'occasion de re-
oonnaitre le caractère tout national de la nouvelle poésie hellénique.
Chaque ruinée, racadémie d'Athènes ouvre on concours poétique,
et elle décerne un prix, fondé par Topulent patriote Ambroise BaHi,
au poète dont l'œuvre est jugée la plus remaniu2d>le par Finventiott^
et la plus propre k ramener la langue à sa pureté première. Le jour
fixé pour la clôture solennelle de ce concours est le 26 murs, anni-
versaire de la prodamatian de l'indépendance hellénique. Ce jour^
là, Athènes tout entière est en mouvemœt : toutes les classes de la
société montrent un empressement égal; les cafés et les bazars sont
déserts; les places sont encombrées par la flmle, qui gesticule, crie,
discute avec l'emportement naturel à ce peuple. Après la lecture
d'un rapport sur les diverses producttons soumises au concours, le
président proclame le vainqueur, le félkite au nom de la nation, ré-
cite à haute voix ses vers, et pose sur son front une couronne de
laurier. Au sortû* de la séance, le poète couronné est accueilli par
les acclamations de la foule et reporté chez lui presqu' en triomphe.
On ne peut se Usure une idée des querelles et des tempêtes qui jus-
qu'au dernier moment agitent ce grand débat littéraire.
Les poètes athéniens de nos jours sont donc anhnés de la même
ambition qui poussait les grands poètes du passé i rechercher avant
tout les suffrages populaires. Leurs accens s'adressent, non point à
une classe privUégiée'de lettrés et de savans, mais à la nation tout
entière, et c'est d'elle seule qu'ils attendent la récompense et le prix
de leurs travaux. Le gouvernement du roi Othon, absorbé par d'au-
tres soins, n'a point encore songé à aider les poètes de son con-
cours : s^ la fondation Balli, Athènes n'a point d'institution desti-
née à protéger les lettres; cette indiflEèrence du pouvoir kûsse du
moins aux écrivions une indépendance qui maintient en eux dans-
toute sa vigueur primitive l'àiergie du sentiment patriotique et po-
pulaire, source féconde de leurs inspirations. Une autre conditi<m.
rapproche en Grèce les poètes du peuple; c'est la modicité mime
du prix de leuiB ouvrages, qui obtiennent ainsi une circulation des
plus rapides. Ce n'est pas seulement pour les lire qu'on les achète ,
mais pour en apprendre par cœur les plus remarquables passages.
Que de fois, pendant mes courses k l'intérieur de la Grèce, dans rni
oaravanaérail enfumé, n'ài-je pas entendu des artisans, des mar-
chands, des voyageurs de la plus médiocre apparence, dédamer 4
tour de rêle les plus belles tirades de quelque récent poème, après^
avoir chanté les vieilles romances de leurs improvisateurs t Le peuple
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BENÂISSANCE UTTÉEAIRE EN GBEGE. 215
:grec aime ses poètes, et il sait à l'occasion les secourir dans leurs
1>esoins et les soutenir dans les épreuves de la vie publique. Qu'un
écrivain par exemple soit privé des ressources nécessaires à l'impres-
sion de ses œuvres, il fait appel à la nation et lance de toutes parts
4es listes de souscription qui sont rapidement couvertes de signa-
tures (1). En 18&8, un poète satirique, Soutzo, ayant été condanmé
à la prison pour de trop directes offenses à la dignité royale, les au-
torités durent, le jour delà condamnation, appeler toutes les troupes
sous les armes afin de contenir l'effervescence de la foule et de s'op-
poser à la délivrance du prisonnier (2).
Avant d'examiner en détail les plus remarquables productions qui
ont succéclé, dans la même langue et sur le même sol, aux chefs-
d'œuvre de l'antiquité, il convient d'en esquisser la physionomie gé-
nérale. Le sentiment qui domine la poésie grecque moderne tout en-
tière, le mobile qui l'entraîne, le principe qui la féconde, c'est l'amour
4e la patrie et de la liberté. A l'époque où le joug de la domination
musulmane était le plus pesant, la liberté avait déjà, au sein des fo-
rêts profondes, sur le sommet des montagnes abruptes, ses autels et
ses défenseurs, ses poètes et ses soldats; tandis que les klephtes ver-
saient leur sang pour elle, les improvisateurs la chantsûent. Aujour-
d'hui les Hellènes sont encore trop voisins de l'époque de leur afiran-
chissement pour que leurs poètes n'y trouvent pas la source à peu
près exclusive de leur inspiration. La douce mélancolie, la vague
tristesse « les rêveries des imaginations occidentales sont des senti-
mens étrangers à la muse des Grecs modernes. Le culte du pur idéal
n'a point encore pénétré dans cette race, que les besoins de la réa-
lité pressent de toutes parts, et qui doit lutter encore contre les ob-
stacles multipliés que rencontre sa régénération : race active, auda-
-cieuse, héroïque, mais naturellement peu portée aux contemplations
^straites; douée néanmoins de grands instincts poétiques, sensible
aux moindres impressions, trouvant dans les circonstances les plus
ordinaires de la vie l'occasion de clftinter et d*improviser. La na-
(1) Les livrea ne «ont pas le seul mode de publicité que les écrivains g;recs aient à
leur disposition. Les journaux qui, au nombre de cinquante environ, paraissent chaque
jour à Athènes ou dans les villes principales, et qui , grâce à la liberté dont la presse
Jouit en Grèce, discutent à leur gré et souvent avec plus d'emportement que de sagesse
les actes du gouvernement, réservent à peu près tous une place à des vers ou à des ro-
mans, n existe surtout un certain nombre de recueils littéraires dont îe but est d'en-
tretenir dans les classes élevées le culte des lettres, de diriger le g<yût pi^Uic, d*épurer U
langage et d^enseigner aox écrivains modernes à suivre les tnutitions saines et pures
de Tantiquité. On peut dter VEuUrp$ et la Pmiéùre; ce âemier recueil , fondé il y a
«ne dizaine d'années par MM. Dragoumis, Rangabé, Papparigopoulo, est le plus im-
|K>rtant.
(2) Le roi Othon a depuis fait grâce au poète et lui a rendu la liberté.
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216 BEYUE DES DEUX MONDES.
ture, dont le spectacle nous emporte si facilement vers les hautes
régions de Fidéal et de Tinfini, exerce sur les Grecs une influence
profonde: ils Taiment avec passion, ils en jouissent avec ivresse;
mais ici les sensations dominent encore la pensée : ils s'arrêtent à
l'admiration de la beauté visible, et leur esprit ne franchit pas la
limite des horizons terrestres. Leurs poètes excellent dans le ré-
cit et la description ; ils savent encadrer en de magiques paysages
les curieu3{ épisodes de leur histoire, ou les légendes merveil-
leuses empruntées aux superstitions et aux traditions populaires;
ils affectionnent les teintes chaudes et colorées dont la splendide
lumière qui éclaire le ciel de la Grèce leur a livré le secret; ils atta-
chent un prix souvent exagéré à la perfection matérielle du vers et
à l'harmonie des périodes. Doit-on s'en étonner? La langue d'Ho-
mère et de Platon, si riche, si sonore, si prosodique, -si mélodieuse-
ment accentuée, ne semble-t-elle pas bien faite pour leur inspirer
le culte de la forme et les entraîner à la recherche souvent exclusive
d'une haimonie toute musicale? Dans une pièce fugitive, Pensées
de solitude (1), un des poètes les plus aimés de la Grèce moderne,
M. Rizo Rangabé, a néanmoins laissé échapper quelques accens
empreints d'une religieuse émotion et d'une véritable mélancolie.
Voici cette page, la seule de ce genre qui soit tombée sous nos
yeux :
« A peine la lune a-t-elle doré nos pâles horizons, que je m^enfuis dans
les déserts, loin des hommes et des cités bruyantes. La nature, livre sublime
sorti de la main de Dieu, déroule ses pages à mes yeux, et, le cœur plein
d'un trouble mystérieux, je contemple la terre solitaire et le ciel paisible.
« 0 Nature, lorsque, le soir, tu rejettes amoureusement le voile qui dérobe
aux regards profanes tes vénérables beautés, quelle heure magique, quelle
harmonie, quelle joie pour tes austères amans !
a Avec quelles extases pieuses mon âme, perdue dans le vague éther, com-
prend alors ce réciproque amour|^ui fait que les astres gravitent les uns
vers les autres, et que le nuage s'endort tranquille sur le sein ft^missant
des mers!
« Oui, un lien ineffable unit la créature au Créateur. La forêt qui tres-
saille, le lac qui sommeille, le torrent qui gronde, le zéphyr qui passe, tout
a sa voix dans l'hymne de l'universelle harmonie. Quant â moi, discordance
plaintive, rhythme inutile et déplacé dans ce concert immense, je suis au
sein de l'immortel chef-d'œuvre comme un membre retranché, triste, seul,
étranger au mouvement qui entraîne tout autour de moi, semblable au mi-
roir des eaux qui reflète les vapeurs colorées de l'air, les feuilles des forêts,
les fleurs du printemps, et qui n'a par lui-même ni forme ni couleur. »
(1) Poésies diverses, par A. Rizo Rangabé, Athènes, 1859, chef André Goromylas,
tome I", p. 245.
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BENÂISSANCE LITTERAIBE EN GREGE. 217
Citons encore du même poète une charmante légende intitulée
la Voyageuse. C'est Tune des imitations les plus heureuses qui aient
été faites de la manière originale et naïve des bardes populaires.
Elle rappelle complètement le style de ces derniers, et servira d'in-
troduction naturelle, de prologue, si l'on veut, au tableau de la
première période littéraire qui a succédé au temps où les improvi-
sateurs étaient les seuls représentans de la poésie hellénique.
« Jeune fille aux cheveux d'or, aux épaules d'albâtre, où vas-tu par ce
chemin désert? U est minuit; ne sais-tu pas qu'à cette heure les esprits se
promènent, que les fées glissent sur la prairie, et que les néréides (1) dan-
sent sur la montagne?
a — Si les néréides dansent à cette heure, qu'elles dansent! Ce n'est point
eUes que je cherche. Vous qui passez, n'avez-vous point vu mon bien-aimé
sur les chemins que vous avez suivis?
« — Et quand nous l'aurions vu, ton bien-aimé, sur les chemins que nous
avons suivis, à quoi donc aurions-nous pu le reconnaître?
« — n était grand, élancé; il était jeune, beau comme le soleil du prin-
temps; son sourire était doux comme une journée de mai; il chantait sur
sa lyre comme le rossignol. Il avait le miel sur sa bouche, l'amour dans ses
yeux, la valeur dans son àme, et moi dans son cœur. Ensemble nous avons
passé des années de joie et de bonheur, pareils aux inséparables tourte-
relles. Un jour, il m'a dit: « Viens auprès de moi, laisse-moi t'embrasser; il
faut nous quitter. Vois-tu là-bas? Les balles pleuvent comme la grêle, le
choc des épées retentit. Ce bruit m'appelle. Regarde ces pallikares, ils dan-
sent leur danse guerrière; c'est moi qu'ils attendent pour conduire leur
chœur sauvage. Écoute ces femmes, ces enfans qui gémissent; c'est moi
qu'ils attendent pour les venger.
« — Ainsi, mon fidèle, tu parsl Tu pars et tu me laisses! Tu rencontreras
d'autres belles; tu en aimeras une autre, et moi, tu m'oublieras!
« — Ne pleure pas, mon enfant; penche ton front sur mes lèvres; laisse-
moi t'embrasser. Adieu, porte-toi bien. Je te serai fidèle jusqu'à ce que je
meure. Lorsque les neiges seront tombées trois fois , et que trois fois elles
auront fondu, tu entendras mes pas, tu entendras ma voix, et tu seras sur
mon cœur. • ^
« Et il partit. Trois fois la neige est tombée, elle a fondu trois fois, et
j'ai pleuré pendant trois années sombres et malheureuses. Je ne l'ai pas
entendu, je ne l'ai pas revu. Et maintenant, je parcours les montagnes, les
plaines, les jardins, les déserts. Voyageurs qui m'écoutez avec des larmes
dans vos yeux, n'y a-t-il plus d'espoir? S'il n'y en a plus, donnez-moi la
mort Voyageurs qui jouissez des délices de la route, oh ! dites-moi où vous
l'avez vu? Si vous l'avez vu à quelque fête, je cours l'y rejoindre; si vous
l'avez vu dans la tombe, je veux m'y coucher près de lui.
(1) Les Grecs modernes appellent néréides ou neraUdes non-seulement les esprits des
eaux, mais encore ceux qui fréquentent les lieux élevés. Les paysans du Magne et de la
Laconiepar exemple croient que les cimes du Taygète sont le séjour de trois fenmies sur-
natureUes qui apparaissent parfois au moment des orages, et qu'ils appellent néréidn*
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218 BETUE DES DEUX MONDES.
« — BoQoe jeune fille, ptiisque tu me le demandes, f ai yu ton bien-«imé;
n n'était point dans la tombe, il n'était point à une (été; seulement il pis-
tait avec mille hommes. Descends là-bas, gagne la montagne par ce cb^nm
qui monte, peut-être à ton tour le verras-tu passer^ Ses vétemens sont
noirs, ses larmes sont noires, son fusil est noir, son cœur est noir aus^.
« L'enfant descendit et prit le chemin qui monte. Elle escalade les ro-
chers, eDe marche près des abîmes, elle va sur la montagne. Près d'elle, les
bêtes des forêts passent et grondent; seul, son blen-aimé ne passe pas. Ses
yeux brûlent, son cœur se fend; elle s'iassied sur un tertre de gazon, elle
chante sa tristesse, et elle pleure. Une voix se Mi entendre.
« — Qui a troublé mon sommeil? qui vi^it fouler le frais gazon sur ma
tombe? N'étais-je pas un digne pallikare? Tai tué trente Turcs, j'en ai pris
quarante. Des lauriers ornaient mon sat»ne et ma lyre» et cependant je sou-
pirais. « Je reviendrai après les troisièmes ndges, » arais-je dit; mais ea
faisant cette promesse, je n'avais pas consulté l'inflexible Charon (1). Avant
le retour de la troisième neige, une balle m'a fhippé à mon tour. lb>n c^s^
est froid, mon amour seul est toujours ardent.
« — Ohl c'est toi, j'entends tes pas, je reconnais ta voix! Combien de
temps m'as-tu laissée seule et désespérée! Viens, afin que, f ayant revu, je
ne te quitte plus I
« — O jeune ille, ma chambre est noire et mon lit est ^roit. Où je suis,,
les rayons du soleil ni la rosée des nuits n'cmt jamais pénétré.
« — Qu'importe si ton lit est étroit et si ta chambre est noire? Dossé-je te
suivre jusque dans la nuit sauvage de la nM)rt, j'irai; dussé-je me ooueher
au fond de l'abîme, ce sera mon paradis 1
« Elle voit l'ombre de son bien-aimé souillée de poussière, de poudre et
de sang, comme au jour de sa dernière bataille. Les chiens aboient, les cou-
cous pleurent, les rafales agitent les cyprès, le vent glacé du nord déracine
les platanes, emportant avec lui des sanglots, des soupirs, et l'édio funèbre^
du psaume des morts; les nuages noirs courent et sèment la foudre, les
éclairs luisent sur deux cadavres. »
Cette ballade a toutes les allures des petits drames fantastiques
dont la poésie populaire de TÉpire et de la ThessaUe surtout offre
de nombreux exemples. Les, improvisateurs savaient inventer à
merveille de charmantes épopées et de romantiques histoires, lors-
qu'ils rfavaîent pas à chanter le trépas d'un klephte ou les exploits
(i) Charon était, comme on le sait, la personnification de la mort chez les anciens.
Cette tradition s'est perpétuée, et les Grecs modernes ne désignent Jamais la mort sons
an autre nom. LHmag^nation du peuple et de ses poètes reprftsente ce personaase redoa-^
table sous mille imnes divenes. Le phis souvent c'est «n vieUland à fa barbe bbmche,
au regard sinistre, au bras aimé d'une fînix, ou bien c'est «■ carafier monté sur n
coursier fantastique comme celui de la ballade de Lénore; il pousse devant lui les jeune»
gens, il traîne les vieillards, îl porte les femmes en croupe, et les petits enfkns sont
rangés en file sur le pommeau de sa selle; c*est encore une hirondelle nohe fjfA plan»^
flor le monde, et qui abM k clwque instant son vol pour décacfaer tme flècbe contre aa
yrvie*
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BENÂI88AJICK IlTTilÂimE EN GKÈCE. 219
'd'un caphaÎDe. M. Rangabè est à peu près le seul des poètes lettrés
4e la Grèce qui les ait suiyîs aussi loin dans le domaine de la pure
fantaisie. H appartient donc tout à la fois à Tère des improvisateurs
par le genre de quelques-unes de ses meilleures compositions et à
l'ère moderne par le tour moins abrupt qu'il sait donner à sa peu*
sèe, comme par l'époque à laqueUô il a puUié ses oMivres. Aussi,
tout en nous rq[>ortant aux temps primitifs, où la poésie naissait
•entièrement de l'instinct populaire^ noua ramène-tnil sans effort à
l'époque où les lettres sont devenues en Grèce l'objet d'une ^i^
approfondie et raisonnée, et de laquelle date la renaissance qu'on
s'est proposé de suivre ici dans ses diverses phases et dans ses ra-
jMes progrès.
11.
Le poète George Zalckostas, né ^ Janina quelques années avant
le cœnmencement de l'insurrection grecque, personnifie de la fitçon
la plus accentuée l'époque de transition qui suivit immédiatement
les guerres de l'indépendance. L'exceptionnelle énergie de la race
belliqueuse à laquelle p appartient, la sauvage beauté des sites qui
entourèrent son enfance, les mélancoliques vallons de Paramytbia,
les roches sanglantes de Souli, les forêts sombres de Dodone et les
^pes verdoyantes du Pinde, où s'écoula tour à tour sa jeunesse,
toutes ces influences expliquent la sève et l'originalité de son talent,
le rhythme vigoureux de son vers, l'harmonie un peu barbare de sa
poésie. Sa muse s'est éveillée au bruit du combat, à la lueur des
feux nocturnes du liméri (1). Zalokostas ne fut pas un des derniers
à prendre les arme^; ses œuvres laissent voir à chaque instant le
klephte à côté du poète. ïl décrit avec prédilection les habitudes
-et les passions guerrières, les luttes corps à corps, ces combats
^Bsproportionnés où Faudace et la ruse donnaient presque toujours
la victoire au plus faible. Le Khan de Gravia, par exemple, est le
récit d'un de ces brîUans épisodes que l'histoire n'a pas coutume
de relever, mais que la poésie aime toujours à recueillir et à parer
de ses commentaires.
« Bn faee Ae Gravia» la nontagne retentit dn bruit des instnunens; les
armes d'or étineelknt, les fousUneUes blanches s'aghent* Par une pente
•oUique et rapide, un dMBur de soldats descend; la flâte aux sons aigus
accompagne leur voix. C'est Odyssée aux pieds légers qifi les conduit; il se
•dirige vers le khan, et il couve dans son sein un projet audacieux.
« — Valeureux compagnons, dit-il, c'est ici que la patrie vous appelle;
(1) Camp ou biTouac dans les montagnes.
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220 BEVUE DES DEUX MONDES.
une armée innombrable va s'abattre sur ces lieux, et ce caravansérail ob-
scur peut devenir pour nous un champ d'immortelle gloire. Les vieux morts
de Sparte s'éveilleront et feront trembler le sol sous le pied des Turcs épou-
vantés ; l'ombre de Diacos (1) entendra avec une grande joie le bruit reten-
tissant du mousquet! »
En effet, les barbares traversent bientôt le fleuve en foule; les
hommes crient, les chevaux hennissent, les adversaires sont en
présence. A partir de ce moment, la fantaisie du poète s'empare
des moindi*es détails de l'action, et en compose toute une petite
épopée.
« Au-devant de tous, un derviche s'avance; il presse de l'éperon le flanc
de son coursier. — Où vas-tu? lui crie Odyssée, fils d'Androutzos.
« — Je vais là où se trouvent les ennemis du prophète; je veux chanter
Allah sur leurs cadavres!
« — 0 fils du prophète, reprend Odyssée, là où tu vas, il n'y a ni minaret
ni mosquée, mais un bon fusil qui parle. Écoute sa voix.
«Soudain le derviche, lâchant ses rênes et son sabre, se renverse en
arrière et roule sur la terre, qu'il baigne de son sang. »
Après toute une journée de lutte sanglante, la nuit tombe enfin.
« Le métal luisant des armes ne brille plus; les monts, les bois, les
abîmes sont silencieux. Les Turcs, semblables à des loups affamés,
ont resserré leurs lignes autour du misérable khan. » Bientôt le
sommeil, « frère de la mort, » s'empare d'eux. Le pacha lui-même,
après une longue résistance, s'endort sur les épais coussins qui cou-
vrent le sol de sa tente. A peine a-t-il fermé les yeux que l'ombre
du derviche atteint au début de la journée lui apparaît et dit : « Ne*
crains rien, ô pacha, je suis le messager d'une bonne nouvelle; ré-
jouis-toi, tu seras vainqueur des Grecs 1 — Et ce disant, le mort
s'éloigna de son ami en lui jetant un regard plein de sarcasme. —
Tu souris, ô pacha! murmura-t-il entre ses lèvres blêmes avant de
disparaître ; à ton réveil, tu verseras des larmes noires. »
Par ces derniers vers, l'auteur veut dure sans doute que quelque
démon favorable aux Hellènes revêtit la forme du derviche pour
inspirer au pacha une sécurité funeste, en lui prédisant une victoire
qu'il ne devait pas remporter. L'apparition de ce fantôme prouve
l'attrait que le merveilleux exerce sur l'imagination des Grecs, et la
foi que ces derniers ajoutent a^x rêves, arme puissante, disent-ils,
dont les êtres surnaturels font usage pour prémunir les hommes
contre les périls du lendemain ou pour les pousser à leur perte. On
rencontre encore dans l'intérieur de la Grèce, en Épire surtout, des
(1) L'un des chefs grecs dont le nom revient le plus souvent dans les romances po-
pulaires.
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BENA18SANCE LITTEBAIRE EN GBÈCE. 221
femmes qui font métier de sorcellerie et prétendent posséder la
science mystérieuse de l'interprétation des songes. Les gens du
peuple ont à ce sujet une foule de croyances singulières. De même
qu'ils s'imaginent que l'eau de certaines sources, qu'ils appellent
agiamuij et devant lesquelles ils ne s'arrêtent jamais sans y plonger
la tête, a la vertu de prévenir ou de guérir les maladies, ils croient
aussi que l'ombre de certains arbres fait naître des songes tristes ou
sourians, qu'il est des lieux, consacrés depuis plusieurs siècles par
la superstition, où il faut aller dormir pour connaître l'avenir d'une
façon certaine, et lorsqu'un pressentiment les tourmente ou qu'une
inquiétude vague les agite, ils vont passer la nuit dans une église,
afin de procurer à leur sommeil quelque apparition rassurante.
Le lendemain donc, le pacha, comptant sur la perfide promesse
de l'ombre, livra de nouveau bataille; mais la poignée de Graves
renfermée dans les murailles du khan sortit triomphante de cette
lutte inégale. Les vainqueurs n'eurent qu'une seule perte à déplo-
rer, et le poète rend ce touchant hommage à l'unique victime de
cette chaude affaire :
« n est minuit; la lune et son cortège d'étoiles éclairent le sombre firma-
ment; tout est silencieux; dans le lointain seulement, quelques détonations
attardées troublent encore les échos.
« Il est minuit; les klephtes, sans rien dire, creusent les froides en-
trailles de la terre; ils ensevelissent un de leurs compagnons. Nulle fleur ne
servira d'oreiller à sa tête, nulle branche verdoy^inte n'invitera les oiseaux
à venir chanter près de lui.
« Sur cette tombe, l'encens ne brûle point;, le psaume des morts ne ré-
pand pas sa triste mélodie ; je n'entends pas non plus, 6 vaillant Gaplani,
les gémissemens de ta mèrel »
Cette dernière scène, pleine de charme et de poésie, jette une
ombre de douce tristesse sur ce petit drame militaire, qu'elle ter-
mine fort naturellement, car les klephtes avaient coutume d'ense-
velir leurs morts sur le champ de bataille même, et pour ne point
faillir à l'accomplissement de ce devoir, ils s'exposèrent plus d'une
fois à voir leur triomphe se changer en défaite, grâce au retour su-
bit d'un ennemi plus nombreux. La privation de sépulture est aux
yeux des Grecs la plus lamentable des infortunes; la condition des
corps non ensevelis, exposés aux intempéries de l'air et à l'avidité
des bêtes sauvages, excite en eux plus de terreurs que la mort elle-
même. Ils croient que les âmes des malheureux dont le corps n'a
point eu de funérailles errent éternellement au fond des solitudes,
le long des fleuves, sur les bords de la mer, implorant sans cesse
des prières, impuissantes d'ailleurs à terminer leur supplice. De leur
côté, les Turcs ne manquaient jamais de trancher la tête aux cada-
Gooçle
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222 BSVUB DE8 DEUX 1I0NDB8.
vres des Grecs restés en leur pouvoir, et d'exposer ce hideux trophée
aux injures et aux profanations d'une |>opulace fanatique* De toutes
les chances de la guerre, c'était celle que les Uephtes redoutaient
le plus. Aussi, lorsqu'ils étaient (ri[)ligé8 de s'âoigner précipitam-
ment du lieu du combat, emportaient^ils sur leurs épaules leurs
blessés et leurs morts; si la nécessité d'une fuite rapide les obligeait
de renoncer à ce précieux fardeau, ils n'hésitaient pas à décapiter
de leurs propres mains leurs compagnons d'armes, alors même que
ces malheureux n' avaient pas achevé de rendre le dernier soupir.
A voir l'inquiétude immense qui agite le peuple grec au sujet de
la destinée des âmes dans l'autre monde, le soin superstitieux qu'il
apporte à l'accomplissement des cérémonies funèbres dans la crainte
que la moindre omission ne procure aux mines du défunt les plus
sinistres infortunes, on pourrait croire que la pensée de la mort
excite en lui des terreurs et une appréhension toutes particulières.
Loin de là, cette pensée est familière à ce peuple, elle l'accom-
pagne partout, jusque dans ses réjouissances publiques, et si elle
jette parfois sur son imagination une temte de mélancolie, elle ne
lui cause ni trouble ni frayeur. Voici un lûngulier exemple de ce
que nous avançons. — Le jour de Saint*6eorge, nous entrâmes d^ms
un petit village qui porte le nom de ce saint, vénéré par toute la
Grèce; les habitans de ce village, situé au fond des montagnes de la
Laconie, célébraient la fête de leur patron et dansaient sur la place
publique, aux portes de leur chétive église, autour d'une estrade
sur laquelle deux ou trois musiciens chantaient en s'accompagnant
d'un instrument discord et sauvage. Écoutez les étranges paroles de
ce chant dont on répétait en chœur le refrain monotone :
« Réjouissez-vous, jeunes gens et jeunes filles; voici le soir qui vient;
€haron compte nos Jours un à un.
« Dansons sur cette terre qui doit nous dévorer.
« — Gharon n'a ni discrétion ni pitié; îl prend les vieillards, îl prend les
petits enfans sur le sein des nourrices...
« — Sous cette terre, nous descendrons tous un jour. Elle dévore sous les
grands arbres les jeunes gens et les pallikares, et sous les fleurs, les belles
jeunes fiUes...
«—Réjouissez-vous, jeunes gens et Jeunes filles. Gharon est résolu à ne
pas laisser une âme sur la terre (1). »
Et les montagnards de Laconie qui dansaient au refrain de cette
funèbre antienne avaient le regard joyeux et le sourire aux lèvres.
(1) Nous ne possédions qae quelques fragmens de cette chanson, que nous avons re-
trouvée tout entière dans un opuscule sur la poésie grecque populaire, récemment pu-
blié à Athènes par M. Sp. Zampélio.
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RENAISSANCE UTTÉKAIBE EN GBEGE. 22S
On voit maiiitenant combien les chants inspirés à Zalokostas par la
pensée de la mort devaient répondre au sentiment pq)ulaire : ceux
où il célébrait les joies du combat ne rencontraient pas de moins
nombreux échos; mais faut-il le suivre pas à pas sur tous les champs
de batsdlle où il a servi, le mousquet à la main, la cause de l'indé-
pendance? Selon les chances capricieuses de la guerre, Zalokostas
passe sans cesse de la Roiunélie en Morée, de la Morée en Roumélie,
un jour poursuivant les Turcs, et l'autre poursuivi par eux, errant
tout à la fois en trouvère et en paladin, se battant toute la journée,
et le soir charmant ses compagnons d'armes par la peinture de leurs
propres exploits. Tantôt il fuit dans les montagnes, sans ressources
et presque découragé; tantôt il entre victorieusement dans une ville,
chantant une ode à la liberté. Sans entrer dans tous les détails de sa
vie militaire, on peut en rapporter cependant ici les épisodes les plus
âaillans. A la tête de quelques partisans déterminés, Zalokostas guer-
royait en Étoile vers la fin de l'année 182&. Surpris un jour par une
nombreuse troupe de Turcs, près du village de Machala, il n'hésita
point à accepter la bataille. Presque au début de l'action, il vit tomber
à ses côtés un jeune homme du nom de Nasos, auquel il avait voué
une amitié toute particulière. Les périls de ce combat inégal ne l'em-
pêchèrent pas de rendre à son ami les derniers devoirs. Il lui ferma
les yeux, tourna son visage du côté de l'orient, et jeta sur son ca^
davre la cape de poils de chèvre que portent les Albanais. Il allait
s'éloigner, lorsqu'une jeune fenmie, que le pauvre Nasos avait épou-
sée quelques jours auparavant, a:ccourut cherchant partout son mari
dans la mêlée. Zalokostas se contenta de lui montrer du doigt le
manteau qui couvrait le cadavre. A ce signe, la jeune femme. éper-
due se jette sur le corps inanimé de Nasos, couvre ses lèvres de
baisers, et, saisissant lé sabre que le mort tenait encore dans sa
main crispée, elle veut mettre fin à ses jours. Zalokostas l'arrête,
lutte un instant avec elle et parvient à la désarmer; mais, pen-
dant ce court espace de temps, il avait été séparé du reste de sa
troupe : une nuée d'ennemis l'environne, il est fait prisonnier et
conduit dans la forteresse de Yrachori (1). La nuit suivante, ayant
réussi à ébranler l'un des barreaux de la fenêtre étroite de sa pri-
son, il fixa solidement à l'autre l'extrémité de la ceinture démesu-
rément longue qu'il portait autour de la taille, et qui fait partie du
costume des pallikares; puis il se laissa glisser le long de la mu-
raille. Il ne put atteindre le sol qu'en se laissant tomber d'une assez
grande hauteur; le bruit de sa chute réveilla une sentinelle qui fit
feu au hasard, et qui donna ainsi l'alarme à toute la garnison. Le jour
(1) ym» priodpftl* de rtlolie.
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22i BEVUE DES DEUX MONDES.
commençait à poindre ; le fugitif n*eut que le temps de se jeter dans
un marécage où il resta toute la journée, plongé dans l'eau jus-
qu'aux aisselles et caché dans une épaisse touffe de joncs. Le soir
seulement, il osa quitter ce dangereux abri, et il se rendit à Misso-
longhi, que les musulmans assiégèrent peu de temps après (1826).
Pendant ce siège, qui coûta à la Grèce son sang le plus généreux,
Zalokostas se distingua par un trait d'audace vraiment héroïque. Au
bout de plusieurs mois de blocus, la ville était réduite aux dernières
extrémités; ses défenseurs, décimés par la faim, les maladies et le
feu de l'ennemi, suffisaient à peine à la garde des murs. Un soir,
de grands feux, allumés sur le sommet des monts qui bornent au
nord la plaine de Missolonghi, annoncèrent aux assiégés qu'un ren-
fort inespéré leur arrivait de ce côté; mais il y avait peu d'espoir
que ceux qui venaient ainsi à leur secours parvinssent à traverser
les lignes ottomanes : il s'agissait donc de leur frayer un passage.
A la faveur d'une nuit profondément obscure, Zalokostas, accompa-
gné d'un seul homme et chargé de matières incendiaires, sortit de
la ville, trompa les avant-postes ennemis en leur adressant la pa-
role en albanais, et pénétra au centre même du camp. Ayant choi^
l'endroit où les tentes se trouvaient le plus rapprochées les unes des
autres, il entoura l'un de ces abris de résine et de poix, y mit le feu
et s'éloigna. II comptait que l'incendie gagnerait de proche en pro-
che et pratiquerait une large trouée, à travers laquelle le renfort si
ardemment désiré pourrait passer peut-être en profitant du tumulte
et de la confusion que cet accident ne manquerait pas de faire naître
parmi les Turcs. Son compagnon ayant été reconnu par un soldat
et tué d'un coup de pistolet, Zalokostas le vengea sur l'heure, char-
gea sur ses épaules le cadavre de son ami, et put regagner la ville,
grâce au désordre causé par l'explosion de l'incendie. Malheureuse-
ment le temps était très calme, le feu se propageait lentement, une
pluie torrentielle survint, les flammes furent éteintes, et la ville ne
put être secourue.
Quelques semaines plus tard , les Missolonghiotes au désespoir
effectuèrent cette sortie qui est restée justement célèbre. Le soldat-
poète était de la troupe héroïque qui chercha à se faire jour l'épée
à la main à travers les Turcs, et qui fut aux trois quarts massacrée.
Après avoir erré quelque temps dans les montagnes du canton de
Zigos, il rencontra un petit nombre de Souliotes avec lesquels il
réussit à traverser le golfe de Lépante 3ur une barque abandonnée,
fls rejoignirent ensemble à Nauplie le fameux partisan Caraïskakis,
qui venait d'être investi par le gouvernement du commandement
des armées de terre et chargé de déloger les Turcs de l'acropole
d'Athènes. Zalokostas échappa ainsi à tous les dangers; on le verra
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BENAISSANCE LITTÉRAIRE EN GRÈCE. 225 .
regretter plus tard de n'avoir pas été atteint, comme tant d'autres,
par une balle ennemie.
Après la pacification de la Grèce, il entra au service du roi Othon.
Il semble que l'heureuse étoile qui l'avait constamment protégé
pendant dix années d'une existence pleine d'aventures et de périls
l'ait abandonné à partir du jour où sa vie cessa d'être exposée à la
chance des batailles. En effet, malgré sa réputation de bravoure et
sa renommée de poète, il ne sortit pas des grades subalternes de
l'armée, et il fut aussi frappé alors dans ses affections les plus chères
par la perte d'un enfant tendrement aimé. La douleur profonde qu'il
ressentit lui inspira les stances suivantes adressées à la lune :
« 0 lune bien-aimée, tu ne souffres pas, et je souffre; pourquoi donc pa-
rais-tu si triste là-haut dans le ciel?
« Toi qui répands tes rayons d'or sur la terre et de magiques enchante-
mens sur les flots, pourquoi m'enveloppes -tu d'une lueur si pâle que je
ressemble à un trépassé dans son tombeau?
« 0 lune, parmi les anges qui habitent tes royaumes, mon ange n'est-il
pas? Et n'est-ce pas un baiser de tes lèvres que ta lumière m'apporte?
« Écoute ma prière, prends ce soupir, et dis à mon enfant que mon âme
dort avec lui sous la terre. Et s'il veut savoir quand mes maux finiront,
réponds-lui qu'ils ne seront terminés que lorsque tes rayons bleus rencon-
treront ma tombe. »
Ce fut pour le talent de Zalokostas l'occasion d'une remarquable
transformation. L'enthousiasme de la liberté, l'enivrement du com-
bat, l'éclat des aventures guerrières, s'effacent en lui devant le
sentiment de douleur qui l'absorbe. Sa muse se replie tristement
sur elle-même , et en même temps rencontre des inspirations plus
pénétrantes, qui se traduisent en de moins rudes accens. De cette
époque datent ses meilleures poésies fugitives. 11 en est une, le
Poètey dans laquelle Zalokostas fait allusion à lui-même et au pres-
sentmient de sa fin prochaine :
« L'étoile du matin tremble à l'horizon ; les coteaux, les bois, les mon-
tagnes ne sont encore que des ombres douteuses; les prés s'abreuvent de la
rosée nocturne; le rossignol chante, et de blanches lueurs paraissent et
disparaissent sur les vagues irisées de la mer.
« Les esprits invisibles tressent des couronnes d'or sur le sommet des
monts, et les anges concourent à ce mystérieux travail. Tout est parfum,
fleurs, feuilles et branches.
« Assis près d'une source, un jeune homme, un poète, promène un re- ^
gard distrait sur les vagues objets de la terre; il soupire et s'entretient avec
la solitude.
« 0 triste nuit, quelle magie tu exerçais sur moi , et de queUe joie tu me
pénétrais lorsque j'étais auprès de ma bien-aimée! Aujourd'hui, tandis que
TOMB xxvii. i5
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2t» mmwm h
dans les déserts un fantôme qui m'échappe.
n Où TappeUit ChryM, elle était jeûna et bdlla : k yiûi lui onjH servi la
beauté,. Ift Jeunesse en Xace de I^tnjuste Faniua? Uimpit^able Quukui^ ce
froîd chasseur, la vit et la. prit.
« 0 TOUS qui Tavez connue, sources^ forêts, oil^aux et fleurs, ne dîtes pas.
que Je suis insensible, sf tous me voyez encore de ce monde à travers lequel
je me trahie comme un spectre. Je vouArais BKwrir, ear'la vieest nu tewr^
ment; 6t la nert un^lita.
« Otoren Testefidlt t la» aHnndlBfB ifeat p^v «neoe» rdiaul ^aam te
clunpi^ ek d^àlqjqiiieiliaDUigdûrbiWMaiBiliggKTprtffder^ltf^
« DeuxMiine»n)graté0i0ii0fni0«àfics^^
et lorsque le vent passe, ils s'inclinent Tun vers Tautre comme pour un
baiser. »^
L'œovre capitale de Zalûkostaà» celfe quiluî a coûté le plu3 (TeF-
farta. et qui a le plus cûQtdl)ué à. sa renonrunéet est ua. poème inti-
tulé : Armatoles et Klephtes. L'^antagocùsme du. UqJiite et à» TajE*
mMdero^fotit pfw um dêe inaiiifkeSiQaiamtéft q^e la tidtee aaaenvie
eut à BMeu UBxnmkàe était tneseifee chi fnaDdtfeMdatemv iofllitaér
pom k pitwibnj fiiî»ffiie^ fc vègMf ^SoiiBww li et clwrgé ^ad-
nriiiisitper dans é» certaines 'Kniites les teires seunises à sa jmdie^
tion, <te veHlter* la; sûreté* dfes rentes, Sic maîntenîr la trsnqu9fil6
du pays, de réprimer la continuelle effervescence dfes populations
cbcétLeftoesu Sa^ charge étsdt héréditaire. Le but de cette iostiluti^n
avait été dedooiïeruae soiite de satisfaction, au aeiitmieat.Qatiooâl du
peuple oanquis : satisfactim ilhiâoîset. car,, pour conserver.sea bies&
et sa dignité, l'aonatole se veyaitibrcé d&pactiseï: sans cesse avec
ro|H?'*«S8eiir. Quand, il était las de servir les Turcs, ou ^'il avait
qjualque injuce à veogiaur,, il se faisait klepbte. Ge decnier était au
ctntraûe l'hosome libre ;pac exceUeace» l!enjiemi juré de tout ce qui
teuait au conqjuârant de prés ou da toio. La klephie et Tarmatole »
trouvaient donc sans cesse aux prises; par malbeuir, il arrivait sou*
vent que l'un sous le prétexte de la tranquillité publique, et F autre
sous celuî ê» )fer>iyi€npté, ca<4iaiefit des qoen^iss p«9>ticuliàP0»et ne
cSerdhaaent qu'à termfeer It» armes à la main ffaenfiques bames éer
famiSe. Us entretenaient ainsi une sorte de guerre civile presque
aussi funeste au pay;s que la domination musulmane elTe-m€me.
Cette période de fhistûire des Grecs est fort obscure ; elle ne nous
est guère connue que par la poésie populaire,, qfxu. Mêle iute]g[)ràte.
da seotiiMut oatîmal, jette ua romaBesque intérêt sur k kky^te,
vaillant,. gâaArauK„ indon^tév fiiyaat ïofipresaîûB dana^le déftortci
préférant la compagnie des aigles et des loups à celle dea lundi»
ZaiiDfeasCaa a p«ésè, dan» le souvenir tradîtismet d« -ces diasBniéns
inftBScffles', w^ si^ef de' son nMfifieiMr 0t cwi^ftieir poeitte •. H w ^iteaic <
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BENAISSAlfCS UT^nSBAIRE EN «RACE. ^SH
ittines de cet eaiaot ^u'U 4evait jpqjomdbe (prénataréoiAal dans la
tombe. La scàne se jpasse eM Épire^ à Jaama. L'aioe du poète^ jon
«e rejportaofit wrs l'i^e berceau de sa {uemièjie jeunessey retcouve
la sève et la vigueur de ses ia4picatioBS4rattlrQiiéis* Veiâ XSxmo&èr-
tien qpL lui sert de débui :
« 0 muses, lumières divines de Tespiit, dS'ssfpez un Instant les ténébrts
du passe et soulevés? à TJies yeux le tofle qui couvtre le temps de ncJtre e»-
ehmgefi ThiHspoftfex-mrt sur le 8oI««rlS de l*Éph*/tu tond dft seft'twwfta-
gaetriiaiBdijs. 01?em)»6,<et tol,1ion, 'flétnt'du wonéfo, %HitesesMnt>i putoér
aujourd'hui dans le trésor de votre double richesse, toi dans les pages
«y«fcéri«u9«i €è ton lïvm» et tbi dto» les firoides ^nibe»^
il Je voh Ife mom Tmara "(10» laneîgfe couvre les Ibrôte du 'sehi desqudles
«on iler «ommet ^^éhmce; je tofs le lac aKmemé parler ondes ndires du
-Cocyte, ei; nie ^m* htqtrdle la résidence d'été et les pidal^ ëfffindnés d'un
féroce pacha s'éli^rom x^s tard. tJne tOuT a(ppaûraft seùfe en ces Heur, la
HKit* trtangtilidre tfHm annatole. a
Iià'H4\^Qft, psSbMQft et hMreox, TarfUtfMe VMwoor, rSgttaOrt 'safis
conteste sur les contrées environnantes. 'Cette •paisiBte existence
dura fusqif au jour où il donna la main de Despo, sa fflle, au brave
ïentros. Parmi les Tiommea d^armes du vieux ctief, il en était un,
IQiotoa, (|ui, violemment épris de Despo^ avait osé la demasdeir k
«on père, luir, le aervUear, le soldat aux gagée de Cblopee. u Eh
quoi! lui avait répondu ce dernier, si je te pieads peNTigendte^^i
énesflera ma laUe? *Qui auira eoè^de faine kiire lefumi— i^de mon
saJbre et le ^easm de aia ^uMabiiie? ov tnilé de eetie ^PéiMiâe déda>-
gneuse, te jefUM ^boifntie, )yendai!N:'({ti'0n cél^râât des'iMce^ d^ Binjpio,
se sauva *at» la monrtagne, s'^y lit klejAte, 'et se iiik à ravager sans
Ttsîâche les terres de son antnen maître. ÏAmprinOB, fib dfe Tarma-
tdle, et Kentros essayèrent vainement de délivrer le pays de cet hôte
dangereux. Photos, à la tète d'une audacieuse l)ande, les xepoussa
toujours; les ayant eûlin attirés dans une embuscade;, il les condui-
sit chargés de chataes 4mi foad des gûi;ges du Hk|pteUi>(2)>
-« D'épaisse» nuées s'amassent et noircissent le ciel; rounagan ceurt sur
les abîmes, les chênes déracinés roulent en bas dans la plaine, et las oi-
seaux s'envolent de toutes parts à la recherche d'un asile.
« Au sein d*un étroit vaîlon protégé par les rochers et par un bois de sar-
pins aux feuilles épineuses, l'Invincible klepfate a établi son ItuMM. Là, il
fègne et couve dans son sein te ftm saierë i(ui dett tm Jmir eiAlyMser et ra-
jeimlr la «rtee. Ses soldats vtADefla sur sesinfiMmifens, qi^^«eci£HlRit de
I '0t dlnJuveSé '»
(1) Haute montagne en face de Janina.
(2) Autre montagne à quelques lieues de Janina.
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228 BEVUE DES DEUX MONDES.
A la faveur de la tgmpête, Kissas, protopallikare (1) de Chloros,
réussit, sous le costume d'un paysan, à pénétrer dans le limériy es-
pérant trouver un stratagème pour sauver ses amis. Les klephtes le
reconnaissent et lui font subir les plus cruels supplices. « Photos,
s* écrie l'infortuné, si tu crois au Christ, si tu as encore quelque es-
poir de sauver ton âme, ne me laisse pas mourir avec mes péchés,
fais-moi venir un confesseur. » Photos n'a point hâte de terminer
les jours de ses captifs; il veut jouir longuement de leurs douleurs.
Le poète redescend alors dans la demeure désolée de l'armatole.
« Tout auprès du pyrgos, il est un petit sanctuaire. Une lampe de cuivre
y brûle entre Timage pensive d'un saint et la boîte peinte où le passant dé-
pose son humble offrande pour Tencens et la cire. Devant Tirnage, une
jeune femme est debout, les mains croisées dans Tattitude de la prière; elle
attache un morne regard sur la face dorée du bienheureux.
M Elle ne peut prier; son cœur est en proie à mille tortures; son âme rêve
la vengeance. La douleur a flétri l'éclat de ses vingt ans, comme le souffle
du vent flétrit la fleur du narcisse; mais, sous son teint pâle, ses traits ont
conservé leur délicate beauté.
*« Soudain un bruit d'armes et de pas se fait entendre. Le vieil armatole
entre dans le temple ; à la sauvage expression de son visage, il est aisé de
deviner qu'une tempête de passions couve dans son sein. Sa chevelure toute
blanche s'échappe de son feutre pourpre et tombe en boucles épaisses sur
ses larges épaules. La poignée de son sabre frappe ses genoux; il est fort
comme un jeune homme.
« — Despo, dit-il, les ténèbres de la nuit ont achevé la moitié de leur
course; il est temps de te reposer. — Mon père, la douleur ne dort pas; la
vengeance ne laisse pas l'esprit en repos. Kissas, notre fidèle Kissas, est dans
le liméri des klephtes ; il n'a pas délivré mon frère, il n'a pas tué le meur-
trier de Kentros. Le lendemain de mes noces, j'ai pris des habits de deuil.
« Soudain son cœur s'enflamme, la colère sillonne son front et fait trem-
bler convulsivement ses lèvres, des éclairs jaillissent de ses yeux. — Mon
père, l'âme de Kentros erre et soupire dans quelque solitude ignorée , sur
une terre non purifiée par l'encens. Jusques à quand verserons-nous des
pleurs inutiles? Gourons le venger; son sang nous appelle. »
Cette douleur sans larmes, ce courroux viril, sont bien dans les
traditions de la poésie populaire de la Grèce, traditions dont Zalo-
kostas ne s'éloigne jamais, et dans lesquelles il trouve sa force et
son originalité. La femme, telle que les improvisateurs l'ont chan-
tée, est une création toute spéciale de la muse des Grecs modernes.
Le patriotisme, le dévouement et une mâle pudeur sont ses premiers
attributs. L'amour conjugal et l'amour maternel se confondent dans
son cœur avec l'amour de la patrie; elle n'aime son mari que parce
(1) Sorte d*aide-de-cainp.
Gooçle
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BEN AISS ANGE LITTERAIRE EN GBÉCE. 229
qu'il combat pour la liberté; elle n'élève son enfant qu'en vue des
luttes où elle espère qu'il se distinguera quelque jour. Les vertus
humbles et douces du foyer domestique, la grâce et le charme de
la créature délicate, sensible et faible sont étrangers à ce type tout
héroïque. Loin de s'abandonner à de vaines plaintes, Despo se re-
dresse et crie aux armes. Elle préside aux préparatifs du combat,
excite les guerriers et distribue les panoplies décrochées par elle de
la muraille, tandis que sa vieille mère prie et pleure dans son ora-
toire. Enfin Ghloros donne le signal du départ.
A peine l'armatole et ses soldats ont-ils traversé le lac qu'ils ren-
contrent inopinément ceux qu'ils allaient secourir, et qu'un klephte
du nom de Dimaras, touché de leurs souffrances, avait délivrés pen-
dant la nuit. Ils reprennent tous ensemble le chemin de la montagne
dans l'intention de livrer à leur ennemi une de ces homériques ba-
tailles dont l'Épire a été si souvent le théâtre.
a Déjà les forêts se dépouinent de Tombre de la nuit, et le soleil éclaire de
ses premiers rayons les gorges du Midjikelli. Pas un souffle n'agite le bois
silencieux; le torrent seul gronde au bas de la montagne. Sur la cime de
chaque rocher, à l'entrée de chaque défilé, d'invisibles sentinelles veillent,
tandis que leurs compagnons reposent encore sur leur couche de feuilles
sèches. Photos est le neuvième; il dort au milieu d'eux. Sa main gauche est
crispée sur la poignée de son sabre, sa droite serre la crosse dorée d'un
pistolet. Le sommeil l'a surpris dans un accès d'étrange joie, et le sourire
amer de son âme est gravé sur sa figure.
« Ils dorment sans crainte, et cependant les armatoles, habitués aux abtmes,
sont déjà près d'eux. Dimaras, le sauveur de Kentros, les a guidés à traverg
d'infranchissables ravins, par des sentiers secrets... Le voici donc, ce lieu
terrible où nul rayon ne pénètre, où les klephtes dorment, où les louves
gardent leurs couvées I Le feu commence, le sang coule, les cris des com-
battans font tressaillir la montagne. 0 toi l lecteur qui aimes ta patrie, tu
as horreur de cette inimitié qui pousse des frères à s'entre-tuer. Détourne
ton regard de cette scène de carnage.
Le poème finit par ce gracieux tableau du retour des armatoles
vainqueurs :
« Le soleil au déclin de sa course argenté les flots paisibles du lac, au mi-
lieu duquel l'île verdoyante sourit. Le pyrgos s'élève sur le rivage sablon-
neux; il apparaît de loin comme une forme magique. Debout surie rempart,
Despo, prodige de beauté, blanche, pâle, immobile comme un marbre, a les
yeux fixés sur le bord opposé, du côté des forêts.
« Soudain une barque quitte le rivage et ride la surface des eaux ; la proue
divise les flots, et la poupe laisse après elle un sillon d'écume. Le cliquetis
des armes retentit, l'or étincelle aux rayons du soleil couchant; mais dans
la barque règne un silence profond. Hélas l pourquoi nul chant de victoire
ne se fait-il entendre?
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'910 «ETHE 1S8 non lIONMi.
«DapO!O0B9t8deraondire de ceux qui refiaimeftt, eUe^B GAupte douze ,
^elle 4)onpte «no^re: un «eul naa%ue, «lie tremble; mais bientèt elle re-
40iiBUittKenU»Sy.LuQprino8 eiChkros. Déjà Fesquif, ratentissant la rapidité
ëei»i.jOO«rse, a^coche de la terre; et Despo, tirant de son sein des fleurs
récemment cueillies, les répand, précieuse récompense, sur le groupe des
TainqueursL
«Puis elle jette sur un cadavre trois odorante» tubéreuses. ^Généreux Bl-
marasl quel est le cœur que tam^rt laisse solitaire f quel est le >flainbeau
nuptial que ton ln^épas éteint? Que n^aî-je pu, moi aussi, parooursnt le
champ de bataille d*un pa^ntpldefnttisjeombattttnt^fkouiinmeneillei^ cause,
■SMurir et reœvoir^ur ^pdx derma :vBlflMr .des fleurs tombées .'des analns de
■ia:bien-4tfméel»
La demîèrfi œuvre de 7âlokostas fut couronnéepar Facadémie
d^Athènes; cette couronne ne s'adressait jJlus qu'à tinc tombe: le
poète était mort depuis quelques mois, sans avoir joui du triomphe
qui consacrait la célébrité et la popularité de son nom (1).
111.
îL'Uîttnie vulgaire qu'a ^eoDployjé iZaloàostas n'est^lus celui des
poèlM athéoûeos denosgoan^ Bepuis .treote^ans, cet idiome s'est
peu àpen BEtodifié; il s'est idébarraaBèjdes^lecatîoa» iéirangères et des
empreintes batbores qui ledAfignraôent; il a'esttraasfarmé progrès- .
sivement en une langue pure, grammaticale, mékxfieuse, <iui «
petfectionne et s'enridiît diaque jour^i pinssait anxtpésorsdu dia-
lecte antique» L'école dont fait partie Zàlokostas, ^ que les Athé-
niens appellent vulgafislCy cède la place à un nouveau cycle qui
compte parmi ses poètes les, plus corrects et les plus êlégans M. Or-
phanidis. Ce dernier est de Sm^yme; parla forane, la couleur et
Vins^, ilidiffève ^u paiite de laflioa autant ^e le cid voluptueux
et doux de sa patrie diffère du ciel «ufitèce de l'Épire. Au £oad, la
source de son inspiration est la même; mais le théâtre et la mise
en scène changent et se revêtent d'une parure plus harmonieuse et
plus étudiée. Du sauvage séjour habité par les klephtes, nous entrons
f^)t3ULékoÊtm «fait d^ ^Afriivant publié daB8..U Pandore .un ceptatn nombre de
fièoM.détachéci. hiprès^m moctvafia.oBavxea ont été recueillies, en 1859 par les soins de
quelques amis et de sa veuve. Celle-ci a inscrit en tête du volume les lignes suivantes :
« En publiant les œuvres complètes de mon bien-aimé Zàlokostas, je regarde comme
mon premier devoir de remercier la patrie du concours si délicat et si généreux qu*eHe
a prêté à cette publication. L'enthousiaste coopération^de mes compatriotes, Pempresse-
nentde tons à stdyvenir 'aux Tirais deeet oQVTage,'«ont>la pins douce-résompense que
pvâtsevnvierl^Mline^ mfln^ZalotomtaSr le ^ms-pnoid honneur faitià «a mémoire,.)a
flitift'dtt nés tPiiles et^deraivs |ours. Cette «nm^eat donc la ptopnétéde ia nalion;
c'est un enfant orphelin qu'elle adopte, et que je lui confie toat.baigaé.de.mes larmes, ji
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RENÂfSSATVGE UTllhlAIRE EN GTREGE. S3t
dans Fùne des contrées Tés plua séduisantes de là Hélladë, contrée,
que M. Orphanîdiis (1) a. parcourue tout à la fois en poôte et en na*
turaliste, cueillant le jour dés fleurs près des fontaines que d'an-
tiques traditions ont rendues sacrées en Pbocide et ea Béotié, et le
soir écoutant les superstitieuses légendes racontées par les gens du
pays. Au retour de ce voyage et sous Timpression qu'il en avait gar-
dée, îT écrivit le poème (dTAnna et Phloros ou la Tour de Fèira (2).
L'action se passe au pied du vert Héïïcon, non loin de là ville de
Livadie, qijie les Grecs appellent Y humide à cause des sources nom-
breuses qu'elle renferme, du torrent qui baigae ses murs et des
neiges du Parnasse, qui la couronnent dans le lointain. Nous avons
nous-mème visité lé paysage dans lequel l'auteur a encadré son récit,
et, par un singulier hasard, nous avons aussi entendu raconter la
légende que M. Orpbanidis a prise pour canevas de son poème.
On sait que THélicon est une montagne de la Bëotie dont les an-
ciens avaient fait l'un des séjours préférés des muses. Au dire de
rhîstoriea Paasaniaa, nulle pilanie. vénéneuse n'ea. souillait le sol,
et les vipères «UesHOfièmea, endonniesraur ces.4iàdesiooteaAuivnecS8;
nourrissaieni qqoril'herbes^indffeiiflive» Qtpacfuinée&qui ôtaieiiâ tout
dangerràlcutsmorsapesi ApoUoov lfercave,.Bftacbn9, Oppitée^ Hé^
sîode'avateatieurssttaitaeS'seusles^^H'breS'd'un'bois sacré où s^éle-
vait un temple que les plus grands artistes s'étaient plti à embelKr
de leurs cbefs-d'œuvre. De ces splendeurs, il ne reste aujourd'bui
qu'un poétique souvenir; mais la nature n'a pas cbangé, les valions
y sont toujours pleins de fràiclieur, de parfums et d'ombrages : un
bois. toufHi^âur la lisière duqfiel on. rencontre les, ruines mélancolir^
ques d'uiL petit monastèi'e, couvre. lapenchant du moot; plus- baut,
une assise de roclwrsrGfaattdemmt.Qolotrée pat le. aelail se dressati
comme pooF ganuDitirrlaivaUée du^ souflkf ohes onages et empêcher
que, la nuit, quelque rafUé n'emporte an leiB lesxéSestes' fantôme»
des neuf sœurs. La végétation luxuriante de l'Bilteon forme un con*-
traste frappant avec la désolante aridité de presque toutes les mon-
tagnes de la Grèce, qui semble avoir perdu ses fleuves et ses forêts
en même temps que ses dieux. A une demi-jouméè de marche, au
pied du Parnasse, la ville de Llvadîa, se détachant avec élégance sur
un fond de rochers sombres, serpente en amphithéâtre autour d^ua
tertre élevé et montre au loin ses coupoles byzantines et ses mina-
rets élancés. Sur la. route de Thèbes à Livadie, à quelque distance
du mont Hélicon, Ton aperçoit une ruine qui date du naoyen âgp et
dont les murs semblent avoir été noircis par le feu. Je passais en.cet
(i) n occupe à facadémie d^Athènes une chaire de botanique.
(2) Publié pour la première fois à Athènes, chex l^lkrs, 1855.
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232 BEVUE DES DEUX MONDES.
endroit un soir d'automne (185A), accompagné d'un Thébain, mon
bdte de la veille, qui se rendait à Livadie comme moi. J'invitai mon
compagnon de route à monter sur cette ruine, afin de mieux con-
templer le soleil qui se couchait derrière les cimes lointaines de
FEubée. Le Thébain refusa obstinément et me dit que ces lieux
étaient hantés par les esprits, que personne n'osait s'y arrêter, à
l'exception toutefois des pâtres, qui passent en Grèce pour entrete-
nir avec les êtres surnaturels un commerce assidu. Il me raconta
même que, Tannée précédente, un voyageur, parvenu au sommet
de ces vieilles murailles, fut pris d'un inexplicable vertige, et se
précipita dans l'abîme la tête la première. Il s'engagea ensuite dans
un long récit d'histoires fantastiques; mais comme ces histoires
composent précisément le fonds du poème qui a commencé la répu-
tation de M. Orphanidis, c'est à ce dernier qu'il faut emprunter le
récit de la romanesque aventure dont ces lieux furent le théâtre,
suivant la foi populaire.
« Une tour de forme barbare s'élève sur le chemin de Thèbes; elle do-
mine la plaine du Gopi^, où Fazur du ciel se reflète çà et là dans les eaux.
Les chouettes chantent assises sur les corniches du toit; les hibous, qui
parlent dans le désert, ont leurs nids sous les balcons. Lorsque la lune, pâle,
à demi noyée dans un océan de vapeurs, éclaire faiblement la campagne,
on aperçoit un fantôme errant sur le pyrgos solitaire. Ce fantôme est celui
d'une jeune fille vêtue d'une robe blanche qui tombe jusqu'à ses pieds : ses
cheveux sont épars; ses traits, d'une beauté divine, expriment Tépouvante.
Elle parcourt du sommet à la base, avec l'adresse et la légèreté des ombres,
ce vieux donjon que le moindre vent fait trembler comme un cyprès et vi-
brer comme une lyre; elle agite les bras avec désespoir, comme pour de-
mander du secours contre un pressant danger, apparaissant et disparaissant
entre les créneaux, les balcons ciselés et les brèches béantes de la tour.
Puis, se montrant à une fenêtre tournée vers l'orient, elle se penche au de-
hors et s'élance dans le vide en poussant un cri terrible que les échos des
vallées répètent mille fois. »
Souvent aussi c'est un bruit d'armes, un éclat de rire confus;
puis le tumulte cesse, et, par la muraille évehtrée, une longue file
de chevaux, de forme étrange, s'échappent emportant des cavaliers
penchés sur leurs noires encolures; leurs sabots font jaillir des
éclairs, leur galop retentit comme la foudre. Us vont se précipiter
dans les ravins du côté de Thèbes. Ce donjon était, il y a quelques
siècles, la demeure d'un smistre personnage, reflet un peu pâle des
sombres héros de Byron, quoi qu'en dise M. Orphanidis, qui se dé-
fend quelque part d'avoir cherché à imiter le poète anglais. Cet
homme, aussi beau que pervers, aussi riche que cruel, avait abordé
les rivages de la Grèce seul, sur une barque légère, au milieu d'une
Gooçle
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RENAISSANCE LITTÉRAIRE EN GREGE. 233
affreuse tempête. On ne savait de lui que deux choses : qu'il était
de Venise et qu'il s'appelait Antonelli. Il n'avait pas tardé à se faire
l'ami des Turcs, à imiter leur conduite, à remplir la contrée du bruit
de ses orgies et de ses crimes. Aussi était-il l'effroi des citoyens pai-
sibles, des femmes honnêtes et des vierges pudiques. Parmi ces der-
nières, il en était une pour laquelle Antonelli avait conçu une pas-
sion violente. Fille du vieux Lampros, riche habitant de Livadie,
elle se nommait Anna, et elle était fiancée à un pallikare qu'elle ai-
mait, Phloros. La veille du jour fixé pour le mariage, Antonelli en-
tra dans Livadie, suivi d'une troupe nombreuse de cavaliers; il se
rendit chez le toparque, homme toujours prêt à seconder une crimi-
nelle entreprise.
« La demeure de Lampros est toute en mouvement ; la foule des amis et
des proches remplit les vastes salles, et de nombreux serviteurs gardent les
portes du vestibule. Les jeunes filles de Livadie, compagnes familières
d'Anna, se sont assemblées et lui apportent la robe nuptiale, en chantant
les couplets d'usage. Déjà le prêtre appelé dans la maison du père pour
cette cérémonie a revêtu sa chape d'or, et les cierges de cire blanche bril-
lent pour Thyménée ; d^à Phloros tient dans sa main la main trembhmte
d'Anna, lorsqu'un bruit effrayant se fait entendre autour de la maison; un
cliquetis d'armes, des cris de soldats, jettent la terreur dans l'âme des con-
viés; la parole expire sur les lèvres du prêtre prêt à bénir les nouveaux
époux. »
Au même instant, les satellites du toparque, à l'instigation d' An-
tonelli, font irruption dans la salle, se jettent sur le vieux Lampros,
qu'ils entraînent, chargé de chaînes, sous une accusation menson-
gère. La jeune fille reste plongée dans le deuil, le sommeil la fuit:
si parfois ses paupières appesanties se ferment, des songes affreux
éloignent d'elle le repos et la forcent à déserter sa couche. Son père
lui apparaît mort et baigné de sang. La pauvre enfant veut crier,
mais un baiser de glace rend sa bouche muette. Alors le mort rede-
vient vivant, et le vieillard doux et vénérable bénit sa fille avec un
geste d'inexprimable tendresse.
Après plusieurs jours de désespoir et d'angoisse, Anna reçut un
billet écrit d'une main inconnue. Ce billet lui assignait pour la nuit
suivante un rendez-vous à Fantre de Trophonius; on lui promettait,
si elle consentait à s'y rendre seule , de lui indiquer un moyen dé
sauver son père, encore vivant au fond des prisons du toparque.
Anna, dont l'âme droite et pure ne soupçonnait nulle part la perfi-
die, n hésita point à accepter cette mystérieuse entrevue. Elle cou-
rut s'agenouiller aux pieds de la madone, qui a son autel dans l'm-
térieur de toutes les familles grecques. Au moment où les premières
paroles de sa prière sortirent de ses lèvres, la lampe qui brûlait de-
vant l'image sainte s'éteignit brusquement. — Faites, s'écria la
Gooçle
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2Sà BETUB DES DEUX MONDES*
jeune fille, effrayée de ce préfis^eiet troublée tout àiX)i)p.par de fu-
nestes pressentimens, faites, ôPanagia, que mon -espoir ne s'éva-
nouisse pas comme cette faible lumière! — Et, reprenant courage,
elle attendit le soir, avec une fiévreuse impatience.
« La nuit vint enfin; Anna prit le chemin de l'antre prophétique. Un vent
d'orage poussait nq^i dément de pesantes nuées qui voilaient toutes les la-r
mières du oiel; le tonnerre mêlait sa voix à celle du torrent dUercjne^'oni
coule sur le rocher. Ge soir^là, le déinon des tempêtes s'était assis sur la
dmedu Parnasse. Dans la ville, le silence, un silence d'esclaves, régnait;
les chiens sauvages hurlaient dans la plaine. La Jeune fille seMte; cbaqoe
ombre la fait trembler, elle frissonne au moindre bruit. Son imagination
troublée prête la vie aux choses inanimées. Les rochers se meuvent der-
rière elle et la suivent comme de gigantesques fantômes, les arbres éten-
dent leurs bras décharnés, comme pour lui montrer la route que le destin
lui ordonne de suivre; mais le souvenir de son père exalte son coufage : die
arrive à l'entrée <de la caverne redoutée où le dien rendait jadis ses oi»-
des. »
Cette sombre description laisse pressentir un malheur* En efiEèt»
c'est Ântonelli lui-môme qui a indiqué ce rendez-voos à la jeuae
Me, et quelques heures plus tard elle «e trouve dans >le pyrgos de
Pétra, à la merci de son Tavisseur. Cependant Phloros se met en
campagne pour délivrer sa bien-*aimée. Le poète aborde la descrip-.
tion du camp de Phloros, devenu capitaine. Ce tableau est plein de
vérité, et les figures des klephtes se d^achent d'une manière frap-
pante sur les contours harmonieux et doux du paysage au milieu
duquel ils ont établi leur pittoresque bivouac.
i( Des sources cristallines rafraîchissent les vertes forêts de lHélicon; là,
les oiseaux chantent, et le printemps règne éternellejnent... C'est la troi-
sième aurore depuis le jour où la fïïle de Lampros a disparu de Livadie.
Près d'une fontaine, des hommes armés sont assis. A leur flère attitude, à
leur longue chevelure, à leur poitrine velue, à leur terrible regard, on voit
bien qu'ils sont tous de ces hôtes vaillans des montagnes, hommes libres,
eff'roi des Turcs. Les uns fourbissent leurs armes étincelantes, les autres
attisent le feu devant lequel rôtissent des agneaux entiers. Le plus grand
nombre prête une oreille attentive aux récits guerriers d'un vieillard; d'au-
tres groupes chantent, en regardant le ciel, la mort d'un frère ou d'un ami.
« Un seul, jeune, blond, de haute taille, se tient à l'écart, adossé au tronc
d'un sapin touffu. Son visage pâle, sa tête fristement penchée sur sa poi-
trine, expriment éloquemment une douleur secrète. C'est Phloros. De temps
à autre, son regard Interroge le soleil, et mesure avec une sorte de colère
la distance qui le sépare encore de l'horizon lointain du soir. Il semble re-
procher à l'astre lumineux de mettre une lenteur inaccoutumée à parcourir
sa carrière... Enfin le disque rougissant s'inclina vers le couchant, et ses
derniers rayons envoyèrent des reflets pourprés sur les nuages roses et sur
la neige des montagnes. Lorsque la nuit, mère du silence sacré, eut étendu
Gooçle
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RENÂlSSÂHI».LmiSAllB Ml fttÂCE. Wk
soA'Toiie mr laii»tu»«le»à)0f4rtMflatimnl4efti)oU.et.A%TanQèK^
bfuit cMrtmJatUMiF dB'RéÉift. »'
Le Vémtien^ toojomssarsRgaid», iutcàdesteiUKBBB.^^^
gique Tésisisom. BientAt la^NRlfteKlénBune eal enfoacéeç.mttftiuifr
seconde, plw peMBte et^plus maanve'qaelaipieiiii&rev»'<^ «u&
assaiHaiis^ L&sabro^ l'aiiqudMiBa^ ^aat iBQtilesvûflBXHsiifreiineni
(tes arases^ cj^dopes v-el^ douésioanow ions les^béroa populaire»
d%nt forœ' 90Mla0efie; 3s lameni dÉ38KiMfitÎBi»<â8rraAe&'el dea
tfoocs (ForbreBCoatreiaiininBlIa de fer. FUoH>a«stle pliis«càani6^
car, à travers'Ie bmitidu oono&at; la.Toii d'Ammae faite entendr»^.
La seeoDde porte oèée^^àtaofi toor^ et les asBÎégeaiia'poiisaeiit iin cri
de victoire; mMB'un spectade temUe* testanéltt.L'mténeiiridela
totnr^sl en'fea, lea flammegila imvourentdu semmet.iilabaea^ lea
featres-B^éofo^àmt, et)e8>définDÛmisdeces'BHireoiit<d^p^
par enobaatemeM.^ Saisis' d'um a^)eiBtBlBwix..6ffim, ks^ kl^tas
croient aa sortilAgai^ persvoMiéBf qii''îls><Mit.eii affaire à des démons
sabitement rcuarés dans tours domaioea floutaiTaiiis, ils reculent,
lorsque Pltot>»diBlânglle•«a'l)aIUtdeft:llevallaL^g^ à.tnorers la
plakie ; il regardetetïaperç(»t ani:liieui:s de^rincendie une lé^on de
rouges âoilônieB qmii&arât.dn cAté^ de Thàtves* Il s'élance. à leur
poursuite et reconnaît au dernier rang, sur un même coursier, sa
pâle iiancée et son redoutable ennemi. IT s'arrête, arme sa carabine
en invoquant la. Vierge,, met un genou en terre pour mieux viser et
tkie. Le cheval est^^ touché, il roule dans la poussière; mais le ca-
valier se relève en brandissant un cimeterre. Phloros repjrend sa.
course, n arrhes Jbélasl U aaretifiouvs'plus^ue le cadavre sanglant
de sa bien^imée^ et près d'dle Tanne de son metirtrier. — De^
puis ce jour, on ne revît plus dans le pays autua des actsarS' de or
drame; il n'en reste comme s<wrrenîi% avec la tour incendide, d^
mantelée, fréquentée par de lamentables apparitions, que* la tombe
de la jeune fille, creusée par des mains încomines; et sur laquelle
s'épanouit un grand rosier qui ne cessa jamais de porter des fleurs^
Là se termine la légende telle que les habitans de Fàncienne Bëo-^
tie la racontent» et l'i^aaime ce dénoûment vague où les personnages
s'évanouissent comme les ombres d'un rêve; mais M. Orphanîdis a
voulu continuer raventore : il fait partir Phloros pour l'Italie. Phlo-
ros, arrivé à Tenise, apprend qu'Antonellî est condamné iLMort pour
de nouveaux crimes; il demande à remplir l'oifioe de bomreaut et
tranche de sa propre main la tète da coupable* en pronoaçasit te
nom d'Anna. Puis il revient en Grèce et s'en va dans le monastère
de Saint-Lucas demander aux austérités de la vie religieuse Toubli
du passé; mais il ite tarde pas à reconnaître le vieux Lamproslùi-
même dans rhégemône du couvent. Ne pouvant supporter cette vue.
Gooçle
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286 RETUE DES DEUX MONDES.
qui rouvre à chaque instant les blessures de son cœur, l'infortuné
novice se sauve au sein des solitudes les plus inacessibles du Par-
nasse, où il meurt bientôt de douleur, de froid et de faim.
Le talent de M. Orphanidis se montre plus sûr et plus élevé dans
un autre poème en cinq chants, Chios esclave (1). Le premier il a cé-
lébré rhéroïsme et les infortunes des îles, qui jusque-là tenaient fort
peu de place dans la poésie grecque, et n'avaient guère inspiré
qu'un petit nombre d'improvisations en l'honneur de Canaris et de
Miaoulis. De toutes les lies de la Grèce, Chios est assurément la plus
belle; elle n'a jamais cessé d'être aussi la plus malheureuse. Rien
n'égale la douceur de son climat, la fertilité de son sol, la richesse
et la variété de ses produits, la grandeur et la grâce de ses paysages;
mais que de calamités et de désastres ont de tout temps accablé cette
contrée enchanteresse, que les Grecs appellent encore un paradis
terrestre j malgré les maux qu'ils y ont soufferts ! Voyant la silhouette
de Chios se dresser du sein de la mer par un matin d'été près du
golfe de Smyrne, nous regrettions de passer si vite devant cette côte
séduisante. — N'y allez jamais, nous dit un Smyrniote assis près de
nous; mieux vaut la voir de loin ; à l'intérieur, vous ne rencontreriez
que des Turcs et des ruines. — Cette pensée semble avoir dicté l'in-
vocation suivante par laquelle M. Orphanidis ouvre son poème :
« Près des côtes de TAsle-Mineure, non loin de Smyrne l'heureuse, le nau-
tonier rencontre une île transparente que baigne une atmosphère embau-
mée. Lorsque la mer et les monts font silence, de mystérieuses paroles et
de vagues rumeurs vous viennent de son rivage ; cependant les dangereuses
sirènes n'y ont point fixé leur séjour.
« Salut, Chios 1 Si tu n'es pas le berceau d'Homère, c'est chez toi du moins
qu'il a placé l'Olympe. Saisi d'un saint respect, j'ai baisé la pierre où s'est
reposé le génie de l'antique Grèce (2), et, dans le calme de la nuit, mon
oreille attentive a cru distinguer, à travers les bruits harmonieux et confus
de la nature, le vieil écho des paroles du divin aveugle.
« Salut, Chios I patrie des fleurs, fille charmante de la mer! un sang inno-
cent a trop souvent arrosé ton sein fécond et béni; entre les fentes de tes
pierres, on trouve des ossemens de martyrs. 0 toi , voyageur qui cingles
vers ce beau rivage, contente-toi d'en aspirer de loin les parfums ; n'y des-
cends pas, car tout ce que tu verrais déchirerait ton cœur. »
Le sujet du poème est un épisode de la domination génoise, qui
dura de 13&6 à 1566, époque à laquelle les Turcs y mirent fin. Pen-
dant ces deux siècles, les Génois se montrèrent presque aussi cruels
que le furent ensuite leurs barbares successeurs. La famille des
(i) Athènes, 1858.
(2) A une heure environ de la capitale de Chios, on montre près de la mer un rocher
qui porte le nom de pierre ou école d*Homère. Les Chiotes prétendent que le chantre
des dieux enseignait et lisait ses poèmes au peuple du haut de ce rocher.
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RENAISSANCE LITTÉRAIRE EN GRÈCE. ^ 2â7
Giusiiniani se distingua surtout par la dureté du joug qu'elle im-
posa aux Chiotes. Ces derniers tentèrent plus d'une fois dç secouer
cette domination. Une année, ils formèrent le projet de massacrer
tous les étrangers le jour de Pâques (1) , au moment où, suivant un
usage qui n'a pas cessé d'exister, le peuple va baiser la main de ses
archontes et leur souhaiter une longue et prospère existence, en^
répétant Xpiaro; ôv^tyi, le Christ est ressuscité, paroles sacramen-
teUes que les Grecs ne manquent jamais ce jour-là de prononcer en
s' abordant. L'un des conjurés livra le secret du complot, et les
Génois se vengèrent par les plus terribles supplices. Les vieilles
chroniques et les traditions populabes de l'île retentissent de ce
sanglant épisode; elles prétendent que les conspirateurs furent tra-
his, non par l'un d'entre eux, mais par une jeune fille amoureuse
d'un Giustiniani. Cette donnée ouvrait à la poésie un champ fertile
en péripéties dramatiques. M. Orphanidis s'en est emparé avec
succès. Chios esclave est une épopée courte, sobre, nerveuse, rem-
plie d'un intérêt savamment ménagé, de situations tragiques et de
physionomies bien dessinées. Les personnages qui se meuvent à
travers les c'mq chants dont elle se compose sortent enfin du moule
exclusivement klephtique dans lequel les héros de la poésie grecque
sont à peu près tous uniformément coulés. Isidore s'est condamhé
de bonne heure à l'exil pour fuir le spectacle des maux soufferts par
sa patrie; suivant l'usage grec, il s'était fiancé, avant de partir,
avec une enfant, la fille du vieux Mynas, l'un des habitans les plus
riches et les plus influens de l'île. Au bout de neuf ans, il revient
secrètement pour délivrer son pays et épouser ensuite celle dont il
se croit toujours aimé; mais le temps de son absence a effacé son
souvenir du cœur de l'oublieuse enfant : il la retrouve assise auprès
de Jean Giustiniani, le neveu même du tyran, du gouverneur Pierre.
Désormais Isidore aspire non-seulement à chasser l'oppresseur, mais
à venger sa propre injure; il veut frapper du même coup et le tyran
et le séducteur. Marie, la fille du vieux Mynas, n'est plus la femme
(1) La fête de Pâques est en Grèce la plus solennelle de Tannée. Suivant la foi super-
stitieuse des Grecs, la nuit qui la précède est d*un heureux augure; elle ramène avec
elle toutes les joies du printemps, et elle dissipe les influences pernicieuses des nuits
sombres et néfastes de l'hiver. Le peuple la passe en prières, assemblé dans les églises.
Aussitôt que le prêtre a annoncé la résurrection du Christ, les rues se remplissent d'une
foule qui manifeste bruyamment sa Joie, et décharge en l'air toute sorte d'armes à feu,
tellement qu'on se croirait au milieu d'une émeute plutôt que d'une fête populaire. A ces
r^ouissances publiques se Joignent celles de la famille; les discordes cessent, et les en-
nemis réconciliés viennent autour d'une même table manger l'agneau pascal : réconci-
liations quelquefois durables, souvent éphémères, car la vengeance est une passion forte-
ment enracinée dans le cœur des Grecs. Autrefois les Turcs relâchaient pour ce Jour-là
leurs prisonniers, et leur permettaient d'aller célébrer U pf.que au sein de leur fa-
mille.
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281F iMSWt DBT raux KOfiras;
ptirement'hëmî^tte qpe nous avons vue jasqp'ici; efle cstflbriéte te
tous fes" channes <!e sort stxe, éUfe en partage aussi* tmitc» tes ftî-
blesses. ^Éprise tfe cela! qn^oir appelait te bon Jkan^ parce qpi'H s^el^
férçait parfois d'^Ectoucir tes rigoureuses sentences de son ondfe, eflJ?
apprend avec déseqxoîr de la bouche même de son père !a vaste con*-
juration ourdte par ses^ compatriotes. Sachant que tes jours de Jtean
sont menacés, eïte trembte; elte hésite entpc Famour et te d^evcnr.
fiifin, â fbrce de tristesse et de n^srtêrifeuses parûtes, cîte révète-i
Jfeao te dtagcr qoTl court. Tel* sont en peu db- mots les élément
prîncîjpaux du poème.
Le premter ^ant estime sorte d^ sombre ouverture; rfticMndite-
gouverneur dfe CIK09 ordonne les suppHces, distribue tes condam^
nattons, tsncHs^que soi neveu lasarde dfe tmidbs remontrances, et
tente vatocment de fttî feîre écouter la voîx dti peupte qui gémft et
nrarmure. Atr second chant, l'tetion s'iwigage et se poursuit sans di-
gression. Par une nuit obscure, deux hommes se rencontrent sur
rtme des- plages lesphts déSîertes de THfe : Ifeîdore et TéVêque grec
ftocopios, Tun dès cftefe les plus ardens dU complbt. Procopios re-
présente îciTiantagonîsme des églises grecque et latine, qu'un abîme
sépare, et qui ont de tout temps rempli rOWèntdu: bruit dte teurs
rivalités. Ce qu'A veut, c'est Texpulsion du ctergé latin, (jui a suivi*
lesێnois et qui* partage Ifeur pouvoir. Isidore apprend' au pontife
que quatre vai$seau3t et trois cents guerrier», envoyés par Timpéra-
trîce de Byzance, sont dans ta rade ; au premier signal, ils prêteront
main-fbrte aux insurgés. « En attendant , ajoute-t-B, Je suis men-
diant et fôu; je vais parcourir la vilte et répéter au peupte ses chan-
sons favorites. ITSge, Fferil, mes hafllons, ma flylie, rat rendront
méconnail^sable. » Re lendtemaln, Procopios s'en allait prêcher par
les bourgades et Ifes villages, tandis que dëtis la viHe un insensé,,
assis en face dfe là forteresse, chantait et rassemblait les passans. En
récoutSHit, les uns riaient, les autres pleuraient.
Bn même temps voici ce qui se passait che» M ynas :
« Mftrie est seule dans le j&rdi&;*soB Brs», pur et Manc etMnme un marbre
antique, soutient sa tète pensive. Efle regarde Ifes fleuri, ffeur charmante
elle-même, mais nuHe d'entre elles n'a d'attraits pour ses yeux. EHe écoute,
mais ce n'est point le chant du rossîgojol qui captive son oreille.
« Soudain un briût se iiait entendis» elle s'élance,, i^apide et légère,, parmi
le» citcanaiers; iee braocliAs 00 fleurs -s'^atr'euvfîent devimt elle. C'est leaa,
caime et jog^ia camam de eoutuMe« Ik a« aaurietttrtta à. l'autre. Mbuie fut
la proniène à rosapn» le^teaoei <• Je* ovaigaats q«e tu ne vintaes paa, dk^
elte. --Lorsque raimant aura oeseé d^attlrepr te fer, IwTwrue te oof^»9era
sans ombre et la mer sans paissons, alors^ ma bien-airaée, je pourrai vivre
loin de toi; alors seulement, si tu m'appelles, je serai sourd à ta voix. — Je
t'ai fait venir, reprit la jeune fille, car une douleur violente brise mon cœur.
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RENAHMsm nnéfliMBE iw créce. SB
^m mmÉih-i^ inanuilàe omum lenaDterl «ott Me miflenrii; fiûkitAgh
Ife par le dovle; je ii!8iir8i»{»oint à dKiisir -aiire le\66iiyf]ieBt'at ie deniir.
---OetielieaomppenâifKt'ftt le jeai»hoioii»; HKn&, tn-mcËaïuii mys-
Itoe sa lÉBé4et(mtaie.9aede ft»»^ depiia dem ttnaâanBv jM «o les lé-
mm prête» i pan^ler, H» iront iBBomiit coiivart/dSUD&tiUHnir'.iruiik Iduif ta
iHMiclie lestait muette : ta dèvaraîB tOBBOcnet, dt moi mes pleura. »
« Marie allait répondre; nnda ette pooaHB un cnti de tenraur* À^ (|aei(pas
pas de la fenêtre, un homme couvert de haillons, les cheveux en désordre»
est immobile et debout. H fixe sur la |eune ^lle un regard courroucé; un
-sourire d'amer dé9eq[K>ir errer «ur -ses fèvres, un soufliiB'pï^ciï*hé «(mlève
rsapoitartae.
c— ^la0titre^4d, diiJsaa, ifést-uttineBdlaHkidêbwquèiflfoettnentiàCIi^
il est privé de raison, JLe panwe'dlaUe s'ôna^iBe avoir éÊé^mgB et Venise;
c^t pottoquoi il hait le0^GénûiB..II coûit ^» aaièmoie Ta tvon^^ Quelnue^
fois il est plaisant et chante ane ioule de chansons.^. Mais par où ar^il pu
entrer? La porte est close et la muraUle est haute. -^ A ces m^t^ Isidore
pousse un éclat de rire et s'écrie :
« — Archonte, je suis entré par où entrent d'ordinaire la foudre et la
Tengeance du ciet! — Allons, reprit Jean, tu te croîs encore à Yenise.
€hante-nonas plutôt une de tes romances, afin que ma msfltresse t'entende,
«t si "tu chantes bien, peut-être ta bieiMdmée voudra cacure de toi.
« ^ fou se nât à ebimter... »
Chacune des strophes de la ballade gue le poète met dans la
bottche du mendiant renferme une allusion aux événemens terribles
qui se préparent. Un mystérieux pressentiment révèle à la jeune
fille le sens des paroles obscures du chanteur :
« Daim son âme, où pénètre tout à eoup ua propkéâque iuftinct, rimagB
4ittanalée du passé, la remords du présent^ reflhroi de l'aveur se presaaient
en foide. Et puis la voix de l'indigent avait un timbre enchaoteur et ma-
gique ; il semblait à la pauvre enfant que son cœur avait autrefois, ble^
des années auparavant, tressailli aux accens d'une voix pareille. Cependant
elle n'a point reconnu Isidore. « Que dis-tu de cette romance? fit le neveu
de Giustîniani. — Elle n'est pas d'un fou,» repartit Marie avec une profonde
tristesse. Et le jeune homme jeta un ducat aux pieds du mendiant.
«—Reprends ton orî s'écria ce dernier avec fureur, il est taché de sang. »
Bt le ducat vint frapper Jean en pleine poitrine. « Malheureux, fit celui-ci,
tu fas plearer ton insolence I » Mais Marie retint le bras 4e son amant':
«Ite lui fais pas de mal, dit-elle, il est fou; cela te porterait malheur; iaîsse^
moi le pay^er..» Et elle jeta deux ducats au chanteuir. «Ta amin est blanche
ô ma maîtresse, dit ce dernier en les ramassant; mus elle tremble. » Et il
s'éloigna en répétant un refrain menaçant.
« Marie , saisissant avec force la main du noble Génois, reprit d'un ton
suppliant : « Aujourd'hui c'est votre jeudi saint,... après- demain votre
pâque commence... Promets-moi,... jure-moi que, le jour de Pâques, tu ne
paraîtras pas un instant dans la ville,... que tu n'iras pas avec les autres à
la maison du gouverneur! »
« A ces mots, le chevalier fronça le sourcil; il comprit la gravité de cette
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2&0 REVUE DES DEUX MONDES.
prière, et le trouble de Marie le gagna. « Ne me demande rien de plus, con-
tinua Tenfant d'une voix brisée par Témotion; mais si tu tiens à mon
amour, si tu veux sauver tout ce que j'adore au monde, si ton âme a quel-
que pitié pour moi, fais ce que je te dis! — f essaierai, » répondit le noble
Génois. En cet instant, la voix de Mynas se fit entendre. « Fuis, fuis! s'écria
Marie, car je mourrais s'il me fallait aujourd'hui me trouver entre mon
père et mon amant; mais... ce soir,... reviens! »
A la fin du jour suivant, les conjurés s'assemblent dans le palais
de l'archevêque. Inconnus les uns aux autres, ils se lient par un
serment; ennemis peut-être, ils jurent de mourir en frères. Cinq
lampes répandent une lueur faible et tremblante qui fait paraître
plus pâles encore les pâles figures des conjurés.
En revenant du palais épiscopal, le père de Marie trouve sa fille
• tout en pleurs; il s'émeut de cette grande tristesse, et, cherchant à
la consoler, il lui dit : « Je devine le motif de tes larmes; elles sont
légitimes. N'es-tu pas à l'âge où la tigresse elle-même renonce à
vivre seule dans le désert? » Et il se met à lui parler d'Isidore et
de leurs jeux d'autrefois, alors qu'ils se plaisaient, elle tout enfant
encore et lui d^à jeune homme, à effeuiller les fleurs ensemble, à
courir vers la mer, à compter follement les grains de sable du ri-
vage. Puis, comme Marie semble douter du retour de son fiancé,
absent depuis neuf ans, Mynas lui révèle que le mendiant à qui elle
a jeté deux ducats n'est autre qu'Isidore. Il s'efforce ensuite de faire
briller aux yeux de son enfant la gloire dont ce dernier va se couvrir
en devenant le libérateur de sa patrie, et, cédant peu à peu à l'exal-
tation que fait nattre en lui la seule pensée des grandes choses qui
vont s'accomplir le lendemain, il lui dévoile le secret et les projets
des conjurés. A ce moment, on eût pu voir, par la fenêtre du jardin,
un auditeur mystérieux de cet entretien s'enfuir rapidement... Quel-
ques instans après, Jean Giustiniani entrait à la tête d'une troupe
de soldats pour s'emparer du vieux Mynas. En apprenant la funeste
vérité, celui-ci prononce sur la tête de son enfant cet anathème :
« Malheureuse, tu trahis quelque chose de plus sacré que ton père,
ta patrie; tu assassines tes frères, tu ériges sur leurs cadavres le
trône des tyrans. Gomme père, je te pardonne; comme homme, je
te plains; comme citoyen, je te maudis, ainsi que la victime maudit
le bourreau! Que ton souffle soit comme le soidlle brûlant des dam-
nés! Que la sauvage colère de ta conscience rende tes sommeils
elTrayansl Que les fantômes de ceux qui vont mourh- par toi te
poursuivent à ton chevet jusqu'à ta dernière heure, et qu'en face
du juge tout-puissant leurs gémissantes voix demandent ta con-
damnation! »
Le complot découvert, les Génois n'eurent pas de peine à s'em-
parer des conjurés. Un seul leur échappa, Isidore, le plus redoutable.
Goosle
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BENAI8SANGE LITTÉRAIRE EN GREGE. 2&i
• Dès le lendemain, les exécutions commencèrent; la place publique
fut environnée de potences. Marie put être témoin du supplice de
son père sans qu'une larme s'échappât de ses yeux, sans qu'un sou-
pir soulevât sa poitrine. Elle était folle. La tombe de Mynas fut
creusée près du torrent, entre les débris d'un vieux temple. Chaque
nuit, un bouquet de fleurs sauvages fut déposé sur cette tombe par
des mains inconnues, et les passans apercevaient le matin avec sur-
prise ce mystérieux témoignage d'un souvenir tendre et persévé-
rant. C'était Isidore, qui, bravant les périls amassés sur sa tête,
venait toutes les nuits orner de ce présent mélancolique le tombeau
du martyr. Quant à Marie, une force invincible la ramenait toujours
au lieu où son père avait expiré; elle restait là des journées en-
tières, accroupie, la chevelure en désordre, le regard fixe, blanche,
froide, immobile comme une Niobé de marbre. D'autres fois, pous-
sée par le délire et par de sombres terreurs, elle sortait de la ville
et parcourait les montagnes en jetant des cris de détresse ; puis
elle revenait, exténuée et tout en pleurs, s'asseoir à sa place accou-
tumée.
Cependant Isidore faisait parler de lui. Il avait soulevé les pay-
sans, taillait en pièces les troupes lancées à sa poursuite, et massa-
crait sans pitié les étrangers. A quelque temps de là, le gouverneur
Pierre convia à un grand repas tous ceux de sa famille et de sa cour.
Un seul manquait, son neveu Jean, qui était allé chasser la perdrix.
« Le festin était joyeux et splendide ; le vin de Chypre coulait à flots.
Déjà les têtes s'échauffaient, lorsqu'un serviteur entra, portant entre ses
mains une urne pesante, d'or massif, magnifiquement ciselée. Il la remit à
Pierre , en même temps qu'un billet ainsi conçu : « Pierre , tu m'as causé
bien des maux; n'ayant pu tirer de toi la vengeance que je méditais, je
courbe la tête, et je t'envoie cette urne précieuse. Je la crois digne de toi,
et je te l'offre. Dieu veuille que ce présent apaise ton cœur mauvais et
cruel l C'est Isidore qui t'écrit 4es montagnes. » A ces mots, un silence d'é-
tonnement se fait dans l'assemblée; tous les yeux s'attachent avec curiosité
sur Fume magnifique. Pierre l'ouvre,... il pousse un cri terrible et tombe ina-
nimé... Au fond, il y avait une tête pâle et sanglante, la tête du bon Jean, n
Tels sont les épisodes les plus saillans de ce poème (1), dont la
traduction est impuissante à rendre le principal mérite, qui réside
dans l'extrême correction et l'expressive beauté du style. Ce qui
distingue surtout M. Orphanidis, c'est l'art avec lequel il use des
inépuisables ressources de l'idiome grec; la forme pure, élégante,
(1) Ce poème, ainsi que Tauteur nous en avertit dans une courte préface, n*est que la
première partie d*une œuvre plus considérable. A ce tableau de la domination génoise
doit succéder un tableau non moins sanglant, celui de la domination turque.
TOME xxvii. 16
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lis B
fliélodieiiae^tdoiit U vevéÈt m^peiisée «st éBÛBonmeM
mer rareiUe athémame, dent l'estséne déficstesBe eM restée pnn
vwbiole : en isaat se» vers., so sénat parfU» teuté èe les croire
écrits depuis demmille ans, et c'est le plus Jbd'étege qps'ecK'eii poisse
fittue. Xn effet, da isnaiœaiice 4es BellàKS àaes débvtsest, coonni»
lao'enEiBBàBce^es pesqpli» latins, winEtourTerale passé, ets'il£uit
en ju^er psr oe qui s*est produit 4 l'ecoident de ÏMmnsfie à Taunns
des tefli^)S «modernes, cette étude des anirâB, souvent exduuve,
esl nn {ptèit de ^départ néceEsan aoz peuples riestînés à une «é*
iB6H8e légénécBtîoa.
Q 7 a dsss les poètes dont bsoqb wnoas d'examioer les œnyrei
âe«x tendnces -opposées, deiuc conao» oeotsaire» qoi clominait le
mooiremeat ide xenadssanoe littéraire comneioé de^m» qudqaes
ansées en CktcB. Zalotostas sri^it encore *dans sa foeme^eit dans son
style den-^borbares rinAoence des siècles de décadence et de ser-*
vîÉade <fBBR les fieUènees ent traversés. In «e^anclie, sa pensée est
temt empHonte du gén» antique; Fidée*qii te domine estoeHe qoi
poursuivait les anciens poètes de la Hellade. Les héros qu'il chante,
klephtes etseidatsile TindépeadMice, pei^test Ums les signe» d'une
étroite parité wec tes ihéros de VlUade et de YOdgêsée^ ausqueb
'û& tiennent de si près par leur pbysiononne générale, leurs coû-
tantes, leur manière de combattre et ^ céléln^er lesrs victoiises^
qu'il ne leur manque peut-^étre qu'un Homère pour l^entourer du
même prestige. C'est en restant fidèle au sentiment patriotique qui
a présidé de tout temps aux destinées des Hellènes, eft qui, par la
façon merveilleuse dont il s'est perpétué parmi eux, a préparé de
nos jours leur affranchissement, que Zalokostas a trouvé la force,
roriginalité , la popularité. M. Orphanidis au contraire, sous une
forme empreinte d'une pureté antique, tend, par un singulier con-r
trasEte, à «'éloigner des vieilles traditions; il s'efforce de donner un
tour plus BMiderneàsa pensée ; il iatroduit quelques passions nou-
velles «dans l'action de son drame, et ses personnages ont quelque
chose de moins exclusivement héroïque. Cette tendance à l'imita-
tion des modernes que laissent entrevoir les poèmes de M. Orpha-
nidis peut- elle exercer une heureuse influence sur le progrès des
lettres grecques? Un fait certain du moins ressort de cette étude :
c'est à la vitalité et à la persistance du génie antique au sein de leur
race que les Grecs doivent leur résurrection politique; c'est à ce
noble génie, dont Homère est l'éternelle et splendide personnifica-
tion, qu'il leur faut demander avant tout leur renaissance intellec-
tuelle.
£. YEM£NIZ,>coQsiii de Grèce.
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chroiîtcue: de la qïïijszajkf
L'on a reiinarqué cbapuia longtemps qji'ea politique Tannée se partage en
deux saisons : Tiiiver et Tété.. L'hiver est la saison des affaires , des luttes,
d^s controverses» des agitations» des conflits; Pété, la saison de Tapaise-
ment, du, repoa^ du sommeil. Nous parlons des années ordinaires, de celles
où la guerre et les révolutions ne viennent paa confondre les lois de la mé-
téorologie politique* On peut*, sans se donner pour bien habile astrologue,
prédire à, la. présente année. la. destinée régulière. Nos tracasseries et nos
troubles d'hiver touchent vjaiblemftnt à leur terme, et Ton voit venir un
tranquille été*. La. qjiestion suisse a été notre lune rousse : nous en voici
bientôt sortis sains et saufs*.
Aux yeux des prudena, parmi lesquels nous avons, non la vanité, mais la
modestie de nous ranger* raffaire de la Savoie et de la. Suisse pouvait avoir
deux sortes de conséquences périlleuses : des conséqviences immédiates et ,
des conséquences éloignées. Nous étions* pour notre compte, surtout in-
quiets de celles-ci, tfiHes que les laissaient voir le dépit marqvié de l'Angle-
terre et la chance d'une sérieuse altération du système de nos alliances en
Europe. Dans l'opinion^, suivant l'usage, on se préoccupait davantage des
conséquences immédiates : en effet, au ton pris par l'Angleterre au com-
mencement, de la. transaction par laquelle la France a reculé son territoire
jusqu'aux Alpes, on a pu croire un instant à des complications prochaines.
Cette appréhension, que nous n'avons point partagée, doit à présent s'éva-
nouir dans tous les esprits. Ici encore, nous assistons à la souveraine puis-
sance du fait accomplL Si l'annexion de la Savoie eût dû donner lieu à quel-
que conflit grave* il est évident q^e les protestations et l'action diplomatique
des intérêts qui auraient voulu faire obstacle à no» desseins eussent pré-
cédé la conclusion du traité par lequel la Sardaigne a cédé Nice et la Savoie
à la. France, et eussent devancé surtout la manifestation du suffrage univer-
sel parmi les populations de ces provinces. Si l'être de raison que l'on ap-
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2ii REVUE DES DEUX MONDES.
pelle l'Europe eût pu avoir la prétention d'intervenir dans cet arrangement^
territorial pour exercer une autorité collective fondée sur d'anciens traités,
il eût fallu du moins que cette intervention eût lieu en temps opportun,
avant que l'honneur et le droit de souveraineté de la France ne fussent en-
gagés par la conclusion d'un traité et une déclaration du suffrage universel.
Maintenant l'idée ne saurait venir à personne de demander à la France de
renoncer à une partie des droits qu'elle s'est assurés. Avec l'occasion , le
prétexte même d'un conflit a disparu : le gros de l'affaire est fini; il ne reste
plus qu'à régler des accessoires et à remplir les dernières formalités. Les
difficultés immédiates que l'on avait pu craindre sont réduites à néant.
Arrivé à ce point, l'on voit qu'une question qui, il y a un mois, paraissait
très grave, la question de savoir s'il y aurait ou s'il n'y aurait pas de con-
férence, n'a plus d'importance sérieuse. L'importance d'une conférence as-
semblée pour examiner et régler les effets de l'annexion de la Savoie à la
France par rapport à la neutralité suisse dépendait uniquement de la date
de sa réunion. La convocation d'une conférence avant ou aussitôt après la
conclusion du traité de Turin eût été un incident sérieux; par un tel acte,
l'Europe eût paru revendiquer le droit d'intervenir dans les arrangemens
territoriaux arrêtés entre la France et la Sardaigne, ou de les modifier. Le
gouvernement français aurait vraisemblablement décliné la compétence
d'une telle conférence; lors même qu'il eût consenti à y prendre part, si
les prétentions de la majorité lui eussent été contraires, il eût pu refuser
de céder : dans les deux cas, un grave antagonisme, difficile à maintenir
dans la sphère diplomatique, eût pu se produire. Aujourd'hui rien de sem-
blable n'est plus à craindre. Si une conférence est convoquée, le cercle de
ses délibérations sera tracé d'avance : elle n'aura plus même le prétexte
de toucher aux arrangemens territoriaux. Elle n'aura pas d'autre tâche que
celle que lord John Russèll a définie lui-même en répondant à la dernière
interpellation de M. Horsman : « chercher à concilier avec le traité de Turin
la garantie de neutralité que le traité de Vienne a donnée à la Suisse par la
neutralisation de certains districts de la Savoie. » Pour mieux dire, elle
n'aura au fond qu'à renouveler et à rajeunir la garantie européenne sous
laquelle est placée la neutralité suisse, en admettant que le changement
survenu en Savoie ait affecté les conditions de cette neutralité. La France,
comme lord John Russell en a donné l'assurance à la chambre des com-
munes, n'oppose aucune objection à la réunion d'une conférence dont la
mission est aujourd'hui circonscrite dans ces termes. A bien peser les
choses, l'on ne voit même pas qu'il soit nécessaire d'assembler une confé-
rence pour un tel objet; il serait facile d'arriver au même résultat par la
correspondance diplomatique et par un simple échange de notes.
Nous qui sommes impatiens d'échapper aux préoccupations de la politique
extérieure, nous nous félicitons pour la France d'un tel résultat. Notre sa-
tisfaction est si sincère que nous n'avons pas la tentation d'y mêler des ré-
criminations ironiques contre la Suisse ou contre l'Angleterre. Au lieu d'a-
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EETUE. — CHBONIQUE. 245
dresser d'aigres reproches à la. Suisse pour l'énergie avec laquelle elle a
soutenu ses prétentions sur les districts neutralisés de la Savoie, nous avons,
on le sait, essayé de comprendre impartialement les mobiles avouables qui
ont inspiré sa conduite. L'on a dû rendre à la Suisse cette justice, qu'elle
n'avait pour son compte aucun goût à l'agrandissement territorial qu'elle
réclamait : elle eût préféré la conservation en Savoie de l'ancien état de
choses. Probablement même elle eût mis moins de chaleur à demander sa
part, si elle n'y eût été en quelque sorte autorisée par des promesses que
l'on peut appeler imprudentes, puisque l'événement a prouvé qu'elles ne de-
vaient point être tenues. Quant à la susceptibilité de la Suisse touchant les
conditions de sa neutralité et à l'appel qu'elle a adressé aux puissances qui
l'ont garantie, pourquoi en serions-nous étonnés? Par notre fait, il est sur-
venu à la frontière méridionale de la Suisse une question litigieuse de mi-
toyenneté et de servitude, une question liée partiellement aux conditions de
la neutralité helvétique. La garantie de la neutralité suisse était donc affec-
tée, et la Suisse ne pouvait négliger de soumettre cette question aux puis-
sances garantes sans s'exposer à laisser périmer les engagemens qui lient
ces puissances au maintien de sa neutralité. Une semblable prudence paraî-
trait simple et même louable dans la vie ordinaire, chez un particulier veil-
lant à la conservation des titres et des droits de sa propriété. D'ailleurs la
neutralité suisse est si utile à la France, que nous devons voir sans chagrin
la confédération nous prouver, par la chaleur avec laquelle elle en plaide les
intérêts contre nous-mêmes, la fermeté qu'elle saurait déployer au besoin
pour la défendre contre d'autres. Enfin la modération est de bon goût en-
vers la Suisse au moment où nous la déboutons de sa prétention la plus im-
portante, et où il ne nous reste plus à lui donner que des satisfactions de
forme. Nous ne songeons pas non plus à railler l'Angleterre de la modération
à laquelle l'heureuse influence des vacances de Pâques a ramené ses minis-
tres. « Aucune des puissances européennes n'en a dit autant que nous sur la
question de Savoie, » a déclaré lord John Russell, non sans un secret senti-
ment de vanité satisfaite, dans sa réponse à M. Horsman. Lord John Russell est
assurément le meilleur juge de ses succès, et nous ne sommes pas fâchés, en
prenant congé de lui, de le laisser dans cette veine d'amour-propre accommo-
dant. A ce prix, nous acceptons même volontiers les leçons qu'il nous donne
en invoquant la pacifique influence du traité de commerce, et en nous pro-
mettant que dans l'avenir l'allîance commerciale de la France et de l'Angle-
terre apaisera leurs dissentimens politiques. Si, comme nous le souhaitons,
l'alliance commerciale doit avoir cette vertu, si elle doit rendre les peuples
amis, nous n'hésiterons pas à répéter avec lord John Russell qu'elle est pré-
férable aux alliances des rois et des cabinets.
Au fait, au moment où paraissent cesser pour nous les préoccupations
de la politique étrangère, nous revenons enfin en France à céh questions de
réforme commerciale qui, il y a trois mois, à l'époque où elles furent pré-
sentées, paraissaient destinées à défrayer notre hiver politique : elles fe-
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2i6 RETtJE DES DEUX HONDES.
ront du moins notre tardif printemps. H&i commence, et afec^ le mois
scturiant là ^scussdôn dés mesures qui remanient Tes tariCs douaniers dans
notre corps législatif.
Mais ici un scrupule nous arrêté. Gê^dCant à llmpulsitm d*tnr grand "nombre
dé nos lecteurs, qui s'étonnent narvement du silence que nous gardons sur
les travaux dû corps législatif ; nous allions, étourdiment peut-être, nous
occuper dé ce qui se passe au palais Bourbon. Nour ne demanderions pas
mieux, quant à nous, que de voii^ la presse éélafi^r de ses discussions, exci-
ter et accompagner de ses commentaires les travaux de nos assemblées.
A notre idée, il importerait à là vie dés corps politiques qu'Us fussent enton>-
rés comme d'Un chœur placé entre la scène et lé public, qui, chaque jo«r
et sur-le-champ , recevrait leurs impressions , Teur trsnsmettrait ceHiss de
Fopinion, et rendrait plus active la circulation de la vie politique entre fe
pays et ses organes natureHs. Là presse est appelée à être cet intermédiaire;
mais ce chœur, qui joue un rôle si vivant dans le drame grec, la tragédie
française Fa supprimé : cette mé<^àtion ànbnée dé la presse entre les corps
politiques et le public a cessé en France, apparemment pour des raisons
très sérieuses. La presse française ne croit pas aToir lé dMt de se nrffler
aux discussions du corps législatif. Quelques personnes prétendent pour^
tant qu'elle a tort, que là loi est moins restrictive qu'elle ne Hmagine-,
que gratuitement elle redouble par sa pusillanimité les sévérités de la ïdi.
Certes nous ne dirons pas que depuis huit ans la presse fi*ançaise se fasse
rémarquer par la bravoure; nous ne nierons pas qu'elle ne se soit fbrgé à
elle-même des chaînes plus dures que celles qu'une réaction qui commence
à vieillir a cru nécessaire de lui imposer. On ne contestera pas néanmoins
que les péchés de prudence de la presse ne soient dignes d^ndulgence. Par
exemple, touchant la question que nous venons de rencontrer sur notre
chemin, ses doutes valent la peine d^tre pesés.
nous sommes fort peu instruits en FVance de l'esprit et de la portée du
régime constitutionnel en vigueur. Lés trente-sept années de liberté poli-
tique pendant lesquelles la FVance a vécu, dé 1815 à 1852, ont établi dans
les esprits une sorte de droit coutumier en matière de liberté auquel nous
sommes toujours portés à nous fier par un invincible instinct; mais îTlàut
contrôler avec soin cette tendance en se référant au droit écrit de 1852^. A
première vue, nous ne découvrons ni dans la constitution ni dans le décret
du 17 février 1852, qui régit la presse, rien qui interdfee aux joumaur Fap-
préciation des discussions du corps législatif. Quant aux discussions d'à sé-
nat , elles sont hors de question : Fartîcle 24 de la constitution porte que
Içs séances du sénat ne sont pas publiques; la presse est par conséquent
tenue de les ignorer ou au moins de ne les connaître que par « les articles
insérés au journal officiel, » comme s'exprime Farticle 18' du décret du
17 février. 11 est vrai que, même sur ce point, la presse pousse quelquefois
trop loin les privilèges de son ignorance supposée ; nous venons d'avoir un
exemple piquant de cet excès de circonspection. Le journal officiel nous a
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appHB la Bonaine deiaière ^t«^ le sénat s'est oeoe^ié, pendant ptasieurs
séances, d'une ;propiwîll«n d'un de em haBocables meiBl»*e8. La ^ropoaîtiQii
n'était pas •définie autrement par le.jomiial officiel <qne eoqune « tendant à
'modifier Tartiele de du règlement du «énat.» Cette ^rc^poeition, débattoe
pendant ploaieura âéanœa, é^eiUaît ia curioflité. Les eisqM*it6, encore aona
l'ûflliienoe d'une idiBoosmoa remarquabie du sénat qui a été récemment
lîTnée à la publicité «t mîe en igoâl- de réYélations ftes ^étendueK et pins
régulièrea, se demandaient oe i^ue pouvait 4tre cette motion mysténoorMu
lie slagiasait^il pas pent-^tre d'une extension de pnblkité réclamée pour les
séances du premier cocpsde l'état^ de quielfiie tentative de progrès MbéRdl
Les. èôtos travaillaient L'intérêt i^douida surtout kirsque l'on apprit %» la
IHt>positioQ avait ^é adoptée par wae mijorité imposante, fiélast il eût été
facile aux journaux d'éparfoer lau publiic ces anxiétés, ces doutes et ces
espérances. L'ignorance du .{«riidic touchant l'article 88 du règlement du
sénat est eoLcusable : p^a de geos savent par cœur le règlement du sénat,
tout le monde naJe porte pas dans sa poche ou ne l'apas août la main; mms
lesr journaux doivent k oonnaître, et ils auraient pu, «rojoiis-noiis, ap-
praodre au public, sacs courir aucun danger, que l'article 38 du règlement
du sénat contient les dispositions suivantes, et nulle autre : u Le président
nomme les employés supérieurs du sénat. — Le grand-rélérendaiFe présente
à la nomination du président les* employés du service Administoatif; ie se-
erétaire du sénat, ceux du service législatif. — Legrand-réfërendaire nomme
tous les gens de service. »
Biais revenons au corf^s législatif. H n^est pourvu aux rapports de la presse
avec le corps législatif que par l'artide 42 de ia constitution et l'article ià
du décret du 17 février. La constitution dit : « Le compte-rendu des séances
du corps législatif par les journaux ou tout autre moyen de publication ne
consistera que dans la reproduction du procès-verbal dressé à l'issue de
chaque séance par les soins du président du corps législatif. » Le décret or*
ganique du 17 février dit : « Toute contravention à l'article lu de la consti-*
tution sur la publication des comptes-rendus officiels des séances du corps
législatif sera punie d'une amende de *1,000 à 5,000 francs. » Est-on vrai-
ment fondé à voir dans ces dispositions une restriction qui interdise toute
appréciation, toute discussion des opinions émises par les députés dans les
débats du corps législatif? Un journal, après avoir reproduit exactement le
compte-rendu officiel d'une sébacé, trouvamt dans ce document l'expression
authentique des opinions représentées dans la discussion, ne pourra-t-il pas
discuter lui-même ces opinions, rectifier celles qui lui paraîtront erronées,
applaudir à celles qui lui paraîtront justes, critiquer ou louer, en observant
toutes les convenances, les divers orateurs, combattre les vues de tel député,
se fortifier de l'autorité de tel autre? En s'intéressant et en s'associant ainsi
aux travaux législatifs, la presse ne se rendrait-elle pas service à elle-^néme?
N'élèverait-elle pas et n'approf(mdirait-elle pas ses discussions, pour justi-
fier rinfluence à laquelle elle devrait prétendre? Ne rendrait-elle pas un
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2â8 REYUE DES DEUX MONDES.
égal service aux députés, à l'œuvre qu'ils sont chargés d'accomplir, en sti-
mulant leur émulation et en donnant à leur patriotisme, à leur talent, à
leur zèle, la récompense d'un applaudissement public? La solution de ces
questions si importantes à la vie politique et aux intérêts du pays dépend
tout entière du sens qui doit être attaché aux mots « comptes-rendus des
séances » employés par la copstitution. L'appréciation des opinions consi-
gnées dans un document officiel peut-elle être assimilée à un compte-
rendu? Par sa pratique de huit années, la presse française a elle-même ré-
solu cette question dans le sens le plus étroit, le plus défayorable à ses
intérêts, à ses droits, à son développement, à son influence.
Que ne peut la frayeur sur l'esprit des mortels? Malheureusement la
frayeur n'est que trop permise à la presse française* D'un autre côté pour-
tant, le législateur de 1852 ne semble pas précisément avoir voulu aller sur
ce point aussi loin dans la restriction de l'action de la presse. « La discus-
sion loyale des actes du pouvoir, disait le ministre de la justice dans sa cir-
culaire du 27 mars 18^2 , — l* examen consciencieux des matières soumises
là l'élaboration politique du corps législatif, seront toigours acceptés par le
gouvernement, qui doit vouloir et qui veut en effet être éclairé. » Appeler
l'examen de la presse sur les matières soumises à l'élaboration politique du
corps législatif, ce n'est point assimiler la discussion de ces matières à un
compte-rendu illégal. Nous avons appris par un procès de presse retentis-
sant, celui de M. de Montalembert, que l'article 4 du décret du 11 août 1849
est toujours en vigueur; cet article déclare que «la présente disposition
ne peut porter atteinte au droit de discussion et de censure du pouvoir
exécutif et des ministres. » Si l'on a le droit de discuter et de censurer le
pouvoir exécutif, n'a-t-on pas le droit bien moins agressif de discuter et
de censurer au besoin les actes du pouvoir législatif? Entre la pratique de
la presse, qui a renoncé depuis huit ans à s'occuper des travaux du corps
législatif, et la signification plausible que l'on peut attacher aux dispositions
de la loi écrite, quel choix faut-il faire? Qui nous résoudra tous ces doutes?
Si nous étions, comme l'Angleterre, un pays de droit coutumier en poli-
tique, nous pourrions espérer du moins que peu à peu, sans éclat et san»
violence, l'usage et les mœurs fixeraient une législation douteuse, redresse-
raient une législation trop sévère. Justement l'histoire constitutionnelle de
l'Angleterre nous offï'e un précédent qui n'est point sans analogie avec les
restrictions réelles ou imaginaires qui détournent depuis huit ans la presse
française de s'occuper des travaux du corps législatif. Les rules^ le règle-
ment, ou, pour mieux dire, les coutumes de la chambre des communes
d'Angleterre, ont longtemps interdit à la presse britannique le compte-
rendu des débats parlementaires. Il n'y a guère moins de cent ans que les
rapports de la presse avec le parlement étaient encore chez nos voisins à
peu près au point où ils sont chez nous aujourd'hui. Cette avance d'un siè-
cle que la liberté de la presse anglaise a sur (nous n'est même pas consa-
crée par une franchise légale. Dans le sens littéral du mot, c'est illégale-
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RETUE. — CHRONIQUE. 249
ment encore que les journaux anglais remplissent souvent avec les discours
du parlement quinze ou vingt de leurs colonnes. Dans les pays où Topinion
fait les lois, elle dédaigne parfois d*exiger l'abrogation matérielle de celles
qu'elle a souverainement frappées de désuétude. Jusqu'à la fin de la guerre
d'Amérique, les journaux anglais ne purent publier ouvertement les dis-
cours des membres du parlement. Il est vrai que depuis longtemps ils
avaient pris un bizarre détour pour échapper à l'interdiction légale : ils
imaginaient un sénat de convention où ils donnaient la parole à des ora-
teurs de l'antiquité. L'illustre docteur Johnson, au début de sa carrière, a
fait parler ainsi bien souvent, dans des harangues qu'il improvisait sur la
table d'un café, les grands orateurs de cette époque, Pulteney, Wyndham,
Robert Walpole, Carteret et le premier Pitt, en les baptisant de noms grecs
ou romains; mais la presse française ne pourrait s'acheminer avec sécurité
et dignité par de pareils subterfuges à la liberté certaine. Les besoins pra-
tiques et l'activité de notre époque ne s'accommoderaient point de ce pro-
cédé fantasque; notre goût littéraire n'aimerait pas à chercher pour la po-
litique contemporaine un langage maçonnique dans Tite-Live ou dans les
vies de Plutarque, et ce serait une pédanterie ridicule et périlleuse que
d'habiller pour le public les membres de notre corps législatif et les ora-
teurs du gouvernement en Scipions ou en Gracchus, en Catilinas ou en Ci-
cérons. Espérons que nous rattraperons les Anglais par un chemin plus droit
et plus court que celui qu'ils ont suivi. Pourquoi la difficulté que nous avons
signalée dans les rapports de la presse avec le corps législatif ne serait-elle
pas résolue par un commentaire net et complet de la législation de la presse?
Il y a là un sujet bien digne d'attirer l'attention et de susciter les travaux
de nos légistes les plus distingués. Le sénat et le corps législatif comptent
d'éminens jurisconsultes qui pourraient avec une autorité décisive nous don-
ner l'utile et lumineux commentaire que nous réclamons.
En attendant qu'un guide sûr se charge d'édifier notre ignorance, nous
sommes réduits à imiter la réserve de nos prudens confrères. Nous nous
tairons donc sur le débat auquel a donné lieu un chemin terrible, le chemin
de fer de Béziers à Graissessac, et, ce qui nous coûte davantage, nous nous
abstiendrons de prendre part à la discussion de la réforme commerciale,
discussion à laquelle l'organe de la commission chargée d'examiner la loi
qui dégrève les droits sur les laines, l'honorable M. Pouyer-Quertier, a
fourni pour point de départ un rapport dont nous ne partageons pas les
idées économiques, mais dont nous ne saurions méconnaître la valeur et
la portée. Dans cette épreuve parlementaire, qui ne peut être dangereuse,
nous accompagnons de nos vœux la réforme commerciale. Nous voudrions
hâter le moment où commencera l'expérience du dégrèvement des objets
de grande consommation,, des matières premières, et où l'on pourra passer
à l'exécution du traité de commerce.
Ce traité et les grandes mesures financières qu'il a inspirées à M. Gladstone
sont la seule bonne fortune que le ministère anglais ait rencontrée depuis le
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250 BEVUE DES DEUX IMHflMSS.
œnnneiiceoieat de la sessioo do parlement. Ifoos ne* revIeiKfrtMis pas sur Tes
mésarentures^ diplomatiques dé lord John Rassell. Hbus avons dît qtiMI en
prenait son parti, et qn'irs^était prêté de bonne grfiee* à la détente qui se
prodnit dans là situation générale de PEurope. La politfqne étrangère lui
tenait à cœur, puisque, pour-prix de ralllaneeqiifVar ramené au pouvoir avec
lord Wtowrstonr, il a exigé le forelgn-ofjke. Ea question ftWértenre dé- la
réforme élèotoralé n*excitait pas moins ses préèecnpa^ons. On se" souvient
que lord Jbfrn a été Tauteurdu reférwHici dé^ifBï, que c'esrt lui quf a; ra^
vfvé en 1052 la question de réforme parlementaire, hri encore qui, après phi-
sfeurs tentatives infhiotueuses, a empêché Taff passé lord Derby etM^' Dis-
raeli de clore p9,T une transaction cette épineuse controverse; Lord John
Hnssell considère donc la réforme parlementaire comme* ^onpatrimoiïie, et
tfaite en usurpateur quiconque veuf s'étiAHr dans ce (jfomaihe, dont il se
croit maHre; n semblait naturel d'kttendJfe deltri une mesure de réfôrme
bien étudiée^ complète, sage, qui pût rallferfa ma jorité* dey esprits Ifbéranx
et pratiques au sein de la chambre des conmranes; IT est 'permis ^tfî^ au-
jounFliuî que lord John Russell a corapléteraent échoué dans' cette éjpreuve.
3a proposition est fort sfmplè, et c'est cette simplicité qui en fait le vice.
Elle se divise en deux parties : d'an côté, augmenter lé nomWre des élec-
teurs; élever au vote une portion plus considérable de' la popuktfon; de
Tautre, enlever le droit d'élire des représentans à- un certain nombre de
bourgs électoraux dont la population est trop* peu considérablci et reporter
sur des localités plus peuplées les sièges devenus ainsi disponibles. S«r la
seconde partie du projet, il n'y a guère de dissentiment sérieux. On peut
discuter sur là quantité des bourgs qui doivent être sacrifiés ; c'est une
question de degré sur laquelle il est facile de se mettre ti'accortf; en fai-
sant, comme on dit, une cote mal taillée. L'entente est plus difficile sur la
première partie du projet de lord John Russell; celle qui a pour objet Tex-
tension de la franchise électorale. Ici Von touchte^ à des* questions vitales
pour la liberté, aux principes mêmes du gouvernement représentatif.
Lord John Russell n'a pas assez hésité et réfléchi devant ces questions et
ces principes : c'est le reproche que lui adressent non-seulement M. Ws-
raeli et ses amis, mais la majorité des whigs, la presque unanimité des pen-
seurs et des écrivains les plus éprouvés et les plus résoMs dti libéralisme.
L'opinion, d'abord froide envers ce biil et inattentfve à ses défeuts, détour^
née qu'elle était par les préoccupations extérieures, réveillée maintenant et
éclairée par les discussions de la presse, se prononce avec un tel ensemble
que Tonassure que la mesure de lord John Russell n'k pas, dans la chambre
des communes, l'adhésion sincère et convaincue de plus de cinquante mem-
bres. La simplicité est, nous l'avons dit, le vice de cette mesure: elle pro-
pose d'ajouter au corps électoral des bourgs où figuraient déjà les locataires
payant 10 livres sterling de loyer les locataires qui n'en paient au minimum
que 6; elle fait une réduction' correspondante dans le minimum de la fran-
chise pour le corps électond des comtéà. Quel est le nombre d'élfecteurs
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EBTUE. — jCHBONIQUfi. 2ki
que celle ftitftnaJAn dn vote intFOdairait dans le co|!ps électocal de TAn-
gleterre? Les avis sont^partagés sur cette évaluation statistique. Lord John
RuBsell et .ses collègues prétendent que raddition aux électeurs actuels ne
serait, du chef de la nouvelle itanchise, que de 200,000 votes. Ses adver-
saires contestent cette évaluation, et prétendent, comme lord Grey Ta fait
avec autorité dans ia chambre des lords^ que les électeurs ju>uveaax se-
raient deux fois plus nombreux que lord John Aussell ne le suppose. Mais
un point plus important, et sur lequel il ne saurait, y avoir lieu 4 contesta-
tion, c'est la nature de ia classe que Ton verserait ainsi dans Je corps ^élec-
toral. Évidemment les nouveaux électeurs appartiendraient tous à la même
classe, la classe ouvrière. En leur ouvrant Télectorat aux conditions prépa-
rées par lord John Russell, on leur livrerait la m^orlté numérique dans la
représentation nationale : c'est dire que Ton donnerait le gouvernement aux
intérêts d'une seule classe, et encore de la moins instruite, de la moins
éclairée, de la plus dépendante et de la plus besoigneuse. Les libéraux
anglais se soulèvent contre cette perspective .avec une prévoyance et une
sollicitude que nous, n'avons .pas de peine ii comprendre.
Ils disent en effet qu'il n'y a que deux principe^ en matière de représen-
tation : l'un. Indifférent à la liberté, qui livre le pouvoir au fait violent, bru-
tal, accidentel, de la majorité numérique; l'autre, qui veut assurer la re-
présentation judicieuse et équitable, l'influence combinée sur le pouvoir
de toutes les forces, de tous les intérêts, de toutes les traditions vitales et
de toutes les lumières qui composent nne nation active, libre, vivante. Ils
disent que le système de la majorité numérique, excepté.. peut -être chez
les peuples naissans, où les intérêts sont peu compliqués encore, ne donne
qu'une représentation mensongère, parce qu'aux diversités naturelles
qu'engendre la vie d'une société intelligente et laborieuse, ce système sub-
stitue dans l'organisation du pouvoir nne factice, arbitraire et tyrannique
unité. Ils disent qu^ peur un corps politique formé d'élémens, d'intérêts,
de forces complexes, il n'y a de vraie représentation qu'nne représentation
complexe aussi, et organisée de telle sorte qu'aucune des facultés, des tra-
ditions, des influences et des classes entre lesquelles la nation se divise n'en
soit absente, ou n'y finisse effacer et opprimer les autres d'une façon du-
rable. A l'appui de leur opinion,, ils allèguent l'expérience, et la vérité nous
oblige de convenir que les libéraux les plus inteJligens de l'Angleterre sont
loin encore de s'êtie laissé convertir par les récens et prodigieux succès
du suffrage universel. Au bout de Texpérience du système de la nuyorité
numérique, ils voient ileux écueils, la corruption 4m le despotisme, et dans
les deuxcas un déplorable échec pour ia liberté. Ils soutiennent que, lorsque
la fonction électorale descend dans les éta^^ de la société où manquent
les lumières et l'indépendance, sans lesquelles ia facuké de choisir n'est pas
sérieuse, l'ilecteiir est exposé à céder aux suggestions les,j>lus grossières
de l'intérêt privé jou à la j^ression dlune force démai^que qui sera bientôt
ren^placée par lUne lorce dictatoniale. ils regardent comme un pas vers ces
Gooçle
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252 BEVUE DES DEUX MONDES.
épreuves fatales la mesure par laquelle lord John Russell cherche à intro-
duire dans le corps électoral anglais, sans contre-poids, sans précaution,
sans garantie, trois ou quatre cent mille hommes pris exclusivement dans
la classe ouvrière. Ils ne refusent pas à cette classe intéressante, si utile au
pays, une part dans la représentation nationale, mais ils ne veulent pas
qu'elle y prenne à son propre détriment la part dominante, et qu'on se
serve d'elle, de son ignorance, de ses impatiences, et même de ses entraî-
nemens généreux, pour dénaturer et renverser la constitution anglaise.
L'opposition générale que rencontre le bill de réforme de lord John Rus-
sell se trahit aux lenteurs extraordinaires qu'éprouve la seconde lecture de
ce bill. La discussion sur la seconde lecture a commencé avant Pâques; elle
n'est pas terminée encore. On sait que l'épreuve de la seconde lecture est
ce que l'on appellerait en France la discussion générale, c'est-à-dire cette
partie du débat qui porte sur le principe d'un projet de loi, et où les dé-
tails n'en sont point encore abordés. En ouvrant l'attaque, il y a un mois,
contre la seconde lecture, M. Disraeli, tout en déclarant qu'il ne pousserait
pas son opposition jusqu'à refuser de laisser discuter les articles, engageait
le ministère à retirer ce^bill et à préparer tm nouveau projet plus conforme
aux vœux de la chambre. Il y a quelques jours, un membre distingué du parti
libéral, M. Massey, rattaché pourtant au ministère par une liaison ancienne
avec lord Palmerston et par sa position de président des comités de la
chambre, crut tirer le cabinet d'embarras en proposant que le bill fût ren-
voyé à une commission spéciale qui pût le soumettre à la refonte néces-
saire. Cette proposition, qui indiquait les répugnances du parti libéral, ne
fut point acceptée par lord John Russell ; mais un autre incident n'a pas
tardé à compromettre le sort de son bill. Lord Grey, à la chambre des
lords, a demandé et obtenu qu'une commission fût chargée d'ouvrir une
enquête pour s'assurer du nombre d'électeurs nouveaux que créerait l'ex-
tension proposée du droit de suffrage. Le succès de la motion de lord
Grey ne permet plus de penser que le bill puisse être voté cette année,
car il n'est pas probable que l'enquête de la chambre des lords soit ter-
minée dans cette session. Les choses en étant là, un grand nombre de libé-
raux reviennent au conseil d'abord donné par M. Disraeli : ils proposent
le renvoi du bill au ministère, qui peut seul, disent-ils, mettre à profit les
conseils qui lui ont été donnés durant la discussion pour améliorer et com-
pléter sa mesure, pour en combler les lacunes, et renforcer le bill des ga-
ranties que le parti libéral réclame. Nous croyons que lord John Russell,
quoi qu'il en puisse coûter à son amour-propre , fera bien de se rendre à
ce prudent avis. Le malaise que ce bill crée dans le parti libéral jette déjà
une incertitude visible dans l'existence du ministère. La faible majorité que
vient d'obtenir le bill des church-rates, qui les années précédentes passait
avec des majorités considérables, prouve que le plan de réforme de lord
John provoque au sein du parti libéral une sérieuse réaction conserva-
trice. En s'opiniàtrant à imposer ce plan à ses amis, lord John Russell com-
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REVUE. — CHRONIQUE. 253
promettrait le sort même du ministère, et exposerait de gaieté de cœur le
parti libéral à de nouveaux et regrettables déchiremens.
Un débat retentissant de la seconde chambre prussienne vient de rappe-
ler sur les divisions intestines de T Allemagne l'attention de TEurope. La
Prusse a subi dans ces derniers temps plusieurs échecs au sein de la diète
germanique. Ses idées sur la réorganisation de l'armée fédérale ont été re-
poussées; elle n'a pas été plus heureuse da/is ses efforts généreux en faveur
des libertés de la Hesse électorale. Nous avons expliqué, il y a plusieurs
mois, les circonstances nouvelles de cette malheureuse question de la Hesse,
qui, après avoir failli, il y a dix ans, faire éclater la guerre entre la Prusse et
l'Autriche, revenait cette année devant la diète. La chambre hessoise avait
demandé le rétablissement de la constitution de 1831, et la Prusse l'appuyait
dans sa demande. Le gouvernement hessois proposait de mettre en vigueur la
constitution de 1852, qui avait obtenu la sanction de la diète, lorsque celle-ci,
dans cette époque des réactions triomphantes, déclarait la constitution de
1831 incompatible avec les lois fédérales. Cette triste question hessoise est
comme \e résumé des difficultés qui travaillent l'organisation politique ac-
tuelle de l'Allemagne. Il y a en Europe peu de gouvernemens plus scanda-
leux que celui de la Hesse électorale; il n'en est pas contre lesquels les po-
pulations soient mieux fondées à élever une protestation permanente. Là
éclate donc, sous le plus vilain jour, le mal secret qui ronge les petits états
allemands, le divorce de peuples qui ont besoin d'être gouvernés écono-
miquement, qui tendent par leurs aspirations à une grande vie nationale,
avec les intérêts de petites cours et de petites maisons princières toujours
tremblantes devant la perspective des médiatisations que la première com-
motion européenne dont les secousses atteindront l'Allemagne ne peut
manquer d'entraîner. L'intérêt princier de la majorité des états secon-
daires, alors appuyé par l'empereur Nicolas et par l'Autriche, l'emporta
donc en 1852, dans la diète, sur la légitimité des réclamations hessoises.
La même coalition, toujours soutenue par l'Autriche et toujours animée de
la même jalousie contre la Prusse , vient d'opposer, le 24 mars dernier, un
nouveau déni de justice au peuple hessois. La Prusse se devait à elle-même
de protester contre la décision fédérale qui a encore refusé aux Hessois
le rétablissement de la constitution de 1831 : elle l'a fait avec une certaine
énergie ; elle a déclaré que la diète a outre-passé sa compétence, et que le
gouvernement prussien se tenait pour délié des obligations que pourraient
entraîner les conséquences d'une telle décision. La diète, sur la proposi-
tion du ministre d'Autriche, son président, a répondu que les résolutions
légales de la majorité étaient obligatoires pour les confédérés. C'est encore
cet antagonisme funeste de la légalité contre la justice où, soit malheur,
soit maladresse, l'Autriche se place toujours, et où depuis quelque temps
elle obtient si peu de succès. Dans ce conflit, l'opinion est intervenue avec
éclat par l'organe de la seconde chambre prussienne, et sur l'initiative
éloquente de M. de Wincke, qui a demandé pour le cabinet prussien un
Gooçle
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2bk JRETDE DES DEUX MONDES.
vote d'appjrobatioQ et de confiance. La chambre pniaaieMMu ^n aepconon-
çant de la sorte, a obéi il «a généreux Bentiment. Nous aouhaitoos que les
accens du parlement j)russien résonnent ausein des populations ^gennaniqiies
et consoleat celles Qui sont condamnées à subir lant d'onéveux petits i^ott^
Tememena^ mais malgré la cl^aleur des discoucs prussiens^ jmmis espérons
gu'on évitera d'en venir anx extrémités où rAUemagne ùkt conduite, il y a
dix ans, par la question .hessoise. L*état présent de rAllemagne«est précaire
sans contredit y et nous ne traitons pas lé^sènament les ^éhémeates discus-
sions qu'il soulève. Cçpendantt jusqu'à^ce fue la crise ^édata^nous^répéterons
pour nous rassurer ie.proverbe allemand : « Une partie n^t jAs une épée. ji
Les émotions de Ja Jeune et circonspecte libellé jMnisaieane ont beau de-^
meurer presque toiyours stériles, elles ii'en sont j)as moins saines, et Ton
a regret à en quitter ie spectacle pour porter ses JMSigards sur ies maux dont
souffre rAujtriche. Quel lugubre événement^e la.clMite«tkimort du baron
de Bruclcl Faut-il oroire que cet bomme ci^pable, iaborieux,, appliqué, qui
était parvena, par une carrière commerciale entreprenante et iieurette^
aux postes les plus -élevés du ^fauvecaernent dUm grand enyûr^, ait trempé
dans les tristes malversations dont ^Autriche a aoaffert^ et^pJH ait voulu
se pupir lui-même de sa propre jnain? M. 4e Jtoiok. était Taspoir des Autn*
chiens libéraux qui attendaient la régénération 4e leur pairs» et il est la
première victiane^ non peuir^tre la victime innAcente, des efforts que le
gouvernement autrichien semble faire pour découvrir les désordres de son
administration. Si M. de ,Bruok a été coupable, il a sucoombé, on ne peut
Toublier, aux tentations du 9>avemement absolu» Le gouveonement autd^
chien agit en ce moment comme nos ^ouvememens de iUuicien régime,
qui, après avoir mis au piUage les finances publiques par leur organisation
despotique, croyaient suflOsamment venger ia inonde et rétablir leurs af-
faires en instituant des chambves de justice pour la recherche des finan^
ciers. Notre histoire parle des sévérités excessives dont les traitans étaient
chez nous Tolget dans ces courtes réactions; mais la tempête passée, les
abus renaissaient par Toffet môme des vices «du gouvemenent. Le des-
potisme sera toi^yours la j>ipe école de corruption, ^'^en^pereur Francis-
Josq)h n'aura rien fait pour le jnôtablissement de ses finanoas et de ia
probité de son administration tant quUl ne consentira' S)as ik assainir son
empire par de larges coucans de liberté. La Pr^Mridence lui a donné un
pei^ple généreux,.le peuple bongrois, qui forme la plus bdlo eit la plus forte
moitié de son empire. Ce peuple était prépané, par un j^assé de phisieurs
siècles, par des qualités aristocratiques et Ubérales,ik initier TSivi^pe orien-
tale et TAutriche elle-même au gouvernement représentatif. Depuis dix ans»
la cour de Vienne a ravi à ce peuple sas institutions Mbrea. L'emperear
Cranqois-JosQph semble disposé A revenir sur cette politique,quîa'eH.poar
lui de ai désastreux résultats. K^Ul se bAte, la régénémtiom de reonpira
d' Autriche est au pdx de la résurrection de laâOQgrie.
Tout demeure incertain encore en Italie; mais IA dn moins iUncertituda
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w^ttart foioÉrMUi kMtaIftoBS de li^décvépHuÉ»: eHe eH: laMibe 4e Télmr-
dUnenentetéir tHonrifee iatéiteircj^iw pevpte c^ Teat reoattra i la Tiét et
(fg» de griteéfèttCiMag «itproAMiâémeDt éliraiiIé.Le ¥07*9^ darai ¥ie^
tee^mmaniMl daasiM» proviBoa»^ te soitt éDouées à hii ne fbwrmit biq>-
Hire à «sevse «ppvéctetios piitt£que intdroauntici r c'eiMr tme- des Mes pré^
me» de là Iwe cb^mlel des-nmexioiBSL G» fétet m» sont point eapabies de
distraira les: oboerfateiun des pemsôes sérieuses tfm fék naltne' la sftm^
Iten dteyifctfle>Pe^»DmbmiiMéteeliwis vonroitair lieu* duis. le* t^fmami^
de^U Amis'-liakllo; en* ueaàjÊ» oraiodpe^qtt^elle» n^aeeroiascaU le» fovms.des
perlis cxtrémea dMs II» parlement. Oirnr eiêtoo jwqal^ opftréiewljsr que
IL deCSaoreur ne*puiBse eoiiettîrles oipviteflrdeQs otimpetîenstqiii ^eotesit
pousser dans le sud de la péninsule^le mosfenene qoi aitriomptié aa nord.
Naples etla Stcilo^Mtoentla rdvoliitfoiv itetteme. HOW'ééploreviooi^de voir
Fénergfe Hatteaoe, au Mea do se eeapceatMrsar lœ^Téfallal» aeqiil»pour leo
eooseUd&Ti au Hov doooHptor sur riAfikionce morale' qoPtanrft la reeon-
stîtutfon oériciiDO de 1» nationaBlsfi» dans-' le ivfauii» dkx mord^ a'tpttiser ea
eff^fts dangeraiK pour a&Hn/er 'des kicendfes quf< potnraieiit tout roMettre
e» queedom Wklgr^wa» prociMaathm' TOgi^Wée é» ses aniside Fraace, le
générât de LamocieièFs protège le pape dte- son hobs oonme d^no barrière
iBorate; i30«b ▼oadriOBo» oonmie'efi le lkit«spérep, qwe'WefYajewt&t Meatèt
à la. fMToe qwltti p#ê«e le* générar de Lanorieière oell^qofil reMwreraH
^BS» toa«e lu dirélieoté^ ea rerenaaix, main^eMiiit qo'il^lfe poot «voc une en-
tière Agaitèef «neoQBplète^liidépeadaQee, èTespi^ de réfbnnatfon polft-
tiifiie q«î le renMsf populafiref auit beaux débuts ô»mmpbnMMb.
€et«& triste éobauflottréecaiiisle, qniam nomeot assombri les aAdves
de l^spi^gve, lieat de f afireoayne inissoBt tontesles éehaoJtouféeu de ce
genre, par quelque» eaésvtioiiss tovtjtaf» fatales, même quand eltes sont
irep justhMeS) et en laissant de ptos au gonf^ernement qiieiq»es-4ise8 4e ees
(fiffeuHê» ^Maokëm am aédfUléns-oà des- prinees^ m trourent eompromis
de leur perseise. Le déplorabte àéros d^ cette «rentme 4b l^afiHl n^
peint tarde k expier sa teneatke. Oirtoga a été pvfst» jugé par» (x>iMeil>de
guerre et fMflè A Ibrlesa. H n^ point dispiité s» wt&s, coBBnf n fà dft
devant ses Jugesr H ti^^ point cberebé & se jnetitev et n^ pa» aoeuM les
antres; Ll^ur» fenne-, II a marelé i kft sort avee un vitoage serein,
arec une benne grftcesilnpl^et noMe, eemme \m mldat que» le feu nW-
ftaii& pas. H ne^^fest pMnt que- 4e quelques «nerttunes peut-être* Inutifes
qui ne* lui ont pas été épargnées jen ces derniers fnstamk Ost hoanM était
criminel assurément; sa trahison à Tintérieur, rapprochée de la guerre du
Blaroc, avait un caractère particulièrement coupable, qui a dû échapper
à son esprît léger. La peine qu'il a subie était juste. Il ne faut pas s'y trom-
per cependant : quand Ortega a été bien abattu et jeté en face du supplice,
il a intéressé à Madrid; on ne s'est plus souvenu de celui qui avait débarqué
sur la côte d'Espagne en messager de guerre civile, on n'a plus vu que
Goosle
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256 REVUE DBS DEUX MONDES.
rhoinroe qui allait mourir jeune encore. Ortega avait des amitiés nombreuses
et môme élevées qui ont intercédé pour lui. On s'est ému surtout des efforts
de ce jeune officier, un fils du condamné , qui est accouru d'Afrique pour
adresser à la reine de déchirantes supplications, offrant la croix de Saint-
Ferdinand et le grade de lieutenant qu'il venait de gagner sur le champ de
bataille en échange de la vie de son père et disant : « Que TOrtega d'Afri-
que rachète l'Ortega des îles Baléares! » La politique a fait prévaloir les
inexorables conseils. On aurait pu faire grâce sans nul doute, d'autant plus
que, dans un pays où les insurrections militaires ne sont pas rares, les exé-
cutions n'ont jamais découragé personne , et elles ont quelquefois fait une
victime illustre de celui qui n'était qu'une pauvre tête de son vivant. La
clémence eût été la meilleure politique.
Ce n'est pas tout encore cependant. Le sang d'Ortega sera vraisemblable-
ment le dernier sang versé pour cette misérable affaire; mais il reste d'autres
acteurs de l'échauffourée du !•' avril. Le prétendant lui-même, le comte de
Montemolin, son frère don Fernando, l'ancien général carliste Elio, ont été
pris également. Que va-t-on faire de ces embarrassans personnages? Il faut
remarquer qu'ils sont dans des conditions toutes particulières. Ortega avait
trahi, faussant son serment et abusant de son autorité de général ; sa situa-
tion était déplorablement nette. Il n'en est pas de même des autres. Le comte
de Montemolin et son frère don Fernando ne sont plus des infans d'Espagne,
et ils ne sont pas non plus de simples particuliers; nous pourrions même
ajouter que, si ce n'était le sang d'Ortega et de quelques autres, si ce n'é-
tait le malheur qui pèse toujours sur des captifs, il y aurait quelque chose
d'assez comique dans la triste campagne de ces deux princes. Que va-t-on
faire maintenant de ces deux hôtes incommodes? Seront- ils soumis à un
jugement? Déférer le comte de Montemolin à la justice du sénat, ne serait-ce
pas lui faire un piédestal, le mettra en vue et lui fournir l'occasion de se
montrer au pays? La liberté immédiate et sans jugement ne garantit rien
sans doute; mais qu'est-ce qui garantit l'avenir, si ce n'est un bon gouver-
nement, intelligent et large, qui popularise la monarchie constitutionnelle
par ses bienfaits en la mettant au-dessus des agressions des prétendans ab-
solutistes aussi bien que des factieux révolutionnaires? Après cela, on
nous dispensera, nous l'espérons, d'attacher une souveraine importance
aux programmes de gouvernement que le comte de Montemolin tenait,
dit-on, en réserve, et qui devaient procurer à l'Espagne tous les biens, y
compris le sufiVage universel. b. forcade.
V. DE Mars.
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ÉCONOMISTES
CONTEMPORAINS
RICHARD COBDEN ET L'ÉCOLE DE MANCHESTER.
l. History oftlu anti-eûtti-law Uagw, by Archibald Prentice, one of his executive cooncil, 3 vol.
— 11. History of thirty years peace, by miss Martinean. — 111. Speeches of Richard Cohden,
I vol. — IV. 1798 et 1853, in three letters , by R. Cobden, I vol. — V. Sir Robert Peel, par
M. Gaizot. — VI. StcUistical abstract for ihe United Kingdom in eaeh of the iast fifteen years
from 1844 io 1858, presented to boih homes of parliament by eommand of her majesty. 4859*
L'Angleterre a donné récemment un spectacle auquel l'Europe
n'était point accoutumée. On l'a vue assister, l'arme au bras, à une
guerre que deux puissances de premier ordre avaient engagée sur
le continent, échangeant des notes pendant qu'elles échangeaient
des coups de canon. Elle a laissé s'accomplir des démembremens
d'états, les uns lui agréant, les autres lui répugnant, sans s'y mêler
autrement que par un consentement officieux ou de vaines remon-
trances. Des deux côtés du détroit, cette conduite a excité quelque
surprise, elle a m'ème provoqué le blâme. L'oubli, l'abandon des
traditions étaient flagrans; on a été jusqu'à parler de déchéance. Ce
n'était plus, disait-on, la politique des Pitt et des Castlereagh, celle
qui avait animé et soutenu les esprits dans de longues et pénibles
luttes. Cette politique d'autrefois ne se fût point accommodée de ces
compromis qui tournent les difficultés au lieu de les prendre dje
front, elle n'eût point cédé à cette inertie qui vise à l'habileté et
côtoie la faiblesse; elle eût été plus prompte à agu-, plus ferme dans
TOMB xxvn. — 15 MAI 1860» 17
Gooçle
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258 REVUE DES DEUX MONDES.
ses résolutions, plus déterminée à les faire prévaloir. Ainsi ont parlé
des juges sévères.
D'où viennent donc ces accès d'indifférence de l'Angleterre après
tant d'accès de vive susceptibilité? D'où vient surtout que le pays
s'y associe par une longanimité qui peut passer pour de la conni-
vence? S'il y a faute, où sont les coupables? On a désigné les
hommes de l'école de Manchester; on a accusé leurs écrits, leurs
actes, même leurs succès. En excitant outre mesure le sentiment de
l'intérêt, ils auraient porté, assure-t-on, un préjudice irréparable
aux sentimens d'un ordre supérieur; ils auraient énervé et perverti
les âmes. Cette langueur dans l'opinion, cette hésitation dans les
desseins, c'est à leur influence qu'il faudrait les attribuer. Ils ont
voulu soumettre au calcul des questions qu'on doit dégager de cet
élément, sous peine de les voir se dénaturer et se réduire. Les comptes
d'un -grand état ne se règlent pas comme un inventaire de fabrique,
où chaque objet ne vaut qu'en raison de ce qu'il coûte et de ce qu'il
rend. Sans négliger sa richesse, un grand état est tenu de songer
aussi à son honneur. Il a des devoirs de position, un nom à défen-
dre, un rôle à jouer, une destination historique, des intérêts même
dans le sens élevé du mot, tout ce qui fait le titre et la force d'une
conununauté, tout ce qui la classe, la distingue et lui assure le res-
pect. La moindre défaillance dans cette mission est un commence-
ment de déclin. Une nation qui s'efface prononce sa propre sentence,
les pertes qu'elle a voulu éviter lui arrivent sous d'autres formes;
elle souffre dans ce qu'elle a cru le mieux garantir : la sécurité, qui
est la compagne de la puissance, lui échappe insensiblement; elle
n'a plus au dehors la même importance et n'y montre plus le même
orgueil; le prestige est détruit, elle se sent diminuée.
Telle est l'accusation ; mais les hommes de l'école de Manchester
ne sont point à court d'argumens. Quand ils se liguèrent il y a vingt
ans contre la loi des céréales , ils savaient bien que le succès de
leur réforme affecterait d'une manière profonde la politique de leur
pays. Cette crise est arrivée, et ils persistent à la croire salutaire. Le
sentiment de l'intérêt, dont ils s'appuyaient, n'est pas aussi vul-
gaire qu'on le dépeint et vise plus haut qu'on n'affecte de le dire, il
n'est que l'instrument d'une pensée chrétienne et morale. Dans le
développement des échanges, ils voyaient en première ligne l'union
plus intime des peuples. Des rapports fréquens devaient amener
entre eux de meilleurs procédés; plus ils se connaîtraient, momsils
seraient enclins à s'aigrir et à rompre. Pour cette œuvre de concilia-
tion, ni les classes dominantes, ni les gouvememens, n'ont l'esprit
qui convient: on s'y fait un jeu du repos et des intérêts de la com-
munauté; c'était donc à la communauté qu'ils s'adressaient en Fin-
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ECONOMISTES CONTEMPORAmS. 259
vitant à résister au goût des aventures, familier aux classes domi-
nantes et aux gouvememens. Que par suite les traditions en dussent
recevoir un échec, que Ton fit moins de sacrifices à la fausse gran-
deur, aux surprises et aux calculs des partis, aux entrainemens de
la domination, peu leur importait; ils n'admettaient pas que cette
politique fût la plus sûre, ni la meilleure, ils en pressentaient une
autre où la dignité serait maintenue à moins de frais et l'ascendant
. au prix de moins de violences. Ils se disaient qu'à s'imposer toujours
et partout, un état, si puissant qu'il soit, prend une charge au-dessus
de ses forces, qu'il se blesse en blessant autrui, et ne réussit qu'en
semant des rancunes. Même bien remplie, la tâche est constanmient
à reprendre, et tôt ou tard elle écrase ceux qui s'y sont volontaire-
ment condamnés.
Je n'ai pas à juger encore ce procès; je l'expose seulement et mets
les parties en présence : ce que j'en veux faire ressortir, c'est le rôle
qu'y jouent les hommes de l'école de Manchester. On semble d'ac-
cord pour leur attribuer, dans une certaine mesure, la trêve des
esprits, l'échec porté à l'humeur guerroyante, la désuétude des tra-
ditions et la tiédeur qui succède à d'anciens emportemens. Dans ce
sens, l'histoire de cette école n'est pas celle d'un homme ni de plu-
sieurs hommes, elle devient commune à la grande famille à laquelle
ils appartiennent. Derrière les individus, la nation se montre, et l'in-
térêt s'élève en même temps que le cadre s'élargit. C'est ainsi que
se présente l'une des physionomies les plus caractérisées de ce mou-
vement, celle de M. Richard Gobden. Il en est incontestablement le
chef, il en a été l'âme. Les détails de sa vie pourraient se résumer
en quelques pages, mais ils se lient à un effort et à des résultats
dont l'Angleterre est encore remuée, et qui affectent sa politique
autant que ses intérêts ; à ce titre, quelques développemens sont
nécessaires.
I.
Dans un pays libre et avec une race douée d'une fierté naturelle,
<X)mment une aristocratie a-t-elle pu jusqu'ici se maintenir? Ses
services, si éclatans qu'ils soient, n'expliquent pas seuls sa durée;
d'autres ont péri qui avaient le même droit de vivre. Par quels mé-
rites celle-ci s'est-elle préservée? On en a cité deux : le respect et
la défense des institutions, une grande habileté de conduite. Il est
constant que l'aristocratie anglaise n'a manqué ni à l'un ni à l'autre
de ces devoirs; elle n'a ni empiété ni résisté mal à propos. Elle a su
toujours abandonner à temps les positions qu'elle ne pouvait dé-
fendre, et a mis dans ce mouvement de retraite une certaine dignité
«t beaucoup de bonne grâce. Après avoir lutté contre les réformes.
Gooçle
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260 BEVUE DES DEUX MONDES*
elle y a cédé en les prenant en main et en les tempérant. Cependant
avec un autre peuple ces concessions judicieuses n'eussent pas suflB;
il a fallu que des deux parts on se tint en garde contre les entraîne-
mens et qu'à la modération dans la défense répondît la modération
dans l'attaque. Ailleurs on ne s'arrête pas ainsi;, dans l'enivrement
de la victoire, on ne laisse rien debout, sauf à se châtier de cet excès
en tombant dans l'excès contraire. Comment le peuple anglais s'est-
il refusé à ces tristes exécutions? Les instrumens ne lui manquaient
pas ; il a les libertés de la presse et de la plate-forme, il a le droit
de réunion et au besoin l'agitation des rues. Que de tentations pour
tout soumettre au même niveau, briser les compartimens artificiels,
abaisser ce qui s'élève, proscrire ce qui se distingue 1 Ce spectacle
va si bien aux passions de la foule; pourquoi ce peuple ne se l'est-il
pas donné?
Plusieurs motifs l'en ont empêché. Le premier et le plus puissant,
c'est qu'il réfléchit à ce qu'il va faire. Ne serait-il pas contenu par
le scrupule de nuire à autrui, qu'il le serait par la crainte de se nuire
à lui-même. Avant l'acte, il en calcule les suites et ne veut pas s'ex-
poser à perdre plus de terrain qu'il n'en aurait gagné. Le second
motif, c'est que ce privilège conféré à une classe flatte plutôt qu'il ne
froisse l'orgueil des autres. Cette aristocratie n'a point de cadres
fermés ou seulement ouverts à la faveur, le mérite y conduit aussi
bien que la naissance. A côté d'anciens noms y figurent des noms,
nouveaux qui rajeunissent et retrempent l'institution, où viennent
se confondre dans une parfaite égalité tous les services et toutes les
gloires. Ensuite cette aristocratie ne prétend pas gouvenaer seule ;
elle n'impose ps^ ses médiocrités au pays, elle laisse le pouvoir où
il doit être pour le bien commun, entre les mains les plus capables
et les plus dignes. C'est ainsi qu'on désarme les passions en élevant
les caractères. Que d'hommes nés dans les plus humbles rangs ont,
par leur seule valeur, franchi les degrés de la hiérarchie et exercé
une influence décisive sur les destinées de leur pays I II suffit d'en
citer deux qui appartiennent à ce siècle et ont une affinité d'origines,
Wilberforce et M. Cobden. Au nom de l'un se rattache l'afl^ranchis-
sement des esclaves, au nom de l'autre l'affranchissement du com-
merce; le premier est sorti d'un port de mer, le second d'une ferme
pour passer de là dans un comptoir.
C'est à Mindhurst, dans le comté de Sussex, que naquit, en 1804,
M. Richard Cobden, et rien dans son enfance ne faisait prévou* qu'il
dût appartenir à l'industrie et y marquer fortement son passage. La
contrée est plus agricole que manufacturière; son père était un cul-
tivateur chargé de famille, vivait sur un petit domaine qui suffisait
à peine à ses besoins, et dont plus tard il fut dépossédé. Le jeune
Bichard passa donc par la rude école de la nécessité; il ne connut
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ECONOMISTES CONTElfPORAINS. 261
dans son premier âge que le travail des champs, et le plus humble de
tous : il gardait les moutons. On a fait à ce sujet un rapprochement
curieux : près de la maison de son père était le château de Godwood,
résidence du duc de Richmond, qui devait se montrer plus tard l'un
des ardens défenseurs du privilège territorial. Qui eût dit alors au
seigneur de cette résidence qu'entre lui et ce pauvre pâtre s'en-
gagerait un jour, aux yeux du pays attentif, un duel où il n'aurait
pas le beau rôle et qui se terminerait par un éclatant échec? Qui lui
eût fait supposer que dans la tête de cet enfant naîtrait la pensée
téméraire de s'attaquer à ce que les traditions avaient consacré, au
droit de prélever, par des artifices de législation, une dîme sur les
besoins de la communauté, et de tirer des produits du sol un prix
supérieur à celui qui résulte d'un marché librement ouvert et d'une
loyale concurrence?
Il est à croire que l'éducation du jeune Richard se ressentit, dans
la période des débuts, de cette condition précaire et de cet assujet-
tissement forcé. Il fallut s'en tenir aux premiers élémens, à ce qui
se trouvait à portée dans la limite des heures disponibles et des
ressources des parens. Plus tard, quand M. Cobden s'appartint,
l'œuvre fut à refaire, et il ne s'y épargna pas. A ses autres mérites
il joint celui de s'être formé lui-même. Dès l'adolescence, on put re-
marquer chez lui les signes auxquels se reconnaissent les vocations
décidées : un esprit vigoureux, un caractère fortement trempé, un
besom d'activité qui des petites choses s'étendait aux grandes, une
ambition contenue, et où l'ardeur n'excluait pas le calcul. Il avait
en outre ce don bien rare de se séparer des idées convenues et de
les soumettre au contrôle de ses propres réflexions, puis, sa convic-
tion une fois arrêtée, la force d'y persister, quels que fussent les
obstacles, et de garder néanmoins les limites au-delà desquelles il
eût rencontré l'isolement. Sous ce rapport, ses débuts furent une
sorte de préservatif. Avec des études plus spéculatives, il eût dévié
vers l'utopie et partagé le sort des esprits qui oublient les faits dans
l'enivrement des principes. M. Cobden dut à son étoile d'être placé
sur un terrain plus consistant; il s'inspira du bruit des ateliers plus
que du silence du cab'met, il vit les industries à l'œuvre, et put tou-
jours invoquer l'expérience à l'appui de la démonstration. C'est
ainsi que son succès s'explicpie. Dans les réunions où plus tard il
eut à développer ses projets de réforme, jamais son tact ne le trahit.
S'il atteignit l'éloquence, ce fut par un art naturel, et en restant
dans des sujets familiers. Entre lui et son auditoire existait une com-
munauté de sentimens, de notions, d'origine, à laquelle il confor-
mait son langage. Enfant du peuple, il touchait la fibre populaire
par des sorties tantôt véhémentes, tantôt ironiques, contre les abus
du privdége seigneurial ; homme du métier, il entrait dans des dë-
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262 REVUE DES DEUX MONDES.
tails auxquels sa vie commencée dans les champs et continuée dans
la manufacture l'avait successivement initié, — orateur sans y pré-
tendre, et mieux servi par ses instincts que s'il en fût sorti pour
chercher l'effet dans des moyens moins simples et moins appro-
priés.
Quand il fut en âge de choisu- une carrière, M. Gobden n'eut qu'à
obéir à la destinée. Il avait un oncle qui exerçait à Londres l'in-
dustrie des toiles peintes; c'est près de lui qu'il se rendit et com-
, mença son apprentissage commercial. La maison était le siège d'un
travail très actif, trop actif peut-être, car à quelques années de là
elle fut emportée par des spéculations qui excédaient ses ressources;
mais les erreurs mêmes de l'oncle profitèrent à l'éducation du neveu.
Avec un bon sens précoce, il vit et jugea les fautes commises, et
quand il agit par lui-même et pour lui-même, il se garda d'y tom-
ber. Son premier acte, dans ce moment d'épreuve, atteste combien
déjà son caractère était réfléchi. A côté et au-dessus des motifs par-
ticuliers auxquels l'échec de son oncle pouvait être attribué, il avait
entrevu des causes plus générales. Les belles toiles peintes, celles
qui exigent plus d'art et de goût, s'étaient jusqu'alors fabriquées à
Londres, où se trouvaient les ouvriers les plus expérimentés et les
plus habiles dessinateurs; Manchester n'imprimait encore que des
toiles communes. C'était comme un partage d'attributions qui d'un
côté donnait un produit plus parfait avec une main-d' oeuvre plus
coûteuse, de l'autre un produit inférieur au prix le plus réduit.
M. Cobden se demanda s'il n'y aurait pas avantage à réunir ces
deux genres de fabrication dans les mêmes mains et dans la même
localité, l'une servant de modèle à l'autre, et toutes d'eux s'aidant
par le contact. Transporter à Londres l'impression des toiles com-
munes, il n'y fallait pas songer; les charges de la vie dans une
grande ville sont incompatibles avec des salaires modiques. Intro-
duire au contraire à Manchester l'impression des toiles supérieures
était une combinaison qui se présentait avec des chances favora-
bles. Il ne s'agissait que d'attirer à Manchester de bons ouvriers et
de bons dessinateurs. C'est ce qu'entreprit M. Gobden. Mieux que
personne, il était en position d'y réussir. Il n'emporta de Londres
que son idée; elle suffit pour lui ouvrir une carrière qui, d'abord
modeste, alla chacjue jour s' agrandissant. Pour l'industrie des toiles
peintes, ce fut une révolution : au lieu de deux sièges, elle n'en eut
plus qu'un, et peu à peu le Lancashire s'en empara au détriment du
Middlesex.
Pendant plusieurs années, l'ambition de M. Cobden ne se porta
point au-delà du soin de son industrie. Commis, puis intéressé dans
une maison, enfin chef de maison lui-même, il gagnait lentement
du terram, sans autre prétention que d'arriver à la fortune par le
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ECONOMISTES CONTEBIPORAINS. 26S
travail et la probité. En même temps il achevait son éducation par
de fréquens voyages, visitait la France, la Belgique et la Suisse, où
rien n'était indifférent à un esprit curieux comme le sien. Long-
temps a se renferma dans cette préparation silencieuse. Manchester
voyait pourtant se succéder des agitations qui avaient leurs pro-
grammes et leurs héros. Dès 1832, le célèbre Gobbett y avait fait un
appel aux radicaux, et couru les chances d'une candidature au par-
lement. Fils de cultivateur comme M. Cobden, animé de colères
que l'âge n'avait pas refroidies, il se présentait avec des titres qui
ne prêtaient point à l'équivoque et des écrits où sa haine pour l'a-
ristocratie était allée jusqu'à l'outrage. Il avait pour cliens les cent
mille abonnés d'une feuille populaire, la plus redoutable que le gou-
vernement eût jamais rencontrée. Plus tard, ce fut le tour de Fear-
gus O'Gonnor, qui ralliait les ouvriers sous les drapeaux d'une charte,
monument de vertige, d'où se dégageaient à chaque article la dés-
obéissance aux lois et l'indiscipline envers les maîtres. M. Cobden
était trop avisé pour donner dans de pareils égaremens; il laissa
passer avec une égale indifférence les chartistes et les radicaux.
Ceux-ci étaient finis, ceux-là odieux; tous devaient s'éteindre dans
l'impuissance. Peut-être avait-il, comme les radicaux, ses griefs
particuliers contre l'aristocratie, et pensait-il, avec les chartistes,
que le sort des ouvriers pouvait être* amélioré; mais il ne séparait
pas les réformes des moyens réguliers de les obtenir. Son caractère
répugnait aux violences. Sans avoir la conscience de ce qu'il serait
possible et utile de faire, il jugeait nettement ce qui devait avorter.
Pour la première fois, en 1835, M. Cobden se mêla ouvertement
de questions politiques. M. Archibald Prentice raconte (1) qu'en sa
qualité de directeur du Manchester Times , il reçut , dans le prin-
temps de cette année, des communications intéressantes, qu'il livra à
la publicité. L'écrivain ne s' était pas fait connaître, et malgré le succès
de ces articles son nom restait une énigme, lorsqu'un petit volume,
intitulé V Angleterre j V Irlande et V Amérique ^ fut déposé dans les
bureaux du journal avec la suscription accoutumée : « De la part de
l'auteur. » Sur-le-champ M. Prentice reconnut la plume de son
écrivain anonyme. C'était M. Richard Cobden, qui avait cherché
dans ces ébauches un délassement aux soins de la fabrique. Son
écrit était une réponse à un pamphlet que venait de publier M. Ur-
quhart, et qui avait toutes les allures d'un défi jeté à la Russie.
M. Cobden, qui a pour la paix un goût très prononcé, s'efforçait de
calmer les ardeurs du partisan de la guerre, et, avec un mélange
de raison et d'ironie, frappait les partis politiques ei les préjugés
nationaux par-dessus la tête de son antagoniste. Il disait que la
(1) History of the atiti«>m-law League, t vol.
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26& REVUE DES DEUX MONDES.
meilleure diplomatie est celle des relations, et qu'aucun succès mi-
litaire ne vaut la conquête d'un débouché. Il préludait ainsi aux
joutes qu'à quelques années de là il devait engager sur l'estrade
des réunions publiques. L'écrit de M. Gobden, qui fit quelque bruit,
fut suivi d'un second sur le même sujet (1). On trouvait piquant
qu'un écrivain sorti de la fabrique donnât des leçons à des publi-
cistes émérites et opposât à leurs jactances le langage du bon sens.
On sut gré aussi à M. Gobden d'avoir pris la défense de l'intérêt
commercial contre des déclamations au moins intempestives. Désor-
mais son nom prit de la notoriété. On s'accordait à dire qu'il y avait
4ans cet homme plus que l'étoffe d'un manufacturier, et que le dis-
cernement qu'il avait montré dans la conduite de ses affaires privées
l'accompagnerait dans l'étude et la discussion desaffa*u*es publiques.
C'est surtout parmi la jeune population des fabriques que M. Ri-
chard Gobden avait trouvé des partisans, et il employa son influence
au profit d'une classe à laquelle il avait longtemps appartenu. L'in-
struction technique était en honneur à Manchester ; dans une ville
d'affaires, ce qui domine, c'est l'utilité. La culture intellectuelle et
morale était plus négligée, elle manquait d'un foyer public. Secondé
par quelques amis, M. Gobden fonda un aihenamm où, après leur
tâche remplie, les employés purent trouver des distractions moins
coûteuses et plus profitables que celles des tavernes et des cafés.
Des moyens d'étude y étaient mis à la disposition de ceux qui éprou-
vaient le besoin d'orner et de perfectionner leur esprit; aux autres
on avait ménagé des délasseniens variés; pour tous, c'était un point
de réunion où ils s'éclairaient par l'échange des idées et se formaient
par la meilleure des disciplines, l'esprit de corps. Nulle part le succès
de ces institutions, si nombreuses en Angleterre, n'a été plus grand
que dans le comté de Lancastre. M. Richard Gobden eut les honneurs
de la séance d'ouverture; il y fit son début dans l'art de l'improvisa-
teur. G' était une épreuve qu'il n'affronta point sans émotion. Rien
dans sa carrière ne l'y avait préparé; il n'avaitpours'inspirer qu'une
faculté naturelle, encore en germe : il répugnait à l'emphase, aux
formes académiques, dont l'éloquence anglaise ne s'était pas dé-
pouillée; il ne voulait réussir que par la simplicité unie au bon sens.
Ainsi disposé, il occupa la chaire. Il a raconté plus tard que la vue
de cet auditoire, redoutable dans son recueillement, lui enleva jus-
qu'à la conscience de ses paroles. Un nuage passa devant ses yeux,
et il eût quitté la partie si les forces de sa volonté n'eussent dominé
cette défaillance. Il acheva néanmoins son discours, mais sous l'em-
pire d'une telle obsession que le lendemain seulement et par la lec-
ture des journaux il sut ce qu'il avait dit : singulier début pour un
(1) Ernsophobia, chez Tait.
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ÉCONOMISTES CONTEMPORAINS. 265
homme gui, pendant plus de dix années, devait marquer chaque
jour de sa vie par une harangue, et répandre de ville en ville des
opinions qui n'étaient pas toujours du goût de ceux qui Técoutaient !
Il paraît même que cette défiance n'abandonna pas M. Cobden dans
ses campagnes les plus heureuses. Vétéran, il restait sous le coup
des émotions qu'il avait ressenties à son premier feu. Seulement il
s'en rendait mieux maître : ce travail intérieur ne se montrait au
public que par une chaleur plus communicative, et ni l'esprit d'à-
propos, ni l'aisance de l'orateur n'en étaient altérés; cette timidité,
sous l'aiguillon du devoir, prenait les formes de la hardiesse.
Il donna bientôt une preuve de cette vigueur réfléchie. Manches-
ter vivait alors sous l'empire de la fiction la plus étrange. Avec
ses 250,000 habitans, sa merveilleuse industrie, ses richesses accur-
mulées, cette ville n'était encore, légalement parlant, qu'un simple
bourg, relevant d'un seigneur, le lord du manoir y comme on l'ap-
pelait. Ce lord dirigeait l'administration, levait des taxes, imposait
des patentes, frappait les ventes d'une sorte de droit d'aubaine.
Point de représentation locale qui agitât librement les intérêts de la
cité et donnât à la population la garantie de sa surveillance. Le res-
pect des traditions, si puissant chez nos voisins, avait maintenu ce
régime; on le supportait comme im mal familier; l'esprit féodal sur-
vivait au milieu de cette activité toute moderne. M. Cobden éveilla
chez les fabricans le désir de renverser ce vieux débris. *0n se réu-
nit, on se concerta; une petite agitation locale fut résolue. Il y
avait lieu de croire que des institutions semblables céderaient au
premier effort. Appropriées à un village, elles devenaient une insulte
et im déni de justice pour une grande cité. Cependant le lord du
manoir résista et entraîna dans sa cause le parti qui se sentait me-
nacé. Bien des bourgs se trouvaient dans le même cas, et si Man-
chester était une évidente exception, on pouvait, d'exception en ex-
ception, être conduit à la ruine du principe. Il fallut donc lutter, et
M. Cobden ne fut pas l'un des moins ardens à la lutte. Le résultat,
dans un pays sensé, ne pouvait être douteux. On reconnut enfm que
Manchester avait acquis le droit de s'appartenir; une corporation
municipale remplaça le seigneur. La population ne se montra point
ingrate pour ceux qui l'avaient émancipée ; presque tous les mem-
bres du comité d'agitation figurèrent dans le nouveau conseil.
M. Cobden fut élu alderman, M. Thomas Potter eut le titre de maire
et devint en même temps baronet. Manchester applaudit : s'il per-
dait un lord du manoir, il en avait la monnaie.
C'était encore uii succès; M. Cobden se mettait de plus en plus
en évidence. Nommé membre de la chambre de commerce, il y
trouva l'occasion de montrer son aptitude. Une nouvelle suite de
voyages acheva de le mûrir. Quoiqu'il s'y occupât beaucoup de ses
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266 REVUE DES DEUX MONDES.
affaires, les vues générales le dominaient : l'attention que d'autres
voyageurs portaient sur les monumens, il l'appliquait aux institu-
tions et à leur influence sur le bien-être des peuples. Le champ
était vaste; il s'attacha à l'explorer. Il parcourut la Turquie, TÉgypte,
la Grèce, en étudiant le travail sous les diverses formes qu'il re-
vêt selon les régimes, les climats, les races ; puis, par le Danube,
il pénétra en Allemagne, où une marqueterie d'états faisait l'essai
d'un régime commun en matière de douanes. La ligue des villes
libres le frappa surtout, et si fortement que plus tard il leur em-
prunta ce mot de ligue comme un des secrets de leur force. Cette
vieille hanse qui avait pour objet de mettre les richesses privées
à l'abri des déprédations seigneuriales lui parut être d'un bon
exemple pour les pays où l'extorsion était encore en honneur, quoi-
que plus adoucie. Dans les deux cas, il s'agissait d'une rançon, im-
posée ici par la force, là par la loi. Ses allusions à ce sujet étaient
fréquentes; il insistait sur l'impression que lui avaient laissée, le
long du Danube et du Rhin, ces vieux châteaux, repaires de vio-
lences jusqu'au jour où les marchands s'unirent pour les réduire et
les démanteler. « J'ai vu ces ruines, s'écriait-il, elles attestent la
puissance qui réside dans une défense commune. Les privilèges du
sol, si l'on s'obstine à les maintenir, tomberont en poussière conime
les créneaux et les tours de ces citadelles de l'exaction. »
Ces privilèges du sol avaient pour principal appui la législation
des grains, qui frappait la consommation d'une taxe au profit des
détenteurs de la terre. L'instrument était l'échelle mobile, dont le
mécanisme bien connu aboutissait au maintien artificiel des prix.
Au-dessous d'une certaine limite, portée d'abord à 80 shillings,
puis descendue à 73 , les grains étrangçrs rencontraient un droit
qui était l'équivalent d'une prohibition ; ce droit était alors d'un
shilling par quarter; il s'élevait à chaque shilling de baisse dans les
prix, de manière à arriver à 27 shillings quand le blé en valait 60.
L'entrée libre ne se conciliait qu'avec des prix de disette. Le jeu
de ce tarif n'avait rien d'équivoque ni pour ceux qui en profitaient
ni pour ceux qui en souffraient; c'était une haute paye ménagée
aux propriétaires et aux fermiers, une garantie contre la réduction
de leurs revenus. Ces avantages accordés à une classe correspon-
daient à des préjudices, à des souffrances infligés aux autres. La
moindre intempérie suffisait pour porter le trouble dans l'approvi-
sionnement, et aucun commerce régulier ne pouvait s'établir sous
la menace de cette taxe variable. A diverses époques, on en avait
éprouvé les tristes effets. En 1800 et 1801, le blé avait valu 110 et
115 shillings le quarter, 122 shillings en 1812, 106 shillings en
1813, 94 shillings en 1817, c'est-à-dire A3 francs en moyenne pour
notre hectolitre. Avec la paix, cette situation ne pouvait qu'empirer
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ÉCONOMISTES CONTEMPORAINS. 267
et empirait en effet. D'un côté^ la population tendait à s' accroître;
de l'autre, la production des grains demeurait à peu près station-
naire. Un défaut d'équilibre se déclarait entre l'aliment et les bou-
ches à nourrir. De là cette conséquence que la demande excédait
toujours l'offre : l'acheteur se trouvait à la merci du vendeur, et la
concurrence ne s'exerçait que dans le sens de la hausse. Le marché
restait maîtrisé, même avec l'abondance. Il y a plus : une insuffi-
sance manifeste menaçait la production des grains, quel que fût
l'état des récoltes, et des évaluations faites avec soin portaient cette
insuffisance à deux millions de quarters. Gomment, sous cette per-
spective, l'agriculture eût- elle maintenu ses prétentions et gardé
une tâche qui excédait ses forces? La raison et l'équité lui conseil-
laient de s'en dessaisir; il y allait de la paix publique. Le temps
arrivait où l'approvisionnement étranger, longtemps éventuel, de-
vait être converti en une ressource permanente.
Cette nécessité avait frappé de bons esprits. H. Hume en 183A,
M. Glay en 1836, avaient fait des motions pour remplacer l'échelle
mobile par un droit fixe. M. Villiers s'était montré plus hardi en de-
mandant la suppression complète du droit. Une association formée
à Londres, et qui comptait vingt-six membres du parlement, se pro-
posait le même but. Aucune de ces tentatives n'aboutit. L'effort était
en raison des chances de succès, et ces chances dépendaient de l'état
des récbltes: étaient-elles abondantes, l'agriculture se plaignait;
étaient-elles médiocres, l'industrie réclamait à son tour. Le fond du
débat variait d'une saison à l'autre et flottait entre ces deux intérêts.
Un fait néanmoins devenait évident, c'est que la prospérité de l'in-
dustrie se mesurait sur le prix des subsistances. Florissante en 1835
avec le blé à 39 shill. le quarter, elle éprouva, en 1836 et 1837, une
crise affreuse avec le blé à 55 shill. Beaucoup d'ateliers se fermèrent,
d'autres ne travaillaient que quatre jours par semaine; des milliers
d'ouvriers furent congédiés, des maisons d'une solidité proverbiale
succombèrent devant le resserrement du crédit, et le doute plana
sur toutes celles qui avaient des engagemens en circulation. L'é-
branlement durait encore quand, dans les premiers mois de 1838,
M. Gobden rentra en Angleterre. Il s'inspira de l'état des esprits et
jugea qu'abandonnée aux hommes politiques, la réforme serait pour
longtemps enrayée. La tâche exigeait des champions d'une autre
trempe, étrangers aux ménagemens, n'ayant point de position à
compromettre, ne se mettant en souci que de frapper juste en frap-
pant fort. Pour cela, il ne fallait pas viser trop haut, ni chercher des
noms en crédit : le mouvement devait partir de la fabrique même,
prendre des chefs dans ses rangs et se traiter comme se traite une
affaire, avec des sacrifices au besoin. M. Gobden essaya d'abord
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268 REVUE DES DEUX MONDES.
d'entraîner la chambre du commerce, mais il vit, à ses résistances,
qu'elle suivrait l'impulsion et ne la donnerait pas.
Un événement, insignifiant en apparence, vint en aide à ses pro-
jets. La récolte de 1838 avait été mauvaise, et des prix de 6& et de
70 shillings par quarter rendaient l'existence bien rude aux ouvriers
nécessiteux. Parmi les localités frappées, aucune ne l'était plus que
Bolton, située aux portes de Manchester; dans une admirable étude
sur sir Robert Peel (1), M. Guizot a fait de ses souffrances un tableau
navrant. Tant de misères, et des misères si apparentes, devaient
trouver des voix pour les signaler à la pitié publique. Un vieux doc-
teur, M. Bimie, fit annoncer qu'il ferait le soir, dans la salle de
spectacle de Bolton, une lecture sur la loi des grains et ses effets.
La foule accourut et montra de telles dispositions à l'enthousiasme
que l'orateur en fut troublé. Il hésita, balbutia, brouilla ses papiers,
et finit par comprendre qu'il s'était chargé d'une tâche au-dessus de
ses forces. Au milieu de ce désarroi, un jeune homme s* élança sur
l'estrade. C'était un étudiant en médecine, M. Paulton : « Je ne vous
demande que quelques minutes, dit-il. — Allez, allez, » s'écria-t-on
de toutes parts. Il ne prit que vingt minutes en effet, mais ces mi-
nutes furent bien remplies. La chaleur de l'accent, la passion pous-
sée jusqu'à l'invective transportèrent ce public. On l'applaudit à ou-
trance, et on ne le tint quitte qu'après s'être mis d'accord avec lui
pour l'entendre une seconde fois.
Justement le docteur Bowring venait d'arriver à Msmchester, où le
succès de M. Paulton faisait événement. Le docteur représentait Bol-
ton au parlement, et il ne pouvait être indifférent à ce qui s'y passait.
Aimant, comme dit M. Guizot, à faire du bien en faissmt du bruit, il
trouvait là une occasion à son goût; il la saisit. Un banquet par sous-
cription eut lieu à l'hôtel d'York, et la loi des grains fut le texte des
discours qui s'y échangèrent. Celui de M. Bowring fut très vif; il ar-
rivait d'Orient, où il avait rencontré, disait-il, la famine en perma-
nence, et à son retour il avait la douloureuse surprise de voir que
l'Angleterre n'y échappait point. A quoi cela tenait-il? A l'oubli des
notions de l'échange, si influent sur le bien-être des peuples. Après
hii, d'autres orateurs revinrent sur ce sujet et en des termes plus
véhémens; puis on passa aux santés d'usage : celle de M. Paulton
ne fut point oubliée. L'élan était donné, il devint irrésistible. Vers
la fin de septembre, l'association était constituée; les arrangemens
préliminaires comprenaient l'objet, le nom de l'association (a/i/i-
corn-law\ la cotisation, fixée à 5 shillings pour la tenir à la portée
des moindres bourses. Sept personnes seulement assistaient à la pre-
(i) Rwm des Deux Mondes du 15 mai, i*' JuiUet, l*' août et i« septembre 1856.
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EC0X0MI6TES CONTEMPORAINS. • 269
mière réunion; il y eut affluence dans les suivantes. Un comité de
soixante-dix membres fut nommé; dans le nombre figuraient MM. Ri-
chard Cobden, John Bright, Thomas Potter, maire» et un modeste
fabricant d'amidon, M. George Wilson, le futur président de la ligue.
L'ardeur, l'union étaient manifestes; un seul dissentiment s'éleva.
\ l'appel de son nom et à propos de la cotisation, M. Robert Stuart,
un riche manufacturier, s'écria : « Quoi! cinq shillings! rien que
cinq shillings! 11 nous faudra de bien autres sommes! Inscrivez^
moi pour dix livres! » Le 20 octobre, le comité provisoire entrait en
fonction^; l'agitation commençait.
Les honneurs du début appartenaient à M. Paulton; on l'invita à
venir faire des lectures publiques à Manchester : il y fut accueilli
avec enthousiasme, et y tint plusieurs séances. Ge fut dans l'une
d'elles qu'il récita quelques vers dont la rime, invariablement re-
produite, resta dans les mémoires. « Que veulent les lords, ces mar-
chands de grains? La rente. Pourquoi envoient-ils leurs frères au
combat? Pour la rente. Pourquoi votent-ils chaque année des mil-
lions arrosés de sang? Pour la rente. Leurs richesses, leur santé»
leur joie et leur mécontentement, leur but, leur pensée, leur reli-
gion, se résument par un mot : la rente, la rente, la rente ! » Cette
rente bafouée était la rente de la terre, le revenu du sol. On peut
juger du ton que déjà prenait la querelle : c'était la mise au ban
d'une classe, on ne s'en cachait pas. Ces intempérances de langage
répondaient aux émotions du dehors; il s'y joignit bientôt des actes
plus sérieux. La chambre de commerce comprit qu'elle ne pouvait
persister dans son indifférence ; elle se réunit le 20 décembre, et un
grave débat s'y éleva : il s'agissait de savoir si l'industrie, en se dé-
clarant contre la protection en matière d'agriculture, y renoncerait
en même temps pour elle-même. M. Cobden se prononça nettement
pour l'affirmative. « Rigoureusement, dit-il, l'assimilation des deux
privilèges n'est point exacte; la concurrence intérieure ne s'y exerce
pas de la même manière : pour l'industrie, elle est sans limites; pour
l'agriculture, elle est limitée par les surfaces à exploiter. 11 convient
cependant d'écarter les chicanes de détail, et garder le privilège pour
soi, en le refusant à autrui, serait une inconséquence. » Après ime
discussion assez vive, cette opinion prévalut, et dans une adresse
dont la rédaction lui fut confiée, M. Cobden la reproduisit en des
termes qui ne laissaient point de prise à l'équivoque. Il voulait qu'il
fût constant que l'industrie brûlait ses vaisseaux, a Convaincus,
est-il dit dans cette pièce, que le fondement d'une justice commer-
ciale est le droit qu'a tout homme d'échanger les fruits de son tra-
vail contre ceux des autres peuples, les pétitionnaires supplient la
chambre des communes d'abolir les lois relatives à l'importation des
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270 BETUE DES DEUX MONDES.
grains et autres denrées alimentaires^ et de faire aboutir à leur plein
développement, tant pour Tagriculture que pour la manufacture, les
vrais et pacifiques principes du libre échange. » Cette adresse n'es-
suya pas d'objection sérieuse. Appuyée par Tune des notabilités de
la fabrique, M. Greg, elle fut adoptée à la presque unanimité des
membres de la chambre.
Cet incident marque pour les grands industriels de Manchester le
passage 'de l'expectative à l'action. Du côté de la population ouvrière,
le mouvement n'avait rien d'indécis; il gagnait de proche enproche.^
La grande industrie, le grand commerce hésitaient encore : ils crai-
gnaient les aventures; ils ne s'engagèrent résolument et définiti*
vement qu'à l'appel de leurs représentans officiels. Dès ce moment,
l'association provisoire s'efiaça devant une plus grande, où les
moyens d'action étaient mieux en rapport avec les diflicultés de la
tâche et les ressources des adhérens. Aux souscriptions de 5 shil-
lings succédèrent des souscriptions autrem^t significatives. « Don-
nons un peu de ce que nous avons, s'écria gaiement M, Cobden, afin
de sauver le reste! » 11 s'inscrivit pour 100 livres sterling; d'autres
s'engagèrent pour la même somme; d'autres enfin pour 50, 30, 25,
10 et 5 livres. On réunit en moins de quatre semaines 6,136 livres
(environ 155,000 francs). Si ce n'étaient pas encore les magnifiques
collectes qui signalèrent la dernière période, c'était déjà un chiflre
respectable et très suffisant pour un début. Un grand conseil fut élu
en séance générale; il comptait cent sept membres et se subdivisait
en comités chargés d'attributions spéciales. M. Cobden figurait dans
les deux comités principaux, le comité exécutif et le comité des
finances. M. J. B. Smith était président, et M. John Ballantyne se-
crétsdre de l'association. Réorganisée sous cette forme le 28 janvier
1839, l'association devenait un instrument dont la trempe parais-
sait solide; il restait à voir quel parti en tueraient les mains entre
lesquelles il était tombé.
Une force collective a besoin d'un homme qui la règle et la di-
rige. Dans l'agitation naissante, M. Cobden est cet homme : on l'y
voit dès la première heure et au premier rang. Les orateurs bril-
lans, les noms accrédités viendront plus tard : ils vont toujours du
côté de la vogue; mais M. Cobden avait eu incontestablement les
honneurs de ce travail d'organisation sans lequel une entreprise
n'est point viable. A rencontre des opinions qui admettaient un droit
fixe en place du droit mobile, il avait soutenu et fait prévaloir la
franchise absolue et la suppression de tout droit; il avait, déjouant
des vœux secrets , amené la manufacture à se désister de ses privi-
lèges pour qu'elle fût mi^ux fondée à combattre ceux de l'agricul-
ture. Il avait préparé le terrain au nom d'un principe élémentaire.
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ÉCONOMISTES CONTEMPORAINS. 271
l'égalité de traitement et la liberté pour tous. Cette justesse et cette
promptitude de coupr d'oeil allaient le porter en avant dans des dé-
monstrations plus décisives.
Réduite à Manchester et aux environs, l'agitation gardait un ca-
ractère local dont il importait de la dépouiller. Les adhésions arri-
vaient en foule, des pétitions se couvraient de signatures : Glasgow
en avait réuni quatre-vingt mille, Leeds quinze mille; les autres
villes manufacturières promettaient des chiffres équivalons : c'était
par millions qu'avant peu on compterait les partisans de la réforme.
S' appuyant de ces faits, M. Cobden proposa et fit adopter une mo-
tion qui désignait Londres comme lieu de rendez-vous à ces asso-
ciations éparses, les invitant à choisir des délégués qui s'y réuni-
raient le A février 1839, à midi, à l'hôtel Brown. Au jour et à l'heure
fixés, trente-un délégués s'y rencontraient. Manchester, Bolton, Li-
verpool, Glasgow, Leeds, Stockport, Kensal, Huddersfield, Preston,
Bumingham et Londres y étaient représentés. L'hôtel Brown avait
été choisi comme étant situé en face de la chambre des communes.
M. Yilliers, l'intrépide auteur d'une motion toujours écartée, assis-
tait à la réunion, et se chargea de présenter à la chambre les dé-
légués des villes manufacturières. Le parlement s'ouvrit, et ni le
discours de la couronne ni l'adresse qui y répondait ne firent men-
tion de la législation des céréales. Les délégués ne se découragèrent
pas. Présens à toutes les séances du parlement, ils l'accablaient de
pétitions formidables par le nombre. Comme il l'avait promis, M. Vil-
liers demanda qu'ils fussent admis à la barre. La chambre semblait
décidée à ne répondre que par le dédain; les whigs, alors au pou-
voir, ne déguisaient ni leur impatience ni leur mauvaise volonté.
Sur les instances de M. Yilliers, il fallut pourtant s'expliquer, et
lord John Russell se retrancha dans un refus formel. Une enquête
était demandée; on alla aux voix : 172 voix admirent l'enquête,
361 voix la repoussèrent. C'était une partie perdue ou ajournée du
moins. Avant de quitter Londres, les délégués tinrent une dernière
séance. Beaucoup de membres du parlement y assistaient avec les
rédacteurs des journaux influons et les hommes qui s'étaient signalés
par leur dévouement à la cause de la liberté du commerce. Devant
cette réunion, M. Cobden prononça un de ses discours les plus heu-
reux. C'est là que,. rappelant la destinée des villes hanséatiques, il
les cita comme un exemple à suivre. « Eh bien! s'écria un des assis-
tans, si nous formions une ligue? — Oui, reprit M. Cobden, formons
une ligue, une ligue contre la loi des grains. » Le mot eut du succès,
et devint pour l'association comme un second baptême. Elle devint
la ligue; elle eut, pour répéter les expressions de M. Guizot, un chef
populaire et un nom éclatant.
Le résultat de cette épreuve fut de ramener l'agitation dans son
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272 EETCE DES DEUX MONDES.
foyer, accrue en force par le bruit qu'elle avait fait. A peine de re-
tour, les délégués rendirent compte de leur mission d'un ton qui se
ressentait du désappointement essuyé. Le vent était à la guerre; on
s'y préparait dans le camp opposé, et sur deux points les hostilités
avaient commencé. La première attaque vint de la Société centrale
d'agriculture. Dans une réunion où elle attira la grande noblesse
du comté se produisirent des argumens en faveur du maintien de la
législation des grains. On soutint que, pour l'activité rurale, c'était
une question de vie ou de mort, et qu'à moins de 80 shillings par
quarter, il était impossible d'avoir pour le blé un prix rémunéra-
teur, de bons gages pour les journaliers et des revenus satisiaisans
pour les propriétaires. On traita les partisans de la réforme d'incen-
diaires et de spéculateurs, dont le but était de faire émigrer vers les
villes les populations des campagnes, afm d'abuser de leur nombre
pour faire baisser le taux des salaires et les pervertir par les habi-
tudes de débauche inséparables de la vie des ateliers. Jusque-là les
armes étaient loyales : déclamations contre déclamations, colère pour
colère. Le parti conservateur alla plus loin; il voulut déconcerter ses
adversaires par une diversion moins inoffénsive et leur opposer des
auxiliaires plus résolus. Il ne s'agissait que d'un peu d'argent à ré-
pandre et de quelques meneurs à embaucher; ces choses-là, dans le
royaume-uni, se font sans scrupule.
On a vu qu'il existait, dans les classes populaires, un parti re-
muant qui avait la prétention de changer de fond en comble les
institutions du pays : c'étaient les chartistes avec leur convention
nationale et leur suffrage universel, illusion favorite de la multi-
tude. Ces agitateurs de la pire espèce éprouvaient une jalousie mêlée
de rage au spectacle de cette agitation plus calme, plus modeste,
qui avait un but défini et un appui dans les classes opulentes. Rien
de plus facile que de pousser à un scandale des honunes ainsi dis-
posés : on n'y manqua pas. Jusqu'alors, l'entrée des réunions de la
ligue était restée libre, les portes n'en étaient point gardées. Dans
une séance où l'on devait donner communication d'un rapport, un
certain nombre d'intrus se glissa dans la salle, et dès le début se fit
remarquer par ses airs insolens et sa tenue équivoque. Deux ou trois
discours venaient d'être prononcés, lorsque, sur un mot d'ordre, le
tumulte éclata. « Que l'honnête Pat Murphy prenne le fauteuil! » dit
ime voix. Ce Pat Murphy était un marchand ambulant qui, avec son
haquet, débitait de porte en porte des pommes de terre. Là-dessus
réclamations, rumeurs dans l'assistance. Le fauteuil était occupé
par M. Thomas Harbottle; on l'invita à ne pas s'en dessaisir. « Pat
Murphy I nous voulons Pat Murphy! » répétèrent les interrupteurs.
Le marchand de pommes de terre joua des poings et fendit la foule;
quand il parut sur l'estrade, on put juger quel était l'homme à qui
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ÉCONOMISTES CONTEMPORAINS. 27S
on faisait on tel honnear. L'honnête Pat Murpby était ivre; couvert
de haillons et chaussé de sabots, il essayait de se frayer un passage
vers le fauteuil malgré les résistances du bureau. Ses amis lui
prêtèrent main-forte, et parvinrent à l'installer sur im siège devant
le président. A peine assis, il entra en fonctions, u Trois salves en
faveur de la convention nationale! » dit-il. Les trois salves furent
données. « Trois grognemens pour l'association contre la loi des cé-
réales I » Les trois grognemens furent poussés. «Levez vos chaises
pour Pat Murphy ! » A l'instant, les chaises furent levées, et au lieu
de les remettre à terre on les jeta à la tête des hommes qui protes-
taient. Une mêlée aOreuse s'ensuivit, dans laquelle plusieurs per-
sonnes furent blessées. Devant de telles violences, il n'y avait qu'à
battre en retraite. Le président donna l'exemple, et la partie hon-
nête de l'assemblée le suivit; on laissa le champ libre aux énergu-
mènes, qui complétèrent les jouissances de la soirée en brisant les
quinquets sous la direction de l'honnête Pat Murphy.
De ce jour, on n'entra plus aux réunions de la ligue qu'avec des
billets, et en appuyant cette mesure d'ordre, M. Cobden ajouta:
ce Loin de moi la pensée d'exclure les avocats de la loi des grains,
s'ils consentent à une discussion p^ûsiblel Mais, au nom des classes
laborieuses de Manchester, je proteste contre ces hommes qui à la
raison substituent la force et sont venus ici hier commettre d'odieux
attentats contre les propriétés et les personnes. Ouvriers, prenez-y
garde, ces amis du bien d' autrui ne vous respecteront pas plus qu'ils
n'ont respecté ce qui appartient à notre association; ils s'attaque-
ront à vos épargnes conmie ils se sont attaqués à ce que nous avions
payé de nos deniers; ils jetteront des yeux de convoitise sur les
fonds de vos sociétés particulières, secours mutuels, assistances en
cas de maladie, unions, assurances, tontines; ils mettront la main
sur tout cela, si vous ne les arrêtez à temps. » L'auditoire, où beau-
coup d'hommes du peuple avaient été admis, accueillit ces paroles
avec des applaudissemens. M. Cobden continua en rappelant que la
cause de la ligue était surtout la cause du pauvre, pour qui le pre-
mier des besoins était l'alunent à bon marché. « Nous avons adopté
un principe, dit-il en terminant, celui d'une franchise absolue de
droits; nous n'en dévierons pas. Maintenant nous faisons un appel à
tous les hommes honnêtes de cette cité, sans distinction de classes
ni de fortunes; ils savent ce qui est écrit sur notre bannière; qu'ils
nous abandonnent, si nous ne restons pas fidèles à nos engagemens ! »
La ligue se trouva bientôt fortement constituée ; elle put mettre
ses financés sur le meilleur pied. Un second appel de 50,0C0 livres
sterling (1,250,000 francs) avait, comme le premier, réussi au-
delà de toutes les espérances. Les caisses étaient pleines; il ne s'a-
TOMI XXTU. 18
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27A REVUE DES DEUX MONDES.
gissait plus que de donner à cet argent un bon emploi. On créa un
organe sous le titre de Circulaire contre la loi des grains^ titre qui,
deux fois modifié, devint la Circulaire contre la taxe du pain y et
ensuite plus simplement la Ligue. Dès l'origine, on en plaça quinze
mille exemplaires et trente mille quand la vogue fut établie. Des
almanachs, des pamphlets à la main sortirent par millions d'une
imprimerie qui appartenait à l'association. En même temps les réu-
nions se multipliaient; des orateurs, les uns rétribués, les autres à
titre gratuit, visitaient les villes, les bourgs, et jusqu'aux villages;
dans la seule campagne de 18&0, on compta sept cents séances te-
nues dans cinquante -six comtés. Des tribuns illustres ne dédai-
gnaient pas d'y paraître, et Daniel O'Gonnell assista à un banquet à
côté de MM. Bright et Milner Gibson. Son discours ne fut qu'une
longue boutade. « La loi des grains! s*écria-t-il avec ses airs de mé-
pris. A quoi est-elle bonne? A mettre de l'argent dans la poche des
lords, non pas l'argent des Russes, des Danois, des Suédois, mais
l'argent des compatriotes. » Le mouvement se propageait ainsi dans
le public sans que le monde officiel en parût ébranlé. La motion an-
nuelle de M. Villiers perdait du terrain au lieu d'en gagner, et, mis
en demeure de s'expliquer, lord Melbourne et M. Baring se renfer-
maient dans des réponses évasives. Ce n'est pas que le ministère
et le parlement fussent insensibles à la détresse des districts manu-
facturiers; ils résistaient seulement au moyen qui leur était pro-
posé. Pour le parlement, c'était une question de principe; pour le
cabinet, une question d'existence. L'agitation, si elle voulait péné-
trer jusque-là, avait encore bien du chemin et des efforts à faire.
De deux côtés, il lui arriva des auxiliaires. Quelques membres de
la ligue avaient songé au clergé; un appel fut adressé aux ministres
de tous les cultes. Ceux de l'église établie le laissèrent sans réponse ;
trois exceptions seulement, — une dans l'église d'Angleterre, deux
dans l'église d'Ecosse, — servirent à mieux marquer cette hostilité
de corps. L'intérêt n'y était pas étranger; la dîme au profit du clergé
se prélevait sur le prix des denrées, et une baisse l'eût frappé dans
ses revenus. En revanche, les cultes dissidens s' empressèrent d'ac-
cueillir l'ouverture qui leur était faite. Une réunion spéciale avait été
indiquée pour le courant du mois d'août 1840. Sept cents ministres
de la religion se rendirent à Manchester pour y assister. Les membres
de la ligue se partagèrent l'honneur de leur offrir l'hospitalité; pen-
dant une semaine que dura la conférence, ces pasteurs vécurent au
sein des familles. Deux fois par jour, ils s'assemblaient à l'hôtel de
ville; la séance du matin durait quatre heures, celle du soir cinq;
sur quinze cents discours prononcés, six à peine furent en opposition
formelle avec la réforme. Le sujet était surtout traité dans ses rap-
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ECONOBnSTES GONTElfPORAINS. 275
ports avec le sentiment religieux et la condition morale du peuple.
Il y eut de curieux incidens, d'éloquentes protestations dans les-
quelles la Bible figurait avec autorité. M. Gobden ouvrit la confé-
rence comme délégué de la ligue; il dit quels étaient ses plans,
quelles intentions l'animaient, quels moyens elle avait à sa dispo-
sition. Puis chaque ministre vint à son tour rendre compte de la
situation des classes pauvres dans les paroisses de son ressort; Tun
d'eux déclara, avec l'assentiment de tous, qu'il y avait dans le pays
quinze cents membres du clergé décidés à soutenir cette agitation
sans acception de partis ni d'intérêts, et que parmi ceux qui étaient
présens plusieurs avaient fait à leurs frais quarante, cinquante et
jusqu'à cent lieues, pour apporter leur concours à une œuvre qu'ils
regardaient comme inspirée par le ciel et digne de ses bénédictions.
Les conférences se résumèrent par une adresse qui exprimait ces
sentimens, et l'assemblée se sépara avec la résolution d'agir dans
le sens des convictions qu'elle s'était formées.
Le second appui que trouva la ligue lui vint des dames de Man-
chester. Admises depuis quelque temps aux réunions, elles les sui-
vaient avec uiî intérêt évident et une vive sympathie. Des thés pu-
blics furent organisés; les dames en faisaient les honneurs, et remplie
par des discours, la soirée se terminait par des quêtes. Les dames
de Manchester ne s'en tinrent pas là; dans une assemblée spéciale
où lord Holland occupait le fauteuil, elles votèrent une adresse à la
reine, et se formèrent ensuite en comité, sous la présidence de
M"* Gobden, pour ouvrir un bazar dont les recettes devaient servir
à l'accroissement du fonds de la ligue et au soulagement des misères
les plus urgentes. En moins de trois mois, ce projet fut mis à exécu-
tion. Le grand théâtre de la ville, approprié à cette destination et
décoré avec goût, s'ouvrit aux dons volontaires; c'était, au sein des
familles, à qui offrirait le plus de ces ouvrages délicats qui naissent
sous l'aiguille ou sous le fuseau. Aux merveilles de l'industrie lo-
cale on ajouta tout ce qui pouvait piquer la curiosité. L'enceinte
avait été divisée en stalles qu'occupaient en grande toilette des mar-
chandes improvisées auxquelles les chalands ne résistaient pas, et
qui rivalisaient d'adresse pour vendre à plus haut prix les moindres
bagatelles. Les prix d'entrée avaient été fixés à i shilling le matin,
à 2 shillings dans l'après-midi. Cette exposition dura dix jours, et
les recettes prouvèrent ce que peuvent la grâce et le dévouement
mis au service d'une pensée charitable. Au moment de la clôture, le
bazar avait rapporté 10,000 livres sterling, plus de 250,000 francs.
C'était un beau subside pour la ligue, et une riche aumône qui de
ses mains devait aller dans celles des malheureux.
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276 BEVUE DES DEUX MONDES.
II.
M. Gobden n'avait plus qu'un degré à franchir pour arriver au
parlement. La voix publique l'y appelait; ses titres étaient de ceux
qu'on ne discute plus. Son talent de parole s'était montré au niveau
•de tous les auditoires, énergique dans les orages populaires, calme
dans les conférences de délégués, toujours ingénieux et sensé, na-
turel surtout et gardant la juste mesure. Ce qui manquait à ses dis-
cours du côté de l'ornement était compensé par la connaissance des
faits et la solidité de la discussion. Sa candidature se posait donc
d'elle-même. N'était-il pas à croire que Manchester disputerait aux
autres bourgs l'honneur de le nommer? 11 n'en fut point ainsi. Des
malentendus survinrent, et un peu de jalousie locale s'y mêla. Les
whigs avaient jusqu'alors disposé des deux sièges, et M. Gobden
déclara que, représentant d'une idée, il n'entendait pas aliéner son
indépendance. Cette fierté mal comprise amena un autre choix, un
choix aussi heureux qu'il pouvait l'être après cette ingratitude.
M. Milner Gibson devint le candidat du parti libéral, et, investi du
siège, il en représenta les opinions avec un véritable talent et une
fidélité à toute épreuve. Il faut dire que la ligue connaissait alors im-
parfaitement sa force et qu'elle n'était pas ce qu'elle devint bientôt,
une pépinière de membres du parlement. Déjà pourtant, dans une
élection antérieure, à Walsall, où elle s'était tardivement essayée,
die avait pu balancer la puissante influence des Gladstone. A Bolton,
elle assura la réélection du docteur Bowring, tandis que Stockport,
sans autre pression que la notoriété du chef de la ligue, vengeait
M. Gobden de l'abandon de Manchester et se le donnait pour repré-
sentant.
Les circonstances étaient graves quand M. Gobden reçut ce nou-
veau mandat; par l'effet des élections, le ministère whig tombait en
minorité et se retirait (août 1841) devant une adresse hostile pour
faire place à un nouveau cabinet, inspiré et dirigé par sir Robert
Peel. Au fond, ce changement était plutôt favorable, et la suite le
prouva bien, aux réformes que poursuivait M. Gobden. Les whigs,
faute de pouvoir réel, en étaient venus à déserter leurs propres
principes ; depuis trois ans, ils se tenaient sur la défensive, moins
jaloux de contenter leurs amis que de déjouer les efforts de leurs
advei^saires. Sir Robert Peel, au contraire, arrivait avec le désir et
le besoin d'agir. Il allait, par la hardiesse de ses mesures, porter
4me diversion dans le camp opposé et le mettre dans l'alternative
ou de s'y rallier ou de se démentir. Plus que les whigs, il était
ému de l'état précaire des classes laborieuses et préoccupé des re^
tnèdes à y apporter. « Il y a là, disait-il dans un entretien avec
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ÉCONOMISTES CONTEMPORAINS. 277
M. Guizot» trop de souffrance et trop de perplexité ; c'est une honte
et un péril pour notre civilisatioq; il faut absolument rendre la con-
dition de ce peuple du travail manuel moins rude et moins précaire.
On n'y peut pas tout, bien s'en faut; mais on y peut quelque chose,
et on y doit faire tout ce qu'on peut : » noble langage dont les évé-
nemens ont attesté la sincérité ! La tâche était pourtant pleine d'em-
barras. Le ministre n'était maître de son parti qu'à la condition de
servir ses passions et d'épouser ses intérêts; il fallait s'en détacher
et en décomposer les élémens pour en obtenir les moindres réformes.
De leur côté, les whigs avaient semé d'embûches le terrain qui leur
échappait. Ce qu'ils n'avaient pu ni voulu faire, ils mettaient leurs
successeurs en demeure et presqu'au défi de l'accomplir immédiate-
ment. Sir Robert Peel déjoua le piège et se refusa à un engagement
formel; la prorogation le mit à couvert : il avait cinq mois devant
lui pour se recueillir et préparer ses projets.
Il les exposa dès l'ouverture de la session de 1842 ; rien de plus
net, de plus simple. Pour combler le découvert du trésor, il propo-
sait deux mesures : l'impôt sur le revenu , la révision des tarifs. De
4,200 articles sujets à la taxe, 750 étaient modifiés; sur les matières
premières, le droit descendait à 5 pour 100 de la valeur; sur les
produits en partie manufacturés, à 12 pour 100; sur les produits
manufacturés, à 20 pour 100. Quant aux grains, le droit était réduit
à 20 shillings quand le blé serait à 51 shillings et décroîtrait de
manière à n'être plus que de 1 shilling quand le blé en vaudrait 73.
Ce n'était là, pour les whigs et les membres de la ligue, qu'une sa-
tisfaction incomplète; pour les conservateurs au contraire, c'était
un commencement de trahison. Sir Robert Peel eut à défendre ses
plans contre les prétentions des uns et les répugnances des autres.
Déjà, dans la courte session du mois d'août, M. Cobden avait pu
faire ses débuts devant la chambre, mais avec ime réserve, une mo-
dération étudiées qui avaient causé quelque surprise. Cette fois il fut
plus vif et eut à essuyer les interruptions et les rires ironiques qui
partaient des bancs opposés. M. Villiers avait reproduit sa motion
pour l'abolition complète; il l'appuya par un bon discours, où il ne
dissimula rien ni de l'état des esprits, ni des difficultés de la situa-
tion. Le premier ministre resta inébranlable , il ne voulait pas fab:e
d'autre violence à son parti; sa loi passa, telle qu'il l'avait présentée;
à l'essai pourtant, on put voir combien elle était insuffisante. Loin
de décroître, les prix haussaient sur les marchés ; jamais la misère
n'avait plus cruellement sévi dans les villes industrielles. A Leeds,
30,000 âmes gagnaient à peine quinze sous par semaine ; dans un
cUstrict de Manchester, 258 familles n'avaient que cinq sous par jour
pour suffire à leurs besoins. De tous côtés arrivaient des avertisse-
mens sinistres. Les ouvriers s'en prenaient aux fabricans, aux ma-
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278 BETUE DES DEUX MONDES.
chines, et une fermentation redoutable régnait parmi eux. Les po-
pulations affamées n'écoutaient plus que la voix des chartistes; tout
annonçait une prise d'armes, elle éclata bientôt.
Dans le courant du mois d'août 18&2 et quelques semaines après
la clôture de la session, les comtés manufacturiers devinrent le siège
de violences qui provenaient d'un concert évident. Le mot d'ordre
était la cessation du travail; le but, de rançonner les fabricans et
d'amener le gouvernement à composition. Le premier rassemble-
ment se forma à Ahston-sur-Lyne; de là il gagna les villes voisines,
puis Manchester. 40,000 ouvriers avaient quitté leurs ateliers, et
bientôt il n'y eut plus dans tout le comté un seul métier en mouve-
ment. Aux menaces avaient succédé les voies de fait; des croisées
avaient été brisées, des portes enfoncées, des boutiques de boulan-
gers pillées. Il fallut sévir. Le commandant militaire du district ar-
riva à Manchester avec des dragons, un corps de troupes et deux
pièces d'artillerie; les forces de la police furent mises sur pied, et
trois mille constables spéciaux leur furent adjoints. Un grand nom-
bre de membres de la ligue tinrent à honneur de remplir ce man-
dat. Ils témoignaient ainsi de quel œil ils voyaient cette manifesta-
tion turbulente. Quelques jours s'écoulèrent avant qu'elle fût calmée.
Une charge de dragons dispersa le principal rassemblement, et la
présence du canon contint les autres. Tout se réduisit dès lors à des
groupes inoffensifs. On s'y plaignait hautement des hommes de la
ligue en disant qu'ils étaient agitateurs la veille et constables le len-
demain. On ajoutait que le gouvernement avait tort d'intervenir
dans la querelle, qu'elle était toute entre les fabricans et les ou-
vriers, et que ceux-ci n'avaient d'autre prétention que d'obtenir des
salaires uniformes sur le pied de ceux de 1839. De leur côté, les
fabricans répondaient à ce défi en déclarant que leurs ateliers se-
raient désormais fermés, que les ouvriers n'y rentreraient que par
un acte de soumission volontaire. La lassitude s'en mêlait; après
une semaine d'alerte, les troubles cessèrent sans qu'il y eût un coup
de fusil tiré. Au fort de la crise, la ligue s'était réunie, et s'en ren-
dant l'organe, M. Cobden avait nettement marqué les situations que
l'on essayait de confondre ; il avait déclaré qu'entre cette agitation
politique allant à l'aventure, et par d'odieux moyens, et l'agitation
commerciale poursuivant un but déterminé par des procédés régu-
liers, il n'y avait ni complicité, ni responsabilité possible. Les con-
séquences de cette échauffourée furent de délivrer la ligue de voi-
sins incommodes; sa voix se fit mieux entendre quand il y eut moins
de bruit à ses côtés.
L'ouverture du parlement en 1843 fut marquée par un incident
bien fâcheux. Quelques jours avant qu'elle eût lieu, le secrétaire de
dir Robert Peel avait été tué d'un coup de pistolet par un Écossais
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ÉCONOMISTES CONTEMPORAINS. 279
qui l'avait pris pour le premier ministre. On arrêta ce malheureux,
et après une enquête il fut envoyé dans une maison de fous. Sir Ro-
bert Peel perdait un ami et un confident; il en éprouva une vive
douleur, mêlée (f un certain trouble. Il voyait bien qu'aucune de ses
mesures n'avait réussi : le revenu public ne se relevait pas, là dé-
tresse persistait. De là un certain mécontentement de lui-même et
une sourde irritation qui se partageait entre ceux qui l'attaquaient
si vivement et ceux qui le soutenaient si mal. Dès les premières
séances, cette disposition se trahit. Amené à s'expliquer au sujet de
la loi des grains, il déclara qu'il la maintiendrait. Là-dessus un long
débat s'éleva, et dans la cinquième nuit M. Cobden s'y engagea à son
tour. Plus d'une fois la ligue avait été mise en cause, et dans les
termes les moins mesurés; les représailles étaient permises. Il dit
aux représentans des fermiers que la hausse des blés n'amenait pas
la hausse des gages, mais la hausse de la rente du sol, et profitait
au propriétaire plus qu'au cultivateur; il cita des noms, rappela des
faits, puis, s' adressant au premier mmistre : « Quel autre remède
avez-vous, lui dit-il, pour mettre fin à la misère publique? Vous
avez refusé d'écouter les manufacturiers; vous avez, en persistant
dans votre loi, agi selon votre jugement : vous êtes responsable per-
sonnellement des conséquences... Oui, la responsabilité de ce dé-
plorable et dangereux état des choses retombe sur vous. » Pen-
dant ce discours, sir Robert Peel s'était contenu avec peine. Quand
M. Cobden se fut rassis, il se leva; un autre conservateur avajt de-
mandé la parole; le ministre s'en empara avec brusquerie en com-
mandant le silence par un geste violent. « L'honorable membre,
dit-il avec une émotion visible, vient de répéter ici ce qu'il a répété
bien des fois dans les conférences de la ligue, qu'il me regarde
comme personnellement responsable de la détresse et des souf-
frances du pays. Quelles que puissent être les conséquences de ces
insinuations, jamais aucune menace ne me fera tenir une conduite
que je considère... » Le reste de la phrase se perdit au milieu du
bruit. On comprit que le souvenir d'un attentat récent poursuivait
sir Robert Peel, et qu'il trouvait dans les paroles de M. Cobden l'é-
quivalent d'une provocation à l'assassinat. Celui-ci ne voulut pas
rester sous le poids d'un injurieux soupçon. « Je n'ai point dit, s'é-
cria-t-il , que je regardais l'honorable baronet comme responsable
dans le sens qu'il attache à ce mot; j'ai dit et voulu dire qu'il était
responsable à raison de ses fonctions, et l'ensemble de mon discours
expliqpie nettement ma pensée. » D'autres propos furent encore
échangés, et sir Robert Peel n'y mit pas son sang-froid habituel. II
oubliait que les usages constans de la chambre autorisent l'orateur
à rétablir le sens des paroles qu'il a prononcées, que dans ce cas il
n'y a plus qu'une interprétation admise, et c'est la sienne.
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280 RETUE DES DEUX MONDES.
Les conservateurs triomphaient; ils croyîdent avoir frappé à mort
la ligue dans son chef reconnu. Les événemens ne tardèrent pas à
les détromper. Maltraité dans le sein de la chambre, M. Cobden eut
au dehors d'éclatantes revanches. Une portion de la presse prit son
parti. Il eut à Londres les honneurs d'une réhabilitation publique, à
Manchester le dédommagement d'une protestation imposante. La
ligue y avait, de ses deniers, bâti à son usage un édifice de cent
trente-cinq pieds de long sur cent trois de large, récemment inau-
guré en présence des délégués de trente-neuf villes et de deux cents
ministres de la religion. Ce fut dans cette salle que huit mille per-
sonnes se rassemblèrent; une adresse à M. Cobden fut votée au mi-
lieu d'applaudissemens qui en ébranlèrent les voûtes; on y rappelait
son dévouement, son honnêteté, ses mœurs douces, ses sentimens
chrétiens, puis on l'engageait à poursuivre fermement sa marche en
dépit des outrages et des calomnies. En huit jours, cette adresse se
couvrit de cinquante mille signatures, et il lui en parvint de sembla-
bles des comtés environnans. Au lieu de ruiner son crédit, on l'avait
accru; au lieu d'abattre la ligue, on l'avait retrempée par la persé-
cution. Ce fut alors qu'on songea sérieusement à déplacer le siège
de son principal effort. Tant que l'agitation avait gardé un caractère
local, Manchester suffisait; tout partait de là, tout venait y aboutir.
Dans les débuts, c'était une force; c'eût été une faiblesse, si l'on eût
persisté : sans de nouveaux alimens, ce foyer circonscrit se fût étemt
de lui-même. 11 fallait, pour réussir, que l'agitation devînt générale,
et que de la province elle passât à la métropole. Ce que Manchester
avait commencé, Londres devait l'achever. Jusqu'alors on n'y avait
connu la ligue que par quelques conférences de délégués tenues dads
des hôtels et presque à huis clos; aucun succès n'était possible à ces
conditions, la scène était trop vaste pour des moyens si petits. Il était
temps d'appliquer à une tâche sérieuse un levier plus puissant
La première recherche était celle d'un local qui pût réunir un
nombreux auditoire. A défaut de la salle d'Exeter, qui fut refusée,
on traita avec le directeur du théâtre de Drury-Lane, fermé pendant
le carême; on le loua pour une nuit par semaine. La première
séance eut lieu le 15 mars 1343. Devant une salle pleine jusqu'aux
combles, M. Cobden parut sur l'estrade : il avait été le premier à la
peme, il était juste qu'il fût le premier à l'honnçur; mais à ses côtés
figuraient deux hommes qui allaient partager le poids des nouvelles
campagnes et y déployer des ressources brillantes et variées : l'un
était M. Bright, que la ville de Durham envoyait, peu de mois après,
au parlement avec un nom et des succès déjà populaires; l'autre
était M. W.-J. Fox, qui y arriva plus tard pour l'un des sièges dont
la ligue disposait. Par leur diversité même, ces trois talens s'ap-
puyaient et se complétaient. M. Bright maniait l'indignation comme
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ECONOMISTES CONTEMPORAINS. 281
une arme familière, et dans ses véhémentes apostrophes ne ména-
geait ni les noms propres, ni les rangs, ni les positions. Sa con-
science de quaker ne comportait aucun des tempéramens qui sont
le cachet d'une éloquence de bon goût; il était sincère jusqu'à la*
brutalité, passionné jusqu'à l'emportement. Parlait -il des lords, le
défi était sur ses lèvres; il s'étonnait qu'après avoir fait justice d'un
roi, l'Angleterre se fût livrée à quelques centaines de despotes.
« Vous avez abattu le lion! s'écriait-il. Est-ce donc pour vous incli-
ner devant le loup? » M. Fox, avec une verve égale, mettait au ser-
vice de ses idées une imagination pleine d'originalité. Petit et replet,
avec des cheveux noirs flottans sur les épaules, il avait les appa-
rences de la bonhomie; mais aux premiers mots le jouteur se mon-
trait. Si vaste que fût une enceinte, sa voix la remplissait; on ne
perdait pas une syllabe, et l'art du débit aidait au succès de la
phrase. Son tour habituel était le sarcasme ; il raillait les lords, que
M. Bright venait de foudroyer, ou bien il multipliait les images sur
le sort du pauvre avec plus de profusion que de choix. Tout cela
était fort mêlé, des juges délicats auraient trouvé beaucoup à y
reprendre; la foule n'y regardait pas de si près et acceptait tout
au même titre. Tels étaient les deux assesseurs de M. Cobden, et
celui-ci ajoutait à ces saillies et à ces sorties la solidité et l'abon-
dance de ses informations.
Les séances du théâtre de Drury-Lane, continuées plus tard sur
celui de Covent-Garden, furent des plus brillantes. La grande société
de Londres ne dédaignait pas d'y paraître, les dames y accouraient.
Le débit étudié de M. Fox, l'énergique accent de M. Bright, le ton
calme et convaincu de M. Cobden, la dignité avec laquelle M. Wilson
tenait le fauteuil, laissaient l'auditoire sous le coup des impressions
les plus favorables. Des membres du parlement occupaient l'estrade ;
MM. Villiers, Ricardo, Milner Gibson, Thompson, Napier, Elphin-
stone, HoUand, s'y montraient fort assidus; plusieurs d'entre eux
prirent la parole: lord Kinnaird eut les honneurs d'une séance. L'ef-
fort, si obstiné qu'il fût, n'allait pas cependant au-delà de la tâche.
Une ville comme Londres n'est pas facile à ébranler. Elle contient
un tel mélange de classes et d'intérêts, offre un si grand conti-aste
de positions et une somme si considérable d'influences, qu'il faut s'y
reprendre plus d'une fois pour vaincre ses préventions et triompher
de ses dédains. Les conservateurs, de leur côté, veillaient sur l'opi-
nion et se gardaient contre les surprises. Maîtres du parlement, ils
voulaient rester maîtres au dehors; les petits combats ne les trou-
vaient pas plus en défaut que les grands. Leurs armes étaient sur-
tout la raillerie : ils appelaient la ligue une émeute de pommes de
terre ^ et ses chefs les lords du coton -^ ils ne tarissaient pas en épi-
grammes qui allaient de salon en salon et descendaient de là dans
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282 BETUE DES DEUX MONDES.
leur clientèle. Néanmoins il fut aisé de voir, quelques mois plus
tard, à qui resterait l'avantage dans ce duel prolongé. Un siège aux
communes était vacant parmi les représentans de la Cité. Les con-
servateurs y portaient M. Baring, un nom éprouvé et qui se recom-
mandait de lui-même. De concert avec les whigs, la ligue lui op-
posa M. Pattison, qui n'avait d'autre appui que ce choix. L'élection
paraissait très chanceuse, quoiqu'à cette occasion le plus riche ban-
quier de Londres, M. Samuel John Loyd, se fût rallié au libre
échange par une souscription publique. On alla aux voix : M. Pat-
tison l'emporta. Aucun événement ne pouvait être plus significatif.
M. Cobden y puisa Tune de ses idées les plus heureuses; il en
savait assez sur le parlement pour juger que, dans sa composition
actuelle, il n'y avait rien à en attendre : comment y introduire des
élémens nouveaux? Il étudia le bill de réforme, et voici ce qu'il
y découvrit : une clause qui, du nom de l'auteur, portait le nom de
clause Chandos accordait le droit d'élection aux fermiers, qui, même
sans baux, étaient censés payer un loyer de 50 livres. Bien des abus
accompagnaient ce droit; tous les parens d'un fermier se faisaient
inscrire sur les listes comme associés à la ferme;* leur serment suf-
fisait, et ils le prêtaient sans scrupule. Les conservateurs mettaient
ainsi leur majorité hors d'atteinte dans les comtés. Toutefois à côté
de cette clause il y en avait une autre datant de six siècles, et qu'on
avait conservée dans le bill comme inoffensive; c'était celle qui
conférait l'aptitude électorale à tout individu possédant un bien
libre d'un revenu de 40 shUlings. Cette clause tombée dans l'oubli,
M. Cobden entreprit de la faire revivre, et il s'en fit un redoutable
instrument. Une nuée d'agens poursuivit, aux frais de la ligue, l'épu-
ration et la modification des listes; des noms étaient éliminés, d'autres
inscrits, suivant la couleur. Le mot d'ordre était : « prenez qualité,
faites-vous inscrire. » On exhortait jusqu'aux ouvriers à donner cette
destination à leurs épargnes. 40 shillings de revenu représentaient
un capital de près de 60 livres sterlmg, à la portée des plus modestes
fortunes. La ligue se chargeait des frais d'inscription, et au besoin
elle faisait des avances. Des pères de famille, des gens de métier
répondirent à cet appel. Au bout de quinze mois, la besogne était
assez avancée pour que la majorité fût déplacée dans trente-deux
bourgs et neuf comtés. Cent autres bourgs restaient sous le coup
d'un remaniement qui devait à la longue les détacher de leur ancien
patronage.
Parallèlement à cet effort, on s'occupa du développement des res-
sources. Le fonds de 50,000 livres était épuisé à 2,500 livres près.
Dix millions d'exemplaires de pamphlets, de publications de toute
nature avaient été distribués; l'on avait tenu sept cents réunions
publiques, défrayé les députations dans cent cinquante-six bourgs»
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ÉCONOMISTES CONTEMPOBAINS. 283
payé les locatioDs, bâti la grande salle de Manchester, soldé en un
mot les dépenses de l'agitation, qui s'élevaient à 47,814 liv., comptes
en mîdn. Un troisiènae appel de 100,000 livres (2,600,000 francs)
fut résolu, et tel était l'élan qu'en moins d'une semaine Manchester
fournit pour sa part 21,000 livres. Dans les villes et les comtés
voisins, en Angleterre comme en Ecosse, l'empressement n'était pas
moins grand : les recettes dépassaient toute attente. Pour la première
fois le Times s'émut. Jusque-là il n'avait traité l'agitation que comme
un badinage et parlé de la ligue que pour la bafouer : l'élection de
Londres et la marche de la souscription publique amenèrent un de
ces retours qu'il exécute à propos; habitué à tâter l'opinion, il com-
prit de quel côté elle allait. « La ligue est un grand fait, dit-il ; bien
fou serait celui qui en contesterait l'importance... Un nouveau pou-
voir s'est élevé dans l'état. » Les autres feuilles se mirent à Tunis-
son, et il fut bientôt avéré que la ligue était à la fois un grand fait
et un nouveau pouvoir. Qu'on la blâmât ou qu'on l'approuvât, il
n'en fallait pas moins la reconnaître comme une expérience consis-
tante. Elle s'introduisait dans les rangs les plus élevés. M. Loyd lui
restait fidèle , M. Marshall de Leeds, un des plus riches manufactu-
riers du pays, se rangeait sous ses drapeaux; le marquis de West-
minster joignait à son adhésion un envoi de 500 livres pour le fonds
commun; les comtes Radnor et Fitzwilliam s'étaient depuis longtemps
ralliés, et lord Morpeth, avec l'autorité de sa parole et de son ca-
ractère, confessait à Wakefield sa foi aux doctrines du libre échange
devant une réunion où trente-sept villes du West-Riding étaient re-
présentées.
Le parlement seul résistait. A l'ouverture de la session de 1844,
il fut aisé de voir que rien ne serait changé dans le régime en vi-
gueur. Le discours de la reine se taisait sur la loi des grains, et lord
John Russell ne releva cette lacune que pour insister sur l'établisse-
ment d'un droit fixe. Peu de jours après, M. Gobden réclama à son
tour une enquête sur les effets du droit protecteur au point de vue
des intérêts des cultivateurs et des fermiers. A l'appui, il citait un
rapport des commissaires de la loi des pauvres, dans lequel les mi-
sères des campagnes étaient décrites avec autant de force que de vé-
rité : ici, une chaumière avec une seule pièce où couchaient vingt-
neuf personnes; là, un ménage chargé de six enfans et vivant avec
8 shillings par semaine; partout des privations inconnues, même
dans les maisons de travail ouvertes aux mdigens. Quelque émotion
qui s'attachât à ces tableaux, la chambre des communes vit où une
enquête pouvait la conduire, et ne se laissa pas entraîner. M. Gob-
den revint à la charge, et dans la session suivante il reproduisit sa
motion en se fondant siu* de nouveaux motifs. D's^rès lui, la pro-
tection était impuissante à garanthr ceux en faveur de qui elle était
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28& BEVUE DES DEUX MONDES.
instituée; ils en infligeaient la charge à autrui sans en bénéficier
eux-mêmes. Qu'étaient en réalité le fermier et le cultivateur? Des
manufacturiers comme les fabricans de fil et de toile, opérant les
uns sur le sol, les autres sur des matières brutes. Dans les deux cas,
le meilleur régime était un travail libre : en l'admettant pour les
uns, il fallait l'admettre pour les autres; l'enquête démontrerait clai-
rement cette nécessité. Et comment hésiter à la reconnaître? Ne
s'agissait-il pas de la classe dont les conservateurs avaient pris la
défense? La question était la leur; rien ne les empêchait de se l'ap-
proprier; ils restaient les maîtres de donner à l'information le tour
qui leur conviendrait. L'essentiel était de savoir si l'agriculture ne
demeurait pas en arrière de ce qui se passait ailleurs, si elle se te-
nait à la hauteur des autres branches de l'activité régnicole, si elle
obéissait ou résistait à l'esprit du temps, si elle admettait ou re-
poussait les procédés nouveaux qui avaient agrandi le domaine des
industries manufacturières. Tel était en substance le langage de
M. Cobden, si concluant dans sa modération, que la chambre et le
premier ministre s'en montrèrent émus. Malgré les avances qui leur
étaient faites, les conservateurs se tinrent sur leurs gardes, ils virent
le piège : l'enquête fut encore repoussée, mais l'effet du discours
n'en fut pas moins grand. Tiré à des millions d'exemplaires, il se
répandit de maison en maison, de chaumière en chaumière.
Cette année 1846 fut féconde en surprises. Commencée en pleine
sécurité pour les conservateurs, elle s'acheva dans une déroute com-
plète. Au mois de février, quand le parlement s'ouvrit, sir Robert
Peel était maître de la situation; il pouvait agir ou s'absten'u*; ses
plus grands embarras lui venaient de son propre parti. Après le
trouble d'un premier essai, ses réformes avaient réussi; le budget se
soldait par un excédant, la consommation s'était accrue, l'industrie
était en plein essor, la réduction des taxes avait abouti à de plus fortes
recettes. Encouragé par ces résultats, il proposa et fit adopter des ré-
ductions nouvelles, raya du tarif 430 articles, dégreva les sucres, les
cotons bruts, le verre et les charbons de terre. Sauf les grains, tout
était refondu; la liberté du commerce n'avait plus qu'un point à em-
porter; le premier ministre lui livrait les autres à titre de gages. Les
conservateurs ne s'y trompaient pas; ils assistaient avec tristesse et
avec dépit à la défaite de leurs principes; ils se sentaient trahis, et les
plus ardens d'entre eux n'épargnaient à leur chef ni les objections
ni les sarcasmes. Dans le camp opposé, on acceptait les concessions
sans tenir quitte celui qui les faisait. On appuyait sur l'omission des
grains dans cette savante nomenclature. « Notre pain est taxé, di-
sait-on, mais l'arsenic entre librement; nous ne pouvons nous nour-
rir, mais nous pouvons nous empoisonner à bon marché. Si les os
sont exempts de droits, la viande en reste frappée; les animaux
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ÉCONOMISTES CONTEMPORAINS. 28b
étrangers peuvent nous fournir leurs peaux, leur poil, leurs cornes^
leur queue, tout, excepté leur chair. » Le premier ministre essuyait
la mauvaise humeur des uns et l'ironie des autres sans sa départir
de la marche qu'il s'était tracée; aller plus loin, c'eût été rompre
avec les siens sans déssu'mer ses adversaires. Il ne devait toucher
aux grains que sous l'empire d'une nécessité bien démontrée. Les
agitations du dehors le fatiguaient sans l'ébranler. A mesure que la
saison avançait, ces agitations devenaient plus intenses. Les fermiers
s'y associaient; on discutait dans les campagnes comme dans les
villes; on s'y prenait à maudire cette loi dont on se faisait naguère
une planche de salut. A Londres même, le mouvement gagnait du
terrain : un comité de dames s'y était formé pour renouveler l'expé-
rience qui av^t si bien réussi à Manchester. Un bazar fut ouvert avec
un droit d'entrée et une vente des objets exposés. Le théâtre de Co-
vent-Garden, transformé en salle gothique, reçut une collection d'ob-
jets qu'avaient généreusement fournis les villes manufacturières :
des tissus de Manchester, des ouvrages de Colbroodale en fer et en
fonte, des instrumens agricoles et des aciers de Sheflield. Parmi
les singidarités figuraient une pièce de mousseline fabriquée par le
père de sir Robert Peel, un gâteau monstre du poids de trois cents
livres, et une mèche de cheveux de Walter Scott. Les devises du
libre échange avaient été prodiguées sur les panneaux; les portraits
de MM. Gobden, Bright et Villiers se retrouvaient sur tpus les murs,
sur les étoffes, sur les bronzes, et jusque sur les articles des confi-
seurs. La foule accourut pour jouir du coup d'œil et faire des em-
plettes. L'exposition dura dix-sept jours, sans que la curiosité pu-
blique fût assouvie. La recette s'élevait à 25,000 livres (plus de
625,000 francs).
En même temps, lord John Russell recommençait les hostilités en
proposant au cabinet huit points à résoudre, parmi lesquels se trou-
vait la question des grains; de son côté, M. Villiers renouvelait sa
motion. Sir Robert Peel n'eut pas de peme à battre l'un et l'autre,
le premier en lui prouvant qu'à beaucoup embrasser il n'avait rien
su étreindre, le second en l'invitant à renoncer à une proposition
tant de fois condamnée. Cependant, vers la fin de la session, le lan-
gage du premier ministre était moins fier et moins hostile ; il se dé-
fendait plus mollement, il faisait des réserves, il éprouvait des scru-
pules. S'il se refusait aux conséquences du principe qu'il avait posé,
il ne contestait pas qu'un jour, par la force des choses, ce principe
ne pût être pleinement appliqué. C'est qu'il y avait alors dans l'air
comme un présage d'événemens prochams. Cette réforme, à laquelle
résistaient les hommes, semblait être entrée dans des dessems plus
hauts que les leurs. Au mois d'août 18AA, quand le parlement se sé-
para, de vives inquiétudes régnaient au sujet des récoltes, La saison
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:286 REVUE DES DEUX MONDES.
avait été humide et froide; tous les fmits de la terre étaient en retard.
On eût dit que la nature se mettait du côté de la ligue et la servait
par ses rigueurs. Quelques semaines s'écoulèrent sans que le soleil
réparât les dommages causés par ces intempéries. Sous cette in-
fluence, le blé monta rapidement; de i7 shillings le quarter, il fut
porté à 57 shillings. Ce n'était là que le moindre mal. En octobre*
une nouvelle alarme se répandit dans le pays; on parla d'une mala-
die mystérieuse qui venait de frapper la pomme de terre et de laisser
sans ressources des populations qui n'avaient pas d'autre aliment. En
effet, la pomme de terre manqua sur plusieurs points, en Ecosse et
en Angleterre dans quelques comtés, en Irlande dans tous les com-
tés. Un vide énorme allait se faire dans l'approvisionnement. Là-
dessus un cri s'éleva : « Ouvrez les ports 1 ouvrez les ports! » disait-
on de tous côtés. «Ouvrez les ports! répétait M. Gobden dans une
réunion tenue à Manchester; pourquoi tardez-vous tant à le faire?
L'Allemagne, la Turquie, la Russie vous en ont donné l'exemple;
que ne le suivez-vous? Attendez-vous des Turcs une leçon de chris-
tianisme et des Russes une leçon d'humanité? ou bien serait-ce que
notre sultan à tous, le premier ministre, hésite dans la crainte de
n'être pas appuyé par le pays? S'il en doutait, nous sommes ras-
semblés ici pour l'assurer de notre concours. Qu'il ouvre les ports,
il en a le pouvoir, il serait coupable de n'en pas user ! »
Combattu jusque-là, sir Robert Peel parut prendre un parti. Dans
le commencement de novembre, le cabinet se réunit plusieurs fois.
Les rapports sur l'état des récoltes furent examinés avec soin; on ou-
vrit une enquête sur la situation des approvisionnemens, on chercha
à s'éclairer sur cette maladie inattendue qui allait faire de l'Irlande
un pays d'affamés, on consulta les savans et les hommes du métier.
Quelques détails sur ces séances transpirèrent dans le public. On
sut que sir Robert Peel, qui proposait des mesures décisives, avait
rencontré dans le conseil de graves dissentimens, que trois de ses
collègues s'étaient seuls rangés de son avis. Quoi qu'il en soit, le
conseil se sépara sans agir. Déjà les esprits s'irritaient, quand une
lettre de lord John Russell, rendue publique et datée d'Edimbourg,
éclata comme un coup de foudre. La lettre de lord John était un
abandon formel de ses anciennes opinions au sujet d'un droit fixe
sur les grains. On sait quelles en furent les conséquences : la démis-
sion de sir Robert Peel, présentée le 8 décembre; l'hésitation de
lord John Russell à se charger du pouvoir; enfm la rentrée aux af-
faires de sir Robert, dont tous les collègues, excepté lord Stanley,
acceptaient le plan de réforme. Dès ce moment, la ligue aurait pu
laisser les événemens suivre leur cours; la victoire était sftre au
prix de quelques délais. Cependant son conseil exécutif ne déposa
pas les armes, il se crut obligé à un dernier effort : M. Cobden en
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ECONOMISTES CONTEMPORAINS. 287
expliqua le motif, o Quel que soit, dit-il, le ministre qui se charge
de la défense de nos principes, nous lui devons notre appui. Peu
importent son opinion et. son parti; dès qu'il est avec nous, il est
des nôtres! » Séance tenante, de nouvelles résolutions furent adop-
tées. Un quatrième appel avait été fait pour un fonds de 250,000 li-
vres sterling (7 millions de francs); on en pressa le recouvrement
pour défrayer, au besoin, les plus grandes dépenses : 60,000 livres
furent souscrites immédiatement; au bout d'un mois, on atteignait
150,000 livres. L'élan, il faut le dire, était un peu artificiel : on
voyait arriver les hommes de la dernière heure, ceux qui vont vers
le succès et épousent les causes quand elles sont gagnées. Les sa-
crifices d'ailleurs n'étaient qu'éventuels, tandis que les vétérans de
l'agitation avaient fait les leurs sans pensée de retour et sur des es-
pérances bien douteuses. Dans les réunions mêmes, on était frappé
de l'attitude des nouveau-venus, qui cherchaient, par des excès
de zèle, à relever une adhésion un peu tardive. Gomme toutes les
puissances, la ligue avait des parasites et des officieux ; il était temps
que le dénoûment vînt l'en délivrer.
Quand le parlement se rassembla le 19 janvier 1846, tous les vi-
sages exprimaient l'attente et la préoccupation. La reine l'ouvrit en
personne; elle parla de l'insuffisance des récoltes et de la nécessité
d'y porter remède. Dans la chambre haute, les personnalités ne
furent pas ménagées; le duc de Richmond demanda avec aigreur
pourquoi M. Cobden n'était pas nommé pair et n'occupait point le
banc de la trésorerie. Aux communes, sir Robert Peel déclara qu'au
sujet des grains son opinion avait subi un changement complet.
Accueillies par les applaudissemens de l'opposition , ces paroles ne
rencontrèrent que le silence sur les bancs ministériels. On attendait
ses propositions; il les développa à quelques jours de là. La cham-
bre était au grand complet; le prince Albert et le duc de Cambridge
assistaient à la séance. Le premier ministre entra dans les détails.
Après quelques réductions annoncées sur divers articles, il en vint
aux grains; après trois années d'un régime mitigé et provisoire, ils
devaient être complètement affranchis. Est-il besoin de rappeler
comment furent accueillis ces projets de réformes et la vive irrita-
tion qu'ils provoquèrent parmi les anciens amis du ministre? Jamais
langage plus irritant, jamais attaques plus personnelles ne vinrent
frapper un homme sur son siège. Les mots de transfuge, d'apostat,
volaient de bouche en bouche. Sir Robert Peel supporta le choc sans
faiblir; aux personnalités il n'opposa que le dédain, et se borna à
justifier ses mesures par les considérations les plus élevées. Trois
admirables discours remplirent ce débat et resteront comme des
monumens de dignité, de sagesse et d'éloquence.
Dans le cours de la discussion , les membres de la ligue qui sié-
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388 RETtlE DES DEUX MONDES.
geaient au parlement crurent qu'il était de bon goût de s'effacer, La
question était bien celle qu'ils avaient conduite à maturité, mais
elle s'agitait au-dessus de leurs tètes et à leur profit. M. Bright et
M. Cobden parlèrent néanmoins et avec un certain à-propos, le pre-
mier poiu* rendre hommage au chef du cabinet, le second pour com-
battre une manœuvre et vider un fait personnel. Sir Robert Peel
venait de prononcer un des plus beaux discours qu'eût entendus la
tribune anglaise. Après avoir rappelé les avantages de position et
les motifs de supériorité qui plaçaient sa nation en avant des autres,
il se demandait si ce n'était pas le cas de faire acte de libéralité et
de se soumettre aux chances deia concurrence. On pouvait échouer
ou réussir à demi; l'honneur n'en restait pas moins grand. Aucun
spectacle n'était plus dign^ de respect. Si d'autres misères surve-
naient, on aurait du moins la conscience d'avoir tout fait pour les
conjurer. « Est-ce que vous ne direz pas alors avec une joie pro-
fonde, ajoutait-il en terminant, qu'aujourd'hui, à cette heure de
prospérité comparative, sans céder à aucune clameur, à aucune
crainte, si ce n'est à cette crainte prévoyante qui est la mère de ïa
sûreté, vous avez prévenu les mauvais joiu*s, et que, longtemps
avant leur venue, vous avez écarté tout obstacle à la libre circu-
lation des dons du Créateur? » Ce fut à cette péroraison, admirée
de tous, que M. Bright crut devoir rendre ptÂliquement justice.
«L'honorable baronet, dit-il, a prononcé hier un discours d'une
éloquence qui jamais dans cette chambre n'a été surpassée ; je l'ai
observé à sa sortie, et pour la première fois je lui ai envié ses sen-
timens. C'est vous, messieurs, — et il s'adressait aux conserva-
teurs, — qui l'avez porté au pouvoir. Pourquoi? Parce qu'il était le
plus capable de votre parti. Vous le disiez tous, vous ne le nierez
pas aujourd'hui. Et pourquoi était-il le plus capable? Parce qu'il
avait une plus grande expérience, des connaissances profondes et
une honnête sollicitude pour le bien du pays... C'est quelque chose
que d'avoir à répondre du pouvoir. Portez vos regards sur les popu-
lations du Lancashire et du Yorkshire, et malgré toute votre vail-
lance, quoique vous parliez sans cesse de lever le drapeau de la pro-
tection, demandez-vous à vous-mêmes s'il y a dans vos rangs des
hommes qui veuillent aller occuper ce banc où siège l'honorable
baronet à la condition de maintenir la loi sur les grains. Je les en
défie! » L'éloge était heureux, le défi habile; le double trait porta.
M. Cobden ne montra pas moins de tact. Des conservateurs s'é-
taient retranchés dans une sorte d'appel au peuple; ils' demandaient
des élections nouvelles pour consulter l'opinion : pure tactique, afin
de gagner du temps. Le chef de la ligue la démasqua. « Vous voulez,
dit-il, une dissolution, vous parlez de vous adresser au pays : est-ce
bien sérieusement? Des idées aussi démocratiques ne vous sont pas
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lècONOMISTES CONTEMPORAINS. 289
habituelles. Tenez, je connais le pays aussi bien qu'aucun de vous,
et je vous affirme en son nom qu'il ne vous donnerait pas la majo*
rite. Votre parti y est en pleine dissolution. 11 y a bien encore dans
les comtés du nord une phalange qui vous est acquise, mais elle
appartient plus au premier ministre qu'elle ne vous appartient.
Combien des vôtres se sont ralliés à la liberté du commerce ! Com-
bien m'ont dit : « Sir Robert Peel nous la donnera! » Mais j'admets,
par hypothèse, que vous ayez une majorité. Voyons ce que serait
cette majorité, voyons en même temps quelle minorité vous auriez
en face. » Et M. Cobden mit alors au défi les conservateurs de ral-
lier à leurs opinions une seule ville de plus de vingt mille âmes. Des
rires et des dénégations accueillant ses paroles : « Bon, répondit-il,
riez maintenant comme les enfans sifflent dans un cimetière pour
se donner du courage I Je vous répète qu'aucune viUe de vingt mille
âmes ne sera pour vous. Il est bien vrai que vous avez vos bourgs
de poche et vos nominations de comtés. Supposons encore que ces
comtés et ces bourgs vous fournissent une majorité de vingt ou de
trente membres; mais d'un côté seront les représentans de Londres
et de toutes les grandes cités, des comtés les plus riches et les plus
industrieux; de l'autre ceux de vos Ripons, Stamfords, Woodstooks,
Marlboroughs et autres méchantes bourgades : croyez-vous que vous
vous sentiriez en force pour maintenir, malgré le vœu du pays, des
lois qui prélèvent sur ses alimens une taxe désormais condamnée?
Non , vous n'y tiendriez pas une semaine, et vous seriez obligés de
nous ouvrir les portes toutes grandes pour vous donner ce qui vous
manque et vous manquera toujours, la puissance de l'opinion ! »
Après dix-sept jours de discussion acharnée et à la suite des U*ois
lectures, la chambre des communes adopta, à 98 voix de majorité,
le plan de sir Robert Peel; 106 conservateurs seulement se rangè-
rent de son côté; les autres, au nombre de 222, se séparèrent ou-
vertement de lui. Les whigs et les radicaux lui furent en revanche
fidèles, et on le conçoit : le ministre avait fait leurs affaires et ne
triomphait que sur les débris de son propre parti. A la chambre des
lords, les mesures passèrent à une majorité de 47 voix sur un di^
cours de lord Wellington. Le plan de sir Robert Peel avait traversé
toutes les épreuves; le 26 mai 1846, il devenait la loi du pays. Dé-
sormais sir Robert Peel et M. Cobden devaient faire assaut de bons
procédés. A cinq semaines de là, sir Robert Peel expiait sa victoire;
la majorité à laquelle il avait fait violence se reformait contre lui
à propos d'un bill sur l'Irlande. Lord Bentinck la ralliait à grand
renfort d'invectives: il conviait ses amis, dans un langage amer, à
chasser le ministre du pouvoir; il voulait le laisser seul ou presque
seul entre la défection des siens et l'abandon des whigs, qui déjà
TOMB xxvn. 19
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À k.
290 REYUE DES DEUX M0in>E8^
prenaient leur revanche. M. Gobden votait avec ces derniers, mais
il ne voulut pas que le motif de ce vote fût dénaturé. Il répondit à
lord Bentinck : « Le noble lord nous a dit avec franchise que le but
de la majorité qui va se former était de faire justice du très hono-
rable baronet pour sa politique durant cette session. Il a dit, si je
ne me trompe, que tout honnête homme devait vouloir punir le
traître, quoique la trahison pût plaire à quelques-uns... Je répudie
pour moi et pour beaucoup d'autres honorables membres cette
fausse et injuste interprétation de notre vote. Nous agirions en con-
tradiction choquante avec l'opinion populaire, si nous acceptions
une telle apparence vis-à-vis de l'honorable baronet... Il montre
une grande modération en ne se prévalant pas de la force qu'il pos-
sède au dehors pour prendre au mot ses adversaires et en appeler
au jugement du pays. S'il ne le fait pas, je suis certain que j'ex-
prime le sentiment du peuple en offrant à l'honorable baronet mes
remerciemens profonds pour l'infatigable persévérance, l'inébranla-
ble fermeté et l'habileté incomparable avec lesquelles, pendant ces
six derniers mois, il a conduit à travers cette chambre une des plus
magnifiques réformes qui aient jamais été accomplies chez aucune
nation. »
Tombé noblement du pouvoir, sir Robert Peel resta sensible à ce
langage et saisit la première occasion pour le témoigner. Trois jours
après, il résignait ses fonctions et prononçait devant la chambre émue
et captivée son discours d'adieux. Après avoir rappelé ses actes avec
simplicité , exposé quelles en étaient les intentions et les consé-
quences, il ajouta : « J'ai dit naguère et sincèrement qu'en propo-
sant mes mesures de liberté commerciale, je ne voulais nullement
enlever à d'autres le mérite qui leur en revient; je dirai pour les
honorables membres qui siègent en face de moi, comme je le dis
poiu* moi-même et pour mes amis, que ce n'est ni à moi-même, ni à
eux, ni à nous, qu'appartient l'honneur de cette œuvre. Des partis
en général opposés se sont unis : cette union et l'influence du gou-
vernement ont amené le succès de nos mesures; mais le nom qui
doit être placé en tête de ce succès ne doit être ni celui du noble
lord qui dirige le parti dont nous avons eu le concours, ni le mien ;
c'est le nom d'un homme qui, par des motifs purs, je crois, et avec
une incessante énergie, a fait appel à notre raison à tous et nous a
forcés de l'écouter par une éloquence d'autant plus admirable qu'elle
était sans prétention et sans ornement : c'est le nom de Richard
Gobden! »
La loi une fois votée, qu'allait faire la ligue? En d'autres pays, on
n'eût pas renoncé de plein gré à un levier semblable ; on en eût va^
rié et forcé l'emploi. Ses chefs ne commirent pas cette faute; ils
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ÉGOXOilISTES COKTEilPORAmS. 291
avaient réclamé jusqu'au bout raffi-ancbissement immédiat, ils eu-
rent le bon sens d'accepter l'affrancbissement à terme comme une
satisfaction suffisante. Le conseil exécutif, assisté de nombreux dé-
légués accourus de tout le royaume, tint à Manchester, le 2 juillet,
une dernière et solennelle séance. M. George Wilson, qui l'avait si
longtemps et si dignement présidée, résuma les opérations de la
ligue depuis ses débuts jusqu'à son triomphe. M. Cobden rendit jus-
tice aux hommes qui y avaient contribué et avant tout à sir Ro-
bert Peel, qui, en perdant son portefeuille, avait fait la conquête
du pays, u Pour ma part, dit-il, j'aimerais mieux rentrer dans la vie
privée comme il l'a fait que de monter au plus haut degré du pou-
voir humain. » Il termina en demandant que les opérations de la
ligue fussent closes dans le plus bref délai possible. M. Bright ap-
fmya la motion, qui passa à l'unanimité. Des détails de conduite
urent ensuite réglés; on prit des précautions contre les surprises;
le conseil restait juge de l'opportunité d'une reconstitution, et l'un
des membres présens s'écria à ce sujet qu'il serait prudent de la part
<ies ligueurs de garder leur poudre sèche. On ne renonça ni à la siu*^
veillance des listes, ni à l'influence exercée sur les élections. Ces
points arrêtés , on fit la part de la reconnaissance. Une somme de
10,000 livres sterlmg fut oflerte au président pour ses inapprécia-
bles services, et chacun des membres du conseil eut un service d'ar-
gent pour le thé et le café. Vis-à-vis de MM. Cobden et Bright, le
témoignage prit la forme d'une souscription publique dont l'élan
fut merveilleux : M. Bright reçut en don une magnifique bibUo-
thèque, M. Cobden 75,000 livres sterling (près de 2 millions) re-
cueillies à son intention. C'étaient de nobles récompenses, galam-
ment ofi*ertes, dignement acceptées, relevées par l'intention et ayant
le double mérite de la générosité et de l'empressement.
Ces actes étaient un adieu. Immédiatement après, le président dé-
<^lara au milieu d'un profond silence que la ligue était conditionnel-
lement dissoute. Ce congé ne fut pas reçu sans émotion par ces cinq
cents délégués qui, dans une cause commune, avaient pris l'habitude
de se voir et de se concerter. Dans le nombre, il y en avait beaucoup
qui, d'après le conseU donné, se promirent de tenir leur poudre
sèche. Cette poudre resta sans emploi ; la guerre était bien finie.
Trois ans après, le 31 janvier 1849, deux mille personnes se réunis-
saient pour un banquet dans la salle de Manchester : les principaux
chefs de la ligue, MM. Cobden, Bright, George Wilson, y assistaient;
<)' était la veille du jour où le droit allait être aboli. Des discçurs sui-
virent le repas et se succédèrent dans le cours de la soirée; personne
ne quitta la place. Cinq minutes avant minuit, la musique joua l'ahr
populaire de la ligue : Le bon temps vient! et l'assemblée le répéta
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292 BEVUE DES DEUX MONDES.
en chœur. Quand l'horloge eut sonné les douze coups, le président
commanda le silence : « Le bon temps est venu, » dît-il. D'intermi-
nables applaudissemens accueillirent ces mots ; on entrait dans la
période d'affranchissement du commerce des grains.
III.
Voici plus de onze ans que ce régime est en vigueur : quelles en-
ont été les conséquences? Elles ont .dépassé ce que ses plus fervens
défenseurs s'étaient promis et ce qu'ils avaient annoncé au public
avec une assurance qui semblait téméraire. La liberté, mise à l'essai,
a étonné jusqu'à ceux qui doutaient le moins d'elle. Ils avaient pré-
dit que, sous son empire, il n'y aurait de dommage pour personne,
et que sur tous elle étendrait ses bienfaits, que les fermiers et les
propriétaires, qui voyaient leur ruine imminente, ne seraient pas les
derniers à en profiter, que l'industrie s'y retremperait, que le com-
merce et la navigation y prendraient un incalculable essor, que, par
l'effet d'une activité plus grande et d'un emploi plus soutenu des
bras, on veiTait les* salaires s'élever, le nombre des pauvres s'amoin-
drir, les crimes décroître, l'instruction se répandre, la mortalité di-
minuer, l'émigration se réduire, enfin le revenu public grandir en
prenant une meilleure assiette. Toutes ces conjectures se sont trou-
vées justes : le temps n'en a démenti aucune, les faits sont même
allés au-delà. Et qu'on ne dise pas que ce sont là des présomptions,
des assertions sans preuves, des exagérations de langage! Un docu-
ment distribué en 1859 à la chambre des communes permet d'éta-
blir au vrai la situation. Ce document comprend en détail le mouve-
ment de la richesse en Angleterre de 1844 à 1858 inclusivement,
dans tous ses modes, dans toutes ses branches. C'est l'inventaire
du régime de la protection mis en regard de celui d'un régime de
liberté graduelle. Le rapprochement est significatif : il est à sa place
dans une étude où l'on cherche non-seulement à raconter la vie d'un
homme, mais à préciser la valeur d'un système.
Il faut s'en tenir aux chiffres les plus saillans. Pour le revenu pu-
blic, la progression se mesure sur les besoins; on ne demande à
l'impôt que les ressources nécessaires aux dépenses de l'état. En
1844, le revenu est de 54,003,753 livres sterling, il s'élève à
61,812,555 livres en 1858. Pendant ce temps, les charges annuelles
de la dette ne se sont point accrues. Le capital, il est vrai, s'est
élevé de 787,598,145 livres à 804,445,483 livres : les guerres de
Crimée, de l'Inde et de la Chine expliquent cet accroissement de
16,847,338 livres (421 millions environ), tandis que nous emprun-
tions plus de 2 milliards pour une destination analogue; mais, d'un
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ÉCONOMISTES CONTEMPORAINS. 293
autre côté, le budget anglais ne demandait plus, en 1858, que
28,751,479 livres pour les intérêts et T amortissement, tandis que le
même service exigeait, en 1844, 30,495,459 livres. L'allégement
tient aux conditions des emprunts et au mécanisme de l'échiquier.
Sur l'importation, il y a une lacune dans le document dont je m'ap-
puie. Avant 1854, les chiffres manquent; dans un document anté-
rieur, les importations figurent, en 1842, pour 65,200,000 livres:
elles sont, en 1854, de 152,389,053; en 1858, de 163,795,803 liv.
Le mouvement de l'exportation est présenté avec plus de détail ; on
a les états de toute la période. En 1844, le point de départ consiste
dans une exportation de 58,534,705 livres, total déjà élevé, si on le
compare à celui de 1842, exceptionnel, il est vrai, et qui n'est que
de 47,300,000 livres. De 1844 à 1848, le chiffre reste stationnaire,
il descend même à 52,849,445 livres dans cette année d'ébranle-
ment européen; mais à partir de 1849, date des grandes franchises,
il monte à vue d'oeil : 71,367,385 en 1850, 78,076,854 en 1852,
98,933,781 en 1853. La rupture avec la Russie et les débouchés
qu'elle supprime ne l'arrêtent même pas; il garde à peu près son
niveau jusqu'en 1856 et 1857, où il monte à 115,826,948 et à
122,086,107 livres. En 1858, en pleine crise commerciale, il est
encore de 116,614,331 livres. L'écart entre le moindre chiffre et
le plus fort est de 76,786,107 pour 1842 et de 63,551,402 pour
1844; 2 milliards dans le premier cas, 1,600 millions dans le second!
Quel surcroît de travail et de salaires ces rapprochemens représen-
tent! Après avoir défrayé les besoins du pays, l'activité des régni-
coles, moins contenue, mieux encouragée, averse sur tous les points
du globe cet incroyable excédant de produits. L'industrie des trans-
ports marche du même pas; le transit d'une valeur en nombres
ronds, de 2 millions de livres enl851, passe à 4,500,000 livres en
1858; le tonnage des bâtimens, de 10,346,769 tonneaux en 1844, à
23,178,792 tonneaux en 1857 et 22,309,981 en 1858; les construc-
tions navales, de 689 navires à voiles et à vapeur en 1844, à 1,278
en 1857 et 1,000 en 1858 : réponse péremptoire à ceux qui avaient
annoncé qu'en renonçant à certains privilèges de navigation, l'An-
gleterre signait la condamnation de sa marine I
Ce travail de comparaison prend un intérêt pïus vif encore quand
on l'applique au sort des populations. Y a-t-il eu dans les nais- ,
sances, dans les habitudes morales, dans le chiffre de la mortalité,
dans l'état des pauvres, dans les institutions de prévoyance, dans le
nombre des délits et des crimes, un mouvement en plus ou en moins
qui corresponde à celui de cette fortune extérieure? Le document offi-
ciel de 1859 est explicite là-dessus, il suffit de le citer. Le chiffre
de la population s'est constamment accru : il était, en 1844, de
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29h REVUE DES DEUX MONDES.
16,520,000 pour l'Angleterre, de 3,004,290 pour TÉcosse; en 1858,
de 19,523,000 pour TAngleten-e, de 3,093,000 pour TÉcosse. Sur
l'Irlande, le document se tait; on sait cpiels vides y ont causés plu-
sieurs années de famine. Le nombre des pauvres, malgré une popu-
lation accrue, a diminué sensiblement : il était, en Angleterre, dans
les maisons de travail ou au dehors, de 934, 419 en 1844, en 1868
de 857,003; en Ecosse, de 82,357 en 1844, en 1858 de 79,199.
Pour l'Irlande, les états où je puise constatent bien les violentes
vicissitudes de ses destinéesj En 1851, on y comptait 620,747 pau-
ses; ce nombre était réduitià 44,866 en 1868. Il convient d'ajouter
que le mot de pauvre n'a pjas en Angleterre la même significafion
qu'ailleurs; nulle part on ne supporte la pauvreté volontaire avec
une tolérance plus voisine de l'encouragement. L'émigration n'af-
fecte plus ces proportions alarmantes qui la portaient à 368,000
âmes en 1852; elle n'est, en 1858, que de 113,972 âmes. Le nom-
bres des délits et des crimes s'est également réduit : il était, pour
l'Angleterre et le pays de Galles, de 18,919 en 1844; il n'est, en 1868,
que de 13,246. L'Ecosse reste à peu près stationnaire; l'Irlande, au
contraire, obéit aux variations qui résultent de ses cruelles épreuves :
de 20,767 condamnations, politiques pour la plupart, qui la frap-
pent en 1850, elle descend à 2,940 en 1858. Les caisses d'épargnes
ont aussi leur progression, lente, mais suivie : de 29,504,861 livres
en 1844, elles passent à 36,109,409 en 1858. Enfin les décès et les
naissances se mettent en équilibre avec l'accroissement de la popu-
lation dans une moyenne qui est de 1 sur 46 habitans pour les pre-
miers et dé 1 sur 35 pour les secondes, moyenne supérieure dans
les deux cas aux moyennes ordinaires.
Ainsi cette révolution écoûomique a produit, avec une évidence
frappante, des fruits supérieurs à. ceux qu'on en attendait. Elle a,
par des usurpations heureuses, agrandi son domaine et ranimé le
sentiment moral là même où l'on n'avait en vue que la satisfaction
matérielle. Non-seulement elle a créé de nouvelles richesses, mais
elle les a distribuées plus équitablement. Elle se fondait sur ce qui
apaise et touche le plus les Hommes, un retour à la justice; elle leur
accordait ce qu'ils poursuivent par instinct, même au prix des ora-
ges, l'égalité de traitement. 'Elle a introduit dans le régime des in-
térêts un principe qu'on ne pourra plus méconnaître sans dommage
ni sans péril, et qui peut se résumer en quelques mots : abandonner
l'activité privée et publique à son cours naturel pour en tirer tout
l'effet utile. Il semble que ce soit là une besogne aisée : aucune n'est
plus rude ni plus remplie d'embarras. Tant de gens prétendent vivre
aux dépens d' autrui qu'un gouvernement, si bien inspiré qu'il soit,
ne peut toujours se défendre de certaines obsessions. Il lui faut un
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ÉCONOMISTES CONTEMPORAINS. 295
certain effort pour écarter l'essaim des parasites et dominer leurs
murmures, pour voir, au-dessus et au-delà des griefs particuliers, ce
qui importe à la généralité et ce qu'il est opportun de faire. Les mi-
nistres anglais ont eu ce courage et ce Ifon sens : aucun, depuis sir
Robert Peel, n'a dévié du chemin que cet homme illustre avait tracé
d'une main ferme et à ses dépens. Il n'y^ a plus en Angleterre deux
doctrines à ce sujet; il n'y en a qu'une, c'est la sienne. La protection
a été inhumée dans la même tombe que la loi des grains. Comme l'a
dit récemment M. Gladstone, elle habitait. autrefois un palais; aujour-
d'hui on la déloge des recoins. Depuis dix ans, la politique commer-
ciale de l'Angleterre est conforme à cette donnée. On a ouvert les
portes de plus en plus grandes, dégrevé les subsistances, les objets
manufacturés, les matières brutes, de manière à offrir au travail de
l'homme un champ plus libre et plus d'occasions de s'exercer. On n'a
pas calculé si telle ou telle industrie aurait à en souffrir, si quelques-
unes ne succomberaient pas à l'épreuve; on les a toutes condamnées
à ne compter que sur elles-mêmes, à se protéger par leurs seuls efforts,
à combattre à découvert, quelles que fussent les chances du combat.
C'est ainsi que le tarif a été émondé constamment et, on peut le
dire, implacablement; c'est ainsi qu'on ;en a retranché les branches
gourmandes qui épuisaient la sève au préjudice du fruit. En 1845,
le nombre des articles soimis aux droit;s de douane était de 1163;
en 1858, ce nombre était descendu à 466, en 1859 à 419; dans le
budget de 1860, il tombe à 48 articles, ^ont 15 seulement essen-
tiels et les autres nominaux. Les 15 articles de produit Sont le sucre,
le thé, le tabac, le café, le vin, les bois de construction, etc.; les
autres ne sont maintenus au tarif que pour balancer des taxes inté-
rieures. Tout ce qui reste en dehors de ces 48 articles entrera dé-
sormais en pleine franchise. Qu'on l'approuve ou non, il faut re-
connaître que cette manière d'agir a une certaine grandeur et un
remarquable esprit de suite. Ce qu'en font nos voisins n'est pas pour
autrui, mais pour eux; ils croient se protéger en se découvrant : c'est
exactement l'inverse de ce que l'on voit ailleurs. Et tandis qu'ail-
leurs on procède par hypothèse, ils s'appuient, eux, sur l'expérience.
Ils ont vu ce que la liberté coûte et ce qu'elle produit; connaissant
sa vertu, ils se l'appliquent à de plus fortes doses. Personne ne les
y pousse, personne ne^ les imite; ils n'en persistent pas moins. Ils
voient que les dégrèvemens de taxe portant sur de certains objets
aboutissent, après un bref délai, à de plus fortes rentrées de taxes;
ils dégrèvent. Ils voient que la suppre$sion d'autres droits répand
le bien-être et calme les agitations populaires; ils les suppriment.
Ils voient enfin que le pays porte avec aisance les plus lourds far-
deaux, des armemens ruineux, les fraia de querelles lointaines, les
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296 BEVUE DES OEDX MONDES*
dépenses exorbitantes qu'exigent le renouvellement du matériel na-
val, l'entretien de la milice, l'augmentation des troupes soldées,
le complet état de la défense des côtes, et ils se disent qu'un sys-
tème qui a rendu ces sacrices possibles sans ébranler la richesse
publique, sans troubler le crédit, est une de ces bienfaisantes inspi-
rations qui arrivent aux peuples qui en sont dignes et qui savent en
tirer parti.
Il n'est pas jusqu'aux violens adversaires de la réforme qui n'aient
été désarmés par le spectacle de ces faits. Vainement chercherait-
on aujourd'hui, parmi les fermiers et les propriétaires du sol, im
homme qui voulût en revenir au régime dont ils ont si longtemps
plaidé la nécessité. Gomment ce retour d'opinion a-t-il eu lieu?
Par la meilleure des leçons, celle de l'essai. L'agriculture, quoi-
qu'elle s'en défendît, s'endormait dans la routine. Menacée par la
concurrence étrangère, elle s'est réveillée; elle a, comme on le
lui conseillait, appliqué au sol les procédés de la manufacture ; elle
a mieux étudié l'instrument qu'elle avait entre les mains, elle en a
vu les points défectueux, les a corrigés, et, à l'aide du capital et du
travail, a augmenté le produit en diminuant la dépense. Sur ses pro-
pres fonds ou avec les prêts que le parlement avait consentis, elle
a drainé les terres, assaini les palus, attaqué les landes, varié ses
cultures, amélioré ses méthodes, vérifié le mérite de ses exploita-
tions par le contrôle d'une comptabilité régulière. De là une force,
une vigueur dont elle n'avait pas la conscience, et qui la constituent
en profit là où naguère elle n'avait que des pertes. Ainsi armée, elle
a attendu ces denrées exotiques dont elle croyait avoir tant à re-
douter. De ce côté-là se produisait le phénomène contraire. Ces gre-
niers du dehors, que l'on présumait inépuisables, n'avaient à offrir
que des approvisionnemens limités. Avilis quand ils étaient peu de-
mandés, les grains se relevèrent par l'effet de demandes soutenues,
et il fut bientôt visible que l'équilibre s'établirait entre les marchés
de provenance et les ports de destination. C'est une loi constante
qui des livres a passé dans les faits. L'agriculture anglaise produi-
sant à plus bas prix, les pays étrangers vendant plus chèrement ont
fini par trouver leur point de rencontre. Personne n'y a perdu, tout
le monde y a gagné, la France plus que qui ce soit en versant dans
les entrepôts du royaume-uni les excédans de ses récoltes de l'ouesi.
Les subsistances de l'Angleterre étaient assurées sans qu'elle eût
rien compromis, rien sacrifié. Elle a pu recevoir jusqu'à dix mil-
lions de quarters de grain dans une année sans que les prix de ses
marchés aient fléchi de manière à mettre en échec sa richesse ru-
rale. En 1835, en plem privilège, les blés étaient descendus jusqu'à
89 shillings le quarter; avec la liberté, ce prix ne s'est rencontré
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ÉGONOBnSTES CONTEBIPOHAINS. 297
qu'une fois, en 1850; depuis lors, les blés se sont constamment tenus
plus haut, 53, 72, 74, 69 shillings, suivant l'état des récoltes; en
1848, en pleine abondance, on payait le quarter 44 shillings. L'agri-
culture ne saurait se montrer mécontente de ces prix, accompagnés
de rendemens supérieurs, et d'autre part la population y acquiesce;
elle sait qu'elle paie les choses ce qu'elles valent, rien de plus, rien
de moins; elle n'a plus motif de s'en prendre à personne, et la
plainte cesse là où cesse l'abus. L'accord s'est fait; l'usage de la
liberté en a donné le goût à ceux qpii y résistaient le plus.
IV.
M. Gobden et ses amis pouvaient être fiers d'une révolution qui
était en grande partie leur œuvre; il semblait qu'ils n'eussent plus
qu'à la voir tranquillement se développer. Un souci leur restait
pourtant, et ils ne s'en cachaient pas. Cette richesse naturellement
venue ne pouvait être féconde qu'à la condition d'un bon emploi.
Ils craignaient surtout qu'on ne la dissipât dans les fantaisies que
se permettent les états où les ressources abondent, dans la guerre
principalement, de toutes les fantaisies la plus coûteuse. Us avaient
à ce sujet des idées aussi arrêtées, aussi absolues que celles dont
ils s'étaient inspirés pour la réforme des tarifs. De là une cam-
pagne nouvelle qui fut une série d'échecs, comme l'autre avait été
une série de victoires. Dans la première, ils suivaient le courant de
l'opinion; dans la seconde, ils voulaient le remonter. Était-ce le cas,
après avoir gagné une bonne partie, d'en engager une mauvaise?
Ne valait-il pas mieux, sinon pour soi, du moins pour la cause com-
mune, garder intactes l'influence et l'autorité acquises? N'y avait-il
pas de l'imprudence au moins à quitter le terrain solide des faits
pour se jeter dans les spéculations imaginaires? En parlant du tra-
vail, de ses lois, de ses conditions, M. Gobden et ses amis étaient
dans leur sujet; ils en connaissaient la langue, les élémens; ils
avaient pour eux l'expérience et le droit, ils défendaient leur do-
maine. Dans les redoutables questions de paix et de guerre, ces
avantages s'effaçaient; ils n'avaient plus ni la même force, ni les
mêmes titres, ils couraient vers les aventures, eux qui jusqu'alors
s'en étaient si bien défendus; ils montraient une prétention plus
haute que leur nom et leur crédit. Qu'apportaient-ils à cette éter-
nelle dispute, où les plus robustes intelligences ont bronché? Quel-
ques vues morales, une pensée chrétienne, des calculs ingénieux,
tout ce que la tribune et la chaire ont répété bien des fois, et avec
une éloquence toujours déçue : rien de nouveau dans tout cela,
même en y faisant à l'intérêt une part plus grande qu'au sentiment.
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298 BEVUE DES DEUX MONDES.
Cette fois les rôles changèrent, à ce qu'il paraîtrait. M. Bright prit
le commandement, M. Cobden ne vint qu'en second; l'autorité se
déplaçait. Pour bien juger M. Bright, il faut se souvenir de ce qu'il
est, un quaker, et un quaker convaincu. C'est ainsi seulement qu'on
s'explique ces discours si étranges de la part d'un Anglais, et où,
se faisant l'homme de toutes les nations, il affecte de n'être pas de
la sienne. La croyance chez lui domine l'opinion : il ne voit dans le
monde que des frères unis en Dieu et victimes ici-bas de séparations
artificielles; il n'admet et^ne veut admettre de justice que dans la
paix; il refuse formellement aux peuples le droit de s'entre-tuer..Il
est de la même église t[ue l'un de ces fiers Américains qui disaient
à Voltaire : « Nous n'allons jamais à la guerre ; ce n'est pas que nous
craignions la mort, mais nous ne sommes ni loups, ni tigres, ni do-
gues, mais humains, mais. chrétiens. » Ses discours sont comme lui,
tout d'une pièce, plus sincères que polis. Sa conscience lui fait-elle
un appel, il obéit et va droit au but comme un boulet; aucune puis-
sance humaine ne saurait l'en détourner. Ne lui demandez pas ces
ménagemens dans lesquels les opinions s'enveloppent : il les dédai-
gne; il a des formes qui n'appartiennent qu'à lui, une franchise qui
touche à la crudité, une originalité et une éloquence qui captivent
même quand elles choquient. D'ambition, il n'a que celle de dire
ce qu'il pense et ce qu'il sent; de politique, il n'en sait pas de meil-
leure que celle dont la Bible lui a livré les secrets. Qu'on le trouve
compromettant, maladroit^ dangereux, peu lui importe, pourvu qu'il
ne se démente en rien et demeure conforme à lui-même. Il est
quaker en un mot, ami dç la paix coûte que coûte, et disposé, pour
la maintenir, à beaucoup d'accommodemens.
M. Cobden est aussi un ami de la paix, mais avec des réserves et
sans esprit de secte. La réflexion et le calcul l'ont conduit où la
croyance a conduit M. Bright. Volontiers il serait resté en-deçà, si
son compagnon d'armes y eût consenti; il n'a marché que par en-
traînement. Cependant, bien que le but fût commun, les allures ont
été différentes; les deux partisans de la paix ne l'ont été ni de la
même manière ni parle même motif. L'esprit positif de M. Cobden
ne s'est pas entièrement éclipsé dans cette chasse aux chimères; il
en a du moins raisonné d:e sang-froid, sans trop d'illusions ni d'é-
carts, et en citoyen anglais plus qu'en citoyen de l'univers. Sa pré-
occupation principale était ce précieux argent qui s'en va et s'en ira
toujours dans ces gouffre^ sans fond que l'on nomme la marine et
l'armée. Il cherchait à djétermmer par des chiffres précis ce que
coûtent aux peuples, année par année, période par période, cette
terrible manie qu'ils ont de s'attaquer de temps à autre, et par suite
la nécessité où ils se trouvent de se tenir constamment sur un pied
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ÉCONOMISTES CONTEMPORAINS. 299
de défense. Ces recherches le laissaient dans une inquiétude incu-
rable sur les finances du pays, inquiétude que les événemens n'ont
que trop justifiée. De 13,961,245 livres allouées en 1844, les ser-
vices de terre et de mer sont arrivés en 18(50 à 29,700 livres, sans
compter les deux budgets de guerre de 1855 et 1856 , — l'un de
48,392,046 livres, l'autre de 78,113,055. Si les recettes ont aug-
menté, les dépenses ont augmenté dans une proportion încompara- ^
blement plus forte, et M. Gladstone a dû dire récemment à la cham-
bre des communes, en forme d'avertissement : « Entre les années
1842 et 1853, l'accroissement de la richesse générale a été dans la
proportion de 12 pour 100 et l'accroisseifnent des dépenses publiques
dans la proportion de 8 3/4 pour 100. Entre les années 1853 et
1859, la richesse, prenant un bel essor, s'est bien accrue de 16 1/2
pour 100; mais les dépenses ont augmenté de 58 pour 100. Telle
est la situation en toute sincérité. » Devant de pareils chiffres, com-
ment se défendre d'un peu d'humeur? comment ne pas remonter à
la cause de ces sacrifices?
La justice est en cela d'accord avec l'intérêt; M. Cobden s'est
efforcé de l'établir par des preuves historiques. 11 a choisi pour
exemple cette déplorable prise d'armes de 1793, qui, sauf de courtes
trêves, mit l'Europe en feu pendant vingt-deux ans, versa le sang hu-
main à flots et causa des plaies financières que quarante années de
repos n'ont pas encore guéries. Le sujet, traité en trois lettres adres-
èées à un pasteur, forme un petit voluftie (1) où abondent des faits
curieux. L'auteur y montre la marche pour ainsi dire irrésistible des
ruptures entre les états; il nous fait assister à celle où figurèrent,
comme agens principaux, lord Grenville d'une part, le marquis de
Ghauvelin de l'autre. La correspondance et jusqu'aux billets confi-
dentiels sont cités en détail ; on peut juger, on peut conclure. La
conclusion de M. Cobden est formelle; il n'hésite pas à mettre les
torts du côté de l'Angleterre, et pense qu'avec un peu plus de bonne
foi et des façons plus conciliantes, cette guerre, qui allait durer jus-
qu'à épuisement, aurait pu être conjurée dès le début. Comment
fut-on amené à rompre? Par des degrés presque insensibles. Ce n'é-
tait d'abord que de l'esprit de dénigrement, quelques écarts de lan-
gage, plus marqués dans la presse, plus contenus à la tribune; puis
le ton s'aigrit, on s'accusa de griefs réciproques, on s'observa avec
défiance; les armemens commencèrent et furent poussés avec vi-
gueur, les notes diplomatiques s'envenimèrent, et cela au point qu'il
fallut en venir à une déclaration d'hostilités. Les mésintelligences
3* étaient engendrées les unes les autre$; une fois la série comment
(1) 1793 eM853 in three letters, 1 vol. in-8».
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300 BEVUE DES DEUX MONDES*
cée, on alla fatalement jusqu'au bout. Tel est le souci de M. Gobden;
il voit dans le présent des symptômes dont le passé lui démontre la
gravité, les récriminations, les armemens ruineux, les notes bles-
santes, et il se dit qu'à persister on serait conduit au même dénoû-
ment. Cette conviction acquise, il n*a point hésité; il s'est mis du
côté de rintérêt et de la justice contre des passions qui lui parais-
saient irréfléchies.
Longtemps avant que la guerre ne sévit, il avait attaqué l'esprit
de guerre. En 1849, il vint à Paris pour assister à un congrès de la
paix qui se tmt dans la salle Sauite - Cécile. Au milieu des phrases
prétentieuses et vides qui s'y débitaient, il sut rester simple, naturel,
et prononça en français deux discours qui avaient au moins l'avan-
tage de conclure. L'un traitait du désarmement naval, et prouvait
que ce duel de préparatifs qui dure toujours sans jamais se vider,
et où chaque peuple cherche à prendre l'avance, est à la fois une
duperie et une ruine. L'autre discours roulait sur les emprunts de
guerre et proposait, pour les frapper d'impuissance, un moyen plus
ingénieux que solide : c'était de s'en tenir systématiquement éloi-
gné. Plus tard, à Londres, il revint sur son idée en l'appliquant à
im emprunt autrichien qui s'y était ouvert; il la reproduisit obstiné-
ment dans plusieurs réunions publiques, et pour tous les subsides
qui avaient une prise d'armes pour objet. L'argent ne se montra
point docile; il continua à ne consulter que sa propre convenance et
à chercher ailleurs que dans la politique le mérite et la règle de ses
placemens. M. Cobden en fut pour ses philippiques; il ne se décou-
ragea point et porta devant le parlement la partie de ses plans qui
était la plus susceptible d'y être accueillie. Il ne représentait plus
un bourg, mais un comté. Pourvu d'un double siège, il avait, sur le
conseil de ses amis, opté pour le West-Riding du Yorkshire, l'une
des plus vastes circonscriptions de l'Angleterre. Il parla dès lors
avec d'autant plus d'autorité qu'il avait derrière lui un corps plus
nombreux. Devant la chambre, réunie en comité de finances, il fit
en 1851 la motion formelle d'ouvrir, entre la France et l'Angleterre,
une négociation pour fixer, de part et d'autre, une limite aux arme-
mens. Il ajouta qu'on s'exagérait les difficultés de l'exécution, qu'il
y aurait dans tous les cas profit à les discuter. 11 indiqua, comme
exemple, ce qui s'était passé, entre le Canada et les États-Unis, au
sujet des lacs limitrophes , où le nombre des bâtimens et le partage
des eaux avaient été réglés à l'avantage des deux peuples et sans
inconvénient sensible dans l'application. Un autre exemple, survenu
depuis lors, a montré la Russie et la Turquie limitant leurs forces et
souscrivant à la neutralité d'une portion de leurs mers. Il dit enfin
que cet arrangement, quel qu'il fût, valait mieux que ce jeu puéril
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ÉCONOMISTES CON'TEMPORAi:VS. 301
OÙ les deux nations mettent leur argent et leur génie à se surveiller
et à se tromper, et qu'ainsi seulement on ferait passer dans les actes
une alliance qui jusqu'alors n'avait été que sur les lèvres.
La proposition échoua, on le devine, et il est aisé de s'expliquer
cet échec. Une nation ne se lie pas ainsi les mains sans émousser sa
force ni s'exposer à des surprises. Une difficulté déjà grande existe
dans le point de départ. Limiter les armemens, soit; mais comment,
dans quelle proportion? L'Angleterre a la prétention d'avoir une
marine supérieure d'un tiers aux marines européennes réunies.
Est-ce une donnée admissible? L'admît-on, il s'agirait encore de
savoir sur quoi reposerait ce calcul. Serait-ce dans le nombre des
navires, dans le nombre des canons, dans la puissance des ma-
chines? Aucun de ces élémens ne fournit une certitude complète :
pris à part, on n'en dégagerait pas la valeur exacte, l'unité appré-
ciable, et, à les combiner, les embarras et les mécomptes seraient
plus grands; tout se réduirait certainement à des approximations
où chacun chercherait à faire pencher la balance de son côté. Tom-
bât-on d'accord, ce qui est douteux, il faudrait s'entendre sur un
autre point. Cette marine ainsi limitée serait-elle une marine im-
mobile? Lui serait-il interdit d'appliquer à son matériel réglemen-
taire des perfectionnemens qui en accroîtraient la puissance? Si elle
reste libre d'agir, l'inégalité recommence, et le jeu des rivalités se
représente sous une autre forme. Si on l'enchaîne, on n'a plus qu'un
art naval stationnaire, voué au dépérissement et atteint dans sa di-
gnité. Enfin où est la sanction d'un tel régime? Le pacte conclu»
encore faut-il savoh* comment il sera observé. Un contrôle est donc
nécessaire. Ce contrôle, comment l'exercer sans froissemens, et, si
on ne l'exerce pas, où sont les garanties? Il ne reste que la bonne
foi des parties contractantes. Évidemment ce n'est point assez : au
premier soupçon, fondé ou injuste, les méfiances se réveilleraient,
et la guerre naîtrait des précautions mêmes qu'on aurait prises pour
l'éloigner.
Par ce détail, on peut voir quelle inexpérience apportaient les
amis de la paix dans ces questions délicates et compliquées. L'in-
tention était droite, honnête; elle ne suffisait pas pour racheter le
vide des moyens. Ils n'avaient plus là, comme pour les matières de
commerce, l'autorité d'hommes du métier, ayant réponse à tout,
allant au-devant des objections pour les écarter ou les résoudre.
Leur point d'appui était dans une force d'emprunt, dans des géné-
ralités qui supportaient mal l'examen, dans des plans dont l'œil le
moins exercé eût découvert les lacunes. Quel fonds faire sur de tels
ballons d'essai? Il n'en faut pas moins savoir gré à M. Cobden et à
M. Bright du langage qu'ils ont tenu au sujet de la France dana
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302 BEVTJE DES DEUX MONDES.
toutes ces discussions. Ce n'était pas seulement le ton qui convient
entre nations qui se respectent, c'était celui qui doit régner lors-
qu'on vise à des rapports vraiment affectueux. Que le témoignage
fût sincère ou qu'il fût seulement un artifice de plaidoirie, il n'en
avait pas moins pour effet de rappeler un peuple hautain, enivré de
lui-même, à de meilleures habitudes. Ce qu'ils en faisaient n'était
pas sans péril ni dommage pour eux ; ils y engageaient leur crédit,
leur popularité, leur position ; ils voyaient à leurs côtés le vide se
feire et le délaissement commencer. Malgré tout, ils ne renoncèrent
pas; ils obéirent à leurs sentimens sans tenir compte des suites. En
toute occasion, dans la chambre ou au dehors, ils prirent à cœur
de calmer les esprits, d'aplanir les difficultés, de présenter les choses
sous le meilleur jour, s' attachant surtout à combattre ce système
de mauvais procédés qui entretient l'aigreur et rend la défiance in-
curable. Ils admettaient bien qu'il est des momens où, pour des
motifs sérieux, l'animosité populaire peut et doit être réveillée; ils
niaient qu'il fût sage et utile d'en venir là sur le moindre prétexte
et à tout propos. Ils trouvaient indigne d'un peuple sensé d'avoir à
la fois le défi à la bouche et l'arme au repos, de se répandre en bra-
vades quand il n'était ni dans ses intérêts ni dans ses intentions d'en
venir aux mains, et concluaient que la guerre, cette douloureuse
nécessité, s'affronte et se poursuit avec d'autant plus de vigueur
qu'on a la conscience plus libre au sujet des causes qui l'ont amenée.
Pendant six ans, M. Cobden se dévoua à cette défense ingrate de
la paix. Quelque part qu'elle fût menacée, on était sûr de le voir
accourir; il se fit le champion de la Russie comme il avait été le
champion de la France. A la veille de la campagne de Crimée, il
s'associa avec M. Brîght pour la frapper d'un blâme formel, et n'en
ménagea pas l'expression; ils trouvaient l'un et l'autre l'entreprise
inopportune, ruineuse et pleine de mécomptes, même dans l'hypo-
thèse d'un succès. Cette opposition ne cessa point quand les armées
furent aux prises; c'était dépasser la mesure et se condamner sans
retour. L'opinion en Angleterre ne pouvait point hésiter là-dessus;
peu lui importait ce que coûterait la guerre, pourvu qu'elle se ter-
minât glorieusement. M. Cobden et ses amis en furent pour leurs
calculs et leurs remontrances. Engagés de nouveau, deux années
plus tard, dans la discussion soulevée par la première querelle avec
la Chine, les amis de la paix y eurent du moins l'appui d'un grand
parti. Sur la motion de M. Cobden, les communes désapprouvèrent
la conduite du* commissaire anglais, et après ce vote lord Palmer-
ston, qui avait défendu son agent, eut à choisir entre sa retraite
et la dissolution de la chambre. Il préféra la dissolution; l'opinion
publique fut mise en demeure de se prononcer. Pour les partisans
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ECONOMISTES CONTEMPORAINS. SOS
systématiques de la paix, la circonstance était critique; ils venaient
de se séparer des whigs, leurs alliés naturels. On était au printemps
de 1857; depuis trois ans, les esprits étaient animés par le souffle
de la guerre; Tindifférence et la tiédeur passaient pour suspectes;
«ncore moins supportait-on une résistance à ce qui faisait battre
d'orgueil le cœur du pays. Les élections eurent lieu sous cette im-
pression. Au scrutin, MM. Gobden, Brigbt et Milner Gibson restèrent
en minorité de voix. Le châtiment était rude, et il portait sur des
noms auxquels on ne pouvait refuser ni la considération, ni Téclat,
ni le mérite des services.
Que devenait, pendant cette expérience malheureuse, F idée plus
juste et plus féconde à laquelle M. Gobden devait sa célébrité? Pour
en suivre la marche, il faut remonter de quelques années en arrière.
A peine les réformes commerciales étaient-elles inscrites en germe
dans la loi anglaise que M. Gobden eut de plus grandes ambitions
pour elles; il songea à les introduire dans les états du continent.
Il ne lui suffisait plus d'avoir converti l'Angleterre, il voulait con-
vertir l'Europe : entreprise difficile avec les préventions qui s'atta-
chaient à son nom, et surtout prématurée tant que l'expérience in-
sulaire n'aurait pas dit son dernier mot. S'y prendre de si bonne
heure, n'était-ce pas prêter le flanc au soupçon et foumu aux dé-
fenseurs des tarifs un de ces argumens qui font leur chemin d'une
manière d'autant plus sûre qu'ils sont moins sérieux? Un Anglais prê-
chant le libre échange, quel piège! Évidemment on n'avait pris l'a-
vance au-delà du détroit que pour nous entraîner; la manœuvre se
démasquait d'elle-même. Gomment supposer qu'un peuple si pré-
occupé de ses intérêts donnât aux autres un conseil qui ne fût pas
entaché d'un sentiment d'égoïsme? Que pouvait-il nous venir de là,
si ce n'est la ruine de nos manufactures, de nos forges, de nos pro-
priétés minérales et forestières? Plus que jamais il fallait se tenir
sur ses gardes et repousser l'épidémie par un cordon sanitaire de
plus en plus impénétrable. Ainsi, par un renversement d'idées, la
présence du chef de la ligue allait contre son but, et créait plus
d'embarras qu'elle n'apportait de force au petit nombre d'hommes
qui, en France surtout, s'étaient dévoués à la défense de la liberté
commerciale. M. Gobden ne s'arrêta point, et il fit bien, devant les
commentaires malveillans. G' était de son plein gré et avec un com-
plet désintéressement qu'il voulait répandre des principes dont la
vertu lui était démontrée, et qu'il croyait bons pour tous les pays,
quelle que fût la condition de leurs industries. Échouât-il dans ce
dessein, il aurait au moins l'avantage de se mettre en rapport avec
ceux qui partageaient ses idées. Il quitta l'Angleterre dans les der-
nietâ mois de 18A6.
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soi ftEVCE DES DEUX MONDES*
Paris fut naturellement sa première étape; il y trouva un groupe
d'amis qui s'y essayaient à l'agitation avec plus d'ardeur que de
fruit. On le fêta en famille. Des économistes, des hommes politiques,
lui donnèrent un banquet où il eut l'occasion de montrer ce qu'il y
a chez lui de rares et solides mérites. Dans un discours d'un fran-
çais très pur, et auquel l'accent ajoutait une saveur particulière, il
résuma les travaux de la ligue, les objections qui lui avaient été
faites, et les réponses à ces objections. Les convives restèrent char-
més du ton simple et modeste, de la grâce et de l'aisance de l'ora-
teur. A Bordeaux, où il se rendit ensuite, sur cette terre des grands
crus, le voyageur ne pouvait éluder un sujet que, par calcul ou par
réticence, la réforme anglaise n'avait pas encore compris dans ses
affranchissemens. Il s'en tira d'une manière plus spirituelle que
concluante. Rendant justice au mérite des vins qu'il avait goûtés, il
ajouta qu'il ne connaissait pas de remède plus sûr contre la manie
du porto, et que le triomphe du claret, s'il était ajourné, n'en se-
rait pas moins certain. Après un court séjour aux Pyrénées, M. Gob-
den passa en Espagne. J'ai sous les yeux des notes sur ce voyage,
qui fut une succession de banquets, d'adresses et de diplômes. Les
sociétés savantes tinrent à honneur de l'avoir pour membre ou pour
associé. Il visita Barcelone, Malaga, \alence, Xérès, Séville, recueil-
lant des adhésions et emportant des promesses. A Madrid, le banquet
qu'on lui donna était présidé par l'un des vétérans de la science éco-
nomique. Florès Estrada. Mêmes démonstrations en Italie, où il ar-
riva au printemps de 1847. La doctrine y avait des foyers consacrés
par la tradition et entretenus par l'étude; l'héritage des Verri et des
Galiani n'était pas resté vacant. A Turin, à Bologne, à Florence, à
Rome, à Naples, on le harangua dans cette langue italienne qui prête
si bien à l'emphase. Dans les deux péninsules, M. Cobden laissait
plus que des amis, il laissait des écoles florissantes, qu'il avait ani-
mées par sa présence et fortifiées par ses conseils.
Au fond pourtant, il y avait là plus de satisfactions personnelles que
de conquêtes pour ses idées. En Angleterre, M. Cobden ne se fût pas
contenté de l'apparat; il n'aurait pas cru qu'il suffît de traverser son
pays pour le soumettre; il apportait là dans son entreprise tout ce
qu'il fallait y apporter pour obtenir des résultats sérieux : la con-
naissance de la langue et des hommes, l'étude du terrain, la patience
et le temps nécessaires, l'argent aussi, ce nerf de toute guerre. Il
faut donc voir dans cette promenade du chef de la ligue à travers le
continent moins un effort caractérisé qu'un délassement après de
longs travaux. A sa rentrée en Angleterre, il pouvait dire aux voya-
geurs de profession qu'il avait fait son tour de France , d'Espagne
et d'Italie, avec des honneurs et un cortège qu'aucun d'eux, si opu-
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icONOMISTES CONTElf?0RAINS. 30&
lent qu'il fût, n'eût obtenus même à grands frais. Dans cette limite,
l'ambition de M. Cobden n'avait rien d'excessif; elle aurait eu ce ca-
ractère, s'il avadt cru que quelques mots semés au passage auraient
la vertu de gagner les populations et d'amener les intérêts à résipis-
cence. Les intérêts ne désarment pas ainsi; ils sont d'une nature opi-
niâtre, et ils le prouvent chaque jour. Quand on les tient pour vaincus,
ils se redressent avec l'énergie du désespoir; même à terre, ils luttent
encore. Quelle action M. Cobden aurait -il pu exercer sur eux? Les
sentimens, la langue, tout différait. Son influence ne s'étendait pas
dès lors au-delà du cercle d'esprits déjà convaincus qui s'étaient
formés sans lui ou avant lui, et qui s'associaient à ses victoires comme
à un triomphe commun. Après comme avant sa visite, les économiste»
du continent restaient aux prises avec des intérêts irrités, ombra-
geux et intraitables; la réforme anglaise, loin de dompter ces inté-
rêts, n'avait fait que les aigrir.
De retour à Manchester, il y reprit le cours de ses occupations
positives. Quoique le pouvoir eût changé de mains, la liberté com-
merciale n'était pas menacée; elle gagnait au contraire du terrain :
les tarifs étaient de plus en plus extirpés, les privilèges de naviga-
tion allaient disparaître. Ce fut à la réforme électorale qu'il s'atta-
cha. A Leeds, à Wakefield, centres du comté qui l'avait nommé, iF
revint à diverses reprises, devant des réunions imposantes, sur le
travail des listes et l'utilité qu'il y avait à inscrire le plus possible
d'électeurs à àO shillings. En attendant que la loi fournit d'autres
armes,' il ne fallait pas négliger ceUes qu'elle mettait à la disposi-
tion des hommes vigilans. L'avis fut écouté, et pendant plusieurs
années l'enregistrement électoral fut mené avec zèle et surveillé
avec soin. On préparait ainsi les élémens d'une réforme plus com-
plète, qui des vieux bourgs devait faire passer la prépondérance
dans les centres populeux. Quant aux limites de cette réforme, il ne
semble pas qu'elles aient été dès lors fixées parmi les membres de
l'ancienne ligue. Le vote secret, l'extension du suffrage, semblent
être les seuls termes sur lesquels on fût d'accord; en allant plus
loin, on eût craint de se confondre avec les radicaux et les char-
tistes, et d'aboutir aux déceptions du suffrage universel. Ces tra-
vaux, commencés en 1849, conduisirent M. Cobden jusqu'à l'épo-
que où il perdit complètement sa voie et se vit abandonné par ses
commettans. Destitué par le scrutin, il supporta dignement son
échec, et, malgré les instances qu'on lui fit, il se refusa à d'autres
candidatures dont les chances étaient certaines. Des affaires de fa-
mille, le soin de sa santé, contribuaient à l'éloigner de la vie publi-
que; le goût du repos, après tant d'agitations, lui était venu. Il était
sincère en cela; il n'y mettait ni calcul, ni fausse coquetterie. Pour
TOMi xvnu )0
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306 BETDE DBS DEDX M<»iDE6.
supporter la lutte et en affronter les émotions, il lui fallait la con-
science des services qu'il pourrait rendre. Moins écouté, il se sentait
affranchi et disposait librement de lui-même.
Pendant deux ans, il garda un silence absolu et s'effaça complè-
tement. Au printemps de 1859, des intérêts particuliers l'appelèrent
aux États-Unis; il n'y sortit pas de sa réserve. A deux titres, il se
trouvait là sur son véritable terrain : comme champion de la liberté
commerciale, comme ami de la paix. Aucun pays ne se prête davan-
tage aux ovations, et pour les voir se multiplier, il eût suffi d'y con-
sentir. M. Cobden résista; il n'accepta que les témoignages qu'il ne
pouvait empêcher et ceux qui avaient im caractère privé. A Was-
hington, il fut l'hôte du président de la république, et reçut du
congrès un vote de compUmens accompagné des discours les plus
courtois. Dans les villes où il séjourna, il rencontra le même accueil
sans distinction de partis ni de classes. Pendant ce temps, l'Angle-
terre lui ménageait une surprise des plus flatteuses. Cette réparation
dont il n'avait pas voulu quand il était sur les lieux, absent et à
son insu, on la lui imposa, et si complète qu'elle dut effacer tout
souvenir amer, s'il en eût gardé. Le bourg de Rochdale l'avait élu
au parlement, et lord Palmerston lui réservait une place dans le
nouveau cabinet, celle de président du bureau du commerce. C'est
à Liverpool seulement et à son retour que M. Cobden apprit les deux
nouvelles. Ses amis, venus des comtés voisins, l'attendaient sur le
môle pour le féliciter; trois députations et quatre adresses occu-
paient le second rang avec l'appareil ordinaire. Bien qu'après onze
jours de mer, pendant lesquels il n'avait vécu que de sorbets, il
fût exténué de fatigue et eût préféré le repos à toute espèce d'ova-
tion, il n'en reçut pas moins les députations et les adresses, répon-
dant à chacune avec une liberté d'esprit et un enjouement qui n'a-
vaient rien d'un malade. Il parla, dit im journal anglais, en enfant
terrible, et laissa prévoir ses dispositions au sujet des offres du pre-
mier ministre. Sans se lier les mains et en répétant qu'il s'ouvrirait
d'abord à qui de droit, il mamtint ses anciennes opinions sur la
paix, sur les taxes indirectes, sur la liberté du commerce. C'é-
taient autant d'incompatibilités. Quelle figure eût-il faite auprès de
lord Palmerston avec des convictions aussi absolues, aussi inflexi-
bles? Gêné lui-même , il eût été pour ses collègues un embarras; à
la première occasion délicate, 'A se fût retiré de son propre mouve-
ment, ou eût été jeté à la mer comme un hôte dangereux. 11 ne vou-
lut pas s'exposer à cette alternative : son premier et son deniier
mot furent un refus.
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ÉCONOMISTES C0NTEMP0BAIN8« 807
V.
Il n'en sut pas moins de gré au cabinet d'une offre qui aurait pu
être une charge et qui restait un honneur. Dans des conditions plus
libres, il ne renonça point à l'appuyer et à le servir. L'occasion s'en
présenta bientôt. Sa santé ne lui permettait plus d'habiter l'Angle-
terre pendant l'hiver; il fallait à sa poitrine im air plus doux et nme
température plus égale. Dès les premiers jours d'octobre 1869, il
passa en France. Ceux qui l'ont vu alors savent qiie le hasard est pour
beaucoup dans l'événement qui a marqué son séjour. Il ne venait
à Paris que pour rejoindre ses enfans, qui y achevaient leur édu-
cation. Un entretien avec le chancelier de l'échiquier, M. Gladstone,
était le seul élément qu'il eût emporté de Londres; il n'avait ni
mission précise, ni caractère officiel. Ce fut librement, sur sa propre
inspiration et sous sa responsabilité seule, qu'il fit les premières dé-
marches pour un rapprochement de l'Angleterre et de la France sur
le terrain commercial. Dévoué à ses idées, il ne résistait pas au désir
de les introduire partout où elles étaient méconnues. Le besoin d'a-
gir, de paraître, qui avait sommeillé pendant trois ans, s'était réveillé
chez lui. Il vit ses amis, sonda le terrain, avec peu d'espoir d'abord,
puis avec plus de confiance. Dès le début, il comprit où était le vé-
ritable levier, et, écartant les scrupules, il y eut recours en homme
qui tient moins à la forme qu'au fond. L'agitation en France ne pou-
vait pas avoir un caractère libre et populaire; c'est dans les som-
mets du gouvernement que M. Gobden la transporta. Il lui était ré-
servé de réussir deux fois au prix des plus manifestes contrastes. La
pensée d'un traité de commerce entre les deux nations avait été
souvent mise en avant, puis abandonnée; on la reprit dans l'inten-
tion de la faire aboutir. Sur ce point, les institutions en vigueur sont
sobres de formalités; les traités de commerce restent pour la France
en dehors des délibérations ordinaires et entrent dans les attributs
de la souveraineté. 11 s'agissait de convaincre quelques hommes dont
les conseils avaient du crédit, et qui avaient qualité pour les faire
entendre. Pendant six semaines, M. Gobden s'en occupa; le terrain
était plus facile, mieux préparé qu'il ne l'imaginait. Dès ce moment,
l'affaire prit un autre tour; des énonciations précises remplacèrent
les termes assez vagues dans lesquels on s'était d'abord renfermé.
Les points de détail furent débattus, réglés, sans qu'il s'élevât de
difficulté sérieuse; des deux côtés, le désir de conclure dominait les
négociations. L'Angleterre abolissait, sauf deux ou trois réserves,
tous les droits sur les objets manufacturés; elle réduisait dans une
large proportion les droits sur les eaux-de-vie et les vins; sur quel-
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SOS BEVUE DES DEUX MONDES.
ques autres articles, elle ne maintenait que des taxes d'équilibre
correspondant à des taxes intérieures. Toutes ces concessions, à
part un petit nombre, étaient immédiates. La France, à diverses
dates, supprimait la prohibition pour la remplacer par des droits
dont le maximum serait de 30 pour 100 de la valeur, abaissés à
25 pour 100 à une époque déterminée; elle réduisait en outre les
droits sur la houille et le coke, la fonte, les fers et les aciers, les
outils et les machines, les fils et les étoffes de lin et de chanvre.
Telles étaient les conditions principales sur lesquelles Taccord s'était
établi. Alors, mais seulement alors, la mission de M. Gobden chan-
gea de nature. De négociateur il devint plénipotentiaire, et mit sa
signature au bas du traité. Peut-être n'était-il pas le moins étonné
d'avoir si bien réussi.
Ce traité a été vivement attaqué des deux côtés du détroit. On lui
a reproché de n'être pas assez étudié, de violer les principes, d'être
onéreux aux deux parties. Un mot suffit pour le défendre : il est ce
qu'il pouvait être, rien de plus, rien de moins. S'il blesse profon-
dément les favoris du privilège, il ne donne pas aux amis de la
liberté une satisfaction sans mélange. Pour les uns il va au-delà,
pour les autres il reste en-deçà d'un arrangement vraiment profi-
table aux intérêts du pays; puis une condition essentielle lui man-
que, c'est le débat libre. 11 faudrait pourtant se mettre d'accord
sur les torts qu'on impute à ce pacte. En France, on l'accuse d'a-
voir été fait au profit de l'Angleterre, en Angleterre d'avoh* été fait
au profit de la France. Ou est la vérité? Pour les hommes de bonne
foi, il est démontré que là où l'Angleterre donne un gage sérieux,
la France ne donne qu'une promesse en bien des points illusoire.
Dans dix-huit mois d'ici, un mot, la prohibition, aura disparu des
tarifs; mais si les droits sont portés au maximum du traité, la chose
restera. L'interdit sera le même, l'écart est trop grand pour qu'une
concurrence s'établisse. Pourquoi donc la manufacture jette-t-eÙe
de si hauts cris? On ne ferait que lui donner la sécurité sous une
autre forme. Se sentirait-elle plus directement menacée? comment?
dans quelle mesure? On ne le sait. Là est le vide, le défaut du traité;
il est une lettre morte jusqu'à l'interprétation; il est un cadre, reste
à savoir comment on le remplira; il garde jusqu'au bout son allure
arbitraire. Les hommes qui n'aiment pas le bruit pour rien n'ont
qu'à attendre et à se réserver. Quand le traité sera un traité, quand
il aura une consistance, un corps, des clauses déterminées, il sera
temps déjuger ce qu'il est, où il va et quels effets il doit produire.
M. Cobden n'a pas été épargné dans les attaques dont le traité de
commerce a été l'objet; comme le traité lui-même, il a essuyé un
double feu. En France on en a fait un agent secret de l'Angleterre,
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ECONOMISTES CONTEMPORAINS. 300
en Angleterre un complice de la France; suivant le besoin, il a été
taxé ici de subtilité, là d'ignorance. Des deux parts on se prétend
blessé, et c'est contre lui qu'on se retourne. Que le traité n'ait point
été assez étudié, c'était inévitable avec la hâte qu'on y a mise.
M. Gobden tenait surtout au principe; il a négligé quelques points
de détail. Or les hommes préoccupés du détail sont aussi nombreux
en Angleterre qu'en France, aussi ombrageux, aussi jaloux de leurs
droits. Le chef de la ligue avait à leurs yeux un tort irrémissible : en
simplifiant les tarifs, il supprimait les emplois : de là des colères
qui ont trouvé cette occasion pour éclater. Il ne faut voir là-dedans
qu'une querelle de bureaux. Quand notre armée de fonctionnaires
sera menacée par une réforme sérieuse, elle n'aura ni plus de ré-
signation ni plus de philosophie. On peut regretter néanmoins que
M. Gobden ne se soit pas effacé de lui-même, quand il a vu que les
choses marchaient toutes seules et relevaient d'une influence pré-
pondérante. Il aurait laissé à d'autres le soin d'achever, à titre ac-
crédité, ce qu'il avait commencé un peu à l'aventure et de son propre
mouvement : son nom n'y eût rien perdu, et l'acte y eût peut-être
gagné. Pour la France, c'eût été un épouvantail de moins, épou-
vantail ridicule, mais réel; pour l'Angleterre, c'était un sacrifice à
l'étiquette, sacrifice utile dans un pays où on ne viole pas impuné-
ment les formes. Il eût été moins exposé, moins attaqué ; il est vrai
qu'il y eût perdu l'avantage d'être noblement défendu par M. Glad-
stone. « Quant à M. Gobden, a dit le chancelier de l'échiquier, par-
lant dans un temps où toutes les colères sont éteintes, je ne puis
m' empêcher de lui exprimer mon obligation des peines qpi'il a prises
et des sacrifices personnels qu'il a faits pour assurer le succès d'une
mesure qu'il considère, lui si bon juge, comme l'un des plus grands
triomphes de la liberté commerciale. G' est un grand bonheur pour un
homme qu'ayant, il y a quinze ans, rendu à l'Angleterre un service
signalé, il ait eu cette heureuse fortune de pouvoir rendre de nou-
veau et dans la même cause un service équivalent à son pays, qui,
je l'espère, ne se montrera point ingrat. » La réponse à cette der-
nière phrase ne s'est pas fait attendre; un mois après, la Gité de
Londres accordait à M. Gobden le droit de bourgeoisie.
Vingt années de la vie de M. Gobden, les dix premières surtout, ont
été un duel acharné contre des institutions vivement défendues. On
l'a vu, en huit jours, parcourir cinq cents lieues et parler dans six
réunions différentes, en prenant à peine cpielques heures de sommeil.
Sa volonté dominait ces fatigues où de plus vigoureux eussent suc-
combé. Si le corps paraît frêle, l'esprit est indomptable. Volontiers
M. Gobden garde le silence et se tient au repos; mais vienne le moment
d'agir, rien ne l'arrête. 11 recommence alors sa lutte obstinée jusqu'à
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810 REVUE DES DEUX MONDES.
épuisement des forces. Son visage pensif semble réfléchir un travail
intérieur; il ne s'anime que sur les sujets qui le touchent. S'il a de
l'ambition, elle se déguise sous une modestie naturelle et une simpli-
cité de manières qui ne sont pas sans charme. On voit un homme qui
se contient; rien du tribun populaire, comme on se le figure sur ce
mot. Ce calme et cette réserve ont désarmé bien des préventions.
Quand il entra aux communes, son nom ne se séparait pas des viva-
cités de langage qui accompagnent les luttes extérieures. Peu à peu,
par sa modération, il a gagné ceux qui l'ont mieux connu et ramené
les autres à des sentimens moins hostiles. Il n'est plus au parlement
comme un homme qui en a forcé les portes; il est de la maison, et
on compte avec lui. A-t-il pour cela l'étoffe d'un homme politique?
Il s'en- défend, et il a raison. Un homme vraiment politique se classe
mieux et d'une manière plus nette que M. Cobden ne l'a fait. Il est
des choses auxquelles il se résigne, d'autres dont il sait se défendre.
Même en vue d'un succès, il n'accepterait pas certains compromis,
il ne prendrait point de toute main ce qui flatte ses idées favorites.
Pour l'homme politique, il y a plus que des devoirs de conscience,
il y a des devoirs de parti; il y a aussi cet esprit de discipline qui
crée les liens, réprime les écarts et constitue la force. Comme l'ar-
mée, la politique a ses cadres : rester en dehors, ne relever que de
soi, est un moyen de se mettre mieux en vue, mais on y perd les
bénéfices de la règle en courant les risques de l'isolement.
Il est vrai que, si M. Cobden n'est pas d'un parti, il est d'une
école avec M. Bright et M. Milner Gibson. Que veut cette école? où
va-t-elle? que se propose-t-elle? Il serait difficile de le dire au mi-
lieu des contradictions qui s'y montrent. Elle a tout à la fois des
appétits effrénés de liberté et de singulières faiblesses pour le despo-
tisme. Ces mélanges adultères répugnent à des esprits sincèrement
libéraux. IF faut qu'une école, puisque école il y a, sache se respec-
ter elle-même si elle veut être respectée, qu'elle se garde des mau-
vaises alliances, ne frappe pas à tort et à travers, au gré du caprice
ou d'on ne saurait dire quel intérêt du moment; il faut surtout
qu'elle distingue nettement ses amis et ses ennemis, qu'elle s'ap-
puie sur les uns et rompe avec les autres. On n'est un parti et même
une école qu'à ce prix. Au fond, chez les hommes de Manchester, le
sentiment est démocratique; c'est dans l'excès de ce sentiment qu'ils
puisent leur haine pour une liberté relative, et leurs condescen-
dances pour le despotisme s'expliqueraient par un penchant secret
pour le despotisme de la multitude. Ils devraient pourtant en être
guéris par le souvenir des épreuves qu'ils ont traversées, quand le
chartisme grondait à leurs portes avec ses violences contre les per-
sonnes et ses attentats contre les propriétés. Voudraient-ils se con-
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ECONOMISTES CONTEMPORAINS. 311
fondre aujourd'hui avec Feargus O'Gonnor et ses bandes? Non, ils
s'en défendent, et on doit les croire. Dans la chambre, hors de la
chambre, ils se séparent ouvertement des radicaux; mais s'ils ne
sont ni radicaux, ni chartistes, ni whigs, ni tories, que sont-ils? Se
réservent-ils d'être un peu avec tout le monde, un peu contre tout
le monde, suivant les cas, les besoins, les inspirations de leur fan-
taisie ou de leur vanité? Ce serait une gageure qu'ils ne pourraient
pas pousser bien loin. Quelque art qu'ait mis M. Bright à s'emparer
de ces riches et laborieuses populations du comté âe Lancastre, qu'il
alarme ou excite à son gré en leur montrant tantôt la guerre à leurs
portes avec la clôture des mers, tantôt la noblesse les insultant du
haut de ses bourgs-pourris, il arrivera un jour où, lasses d'être bal-
lottées de la cupidité à l'envie, elles lui demanderont ce qu'il est, où
il va, ce qu'il entend faire, où il prétend les conduire. Il faudra s'ex-
pliquer alors et trouver autre chose que des terreurs à froid et des
déclamations sans consistance.
Comme économiste, M. Richard Cobden n'a rien dit, rien écrit
qui ressemble à un corps de doctrines. Il a été conduit à la science
par l'observation plutôt que par la réflexion, et par les faits plus que
par l'étude. Cette méthode n'est pas la moins sûre : elle peut laisser
quelques points dans l'ombre, elle n'égare jamais. De quelques prin-
cipes bien éprouvés, le chef de la ligue tirait avec discernement toutes
les conséquences dont ils étaient susceptibles. On peut le voir à ses
discours : rarement il y cite les maîtres de la science, encore moins
s'y livre-t-il à des controverses. Il se contente de ce qu'il y a de plus
élémentaire, de ce qui est à la portée de tous ses auditeurs, et l'ap-
plique vigoureusement à la défense de sa cause. Rien d'obscur d'ail-
leurs ni de tendu, pas même l'ombre d'une subtilité. Le sujet y eût
cependant prêté : il s'agissait de la loi des grains et de la rente du
sol; n'était-ce pas le cas de s'appuyer sur la théorie de Ricardo? Il
ne la mentionne même pas; il sent qu'elle est un embarras plutôt
qu'une force. La notion de la rente, comme on l'appelle, le touchait
moins que ses effets, et il aimait mieux combattre la rente dans ses
abus que la définir dans ses origines. Quand la doctrine se montre
phez lui, elle ne laisse dans l'esprit ni trouble ni confusion; elle est
d'une clarté qui frappe, elle va droit au but. Ce n'est donc pas
comme savant qu'il a rendu à l'économie politique des services que
Tonne saurait méconnaître : c'est plutôt comme metteur en œuvre
et praticien. Avec une idée simple et juste, obstinément reproduite et
sous les formes les plus variées, il a fait, çn sept ans, gagner à la
science plus de terrain qu'elle n'en avait, par ses seules forces, ga-
gné pendant un demi-siècle. Adam Smith avait répandu la semence,
d'autres ensuite l'avaient vue lever; M. Cobden a eu les honneurs
de la moisson.
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312 REVUE DES DEUX MONDES.
^n résumé, il y a dans la vie de M. Gobden trois périodes que,
pour le bien juger, il ne faut pas confondre. Dans la première, il est
l'agitateur purement anglais, sortant de sa fabrique pour annoncer à
ses compatriotes que l'heure de la liberté commerciale est venue, et
qu'au prix de tous les sacrifices de temps, d'argent, de paroles, il
faut qu'elle devienne la loi du pays. On a vu ce qu'il lui en a coûté
pour cela, et quelle somme d'efforts il a dépensée. Si la résistance
est opiniâtre, l'attaque ne l'est pas moins. De part et d'autre, toutes
les forces, toutes les énergies se produisent; l'opinion se forme,
s'éclaire, et le champ du combat reste à ceux qui ont pour eux la
vérité, la justice et le nombre. Devant cet arrêt, les vaincus se rési-
gnent, et par une modération plus grande les vainqueurs désarment.
On arrive au but, on ne le dépasse pas. Ainsi se passent les choses
dans une société qui dispose d'elle-même. C'est le beau moment de
M. Richard Gobden, son titre réel, une victoire qui l'honore. Il s'en
enivre et veut aller plus loin, imposer à l'Europe ce que dans son
pays il a conquis pied à pied. Ici commencent les illusions, mêlées
d'un peu d'orgueil : c'est la seconde période; il est impossible de la
prendre bien au sérieux. Pour l'enseignement des autres peuples, il
fallait s'en remettre au spectacle de l'expérience anglaise et à l'im-
pression lente, mais solide, qu'elle laisserait dans les esprits. Les
missions libres ou autorisées étaient de trop. Enfin la troisième pé-
riode est celle où M. Gobden, à ses risques et périls, se fait l'avocat
systématique et absolu de la paix. De ce thème, il n'y a rien à dire,
si ce n'est qu'il est épuisé, et que le reprendre, c'est montrer beau-
coup de candeur. Toutefois ce qui est plus nouveau et moins accep-
table, c'est le langage que tiennent quelques hommes de l'école de
Manchester, M. Bright entre autres, pour assurer, coûte que coûte,
l'effet de leurs opinions; ce sont les moyens dont ils s'appuient pour
comprimer ce qu'il y a dans l'homme de plus généreux et de plus
viril, le point d'honneur par exemple, qui est la meilleure garantie
de la dignité d'un peuple; c'est la manière dont ils fouillent dans les
cœurs pour y réveiller ce qu'ils renferment d'instincts et de senti-
mens inférieurs. Il y a là une attemte portée à la moralité publique,
contre laquelle on ne saurait protester par des paroles trop sé-
vères. Ces appels constans à l'intérêt, à Tintérêt seul, à un intérêt
étroit, égoïste, exclusif, sont du plus détestable exemple, et, s'ils
étaient écoutés, ils aboutiraient infailliblement à l'abaissement des
caractères et à la décadence des institutions.
Louis Reybaud, derinstiuit.
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LA
REINE DU SABBAT
SCÈNES DE LA VIE DES LANDES.
I.
La petite ville de Barcelonne^ située dans le département du
Gers, mais dont les dernières maisons touchent au département des
Landes, a des foires renommées. Les Béarnais et les Landais s'y
rendent en foule, et il s'y fait un grand commerce de bœufs de la
Chalosse et de petits chevaux du pays. La foire de décembre 1846
(j'ai quelques raisons pour me rappeler cette date) fut une des plus
belles que j'aie jamais vues dans cette modeste localité. Ce jour-là,
le ciel était si pur, le soleil si chaud , qu'on se serait cru en plein
été. Vers quatre heures cependant, les étrangers qui demeuraient
loin songèrent à partir. A cette époque, la mode des cabriolets, des
tilburys, ne s'était pas répandue; on n'allait pas aux foires en dili-
gences ou en wagons; les hommes, les femmes, les enfans, les vieil-
lards ne voyageaient qu'à cheval. Aussi, dès l'heure où commençait
ce qu'on nomme la débâcle de la foire, de longues caravanes sorties
de la ville qui avait donné lieu à cette commerciale et joyeuse so-
lennité allaient se perdre aux quatre coins de l'horizon.
Rien n'était plus gai que ce retour, opéré moitié pendant le jour,
moitié pendant la nuit, par des gens habitués à revenir ensemble.
Toutes les classes de la société rustique étaient représentées dans
cette foule alerte. On y voyait les négocians en eaux-de-vie et en
grains toujours solidement montés sur un percheron bon trotteur.
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31A REVUE DES DEUX MONDES.
le fils de famille en train de manger au billard ce que son père lui
avait péniblement amassé » le propriétaire aisé qui suit toutes les
foires sans pouvoir se décider à vendre ses denrées, le petit brocan-
teur maintenant de son mieux une vieille jument souvent aveugle, la
jeune campagnarde solidement assise sur un bât bien rembourré,
coquettement coiffée d'un foulard, ne manquant ni une foire ni un
marché afin d'entretenir les espérances de cinq ou six galans. On y
voyait aussi le meunier qui, sur le dos de son mulet déjà trop chargé
de blé, trouvait le moyen de hisser quelque jolie servante. Tous ces
braves gens vivaient en assez bonne intelligence, et la plus franche
gaieté régnait parmi eux. Malheureusement la cavalcade s'appau-
vrissait à chaque embranchement. 11 y avait des bifurcations où elle
perdait la moitié de son monde, et les plus éloignés, alors que la nuit
devenait de plus en plus noire, revenaient seuls chez eux à travers
les bruyères désertes.
En décembre 1845, la bande dont je faisais partie tournait le dos
à TAdour et se dirigeait vers le Bas-Armagnac. Outre les élémens
que je viens de décrire, elle comptait un ecclésiastique. C'était un
homme qui pouvait avoir quarante-cinq ans, aux traits mâles et ré-
guliers, à la physionomie assez intelligente. 11 avait retroussé sa sou-
tane, qui n'avait plus que la longueur d'une veste de hussard; ses
jambes étaient emprisonnées dans de lourdes bottes à l'écuyère
garnies de longs éperons d'argent. Je demandai à mon voisin quel
était cet ecclésiastique, et il me répondit que c'était l'abbé Garri-
gues, curé de Carabussan. Je le regardai alors avec une curiosité
doublement intéressée, d'abord parce qu'il devait être un de mes
derniers compagnons sur une route que je connaissais mal, ensuite
parce qu'il avait la réputation d'être pousouèy c'est-à-dire sorcier.
Cette qualité, bien avérée dans le pays, n'empêchait point nos
compagnons de voyage de causer avec l'abbé Garrigues, et même
de lui faire bonne mine. 11 paraissait non-seulement fort affable,
mais de joyeuse humeur. 11 était monté sur un grand cheval noir
au poil vif, aux oreilles inquiètes, et qui faisait mille folies quand
il le pinçait, ce qui lui arrivait quelquefois. Comme j'appartenais à
l'arrière-garde, je pus demander quelques détails sur le curé à un
brave paysan dont la jument était souvent obligée d'attendre son
poulain, qui faisait l'école buissonnière; mais je ne pus tirer de mon
homme que des demi-confidences. On croyait que le curé était sor-
cier, et pourtant on ne pouvait l'affirmer. Ce qu'il y avait de certain,
c'est que l'oncle du curé, ancien desservant de la même commune,
était un sorcier comme on en voit rarement. Du reste, tous les gens
de Carabussan étaient sorciers. Ils vivaient au milieu des étangs et
des forêts, et le sabbat était chez eux en permanence. On pouvait en
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SCÈNES DE LA VIE DES LANDES. 31&
compter une douzaine qui, la nuit, se déguisaient en loups blancs.
Le mieux était de ne pas avoir affaire avec les gens de ce pays.
La nuit commençait à venir ; mon interlocuteur me quitta pour
suivre un petit sentier, et je m'aperçus que notre troupe était sin-
gulièrement diminuée. Au bout d'un quart d'heure, il arriva ce que
j'avais prévu : j'étais seul avec le curé. Nos chevaux se mirent au
même pas, et bientôt s'engagea une conversation pleine d'intérêt
sur le prix des vins et le cours des bœufs. Nous parcourions un im-
mense plateau couvert de landes et nous suivions un chemin à peine
frayé. Le ciel était chargé de nuages, et, bien que l'on fût au mois de
décembre, on apercevait dans la direction de la montagne de longs
éclairs qui déchiraient les nues; en même temps de grosses gouttes
commençaient à tomber. Nous piquâmes nos chevaux, nous nous
enveloppâmes dans nos manteaux, mais ce furent là des précau-
tions inutiles. Le vent de la montagne nous envoya un orage qui
versa sur nous des torrens de pluie. Le curé Garrigues m'offrit l'hos-
pitalité dans son presbytère. J'acceptai, car je me sentais incapable
de me guider dans les ténèbres. Nous avancions d'un assez bon pas,
lorsque tout à coup nos deux chevaux firent chacun un écart qui
faillit nous désarçonner. Noxis leur mîmes l'éperon au ventre : le
cheval du curé se cabra d'une façon effrayante. Quant au mien, qui
était beaucoup plus pacifique, il se contenta de reculer. Le gros de
l'orage s'était éloigné; cependant à la lueur d'un éclair nous crûmes
voir une forme humaine qui était couchée en travers du chemin.
— Tenez mon cheval, me dit le curé, je vais voir ce que c'est.
Il descendit, s'approcha de la forme entrevue et poussa une ex-
clamation. — C'est bien elle, dit-il, je m'en doutais. Nous sommes
auprès du moulin, monsieur, continua- t-il en s'adressant à moi. Il
y a une bonne action à faire. Voici une pauvre vieille femme dont la
raison est altérée. Nous ne pouvons l'abandonner par une pareille
nuit dans cette lande déserte; elle y périrait de froid. Il faut que
vous m'aidiez à la conduire chez elle. Nous serons un peu plus
mouillés, mais nous sauverons la vie à une créature humaine.
Je consentis facilement à ce que le curé demandait, et il se mit à*
secouer le bras de la vieille, qu'il appela à plusieurs reprises d'un
nom bizarre; mais la vieille ne bougeait pas.
— Elle est peut-être morte, lui dis-je.
— Morte ! non pas ; mais le vin est fort cette année, et quand elle
a bu, elle vient cuver son ivresse auprès de ce moulin. Une idée de
folle! C'est là que sa grand' mère fut brûlée il y a cent ans environ.
— Briilée!
— Oui, légalement, comme sorcière.
L'aventure se compliquait. La vieille femme parut enfin disposée
à se remettre sur ses pieds.
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316 REVUE DES DEUX MONDES.
— Il faut que vous me prêtiez votre cheval, me dit le curé, il est
moins vif que le mien. Nous la mettrons sur votre selle, car il sera
difficile de la faire marcher.
Je descendis de mon cheval, je montai sur l'autre. Le curé, après
avoir convenablement placé la vieille femme, conduisit sa monture
par la bride. Les chemins étaient mauvais et glissans, mais la pluie
avait cessé. La lune, dégagée des nuages, éclaira autour de nous un
pays singulier. Nous avions quitté le plateau nu et découvert pour
descendre dans une longue vallée. A notre droite tout était ténèbres,
une côte rapide couverte d'arbres nous interceptait la lumière; à
notre gauche au contraire, à perte de vue, des roseaux gigantes-
ques agitaient leurs tètes mobiles avec un bruit mystérieux. Au mi-
lieu des roseaux brillaient, éclairées par la hme, de larges flaques
d'eau dormante. Le bruit de nos pas faisait envoler des poules d'eau
et des canards sauvages peu habitués à être dérangés à une pareille
heure, et il me sembla entendre deux ou trois fois le hurlement des
loups. A ce moment, la vieille femme s'agita sur le cheval. Elle se
mit à chanter, et je pus saisir quelques vers dont voici le sens :
Maudite soit la guerre !
Celui qui l'a voulue,...
— Que dit-elle? demandai-je au curé.
— Rien, répondit celui-ci; une vieille chanson.
La vieille continua de chanter :
Voilà son corps en terre.
Son âme en paradis.
— Elle pense à son fils, continua le curé à voix basse. Elle se
figure qu'il est mort au service, tandis que le corps du pauvre gar-
çon est au fond d'un précipice des Pyrénées, — du moins ce qu'en
ont laissé les aigles et les vautours.
— Est-elle ivre ou est-elle folle? demandai-je.
— Ivre probablement, folle certainement. Sa grand'mère , ainsi
que je vous l'ai dit, a été brûlée comme sorcière, et celle-ci s'ima-
gine toutes les nuits qu'elle va au sabbat.
Le curé avait commis une imprudence en prononçant ce mot. La
vieille femme, qui jusqu'à ce moment s'était tenue assez tranquille,
leva tout à coup les bras au ciel, en proie à une vive émotion. —
Sabbat, sabbat! cria-t-elle. Harril Harril le sabbat était beau ce
soir. Les marmites bouillaient, les crapauds chantaient, et les son-
neurs sonnaient leurs plus jolis airs.
Je suis la fille dn bourreau.
Du bourreau de la ville.
Quand Tofficier entend cela,
n n*ose lui rien dire.
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SCÈNES DE LA VIE DES LANDES. 317
Ce fut avec une verve inexprimable qu'elle chanta ce morceau de
ronde.
— Taisez-vous, folle» dit le curé; taisez- vous r ou je vous laisse
auprès de Tétang, et les loups vous mangermt.
Mais cette menace parut faire peu d'impression sur la vieille
femme. — Je vous connais bien, dit-elle, vous êtes le curé sorcier?
vous avez dit la messe noire, vous avez voulu danser avec Marthe»
mais l'autre n'a pas voulu ! Et elle continua sa chanson.
Je ris de toi, Je ris de moi.
Je ris de ta bêtise;
Tu m*as laissé passer le bois
Sans oser me rien dire.
Elle se tut un moment. Nous passions alors sur la digue d'ui»
grand étang. Le curé, à l'extrémité de la digue, fit détourner le che-
val, et nous arrivâmes devant une masure de la plus triste appa-
rence. Cette masure disparaissait entièrement sous la végétation
puissante qui l'entourait, et qui, bien que desséchée par l'hiver^
semblait vouloir l'engloutir.
Nous étions arrivés. Un rayon de lune passant à travers les fentes
du toit, quelques charbons qui brillaient dans l'âtre nous guidèrent
dans l'obscurité. Le curé alluma une chandelle de résine; l'aspect de
cette tannière était affreux. La misère s'y montrait partout. Un vieil
escabeau, une table boiteuse, un lit ou plutôt une sorte d'auge pleine
de paille, tel était l'ameublement. Sur la table, on apercevait une
quenouille garnie de grossière étoupe et une grande bouteille à moi-
tié pleine.
La lueur de la résine me permit d'examiner la vieille femme. Elle
était de petite taille et d'une maigreur extrême. Ses yeux enfoncés
et rouges, son nez crochu, sa bouche édentée, ses cheveux gris cou-
pés en rond à la hauteur des oreilles, mais qui, souillés de boue et
'dérangés par le vent, couvraient en partie sa figure, les haillons bi-
zarres et de toute couleur qui l'habillaient à peine, lui donnaient
tout à fait la tournure d'une sorcière. Elle fit quelques pas dans la
chambre, et je m'aperçus qu'elle boitait. Le curé lui ordonna de se
coucher, et elle alla se jeter sur le grabat dont j'ai parlé; ensuite il
vida par terre ce qui restait de vin dans la bouteille. La vieille voulut
s'élancer sur le curé, qui la contint en lui disant d'un ton sévère que
si elle remuait, il la ferait mettre en prison. Elle se contenta de pleu-
rer et de se plaindre comme un enfant.
— Nous pouvons partir, je crois, dit le curé; elle est plus tran-
quille, et elle n'a plus de vin.
Nous franchissions déjà le seuil de la porte lorsque la vieille se
dressa sur son séant. — Bernard, s'écria-t-elle, M&rthe était avec
moi cette nuit, et Vautre l'a faite notre reine.
Gooçle
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318 BEYUE DES DEUX MONDES.
Et elle se mit à rire.
— De qui veut -elle parler quand elle dit l* autre? demandai -je
au curé en remontant à cheval.
— Du diable, répondit-il laconiquement.
Nous nous trouvâmes de nouveau dans les ténèbres. De gros nuages
noirs avaient couvert la lune, et nous étions menacés d'une nouvelle
bouirasque. — Laissez-moi passer devant, me dit-il, le chemin est
dangereux ; nous sommes au milieu des étangs et des marais.
A peine avions-nous quitté la masure de la vieille femme, que
nous fûmes surpris par ime pluie torrentielle. Nos chevaux s'enfcm-
çaient dans la boue, et l'obscurité était telle que le curé fut obligé
de reconnaître qu'il s'était égaré dans sa propre paroisse. Nous avan-
çâmes néanmoins, et il poussa un cri de joie. — Voyez-vous là-bas
cette grande lueur? me dit- il; nous sommes sauvés i nous allons
trouver un abri et un bon feu pour nous sécher.
J'aperçus en eifet une large lueur qui ne paraissait pas très éloi-
gnée.
— Quel est ce feu? demandai-je.
— C'est une brûlerie^ un endroit où Ton fait de l'eau-de-vie. C'est
là que demeure un bon propriétaire qui nous dcmnera à coucher, si
ce temps infernal continue.
Quelques minutes après cette promesse consolante, nous arrivions
devant un grand bâtiment dont les portes étaient ouvertes. Nous
descendîmes de cheval, et à peine le curé se fut-il montré, que deux
ou trois hommes sortirent et se disputèrent l'honneur de prendre
soin de nos montures. J'avoue que lorsque j'eus franchi le seuil de
la porte, je ciiis n'avoir fait que changer de ténèbres, car l'immense
grange où je me trouvais était tellement remplie de fumée que je
n'aperçus d'abord que des formes vagues s' agitant au milieu d'un
nuage. Mes yeux s'habituèrent cependant à cette atmosphère cui-
sante, et je pus me rendre compte des objets et des personnages
qui m'entouraient. En face de moi, l'horizon était borné par d'é-
normes cuves de bois, foudres gigantesques dont les extrémités se
perdaient dans l'obscurité. Sur le sol se dressait l'alambic avec ses
chaudières, ses colonnes, ses cornues, ses serpentins, dont le cuivre
rouge reflétait la lueur des chandelles de résine. Au-dessous de la
principale colonne brillait un foyer incandescent où brûlaient sur des
grilles chaufl*ées à blanc des troncs entiers de chêne. A l'autre extré-
mité, on voyait couler l'alcool limpide comme l'eau qui sort du ro-
cher. Le premier personnage qui frappa mes yeux, dès qu'ils furent
un peu accoutumés à la fumée, était un petit homme maigre, trapu,
avec une grosse tête pâle, un nez d'aigle et des yeux d'orfraie. Il
marchait sur l'aj^areil avec une agilité singulière, mettant la main
tantôt à un piston, tantôt à un robinet, examinant l'éprouvette, pal-
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SCiNES DE LA VIE DES LANDES. 319
panUe chauflTe-vin, toujours en éveil, promenant partout son grand
œil placide. Il semblait doué d'une activité et d'une mobilité infati-
gables. C'était le brûleur. J'appris depuis qu'il y avait trois jours qu'il
ne s'était couché. Autour de la fournaise, presque roulés dans les
cendres brûlantes, il y avait tout un monde d'enfans et de chiens. Les
chiens étaient assez tranquilles, ils dormaient paisiblement, heureux
de cette bonne aubaine de chaleur qu'ils ne rencontraient qu'une
fois dans l'hiver : il y avait deux ou trois courans à poil ras, un bel
épagneul et un* gros chien des Pyrénées; mais si les chiens étaient
tranquilles, il n'en était point de même des enfans, et je remar-
quai quatre ou cinq drôles (style du pays) qui faisaient un tapage
épouvantable. Ils avaient tous une charmante figure, filles et gar-
çons, avec leurs yeux qui semblaient être des diamans noirs. Ils fai-
ssdent cuire des pommes de terre et des châtaignes, et de là venaient
les grandes colères et les grands cris. Autour d'eux se tenaient
debout cinq ou six hommes : un berger de la montagne enveloppé
dans sa grande cape blanche, un vieillard long, osseux, coiflé d'un
bonnet en peau de renard et qui fumait une courte pipe. Éclairé par
le reflet sanglant du brasier, cet homme me parut avoir une mine
patibulaire. Son voisin formait avec lui un paifait contraste par sa
physionomie franche et ouverte. C'était le maître de la maison, qui
nous accueillit avec les démonstrations les plus chaleureuses. Il vou-
lait nous faire souper, il nous offrait un lit; nous n'acceptâmes pro-
visoirement qu'une place à son excellent feu, déclarant que nous
aviserions plus tard. On demanda à mon compagnon de voyage com-
ment il se faisait qu'il se fût égaré. Il répondit que nous avions len-
contré la Chouric (la chauve-souris) étendue au milieu de la Lande
des Sorciers, et qu'il nous avait fallu la ramener chez elle.
— Elle était seule? s'écria le brûleur.
— Oui.
— Le sabbat était donc fini? — Le curé secoua la tête. — Vous
ne croyez pas aux sorciers, vous, monsieur le curé, continua le brû-
leur. Vous y croiriez que vous ne nous le diriez pas. Il est pourtant
certain qu'il y a un sabbat. Sans cela, pourquoi aurait-on brûlé la
grand' mère de la Chouric? Pourquoi les curés disaient-ils autrefois
avant la messe: « Sorciers et sorcières, s'il y en a dans cette église,
sortez? » Qui donc charmerait les gens et les bêtes, s'il n'y avait
pas de sorciers? Quant à moi, je n'ai pas à me plaindre de la Chou-
ric, elle m'a guéri de la fièvre quarte.
— Et comment? dirent les autres.
— Rien de plus simple : elle m'a mis au cou un morceau de ro-
seau dans lequel était enfermée une cicoulane vivante (lézard gris);
la cicoulane est morte, et j'ai été guéri.
Personne ne se permit de plaisanter sur cette cure miraculeuse :
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4(20 BETUE DES DEUX MONDES.
ce fut au contraire un feu roulant, chacun voulut raconter un exploit
de la sorcière.
— J'ai failli, dit Tun des assistans, la brûler toute vive, il y a de
cela trois ans. Je ne sais ce qu'elle avait contre moi; toujours est-il
fu'elle avait jeté un charme sur ma maison : mes bœufs et ma femme
taient malades. Un jour qu'il faisait bien chaud , sous prétexte de
lui faire goûter mon vin, je l'attire chez moi. 11 faut vous dire que
préalablement j'avais fait chauiTer le four, qui était aussi ardent que
le brasier qui est sous cette chaudière. La Chouric arrive, je la fais
boire, et ensuite je lui dis : Tu vois ce four? Eh bien 1 je vais te mettre
dedans si tu ne guéris pas immédiatement mes bœufs et ma femme.
loL Chouric pleure, elle prétend qu'elle ne m'a pas jeté de sort. Je
m'y attendais, je la laisse parler pendant un quart d'heure; ensuite
je la prends, je la soulève, et ma foi elle avait déjà les pieds dans le
four, lorsqu'elle me promet de lever le charme. Je la pose à terre;
€lle me demande du laurier du jour des Rameaux et de l'eau bénite,
elle va asperger ma femme et mes bœufe, et me promet que le len-
demain ils seront guéris.
— Et tu la laissas aller? dirent les auditeurs en riant.
— Ma foi, comment auriez-vous fait, vous autres? D'ailleurs je
n'eus pas trop à me plaindre de la sorcière. Ma femme mourut, mais
le lendemain mes bœufs étaient aussi frais que s'ils n'eussent jamais
été malades.
— Et vous, Noguès, dit le brûleur en s'adressant au maître de la
maison, n'avez-vous pas eu quelque démêlé avec la sorcière? J'ai
entendu parler d'un coup de fusil...
La figure de Noguès s'assombrit, et il répondit assez brusquement
que c'était une vieille histoire. Le curé intervint et voulut détour-
ner la conversation en parlant de la qualité du vin qu'on brûlait
alors. Cependant la question du brûleur me parut produire sur No-
guès une fâcheuse impression.
En ce moment, une femme, sortant de l'obscurité, pénétra dans
le cercle lumineux. C'était une paysanne de grande taille, et d'une
physionomie qui attirait immédiatement l'attention. Sa figure était
très pâle, mais d'une régularité qui faisait penser aux camées an-
tiques. 11 y avait quelque chose d'imposant, je dirais presque de
majestueux dans toute sa personne. 11 était difficile de deviner quel
pouvait être son âge. Sous son foulard jaune, ses cheveux étaient
encore d'un noir splendide; mais autour de ses yeux et le long de
ses joues des rides profondes avaient été creusées par la maladie et
par le chagrin.
Aussitôt qu'ils l'eurent aperçue, les enfans s'élancèrent vers elle.
Elle s'adressa au curé, elle lui dit qu'elle pensait que nous vou-
drions bien faire l'honneur à son frère d'accepter l'bo^italité sous
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SCÈNES DE LA VI£ DES LANDES. 321
son toit, et que nos lits étaient préparés. Elle ajouta quelques pa-
roles pleines de courtoisie prononcées avec une voix très douce. Il ne
pleuvait plus. Le curé remercia Noguès et sa sœur de leurs bonnes
intentions, et malgré leurs instances nous nous remîmes en selle.
Le cheval du curé, qui se retrouvait sur un chemin connu, n'eut
garde cette fois de s'égarer. Nous arrivâmes bientôt au presbytère,
où nous fûmes accueillis par une servante d'un âge très canonique,
qui, après nous avoir fait souper, me conduisit dans une chambre
bien close où se trouvait un lit bien chaud.
Le lendemain matin, le ciel était redevenu pur, et le curé Garrigues
me proposa avant de déjeuner d'aller voir son église. Elle était pe-
tite, mais d'une unité de style parfaite et dans une charmante situa-
tion. Cette église, du style roman le plus pur, s'élevait dans un véri-
table jardin anglais, au milieu d'une prairie dominée par des chênes
séculaires. On eût dit la chapelle d^un ermitage. D'une fenêtre du
presbytère, le curé me la fit admirer. Il avait une petite exploitation
agricole qu'il cultivait de son mieux. Il ne me fit grâce d'aucune
pièce de terre; il me fallut passer en revue ses bœufs, seâ vaches, ses
moutons et deux beaux chevaux qu'il avait dsms son écurie. L'ec-
clésiastique ne reparut qu'après le propriétaire. Nous allâmes enfin
visiter l'église : elle était à l'intérieur d'une grande simplicité; la
chapelle de la Vierge se faisait seule remarquer par une profusion
de vases ornés et de fleurs en papier qui, nouées en guirlandes et en
festons, couvraient presque la statue et les parois de l'autel. Comme
je me récriais sur cette abondance d'ornemens : — C'est Marthe la
marguillière, me dit-il, qui est emportée par son zèle. La pauvre
fille n'est pas heureuse, la religion seule a des consolations pour
elle; mais vous l'avez vue déjà: Marthe est la sœur du propriétaire
chez qui nous nous sommes arrêtés hier au soir.
Pendant le déjeuner, j'essayai de faire causer le curé, et je lui
posai plusieurs questions sur la vieille femme que nous avions ren-
contrée la veille. Je m'attendais à une histoire complète, une véri-
^table histoire de sorcière. Il me donna des renseignemens assez
vagues. Elle appartenait à une famille déconsidérée dans le pays. Sa
grand' mère ou son arrière-grand'mère avait été brûlée comme sor-
cière en vertu d'un arrêt du parlement de Toulouse. Le supplice avait
eu lieu précisément à l'endroit où nous l'avions trouvée la veille.
Elle s'était mariée avec un assez mauvais sujet, une espèce de bohé-
mien qui faisait le commerce des chiens de chasse. Il l'avait laissée
veuve de bonne heure. Son fils unique était mort. Cette perte avait
troublé sa raison. Elle se croyait sorcière, elle le disait souvent, et
on l'avait prise au mot. Il était incontestable que toutes les femmes
de cette famille avaient certains remèdes secrets, illusoires pour la
TOME xivn. 91
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9SS .WTDE DBS JMBUX BfONIIB»*
plupart, mais que TeOiiNicitéjde.vqueltmçs-iiuid était.dîfficile àexpU-
quer. Voilà tout ce que je^^us reweiUir Je premier jour; mais je «e-
yins voir Jie ciuïé ixarriguos. €'é.tatt un Ixoxmnejnstruit, ÂtelUgii)^
charitable daos toute Téieudue évaogélique dujnot, extrômamdiit
actifs Nous cbassioxis. souvent ensemble .dans les marais. Il: était tcès
adroit à cette cha^ae. U a^aivd'excellens cigares espi^ols<qu*il ofi;aLt
à ses .amis, etdontilpreixaitsa.part.pour isecpibattre, disaitril, tes
miasmes marécsigeux,, peut-être aussi pouremlormir quelque dou-
leur secrète, car, malgré ses d^bors remuans, il'a\cait des heures.de
mélancolie^profonde^Son cacaetëre me convenait. Je le voirais assez
souvent. Un jour, apnës unioQg'diaer,,il pleuvait;, la conv^rsatico
vint à errer.çà.^t là. Nous parlâmes dusabbat. -^ Qn^préteod (f$B
vous êtes sorcier l lui,dis-je en riant.
Il secoua la tête. — Vous voudriez , bien savoir rbistûiEre.de'ma
sorcellerie? répondit-il.
, J!avouai que .c'était en ce monient Iq plus cher de mes vooux.
— £h bien 1 écoutez cette histoire , et vous saurez cemmeot dans
rims^gination.de noa braves paysans. des Landes se crée.ui^ céputa-
tion de sorcier.
n.
J! avais dix ans lorsque j'arrivalà Carabussan. Je venais de petdre
ma mère ; mon père était mort depuis longtemps. Ils étaient, pau-
vres et travaillaient pour vivre. Avant d'êtrç^ pasteur d*&mes, j'ai été
pasteur de brebis, et lorsque mon oncle me prit apprès de lui, je
ne savais «que .ce que l'on éprend au pastourisy des cbansons.de
veillée et. des histo*u*es de sorciers. On yjparlait souvent de mon
oncle comme d'un habitué du sabbat. Aussi, lorsque, accon^pagné
de- sa gouvernante, je partis pour Garabussan, les autres petits ber-
gers me suivirent , pendant longtemps en criant: «Au sabbat! .au
sabbat ! Oh ! le jol'^ pasteur de crapauds I » Ce fut sous cette impres-
sion que j'arrivai au presbytère, et je .dois déclarer que la figure
de mon oncle n'était pas faite pour jne rassurer. C'était, mi honu^e*
de, grande taille, extrêmement maigre. Des cheveux, gris, crépus
et. désordonnés, lui couvraient, la moitié de la face, et on n'aperce-
vait, au, premier abord, qu'un nez long et pointu, que des .yeux
noîrs .d*une petitesse et d'une. mobilité extrêmes. Sa soutane étiét
d'une propreté douteuse. Il avait de. grosses guêtres cQuleur.de can-
nelle, qui, sûnsi que,ses»sauliers et ses éperons, étaient, tachées. de
cette,boue tenace qu'on trouve dans. les. marnières., Pour m'embras-
ser, il tira' de, 3a bouche lUne longue. pipe de terre dont la fuwée
m'avait dés^réablemant affecté lors^e.monieatrée.
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SC£N86> DB LA' TftE DBS liMIUS.
kprif^vskjfdiii^ exAmiûét atlentifvemmt et (iîtc[H6l<t«es pau^oles- al^
feotoeusesv il 4iie . fit ivisHer le^ presbytère et t&iite sa^pette ekpM^
tatîon^ €bD4.4âi.ppopiteité ei Tordre parf»^ contuastamilr aveel^tél^
leU».(kiif^opriétaiiie(. Il me^oonduisità^ réeuvie; etraei^montvai^unBs
belle Juoiantr bretonne^. Dtios unet loge* voisuiev U ly^aTak wièi juitKûCi
<[u pays, accompagnée d'usé chan»aiiêe pouliohev^ Je du9iaNtoitl(er
ensulle UQe paire de bcBufe ha^ets ^ooixhxrc die ffomBût^ unevaohe
bigQuuda&e et âOD'Veatt, unegéaisae. Xoutceki^était fraienet'grw^
les chevaux^ le bétail avaient de- Ia;^litiëré'jmqu'QfU' ventre; lesrfi^
teUers étaient pieinsHle fourrages (odorans. J'airone qm raspèttdë»
ces richesses augmenta «de beaucoup TeslÂfnerquB j'avais ipouv mofli
oncle, et j'oubliai uomosaeot ses^cbeveux'enbroisBaiHeB, sapîpe*
ettsa réjm^ion de soircier« Nous pas9âme6*>eii8!iite*aaijtidih, qui me
parut être le* paradis terrest^. Il y avait peo^de<fleuiis^ mais'de sl>
beaux chou» et de si beaux arbre» fpuiiiersten'quenouillédiet eti'es^'
paliers I Âpre» m'a^^tm* laissé manger une quantité nxisotonable 'dé^
poires et de pâcbes.: — Pierre; me dit moo ooclev ce rfestfîpfas'toOf
que* de s«Bger au corps, il faut songera Tâme. Tik astHM^aft^, et W
ne saie pas encore' lioe; j'ai bien peur que to ne^ sois^n nKieéccdi^i
Voici la leçon/qui va cominemier^ it ne fi»t jamais rmvoy^-au^ len^
demain ce qui peut se faire* le joun meniez Suis^moi.
Lasidie oùitnonondè^ ra^iatrodnisit étaitloiftid^offrïr au 'regard^
Tordre que j'avais admiré dans le jardin et daine' led étafclési- Lst*
chambre (était baftse; humide et assez obscui^,^ piffce que ti^s brsm-
ches de* jasmin» d^ Espagne* et 'les' tultpîers^de Virginie* ptaméS' an-
pndides fenêtres empêchaient le jourd'y pénétrer fhanohefnent. Ce*
qni) vae'hdijppâi le^pk» enentranti, ce fut d'iahnrd^une grande statue'
d» la Vierge, plaeée sui» le^dmmbmiïle de la^ cheminée, et fenèrt té'
rîannease> quantité* de livres» qui encombraient 'la cbantbrcf; Il yen'
aivailr de toutesilce reliures 'et de tous lesformatev les iins entassés^
en pilexlaas*leecolnstie la pâèee; lesi antres 'ran^s<asBei$ régulière^'
mentvsnr despkncfaes) mais tons plus ou moins pai^atssMent a^oi^*
eu"à sduflrin de la visite' des^ rats et de< rhunridilé. Rbngè^ nm^
(^ks, mangés ides vers ^ couvertsde poussière' et^dfe toiles d'arai*--
goée^^ilstavcdenten outrera subir l'humiliant cootaet d^ objets d^une<
nattre assez dispaiate : c^ étaient des-étrilies,' de vieux contrés de*
cbârnie^ des éperons j des brides; d^ rebiiiets«de*cuivtiê, des ci^
seaox à tailler les arbres^ de> grd«Miesi booteilles^ renfermant d9s>
dmgms do vétérinaireç etde petiftes fioles bien bouchées qui- pa**-
raissaîent avcririme destivation plus chrétienne. Il ya^ait aussi des*
fdbts de tottte serte; Dans iwcoin, on^afiercevait une de ces grandes^
afbalëtes'qui'serfenià'la pêche anx grenouilles, etr une canardière'
dent^le-conoiriaAteignidi^eiplafbnd t elto dërfaMéired^nn poids con^
sMésabhq il»b^^^paairAre^ett renoMtMr de smMabtes dans; ce'
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32i REVUE DES DEUX MONDES.
pays d'étangs et de marais. Cette arme était en bon état d'entre-
tien. Devant une table, où régnait le même désordre que sur les
planches, il y avait une jeune fille assise. Elle tenait sa tête dans
ses deux mains et étudiait avec une attention pleine d'opiniâtreté.
Notre entrée inattendue ne parut pas la déranger. — Marthe, lui dit
mon oncle, je t'amène un compagnon d'étude.
La jeune fille leva la tête. Elle était très brune, avait de beaux
yeux noirs, et paraissait âgée de quatorze ans environ. Était-elle
jolie? Je ne me le rappelle pas, mais elle avait une physionomie si
ouverte, si intelligente, si avenante, elle me regarda avec un sou-
rire si doux qu'elle me réconcilia avec tous les livres qui encom-
braient cette chambre, et qui m'effrayaient déjà.
C'était Marthe, la pauvre fille que nous avons vue si pâle la nuit
où il nous fallut chercher refuge à la brûlerie. Elle était orpheline,
et mon oncle avait pris officieusement sa tutelle ainsi que celle de
son frère Louis Noguès. Leurs parens leur avaient laissé une pro-
priété d'environ cinquante hectares située dans la meilleure portion
de la commune. Mon oncle avait vainement essayé de donner quel-
que instruction au jeune Noguès. L'enfant s'était montré absolument
rebelle aux premiers élémens de toute éducation. Il ne voulut jamais
apprendre à lire, et ne se servit de son alphabet que pour bourrer
une longue carabine, arme qu'il savait rendre très meurtrière aux
canards de nos étangs.
Vous avez vu Noguès, vous avez pu le juger. Il est impossible
de rencontrer un meilleur cœur et un esprit plus étroit. Chez lui,
la matière absorbe l'intelligence, et il tf a pas même cette finesse et
cette vivacité d'imagination qu'on rencontre chez les plus grossiers
de nos paysans;. mais vous ne trouverez pas dans le canton un écuyer
plus hardi, un chasseur plus intrépide. Il ne connaît pas de chevaux
vicieux, et il ne monte jamais que des bêtes que personne ne peut
monter. Il a dans son chenil une douzaine de chiens courans qui
mangent plus de pain que six domestiques, mais ils ont ime gorge
sans pareille. Pendant tout l'hiver, on les entend hurler dans les
landes et dans les bois, et il rentre le soir se plaignant d'avoir fati-
gué ses chiens sans avoir pu se fatiguer lui-même. Quand il ne va pas
à la chasse, il va aux foires et aux marchés. Il ne peut rester chez
lui, il est toujours par monts et par vaux. Sa femme et sa sœur di-
rigent la propriété et tiennent la clé du coffre-fort, non pas qu'il soit
fainéant, il laboure luirmême quand il faut semer; de sa puissante
épaule, il soutient un char dans les chemins dangereux pendant la
saison des foins; son fléau, dans les grands jours caniculaires, vide
les épis et fait jaillir le blé; les arbres des pressoirs rendent sous
son effort des sons lamentables, et la vis descend de deux pas. Tout
ce qu'on peut exiger raisonnablement des muscles et des nerfs, on
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SCENES DE LA TIE DES LANDES. 325
peut le lui demander, mais rien de plus. Il faut pourtant lui rendre
cette justice, Noguës aime sa femme et ses enfans, et il observe ses
devoirs de chrétien.
Mon oncle avait été plus heureux avec la sœur qu'il ne l'avait été
avec le frère. Marthe venait tous les jours au presbytère. Elle aidait
la vieille femme de charge, qui commençait à être un peu âgée, à
teoir le jardin et les écuries en ordre. Elle allait à la fontaine, qui
est assez éloignée de la maison, elle ornait les chapelles, elle prépa-
rait les remèdes, elle blanchissait les aubes. Marthe fut, à vrai dire,
ma véritable institutrice. J'avais la tête dure, et mon oncle n'était
point patient. J'appris mes lettres avec une difficulté extrême , et
lorsqu'il me voyait hésiter, il entrait dans des fureurs terribles. Il
me renvoyait à mes brebis, il me disait que je ne serais jamais bon
que pour le fléau et pour la charrue, et il sortait en s' arrachant des
poignées de cheveux. Marthe intervenait alors, elle essuyait mes
larmes, elle me flattait, elle me faisait reprendre le livre et étudiait
avec moi. Quand j'avais triomphé de quelque grande difficulté, elle
m'embrassait en souriant. Lorsqu'elle allait à la fontaine, elle me
conduisait avec elle. Revenait-elle du jardin, c'était toujours avec
des fruits pour moi. C'est elle qui intercédait auprès de mon oncle
et qui obtenait de lui la permission de me laisser aller aux foires
et aux fêtes locales. Pendant qu'elle repassait le linge, elle avait
toujours quelque jolie chanson à me chanter, et elle ne s'impatien-
tait jamais lorsqu'avec mon importunité d'enfant je lui disais : En-
core! Pendant les vendanges, elle choisissait le sillon voisin du mien
et m'aidait à remplir mon panier pour que je n'eusse pas la honte
d'être en retard. Quand, aux veillées joyeuses que ramène la saison
du maïs, on l'invitait à danser, elle me prenait la main et m'entrai-
aatt dans la ronde. Elle me donnait chaque jour des marques d'ami-
tié qui ne s'adressaient pas à un ingrat. Je n'avais jamais été aimé,
ou, pour mieux dire, ma pauvre mère n'avait eu le temps de me
prouver qu'elle m'ain^ait qu'en se tuant pour me nourrir. L'affection
que Marthe me témoignait était chose toute nouvelle pour moi. Ma
nature rude et brutale se fondit sous les rayons de cette tendresse,
et je vouai à Marthe une amitié pleine d'exaltation. Je n'ose pas
donner un autre nom au sentiment que j'éprouvais pour elle, car je
n'étais encore qu'un enfant. Bien qu'elle eût à peine quatorze ans,
comme elle était grande et bien formée, elle paraissait plus âgée.
Ses traits étaient d'une régularité admirable, et elle avait une gaieté
placide qui donnait à sa physionomie un charme qu'elle a malheu-
reusement perdu depuis longtemps. C'est certainement à Marthe
que je dois de savoir lire et écrire. Tout autre professeur eût échoué.
Mon oncle la laissait faire ; considérant notre âge, il ne redou-
tait aucun danger ni pour l'un ni pour l'autre. C'était le meilleur
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SCS RSFVE^ DES j DEUX. MGNDfiS.> ^
dé&'iioinme&y^vil/ComniBfla ppodre, ^ala^d'une hootè qui allait j^&r
qi|*ài* abnégation Jaip^us BubUme^. ilexarç^tuoe .véritable dictature
sur ses paroissiens, qui l'adoraient, bien qu ils le. considérassent
comme sorcier.,', et voici ppunqi|oi... — Mon .oaclô^pfis.par. la gipande
ré^sition de 1792^ a.vait été^ pendant quelque tempp in&rmier dans
les. ambulances de^Tànmée des Pyfénées.occidentales^.et en. avait
rapporté qiiielqaes cofunaissances médicales ^ont il faisait profiter
ses. ouailles ^ mais 4e véritable . motif qi^ le faisait considérer comme
soTrCier^ c'est qye. depuis iji^^iLdeeservait la commune de Carabussan,
iLn'avait pas ;grêlé dans cette commune^ et il y avait.de cela; plus, de
trente ans^ Or^' p^ndantce lapp de temps^. les vignes de& communes
d'alentour fuirent somment dévastées: par lat grêla Eu vain avaienti-
elles.cbangéJmirsclocbes : aucune cloche; même da ppid&le.pJua
formidable^ , n'avait été assez puissante pour< chasser l'orage* Plus
d'^neïois. on. avait vu. les nuéesÀbandes^^inistresrse diviser, lors-
qu'elles arrivaient aun-dessus de. Carabussan, et .'aller ravager les
coteaux., eavironnans, tandis qi|e ceuxde la commune privilégiée
restaient intactSé De ce faijt» les. commtnes voisines avaient conclu
que mon oncle, était sorcier, ^tavaient intrigjué à rarcheivêché afin
de l'avoir ppur curé^ car les. paysans se soucient beaucoup plus du
salut de leuBS vignes que detcelui.de leur p^teur; Leurs démarches
néanmoins étaient; restées, inutiles* D'ailleurs le&gens de Carabusrr
San ne. l'eussent point laissé partir. Où .eussentrils .trouvé un.. curé
qui, comme mion: oncle,. Jeur; eût dit au prône : Mescbersirères^jf
ne prêcherai, pas aujourd'hui etmouft.ne dirons p^s vêpres.? Le vent
d'autan souffle depuis-hier, la.montagne paraît /prêche, il pleuvra
demain* Rentrez vos foins auJQurdîhui,.il.n'y.a.pa6 de tempsà pen-
dre^car ceux qvki n'iauront pas : suivi mes conseils pourront con^)ter
les-côtes de leurs.bœuferC6t»biver. ^ — ILm'^encourageait foii; à m'oc^-
cuper d'agricultui^.car il cultivait avec .passion .son petit bien.. Abl
le.bon. temps!: et.au «milieuNde qudsrrires éclatans^.avec Marthe,
sesf amie» et quelques : voisinsrchoisis, . nous faisiei» la ;récolte !
Cette heureuse vie: devait ppurtant savoir un. terme. Mon oncles
voyant que larraiaan de Martbe était complètement formée^ luiconrr
veilla d'aller administrer ianuûson de son frère» q^LétaitpiUéeparde
mauvaises.servanteSi et je me trouvai «seul dans notre bienheur^euse
salle d'études,, où noua avions taat tri. Le^ dimanche, j'apercevais
Mâxthe avec .ses ramies) à. l'église^, maisfellesfdevenaient décidément
de:grande3 filles.» Après leaoffices^.elleseertaient suivies d^unicor*^
tégg de g^lansy pacmi lesquela je^ n'K)saîs me montrer. .J'awaia l'air
d'iun.nain aa.milieu.de ces géans! D'aiHeucs j'appiKK}hai3r de l'âge
où.r/)n'devient timide. Martiiemie faieaitpeuD, etcependant j^ ne ces^
ssiede songer àellot Je mepromenais seul dansilës bois^ et le. long
detfétaag^. Mon^ondeme sfuprituQjotrcouabéaumiieu dee ro^
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SCÈII6$>«B' LA'I^EoVftS IkABIBES. 187
«8A«x;tje he^ÀÉ tetpi^mier^ohiipitre :deo7M^«ftcP)'et ^ j[»l^
eompffit iBÎetiX'qHe mm, à^ee^ju'il paraît, ««eqitv se^pasBait dasy^mm
âme, car 4e ieodoiBatnlil iiiëtfitivenipidaB&^a* éfaambre^et ifse^Sit :
^^^jBernard,; lu t'emiinesâci^ija t^aiappri^ àr^peu^ptèsT toUi ee^cpié*ie
sais. Aemaân je.teiooodutfaiiatf odlMfgeid^Jkiipe.
III.
:J^a^airpaisé'(fi3tTe'aDliées au'CbMégs'ti^Mref^tidant lesqa\iltes
mes impressions d'enfance s'étaient fort affaiblies,^ tersqnc rewf'la
fin* dit carnaval on vttit me 'ohertjhcr^de la part'de' mon -oncle.' Louis
IibguèSf iefnëre ^d^Marthe* -se^mariait efc rtfi'anrait pris pour premier
lit/uipA^nr^garçon^d^ honneur )/)Mon'>onble, entièrement rassuré* sur
Fétat de mon^cœur, TO'avaitpermis'd'acoepteri'Bn réaSté, ^Woguès
faisait un assez sot mariage : il épousait la fille d'un'inaqufgnon
DQBMiùé Capin; on l'appelait 4a Gapinette, et je né luiai jamais connu
d'autre* non. C'était «ne fille de p^itite tàlHe,<'rDiide, 'blonde*aTec
des. yeux >iK)irsJ Hle avait wae^naturebatdie'et'turbulentc'et'qoèl-
qaes esprits moroses Ja trouvaient' effronrtée. On pi'éteàdait qtfà
feree de courir lesiêtes et'lesToires,^éHey>avait 'laissé un-peuder-sa
réputation. Peut-être ^ses allures étaient* eflles cause de tous 'ces
méohans' bruits. Dans touS'les cas, sa réputation uepouvMt' être
plusinauvafêe que celle >de-son j^ère^Je maquignon.
'Vous ^avez vu Capin ohez^Noguès; é^étairrhorame qui avait sur
ktète'une casquetteide peaa de renard. JepuisncKrc-sans' blesser
la charité' chrétienne^ que c'est tm' fripon .• 11 le reconnaît lài*îrtêrae,
et il raconte volontiers les bonstoursqtfil'a joulésidans sa vîermais
a» serait beureuxpoui' lui q«4l n'eôt sur la' conscience que des du-
peries CMnraises dans^ les foires et:dans les'maHshés.'Acette'époque,
Capin n'était qù'iiUpetit'SÎipe; il avait naœiBérable' bien *qurfie lui
doïmait pas de -quoi vivre^et son* commerce ,'*bien qu'il* em]f)lof ât
tous les moyens possibles pour le 'rendre fructueux , ne kii- fournis-
sait pas de quoi payer les cabaretiers^et les aubergiste8,"ear c'était
leiphis -gmnd(débauché)des'e]iviroQs..U fusait des'dupes partout et
trouvait cependant partout bon visage, car personne n'étBit-|rt»s
obséquieux que lui^aveo^sestsupérieurset meilleur compagnon avec
les gens deison rang. 11 'avait un graind «ombre d'amis,- eV c? étaient
ceux-là qu'il attrapait de préférence.
ill's'étàitiàabilemeiit'enparé def l'es^t dë^Noguës^qui i/était-pas
difidIeÀtflédttire. Il^ae le trompait pas trop* e» lui' vendant' des tèe-
lamx; il lui avait appris àijoaer afij^bînard,'à mettre ^ Péaru-^de^vie
dans ;soi\ café, Àocndutre «uoat^kirge.'^U lui*renâait prescpe tou-
jours l'argent qu il lui empruntait. Depuis longtemps, il a;vîtlti«rtéié
dans son taprit qù^l^^le^mairieraEit avec 4ia'flUe,*'qùi^arr2dtr pas de
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828 REVUE DES DEUX MONDES.
dot : il avait d'ailleurs une complice innocente dans la personne de
Marthe, qui aimait beaucoup la Capinette. On les voyait toujours
ensemble, car la Gapinette ne pouvait le plus souvent rester chez
son père, qui voyait mauvaise compagnie. Mon oncle eût bien voulu
empêcher cette union, mais Noguès était amoureux, il avait la tête
faible; la fille était hardie comme un page, elle et son père voulaient
à tout prix ce mariage. Mon oncle craignit un scandale, et se con-
tenta de faire quelques observations. Il ne parut même pas lors du
contrat de mariage, que le maquignon sut faire rédiger complète-
ment à son avantage.
Ce fut Capin qui vint me chercher au collège. J'étais fier d'être
donzeloriy je me sentais à moitié monsieur. J'espérais produire sur
les gens de la noce un effet flatteur pour mon amour-propre, et
quoique je ne ressentisse aucune sympathie pour Capin, je le suivis
joyeusement.
En quittant le collège^ nous nous dirigeâmes vers une auberge
borgne, où les maquignons de son espèce avaient coutume de des*
cendre. Ils étaient là cinq ou six, tous gens d'assez mauvaise mine,
avec de grands fouets et de grandes bottes, fumant, buvant et se
querellant. Aussitôt qu'ils aperçurent Capin, ils se pressèrent autour
de lui et se mirent à le complimenter bruyamment. Je ne compris
pas tout d'abord la cause de ces félicitations, mais elles me sem-
blaient faites sur un ton assez goguenard. Il s'agissait d'une certaine
pouliche qui aurait été avantageusement placée , d'un paysan qui
aurait été rudement attrapé. Je finis par comprendre que sous ces
allégories d'un goût brutal se cachaient des félicitations au sujet du
mariage de la Capinette avec Noguès.
Cependant Cap'm supportait ces plaisanteries avec impatience. Il
était extrêmement vaniteux. — Après tout, s'écria-t-il, Noguès ne
fait pas im si vilain mariage; ma fille a douze mille francs!
En entendant ce chiffre, les maquignons se laissèrent aller à une
hilarité dont l'explosion faillit menacer la solidité de l'édifice. Ja-
mais gasconnade n'eut un pareil succès.
Capin devint pâle. — Ils sont portés au contrat de mariage! con-
tinua-t-il.
— Les as-tu comptés? s'écrièrent quelques-uns; les paieras- tu
avec des mèches de fouet ou du crin de cheval? — Et l'hilarité re-
doubla.
— Je les compterai en bons louis d'or, quand il le faudra! répon-
dit-il d'un ton bourru, et il me fit signe de quitter la salle. Nous
montâmes à cheval, et je ne pensai plus à cette scène, où, avec un
léger effort de mémoire, j'aurais pu trouver plus tard l'explication
de bien des mystères.
J'arrivai à Carabussan, je revis Marthe; elle me parut. plus sé-
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SCENES DE LA VIE DES LANDES. 329
rieuse, mais sa beauté avait alors un éclat qui me frappa tout d'a-
bord. Mes fonctions m'introduisaient dans la maison Noguës sur un
grand pied d'intimité. Je voyais Marthe tous les jours, et je compris
sans grand effroi que mes anciens sentimens pourraient bien se ré-
veiller; je dis sans grand effroi, car j'étais orgueilleux de ma raison,
et je me croyais de force, le cas échéant, à dompter cette passion
renaissante.
Dès le lendemain de mon arrivée, j'entrai dans mes fonctions de
garçon d'honneur : je partis pour faire les invitations. On m'avait
donné pour second un garçon farinier (Noguès a un moulin sur le
grand étang); il se nommait Pierre et était le fils de la Ghouric. Il
était d'une vigueur peu commune et pouvait passer pour le plus bel
homme du pays; on l'avait vu porter sans plier les genoux un sac
de blé sur chaque épaule. C'était un garçon doux, un peu endormi,
mais ayant un goût prononcé pour la musique. Monté sur son mu-
let, il aimait à siffler les rondes du pays et faisait preuve d'un souffle
puissant et d'une rare justesse d'oreille. Aussi, en entendant les
grelots du mulet et l'harmonieuse mélodie accompagnée le plus
souvent d'une violente batterie de coups de fouet, les filles qui tra-
vaillaient dans les champs disaient : Voilà le Muscadin qui passée.
Ce surnom de Muscadin, il l'avait bien mérité; personne ne pous-
sait plus loin que lui le soin de sa toilette. Le fils de la Chouric était
habillé de droguet blanc des pieds à la tète, comme il convient à un
garçon meunier, mais il portait au cou une cravate de soie rouge ;
des boutons en filigrane d'argent, de ceux que vendent les colpor-
teurs catalans, ornaient son gilet; son béret, d'une blancheur écla-
tante, était choisi parmi les plus fins de ceux fabriqués à Nay. Son
mulet même se ressentait de ce goût pour la toilette, il le couvrait de
grelots et de pompons. Il n'est pas étonnant que, beau et vêtu avec
tant d'élégance, le Muscadin fût en grande faveur auprès des filles
de Carabussan : il eût trouvé peu de cruelles; cependant il ne fit au-
cune victime. Il parlait peu, et son air endormi glaçait les plus har-
dies. Avait-il un amour dans le cœur? la réputation de sa mère pe-
sait-elle sur lui? C'est ce qu'il était difficile de savoir.
Nous partîmes équipés conformément à l'usage. Marthe nous avait
attaché à la boutonnière des bouquets de fleurs artificielles et des
rubans blancs. Le Muscadin me remit une paire de petits pistolets et
s'arma d'un grand fouet dont il renouvela soigneusement la mèche.
Que ces pistolets ne vous effraient pas; ils devaient simplement an-
noncer notre arrivée devant les maisons. Quant au fouet, il devait
avoir un usage plus pratique, il était destiné aux chiens, qui, n'é-
tant pas invités à la noce, avaient un goût peu prononcé pour les
grands rubans blancs et les coups de pistolet.
Le Muscadin n'était pas bavard. Il commença d'abord par siffler
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ses. aka \ favena; . maifl» tnottvant < sans ^ doute quec cette : iBusique de
tousJea^ jours n'/étaU. pasià^la faaateun dea Ibnoliooflr qu*il .reinplissail;^
il^tiKa^e sa.poche une guitare» JJSLg\^Â&^^4 cbesle» payâRuiargaft-
Cânsv^n'eal auU'exhoae^i^e^oe. qu'on appelle une ^i/ein&ar^ •dans Je
nord; maîs< c'est une habitude chez nous^dO' donner aux choses un
nom un peu p|us.relevé qi^e leur condition.. Il mit la.gjdtare dans
sa bouche, et, agitant la languette d'acier, il me régala d'une sorte
de mélopée nasillarde qi^i/n'ajouta' rien aux cbarmes «duv. voyagea
Nous arrivâmes à la premiàre maisonMoà nous devions faire nos
invitations. Les hurlemens^ des. chiens à<notre approche me firent
oomprendre l'utilité du fouet dont s'était.muni mon collègue. Il Tenir
ploya ^savamment, comme iL convenait à.un garçon. meunier. Je dé*
chargeai mes. deux pistolets, j'entrai dans la maison*, et je lia les
invitations du ton le plus officiel et le plus. cérémonieux.. On nous
servira boiroi le Muscadin chanta une chanson. de^c'u*oon^ance« et
nous partknes bien, fôtôs. Le Muscadin^ excité* pan xette première
libation,. reprit sa guitare, qu'il fit résonner avec pl^s, de veiwovque
j^aisi
Nous paFoourûmesrainBi une douzâ^n» de^ maisons et autant de
kilomètres. Pactout noua rencontrâmes la même hospitalité* Les ILr
bations n'avaient vfait. aucune impression sur le Muscadin; quanta
moi| je me sentais let cerveau untpeu troublô^mais je faisais, bonne
contenance,.. ne voulant piis« déshonorer mes^rubaos blanca. Gomme
la nuit commençait à^tomber^ il nous fallut traverser les landes d^
sortes où.nousmous ége^âmes l'autne joiur^ £n-approcbant du vieuK
moulin., jnon compagnonme p^ut en pf-oietà.une pénible impres^
sion; son passe ralentit^ il mit sa guitare^ dans sa poche; il regf^
dait à -drolteet à.ig^^uche,' comme s'iLeûtcbercbé un< autre chemiaé
Enfin il s'arrêta^ me regarda, et. me dit d'un ton^ pprsuasif : — Nous
n'aurions q^!à escalader deux ou .trote clôtures, qui n'ont pas beau*^
coup d'ép'mes,.le ruisseau. n!estpas très profond^ l'eaun'estpaa bien
froide,, nous raccourcirions beaucoup le chemin.. .
— Je comprends votre pensée v lui: répondis -je; de cette^façoa
nous ne passerions, pas tdeyattt le MouUnr-du^Diable?
Il^ecoua sa..grosse têtew .
— Et nous ne risqi^ionspas. de.rencontcer le loup., blanc :etile
liëvreinoir?
— Oni, o'^st-cela^ dit-il.
— Maf(M,.répondis-J9> excité, par \e pfquepoiUi^ j'âne et le* lièvre
ontde longues oreilles, j^ veux.les leur tirer. Déchirez votre culotte
aux^éppes des.«clôtiu*es, .{M^oez.unj bain froid. si* ^^ekiVousnplait;
moi,, jç poursuis mon chemin.
Et sans attendre sa réponse,, je continuai à marcher enligne droite^
Il me laissa marcher environ vingt pas et courut après. mol;, il
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SCnVBS^'BS' LA ' VIE^ WS* EAUDES. SU
merattrapn fadHement. — • Après^tout, ^Ml, «reui ètes»à^rabitié-ettré,
et vous «atircz dire learçarèics ^Tiî faut ^dire. O'aiHeurs'/'iiw/r^ rfo-
seraît rien faire au neveu de votre onde,- ni au fils de^naiÉère.
^ La* nruifr se^ faisait pkts- obscure' lorsque îious^ arrivâmes 'S«r ie ^-
teau. Les vaHées" étaient couvertes tic bnrraer settis,'tjoèhiu«s fcle-
cberssumageâiefit commères mâts de vaisseaux- naàfragés/A^r ho-
rizon, une longue bande orange- annonçait pouiUe'lendeHiain' une
journée tie chaleur et Hie'*beau temps. La terre^que nous^^fouKons
était aride; le genêt épineux, au lieu de porter haut sa tète oeuron-
née'de Heurs kFt)r, rampait sombre et'Tabougri,^abfitant'TOàl une
berbe 'desséchée. 'L'heure 'était triste,' le lieu éfeit sonfrbre. En s^
prochant du moulin, mon compagnon me serra de ^lus prèsv5e sen-
tis son épaule contre la^nrienne, -et, passantdevant un t^crcle^de
pierres' noires, il se'signa avec' ferveur >Nous n'aperçûmes ni te knip
bianc, ni' lé lièvre noir, et 'déjà je m'apprêtais à railler lemoscadm,
lorsque, dans l'endroit où le plateau s'abaisse vers la gorge, il me
scmbla^ apercevoir -une forme singulière. Ce ne pouvâfit»ètre un ani-
mal.'^Était-ce un être humâirf? Cela ressemblait ànn^ grand' corps
tx)urbé quimarèhait avec de 1res petites jambes. Le Muscadin s'ar-
rêta court comme umTiUlet oriibrageux. — Là-bas, lài*baà!*fiti-îl.
Je regardai plus attentivement. — Lâchas*? dis-je, c'est frae-vicîHe
fenme qui porte^un faix.
— ' C'est vrai;' mais; qûrpeul^le! être poup oser traverser la.laride
à* cette heure?
La'ïemme s'approfchait de nous; . die montait,* et le cfépuscirie
Tédairait urieux.
— "C'est votre- mère ! lui dis-^je.
'En effet, le doute n'était ^as»possa)te."C' était* la Chouric.-Hle
•portait sur la tète un'faix de bois mort. Tour imeux placcr'son' faç-
^eau, elle avait' 4té sa coiffe, et ses cheveux,' moitié rouges et»moitié
•blancs,^ lui couvraient le visage.'Elle tenàfità'lawiawi quelque* èbose*
'que'jene pus 'pas- bien distinguer, -^mais qui, examiné avec pjus
'de soin, 'fit -reculer 'd'horreur le Muscakim : ce n'était '•ri^n'^moins
qu'une paire de vipères, un grand lézard vert «et quelques fjlantes à
feuilles grises moufchètées deblanc, qui, «en pareille compagwie sur-
tout, avaient un aspect frien-skristre.
— ^"-Ma rtère, ma mère l'^it-le Muscadmert frappant %jt piéd,^vaas
m' avier promis que cèla:ne' «erait *^lus.
— 'Eh^bien! réponditflaCbounc.'Xïtfy'a-t^t?... Ces ineeètes'te
font-ils peur?- J'-en ferai ce soir unbouiHon poui< la Jioujiou, qui^est
toïttbée cn'languenr.'Et;quant'-aux''heH^s, infusées dans'une'bou-
teîlle de vin, elles serviroÉt àdésenfler'les jarabes^iu vieux fterifflte.
TiCdiablen^a rien àvoii^là*^dcWans.''Et si cdtequ'on àhth\é€%4 oob-
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S32 REVUE DES DEUX MONDES.
tinua-t-elle en montrant les pierres noires, n'en a pas fait plus que
moi, à l'heure qu'il est, elle prie pour nous dans le paradis.
Le Muscadin secoua la tête et garda le silence. — Au lieu de me
quereller, reprit la vieille femme, tu ferais mieux de porter mon faix
jusqu'à la maison. 11 fait noir, et je pourrais trébucher.
J'intervins alors. — Nous allions chez vous, dis-je à la Ghouric,
nous allions vous inviter à la noce.
— Alors, dit-elle, vous me ferez l'honneur d'accepter le vin des
donzelons.
Nous arrivâmes à la cabane que vous connaissez. Elle n'était pas
délabrée alors; l'intérieur était en bon état. La petite vieille, alerte
et propre, alluma une chandelle de résine, rinça trois verres qu'elle
nous présenta dans une assiette de faïence à fleurs, et nous bûmes
à la santé de la maîtresse de la maison. Toutefois le Muscadin ne
chanta pas. — Mère, dit-il en s'en allant, est-ce que vous irez à la
noce?
— Et pourquoi n'irais-je pas? dit sur son ton le plus aigre l'iras-
cible Chouric. Ne suis-je pas leur parente et leur voisine? Ont-ils à
rougir de moi? Veulent-ils économiser le pain et la viande? Ont-ils
peur que mon cotillon et ma coiffe ne leur fassent honte? M'ont-ils
invitée pour me faire un affront?
J'essayai de la calmer; cela fut facile. — Oui, oui, dit-elle en
riant, je vois ce que c'est. Ce grand fou a peur de moi. Il craint
que je ne charme le nobi. Il me croit sorcière... Ah! mon pauvre
enfant I il y a longtemps que je ne le suis plus. Je n'ai jamais su
charmer qu'un seul homme, et c'était ton père... Oui, continua la
Chouric, j'irai. La Gapinette a toujours été bonne avec moi, je veux
danser à sa noce. Je veux voir Marthe et lui parler, car tu es un
grand niais, et, sans t'en douter, tu es bien plus sorcier que moi.
Nous revînmes le soir même chez Noguès, et pendant quelques
» jours nous continuâmes cette vie sans qu'il se produisit de nouveaux
incidens. C'était toujours la même histoire, des coups de fouet aux
chiens, des coups de pistolet aux portes, des rasades à plein verre,
des chants à plein gosier.
J'accomplis consciencieusement toutes mes fonctions de donzelon.
Le dimanche qui précéda la noce, j'assistai à la fête de la volaille^
ce qui est une façon de parler, car la volaille n'a aucune raison de
se réjouir, puisque c'est ce jour-là qu'on la plume. Donzelles et
donzelons travaillaient, chantaient, se querellaient, échangeaient
des insultes bouffonnes, et puis il fallut danser. Ma grandeur me
retenait au rivage. Je pensais dès lors à embrasser l'état ecclésias-
tique, et je ne voulais pas que mon exemple pût fournir plus tard à
mes paroissiens une arme contre moi. Cependant j'enviai le Mus-
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SCÈNES DE LA VIE DES LANDES. 333
cadin quanjl je lui vis prendre la main de Marthe. Grande, svelte,
sérieuse, elle était alors dans toute la fleur de sa beauté : son regard
restait pensif au milieu de toute cette bacchanale, son pied battait
la mesure; à quoi pensait-elle? Mes yeux ne pouvaient se détacher
de son visage. Mon amour d'enfant s'était éteint; mais je crois que
ce soir-là naquit un autre amour, qui, grâce à Dieu, s'est éteint, lui
aussi, pour toujours.
Heureusement les noces de Gascogne ne se prêtent pas aux mé-
lancolies. Le lendemain, il nous fallut transporter chez Noguès le lit
de la nobi. Dès la veille, on avait préparé un char couvert d'un drap
blanc; de longues guirlandes de buis l'entouraient de leurs festons,
des feuilles de laurier fixées en croix au tissu faisaient presque dis-
paraître la blancheur du drap. Sur leurs cimiers de peau de mou-
ton, les bœufs portaient toute une jonchée. Sur ce char d'apparat,
on chargea le lit; sur le devant du char se tenait tout droit un grand
gaillard à miné hâlée portant la quenouille de la mariée et filant
gravement au milieu des éclats de rire des donzelles mises en gaieté
par un déjeuner copieux. Les donzelons et les donzelles chantaient,
s' arrêtant devant chaque maison qu'ils rencontraient et demandant
là passade j c'est-à-dire du vm, qu'on ne leur refusait jamais. J'é-
tais resté seul derrière le char avec Marthe. Il y avait dans l'air une
pointe de printemps. Les revers des chemins creux étaient déjà tout
tapissés de violettes et de primevères. L'épine noire montrait ses
fleurs blanches. Les genévriers avec leurs baies roses, les vieux
chênes couverts de mousse pourpre et dorée étincelaient au soleil.
Marthe marchait silencieuse ; je voulais lui parler, j'avais dans ma
tète tout un trésor de paroles, mais j'en avais perdu la clé. Mon
amour grandissait; nous marchions tous deux sans échanger un
mot, écoutant tout ce fracas de la noce qui nous précédait.
Le sou*, il fallut encore danser et manger; mais lorsque j'entendis
le sonneur qui accordait sa vielle, je partis et je retournai au pres-
bytère. Chemin faisant, tout auprès du grand étang, je rencontrai la
Ghouric, qui ramassait du bois dans un taillis. Ma présence l'efl'raya,
^jar le bois ne lui appartenait point, et les branches qu'elle portait
eussent au printemps été couvertes de feuilles. — Ne me trahissez
pas, monsieur Bernard, me dit-elle; il n'y a que vous et le maqui-
gnon qui sachiez que je viens ici. Je fais mal sans doute, mais les
communaux sont si loin , et je commence à être vieille.
Je m'éloignai en lui assurant que je n'avais pas l'intention de
suppléer le garde champêtre, et de ma vie je ne me fusse rappelé
cette circonstance sans un événement que je vous raconterai tout à
l'heure.
Le lendemain, le soleil qui devait éclairer la noce se leva aussi
brillant qu'on pouvait le désirer. Mon oncle me confia sa jument
Gooçle
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fftWiile, nofi.la» ^ttsÊriogante, mats b!pfost8(^e;x)^tait wie bnaure
peecbeomnebkiiioapablede porÉer>l6 double fandeau^que je'Hiiiies-
Jjaafe. fremiev ^imzelany Je devais fioetenla fnremiëre dcmzéUey^tla
pfttittâèie (donaelle, c'était Marthe.
jLa.iinatinéefétfaLt radteuse, et ks étangs, dégagés-4e 4a Inrame,
biillMeaifc'ConBfi&dea KitratFs; i«6 monta^estmontrateotlearsfAroikts
neigeux à T horizon et les blés verdoyaient sur la-iî#«'te;'LoHis'Nogttè8
éloit aoaoHi{i»agB^d*une^o«valoaâe^e plus-île vifr^*el»«vaux; il était
«ûulaairtle<sieny:qiil<étattti«in grkisdinavainraiS'O0Îr,*naais obaoun^'cle
QfttaB amitmeiCOEjupagnecde Yoytagey^etJes'iuis au trot,'4e8 autres au
galopvjHQiud'dévorionsfreBpaee.il y avaitdts chewMix'inal^vés^i^
Hapati6ua:)de oe<daobIe'£sirdeau, sautaient, ruaient et 'se cabraient;
en<.entdDdait>alavs des'cvis perçanB^rasquetaussitôt couverts par 'des
éidats. oie rive forjfnidables ; d* autres s'amusaient à faire caraoéler
leiirtiiQontupe«daBS les 'bourbiers qu'ils renGontraîent,*et'c'^tâient des
inpréaatiims'farieuses qui finissaient bien' vUe par des^e^plo^ons^
glôeté. iia^perohevenne detimii onôie était sage; elle* avait unestlkve
axti^éineaient 'douce. Ilarthe,^ssise>mir «len manleau, ne bougeait
pa»;t8oaii'teas était paadé au'tour de ma'toitle,^lle éût^pu-eompler
k6i)ajfclei»€ui»4s(e mon' cœur, mais tellene^ pensait guère àmon'coaur.
faeit>ei«i SMilaifd^jaune'qCt'étteavaH s«r la tète, «peut^tre «aussi le
Ifenecaldfîiny «qui,'plas^tegaiift que jamais, faisait jH^ffer^sa mulecou-
wtt& de t g»elots,pr oc«q)aient plus que moi .
lA une bifetfcatienHrikiôbem'ui, nous 'rencontrâmes 4a» cavalcade de
la'4ioii.t>aapin,'imMfité 43«ir un énorme ébevctl normand, «portait^ la
fiaptt»ilteJLexheval»était presque aveugle, mais son cavalier^ te' mar-
Qcoavrait avec une Hbabileté qui «ne permettait pas de-^upçonner
Mn iûiiFinité. Iltespévait'le'vendre'àqttélque'persoimagede lanoee,
et c'est ce' qu'il 'fie 'manquai pas de faire /En-sereneontPant,^les deux
oèotéges redcmblèrent leur tapage. Tous-se mirent en chœur 4 chan-
ter la aa&i.i Les' fiers écuyers faisaient danser >leups dwvaux. Dans
ees'Obemins étroits et profonds, il y avait une -confufeieii indieSble.
IXojisiarPiiribmes ài l'église sans accident/Làtous^redevinrent sérieux,
la»n^i etitevwo*/ étaient 'devant la'poPteJEn ma qualité de premier
ttmzdony ]e m'approchai de la «/^«V et je Tpassai autow de sa taille
«vinilongiraban blanc dont les «?itréiûités retMibaient 'j^tsqu'à ses
çiedfr:»c' était la'cektture symbole de^sa pureté. 'En «*ôwe temps la
première donzéllcmettaitaureveps de! la» veste du^marié^wiie fleur
«rnôe de-robans 'blancs exprimant le >même «ymbote. La cérémonie
«eot lieu 4ans que^ri^ en vint troubler le 'Pecueilleittent. S^lîprattt
ïfcttWtude,tla^«ioW» garda les'de«x»anneaux^ et»toute'la noce> rementa
à cheval. Louis Noguès portait la Capinette en croupe, et Dieu sait ce
<q»e»le navarrais»fit de couri)ettes,' ruades, écarts et saufts de mouton
4antque dura la routeJËnfm on allatdiner.illy avait à taUe'pkis de
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8CÈ1V1S DE LA YIE D£S'LAin>ES. 335
é^n cents conrives; aucun wton^Var ne s'y trouvaïh' mab de riches
pttysfan^, dés artÊsans, des ouvriers de la terre. Tous les âges étaient
représentés; depuis les enfttns à la mamelle juâqtr'atix' centenaires.
• Il West' impossible de vousdéterirele tnenu dé ce* repas pântagruè-
lîlquev C'était qneltpie chose dé confus comme une ntêïée. En plein
air, sttrie sol, on avait construit d* énormes fôuroeaut en terre d'bù
sortaient tout bouillis diés armées de chapons et des quartiers de
veatt sans nombre. Il y avait des fours qui paraissaient sans fond; et
d'où* Ton extrayait plus de dindons et d'agneaux qu'on ne se figu-
rait qu'il y en eût dans toute la commune. Oti^^oyait des pàtêfe gi-
ganatesfjnes dont les flancs recelaient un agréable tnélange de poires
cuites et de têtes et de pattes de YOlaiWe. Cette chèrer pouvait n'être
pas délicate , mais elle plaisait aux convives. Il y ^n' avait là une
bonne moitié qui pendant toute leur^ie avaient mangé pltis d'^âil et
d'oignons crus que de viande; aussi fallkit-il voir la fêtfe qu'ils fai-
saient à ces plats savoureux. En moyenne, il 'se consomma bien dbt
livres de viande par tête, et les chiens n'eurent que dés os parfaite-
ment rongés. Cette scène de gloutonnerie se passait dans un vaste
hangar, et la table était dressée au milieu de foudre^' gigantesques :
rUn. d'eux avait son robinet ouvert, et le vin, recueillî dans d'é-
normes cruches, ne cessait de cfa-culer parmi les convive^*
Le dîner finit au milieu d'un grand tumulte. Tdut le rafondé par-
lait en même temps. J'entendais la voix du maquignon, qni vantait
les qualités dé son cheval normand à un' paysan qui se plaignait qu'il
lui eût vendu dans une autre circonstance un cheval poussif. A deux
pas de moi se passait une autre scène qui attira mon attention: La
Chouric, coiffée d'une capulette qu'elle n'avait peut-être pas mise
depuis le jour de son mariage, vêtue d'une robe à grands ramages,
était rouge comme le feu, en proie à une exaltation facile à expli^-
querf Elle agitait viofennnent lés bras, et paraissait adresser de
vives exhortations au Muscadin, qui, les yeux baissés, secduait la*
tête comme une persomie qui doute de ce qu'un lui dit. Le débat
dura quelques instans; mais la Chouric remporta évidemment la
victoire, car, en quittant son fils, elle se mit à danser toute seule* en*
commandant au sonneur de jouer une ronde.
Le bal commença. ITàrthe dansa. II me sembla que bien som'ént
le- hasard la mettait auprès du Muscadm; cela me donna de l'hu-
meur. Tallais me retirer. Quelques amis de mon- oncle meforcèrent
de rester, et il était trois heures du matin lorsqu'on parla de porter
leréyeill^ anx nabls^ qut étaient couchés depuis longtemps. Il pa-
raît que le Muscadin avait promis d'être un dés premiers à cette
cérémonie assez brutale, à laquelle je n'avais pasTDulU me mêler.
J'entendis que les autres donzelvns l'appelaient à grands cris. Le
Muscadin ne répondit pas à l'appel des donzelons. Machinalement
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336 BEVUE DES DEUX MONDES.
je parcourus du regard toute la salle. Ni Marthe, ni le Muscadiu n'y
étaient. Je n'avais pas le droit d'être jaloux; Marthe ne savait pas
que je l'aimais. Cependant une sorte de fureur s'empara de moi,
et, sans me rendre compte de ce que je faisais, je sortis décidé à •
trouver le Muscadin, et bien persuadé qu'il était avec Marthe. Je
n'eus pas beaucoup de chemin à parcourir : dans un petit enclos
attenant à la maison, j'aperçus deux formes humaines. A sa haute
taille et à son béret blanc, qu'éclairait un rayon égaré de la lune,
je reconnus le Muscadin; l'autre personne était une femme. Il lui
parlait, et elle semblait lui répondre par un rire contenu. Je me
glissai auprès d'eux sous le hangar. Le Muscadin venait d'adresser
à Marthe la question qui, dans nos campagnes, précède toute de-
mande en mariage. — Marthe, disait-il d'une voix émue, Marthe,
voulez -vous que « je vous enseigne un galant? »
Il n'y avait plus à s'y tromper, c'était une déclaration que j'allais
entendre , car chez nos paysans les préliminaires du mariage ont
leur rite et leurs formules,* comme le mariage lui-même.
Marthe répondit par une sorte de rire nerveux. Je m'aperçus alors
que sa main était dans celle du Muscadin.
— Je vous en préviens, continua-t-il; le galant que je vous pro-
pose est petit et laid, il est gourmand, il est fainéant...
Le rire de Marthe devint plus nerveux.
— Dites, voulez-vous du galant que je vous propose?
— Comment.voulez-vous que je prenne un pareil galant? répondit
Marthe. Si vous n'en ^vez que de pareils à me proposer, je n'eft
prendrai jamais aucun.
— Ah ! dit le Muscadin, je le savais bien 1
Et il laissa tomber la main de Marthe, et déjà il se préparaît à
quitter l'enclos; mais celle-ci, lui touchant doucement l'épaule : —
Ne partez pas, Pierre; celui que vous me proposez n'est ni fainéant
ni gourmand : il est au contraire vaillant comme le feu, braye comme
le pain et sobre comme l'eau; mais il est pauvre, et n'a pour lui
que ses deux bras et sa bonne réputation. Dites-lui que j'écouterais
peut-être un galant de cette sorte, surtout s'il était le plus grand
ami de mon frère.
Rien ne peut donner une idée de la joie que manifesta le Muscadin
en entendant ces paroles si rassurantes; il étendit les bras, sauta
deux ou trois fois, battit un entrechat, tira sa guitare de sa poche
et exécuta en quelques notes une fanfare éblouissante, puis se re-
tourna vers Marthe pour la remercier; mais Marthe était partie. Ce
départ le rendit pensif; il murmura quelques mots. — Peut-être ne
m'aime-t-elle pasi disait-il; c'est ma mère qui lui aura jeté un
charme! C'est elle qui m'a dit que Marthe m'aimait; comment l'au-
rait-elle su? — Et il s'éloigna en marchant à pas lents.
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SCÈNES DE LA VIE DES IAKDES. 337
Au moment où, moi aussi, je quittais ma retraite, je m'aperçus
que je n'avais pas été seul à écouter la conversation de Marthe et
du Muscadin. Je vis dans l'ombre se dessiner la longue silhouette
du maquignon. Il cherchait à retrouver la porte de la maison en
trébuchant, et murmurait des menaces contre Marthe et le Musca-
din. Sans prêter l'oreille à ses paroles incohérentes, j'entrai dans la
salle. La ronde venait de recommencer. C'était le Muscadin qui la
menait. Sa joie se trahissait par des bonds prodigieux; il sautait
d'une façon inquiétante pour les jambons pendus au plafond. Il riait,
glapissait, et tout en sautant il ne cessait de regarder Marthe, qui
lui donnait la main. Elle tenait les yeux baissés. Au milieu de tous
ces visages enlummés, elle était pâle, mais belle d'une beauté que
je ne lui avais jamais vue. Elle était heureuse du bonheur de son
galant. Je ne restai pas longtemps à contempler ce spectacle, je
partis désespéré, emportant de cette fête, que j'avais tant désirée,
le plus cruel chagrin que j'aie ressenti de ma vie.
IV.
Au lieu de reprendre le chemin le plus direct pour aller au pres-
bytère, je descendis vers les étangs. J'avais besoin d'être seul, de
fuir cet odieux son de vielle, de respirer un air humide et frais, car
je sentais mes artères battre avec force dans mes tempes. La lune,
qui s'était levée tard, était déjà haute et donnait toute sa lumière»
La soirée était douce, et on n'entendait d'autre bruit que celui du
vent qui agitait les feuilles flétries des roseaux. Je me promenai
pendant quelque temps sur la digue du grand étang. On raille les
peines d'amour, on dit que cela n'est pas dangereux; je n'en ai pas
fait une longue expérience, mais rien au monde n'est plus doulou-
reux : il me semblait que, sous l'effort de cette angoisse qui me tor-
turait, tout mon être allait se briser. J'étais en proie à de véritables
hallucinations. Par momens, il me semblait apercevoir Marthe des-
cendant la colline qui domine les étangs, il me semblait que sa voix
prononçait mon nom; mais j'écoutais en vain, Marthe n'arrivait pas.
Ce que j'avais pris pour elle, c'était l'ombre de quelque arbre isolé,
et la voix qui prononçait mon nom n'existait que dans le délire de
la fièvre qui me rendait presque fou. Cependant il arriva un mo-
ment où mon illusion eut quelque raison d'être : une voix se fit en-
tendre dans ce désert, et une forme humaine se dessina nettement
sous les rayons de la lune. Elle ne fut bientôt plus qu'à cent pas
de moi. C'était une femme; elle ne marchait pas, elle dansait, elle
sautait, et tout en sautant elle parlait à haute voix et s'arrêtait de
temps en temps, s' adressant à un être animé qui marchait dans son
TOME IXSiU 22
Gooçle
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ombnH et queje n'âpercevate pas blen^dtetinctem^t.* était-ce' un
enfant? étaitr-ce unr cbîen? Un* grognement, strivr d'un aboîenwwt
senorev n>e convainquit^qtte- cettfe dernière bypoiWèse était la ^)^n^e^.
Le chien m'avait aperçu. — T&is-tbi^ tais^toiy b^ard, dftlâfénnne;
tu vas^Téveiflerles^loups; Oelm qui est là surla dîgne neme fait^a*
peur. Quamd les botmneô-me rencomtrent la nuit, ils se sauvent.
Harri! barri!... Tu es Wen' audacieux dé^m'attendre! Je suislaCboa-
rio, jff^m'en' vais à lafdire de minuitl
C'étîùt' en effet la Chouric; 8k coiffé était rejétée en'arrlèrc et ses
cheveux flattaient auvent. EHe sautait tomme les pâtres, en s'ap^
puyant sur un* bâton plus haut qu'elle. Le chîen qui la suivait avait
assez tnauvaisenaîne : c'était unr grand cblen blanc, métis dé dogue
et de chien' de montagne, qni\ malgré Tinjonction de la Chouric, m&
regardait avec des yeux sanglansi
— ^Ahlahl dit-elle* en me reconnaissant; c'est vous, monsîeuî»
Bernard? Vous avez quitté la noce, et vous venez vous égarer dans
le pays des loups-garous? Attendez-vous quelque frilette, men{ï)l
C'est une pitié de la conduire si loin, au milieu des brumes (de ces
marais. L'ombre des paillers ne vous suffi t-ellé pas?... Les Noguès
ont cinq paiUèrs; dit-elfe, passant sans transition d'une idée à une
autrcî ce sont des gens riches, et Marthe est le piUs beau partt de
la comtmune. C'est une' jolie filîe'que Marthe; eïïe est tendre comme
la rosées et ses yeux* semblent deux étoiles. Qui eût dit qu'elle de-
viendrait la bru de là Chouric?' Cest moi qui ai tout fait. Tout le
monde me' traite de sorcière*, j'ai montré ce que la sorcière savait
faire. Marthe^n'âurait pas osé se marier a.vec un pauvre garçon qui
n'a rien' et qui est le fife de la Chouric; mais j'ai su contraindre sa
volonté! Sï j'avais voulu, je l'aurais conduite au bout du monde, au'
sabbat f J'ai' bien forcé ce chien dé me suivre, etil y a une heure il
ne me* connaissait pas; Hàrri! hanil... Suis-moi, mon chieïi, sus
aux loupsi Miis si^nous rencontrons le loup btonc, faisons-lui bonne
mine, c'est *un ami qui voyage.
Eh disant ces derniers mots, là Chouric conthiua sa routé; elle
s'avançait par bondà irrégulîers, adressant des encouragemens à
«on chien, quilà suivait docilement. Les divagations de cette vieille
femme -firent une impression profonde sur mon cerveau, déjà trou-
blé par^la jateusie. Toutes mes supersthions dé pâtre s'emparèrent
de nouveau de mon esprit. Je m'élançai à là poursuite dé la Chou-
ric, je la saisis par le bras. — Vous ne voulez pas dire que vous avez
jeté un charme sur Marthe? m'écriai-je.
— Un charme-! répondit-ellte en riant, un charme! Qui pourrait
{îj Etpre&aian familière : « mon enfant »
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seins >!1IE MvnE'.AESrXâMDES. SM
fe dire?' Qui Fati^aî^Votre 0Mleak^t4L«bten regardé loi3Bfiu'il^ftllt
lanmosfie? PeatHèireiyiavait-il uoe'CftBlliamde {SOus la'nappejsle
Vsoâiel. Le {oss^yatr ia*t-41<een|)lé^les os'du eimietière'tiPeat^rétre
jiiiten>a-VHon Yoléuii. lie aais-jerpttsdesffédwire'eDipoudré?: ^<iave2H•
-vouBifMS îvuun peu de f>OQSsièreîblanefae>sur ie^bel babilltment âe
•Martfae? La Qhmrtc sait soa métier...
—'Misérable ! m'écriai-je.
Nms éiiens iSurlehordde'laMdigoe du *graod étang; je^ia saisis
•avecioage, |e realevaiiet je ktbalançaiiaiHdessus'de Feau.
•"- ^A: moirSatan ! 's'écria-t^^tUe, à ^iuoi, ^nion diien blanc !
iLe.ehîen^s**éknça sur inei'et mordit 'raonbabitauprëe du ooUet.
Jeiak»ai alleriasoroièFe, etpapujQ cfibrt brusque et violent je fis
daobenprtae au efaien. La Gbouric profita de* oe^moment pour s'en-
fuie;'le obien-me regardait Aeujomrs^en grondant.- La sorcière, quand
die ûib^nne certaine distance, lesifHa, etiLla-suivit.
Je revins au presbytère. «La mût approcbaitde sa fm.iLe lende-
main, toute la noce devait assister à ia^messe d'<actions de grâces.
J'aurais • voulu i»e dispenser de prendre part à cette cérémonie,
yjraiis.'iféselude ne plus revoir 'Marthe; * mais mon oncle ^vint me
icliercher:iui-»4Bètt)e : il'voiriutqiie je lui serviese'la messe, et j*««8
le crève-cœur «de ivoir^arrivcr la cavalcade, au imlîeu 'de laquelle
oaraoc^t le ^Muscadin; avec ^Manhe en croupe. tA peine la 'messe* fu^
•elle dite que je quittaiFéglise-^et 'courus nie réfugier tàansîle pres-
bytère. Caehé derrière un volet, .j^entendais le piétinement des die-
iwax et le. rire des ^Bsde ia noee. Laimariée demanda<*où j'étais.
J'étais à deux'pa&d'elle, la tôte dansTnes'deQX mainSf-ne pouvant
•contenir mes larme» ni^ mes sanglols. Tout à t^oup monoBcie entra,
'aecompagoéde>Marti}e.'Qeile^ci avait les /yeux baissés, et ne^'aper-
çut'pasde mon désonire extrême; mais je ne* pus le dissimuler aux
yeux de mon ' oncle, qui secoua la tôte. 'A mon graHd étomiement,
nmifmcle fit entirerrMartbe daBs noU^ ancien cabinet de travail. Ils
y restèrent, assez longtemps. 'Lorsqu'elle sorlit,' son visage était ^ra-
^ieux,<eUe nie salua en a»uriant;'màis son «regard» n'était pospour
moi .j Le ^Muscadin, :{^liis»beau'et'pltts pomponné que jamais, l'aida à
tnuMiter derrière lui.
— 'Marthe épouee i le Miwcadin, «dît «ion tmcle en me 'regardant.
Je me- tus, maisile soir je demandai l'autorisation de revenir au
•séminaire. Il medéolara que je resterais auprès de^hii jusqu'après
la pêche des étangs. — Il faut savoir seivaincre, dit-ril. ^Tu éviteras
Marthe, si bon te semble; mais tu resteras auprès de moi.
L*Annagnac est un pays de «oocagoe. dn<en avait à peine fmi
javec les Joies du carnaval que les ^grandes pêches commencèrent.
fC^étaient de nouvelles fôtes. *A cette époque surtout, le pays était
couvert de grands étangs qui pendant le carême fournissaient du
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âiO REVUE DES DEUX MONDES.
poisson à tous les départemens voisins. Tant que dure la pèche, on
campe sur les digues, situées pour la plupart au milieu des bois.
Le piquepoult coule à flots. Tout passant devient un hôte, et peut
à son gré choisir parmi les poissons aux écailles d*or qui frétillent
sur l'herbe et faire griller celui qu'il a choisi sur des charbons ar-
dens. Mon oncle avait un étang, et nous flmes la pêche, qui fut as-
sez heureuse. Le lendemain, Noguès devait pêcher : nous étions in-
vités; mais mon oncle ne poussa pas la cruauté jusqu'à me forcer de
me rendre à cette invitation. Nous travaillions tous les deux au jar-
din, taillant les arbres fruitiers, lorsque nous vîmes arriver Noguès,
Gapin le maquignon, deux ou trois voisins. Noguès était extrême-
ment pâle. — Monsieur le curé, dit-il en entrant dans le jardin, je
suis ruiné, complètement ruiné. J'ai voulu pêcher ce matin, mais
j'ai trouvé tous mes poissons le ventre en l'air. Pas un n'était vivant!
— C'est un grand malheur, répondit mon oncle. Peut-être a-t-on
mis du lin dans l'étang. C'est un grand malheur; mais la perte de
votre poisson ne vous ruinera pas.
— Et la perte des bœufs, et la perte des chevaux? répondit No-
guès avec une ironie pleine de colère. J'ai abattu mon plus beau
bœuf ce matin. J'en ai un autre qui ne vaut guère mieux. Un cheval
qui m'a coûté plus de vingt-cinq louis est devenu boiteux dans l'é-
curie. Tout cela n'est pas naturel, il y faut une fin. Les sorciers s'a-
charnent après moi. Ils ont empoisonné mon poisson, ils ont tué
mes bœufs, ils ont estropié mon cheval. Vous êtes notre curé; que
vous le teniez de Dieu ou du diable, vous avez pouvoir sur ces gens-
là : je viens vous demander de les mettre à la raison.
Mon oncle essaya de le calmer; il l'exhorta à la patience, il lui
représenta les accidens dont il se plaignait comme étant produits
par le hasard. Malheureusement il voulut démontrer qu'il n'y avait
pas de sorciers, et cette démonstration n'eut aucun succès. J'enten-
dis même deux ou trois paysans dire qu'en matière de sorcellerie
mon oncle savait mieux que personne à quoi s'en tenir.
— Il n'y a pas de sorciers? s'écria Noguès en riant d'une façon
forcée. Cela vous plaît à dire, monsieur le curé; mais on les a vus,
les sorciers, ou plutôt la sorcière. On l'a vue entrer cette nuit dans
mon étable, on l'a vue se promener sur la digue de l'étang et le
traverser à la nage. Elle rôde toutes les nuits autour de ma maison,
et si vous ne voulez pas la chasser avec de l'eau bénite, je la chas-
serai avec du plomb numéro deux.
— Et qu' a-t-on vu? dit mon oncle.
— Oh ! rien, répondit Gapin, qui prit part à la conversation, un
loup blanc grand comme un âne. On sait ce que cela veut dire. Il
n'est pas difficile de deviner quelle est celle qui se cache sous cette
peau de bête.
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SCENES DE LA YIE DES LANDES. 3A1
— Et qui est celle-là? dit mon oncle.
— La Chouric.
Je dois reconnaître que ce ne fut pas Capin seul qui prononça ce
nom; il fut prononcé en même temps et presque instinctiYement
par tous les assistans.
Mon oncle haussa les épaules.
J'eus la malheureuse idée de vouloir apporter « moi aussi, une
preuve dans ce débat. — La Chouric s'est vantée devant moi d*ar-
voir jeté un charme sur Marthe.
— Vous voyez? s'écrièrent en même temps Noguès et Capin.
Mon oncle me commanda sévèrement de me taire, et il mit les
autres à la porte de son jardin en leur disant qu'ils étaient fous. Il
me fallut essuyer une longue mercuriale, et je reconnais msdntenant
que je la méritais bien.
Ce soir-là même, j'étais resté dans le jaiadin. Le soleil était près
de se coucher, lorsque derrière une haie vive je vis se dresser le
long corps du maquignon. — Monsieur Bernard, me dit-il, voulez-
vous nous accompagner? Le loup blanc est dans le bois de l'étang;
nous forcerons la Chouric de lever le charme qu'elle a jeté sur
Marthe.
Je franchis la haie, et je le suivis.
A une centaine de pas du bois désigné, je trouvai une petite
troupe d'hommes, tous armés de fourches et de faux; Noguès seul
avait un fusil à un coup. Il avait entortillé un chapelet autour du
canon de son arme. La bande paraissait médiocrement rassurée. Le
Muscadin était auprès de Noguès.
— Tu as tort de venir avec nous, lui dit le maquignon, nous al-
lons peut-être rencontrer quelqu'un de ta connaissance.
— Si c'est ma mère, répondit le Muscadin, tant pis pour elle!
Meurent les sorciers!
Cette réponse sauvage nous donna du cœur. Nous nous diri-
geâmes vers le taillis. C'était précisément celui où j'avais rencontré
la Chouric volant du bois. Le jour devenait de plus en plus sombre,
et le taillis était si épais que les dernières lueurs du crépuscule arri-
vaient avec peine sous les branches. On n'entendait que le bruit de
nos pas sur les feuilles sèches. Tout à coup le maquignon fit un
geste; nous nous arrêtâmes. Il nous montra quelque chose avec son
doigt. A trente pas de nous, dans une petite clairière, au pied d'un
grand chêne, nous aperçûmes une grande forme blanche qui nous
parut être celle d'un loup ou d'un chien. — C'est la Chouric, mur-
mura à voix basse le maquignon; je vais lui couper la retraite.
Comptez jusqu'à cent, et tirez sur elle.
Personne de nous n'envia le poste que le maquignon s'était ré-
servé. Nous nous serrâmes les uns contre les autres. Il faut rendre
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3Aâ cvsvUE 'IBSS ^BUX i MOHD16.
cette justice à Noguès : U n'hésita pas? ilcompta jesqtf à*45ent;se si-
gna rapidement, ajusta et fit feu. Nous entendîmes d'àboi^d^nri^hurie-
mciit'^laîatlf, et ppesque^enr irième'teffips^«eiatitre'dét<mation? mais
commet le gparid étowg»avàit|>lttsieur9«éfchos/n(ms'«e^fimt;s pas- at-
tention au bruit de cet autre coup de feu.
Dans un taillis aussi fourré que céhii' tiù nou^nou^ trouvions, la
ibmée»s*élève>4entoïïeftt. Quarid^elte'ettt'^dispapu, la -clainère était
vîdermàis'îl' Dous'seriibla' apercevoir àf travers^ ies- aH)res la Terme
blanche qui s'enfuyait, et par intervalles? le rtième crrplaintîf se fai-
sait eMeiidre. î^ersonneih'esa'ptsîrrsttrvre'^a^sorcière/ee^fat niême
a;vec une ccrtaioe* anxîétéMiaeTious' attendîme^-le retour idu maqui-
gnwi.^l revint? etifra. Itétiïit 't^ès -essotflBé. — ^ C'étàit^bien la 6hou-
ric,'dit41;votts'kiiavez donfté une leçon vj^^Tar vue passer sur* trois
pattes, elle se dirige du côté de sa maison.
— Pourqubiae^Favea^vous pas acheVéé'?''dipentf4es*atrtres.
- — Messieurs, r^oridit-il,- je n^ài pas'osé l'érttaquer, h' ayant que
c^tte^fourche' et?Tidn Ije* béni^sur'môi.
ilMut éécMéque^n^ytre fehasseen 'Testerait* là.^€eperidattt,- avant
deT[)artir, j'éftlai aupi^sHèhi' gros'èhènevau pWd 'duquèt nous avions
aperçu la forme blanche, et je trouvai un quartier d'agneau* à* înèi-
tié rongé. Me rappelant ce que.iù' avait- souveiit ^^t mon t)ncle au
sttjet du maxjùignon,*' je commençai^ à *deuter du sortilège, et pensai
que' te bhien Wanc pourrai t'bien^ èire eètûi q«e que j^avàis rencon-
tté avec la Chouric la'nûit'dé la noce. Aussi, refusant le souper tjue
iti'ofiTàit*^giiiès,'je*tjmttai la bande armée et me dirigeai rapide-
ment vers le presbytère, où, comme vous 4e pensez* bien, je ne me
vafttai'pas'dejmen' expédition.
Le lendemain matin, mononcleentra de' bonne' heure dans-ma
èhartîbre; il était fort iriité. — *11 vient 'de se commettre un assas-
sinat, me dit-il; viens avec moi chez Noguès : il' faut tjne je'lave la
tête à cette bawde de**fous. La pauvre 'Cliottric est bien malade : on
lûi'a' tii^' uncoup de*feu hier au soir. 'Si j'étais arrivé une' heure
pltts*tard,'Thèmorragie l'emportait. ^Jeue sais si elle pourra jamais
se servir'de sa jariibe.
Cette nouvelle me rendit* toute ma-crédùlité. Que ce Tût sur mi
k)up ou surun-fchien, c'étaitcertainement surtm animal^t non sur
une femme ^e%>g^ès avait tiré.^ 11 l'avait' blessé à' la janibe, et la
Chouric était précisément blesâée àla jaiAbe d'un coup 'de feu. ^ Les
fehoses ne se passaient pas auti-ement *dans' les légendes tjue les
pfrtres^ont coutume 'de se raconter. Il y- a toujours un grand sorcier
qùi-sedéguise en loup* blanc, on lui 'ttrerun- coup 'défusfll, et'le^ len-
demain les parens du sorcier le'font enterrer sans penwettre qù^on
visite son corps, parce qu'il est criblé de grains de plomb.
^"ious arrivâmes thez Noguès. On savait déjà que la' Chouric était
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SCéttfiftjrDfi L1.^YIB DES* LAMDES. 3tS
blttSdéei. NoguèSy<^Uiiiudk«r*dB sœcompagaoû» de la veiUe^ puraiff»*
sak radieiu^
— -Eh.lHCQl monsieur le cuoô^dît^lv y.a^t^il des' aotcieiB;.etfla
Chouncest^elleisomiëceZ Jelui fais/gr&oefxmr cette» fois^ maîs^'eUe
n'^y/evieanerplusil Maîateaaot quej'aiitâ^tdece gibier^là^la^maai
ne jnar.tremblem plusf etije ne la .manquerai pas.
— -Uia^ràbUi répandit ) mon: onekt veusijpouvas.aUer eo^'Caur
d'assises^l >
— En coar.d'aasifiesl qu'ain^ fut? J'arttirésupomiloupblatDCi
Cela n!e»Wil*paa penois? IL.y a ^pliis de dix peraQnnefttquLm'oiit vu
tirec^ Votre neveu luinoDiêmeiétailt^piTësent. SiilaCbouric ne Veut pas
qu'on tire son ellSf pourquoi 'S'JiabUle^tr-elle en^béte?
Mon onoleme reganda.sèvëffemeati II easaya/dt sonder le maa^iie
impônétrable-du maquignon : ilvpensait avec raison que le couppaiy-
taitdelàf^t soupçonnait qoelque^eruelle^supereherie; maisle mo^
meot de cherober à latdévoilejr n'était pas venu.; Noguès avaiti ponr
lui.rautorâtétdes faita.^Tous ceux qui étaient là sefusaont déelaréi
ensaifaveac. Ayant^perçu le^Muacadin.: -r— <)ue fais^tudans cetlie
maison? lui dit mon oncle durement;. va* soigner taîmèrei:
Le Musca^Un hésita^ il balbutia quelques: mots; puîs^i faisant un
effort sur lui-même^ : — Tant pisrpoun.la sorcière !..• s'icriar4t41$
qu'elle aille chercher une famille au sabbat! — M^tre, coaflinu»«t4I
en .se tournant tvera-MegMës, payeKrimoL ce ijue vous me devajL Je
partirai, ce^jsohr, je me ferai soldat Quand ibien mèose Muthe me
voudraitencarOf. JQ'He puift^la^prendie pour femme;, qui isait qud
charme elle luiia.jçté?
Marthe fit un mouvement. Sa; bouche s'ouvrit^ insôs tropcde re^^
gfffds. étaient dirigés, sur elle.. Devant cette réprobation générakv
elle garda, le. silence.. Nous.retoumâmes au .presbytèret. Ge-^r^là
mème^ Je.Musoadin qi^ttait^Cacabussai^- et moi «je retournaie À Aira.
Vi
J'étais heureux de revenir au( séminaire. J'avais besoinideviwe
dansicette calme atmo^ère pour recouvrer l'équilibrée det-mes.fa-
cultes^ gravement compromLS4 et par. mon. amour, et pan les soènea
étranges dont j'avais été. le témoin^ Je cherchai. dans, un ; travail
opiniâtre un remède contre le trouble qui m'agitait. Je déployai
un zèle ei-traordinaire dans l'exercice de mes devoirs religieux.. Je
trouvai dansila prière un. auxiliaire puissant^ et néanmoins,, pen-
dant les deuK années que^ je pf^ssai au petit séminairev je pensai
biunasouvent à JAarthen. Des. fenêtres de m^ chambrov j'apercevais
une grande partie de la vallée de l'Adour; je n'avala pour horizon
que les montagnes et les pifiadas. Combien de journées, combien
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3i& REVUE DES DEUX MONDES.
de nuits ai-je passées à ces fenêtres 1 combien de fois me suis-je
demandé si ce n'était pas Noguès qui avait raison, s'il était im-
possible que Tenneûii des hommes eût donné à des êtres humains
un pouvoir sur d'autres êtres! Avec quelle fièvre je lisais tout ce
qui avait rapport à la démonologie I Je n'osais interroger nos pro-
fesseurs sur cette question délicate, je craignais qu'ils ne se mo-
quassent de moi; mais s'ils parlaient de sorciers et de sorcières,
avec quelle avidité je les écoutais! Aucun d'eux n'y croyait; leurs
railleries, dirigées contre les paysans qui racontaient des histoires
de sabbat, me faisaient mal. J'aurais voulu croire aux sorciers, cra
alors j'aurais pu admettre que Marthe était la victime d'un charme.
J'allais chaque année passer les vacances à Carabussan. La pre-
mière fois que je revins chez mon oncle, j'espérais trouver Marthe
guérie de son amour ou de son charme. Je rêvais un accueil cordial,
une familiarité aussi douce que celle des premières années; mais
lorsque le dimanche qui suivit mon arrivée je la saluai au sortir de
la messe, ses yeux restèrent tristes et mornes, et d'une voix indo-
' lente elle me dit : — Bonjour, monsieur Bernard. — Tout était bien
fini. Sa pâleur me fit mal; qu'il fût naturel ou surnaturel, le charme
opérait toujours. Elle ne m'avait jamais aimé, elle ne m'aimerait
jamais. Dès lors, j'évitai toute occasion de la revoir. Je restais en-
fermé dans le presbytère, et je ne sortais que lorsque j'y étais ab-
solument contraint par mon oncle. Les vacances se passèrent assez
tristement. Mes anciens amis s'étonnèrent d'abord de ce change-
ment dans mon caractère; mais ils prirent facilement leur parti : on
l'a fait trop étudier, et il est devenu /?^r, disaient-ils; or qui ôXipec
dit idiot. Cependant, malgré moi, j'appris plus de choses que je ne
désirais en savoir. Marthe allait souvent à la dérobée chez la vieille
Chouric, qui n'était pas morte de son coup de feu, mais qui était
demeurée boiteuse. Le Muscadin ne s'était pas fait soldat, mais con-
trebandier. 11 avait, en quittant Carabussan, rencontré un berger
de la montagne qui l'avait adressé à une maison d'OIoron. Il faisait
la contrebande dans les Pyrénées. Il envoyait souvent de l'argent à
mon oncle, qui le remettait à la Chouric.
Lorsque j'eus fini ma rhétorique et ma philosophie , je revins à
Carabussan. Il était convenu avec mon oncle que je resterais pen-
dant six mois avec lui, et qu'ensuite je prendrais un parti. « Si tu
veux te faire prêtre, m'avait-il dit, tu entreras au grand séminaire;
dans le cas contraire, j'ai une douzaine d'hectares de terre qui ne
doivent rien à personne. Tu oublieras ton grec et ton latin ; tu pren-
dras une bonne femme et une charrue, et à la grâce de Dieu I » Je
quittai le collège d'Aire avec plusieurs camarades. Mon oncle m'avait
envoyé sa jument par le maquignon , qui avait des affaires de ce
côté. Mes camarades étaient pressés de savoir des nouvelles du
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SCÈNES DE LA VIE DES LANDES. 3^5
pays, et il y en avait quelques-unes que le maquignon n'était pas
moins pressé de leur communiquer, surtout en ma présence. L'un
d'eux parla de Marthe Noguès.
— Marthe Noguès! dit le maquignon, dont le petit œil noir me
guetts^t. Ohl la pauvrette! elle est dans un grand danger.
— Malade ! m'écriai-je.
— Non, non, dit Capin en souriant méchamment, car la ruse avait
réussi. Son corps va bien, mais son âme ! M. le curé n'a pas voulu
écouter mon gendre, qui voulait faire rebaptiser Marthe. Il avait
peut-être ses raisons. Marthe est un peu âgée pour être rebaptisée,
et nous aurions été sûrs d'être grêlés à plat, car Vautre ne plaisante
pas quand on lui enlève son gibier; mais c'est une pitié de voir une
aussi jolie fiUe aller au sabbat.
— Au sabbat! firent mes compagnons de voyage, les uns avec
l'intonadon de l'ironie, les autres avec effroi.
— Oui, au sabbat, reprit le maquignon. Elle y va avec la Ghouric.
Je ne devrais pas le dire, c'est presque ma parente; mais ce n'est
plus un mystère. La Ghouric raconte partout ce qu'elles font en-
semble. Il n'y a pas trois nuits qu'elles sont allées au Pic du Midi,
et il parait que la pauvre Marthe a conduit la danse avec le grand
bouc. Louis est désolé. Il veut tuer la Ghouric. Marthe ne se ma-
riera jamais : qui voudrait épouser une sorcière? D'ailleurs il y a du
danger. Il s'est présenté deux galans pour elle ; l'un d'eux est mort,
et l'autre, pauvre garçon, n'en vaut guère mieux. Je crois bien que
le troisième ne sera jamais assez hardi pour la demander.
Je savais que le maquignon mentait; mais ce que j'avaûs vu et
■entendu moi-même était si étrange que ces récits jetaient le trouble
dans mon intelligence. Il cessa de parler de Marthe, et je cessai de
i'^couter.
Deux jours après mon arrivée à Garabussan, mon oncle me rap-
pela ce qu'il m'avait dit. — Mon parti est tout pris, lui répondis-je;
si Marthe Noguès veut de moi, je laisserai les livres et prendrai la
charrue.
Mon oncle parut étonné. Il balbutia d'abord. — Marthe était ime
brave et honnête fille, une fille pieuse, une fille qui avait du cœur,
sa dot était convenable; mais elle était plus âgée que moi... Elle
pensait peut-être encore au Muscadin, qui pouvait revenir... Marthe
était sage, et ce premier amour avait dû laisser une profonde im-
pression dans son cœur. Gela méritait réflexion, nous en reparle-
rions plus tard. — Mais j'en étais arrivé à un point qui ne me per-
mettait plus d'attendre. L'incertitude me tuait. Je voulais essayer
de rompre le cercle magique tracé autour de Marthe. Le sort des
autres prétendans^ ne m'effrayait pas, et m'inspirait au contraire
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S&6 «nPUE ^BES 4>£UX4M0IID£S.
i»e exaJtokÎQitoberoinResqiie.) J'^éÉaûr-déteraniiâià^iiter rmvetitare.
Sit j'écbouais, Î6r>i]raitteAchrai9'.pa8)defdâlaif'fixé> pAr^m^n^on^ele/^^
j'irais cacher derrière les murs d'un sèmiBaire 4a boirte der^maréé-
faite.. iMalfafturaiisemeiit personne '«Kma que raorloféisâV'Mt pour
entamer celte:qHestion^délicateJ aTec^anrÛie.^'J'Atms au T^lus^haftt
degré ce que nos paysans, se servant davien» mot français, ap-
pdiBntldiverffQffrw.Mw.lmf^e^ae f&t ooUéeiàtnion patai» avant-que
jteniS8e:;|urofiQneéia mottié-^de lan ppemiëre'plints&'.'saeraiiienteHe :
(tîKarthe, •^Qulfiz-vouscque'jefvous 'eMeignema godant? ncjfeis j'^ens
UBe»hewrBtise;iBspiraiion,»et je m'adressai^àt la^iomme-de^ftogaès,
àiaiG^piaelle^ Hâge Hayaiturendue phisitranquIUe^tEHearvait quatre
enfans, et.laMJeunesifille tropi éveîUée était devanue une ootnaiève
joyeuse, mais qui ne faisait pas parler t d'elle JJe^ lui dîsi toutt snn-
ple«(ieiit que j'ainiai&Mafthe.'BUevsenfnit'd'abofd à rire* — Je m'en
doutais depuis longtemps,!s'écm^^-6lle. Puis elle ^vint^séfiease.
— ihhlilB&msffdr Gontinua-ti^ellB, je' iroudrais voue^ voir^marié avec
llarthe. Je £^ai en sorte. que cela. soit,t mais j'aii bîan^pear que la
pauvre Afai!the ne se marie :|amais...
i Jëfluidemandai si c'étoittsoniamour pour le Mvscadinqùi empé-
ctecait 'Marthe de «>se .marier. 'La Gapinettei me répondit ôbligeam-
mant quefjesauriwabien.:faire oublier. le Muscadin,, et je crus'.ce
qu'elle merdisait; mais bi^itôt elle se jetaidaos une suite 'de propos
décousus. Il fallait prendre les plusugcandesDprécautfoas; elle «se
chargeait de parler, à Marthe, mais je ineidevais communiquer mon
projet à personne; il y avait du, Ranger.
— Oui^ oui, lui dis-je?îl paaraît qu'il y a déjà deuxides^gakns'de
Marthe qui sont morts?
— 'Jl.y>en a uftideimort, répondit la Gapinette^ G^«st vrai; je lîa-
vais trop fait danser. Quant à l'autre, il a plus de peur que de mal ;
c'est un iniais qui 8''estilaifiBétpersuader 'par mon père. . .
•En prononçant ^e demier-îmot^ elle a'arrêta'OOurt.iElle'semWait
craindre 'd'en avoir trop dit-vEUe cantimla^^un'moment4aprè8,'et«ne
quitta en me donnant les meilleures espérances.
lA œt»endraitide son récitilecuréBarrigws^fit uoe^ou^te'paose.
— r) Je serai itrès bref sur la fin*demon'h48toire,*Teprit-il'eniSOuriant
tpifitementi Une faut pasjoueravec le fou. Jesuis-guéri, oomplôte-
ment guéri ; je puis voinMarlhetsaas^prouver'dans mon- cœur auomi
trassaiUmnent : j'ai soin méanmcûns âene^pastrévéiller lesrSOivreDirs
de celte époque. J'ai ccu'un. ia8tanttque> j'étais aimé^<Qaelque3>jotirs
sevrés la cottveiisationiqae j:'ai/cberehé. à' résumer, 4a Copinette ^iùt
me^àke jqaefMactheaagnéaitimatfeKiienshey et^ue Loms^eerait) le
plus heuroux.éeffbûnunesdeirae^voir soitbaau-frère.» Je vousiaiiâit
qae-j&:cro]OBÎs>ttreiinD(ié; je dois ajouter .qu^l-me^fattaiti^beauiooiç
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SCÈNfiSDB LAi.VlE D£S LAliDES. 347
de bonne v#kiilë ppur/croiite^ikfcel amouci; Ifesthe se montnûi pp«H:
moi pleine de douceur et me seuflmt peAiemment aupoës* d'elle;
EUe .écouiaifr'tous. mes longs disoouratsans J^mBUr témoigner d*hui^
meur^ car jnalaajgi^ s'étaii déoauéev et j'étais ^deveno un âMouveox
terriblemeot bavard; EUe aeceptait mes seiofi-de cavalier servante
J9 la portais ea<croupa.auxrmarclkéSt j'^tllais. aux champe- travailler
aArec.elle^ et j'essayais de lui prendre upe p^tie xle sa^bfesogiie. Je
dois mâme^ireqye je réus8is8ai6naâ6ez.naal;.caneUe était plua ad
qi|e moi dans- toos lesrtravaux.cbainpèireBf.et c'était elle auncooi-
traire qui-m!aidait.Je*raccompagnai9 lorsqu'elle sortait de la mease
et des vôpres.^ Elle était, bien veillante- pour mol.» mais, ea mÔBoie
temps toujpurs fmide et sérieuse^ Si elle voulait .sourire^ ^on sou-»-
rire. était contraint; sa maia restait inerte dans la miennet Qudque^
fois elle me disait.: — Mon Dieut Bernard! pourquoi m!€wez-vo<is
choisie? quelle triste femme vous ailes avoiul .
Ces paroles me décourageaient bien^un peu, mais<la£apinette me
rendait le courage.
— Elle voua aimera, dU-elle ; vous ne savez. pas ce que nous dir-
sons entre nous^ nous autres filles de campagne : .« Quand iLsera4e
mien^ il faudra q\ie j^ l'aime i )> Elle. me reconrunandait en même
temps de ne pas afficfaerinotre^amour ou de nous marier le plos vite
possiJble. LajQie.que j'jéprouvais d!étrec auprès de Marthe me- fit ou-r
blier la.première recommandation •^ Quant au mariage, Marthe ne
voulait pas en en tendre (parler avant le- carnaval suivante Lemaqui'^
gnon, .que jç rançon traL& souvent; paraissait avoir oublié tout ce
quIU avait, dit .de. Marthe^ 11 me .félicitait et semblait impatient de
voir «arriver le jour de la. noce, se pronaettant<de danser; mais le
jour de- la noce était bien, loia, car < nous, nt étions encore qu'à /la
Saint-Jean. J'étais à ce moment le plus heureux des hommes. Dopais
qi^elqaes 'jours, il me ! semblait, qi^e Marthe était. plus joyeuse» Ses
joues avaient repris leurs couleurs; je l'avais entendue chanter; elle
rkLit,.seS'y^a\iétaient briUaas« La Marthe d'autrefois avait .vaiMcu
le cbaïune,. Mon onde^ qui< n'était pas partisan des longues amouns,
s'était eogagé à hâter notre mariage; Aussi, le soir de la Saint-Jôaa,
àp^inele soleil était*îl couché,: je- m!en.allai chez Nogoès^ J'étais
dans: d'excellentes dispositions rpouriprendue; ma part des divertis»
semenside cette soinéev
G'étaitialors'dans nos Jandes-une grande ^olennité-qoeJa fête de
saint Jean, et pas un chef de maison n'eût oublié ce JQur-làd'alluh
raer^la AaiUe} qiiaodi.j'^trrivaichefiB.Noguës, je vis qu'on la (dépa-
rait sur le point culminant du coteau où était située la maison. Au-
tour d'une longue barre.de bpis fixée en terre, on entassait des
épines sèches, des sarmens, et les enfans regardaient ces apprêta
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SAS REVUE DES DEUX MONDES.
avec curiosité et impatience. Je demandai où était Marthe; la Capi-
nette jeta avec étonnement les yeux autour d'elle, et me dit que
Marthe était probablement à la plaine, qu'elle allait rentrer. La nuit
tomba tout à fait, Marthe ne rentrait pas. Je commençais à être in-
quiet, peut-être un peu jaloux. Elle arriva enfin. Elle était tout es-
soufflée. Elle portait sur sa tête un grand tablier rempli de fèves et
de pois. Son arrivée fut le signal de la fête. Déjà, à tous les points
de l'horizon, on voyait s'élever vers le ciel de longues colonnes de
flammes rouges qui pendant quelques instans brillaient dans l'obs-
curité, qu'elles constellaient d'ét'mcelles, et disparaissaient comme
des étoiles filantes. Le vent nous apportait les chants et les cris de
fête, et nous pouvions voir se dessiner autour de la flamme les sil-
houettes des paysans qui dansaient autour des feux les plus rappro-
chés. Noguës alluma la haille aux vifs applaudissemens des enfans,
qui attendaient ce moment avec impatience. Le maitre, la maîtresse,
tous les domestiques de la maison et quelques voisins se prirent par
la main et commencèrent une ronde autour du feu de joie. Marthe
ne dansait pas , elle se tenait à l'écart. A la lueur de cette grande
flamme, elle me parut pâle et inquiète. Je lui adressai deux ou trois
fois la parole, elle me répondit à peine. Je ne m'en étonnai point,
elle n'aimait pas ces divertissemens bruyans. La hailley après avoir
jeté une vive lueur, s'éteignit peu à peu, et avec elle les chants
cessèrent. Les enfans s'exercèrent à franchir la flamme, devenue
plus modeste; les gens superstitieux se chauffèrent le dos, car il est
reconnu que ceux qui se chaufifent le dos au feu de la Saint-Jean
sont préservés de la scîatique; d'autres faisaient cuire de l'ail dans
la cendre, ce qui guérit de je ne sais quelle autre maladie. Le feu
finit par s'éteindre entièrement, et tout rentra dans l'obscurité et le
silence.
— En voilà jusqu'à l'année prochaine 1 dit une voix à côté de
moi.
Je me retournai et j'aperçus le maquignon. Ce personnage m'in-
spirait une répulsion que je ne me donnais plus la peine de dissi-
muler : je ne lui répondis pas; mais l'impudence était l'essence même
de sa nature. — Une belle nuitpour le sabbat!., continua-t-il. Les
sorcières auront beau jeu pour ramasser la graine de fougère et
pour attraper les mandagots (1). C'est le jour ou plutôt c'est la nuit
de leur passage. Vous n'avez jamais eu l'idée d'attraper une paire
de mandagots?
Je hâtai le pas sans lui répondre; mais il continua sans se laisser
(i) Les mandagots sont des chats qui, à cmix qui s'en rendent maîtres, rérèlent les
trésors cacliés.
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SCÈNES DE LA VIE DES LANDES. 3&9
intimider. — Si vous n'y allez pas, une autre ira à votre place, et
j'ai ridée que Marthe vous en rapportera demain une provision.
Je m'arrêtai. — Capin, lui dis-je assez durement, pas plus que
moi vous ne croyez au sabbat ni aux mandagots. Vous voulez Taire
du tort à Marthe; mais sous peu de jours elle sera ma femme, et je
la défendrai.
Le maquignon, approchant alors sa bouche de mon oreille : — Et si
cette nuit, me dit-il, je vous la montrais dans la Lande des Sorciers?
Je lui répondis par une sorte de sifflement qui indiquait l'incré-
dulité la plus complète.
— Je vous dis la vérité, continua-t-il. La soirée est belle, venez
avec moi jusqu'à la lande. Si vous ne voyez pas le sabbat, vous ver-
rez peut-être autre chose, et vous ne direz plus que je suis un men-
teur.
Si j'avais pu entrer dans la maison de Noguès, je n'aurais pas
suivi le maquignon ; mais tout le monde était couché, je ne voulais
pas faire de scandale, je suivis Capin.
La nuit était belle. Quelques hailles retardataires flamboyaient de
loin en loin. La lune montait à l'horizon. Les chemins étaient dé-
serts*. Capin marchait auprès de moi. Nous gardions tous deux le
silence. J'étais en colère contre lui et contre moi : contre lui, car je
voyais bien qu'il allait essayer de me rendre victime de quelque
supercherie ourdie par ses mains; contre moi, car je manquais de
confiance vis-à-vis de Marthe, et je me sentais coupable d'une sorte
de trahison. Il marchait très rapidement, et je m'aperçus qu'il pre-
nait le chemin le plus difficile, mais le plus direct.
Nous arrivâmes enfin sur lé plateau, qui était éclairé par la lune.
La lande était déserte; la vieille tour du moulin planait sur cette
solitude. Le silence le plus complet régnait partout. Le maquignon
jeta un regard rapide autour de lui.
— ^ Eh bien? lui dis-je.
— Attendez, répondit-il. Et il m'entraîna derrière une toufle de
genêt épineux parvenu à l'état arborescent.
Nous n'attendîmes pas longtemps. Une voix se fit entendre, une
voix que je connaissais, celle de la Chouric, et bientôt nous pûmes
l'apercevoir. Elle n'était pas seule. A côté d'elle était une autre
femme couverte d'une capule. Cette femme avait la taille de Marthe;
mais eût-il fait grand jour, on n'eût pu la reconnaître, car sa figure
était soigneusement cachée. Je serrai violemment le bras du maqui-
gnon. — Ce n'est pas Marthe, lui dis-je.
Il se contenta de répondre encore : — Attendez.
Les deux femmes se dirigèrent vers le- moulin. Elles y entrèrent
et y restèrent quelques momens. Lorsqu'elles en sortirent, une troi-
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310. ' BË^fCE DBS BWOX MMIDBN'
sième pMiso«a» le&acoosipagQftit.' ûstteîtroifiîèiiie'peMOBne étaH unt
homme de baate^ taUle qui pi)fftAh>^;le costuMie caUUn.U avâÂt uner
oulc^te. courte /^lea-espiulRiUos: et lOb gicâad. bonnet de* laiae' ddnt
rextfémité arrondie Itti retombaîl au miHeiiidudoev U s'assit s«r
une groase^pierre. Lâ^ femme rà via >càptii& se tenait debouttâuprès dé)
lui. Je ne pouvais distinguer la figure de l'homme, qui s'étaitplacéi
dans l'omtoe prqjetée^par lai tour dta monliai U. mer semUai qu'il
mangeait: et. quJil buvais.
La. Cboujric.s^étaitiéltMgQée'^'^ux. Bile seipromenatd^abordi paisi-
blement, puis elle se mit à sauter, à danser et^àrcbanter. Elle iottèai
ensttile k' miaulem;a:it duichtatet ciûa^tout haut/: Mounim, meumn^
qui est le nem des* chats dans le- pays; Après ai^oir i^ki quelque:
temp3 ce* manège, elle rentra daas le moulin^ et elle en sortît) tinaot^
après elle un animal de petite taille qui paraissait avoir des coraen
formidables^
— Le sabbat v:aKxnnmenoer4 dit le maquignon.
Mais en ce moment un cheval* ayant' henni dÀasrUâe pâture ve^
stie, ranimai mystérieux semit à^^brainede la façons la pliiSi ac-
centuée. Pour moi» je m'inquiétais peu de ce que faisait la^sorv-
cières L'homme avait fmi de mangeit La* femme à^la ca^MiIe s'étak'
assise.auprès de lui. U a^aît allumé une* cigarette, et ils causaient^
Parfois; le vent m^apportait le bruit d'«n diuchotement confus où jer
ne retrotwaiâ aucune ymn conacie. Je.souffipais'horriblementy j'étai»'^
plongé dans une anxiétéquime tuait. Était^e Marthe que je voyais? >
Quel étaiicet homme? Tout à coaptufiisomnasiUardsefiteQtendrev.
le son d'une guitare-.
Je ne* pM m'eflq)ôciiw de dk^e poeôqne^ tout haut :.— «Cest le
Mtiscadin*
— Patience ! mer répondit Gapin àvoiK^baase;
— Mais ce n'est pas Marthe.
— Suivez-moi, dit-il, courbez la tète.
Je fisfce quil me contiuaudait de faire. It«iistcontoiin^Uttes-là
lande, et il me conduisit sur^ un petit chemîoeninupéî de'; hâtes:
vives. — Ellefva passer liw dit^l^ siirvRiaaveEaia peu de cooiir^ veus
pourrez savoir si c'est Mairthe^qni cause avec le Moscadiniv
Nous attendiraesiun: quart d^heur&environiy Le bruit: de la^gaiteve:
aurivait 'josqu'àtnous; Je reoonaaiasais tMs* les airs favoris 'du Mm^-
cadin.. Enfia la guîtane-settot. J'entendis la veix ds'l&C^ourâc:; eUei
passai devant»nous. L'avtro.femraela saivait, se tenai£( ékignée' dé;
quelques pas. J'eus un moment àt faiblesse^ j'hésètai ; je sentais^quet
le sort de ma vie^enlîira^ allait se décidérw Le^sen^dela^gratarese
fiti enlandre de^nouveait; jei nrfélançaiv.et j'éoastai^violeiiiiMnt les
bonld d8< lai cQptite. La^ liiaet édâîra^eoipleint le^visage.de* Marthe.
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SCENES J)|£ LA TIE . 0CS , J^VOES. 9&i
Elle^poussa un er'u^t caoba .3a jtâte dans i sas nuûns. Il nae sembla
qu'elle .ehancalalt , -ioais moironême je^seutals la. terre fuir sous, me»
pieds. Tétais. fou. — .P^ptonsl dis-^^«a maquigaou. Nouspasa&mes
devantia Chourict qui. s'arrtita tout éUumée, ot ngius rfinteudifflie&
crier : — . Sî^bat ! ^âbbftt !
J'étais^guérl de lua croyance tftux sorcljera; je ne .crus plus qu'.à'la
perfidie^das fanunes. Ce m* était guère jnoins^b^urde dans les, cir-
constances où (je me.trouyais. Ai-je besoin 4e,vous\direiquq,.J)Qn
gré, n^al.gré^mon Q]icleiutobli^4e.n)e,laissei;.pai;tirJeJeQden)ain
pour le grand séminaire? La plaie que jje portais.au cœur,.fut.lei^
à se .guérir, mais cette fois U guérison Xut radicale. tLorsqu'/^pirës
la mortrde.mon oncle, je .fus nommé, sur, ma. demanda,. à la cure
de Carabussan, j'étais sûr de moi, etje pouvai&re^iriMartbe^ans
craindre, une rechute ..JLaîpauvre fille «n'était , pas mariée ; elle.nfrse
mariera, jamais.,. Le , jour de la SaîntrJean , les, gendarmes, avertis
par Capin, firent ^une descente dana Je moulin, ahandonné^r, Le Mus-
cadin put toutefois éch^per.À leurs recherches. Il :avait été con-
damné comme contrebandier dans le département des Basses^Py-
rénées,' et, traqué dans ee département, il était; venu chercher un
refuge, à Carabussan. Il .se cacha pendant qud,que. temps dans Ja
commune, et il repartit pour j^prendre %son dangereux métier. , De
temps -en temps, il envoyait un peu d'aiçgent à (mon .oncle, x{ui le
remettait à la Cbauric. Les, envois d^argant cessèrent. .Un berger de
Lamns raconta que, poursuivi par les douaniers de .Gabas,. te .Mus-
cadin était tombé dans un précipice; on . n'avait .jamais retrouvé 9on
cadavre. On eutlacr^iauté d'apprendre sans, précaution celte nou-
velle A la.Chouxic, qui devint tout à fait foUe.:.EUe-jBe figure que^eon
fils a été. ttié.à. la. guerre , et elle maudit ceux xpii la font., £lle ^rre
pendant la nuit et croit a^ister. à des sabbats imaginaires dont «lie
fait la description.. Elle y place tous les^gens dont Jes nom» lui vien-
nent à l'esprit, et surtout ceux qu'elle aîme^ Comme «Marthe et moi
nous venons à son aide, elle ne< manque jamais.de nous y faire figu-
rer iwi^remier rang. JEUeprétend que je dis des ^messes magiques,
et que le diable a choisi Marthe pour être la reine du sabbat. Les
paysans ,qui l'écoutent la croient,sur parole; ils..partent,toutîbas de
ce qui me concerne; quant à Marthe, elle est irrévocablement. per-
due à leurs yeux. La sœur de N.Qigiiès..a.au heureusement élever son
âme^au^ssus deamalheuràde^laterre. .Lare^gioà.la console.rLa
Gapinette ^st d'ailleurs excellente^pour elle, .et eHe .est jadorée d^
enîans de.aan frère.
-r Je suis bien de votre avis, dis-jé au curé quand il eut fini son
histoire, et je crdismoins que jamais aux sorciers; mais l'histoire du
loup blanc reste encore pour moi un mystère.
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^
352 REVUE DES DEtrX MONDES.
— Rien n'est plus facile à expliquer, répondit-il. Le maquignon
avait promis une dot de douze mille francs à sa fille. Il lui était im-
possible de la payer; n'en eût-il payé qu'une portion, il se serait
ruiné entièrement. Or il avait stipulé dans le contrat que cette dot
ne serait payable que lors du mariage de Marthe, et Û avait préa-
lablement décidé que la pauvre fille ne se marierait jamais. L'a-
mour du Muscadin dérangeait son plan. 11 se servit habilement de
la réputation de la mère pour empêcher le mariage du fils. C'est lui
qui avait empoisonné les poissons de l'étang et les bœufs de Noguès.
Cependant, comme il voyait que ce dernier hésitait encore, il tenta
un coup hardi. Il savait que la vieille femme allait avec son chien
tous les soirs à la maraude dans un petit bois. Il éloigna le chien
de la maison à l'aide d'un quartier d'agneau, et tira sur la Chouric,
tandis que Noguès tirait sur le prétendu loup blanc. Il avait caché
son fusil dans le bois. Il pouvait d'autant plus facilement hasarder
cette fourberie que tous les gens qui faisaient partie de notre bande
étaient à moitié morts de peur; aucun n'avait conservé son sang-
froid. Vous savez comment il s'y prit pour empêcher mon mariage.
En résumé, il voulait que Marthe restât fille, et il a réussi. Il n'y a
dans tout cela rien de prodigieux, si ce n'est la bêtise de mes parois-
siens et l'esprit de ruse infernal déployé par le maquignon.
Le soir même du jour où le curé m'avait raconté cette histoire,
je revenais chez moi. J'avais pris le plus long, parce que je voulais
revoir la cabane de la sorcière. Chemin faisant, je rencontrai le brû-
leur qui avait été guéri de la fièvre quarte, et nous causâmes de
choses et d'autres. Nous arrivâmes devant la maison de la Chouric.
Dans le petit jardin, encombré de ronces et de mauvaises herbes,
nous aperçûmes deux femmes : c'était la Chouric et Marthe.
Quand nous fûmes à une petite distance, le brûleur me dit en
fermant un œil et en souriant de son air le plus fin : — Il paraît
qu'il y aura fête ce soir!
— Vous voulez parler du sabbat? lui dis-je.
— Oui, répondit-il ; il y a bien des gens qui iront, et dont on ne
se méfie guère.
— M. le curé par exemple? ajoutai-je, voulant faire l'homme bien
informé.
— Peut-être, dit le brûleur. Dans tous les cas, il n'est pas aussi
bon sorcier que son oncle. Il a grêlé deux fois depuis qu'il est ici;
mais il n'est pas étonnant (jue l'autre ne soit pas très bien avec lui :
ils aiment tous les deux la même femme, la reine du sabbat.
Eugène Ducom.
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DE
LA SITUATION DE LA FRANCE
DE LA PAPAUTÉ EN ITALIE
Je veux mettre en lumière les deux traits principaux de la situa-
tion de la France et de la papauté en Italie, et je demande la per-
mission de commencer par les deux conclusions auxquelles je veux
arriver.
1^ Quelles que soient les apparences et quelles que soient les cir-
constances, Rome ne peut pas se brouiller avec la France, et la
France ne peut pas non plus se brouiller avec Rome. Rome a besoin
de la France en Italie, et la France a besoin aussi de Rome en Italie.
2'' La cour de Rome a beau s'obstiner depuis dix ans à ne pas
faire de réfomves dans son administration; elle sera forcée d'en faire,
et c'est par les réformes qu'elle recouvrera les populations qu'elle
risque de perdre.
La première de ces conclusions a pour elle l'histoire de la France
et de la papauté depuis onze cents ans, l'expérience très signifi-
cative de l'expédition de Rome, faite par la république française de
1849, et l'occupation continuée par l'empire depuis dix ans.
La seconde de ces conclusions a pour elle le témoignage de tous
les états européens qui, depuis 1830, ont pressé le gouvernement du
saint-siége de se réformer; les généreux efforts de Pie IX, qui, en
1846 et 1847, a tenté une réforme que l'esprit révolutionnaire a in-
terrompue; les représentations que le gouvernement français a faites
depuis dix ans au gouvernement pontifical. Je ne sais pas quand
TOUS XXVII. i3
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35& BEYU^ DES DEUX MONDES.
viendront ces réformes; je sais seulement que, comme il est encore
plus impossible à la papauté de continuer l'état de choses actuel que
•de se réformer, la réforme est inévitable et prochaine.
Je dois maintenant reprendre ces conclusions et les expliquer ra-
pidement.
I.
Toutes les fois que la France n'a pas cherché à s'établir en Italie
et à y avoir des possessions, elle a eu le saint-siége pour allié sin-
cère, et elle a été l'amie et la protectrice sincère aussi du saint-siége.
11 faut distinguer ici dans le pape le prince et le pontife. Le pon-
tife a eu souvent des démêlés avec les rois de France comme avec
les autres princes de l'Europe; mais cela tenait au vieux débat entre
le spirituel et le temporel. Le pontife, comme chef de la chrétienté,
voulait soumettre les rois et les princes à la loi chrétienne ou même
à la loi ecclésiastique. Les rois et les princes résistaient, tantôt ayant
raison et tantôt ayant tort. Les rois et les princes, de leur côté, vou-
laient soumettre les évêques et les prêtres de leurs états à leurs
volontés ou à des décrets plus ou moins justes. Les évêques et les
prêtres s'appuyaient sur le pape pour résister. De là, de fréquentes
querelles; mais ces querelles ne venaient pas de ce que le pape
était prince, l'intégrité des états du saint-siége n'était pour rien
dans la question. Quand le pape Innocent III ordonnait à Philippe-
Auguste de quitter Agnès de Méranie et de reprendre sa première
lemme Ingelburge, les papes parlaient comme pontifes, comme dé-
positaires du pouvoir spirituel, et non comme princes. Dans la lutte
çntre Philippe le Bel et Boniface VIII, il ne s'agit pas des états du
saint-siége, mais du droit que Philippe le Bel veut avoir d'imposer
le clergé et du droit que le pape réclame de nomnysr les évêques
en France sans l'intervention du roi. Le spirituel empiète sur le
temporel, le temporel empiète sur le spirituel ; mais la principauté
pontificale n'est pas mise en question. Quand Louis XIV lutte contre
le pape, quand il fait proclamer par les évêques de France les quatre
fameux articles qui contiennent la doctrine de l'église gallicane ^
c'est le pontife qu'il prend à partie, et non le prince qui est à Rome.
Nous rappelons ces faits parce qu'il y a quelques personnes qui
croient que, si le pape perdait son pouvoir temporel, s'il cessait
d'être prince indépendant, les vieilles luttes entre le pouvoir tem-
porel et le pouvoir spirituel prendraient fin comme par enchante-
ment. Il n'en serait rien. Il est possible qu'en Italie le pape, étant
prince, soit souvent gêné dans l'exercice de son pouvoir pontifical
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LÀ FRANCE ET LA PAPAUTÉ EN ITALIE. 355
par les nécessités de Tordre temporel, de même que le prince, étant
prêtre, est souvent gêné aussi dans l'exercice de son pouvoir poli-
tique par les obligations de Tordre spirituel. Ce sont là des embarras
assurément, mais ces embarras-là ne sont pour rien dans la querelle
des investitures et dans la lutte immémoriale du pouvoir spirituel
et du pouvoir temporel. Qu'est-ce qui Temportera dans ce monde
du principe spirituel ou du principe temporjel? Qu'est-ce qui régnera
et qui gouvernera, la couronne ou la tiare, le sabre ou la crosse?
Voilà quel est le débat qui a rempli Thistoire moderne. S'imaginer
qu'ôter au pape sa principauté temporelle en Italie, ce serait lui
ôter sa prépotence spirituelle, grande erreur. Le pape aura beau
n'être plus à Rome, il sera toujours le pape, le chef du spiritualisme
catholique, et à ce titre il aura toujours le droit, s'il plaît aux rois
et aux empereurs de nommer des évêques comme ils nomment des
préfets, de refuser à ces préfets le pouvoir de lier et de délier les
consciences. Prisonnier à Fontainebleau, le pape Pie VII luttait
contre Tempereur; il n'avait pourtant plus un pouce de terre en
Italie : en quoi son pouvoir spirituel se trouvait-il affaibli? en quoi
la vieille guerre entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel
était-elle moins ardente? Pie VII à Rome, encore prince, encore in-
dépendant, aurait -il mieux soutenu la lutte que Pie VII captif et
dépouillé de ses états? ♦
Les querelles que les papes ont eues avec les souverains de la
France n'ont presque jamais eu pour cause la principauté tempo-
relle des papes en Italie. C'est lorsque la France a voulu s'établir
et régner en Italie, sous Charles VIII, sous Louis XII et sous Fran^
çois P% c'est alors seulement que la France a eu les papes pour
ennemis. Alors le pape, comme prince italien, a combattu, même
avec les armes spirituelles, pour défendre ou pour recouvrer son
indépendance italienne , pour augmenter ses états. Alexandre VI se
ligue avec les Vénitiens, les Espagnols et les Allemands, pour ar-
racher TItalie à Charles VIII, qui Ta conquise en courant; Jules II
en fait de même contre Louis XII. Ce ne sont pas les papes seuls
qui, à la fin du xv* siècle et au commencement du xvi**, s'efforcent
d'affranchir TItalie du joug de la France; ce sont tous les princes
italiens, petits et grands. Comme la France, à cette époque, reven-
dique à la fois le duché de Milan et le royaume de Naples, c'est-
à-dire TItalie du nord et TItalie du midi, il ne faut pas s'étonner
de cette conspiration universelle des Italiens contre nous. L'Italie
veut dès ce moment rejeter de son sol ce qu'elle nomme les bar-
bares; seulement elle s'y prend mal. Elle appelle les Espagnols et
les Allemands pour repousser les Français, elle appellera plus tard
les Français pour repousser les Espagnols. — L'unité de TItalie,
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856 BEVUE DES DEUX MONDES.
dira-t-on, peut seule créer son indépendance. — Je sais que chaque
état de Tltalie a tour à tour essayé de fonder l'unité italienne à son
profit: les Vénitiens y ont songé, les papes Font essayé sous Jules II,
les Espagnols y ont presque réussi au xvi« et au xvii* siècle, quand
ils étaient maîtres à la fois du royaume de Naples et du duché de
Milan. Ils ont perdu leur suprématie italienne au xviii'' siècle, quand
r Autriche s'est emparée *du Milanais. Aujourd'hui le Piémont tente
à son tour de fonder l'unité de l'Italie à son profit. Il n'est pas plus
Italien que ne l'étaient les Vénitiens du xiv* et du xv* siècle, ou les
papes, qui, depuis la fin du xv* siècle, sont tous Italiens; mais il est
plus fort que Venise, parce qu'il a en Italie une base cont'mentale
plus large et plus solide ; il est plus puissant aussi que la papauté,
qui n'a que des chefs électifs ordinairement vieux, et qui ne peuvent
pas longtemps poursuivre leurs desseins. Le Piémont fait donc en
ce moment une grande expérience, qui jusqu'à lui n'a pas réussi.
Il veut fonder l'unité de l'Italie par les Italiens. Est-il besoin pour
cela de réunir par annexion ou par conquête à ses états hérédi-
taires les diverses parties de l'Italie centrale et méridionale? Il y
a là une question qu'on peut résoudre en sens différens : l'avenir
verra. Je ne veux faire sur cette unité nouvelle de l'Italie qu'une
seule réflexion.
Il est bien à souhaiter que cette unité réussisse et qu'elle réus-
sisse par la justice plutôt que par la force, par la modération plutôt
que par l'ambition, par la confédération plutôt que par l'annexion;
car si cette unité nouvelle ne réussit pas. Dieu sait ce que devien-
di*a l'Italie maniée et remaniée plusieurs fois par l'esprit de révolu-
tion et par l'esprit de conquête. Elle retombera au pouvoir de l'é-
tranger, qui lui apportera l'oppression sous le nom de repos. Ayant
perdu le centre nouveau qu'elle aura voulu se donner, et n'ayant
plus les centres locaux qu'elle avait jusque-là, elle serait en proie
au premier occupant, qui profitera à son aise des remaniemens an-
térieurs et qui aura le droit de ne pas se soucier beaucoup des dé-
marcations anciennes qu'il trouvera effacées. Nous souhaitons donc
vivement le succès pacifique de l'expérience que tente en ce mo-
ment le Piémont pour fonder l'unité de l'Italie, car, encore un coup,
aï cette expérience ne réussit pas, elle laissera l'Italie dans un état
pire qu'elle l'a prise; elle la laissera plus faible, plus impuissante,
plus livrée à l'ambition de l'étranger.
Si la France souhaite le succès de l'unité italienne, diront quel-
ques personnes, que la France alors ne la contrarie et ne la chicane
pas. Il faut s'entendre sur ce point. Y a-t-il des Italiens décidés à
mettre sur le compte de la France tous les échecs que pourra ren-
contrer l'unité italienne? Y a-t-il des Italiens décidés à nous rendre
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LA FRANCE ET LA PAPAUTÉ EN ITAUE. 357
responsables des mésaventures possibles de Texpérience qu'ils en-
treprennent? Que faudrait-il donc faire pour éviter ces soupçons?
Faudrait-il faire de nos mains et à nos risques et périls Tunité ita-
lienne? et jusqu'où s'étendra cette unité que nous aurions à fonder?
Quels sont les nouveaux états italiens dont il faudrait procurer l'an-
nexion? Il n'en reste que trois : Venise, I\ome et Naples.
Un mot sur chacun de ces états. Nous sommes de ceux qui ont
vivement regretté que la paix de Villafranca n'ait pas été faite trois
jours plus tard, c'est-à-dire quand notre brave marine aurait eu'
délivré Venise des Autrichiens. Encore trois jours, disent tous nos
marins, et nous entrions à Venise, et la vieille reine de l'Adriatique
était libre. Nous sommes grands partisans de la paix de Villafranca,
nous l'avons toujours trouvée bonne et nous la trouvons encore
bonne, aujourd'hui qu'elle n'a plus de valeur que dans l'histoire;
mais il y a un reproche dont nous n'avons jamais pu songer à justi-
fier le traité de Villafranca : Venise est restée autrichienne. La pos-
session du fameux quadrilatère est une question très italienne, mais
l'affranchissement de Venise était une question européenne. Pour la
France, c'était l'expiation de la vieille faute de Campo-Formio; pour
la civilisation, c'était un grand nom rendu à l'avenir. Nous devons
donc en Italie être favorables à toutes les circonstances qui pourront
amener la délivrance de Venise. Il y a là un arriéré à solder de la
guerre de 1859.
Passons à Rome. S'il y a quelques personnes, soit en France, soit
en Italie, qui souhaitent que les graves démêlés qui séparent le
saint-siége du royaume de Sardaigne s'apaiseat peu à peu, nous
nous mettons sans hésiter de ce parti, si petit qu il soit. Nous savons
combien est grande la difficulté : l'annexion de la Romagne a tout
envenimé. Le saint-siége se trouve dépouillé : comment se récon-
cilier avec le spoliateur? Le roi de Sardaigne a accepté l'annexion
de la Romagne : comment la rendre au pape? Je n'ai pas la préten-
tion de dire comment peut finir ce procès; mais je n'hésite pas à
dire qu'il est de l'intérêt de la Sardaigne de se réconcilier avec le
saint-siége et de revenir à la politique de Gioberti, de Manzoni, de
Balbo, c'est-à-dire à la politique qui voulait arriver à la délivrance
de l'Italie par l'union de toutes les forces et de toutes les gran-
deurs de l'Italie, qui, parmi ces forces et ces grandeurs de l'Italie,
se gardait bien d'oublier Rome et la papauté. Loin de considérer
Rome et la papauté comme un obstacle à l'unité de l'Italie, cette
première école des libéraux italiens la considérait comme un des
moyens les plus efficaces de cette unité.
Il est vrai qu'il y a, si je puis ainsi parler, deux sortes d'unités
de l'Italie; if y a l'unité matérielle et l'unité morale. L'unité ma-
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358 REVUE DES DEUX MONDES.
térielle ressemble à notre centralisation française; elle fait peu de
cas des indépendances locales; elle les regarde comme des gênes et
des embarras. Elle vise en tout à l'uniformité. Ne parlez pas aux
partisans de ce genre d'unité de respecter les souverainetés locales»
Une grande armée, un grand bureau, une grande caisse centrale,
voilà à leurs yeux l'idéal de l'état parfait, et tant que l'Italie n'aura
pas, du nord au sud et de l'ouest à l'est, les mêmes règlemens ad-
ministratifs, financiers et militaires, l'unité de l'Italie ne sera pas
accomplie. L'unité morale est moins dure et moins systématique»
Quand un pays a la même origine, la même langue, la même reli-
gion, mais qu'il est partagé en états différens par des causes histo-
riques et par une disposition particulière de l'esprit national, les
partisans de l'unité morale essaient d'augmenter les ressemblances
entre ces états différens sans viser pourtant à l'uniformité. L'unité
morale, pour faire de grandes choses, n'a pas besoin d'aboutir à
l'unité matérielle. Il y a un glorieux exemple de cette vérité dans
l'histoire de l'Allemagne en 1813 et 1814. C'est par son unité mo-
rale qu'elle s'est affranchie. En 1848, l'Allemagne a voulu pous-
ser cette unité morale jusqu'à l'unité politique. Elle a échoué par
des causes intérieures et sans qu'aucune intervention étrangère l'ait
contrariée dans les efforts qu'elle faisait pour fonder son unité poli-
tique. Ces deux grandes expériences de 1813 et de 1848 ont ensei-
gné à l'Allemagne quelle était la puissance de son unité morale et
quelles en étaient aussi les limites. Je ne dis pas que l'Italie ne soit
pas plus propre à l'unité que l'Allemagne : elle l'est peut-être, quoi-
qu'elle lie l'ait pas montré jusqu'à ces derniers temps; mais quel est
le genre d'unité dont elle est le plus capable? Est-ce l'unité morale,
est-ce l'unité matérielle? L'école de Gioberti visait surtout à l'unité
morale, et l'intime et sincère union de la papauté avec la Sardaigne
était le moyen le plus sûr de créer cette unité morale.
Faut-il aujourd'hui abandonner l'unité morale de l'Italie et ne
plus songer qu'à son unité matérielle? C'est la doctrine qui semble
prévaloir en Italie; mais la France n'est pas tenue de rien faire pour
le succès de cette doctrine. Faudrait-il pour la servir laisser Rome
s'annexer et se subordonner à Turin? Qu'y gagneraient la France,
l'Europe, l'Italie? Si le pape restait à Rome, la France aurait un
sujet du roi de Piémont pour chef spirituel de son église. Cette fa-
meuse épée de saint Pierre, dont la pointe, disait-on, est partout et
la poignée à Rome, où en serait la poignée? A Turin. Ce serait le cas
de restaurer bien vite toutes les vieilles libertés de l'église gallicane
et de les relever pour ainsi dire jusqu'au schisme. L'Europe catho-
lique recevrait des encycliques contre -signées par les ministres du
roi de Sardaigne. Quant à l'Italie, si le pape quittait Rome, que de-
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LA FBANCE ET LA PAPAUTÉ EN ITALIE. 359
viendrait Rome? et que gagnerait l'Italie, perdant à Rome, qui ne
serait plus qu'un musée, son plus ancien centre et sa plus vieille
grandeur? L'unité morale respecte toutes les grandeurs italiennes;
r unité matérielle les sacrifie toutes à une grandeur unique et nou-
velle qui devient la seule ressource de Tltalie et son seul avenir.
Elle met tout sur une seule carte.
Je dirai de Naples ce que je viens de dire de Rome. Dans l'incerti-
tude de l'expérience que tente en ce moment l'Italie, il n'est pas de
l'intérêt de la France de s'employer à détruire l'indépendance du
royaume des Deux-Siciles. Si les populations de l'Italie méridionale
veulent s'unir avec les populations de l'Italie septentrionale et ne plus
former qu'un seul état, la France ne doit ni empêcher ce mouvement
ni y aider; mais elle n'a aucun intérêt à défaire de ses propres
mains ce qjii reste d'indépendances locales en Italie. Pourquoi dé-
ferait-elle elle-même ou la principauté temporelle du pape, ou l'in-
dépendance du royaume des Deux-Siciles? Si l'Italie préfère son
unité politiquer à tout, elle est bien assez forte pour l'accomplir. Nous
estimons fort l'unité des états, nous ne croyons pas cependant que
l'unité soit le seul bien des peuples; nous n'adoptons pas la vieille
et triste devise de la république française : unité, fraternité, indivi-
sibilité ou la mort. Nous souhaitons à l'Italie, nous souhaitons aussi
à l'Allemagne d'arriver à toute l'unité qu'elles peuvent comporter.
Nous ne pensons pas pourtant qu'en Allemagne la civilisation, les
lettres, les sciences et les arts aient à se plaindre que Munich, Dresde,
Stuttgart ou Weimar ne soient point depuis longtemps des chefs-
lieux de préfecture prussiens ou autrichiens.
J'ai dû m'expliquer sur l'unité de l'Italie, qui est la grande ques-
tion du moment. Je reviens à la situation de la papauté en Italie et
à son union nécessaire avec la France, aussitôt que la France cesse
de vouloir tenir des possessions en Italie.
II.
Lorsqu'au viii* siècle de notre ère les papes se virent abandonnés
par l'empire d'Orient, trop faible pour défendre Rome, et qu'ils se
sentirent menacés par les Lombards, qui, maîtres de l'Italie septen-
trionale, visaient à s'emparer de toute l'Italie, ils s'adressèrent aux
Francs, à Pépin le Bref, à Charlemagne. Le pape Etienne II supplia
Pépin le Bref de venir à son secours, et pour mieux toucher le cœur
du roi de France, il fit parler saint Pierre lui-même. C'est saint
Pierre qui demande à ses fils adoptifs de défendre Rome contre les
attaques de ses ennemis, Rome, c'est-à-dire le lieu où il repose selon
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360 BEVUE. DES DEUX MONDES.
la chair et qu'il faut arracher à la profanation des gentils, u Venez
donc, dit saint Pierre, avec toutes vos forces au secours de mon
peuple romain, afin que je vous secoure moi-même dans cette vie et
au jour du jugement dernier (1). »
Le soin que la papauté avait alors de rester en bonne intelligence
avec les Carlovingiens éclate encore mieux dans une lettre que le
pape Etienne III adresse à Charlemagne et à son frère Carloman au
commencement de leur règne. D'ennemis des Francs, les Lombards
semblaient près de devenir leurs amis. On parlait de mariages entre
Charlemagne et la fille de Didier, roi des Lombards, entre le fils de
Didier et Giselle, sœur de Charlemagne. Etienne III supplie Charle-
magne de renoncer à cette union. La diplomatie de cette époque
n'est guère polie; Etienne dit que ce projet de mariage n'est qu'une
inspiration diabolique : « En effet, mes très chers et très illustres fils,
grands rois, quelle est cette erreur qu'on peut à peine exprimer?
La grande nation des Francs, qui l'emporte sur toutes les autres
nations, votre royale famille, si magnifique et si noble, se souiller
par l'alliance de la race perfide et impure des Lombards, qui n'est
pas mise au nombre des nations, et dont il est certain que sont sor-
tis les lépreux ! » Malgré les prières et les menaces du pape, Char-
lemagne épousa la fille de Didier; mais il la répudia au bout d'un
an et détruisit le royaume des Lombards (2).
L'accroissement du pouvoir spirituel et temporel des papes date
de leur alliance avec les Carlovingiens et de la destruction du
royaume des Lombards. Dès ce moment fut fondée en Italie une
puissance essentiellement italienne; plus tard naquirent les répu-
bliques italiennes, et on peut dire sans hésiter que pendant tout le
moyen âge, malgré les fréquentes invasions des césars d'Allema-
gne, l'activité de l'Italie a été tout italienne. C'est le temps de la
poésie, qui fleurit avec Pétrarque et avec Dante; c'est le temps des
beatix-arts renaissans; c'est le temps aussi, il est vrai, de je ne sais
(i) « Ego Petrus apostolus,... qui yos adoptivos habeo filios, ad defendendum de
manibus advrersariorum banc romanam civitatem et populum inibi à Deo commissum,
sed et domum, ubi secundum carnem requieeco, de contaminatione gentium eruendaro«
veetram omnium proyocans dilectionem, adbortor... Pnestate ergo populo meo romano,
mibi a Deo commisse, prssidia totis yestris yiribus, ut ego Petrus vocatos Dei aposto-
lus, in bac vita et in die futuri examinis yobis alterna impendam patrocinia... * {Lehr^
buch der Kirchengeschichte, yon Gieseler, t. H, p. 30.)
(2) a Quod certe si ita est, boc proprie diabolica est immissio, et non tam matrimonii
conjunctio... Que est enim, precellentissimi filii, magni reges, talis desipientia, ut
penitus vel dici liceat, quod yestra pneclara Francorum gens, quœ super omnes gentea
enitet, et tam splendiflua ac nobilissima regalis yestre potenti» prolea, perfidà, quod
absit, ac fœtentissimà gente Longobardorum polluatur, quœ in numéro gentium nequa-
quam computatur, de cujus natione et leprosorum genus oriri certum est. )i {Lehrback
der KirchengêschichU, yon Gieseler, t. II, p. 31.)
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LÀ FBàNCE et la PAPAUTE EN ITAUE. 361
combien de guerres civiles et de dissensions. Alors luttent les guelfes
contre les gibelins : les gibelins défendant les empereurs d'Alle-
magne à la condition que ceux-ci deviendront des césars d'Italie, et
avec Frédéric II, le dernier des princes de la maison de Souabe, la
métamorphose est presque faite ; les guelfes au contraire défendant
l'indépendance de l'Italie, et les papes sont presque toujours à la
tête du parti guelfe, qu'ils font triompher.
A l'ère agitée des républiques succède l'ère des principautés ita-
liennes, qui trop souvent appellent les étrangers au secours de leurs
ambitions et de leurs rivalités. C'est ainsi que nous arrivons au xv* et
au XVI* siècle, où les étrangers prennent en Italie une prépondé-
rance décisive. Après la défaite de François I" à Pavie et la prise de
Rome par le connétable de Bourbon au nom de Charles-Quint, qui
défend de se réjouir d*une victoire remportée sur le pape, mais qui
se hâte d'en profiter et même d'en abuser, la prépotence des Espa-
gnols en Italie est assurée. Ils ont le Milanais et le royaume de Na-
ples; ils influent d'une manière impérieuse partout où ils ne com-
mandent pas. Venise n'est plus rien et s'achemine doucement vers
une décadence cachée sous les plaisirs. Alors les papes, se soumet-
tant avec répugnance à cet ascendant de l'Espagne, essaient de se
tourner vers la France ; mais la France, à la fin du xvi* siècle, se
débat elle-même avec peine contre la puissance de l'Espagne : ce
n'est qu'avec Henri IV qu'elle recouvre son indépendance et sa force.
Dès ce moment, les papes savent qu'ils peuvent trouver en France
un appui contre l'Espagne, et ils s'en servent comme font les autres
princes italiens (1). Ils ne souhaitent pas que les Français rentrent en
(i) Je trouve dans an recueil de lettres inédites d*Henri IV, que vient de publier
M. le prince Galitzin, un passage curieux sur la politique d'Henri IV avec le saint-siége.
« L*alliance de Téglise, dont Je suis le fils aîné, disait-il à un ambassadeur de la répu-
blique de Venise, m*est plus précieuse et plus étroite que toutes les autres. Personne
ne voudra quitter Rome pour Venise, ni Saint-Pierre pour Saint-Marc, et moi moins que
tous, de qui les prédécesseurs ont passé les Alpes tant de fois pour secourir les papes.
Ne doutez point qu'en vous raidissant contre les censures, vous ne perdiez partie de
vos peuples. Les princes voisins, et surtout le roi d'Espagne, profiteront volontiers de
votre débris, car en moindre occasion Florence^ Sienne et Pise ont perdu leur première
liberté. C'est une fnvention de Satan, qui tàcbe d'affaiblir les chrétiens par leurs divi-
sions, lorsque leur commun ennemi tend aux abois (le Turc). Toujours faudra-t-il venir
à quelque composition ou demeurer à Jamais schismatique. Enfin Je ne trouve point dans
la révocation de vos décrets tant d'inconvéniens que dans le divorce d'avec la chaire
apostolique, m (Mathieu, Henri le Grand, liv. m, p. 746.) Et comme l'ambassadeur, après
s'être longtemps étendu sur le danger que faisaient courir à l'autorité civile les préten-
tions des papes, demandait à Henri IV ce qu'on pourrait attendre de lui, si on en venait
aux armes, il lui dit nettement en la galerie du Louvre, le 25 Janvier i607, « qu'il serait
toujours pour le pape, mais qu'il ferait tout ce qu'il pourrait pour ne déduire les affaires
en ces extrémités; que si les Vénitiens refusaient les conditions que Ton Jugeait raison-
nables, on les verrait dans peu de temps la proie de leurs voisins. »
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362 BEYUE DES DEUX MONDES.
Italie, mais ils souhaitent trouver en eux des protecteurs contre la.
tyrannie de F Espagne. Gregorio Leti, écrivain bavard du xvii* siècle,
mais bavard parfois pénétrant et sagace, traite dans ses Dialoghi
politici des causes et des raisons qui poussent les princes et les ré-
publiques d'Italie à pencher tantôt vers la France et tantôt vers l'Es-
pagne. « Ne serait-ce pas un bon coup, dit un des interlocuteurs de
son sixième dialogue, de pouvoir chasser les Espagnols, et que l'Ita-
lie n'ait plus que des princes italiens? » Voilà la vieille pensée de
l'indépendance italienne. « Oui, répond l'autre interlocuteur, mais
cela ne pourrait pas se faire sans un secours extraordinaire de la
France, et la France ne voudra pas dépenser son sang et son argent
pour chasser les Espagnols sans se mettre à leur place... Il vaut donc
mieux peut-être garder les Espagnols, que nous connaissons, que les
Français, avec lesquels il faudrait faire connaissance...' — Eh bienl
conservons les^ Espagnols en Italie comme ennemis, et les Fran-
çais hors de l'Italie comme amis, s'ils veulent se contenter de ce
rôle (1). » Ce dialogue exprime fidèlement les sentimens de l'Italie
au xYii*" siècle et de tout temps. Avant tout l'indépendance de l'Ita-
lie; mais cette indépendance n'est pas possible par les efforts de
l'Italie seulement, qui ne peut chasser les Espagnols qu'avec l'aide
des Français. Ceux-ci seront des maîtres à leur tour. Les Français
ne peuvent être aimés de l'Italie que s'ils restent hors de l'Italie ,
s'ils la secourent sans la posséder. Le secret de notre influence en
Italie est là.
Voilà pour l'Italie en général. Voyons pour la papauté. « Si les
papes, continue l'interlocuteur principal des dialogues de Leti, fai-
saient plus d'attention aux intérêts du saint-siége qu'à leurs inté-
rêts particuliers ou à ceux de leurs neveux (2), ils pencheraient
plutôt vers la France que vers l'Espagne, car, à dire vrai, l'église a
toujours reçu plus de secours et plus de protection de la France que
de l'Espagne. Quel roi d'Espagne est jamais venu secourir le pape
menacé dans Rome?... Quelle province l'Espagne a-t-elle jamais
donnée à l'église romaine? Sixte-Quint disait un jour à un Espagnol
qui attaquait les Français comme étant des hérétiques : L'église a
pourtant reçu plus de faveurs dé la France, que vous nommez héré-
tique, que de l'Espagne, qu'on croit si catholique... Depuis Paul IV
(1555) jusqu'à Urbain VIII (1623), les Espagnols ont été dans Rome
plutôt des maîtres que des amis. Cette sujétion déplaisait à quel-
ques papes; mais ils n'osaient pas lutter contre les Espagnols et
risquer par là la fortune de leur maison, instruits par l'exemple du
(1) Dialogo sesto.
(2) Leti s*était converti au calvinisme. Il est très malveillant pour la cour de Rome,
qu'il attaque partout dans ses ouvrages.
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LA FRANCE ET LA PAPAUTÉ EN ITALIE. 868
cardinal Aldobrandinî, neveu de Clément VIII (1592). Comme ce
pape n'avait pas été favorable à l'Espagne, son neveu fut persécuté
par les Espagnols... De plus, les Espagnols ont de grosses abbayes
à donner dans leurs états, et les neveux des papes tirent plus de
profit du roi catholique que du roi très chrétien, ce qui les rend
Espagnols d'intérêt, sinon de cœur. — J'entends, répond l'interlo-
cuteur, la France est plus utile au saint-siége qu'aux particuliers,
et l'Espagne aux particuliers qu'au saint-siége (1). »
Appliquons au temps présent ce que nous venons de lire : d'abord
les papes n'ont plus de neveux, ou du moins le népotisme ne pré-
vaut plus à Rome. Les papes n'ont donc plus ces intérêts particu-
liers qui les poussaient à ménager les Espagnols; ils n'ont plus qu'à
s'occuper des intérêts du samt-siége, première cause d'union avec
la France.
Il n'y a plus d'Espagnols non plus en Italie, mais il y a encore
deux ans l'Autriche dominait en Italie, comme autrefois l'Espagne.
La papauté semblait aussi partagée entre deux influences qu'elle op*
posait l'une à l'autre, celle de l'Autriche et celle de la France. De
ces deux influences, quelle était celle que devait préférer la papauté?
Amour-propre national à part, nous n'hésitons pas à croire que c'é-
tait l'influence de la France, d'une part à cause du service rendu
par la France à la papauté en 1849, et d'autre part à cause de notre
* désintéressement territorial en Italie. L'Autriche avait la Lombardie
et la Vénétie, l'Autriche avait garnison à Ferrare; nous n'avions pas
un pouce de terre en Italie : grande raison au xix* siècle, comme
au XTii* siècle, pour être bons amis avec les Italiens. Nous occu-
pions Rome, il est vrai, pour y défendre le pape contre l'esprit
révolutionnaire; mais l'Autriche occupait les Légations, et les oc-
cupait par contiguïté avec ses possessions italiennes, tandis que
entre Rome et Marseille il y a la mer. Nous étions donc des amis
pas trop voisins, des protecteurs qui ne pouvaient pas et ne voulaient
pas devenir des maîtres.
La guerre de 1859 ne nous a pas ôté ce caractère de désintéres-
sement territorial qui est si important pour. nous en Italie. Nous
avons vaincu, nous n'avons rien conquis en Italie. L'annexion de
la Savoie a fait quelqpies Français de plus, elle ne fait pas de nous
une puissance italienne. Nous devons garder soigneusement cette
situation, qui fait de la France l'alliée naturelle de l'Italie et la pro-
tectrice la moins gênante de la papauté à Rome.
Nous sommes persuadés que cette vérité sera de jour* en jour
mieux comprise et mieux sentie à Rome et à Paris. Il y a des ch*-
(1) Leti, dialogue sixième.
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36A REVUE DES DEUX MONDES.
constances momentanées qui peuvent la contrarier en apparence ; il
n'y en a pas qui puissent la détruire, sauf une seule : un établisse-
ment de la France en Italie. Grâce à Dieu, nous n'en sommes pas
là : nous ne voulons être ni les héritiers de Charles VIII à Naples,
ni ceux de Louis XII à Milan, ni ceux du brave et malheureux Murât
dans l'Italie méridionale, ni ceux de l'enfant qui fut roi de Rome,
ni ceux du prince Eugène dans le^ royaume d'Italie. Avec cette réso-
lution, nous sommes, en dépit des querelles et des émotions pas-
sagères, les amis et les alliés nécessaires du saint-siége en-Italie. On
a beau dire qpie par notre système de laisser faire et de laisser passer
nous avons pris part à l'annexion de la Romagne, et qu'à ce titre la
bulle d'excommunication nous atteint d'une façon plus ou moins di-
recte. Je ne cherche pas à savoir si nous répudions l'annexion des
Romagnes plus que nous n'y consentons, ou si nous y consentons
plus que nous ne la répudions; il y a là un mystère ou une incerti-
tude que je ne veux pas essayer d' expliquer. Ce que je sais et ce que
j'ose affirmer, c'est que la question des Romagnes, quelque impor-
tante qu'elle puisse être, ne l'est pas assez pour détruire les causes .
fondamentales d'union entre le saint-siége et la France, tant que la
France n'a pas de possessions en Italie.
Je vois bien qu'à Paris on parle avec humeur des sages conseUs
qui ont été donnés au pape et qui n'ont pas été suivis; je vois bien
qu'à Rome on parle avec tristesse des promesses qui ont été faites •
et qui n'ont pas, dit-on , été tenues. A Paris, on adopte presque
tout entière la doctrine de la souveraineté nationale des peuples, et
on est tout près d'approuver l'annexion des Romagnes à la Sar-
daigne. A Rome, on adopte sans hésiter la doctrine des traités de
1815 et de l'immutabilité des principautés fondées sur le vieux droit
européen. Le dissentiment est profond. Il faut savoir cependant jus-
qu'où il va. Supposons que Rome soit menacée par la Sardaigne,
que le patrimoine de saint Pierre soit près d'être englouti dans le
royaume des Lombards : à qui, dans l'état actuel de l'Europe, le
saint-siége demandera-t-il protection? Je défie que ce ne soit pas à
la France malgré les dépits qu'il a pu avoir contre la France. La
France, à son tour mécontente et aigrie, refusera-t-elle son appui
au saint-siége? Je l'en défie. De telle sorte que, malgré les aigreurs,
les difficultés, les reproches mutuels, le saint-siége sera secouru
par la France; de telle sorte que, quoique la France soit, dit-
on, très révolutionnaire, elle ne permettra pas à la révolution de
mettre ht main sur Rome, pas plus en 1860 qu'en 18A9; de telle
sorte enfin que le saint-siége, quoique invoquant sans cesse le droit
européen de 1815, appellera très volontairement à son secours la
puissance qui a le plus contesté et enfreint ce droit européen de
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LA FRANCE ET LA PAPAUTÉ EN ITALIE. 365
1815. Les répugnances créées par la différence des doctrines céde-
ront à la force des choses.
Ce ne sera certes pas la première fois dans le monde, et à Rome
ou à Paris. Quelles différences de doctrines, de sentimens et d'idées
entre la révolution de 1848 et la papauté ! C'est cependant la ré-^
publique sortie de la révolution de 1848 qui a fait l'expédition de
Rome en 1849. Je reconnais que ces différences de doctrines se sont
fait sentir dans les délibérations qui ont amené l'expédition de Rome
et jusque dans les événemens mêmes de la guerre; mais la nécessité
de l'union entre Rome et la France, cette force des choses qui fait
de la France l'alliée et la protectrice naturelle de la papauté, a tout
décidé et tout dominé.
Qu'ai-je besoin, après tout, de citer 1849 ou de faire des hypo-
thèses? Le président du conseil d'état, l'orateur du gouvernement^
n'a-t-il pas déclaré tout récemment que « les troupes françaises ne
seraient retirées de Rome que lorsque le saint-père, suffisamment
confiant dans ses propres troupes, se jugerait assez fort pour se
passer de l'appui de nos soldats? » Remarquez que le discours danâ
lequel M. le président du conseil d'état faisait cette déclaration so-
lennelle était un discours plutôt sévère qu'indulgent pour le gouver-
nement pontifical. L'orateur du cabinet français reprochait au saint-
siége de n'avoir pas fait les réformes convenables, de n'avoir pas
écouté les conseils de sagesse qui lui étaient donnés. Il y avait de
l'humeur enfin contre la papauté, et encore plus contre ses défen-
seurs, humeur respectueuse, mais visible, et cependant M. Barochè
déclarait en même temps que le gouvernement français se garderait
bien d'évacuer Rome, d'abandonner le saint-siége à ses propret
forces, de le laisser aux prises avec la révolution, de faire enfin « l'ex-
périence du lendemain, » c'est-à-dire de mettre le pape dans l'em-
barras, afin de lui prouver qu'il était dans son tort. — Singulière
contradiction , dira-t-on : soutenir un pouvoir qui vous a presque
excommunié! Pourquoi ne pas le punir en lui retirant l'appui qui
seul l'empêche de tomber? — Pourquoi! parce qu'il faudrait le re-
lever, à peine tombé, parce qu'il n'est ni de l'intérêt ni de l'hon-
neur de la France de laisser Rome aux mams de la révolution. Nos
soldats protègent à Rome la sécurité et l'indépendance de la pa-
pauté; ils n'abandonneront Rome que lorsque la papauté se croira
assez forte pour défendre elle-même sa sécurité et son indépen-
dance. Assurément, et à ne consulter que la logique, il y a une con-
tradiction de la part du gouvernement français à parler contre le
pape et à agir en sa faveur, de même qu'il y a contradiction aussi
de la part du pape à se plaindre de la France et à recevoir ses ser-
vices; mais la force des choses domine et maîtrise toutes ces contra-
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366 BEVUE DES DEUX MONDES.
dictions apparentes. Les inconséquences de la raison valent mieux
que les conséquences de la logique, parce qu'elles sont au profit du
bon sens.
Ici je dois parler d'une tentative que fait en ce moment la papauté
pour échapper à cette contradiction apparente. Le pape vient d'ap-
peler au commandement de ses troupes un de nos anciens et de nos
plus illustres généraux d'Afrique, le général Lamoricière. Il m'est
impossible de concevoir pourquoi quelques orateurs du sénat et du
corps législatif ont vu avec humeur le général Lamoricière accepter
le commandement qui lui a été confié. Le gouvernement français a
autorisé le brave général à servir à l'étranger, puisque les circon-
stances l'empêchaient de servir en France. Tout est donc régulier.
J'ajoute que tout est conforme à la bonne politique française. Si le
pape peut à Rome se passer de nos soldats, il est bon que ce soit à
l'aide de l'activité et des talens d'un de nos généraux français, et
s'il ne peut pas s'en passer, il est bon encore que ce soit un général
français qui, à la tête des troupes pontificales, se prête à la combi-
naison des deux forces qui représentent l'indépendance de la pa-
pauté. J'entends dire par des amis sincères et dévoués du saint-
siège qu'à Rome ce n'est pas seulement un général français qu'il
faudrait; il y faudrait aussi quelques administrateurs français. Je ne
sais pas jusqu'à quel point l'esprit italien et l'esprit romain accep-
teraient de bon cœur ces moniteurs d'administration et de compta-
bilité française. Ce qpie je sais, c'est que, si le saint-siège entrait
dans cette voie de réformation volontaire, la France aurait bien tort
de s'en plaindre. Si la papauté peut se passer de nous à l'aide de
nous, où est le mal? Si l'administration romaine se francise^ et par
conséquent se sécularise de bonne grâce, où est le mal? N'est-ce
pas là ce que nous demandons depuis 1881? Il est possible que cela
se fasse un peu par pique contre la France : qu'importe? le bien
n'en sera pas moins fait, et par des mains françaises.
De deux choses l'une : ou la tentative du général Lamoricière
réussira, ou elle échouera. Supposons qu'elle échoue, et c'est là
l'espoir malveillant de quelques personnes : cet échec ne sera pas
assurément un motif pour nous retirer de Rome. Quand il sera
bien prouvé qu'à cause de la difficulté des temps le pape est en ce
moment impuissant à se protéger lui-même , ce ne sera pas une
raison de plus pour abandonner Rome et la papauté aux chances de-
cette faiblesse. La république française de 18A9 ne l'a point fait;
aucun gouvernement français ne le fera. Il y a pour cela une raison
fort simple : c'est que les embarras où se trouve le pape n'étant
jamais les embarras d'un prince isolé, mais des embarras euro-
péens, il est impossible que, bon gré, mal gré, la France n'y prenne
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LA FRANGE ET LA PAPAUTÉ EN ITALIE. . 367
pas part comme à toutes les grandes complications européennes. Le
jour où elle voudrait s'en abstenir, elle renoncerait à être quelqiie
chose dans le monde.
Supposons au contraire que la tentative du général Lamoricière
réussisse; supposons même que l'Europe catholique parvienne à
son but, qui me paraît noble et élevé, quoique difficile à attein-
dre, supposons qu'elle puisse créer et conserver au pape une ar-
mée indépendante et forte : en quoi cette indépendance militaire
peut-elle blesser la France? Ce n'est pas assurément contre elle
qu'elle est dirigée ; elle en serait plus naturellement l'auxiliaire que
l'adversaire, car l'indépendance du saint-siége est un des intérêts
de la France en Italie. A considérer les intérêts ecclésiastiques, la
France, ne peut pas souhaiter que le pape soit le sujet du roi de
Sardaigne ou qu'il soit l'hôte du roi de Naples, si le roi de Naples a
«ncore une hospitalité à lui offrir. Si l'Autriche redevenait puissante
en Italie, la France, à consulter l'intérêt de l'équilibre européen, ne
peut pas permettre que cette prépondérance s'étende jusque sur
Rome. L'expédition d'Ancône en 1832, celle de Rome en 1849, ont
été faites toutes les deux pour préserver la papauté de la prépondé-
rance de l'Autriche. On peut même dire sans paradoxe que tant qu'il
y a des Autrichiens en Italie, il faut qu'il y ait aussi des Français
quelque part; il faut que nous soyons au jeu, cela importe à l'hon-
neur de la France et à l'intérêt de l'équilibre européen. Voilà pour-
quoi, par exemple en 1839, M. Guizot, M. le duc de Broglie*
M. Thiers, M. Duchâtel, blâmaient si vivement l'évacuation d'An-
cône faite par M. Mole.
Si cette indépendance du saint-siége, que nous avons soutenue
en 1832 par l'occupation d'Ancône faite malgré le pape, en 1849 par
l'expédition et, depuis 1849, par l'occupation de Rome, si cette in-
dépendance, qui est pour la France une maxime d'état, est désor-
mais assurée par ime armée pontificale indépendante, de quoi la
France peut-elle se plaindre? ses vœux ne sont-ils pas accomplis?
Qu'il y ait une crise nouvelle en Italie, que le système des an-
nexions continue à s'étendre, cette armée préservera Rome; si elle
n'y suffit pas, notre armée lui viendra en aide, et elle s'entendra ai-
sément avec le brave et habile général français qui commande l'ar-
mée pontificale. Notre armée à Rome est l' en-cas suprême de l'in-
dépendance pontificale; il faut que cet en-cas soit toujours prêt.
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308 REYUE DES DEUX MONDES.
III.
Nous avons essayé de justifier la première de nos conclusions : en
Italie, la papauté a besoin de la France, à la condition que la France
n'y soit pas possessionnée ; en Italie, la France a besoin de la pa-
pauté indépendante, comme garantie de l'indépendance de l'église
catholique. Voyons maintenant notre seconde conclusion : la réforme
de l'administration pontificale est inévitable; elle se fera en dépit
de toutes les répugnances.
n m'est impossible de ne pas remarquer qu'elle est déjà com-
mencée. Le commandement de l'armée pontificale remis au général
Lamoriciëre, le ministère des armes confié à M. de Mérode, ce sont
là des principes de réforme. Je sais que les moqueurs superficiels
n'ont pas manqué en France de railler un général français trans-
formé en soldat du pape. A Rome, au contraire, les réactionnaûnes
du retour de Gaëte disent que , si les choses continuent à marcher
comme elles font, ce ne sera plus M. Lamoricière qui sera le soldat
du pape, ce sera Pie IX qui deviendra le pape du soldat. Laissons de
côté ces murmures naturels de l'esprit révolutionnaire et de l'esprit
réactionnaire. Il se fait en ce moment à Rome une expérience grande-
pt décisive. En face de l'Italie nouvelle, laisser l'adramistration pon-
tificale telle qu elle était, sans lui donner une vie nouvelle, serait la
plus grande des erreurs et la plus promptement punie. Mais cette vie
nouvelle, où la prendre? Sera-ce dans Thnitation docile de toutes les
pratiques du droit administratif moderne, dans la centralisation?
Beaucoup de personnes ignorent que l'administration romaine n'a
qu'un seul tort, c'est de ressembler déjà beaucoup trop à l'adminis-
tration française. Elle en a tous les défauts sans en avoir les qualités.
On croit que la centralisation est un instrument de gouvernement si
merveilleux que quiconque s'en sert gouverne bien. On se trompe. Là
comme ailleurs, l'outil dépend de l'ouvrier. Ce qui fait le mérite de
l'administration française, ce sont les qualités de l'esprit et du ca-
ractère français. Au fond, la centralisation n'est que Funité orga-
nisée du commandement; mais ce commandement a besoin d'avoir
beaucoup d'activité, de justice, de probité. Quand, en 1814, l'admi-
nistration française quitta Rome, la centralisation y resta comme un
système commode et facile; mais eUe y resta moins les qualités fran-
çaises qui la justifient, plus les défauts italiens qui la rendirent in-
supportable. Il y avait un vieux gouvernement pontifical créé par
Sixte-Qumt ; c'éftait une administration collective et qui avait quelque
chose de là polysynodie du bon abbé de Saint-Pierre. Les pouvoirs
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LA FRANCE ET LA PAPAUTÉ EN ITAUE. S69
émanaient tous du pape, mais ils étaient divisés et tempérés dan»
ses délégués. En 181A, toutes ces administrations collectives ne fu-
rent plus qye des bureaux, et l'autorité se trouva centralisée entre
les mains du cardinal secrétaire d'état.
La réforme à faire à Rome doit donc autant s'appliquer aux abu»
de la centralisation moderne qu'aux abus de la vieille administra-
tion romaine. Il ne s'agit pas, pour tout améliorer, de substituer
l'esprit de notre siècle à l'esprit des siècles passés; cette substitu-
tion a déjà été faite et n'a pas réussi : il s'agit de reprendre dans le
passé beaucoup de libertés locales, qui faisaient la vie des munici-
palités italiennes et que la centralisation a détruites. 11 y a des per-
sonnes de très bonne foi qui s'imaginent que le remède à tous les
maux de l'administration romaine est de mettre des laïques partout
où il y a des prêtres. Sécularisez l'administration, et tout ira bien.
On a déjà répondu que les laïques pullulent dans l'administration
romaine. D'ailleurs il ne suffit pas d'être laïque pour avoir la capa-
cité administrative : il n'est pas non plus établi par l'expérience de
l'histoire que les prêtres sont incapables de gouverner. Il y a des
ecclésiastiques qui ont l'esprit très séculier, je le dis en bonne part,
et des laïques qui ont l'esprit très clérical. Ce n'est donc pas le laï-
cisme partout triomphant qui régénérera Rome, c'est le libéralisme
intelligent, tel qu'il convient à l'église catholique, ce libéralisme
qui sait reprendre dans le passé les vieilles traditions de la liberté
et les appliquer à la société nouvelle, qui ne croit pas que tout ce
qui est ancien soit mauvais, et qui ne croit pas non plus que tout ce
qui est moderne soit impie. Les laïques et les prêtres ne valent point
par leur habit, mais par leur esprit : c'est à l'esprit et non à la robe
qu'il faut s'attacher.
Que ceux qui veulent la destruction pure et simple du grand pon-
tificat catholique répètent à tout propos qu'il faut séculariser l'ad-
ministration romaine, que c'est là le seul remède à tous les abuSt
je comprends parfaitement ce système; mais que ceux qui veulent
maintenir la souveraineté pontificale se laissent aller à croire que le
pape peut être le seul prêtre de son administration, c'est là ce que
je conçois moins bien. Le jour où à Rome, de sécularisations en
sécularisations, il n'y aura plus que le pape qui ne soit pas un sé-
culier, la sécularisation de la papauté est faite. L'évêque devient
prince et fonde une principauté héréditaire, s'il en a la force, ou
bien Rome tombe en des mains étrangères, et le pape n'est plus
qu'un curé de paroisse.
La réforme de l'administration romaine doit se faire entre ces
deux écueils à éviter : un cléricanisme étroit et se tenant avec une
préméditation opiniâtre hors des conditions de la société moderne ;
Tom xxvn. 24
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370. RE?UE. DES DEUX UmDBfi.
une sécularisation excessive et rompant brusquement avec le prin-
cipe même de la souveraineté pontificale. La route est difficile à
suivre, et difficile surtout, si Ton veut faire d'avance un système
complet de réforme. Il ne s'agit pour le moment que de consi-
dérer la marche des événemens et de pourvoir aux nécessités de
chaque jour. L'appel du général de Lamoricière à Rome et la réor-
ganisation de l'armée pontificale étaient une de ces* nécessités. 11
fallait avoir une force disponible contre un coup de main ; cette force
créée, il faut savoir s'en servir habilement, c'est-à-dire ne point
provoquer mal à propos l'ennemi extérieur, et ne point non plus
employer cette force nouvelle à continuer la réaction cléricale. Cette
réaction a été essayée depuis dix ans comme moyen de gouverne-
ment; elle n'a pas réussi. Qu'en peut-on attendre encore?
Rester fermement l'arme au bras en face de l'ennemi extérieur,
libéraliser l'administration qui date de 1814 par les traditions de
Sixte-Quint, favoriser dans les États-Romains le retour de l'esprit
municipal, afin de se défendre contre l'esprit unitaire, voilà quelques-
imes des pensées de prudence qui prévaudront chaque jour davantage
à Rome, et qui amèneront la réforme que nous souhaitons avec d'au-
tant plus de confiance que nous la regardons comme inévitable. La
crise qui vient d'avoir lieu a été violente. La papauté temporelle
n'est pourtant pas tombée du coup. C'est là le point capital. Deux
choses l'ont soutenue : à Rome et sur les lieux, la présence de notre
armée; en Europe, l'émotion catholique qui s'est manifestée. Cette
émotion a été sincère; elle est devenue une force pour la papauté.
Qu'on ne croie pas cependant à Rome que cette force extra-italienne,
étant toute pontificale, soit décidée à soutenir purement et simple-
ment la réaction cléricale des dix dernières années : elle sait bien
que Rome ne peut être sauvée que par des mesures libérales, par un
esprit différent de celui qui l'a perdue. C'est donc à l'esprit de 1847, à
l'esprit des premiers jours de Pie IX, qu'il faudra tôt ou tard recourir.
Quoiqu'on parle beaucoup de l'ingratitude et de l'oubli des peuples,
et qu'il y ait lieu, je l'avoue, d'en beaucoup parler, l'Italie cepen-
dant n'a point perdu, j'en suis sûr, le souvenir des premiers jours
de Pie IX, et elle n'attend pour s'en souvenir que de voir le pape
en reprendre lui-même la mémoire.
Saint-Marc Girardin.
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LA
COMEDIE ANGLAISE
SOUS LA RESTAURATION
IL
LES POÈTES.
I.
Au XVII* siècle s'ouvre en Europe un genre de vie nouveau, la vie
mondaine, qui bientôt prime et façonne les autres (1). C'est en
France surtout et en Angleteire qu'elle parait et qu'elle règne,
pour les mêmes causes et dans le même temps.
Pour remplir les salons, il faut un certain état politique, et cet
état, qui est la suprématie du roi jointe à la régularité de la police,
s'établissait à la même époque des deux côtés du détroit. La police
régulière met la paix entre les hommes, les tire de l'isolement et
de l'indépendance féodale et campagnarde, multiplie et facilite les
communications, la confiance, les réunions, les commodités et les
plaisirs. La suprématie du roi institue une cour, centre des conver-
sations, source des grâces, théâtre des jouissances et des splendeurs.
Ainsi attirés l'un vers l'autre et vers le trône par la sécurité, la cu-
riosité, l'amusement et l'intérêt, les grands seigneurs s'assemblent, et
du même coup ils deviennent gens du monde et gens de cour. Ce ne
sont plus les barons du siècle précédent, debout dans la haute salle,
(i) Voyez la Revue au !•' mai.
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372 REVUE DE8 DEUX M0NDE8.
armés et sombres, occupés de Tidée qu'ils pourront bien au sortir
<lu palais se tailler en pièces, et que s'ils se frappent dans le palais,
le bourreau est là pour leur couper la main et boucher les veines
avec un fer rouge, sachant de plus que le roi leui- fera peut-être
idemain trancher la tête, partant prompts à s'agenouiller pour se ré-
pandre en protestations de fidélité soumise, mais comptant tout bas
les épées qui prendront leur querelle et les hommes sûrs qui font
sentinelle derrière le pont-levis de leur château. Les droits, les
pouvoirs, les contraintes et les attraits de la vie féodale ont disparu.
Ils n'ont plus besoin que leur manoir soit une forteresse. Ils n'ont
plus le plaisir d'y régner comme dans un état. Ils s'y ennuient, et
ils en sortent. N'ayant plus rien à disputer au roi, ils vont chez lui.
Sa cour est un salon , le plus agréable à voir et le plus utile à fré-
quenter. On y trouve des fêtes, des ameublemens splendides, une
-compagnie parée et choisie, des nouvelles et des commérages : on y
rencontre des pensions, des titres, des places pour soi et pour les
siens; on s'y divertit et on y profite : c'est tout gain et tout plaisir.
Les voilà donc qui vont au lever, assistent au dîner, reviennent pour
le bal, s'assoient pour le jeu, sont là au coucher. Ils y font belle
figure avec leurs habits demi-français, leurs perruques, leurs cha-
peaux chargés de plumes, leurs hauts-de-chausses en étages, leurs
•canons, et les larges rosettes de rubans qui couyrent leurs souliers.
Les dames se fardent (1), se mettent des mouches (2), étalent des
Tobes de satin et du velours le plus magnifique, toutes galonnées
d'argent et traînantes, au-dessus desquelles paraît la blancheur de
leur poitrine, dont l'éclatante nudité se continue sur toute l'épaule et
jusqu'au bras. On les regarde, on salue et on approche. Le roi monte à
cheval pour sa promenade à Hyde-Park ; à ses côtés courent la reine»
et avec elle ses deux maîtresses, lady Gastlemaine et mistress Ste-
wart : « la reine (3) en gilet blanc galonné, en jupon court cramoisi, et
coiffée à la négligence; mistress Stewart avec son chapeau à cornes,
sa plume rouge, ses yeux doux, son petit nez romain, sa taille par-
faite. » On rentre à White-Hall, « les dames vont, viennent, causant.
Jouant avec leurs chapeaux et leurs plumes, les échangeant, chacune
essayant tour à tour ceux des autres et riant, m En si belle compagnie
la galanterie ne manque pas. « Les gants parfumés , les miroirs de
poche, les étuis garnis, les pâtes d'abricot, les essences, et autres
menues denrées d'amour arrivent de Paris chaque semaine. » Lon-
ges fournit « des présens plus solides, comme vous diriez boucles
4d'oreilles, diamans, brillans et belles guinées de Dieu; les belles
(i) 1054.
(2) 1660.
<3) Pepy». 1663.
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LA COMÉDIE ANGLAISE. 37S
S* en accommodaient, comme si cela fût vena de plus loin. » Les in-
trigues trottent, Dieu sait combien et lesquelles. Naturellement aussi
la conversation va son train. On développe tout haut les aventures
de M"* Warmestré la dédaigneuse, «qui, surprise apparemment
pour avoir mal compté, prend la liberté d'accoucher au milieu de la
cour. » On se répète tout bas les tentatives de M"* Hobart, Theu-
reox malheur de M*'"" Churchill, qui, étant fort laide, mais ayant eu
l'esprit de tomber de cheval, toucha les yeux et le cœur du duc
d'York. Le chevalier de Grammont conte au roi l'histoire de Termes •
ou de l'aumônier Poussatin, tout le monde quitte le bal pour venir
l'écouter, et le conte fait, chacun rit à se tenir les côtes. Vous voyez
que si ce monde n'est pas celui de Louis XIV, c'est néanmo'ms le
monde, et que s'il a plus d'écume, il va du même courant. Le grand
objet y est aussi de s'amuser et de paraître. On veut être homme à
la mode; un habit rend célèbre : Grammont est tout désolé quand la
coquinerie de son valet l'oblige à porter deux fois le même. Tel
autre se pique de faire des chansons, de bien jouer de la guitare.
<( Russell avait un recueil de deux ou trois cents contredanses en
tablature, qu'il dansait toutes à livre ouvert. » Jermyn est connu
pour ses bonnes fortunes. « Un gentilhomme, dit Etheredge, doit
s'habiller bien, danser bien, fau-e bien des armes, avoir du talent
pour les lettres d'amour, une voix de chambre agréable, être très
amoureux, assez discret, mais point trop constant. » Voilà déjà l'air
de cour tel qu'il dura chez nous jusque sous Louis XVL Avec de
pareilles mœurs, la parole remplace l'action. La vie se passe en vi-
sites, en entretiens. L'art de causer devient le premier de tous, bien
entendu qu'il s'agit de causer agréablement, pour employer une
heure, sur vingt sujets en une heure, toujours en glissant, sans ja-
mais enfoncer, de telle façon que la conversation ne soit pas un
travaU, mais une promenade. Au retour, elle continue par des let-
tres qu'on écrit le soir, par des madrigaux ou des épigrammes qu'on
lira le matin, par des tragédies de salon ou des parodies de société.
Ainsi naît ime littérature nouvelle, œuvre et portrait du monde qui
l'a pour public et pour modèle, qui en sort et y aboutit.
Encore faut-il qu'ils sachent causer, et ils commencent à l'ap-
prendre. Une révolution s'est faite dans l'esprit comme dans les
mœurs. En même temps que les situations reçoivent un nouveau
tour, la pensée prend une nouvelle forme. La renaissance finit,
l'âge classique s'ouvre, et l'artiste fait place à l'écrivain. L'homme
revient de son premier voyage autour des choses; l'enthousiasme,
le trouble de l'imagination soulevée, le fourmillement tumultueux
des idées neuves, toutes les facultés qu'éveille une première décou-
verte se sont contentées, puis affaissées. Leur aiguillon est émoussé
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87i BETUE DES DEUX MONDES.
parce que leur œuvre est faite. Les bizarreries, les profondes percées^
l'originalité sans frein , les irruptions toutes-puissantes du génie
lancé au centre de la vérité à travers les extrêmes folies, tous les-
traits de la grande invention ont disparu. L'imagination se tempère,
l'esprit se discipline : il revient sur ses pas; il parcourt une seconde
fois son domaine avec une curiosité calmée, avec une expérience
acquise. Il se déjuge et se corrige. Il trouve une religion, un art,
une philosophie à reformer et à réformer. Il n'est plus propre à
l'intuition inspirée, mais à la décomposition régulière. Il n'a plus le
sentiment ou la vue de l'ensemble; il a le tact et l'observation des
parties. Il choisit et il classe , il épure et il ordonne. Il cesse d'être^
créateur, il devient discoureur. Il sort de l'invention, il s'assoit
dans la critique. Il entre dans cet amas magnifique et confus de
dogmes et de formes où l'âge précédent a entassé pêle-mêle les
rêveries et les découvertes; il en retire des idées qu'il adoucit et
qu'il vérifie. Il les range en longues chaînes de raisonnemens aisés,
qui descendent anneau par anneau jusqu'à l'intelligence du public,
n les exprime en mots exacts, qui offrent leur série graduée, éche-
lons par échelons, à la réflexion du public. Il institue dans tout le
champ de la pensée une suite de compartimens et un réseau de^
routes qui, empêchant toute erreur et tout écart, mènent insensible-
ment tout esprit vers tout objet. Il atteint la clarté, la commodité,
l'agrément. Et le monde l'y aide. Les circonstances rencontrées
achèvent la révolution naturelle. Le goût change par sa propre
pente, mais aussi par Tascendant de la cour. Quand la conversation-
devient la première affaire de la vie, elle façonne le style à son
image et selon ses besoins. Elle en chasse les écarts, les images ex-
cessives, les cris passionnés, toutes les allures décousues et vio-
lentes. On ne peut pas crier, gesticuler, rêver tout haut dans un»
salon : on s'y contient; les gens s'y critiquent et s'y observent; le
temps s'y passe à conter et à discuter; il y faut des expressions
nettes et un langage exact, des raisonnemens clairs et suivis ; sinon,
on ne peut s'escarmoucher ni s'entendre. Le style correct, la bonne
langue, le discours y naissent d'eux-mêmes, et ils s'y perfection-
nent bien vite, car le raffinement est le but de la vie mondaine; on
s'étudie à rendre toutes choses plus jolies et plus commodes , les-
meubles comme les mots, les périodes comme les ajustemens. L'art
et l'artifice y sont la grande marque. On se pique de savoir parfai-
tement sa langue, de ne jamais manquer au sens exact des termes,,
d'écarter les expressions roturières, d'aligner les antithèses, d'em-
ployer les développemens, de pratiquer la rhétorique. Rien de plus
fort que le contraste des conversations de Shakspeare et de Fletcher,
mises en regard de celles de Wycherley et de Congreve. Chez Shaks-
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LA GOMEDIB ANGLAISE. 37&
peare, les entretiens ressemblent à des assauts ; vous croiriez voir
des artistes qui s'escriment de mots et de gestes dans une salle
d'armes. Ils bouffonnent, ils chantent, ils songent tout haut, ils
éclatent en rires, en calembours, en paroles de poissarde et de
poète, en bizarreries recherchées ; ils ont le goût des choses sau-
grenues, éclatantes; tel danse en parlant; volontiers ils marcheraient
sur leurs mains; il n'y a pas un grain de calcul et il y a plus de
trois grains de folie dans leurs têtes. Ici les gens sont posés; ils dis-
sertent ou disputent ; le raisonnement est le fond de leur style ; ils
sont écrivains si bien qu'ils le sont trop, et qu'on voit à travers eux
l'auteur occupé à combiner des phrases. Ils arrangent des portraits,
ils redoublent des comparaisons ingénieuses, ils balancent des pé-
riodes symétriques. Tel personnage débite une satire, tel autre com-
pose un petit essai de morale. On tirerait des comédies du temps un
volume de sentences; elles sont pleines de morceaux littéraires qui
annoncent déjà le Speclator. Ils recherchent l'expression adroite et,
heureuse, ils habillent les choses hasardées avec des mots conve-
nables, ils glissent prestement sur la glace fragile des bienséances
et la rayent sans la briser. Je vois des gentilshommes, assis sur
des fauteuils dorés, fort calmes d'esprit, fort étudiés dans leurs pa-
roles, observateurs froids, sceptiques diserts, experts en matière de
façons, amateurs d'élégance, curieux du beau langage autant par
vanité que par goût, et qui, occupés à discourir entre un compliment
et une révérence, n'oublieront pas plus leur bon style que leurs
gants fins ou leur chapeau.
Ce sont là les mœurs oratoires et polies qui peu à peu, à travers
l'orgie, percent et prennent l'ascendant. Insensiblement le courant
se nettoie et marque sa voie, comme il arrive à un fleuve qui, en-
trant violemment dans un nouveau lit, clapote d'abord dans une
tempête de bourbe, puis pousse en avant ses eaux encore fangeuses,
qui par degrés vont s'épurer. Ces débauchés tâchent d'être gens du
monde, y réussissent parfois. Wycherley écrit bien, très clairement,
sans la moindre trace d'euphémisme, presque à la française. Son
Dapperwitt dit de Lucy, en périodes balancées : « Elle est belle sans
affectation, folâtre sans grossièreté, amoureuse sans impertinence. »
Au besoin Wycherley est ingénieux, ses ^«i//^w^n échangent des
comparaisons heureuses. « Les maîtresses, dit l'un, sont comme les
livt-es : si vous vous y appliquez trop, ils vous alourdissent, et vous
rendent impropre au monde; mais si vous en usez avec discrétion,
vous n'en êtes que plus propre à la' conversation. — Oui, dit un
autre, une maîtresse devrait être comme ime petite retraite à la
campagne, près de la ville, non pour y demeurer constamment,
mais pour y passer la nuit de temps en temps. Et vite dehors, afin
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376 BEVUE DES DEUX MONDES.
de mieux goûter la ville au retour! » Ces gens font du style, et
même à contre-temps, en dépit de la situation ou de la condition
des personnages. Un cordonnier dit dans Etheredge : « II n* y a per-
sonne dans la ville qui vive plus en gentilhomme que moi avec sa
femme. Je ne m'inquiète jamais de ses sorties, elle ne s'informe
jamais des miennes; nous nous parlons civilement et nous nous
haïssons cordialement. » L'art est parfait dans ce petit discours :
tout y est, jusqu'à l'antithèse symétrique de mots, d'idées et de
sons ; quel beau diseur que ce cordonnier satirique ! — Après la satire,
le madrigal. Tel personnage, au beau milieu du dialogue et en
pleine prose, décrit « de jolies lèvres boudeuses avec une petite
moiteur qui s'y pose, pareilles à une rose de Provins fraîche sur la
branche, avant que le soleil du matin en ait séché toute la rosée. »
Ne voilà-t-il pas les gracieuses galanteries de la cour? Rochester
lui-même parfois en rencontre. Deux ou trois de ses chansons sont
encore dans les recueils expurgés à l'usage des jeunes filles pu-
diques. Ils ont beau polissonner de fait, à chaque instant il faut
qu'ils complimentent et saluent; devant les femmes qu'ils veulent
séduire, ils sont bien obligés de roucouler des tendresses et des fa-
deurs; s'ils n'ont plus qu'un frein, l'obligation de paraître bien éle-
vés, ce frein les retient encore. Rochester est correct même au mi-
lieu de ses immondices; il ne dit d'ordures que dans le style habile
et solide de Boileau. Tous ces viveurs veulent être gens d'esprit et
du monde. Sir Charles Sedley se ruine et se salit, mais Charles II
l'appelle « le vice-roi d'Apollon, » Buckingham exalte « la magie
de son style. » Il est le plus charmant, le plus recherché des cau-
seurs; il fait des mots, et aussi des vers, toujours agréables, quel-
quefois délicats; il manie avec dextérité le joli jargon mythologique;
il insinue en légères chansons coulantes toutes ces douceurs un peu
apprêtées qui sont comme les friandises des salons. « Ma passion,
dit-il à Chloris, croissait avec votre beauté, et l'Amour à mon cœur,
pendant que sa mère vous favorisait, lançait un nouveau dard de
flamme. » Puis il ajoute en manière de chute : « Ils employaient
tout leur art amoureux, lui pour faire un amant, elle pour faire une
beauté. »
Il n'y a point du tout d'amour dans ces gentillesses; on les ac-
cepte comme on les offre, — avec un sourire ; elles font partie du
langage obligé, des petits soins que les cavaliers rendent aux dames :
j'imagine qu'on les envoyait le matin avec le bouquet ou la boîte de
cédrats confits. Roscommon compose une pièce sur un petit chien
mort, sur le rhume d'une jeune fille; ce méchant rhume l'empê-
che de chanter : maudit hiver! Et là-dessus il prend l'hiver à par-
tie, l'apostrophe longuement. Vous reconnaissez les amusemens
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LA COMÉDIE ANGLAISE. ' 377
littéraires de la vie mondaine. On y prend tout légèrement, gaie-
ment, Tamour d'abord, et aussi le danger. La veille d'une ba-
taille navale, Dorset, en mer, au roulis du vaisseau, adresse aux
dames une chanson célèbre. Rien n'y est sérieux, ni le sentiment ni
l'esprit; ce sont des couplets qu'on fredonne en passant; il en part
im éclair de gaieté; un instant après, on n'y pense plus. « Surtout^
leur dit Dorset, pas d'inconstance! Nous en avons assez ici en mer.»
Et ailleurs : « Si les Hollandais savaient notre état, ils arriveraient
bien vite; quelle résistance leur feraient des gens qui ont laissé
leurs cœurs au logis? n Puis viennent des plaisanteries trop an-
glaises : « Ne nous croyez pas infidèles si nous ne vous écrivons
point à chaque poste. Nos larmes prendront une voie plus courte; la
marée vous les apportera deux fois par jour. » Voilà des larmes qui
ne sont guère tristes; la dame les regarde comme l'amant les verse,
de bonne humeur, en un lieu agréable (il s'en doute et l'écrit),
offrant sa main bUmche à un autre qui la baise, et se donnant une
contenance avec le froufrou de son éventail. Dorset ne s'en afflige
guère, continue à jouer avec la poésie, sans excès ni assiduité, au
courant de la plume, écrivant aujourd'hui un couplet contre Do-
rinda, demain une satire contre M. Howard, toujours facilement et
sans étude, en véritable gentilhomme. Il est comte, chambellan,
riche, pensionne et patronne les poètes comme il ferait des co-
quettes, c'est-à-dire pour se divertir sans s'attacher. Le duc de
Buckingham fait la même chose et le contraire, caresse l'un, paro-
die l'autre, est adulé, moqué, et finit par attraper son portrait, qui
est un chef-d'œuvre, mais pomt flatté, de la main de Dryden. On a
vu en France ces passe-temps et ces tracasseries; on trouve ici les
mêmes façons et la même littérature, parce qu'on y rencontre la
même société et le même esprit.
Entre ces poètes, au premier rang, est Edmund Waller, qui vécut
et écrivit ainsi jusqu'à quatre-vingt-deux ans : homme d'esprit et à
la mode, bien élevé, familier dès l'abord avec les grands, ayant du
tact et de la prévoyance, prompt aux reparties, difficile à déconte-
nancer, du reste personnel, de sensibilité médiocre, ayant changé
plusieurs fois de parti, et portant fort bien le souvenir de ses volte-
faces; bref, le véritable modèle du mondain et du courtisan. C'est
lui qui, ayant loué Gromwell, puis Charles II, mais celui-ci moins
bien que l'autre, répondait pour s'excuser : « Les poètes, sire,
réussissent mieux dans la fiction que dans la vérité. » Dans cette
sorte de vie, les trois quarts des vers sont de circonstance : ils font
la menue monnaie de la conversation ou de la flatterie; ils ressem-
blent aux petits événemenset aux petits sentimens d'où ils sont
nés. Telle pièce est sur le thé, telle autre sur un portrait de la reine :
il faut bien faire sa cour; d'ailleurs a sa majesté a commandé les
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S78 HETUE DES DEUX MONDES.
vers. » Une dame lui fait cadeau d'une plume d'argent, vite un re-
merciement rimé ; une autre peut dormir à volonté, vite un couplet
enjoué; un faux bruit se répand qu'elle vient de se faire peindre,
vite des stances sur cette grosse affaire. Un peu plus loin, il y aura
des vers à la comtesse de Garlisle sur sa chambre, des condoléances
à lord Northumberland sur la mort de sa femme , un joli mot sur
une dame qui a été pressée dans la foule, une réponse, couplet
pour couplet, à des vers de sir John Suckling. Il prend au vol les
frivolités, les nouvelles , les bienséances, et la poésie n'est qu'une
conversation écrite, j'entends la conversation qu'oii fait au bal,
quand on parle pour parler, en relevant une boucle de perruque
ou en tortillant un gant glacé. La galanterie, comme il convient, en
a la plus grande part, et on se doute bien que l'amour n'y est pas
trop sincère. Au fond, Waller soupire avec réflexion (Sacharissa avait
une belle dot), à tout le moins par convenance; ce qu'il y a de plus
visible dans ses poèmes tendres, c'est qu'il souhaite écrire coulam-
ment et bien rimer. 11 est affecté, il exagère, il fait de l'esprit, il
est auteur. Il s'adresse à la suivante , « sa compagne de servage , »
n'osant s'adresser à Sacharissa elle-même. « Ainsi, dans les nations
qui adorent le soleil, un Persan modeste, un Maure aux yeux affaiblis
n'ose point élever ses regards éblouis au-delà du nuage doré qui,
sous la lumière du dieu triomphant, orne le ciel oriental, et honoré
de ses rayons, dépasse en splendeur tout le reste. » Bonne compa-
raison! Voilà une révérence bien faite : j'espère que Sacharissa ré-
pond par une révérence aussi correcte. Ses désespoirs sont du même
goût; il perce de ses cris les allées de Penshurst, « raconte sa flamme
aux hêtres, » et les hêtres bien appris « inclinent leurs têtes par com-
passion. )) Il est probable que dans ces promenades douloureuses son
plus grand soin était de ne pas mouiller ses souliers à talons. Ces
transports d'amour amènent les machines classiques, Apollon, les
Muses; Apollon est fâché qu'on maltraite un de ses serviteurs, lui
dit de s'en aller, et il s'en va en effet, disant à Sacharissa qu'elle
est plus dure qu'un chêne, et que certainement elle est née d'un
rocher.
Ce qu'il y a de bien réel en tout cela, c'est la sensualité, non pas
ardente, mais leste et gaie; il y a telle pièce sur une chute qu'un
abbé de cour sous Louis XV eût pu écrire : « Ne rougissez pas,
belle, ne prenez pas l'air sévère; que pouvait faire l'amant, hélas!
sinon fléchir quand tout son ciel sur lui s'appuyait? Son tort unique,
s'il en eut un, fut de vous laisser vous relever trop tôt. » D'autres
mots se sentent de l'entourage et ne sont point assez polis. « Amo-
ret, s'écrie-t-il, vous aussi douce, aussi bonne que le mets le plus
délicieux, qui, à peine goûté, verse dans le cœur la vie et la joie...»
Je ne serais pas satisfait, si j'étais femme, d'être comparée à un
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. LA COMÉDIE ANGLAISE. 370
heefHeak^ même appétissant; je n'aimerais pas davantage à me
voir, comme Sacbarissa, mise au niveau du bon vin qui porte à la
tête : c'est trop d'honneur pour le porto et pour la viande. Le fond
anglais perçait ici et ailleurs; par exemple, la belle Sacharissa, qui
n'était plus belle , ayant demandé à Waller s'il ferait encore des
vers pour elle : « Oui, madame, répondit-41, quand vous serez aussi
jeune et aussi belle qu'autrefois. » Toilà de quoi scandaliser un
Français. Néanmoins Waller est d'ordinaire aimable; une sorte de
lumière riante flotte comme une gaze autour de ses vers; il est tou-
jours élégant, souvent gracieux. Cette grâce est comme le parfum
qui s'exhale du monde; les fraîches toilettes, les salons parés, l'a-
bondance et la recherche de toutes les commodités délicates mettent
<lans l'âme une sorte de douceur qui se répand au dehors en com-
plaisances et en sourires ; Waller en a, et des plus caressans, à pro-
pos d'un bouton, d'une ceinture, d'une rose. Ces sortes de bouquets
<X)nviennent à sa main et à son art. Il y a une galanterie exquise
dans ses stances à la petite lady Lucy Sidney sur son âge. Et quoi
de plus attrayant pour un homme de salon que ce frais bouton de
jeunesse encore fermé, mais qui déjà rougit et va s'ouvrir? « Pour-
tant, charmante fleur, ne dédaignez pas cet âge que vous allez con-
naître si tôt; le matin rose laisse sa lumière se perdre dans l'éclat
plus riche du midi. » Tous ses vers coulent avec une harmonie, une
limpidité, une aisance continues, sans que jamais la voix s'élève, ou
détonne, ou éclate, ou manque au juste accent, sinon par l'aflecta-
tion mondaine qui altère uniformément tous les tons pour les assou-
plir. Sa poésie ressemble à une de ces jolies femmes maniérées,
attifées, occupées à pencher la tète, à murmurer d'une voix flûtée
des choses communes qu'elles ne pensent guère, agréables,pour-
tant dans leur parure trop enrubannée, et qui plairaient tout à fait si
«lies ne songeaient pas à plaire toujours.
Ce n'est pas qu'ils ne puissent toucher les sujets graves; mais
ils les touchent à leur façon, sans sérieux ni profondeur. Ce qui
manque le plus à l'homme de cour, c'est l'émotion vraie de l'idée
inventée et personnelle. Ce qui intéresse le plus l'homme de cour,
c'est la justesse de la décoration et la perfection de l'apparence ex-
térieure. Ils s'attachent médiocrement au fond, et beaucoup à la
forme. En effet, c'est la forme qu'ils prennent pour sujet dans pres-
que toutes leurs poésies sérieuses; ils sont critiques, ils posent des
préceptes, ils font des arts poétiques. Denham, puis Roscommon,
dans un poème complet, enseignent l'art de bien traduire les
vers. Le duc de Buckingham versifie un Essai sur la poésie et un
Essai sur la satire. Dryden est au premier rang parmi ces péda-
gogues. Comme Dryden encore. Us se font traducteurs, amplifica-
teurs. Roscommon traduit VArt poilique d'Horace, Waller le pre-*
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380 BEVUE DES DEUX MONDES.
mier acte de Pompée y Denham des fragmens d'Homère, de YirgUe,
un poème italien sur la justice et la tempérance. Rochester com-
pose un poème sur V homme dans le goût de Boileau , une épître
sur le rien ; Waller, l'amoureux , fabrique un poème didactique sur
la crainte de Dieuy un autre en six chants sur T amour divin. Ce sont
des exercices de style. Ces gens prennent une thèse de théologie,
un lieu-commun de philosophie, un précepte de poésie, Bt le déve-
loppent en prose mesurée, munie de rimes; jls n'inventent rien, ne
sentent pas grand' chose, et ne s'occupent qu'à faire de bons raison-
nemens avec des métaphores classiques, en termes nobles, sur un
patron convenu. La plupart des vers consistent en deux substantifs
munis de leurs épithètes et liés par un verbe , à la façon des vers
latins de collège. L'épithète est bonne; il a fallu feuilleter le Gradus
pour la trouver, ou, comme dit Boileau, emporter le vers inachevé
dans sa tête, et rêver une heure en plein champ, jusqu'à ce que
au coin d'un bois on ait trouvé le mot qui avait fui. — Je bâille,
mais j'applaudis. C'est à ce prix qu'une génération finit par former
le style soutenu qui est nécessaire pour porter, publier et prouver
les grandes choses. En attendant, avec leur diction ornée, officielle,
et leurs pensées d'emprunt, ils sont comme des chambellans bro-
dés, compassés, qui assistent à un mariage royal ou à un baptême
auguste l'esprit vide, l'air grave, admirables de dignité et de ma-
nières, ayant la correction et les idées d'un mannequin.
Un d'eux (Dryden toujours à part) s'est élevé jusqu'au talent,
sir John Denham, secrétaire de Charles 1*% employé aux affaires
publiques, qui, après une jeunesse dissolue, revint aux habitudes
graves, et laissant derrière lui des chansons satiriques et des polis-
sonneries de parti, atteignit dans un âge plus mûr le haut style ora-
toire. Son meilleur poème, Cooper's Hilly est la description d'une
colline et de ses alentours, jointe aux souvenirs historiques que sa
vue réveille et aux réflexions morales que son aspect peut suggérer.
Tous ces sujets sont appropriés à la noblesse et aux limites de l'es-
prit classique, et, déployant ses forces sans révéler ses faiblesses, le
poète peut ainsi ne dire que ce que ses yeux ont vu et ce que son
âme a pensé. Le beau langage rencontre alors toute sa beauté, parce
qu'il est sincère. On a du plaisir à suivre le déroulement régulier de
ces phrases abondantes où les idées opposées et redoublées attei-
gnent pour la première fois leur assiette définitive et leur clarté
complète, où la symétrie ne fait que préciser le raisonnement, où le
développement ne fait qu'achever la pensée, saris que jamais l'anti-
thèse et la répétition y apportent leurs badinages et leurs afléteries,
où la musique des vers, ajoutant l'ampleur du son à la plénitude du
sens, conduit le cortège des idées sans effort et sans désordre sur
un rhythme approprié à leur bel ordre et à leur mouvement. L'agré-
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LA COMEDIE ANGLAISE. S8f
ment se joint à la solidité; l'auteur de Coopères Hill sait plaire au-
tant qu'imposer. Son poème est comme un parc monarchique, digne
et nivelé sans doute, mais arrangé pour le plaisir des yeux et rempli
de points de vue choisis. 11 nous promène en détours aisés à travers
une multitude d'idées variées. Il rencontre ici une montagne, là-bas
un souvenir des nymphes, souvenir classique qui ressemble à un por-
tique de statues, plus loin le large cours d'im fleuve, et à côté les
débris d'une abbaye : chaque page du poème est comme une allée
distincte qui a sa perspective distincte. Un peu après, la pensée se
reporte vers les superstitions du moyen âge ignorant et vers les excès
de la révolution récente; puis vient Vidée d'une chasse royale, on voit
le cerf inquiet arrêté au milieu du feuillage. « Il se rappelle sa force^
puis sa vitesse ; ses pieds ailés, puis sa tête armée, les uns pour fuir
son destin, l'autre pour l'affronter. » Il fuit pourtant, et les chien»
aboyans le pressent. Ce sont là les spectacles nobles et la diversité
étudiée des promenades aristocratiques. Chaque objet d'ailleurs re-
çoit ici, comme en une résidence royale, tout l'ornement qu'on peut
lui donner; les épithètes d'embellissement viennent recouvrir les
substantifs trop maigres; les décorations de l'art transforment la
vulgarité de la nature ; les vaisseaux sont des « tours flottantes; » la
Tamise est la fille bien-aimée de l'Océan; la montagne cache sa tète
altière au sein des nues, pendant qu'un manteau de verdure flotte
sur ses épaules et sur ses flancs. Entre les diverses sortes d'hnagi-
nations, il y en a une monarchique , toute pleine de cérémonies of-
ficielles et magnifiques, de gestes contenus et d'apparat, de figures
correctes et commandantes, uniforme et imposante comme l'ameu-
blement d'un palais: c'est d'elle que les classiques et Denham tirent
toutes leurs couleurs poétiques ; les objets, les événemens, prennent
sa teinte, parce qu'ils sont contraints de la traverser. Ici les objets
et les événemens sont contraints de traverser encore autre chose.
Denham n'est pas seulement courtisan, il est Anglais, c'est-à-dire
préoccupé d'émotions morales. Souvent il quitte son paysage pour
entrer dans quelque réflexion grave; la politique, la religion»
viennent déranger le plaisir de ses yeux ; à propos d'une colline oi»
d'une forêt, il médite sur l'homme; le dehors le ramène au dedans,
et l'impression des sens à la contemplation de l'âme. Les gens de
cette race sont par nature et par habitude des hommes intérieurs.
Lorsqu'il voit la Tamise se jeter dans la mer, il la compare « à la
vie mortelle qui court à la rencontre de l'éternité. » Le front d'une
montagne battue par les tempêtes lui rappelle « la commune desti-
née de tout ce qui est haut et grand. » Le cours du fleuve lui sug-
gère des idées de réformation intérieure, a Âh ! si ma vie pouvait
couler comme ton onde, si je pouvais prendre ton cours pour mo-
dèle, comme je l'ai pris pour sujet, limpide, quoique profond, doux
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382 REVUE DES DEUX MONDES.
et non endormi^ puissant sans fareur, plein sans débordemens! » II
y a dans ces âmes un fonds indestructible d'instincts moraux et de
mélancolie grandiose, et c'en est la plus grande marque que de re-
trouver ce fonds à la cour de Charles II.
Ce ne sont là pourtant que des percées rares, et comme des affleu-
remens de la roche primitive. Les habitudes mondaines font une
couche épaisse qui partout la recouvre ici. Les mœurs, la conversa-
tion, le style, le théâtre, le goût, tout est français ou tâche de l'être;
ils nous imitent comme ils peuvent et vont se former en France. Beau-
coup de cavaliers y vinrent, chassés par Gromwell. Denham, Waller,
Roscommon et Rochester y résidèrent; la duchesse de Newcastle,
poète du temps, se maria à Paris; le duc de Buckingham fit une
campagne sous Turenne ; Wycherley fut envoyé en France par son
père, qui voulait le dérober à la contagion des opinions puritaines;
Van Brugh, un des meilleure comiques, alla s'y polir. Les deux cours
étaient alliées presque toujours de fait et toujours de cœur, par la
communauté d'intérêts et de principes religieux et monarchiques;
Charles II recevait de Louis XIV une pension, une maîtresse, des
conseils et des exemples ; les seigneurs suivaient le prince, et la
France était le modèle de la cour. Sa littérature et ses mœurs, les
plus belles de l'âge classique, faisaient la mode. On voit dans les
écrits anglais que les auteurs français sont leurs maîtres, et entre
les mains de tous les gens bien élevés. On consulte Bossu, on tra-
duit Corneille, on imite Molière, on respecte Boileau. Cela va si
loin, que les plus galans tâchent d'être tout à fait Français, de mêler
dans toutes leurs phrases des bribes de phrases françaises. « Parler
en bon anglais, dit Wycherley, est maintenant une marque de mau-
vaise éducation , comme écrire en bon anglais , avoir le sens droit
ou la main brave. » Ces fats (1) sont complimenteurs, toujours pou-
drés, parfumés, « éminens pour être bien gantés. » Us affectent la
délicatesse, font les dégoûtés, trouvent les Anglais brutaux, tristes
et raides, essaient d'être évaporés, étourdis, rient, bavardent à tort
et à travers, et mettent la gloire de l'homme dans la perfection de
la perruque et des saints. Le théâtre,'£»qui raille ces imitateurs, est
imitateur à leur manière. La comédie française devient un modèle
comme la politesse française. On les copie l'une et l'autre en les
altérant, sans les égaler, car la France monarchique et classique se
trouve entre toutes les nations la mieux disposée par ses instincts et
sa constitution pour les façons de la vie mondaine et les œuvres de
l'esprit oratoire. L'Angleterre la suit dans cette voie, emportée par
le courant universel du siècle, mais à distance, et tirée de côté par
ses inclinations nationales. C'est cette direction commune et cette
(1) Etheredge dans Sir Fopling FluUer, Wycherley dans Monsieur d$ Paris»
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LA COMIÊDIE ANGLAISE. S8S
déviation particulière que le' monde et sa poésie ont annoncées, que
le théâtre et ses personnages vont manifester.
IL
Quatre écrivains principaux établissent cette comédie : Wycherley,
Congreve, Van Brugh, Farquhar (1), — le premier grossier et dans
la première irruption du vice, les autres plus rassis, ayant le goût
de Turbanité plutôt que du libertinage, tous du reste hommes du
monde et se piquant de savoir vivre, de passer leur temps à la cour
ou dans les belles compagnies, d'avoir les goûts et la carrière des
nobles. « Je ne suis pas un écrivain, disait Congreve à Voltaire, je
suis un gentleman. » En effet, dit Pope, « il vécut plus comme im
homme de qualité que comme un homme de lettres, fut célèbre
pour ses bonnes fortunes, et passa ses dernières années dans la
maison de la duchesse de Marlborough. » On a vu que Wycherley,
sous Charles II, était un des courtisans les plus à la mode. Il servit
à l'armée quelque temps, comme aussi Van Brugh et Farquhar; rien
de plus galant que le nom « de capitaine » qu'ils prenaient, les récits
militaires qu'ils rapportaient, et la plume qu'ils mettaient Ȉ leur
chapeau. Ils écrivirent tous des comédies du même genre, mondain
et classique, composées d'a<îtions probables, telles que nous en
voyons autour de nous et tous les jours, de personnages bien élevés,
tels qu'on en rencontre ordinairement dans un salon, de conversa-
tions correctes ou élégantes, telles que les gens bien élevés peuvent
en tenir. Ce théâtre, dépourvu de poésie, de fantaisie et d'aventures,
îmitatif et discoureur, se forme en même temps que celui de Molière,
par les mêmes causes, et d'après lui, en sorte que, pour le com-
prendre, c'est à celui de Molière qu'il faut le comparer.
« Molière n'est d'aucune nation, disait un grand acteur anglais;
un jour le dieu de la comédie, ayant voulu écrire, se fit homme, et
par hasard tomba en France, » Je le veux bien ; mais en devenant
homme il se trouva du même coup homme du xvii* siècle et Fran-
çais, et c'est pour cela qu'il fut le dieu de la comédie. « Divertir les
honnêtes gens, disait Molière, quelle entreprise étrange! » Il n'y a
que l'art français et du xvii® siècle qui pouvait y réussir , car il con-
siste à conduire aux idées générales par un chemin agréable, et le
goût de ces idées est, comme l'habitude de ce chemin, la marque
propre des honnêtes gens. Molière, comme Racine, développe et
compose. Ouvrez la première venue de ses pièces à la première
scène venue; au bout de trois réponses, vous êtes entraîné ou plu-
tôt emmené. La seconde continue la première, la troisième achève
(1) De 1672 à 1726.
Gooçle
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38& KEYUE DES DEUX MONDES.
la seconde^ la quatrième complète le tout; un courant s*est formé
qui me porte, m'emporte et ne me lâche plus. Nul arrêt, nul écart:
point de hors-d'œuvre qui vienne me distraire. Pour empêcher les
échappées de l'esprit distrait, un personnage secondaire, le laquais,
la suivante, l'épouse, viennent couplet par couplet doubler en style
différent la réponse du principal personnage, et à force de symétrie
et de contraste me maintenir dans la voie tracée. Arrivés acu terme,
un second courant nous prend et fait de même. Il est composé
comme le premier et en vue du premier. Il le rend visible par son
opposition ou le fortifie par sa ressemblance. Ici les valets répètent
la dispute, puis la réconciliation des maîtres. Là-bas Alceste, tiré
d'un côté pendant trois pages par la colère, est ramené du côté con-
traire et pendant trois pages par l'amour. Plus loin, les fournisseurs,
les professeurs, les proches, les domestiques se relaient scène sur
âcëne pour mieux mettre en lutaière les prétentions et la duperie de
M. Jourdain. Chaque scène, chaque acte relève, termine ou prépare
l'autre. Tout est lié et tout est simple; l'action marche et ne marche
que pour porter l'idée; nulle complication, point d'incidens. Un évé-
nement comique suffit à la fable. Une douzaine de conversations
composent le Misanthrope. La même situation cinq ou six fois re-
nouvelée est toute l'École des Femmes. Ces pièces sont « faites avec
rien. » Elles n'ont pas besoin d'événemens, elles se trouvent au large
dans l'enceinte d'une chambre et d'une journée, sans coups de main,
sans décoration, avec une tapisserie et quatre fauteuils. Ce peu de
matière laisse l'idée percer plus nettement et plus vite; en effet, tout
leur objet est de mettre cette idée en lumière : la simplicité du su-
jet, le progrès de l'action, la liaison des scènes, tout aboutît là. A
chaque pas, la clarté croit, l'impression s'approfondit, le vice fait
saillie, le ridicule s'amoncelle, jusqu'à ce que sous ces sollicitations
appropriées et combinées le rire parte et fasse éclat. Et ce rire n'est
pas une simple convulsion de gaieté physique ; un jugement l'a pro-
voqué. L'écrivain est un philosophe qui nous fait toucher dans un
exemple particulier une vérité universelle. Nous comprenons par
lui, comme par La Bruyère ou Nicole, la force de la prévention,
l'entêtement du système, l'aveuglement de l'amour. Les couplets de
son dialogue, comme les argumens de leurs traités, ne sont que les
preuves suivies et la justification logique d'une conclusion précon-
çue. Nous philosophons avec lui sur l'homme, et nous pensons parce
qu'il a pensé. Et il n'a pensé ainsi qu'à titre de Français, pour un
auditoire de Français gens du monde. Nous goûtons chez lui notre
plaisir national. Notre esprit fin et ordonnateur, le plus exact à saisir
la filiation des idées, le plus prompt à dégager les idées de leur ma-
tière, le plus curieux d'idées nettes et accessibles, trouve ici son
aliment avec son image. Aucun de ceux qui ont voulu nous itiontrer
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LA COMÉDIE ANGLAISE. 385
rhomme ne nous ont conduits par une voie plus droite et plus com-
mode vers un portrait mieux éclairé et plus parlant.
J'ajoute : vers un portrait plus agréable, et c'est là le grand talent
comique ; il consiste à effacer l'odieux , et remarquez que dans le
monde l'odieux foisonne ! Sitôt que vous voulez le peindre avec vérité,
en philosophe, vous rencontrez le vice, l'injustice et l'indignation ; le
divertissement périt sous la colère et la morale. Regardez au fond du
Tartufe y un sale cuistre, un paillard rougeaud de sacristie qui, fau-
filé dans une honnête et délicate famille, veut chasser le fils, épouser
la fille, suborner la femme, ruiner et emprisonner le père, il y réus-
sit presque, non par des ruses fines, mais avec des momeries de
carrefour et par l'audace brutale de son tempérament de cocher:
quoi de plus repoussant? Et comment tirer de l'amusement d'une
telle matière, où Beaumarchais et La Bruyère vont échouer? Pareil-
lement, dans le Misanihropey le spectacle d'un honnête homme loya-
lement sincère, profondément amoureux, que sa vertu finit par com-
bler de ridicules et chasser du monde, n'est-il pas triste à voir?
Rousseau s'est irrité qu'on y ait ri, et si nous regardions la chose,
non dans Molière, mais en elle-même, nous y trouverions de quoi
révolter notre générosité native. Parcourez les autres sujets : c'est
George Dandin qu'on mystifie, Géronte qu'on bat, Amolphe qu'on
dupe. Harpagon qu'on vole, Sganarelle qu'on marie, des filles qu'on
séduit, des maladroits qu'on rosse, des niais qu'on fait financer. II y
a des douleurs en tout cela, et très grandes; bien des gens ont plus
d'envie d'en pleurer que d'en rire : Amolphe, Dandin, Harpagon,
approchent de bien près des personnages tragiques, et quand on les
regarde dans le monde, non au théâtre, on n'est pas disposé au sar-
casme, mais à la pitié. Faites-vous décrire les originaux d'après les-
quels Molière compose ses médecins. Allez voir cet expérimentateur
hasardeux qui, dans l'intérêt de la science, essaie une nouvelle scie
ou inocule un virus ; pensez aux longues nuits d'hôpital, au patient
hâve qu'on porte sur un matelas vers la table d'opérations et qui
étend la jambe, ou bien encore au grabat du paysan, dans la chau-
mière humide où suflbque la vieille mère hydropique (1), pendant
que ses enfans comptent^ en grommelant, les écus qu'elle a déjà coû-
tés. Vous en sortez le cœur gros, tout gonflé par le sentiment de la
misère humaine ; vous découvrez que la vie, vue de près et face à
face, est un amas de crudités triviales et de passions douloureuses;
vous êtes tenté , si vous voulez la peindre, d'entrer dans la fange
lugubre où bâtit Shakspeare; vous n'y voyez d'autre poésie que l'au-
dacieuse logique qui, dans ce pêle-mêle, dégage les forces maîtresses,
(i) Médecin malgré lui.
tOMB ixvu. * 25
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IB6 BEVUE DES DEUX MONDES.
OU rillumination du génie qui flamboie sur le fourmillement et sur
les chutes de tant de malheureux salis et meurtris- Comme tout
change aux mains de mon léger Français I comme toute laideur s'ef-
face! comme il est amusant le spectacle que Molière vient d'arran-
ger pour lui! comme nous savons gré au grand artiste d'avoir si
bien transformé les choses! Enfin nous avons im monde riant, en
peinture il est vrai; on ne peut l'avoir autrement, mais nous l'avons.
Qu'il est doux d'oublier la vérité ! quel art que celui qui nous dé-
robe à nous-mêmes ! quelle perspective que celle qui transforme en
grimaces comiques les contorsions de la souffrance ! La gaieté est
venue; c'est le plus clair de notre avoir à nous gens de France : les
soldats de Villars dansaient pour oublier qu'ils n'avaient plus de
pain. De tous les avoirs, c'est aussi le meilleur. Celui-ci ne détruit
pas la pensée, il la recouvre. Chez Molière, la vérité est au fond,
mais elle est cachée; il a entendu les sanglots de la tragédie hu-
maine, mais il aime mieux ne pas leur faire écho. C'est bien assez
de senth" nos plaies; n'allons pas les revoir au théâtre. La philoso-
phie, qui nous les montre, nous conseille de n'y pas trop penser.
Égayons notre condition, comme une chambre de malade , de con-
versation libre et de bonne plaisanterie. Affublons Tartufe, Harpa-
gon, les médecins, de gros ridicules; le ridicule fera oublier le vice :
ils feront plaisir au lieu de faire horreur. Qu'Alceste soit bourru et
maladroit, cela est vrai d'abord, nos plus vaillantes vertus ne sont
que les heurts d'un tempérament mal ajusté aux circonstances 5
mais par surcroît cela sera agréable. Ses mésaventures ne seront
plus le martyre de la justice, mais les désagrémens d'un caractère
grognon. Quant aux mystifications- des maris, des tuteurs et des
pères, j'imagine que vous n'y voyez point d'attaques en règle contre
la société ou la morale. Ce soir, nous nous divertissons, rien de plus.
Les lavemens et les coups de bâton, les mascarades et les ballets
montrent qu'il s'agit de bouffonneries. Ne craignez pas de voir la
philosophie périr sous les pantalonnades; elle subsiste même dans
le Mariage forcé y même dans le Malade imaginaire. Le propre du
Français et de l'homme du monde est d'envelopper tout, même le
sérieux, sous le rire. Quand il pense, il ne veut pas en avoir l'air; il
reste, aux plus violens momens, maître de maison, hôte aimable; il
vous fait les honneurs de sa réflexion ou de sa souffrance. Mirabeau
à l'agonie disait en souriant à un de ses amis : « Approchez donc,
monsieur l'amateur des belles morts, vous verrez la mienne! »
C'est dans ce style que nous causons quand nous nous montrons la
vie; il n'y a pas d'autre nation où l'on sache philosopher lestement
et mourir avec bon goût.
C'est pour cela qu'il n'y en a pas d'autre où la comédie, en res-
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LA COMÉDIE ANGLAISE. 38c7
tant comique, offre une morale; Molière est le seul qui nous donne
des modèles sans tomber dans la pédanterie, sans toucher au trar-
gique, sans entrer dans la solennité. Ce modèle est « Thonnéte
hoipme, » comme on disait alors, Philinte, Ariste, Clitandre,
Éraste (1); il n'y en a point d'autre qui puisse nous instruire et en
même temps nous amuser. Son esprit est im fonds de réflexion ,
mais cultivé par le monde. Son caractère est un fonds d'honnêteté,
mais accommodé au monde. Vous pouvez l'imiter sans manquer à
la raison ni au devoir ; ce n'est ni un freluquet ni un viveur. Vous
pouvez l'imiter sans négliger vos intérêts et sans encourir le ridicule;
ce n'est ni un niais ni un malappris. Il a lu et comprend le jargon de
Trissotin et de M. Lycidas, mais c'est pour les percer à jour, les
battre avec leurs règles et égayer à leurs dépens toute la galerie. Il
disserte même de morale, même de religion, mais en style si na-
turel, en preuves si claires, avec une chaleur si vraie, qu'il mtéresse
les femmes et que les plus mondains l' écoutent. Il connaît l'homme
et il en raisonne, mais en sentences si courtes, en portraits si vi-
vans, en moqueries si piquantes, que sa philosophie est le meilleur
des divertissemens. Il est fidèle à sa maîtresse ruinée, à son ami ca-
lomnié, mais sans fracas, avec grâce. Toutes ses actions, même les
belles, ont un tour aisé qui les orne; il ne fait rien sans agrément.
Son grand talent est le savoir-vivre; ce n'est plus seulement dans
les petites formalités de la vie courante qu'il le porte, c'est dans les
circonstances violentes, au fort des pires embarras. Un bretteur de
qualité veut le prendre pour témohi de son duel ; il réfléchit un in-
stant, prononce vingt phrases qui le dégagent, et, «sans faire le
capitan, » laisse les spectateurs persuadés qu'il n'est point lâche.
Armande l'injurie, puis se jette à sa tête; il essuie poliment l'orage,
écarte l'offre avec la plus loyale franchise, et, sans essayer un seul
mensonge, laisse les spectateurs persuadés qu'il n'est pas gros-
sier {2). Quand il aime Eliante, qui préfère Alceste et qu'Alceste un
jour peut épouser, il se propose avec ime délicatesse et une dignité
entières, sans s'abaisser, sans récrimmer, sans faire tort à lui-même
ou à son ami. Quand Oronte vient lui lire un sonnet, au lieu d'exiger
d'un fat le naturel qu'il ne peut avoir, il le loue de ses vers conve-
nus en phrases convenues, et n'a pas la maladresse d'étaler une
poétique hors de propos. Il prend dès l'abord le ton des circon-
stances; il sent du premier coup ôe qu'il faut dire ou taire, dans
quelle mesure, avec quelles nuances, quel biais précis accommodera
la vérité et la mode, jusqu'où il faut transiger ou résister, quelle
(i) Parmi les femmes, Éliante, Henriette, Élise, Uranie, Elmire.
ifi) Voyei radmiria)le tact et le sang-froid d'ÉUante, d'Henriette et d*Elmirtt.
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S88 BEVUE DES DEUX MONDES.
fine limite sépare les bienséances et la flatterie, la véracité et la ma-
ladresse. Sur cette ligne étroite, il avance exempt d'embarras et de
méprises, sans être jamais dérouté par les heurts ou les cbangemens
du contour, sans permettre au fin sourire de la politesse de quit^
ter jamais ses lèvres, sans manquer une occasion d'accueillir par le
rire de la belle humeur les balourdises de son voisin. C'est cette
dextérité toute française qui concilie en lui l'honnêteté foncière et
l'éducation mondaine; sans elle, il irait tout d'un côté ou tout de
l'autre. C'est par elle qu'entre les roués et les pécheurs la comédie
trouve son héros.
Un tel théâtre peint une race et un siècle. Ce mélange de solidité
et d'élégance appartient au xvii^ siècle et nous appartient. Le monde
ne nous déprave point, il nous développe. Ce n'étaient pas seule-
ment les manières et l'intérieur qu'il polissait alors, mais encore les
sentimens et les idées. La conversation provoquait la pensée; elle
n'était pas un bavardage, mais im examen. Avec l'échange des nou-
velles, elle provoquait le commerce des réflexions. La théologie y en-
trait, et aussi la philosophie ; la morale et l'observation du cœur en
faisaient l'aliment quotidien. La science gardait sa sève et n'y perdait
que ses épines. L'agrément recouvrait la raison sans l' étouffer. Nulle
part nous ne pensons mieux qu'en société: le jeu des physionomies
nous excite ; nos idées si promptes naissent en éclairs au choc des
idées d' autrui. L'allure inconstante des entretiens s'accommode de
nos soubresauts, le fréquent changement de sujets renouvelle notre
invention ; la finesse des mots piquans réduit les vérités en monnaie
menue et précieuse, appropriée à la légèreté de notre main. Et le
cœur ne s'y gâte pas plus que l'esprit. Le Français est de tempéra-
ment sobre, peu enclin aux brutalités d'ivrognes, à la jovialité vio-
lente, au tapage des soupers sales; il est doux d'ailleurs, prévenant,
toujours disposé à faire plaisir; il a besoin pour être à l'aise de ce
courant de bienveillance et d'élégance que le monde forme et nour-
rit. Et là-dessus il érige en maximes ses inclinations tempérées et
aimables; il se fait un point d'honneur d'être serviable et délicat.
Voilà l'honnête homme, œuvre de la société dans une race sociable.
Il n'en était pas ainsi en Angleterre. Les idées n'y naissent point dans
l'élan de la causerie improvisée, mais dans la concentration des mé-
ditations solitaires; c'est pourquoi alors les idées manquaient. L'hon-
nêteté n'y est pas le fruit des instincts sociables, mais le produit de
la réflexion personnelle; c'est pourquoi alors l'honnêteté était ab-
sente. Le fonds brutal était resté, l'écorce seule était unie. Les façons
étaient douces et les sentimens étaient durs; le langage était paré,
les idées étaient frivoles. La pensée et la délicatesse d'âme étaient
rares, les talens et l'esprit disert étaient fréquens. On y rencontrait
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LA COMEDIE ANGLAISE. 380
la politesse des formes, non celle du cœur; ils n'avaient du inonde
que la convention et les convenances, l'étourderie et l'étourdisse-
ment.
Leurs comiques peignent ses vices et les ont. Ces vices, que leur
théâtre imite, se communiquent à lui. L'art y manque, et la philo-
sophie aussi. Les écrivains ne vont pas vers une idée générale, et
ils ne vont pas par le chemin le plus droit. Ils composent mal, et
s'embarrassent de matériaux. Leurs pièces ont communément deux
intrigues entre -croisées, visiblement distinctes (1), réunies pour amon-
celer les événemens, et parce que le public a besoin d'un surcroît
de personnages et d'action. Us veulent un gros courant d'actions
tumultueuses pour remuer leurs sens épais; ils font comme les Ro-
mains, qui fondaient en une seule plusieurs pièces attiques. Ils s'en-
nuient de la simplicité de l'action française, parce qu'ils n'ont pas
la fmesse du goût français. Leurs deux séries d'actions se confon-
dent et se heurtent. On ne sait où l'on va; à chaque instant, on est
détourné de son chemin. Les scènes sont mal liées; elles changent
vingt fois de lieu. Quand l'une commence à se développer, un dé-
. luge d'incidens vient l'interrompre. Les conversations parasites
traînent entre les événemens. On dirait d'un livre où les notes sont
pôle-méle entrées dans le texte. Il n'y a pas de plan véritablement
calculé et rigoureusement suivi; ils se sont donné un canevas, et
en écrivent les scènes au fur et à mesure, à peu près comme elles
viennent. La vraisemblance n'est pas bien gardée; il y a des dégui-
semens mal arrangés, des folies inal simulées, des mariages de
paravent, des attaques de brigands dignes tout au plus de l'opéra-
comique. C'est que pour atteindre l'enchaînement, la vraisem-
blance, il faut partir de quelque idée générale ; une conception de
l'avarice, de l'hypocrisie, de l'éducation des femmes, de la dispro-
portion en fait de mariage, arrange et lie par sa vertu propre les
événemens qui peuvent la manifester. Ici cette conception manque.
Congreve, Farquhar, Van Brugh ne sont que des gens d'esprit, et
non des penseurs. Ils glissent à la surface des choses, ils n'y pé-
nètrent pas. Ils jouent avec les personnages. Ils visent au succès, à
l'amusement. Ils esquissent des caricatures, ils filent vivement la
conversation futile et frondeuse; ils heurtent les répliques, ils lan-
cent les paradoxes; leurs doigts agiles manient et escamotent les
événemens en cent façons ingénieuses et imprévues. Ils ont de l'en-
train, ils abondent en gestes, en ripostes; le va-et-vient du théâtre
et la verve animale font autour d'eux comme un pétillement. Néan-
(1) Dryden l'eD Ttnte. n y a toHJoore ches lui ane comédie complèto amalgamé»
grosiièrement avec une tragédie complète.
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300 REYUE DES DEUX MONDES.
moins tout ce plaisir reste à fleur de peau ; on n'a rien vu du fonds
éternel et de la vraie nature de l'homme; on n'emporte aucune
pensée; on a passé une heure , et voilà tout; le divertissement vous
laisse vide , et n'est bon que pour occuper des soirées de coquettes
et de fats.
Ajoutez que ce plaisir n'est pas franc; il ne ressemble pohit au
bon rire de Molière. Dans le comique anglais, il y a toujours un
fonds d'âcreté. On l'a vu, et de reste, chez Wycherley; les autres,
quoique moins cruels, raillent âprement. Leurs personnages, par
plaisanteries, échangent des duretés; ils s'amusent à se blesser; un
Français souffre d'entendre ce commerce de prétendues politesses;
nous n'allons point par gaieté à des assauts de pugilat. Leur dia-
logue tourne naturellement à la satire haineuse; au lieu de cou-
vrir le vice, il le met en saillie; au lieu de le rendre risible, il le
rend odieux. « A quoi avez- vous passé la nuit? dit une dame à son
amie (1). — A chercher tous les moyens de faire enrager mon mari.
— Rien d'étonnant que vous paraissiez si fraîche ce matin après
une nuit de rêveries si agréables ! » Ces femmes sont vraiment mé-
chantes et trop ouvertement. Partout ici le vice est cru, poussé à ses
extrêmes, présenté avec ses accompagnemens physiques. « Quand
j'appris que mon père avait reçu une balle dans la tête, dit un hé-
ritier, mon cœur fit une cabriole jusqu'à mon gosier. — Consultez
les veuves de la ville, dit une jeune dame qui ne veut pas se rema-
rier, elles vous diront qu'il ne faut pas prendre à bail fixe une mai-
son qu'on peut louer pour trois mois. » Les gentlemen se collettent
sur la scène, brusquent les femmes aux yeux du public, achèvent
l'adultère à deux pas, dans la coulisse. Les rôles ignobles ou féroces
abondent. Il y a des furies comme mistress Loveit et lady Touch-
wood. Il y a des pourceaux comme le chapelain Bull et l'entre-
metteur Coupler. Lady Touchwood , sur la scène, veut poignarder
son amant; Coupler, sur la scène, a des gestes qui rappellent la cour
de notre Henri III. Les scélérats comme Fainalî et Maskwell restent
entiers, sans que leur odieux soit dissimulé par le grotesque. Les
femmes même honnêtes, comme Silvia et mistress Sullen, sont aven-
turées jusqu'aux situations les plus choquantes. Rien ne choque ce
public; il n'a de l'éducation que le vernis.
Il y a une correspondance forcée entre l'esprit d'un écrivain, le
monde qui l'entoure et les personnages qu'il produit, car c'est dans
cet esprit et dans ce monde qu'il prend les matériaux dont il les
fait. Les sentimens qu'il contemple en autrui et qu'il éprouve en
lui-même s'organisent peu à peu en caractères; il ne peut inventer
(i) Van Brugh, C<mfêderacy, acte H, scène r*.
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LA COMEDIE ANGLAISE. S91
que d'après sa structure donnée et son expérience acquise, et ses
personnages ne font que manifester ce qu'il est, ou abréger ce qu'il a
vu. Deux traits dominent dans ce monde, ils dominent aussi dans ce
théâtre. Tous les personnages réussis s'y ramènent à deux groupes :
les êtres naturels d'un côté, les êtres artificiels de l'autre; les uns
avec la grossièreté et l'impudeur des inclinations primitives, les
autres avec la frivolité et les vices des habitudes mondaines; les
uns incultes, sans que leur simplicité révèle autre chose que la bas-
sesse native, les autres cultivés, sans que leur raffinement leur im-
prime autre chose qu'une corruption nouvelle. Et le talent dés écri-
vains est propre à la peinture de ces deux groupes : ils ont la grande
faculté anglaise, qui est la connaissance du détail précis et des sen-
timens réels; ils voient les gestes, les alentours, les habits, ils en-
tendent les sons de voix. Ils osent les montrer; ils ont hérité bien
peu, et de bien loin, et malgré eux, mais ils ont hérité de Shaks-
peare. Ils manient franchement, et sans l'adoucir, le gros rouge cru
qui seul peut rendre la figure de leurs brutes. D'autre part, ils ont
la verve et le bon style; ils peuvent exprimer le caquetage étourdi,
les affectations folâtres, l'intarissable et capricieuse abondance des
fatuités de salon; ils ont autant d'entrain que les plus fous, et e&
même temps ils parlent aussi bien que les mieux appris. Ils peuvent
donner le modèle des conversations ingénieuses. Ils ont la légèreté
de touche, le brillant; ils ont la facilité, la correction sans lesquelles
on ne fait pas le portrait des gens du monde. Ils trouvent naturel-
lement sur leur palette les fortes couleurs qui conviennent à leurs
barbares et les jolies enluminures qui conviennent à leurs élégans.
Il y a d'abord le butor, lé squire Sullen (1), ou sir John Brute (2),
sorte d'ivrogne ignoble <c qui, le soir, roule dans la chambre de sa
femme en trébuchant comme un passager qui a le mal de mer, en-
tre brutalement au lit, les pieds froids comme de la glace, l'haleine
chaude comme une fournaise, les mains et la face aussi grasses que
son bonnet de flanelle, renverse les matelas, retrousse les draps
par-dessus ses épaules et ronfle. » On lui demande pourquoi il s'est
marié. « Pourquoi je me suis marié? Je me suis marié parce que
j'avais Tidée de coucher avec elle, et qu'elle ne voulait pas me lais-
ser faire. » Il fait de son salon une écurie, fume jusqu'à l'empester
pour en chasser les femmes, leur jette sa pipe à la tête, boit, jure
et sacre. Les gros mots, les malédictions coulent dans sa conversa-
tion comme les ordures dans un ruisseau. Il se soûle au cabaret et
hurle : « Au diable la morale, au diable la garde I et que le constable
(i) Farqahar, The Beaux Stratagem.
(2) Van Brogh, Provoked Wife.
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302 BEVUE DES DEUX MONDES.
soit marié! » Il crie qu'il est Anglais, homme libre; il veut sortir et
tout casser. « Laissez-moi donc tranquille avec ma femme et votre
maltresse, je les donne au diable toutes les deux de tout mon cœur,
et toutes les jambes qui traînent une jupe, excepté quatre braves
drôlesses, et Betty Sands en tête, qui se grisent avec lord Rake et
moi cinq fois par semaine. » Il sort de Tauberge avec des chenapans
avinés, et court sus aux femmes à travers les rues. Il détrousse un
tailleur qui portait une soutane, s'en habille, rosse la garde. On
l'empoigne et on le mène au constable; il déblatère en chemin, et
finit, au milieu des hoquets et des rabâchages d'ivrogne, par pro-
poser au constable d'aller pêcher quelque part ensemble une bou-
teille et une fille. Il rentre enfin, « couvert de sang et de boue, »
grondant comme un dogue, les yeux gonflés, rouge, appelant sa
nièce salope et sa femme menteuse. Il va à elle, l'embrasse de force,
et comme elle se détourne : « Ah I ah I je vois que cela vous fait mal
au cœur. Eh bien! justement à cause de cela, embrassez-moi encore
une fois. » Là-dessus il la chiflbnne et la bouscule : « Bon; mainte-
nant que vous voilà aussi sale et aussi torchonnée que moi, les deux
cochons font la paire (1). » Il veut prendre la théière dans une ar-
moire, enfonce la porte d'un coup de pied, et découvre le galant de
sa femme avec celui de sa nièce. Il tempête, vocifèi-e de sa langue
pâteuse un radotage d'imbécile, puis tout d'un coup tombe endormi.
Son valet arrive et charge sur son dos cette carcasse inerte. C'est le
portrait du pur animal, et je trouve qu'il n'est pas beau.
Voilà le mari, voyons le père, sir Tunbelly, un gentilhomme cam-
pagnard, élégant s'il en fut. Tom Fashion frappe à la porte du
château, qui a l'air d'un poulailler, et où on le reçoit comme dans
une ville de guerre. Un domestique parait à la fenêtre, l'arquebuse
à la main; à grand'peine, à la fin, il se laisse persuader qu'il doit
avertir son maître : « Vas-y, Ralph, mais écoute; appelle la nour-
rice pour qu'elle enferme miss Hoyden avant que la porte soit ou-
verte. » Vous remarquerez que dans cette maison on prend des pré-
cautions à l'endroit des filles. Sir Tunbelly arrive avec ses gens
munis de fourches, de faux et de gourdins, d'un air peu aimable,
et veut savoir le nom du visiteur, « car tant que je ne saurai pas
votre nom, je ne vous demanderai pas d'entrer chez moi, et quand
je saurai votre nom, il y a six à parier contre quatre que je ne vous
le demanderai pas non plus. » Il a l'air d'un chien de garde qui
gronde et regarde les mollets d'un intrus; mais bientôt il apprend
que cet intrus est son futur gendre : il s'exclame, il s'excuse, il crie
à ses domestiques d'aller mettre en place les chaises de tapisserie,
(i) « We will pig together. » f ai pris le sens le plot décent.
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LA COMEDIE ANGLAISE. SOS
de tirer de Tarmoire les grands chandeliers de cuivre, de « lâcher »
miss Hoyden, de lui faire passer une gorgerette propre, « si ce n'a
pas été aujourd'hui le jour du changement de linge. » Le faux gendre
veut épouser Hoyden tout de suite : « Oh 1 non, sa robe de noces
n'est pas encore arrivée. — Si, tout de suite, sans cérémonie, cela
épargnera de l'argent. — De l'argent, épargner de l'argent, quand
c'est la noce d'Hoyden! Vertudieul je donnerai à ma donzelle un
dîner de noces, quand je devrais aller brouter l'herbe à cause de
cela comme le roi d'Assyrie, et un fameux dîner, qu'on ne pourra
pas cuire dans le temps de pocher un œuf. Ah ! pauvre fille, comme
elle sera effarouchée la nuit des noces ! car, révérence parler, elle
ne reconnaîtrait pas un homme d'une femme, sauf par la barbe et
les culottes. » Il se frotte les mains, fait l'égrillard. Plus tard il se
grise, il embrasse les dames, il chante, il essaie de danser. « Voilà
ma fille; prenez, tâtez, je la garantis, elle pondra comme une la-
pine apprivoisée. » Arrive Foppington, le vrai gendre. Sir Tunbelly,
le prenant pour un imposteur, l'appelle chien; Hoyden propose qu'on
le traîne dans l'abreuvoir; on lui lie les pieds et les mains, et on
le fourre dans le chenil ; sir Tunbelly lui met le poing sous le nez,
voudrait lui enfoncer les dents jusque dans le gosier. Plus tard,
ayant reconnu l'imposteur : « Mylord, dit-il du premier coup, lui
couperai-je la gorge, ou sera-ce vous? » Il se démène, il veut tom-
ber dessus à grands coups de poing. Tel est le gentilhomme de cam-
pagne, seigneur et fermier, boxeur et buveur, braillard et bête. U
sort de toutes ces scènes un fumet de mangeaille, im bruit de bous-
culades, une odeur de fumier.
Tel père, telle fille. Quelle ingénue qu^miss Hoyden I Elle gronde
toute seule « d'être enfermée comme la bière dans le cellier. —
Heureusement qu'il me vient un mari, ou, par ma foi! j'épouserais
le boulanger, je l'épouserais! » Quand la nourrice annonce l'arri-
vée du futur, elle saute de joie, elle embrasse la vieille : « 0 bon
Dieu! je vais mettre une chemise à dentelles, quand je devrais pour
cela être fouettée jusqu'au sang. » Tom vient lui-même et lui de-
mande si elle veut être sa femme. « Monsieur, je ne désobéis jamais
à mon père, excepté pour manger des groseilles vertes. — Mais votre
père veut attendre une semaine? — Oh I une semaine I je serai une
vieille femme après tant de temps que cela ! » Je ne puis pas tra-
duire toutes ses réponses. Il y a un tempérament de chèvre sous
ses phrases de servante. Elle épouse Tom en secret, à l'instant, et
le cbapelam leur souhaite beaucoup d'enfans. « Par ma foi I de tout
mon cœur! plus il y en aura, plus nous serons gais, je vous le pro-
mets, hé ! nourrice. » Mais le vrai futur se présente, et Tom se sauve.
A l'instant son parti est pris, elle dit à la nourrice et au chapelain de
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soft BEYUE DES DEUX MONDES.
tenir leurs langues; « j'épouserai celui-là aussi, voilà la fin de l'his-
toire. » Elle s'en dégoûte pourtant, et assez vite, il n'est pas bien
bâti, il ne lui donne guère d'argent de poche ; elle hésite entre les
deux, calcule : « Comment est-ce que je m'appellerais avec l'autre?
mistress, mistress, mistress quoi? Comment appelle-t-on cet homme
que j'ai épousé, nourrice? — Squire Fashion. — Squire Fasbion? Oh
bienl squire, cela vaut mieux que rien. — Mais, mylady, cela vaut
mieux encore. — Est-ce que vous croyez que je l'aûme, nourrice? Par
ma foi I je ne me soucierai guère qu'il soit pendu quand je l'aund
épousé ime bonne fois. Non, ce qui me plaît, c'est de penser au fra-
cas que je ferai ime fois à Londres, car quand je serai les deux
choses, épousée et dame, par ma foi! nourrice, je me pavanerai
avec les meilleures d'entre elles toutes. » Elle est prudente pour-
tant, elle sait que son père a « son fouet de chiens » à la ceinture,
et « qu'il la secouera ferme, d Elle prend ses précautions en consé*
quence : (c Dites donc, nourrice, faites attention de vous mettre
entre moi et mon père, car vous savez ses tours, il me jetterait par
terre d'un coup de poing. » Voilà la vraie sanction morale; pour un
si beau naturel, il n'y en a pas d'autre, et sir Tunbelly fait bien de
la tenir à l'attache, avec un régime suivi de coups de pied quoti-
diens.
Conduisons à la ville cette personne modeste, mettons-la avec ses
pareilles dans la société des beaux. Toutes ces ingénues y font mer-
veille, d'action et de maximes. U Épouse campagnarde de Wycherley
a donné le ton. Quand par hasard une d'elles se trouve presqu'à
demi honnête (1), elle a les façons et l'audace d'un hussard en robe.
Les autres naissent avec des âmes de courtisane et de procureuse.
« Si j'épouse mylord Aimwell, dit Dorinda, j'aurai titre, rang, pré-
séance, le parc, le théâtre, l'antichambre, de la splendeur, un équi-
page, du bruit, des flambeaux. — Holàl ici les gens de mylady
Aimwell! — Des lumières, des lumières sur l'escalier! — Faites
avancer le carrosse de mylady Aimwell. — Otez-vous de là, faites
place à sa seigneurie. — Est-ce que tout cela n'a pas son prix? »
Elle est franche, et les autres aussi, Corinna, miss Betty, Belinda
par exemple. Belinda a dit à sa tante , dont la vertu chancelle :
(( Plus tôt vous capitulerez, mieux cela vaudra. » Un peu plus tard,
quand elle se décide à épouser Heartfree, pour sauver sa tante com-
promise, elle fait une profession de foi qui pronostique bien claire-
ment l'avenir danouvel époux : « Si votre affaire n'était pas dans la
balance, je songerais plutôt à pêcher quelque odieux mari, homme de
qualité pourtant, et je prendrais le pauvre Heartfree seulement pour
(i) L*Hippoly^ à^ Wycherley, la Silria de Farquhar.
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LA COMEDIE ANGLAISE. 395
galant. » Ces demoiselles sont savantes et en tout cas très disposées
à suivre les bonnes leçons. Écoutez plutôt miss Prue : « Regardez
cela, madame, regardez ce que M. Tattle m*a donné. Regardez, ma
cousine, une tabatière! Et il y a du tabac dedans; tenez, en voulez-
vous? Oh! Dieu! que cela sent bon! M. Tattle sent bon partout, sa
perruque sent bon, et ses gants sentent bon, et son mouchoir sent
bon, très bon, meilleur que les roses. Sentez, maman, madame,
veux-je dire. Il m'a donné cette bague pour un baiser. (A Tattle.)
Je vous prie, prêtez-moi votre mouchoir. Sentez, cousine. Il dit
qu'il me donnera quelque chose qui fera que mes chemises senti-
ront aussi bon ; cela vaut mieux que la lavande ; je ne veux plus
que ma nourrice mette de lavande dans mes chemises. » C'est le
caquetage étourdissant d'une jeune pie qui pour la première fois
prend sa volée. Tattle, resté seul avec elle, lui dit qu'il va lui faire
l'amour. « Bien, et de quelle façon me ferez-vous l'amour? Allez, je
suis impatiente que vous commenciez. Dois- je faire l'amour aussi?
n faut que vous me disiez comment. — Il faut que vous me lais-
siez parler, miss, il ne faut pas que vous parliez la première ; je
vous ferai des questions, et vous me ferez les réponses. — Ah! c'est
donc comme le catéchisme? Eh bien! allez, questionnez. — Pen-
sez-vous que vous pourrez m' aimer? — Oui. — Oh! diable! vous
ne devez pas dire oui si vite ; vous devez dire non, ou que vous ne
savez pas, ou que vous ne sauriez répondre. — Comment ! je dois
donc mentir? — Oui, si vous voulez être bien élevée ; toutes les per-
sonnes bien élevées mentent; d'ailleurs vous êtes femme, et vous
ne devez jamais dire ce que vous pensez. Ainsi, quand je vous de-
mande si vous pouvez m* aimer, vous devez répondre non et m'aimer
tout de même. Si je vous demande de m'embrasser, vous devez être
en colère, mais ne pas me refuser. — 0 bon Dieu! que ceci est
gentil ! j'aime bien mieux cela que notre vieille façon campagnarde
de dire ce qu'on pense. Eh bien ! vrai, j'ai toujours eu grande envie
de dire des mensonges, mais on me faisait peur, et on me disait que
c'est un péché. — Eh bien ! ma jolie créature, voulez-vous me rendre
heureux en me donnant un baiser? — Non certes, je suis en colère
contre vous. (Elle court à lui et l'embrasse.) — Holà! holà! c'est
assez bien, mais vous n'auriez pas dû me le donner, vous auriez dû
me le laisser prendre. — Ah bien ! nous recommencerons. » Elle
fait des progrès si prompts qu'il faut enrayer la citation tout de
suite. Et remarquez que la caque sent toujours le hareng. Toutes
ces charmantes personnes arrivent très vite au langage des laveuses
de vaisselle. Quand Ben, le marin balourd, veut lui faire la cour,
elle le renvoie avec des injures, elle se démène, elle lâche une gar-
gouillade de petits cris et de gros mots, elle l'appelle grand veau
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S06 BEVUE DES DEUX MONDES.
marin. «Veau marin! sale torchon que vous êtes! je ne suis pas
assez veau pour lécher votre museau peint, votre face de fromage! »
Excitée par ces aménités, elle s'emporte, elle pleure, elle l'appelle
barrique de 'goudron puant. On vient mettre le holà dans cette pre-
mière entrevue toute galante. Elle s'enflamme, elle crie qu'elle veut
épouser Tattle, ou, au défaut, Robin, le sommeiller. Son père la me-
nace des verges : « Au diable les verges 1 je veux un homme, j'aurai
un homme ! » Ce sont des cavales, jolies si vous voulez et bondis-
santes; mais décidément, entre les mains de ces poètes, l'homme
naturel n'est plus qu'un échappé d'écurie ou de chenil.
Serez-vous plus content de l'homme cultivé? La vie mondaine
qu'ils peignent est un carnaval ; les têtes de leurs héroïnes sont
des moulins d'imaginations extravagantes et de bavardage effréné.
Voyez dans Congreve conmfie elles caquettent, avec quel flux de pa-
roles, d'afiectations, de quelle voix flûtée et modulée, avec quels
gestes, quels tortillemens des bras, du cou, quels regards levés
au ciel, quelles gentillesses et quelles singeries (1)! » Es-tu sûre que
sir Rowland n'oubliera pas de venir, et qu'il ne s'oubliera pas s'il
vient? Sera-t-il importun, Foible, et me pressera-t-il? car s'il n'é-
tait pas importun... Oh! je ne violerai jamais les convenances! je
mourrai de confusion si je suis forcée de faire des avances ! Oh ! non,
je ne pourrai jamais faire d'avances. Je m'évanouirai s'il s'attend à
des avances. Non, j'espère que sir Rowland est trop bien élevé pour
mettre une dame dans la nécessité de manquer aux formes. Je ne
veux pas pourtant être trop retenue, je ne veux pas le mettre au dés-
espoir; mais un peu de hauteur n'est pas déplacé, un peu de dé-
dain attire. — Oui, un peu de dédain convient à madame. — Oui,
mais la tendresse me convient mieux que tout : une sorte d'air mou-
rant. Tu vois ce portrait, — n'est-ce pas, Foible? — tu vois qu'il
a quelque chose de noyé dans le regard. Oui, j'aurai ce regard -là.
Ma nièce veut l'avoir, mais elle n'a pas les traits qu'il faut. Sir Row-
land est-il bien? Qu'on enlève ma toilette, je m'habillerai en haut. Je
veux recevoir sir Rowland en haut. Est-il bien? Ne me réponds pas.
Je ne veux pas le savoir. Je veux être surprise. Je veux qu'on me
prenne par surprise. Et quel air ai-je, Foible? — Un air tout à fait
vainqueur, madame. — Bien, mais comment le recevrai-je? Dans
quelle attitude ferai-je sur son cœur la première impression? Serai-
je assise? Non, je ne veux pas être assise. Je marcherai. Oui, je mar-
cherai quand il entrera comme si je venais de la porte, et puis je me
retournerai en plein vers lui! Non, ce serait trop soudain. Je sersâ
couchée; c'est cela, je serai couchée. Je le recevrai dans mon petit
(i) Ck>Dgre?e, The Way ofihe World.
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LA COMÉDIE ANGLAISE. 397
boudoir, il y a un sopha. Oui, je ferai la première impression sur un
sopha. Je ne serai pas couchée pourtant, mais penchée et appuyée
sur un coude, avec un pied un peu pendant, dépassant la robe et
dandinant d'une façon pensive. Oui, et alors, aussitôt qu'il paraîtra,
je sursauterai, c'est cela, je sursauterai, et je serai surprise, et je
me lèverai pour aller à sa rencontre dans le plus joli désordre. » Ces
agitations de coquette mûre deviennent encore plus véhémentes au
moment critique (1). Lady Pliant, sorte de Belise anglaise, se croit
aimée de Millefond, qui ne l'aime pas du tout et tâche en vain de la
détromper : « Pour l'amour du ciel, madame! — Ohl ne nommez
plus le ciel. Bon Dieu, comment pouvez-vous parler du ciel et avoir
tant de perversité dans le cœur? Mais peut-être vous ne pensez pas
que ce soit un péché. On dit qu'il y a des gentlemen parmi vous qui
ne pensent pas que ce soit un péché. Peut-être n'est-ce point un
péché pour ceux qui pensent que ce n'en est pas un. En vérité, si
je pensais que ce n'est pas un péché... Pourtant mon honneur...
Non, non, levez-vous, venez, vous verrez combien je suis bonne. Je
sais que l'amour est puissant, et que personne ne peut s'empêcher
d'être épris. Ce n'est pas votre faute... Et vraiment je jure que ce
n'est pas non plus la mienne. Comment pouvais -je m' empêcher
d'avoir des charmes? Et comment pouviez -vous vous empêcher
de devenir mon captif? Je jure que c'est une vraie pitié que ce soit
une faute; mais mon honneur... Oui, mais votre honneur aussi...
Et le péché! Oui, et la nécessité!... 0 Seigneur Dieu, voici quelqu'un
qui vient. Je n'ose rester. Bien , vous devez réfléchir à votre crime,
et lutter autant que vous pourrez contre lui, — lutter, certainement;
mais ne soyez pas mélancolique, ne vous désespérez pas. N'imaginez
pas non plus que je vous accorderai jamais quoi que ce soit. Oh !
non, non... Mais faites état qu'il vous faut quitter toutes les idées de
mariage, car j'ai beau savoir que vous n'aimiez Cynthia que comme
un paravent de votre passion pour moi, cela pourtant me rendrait
jalouse. Oh! bon Dieu, qu'est-ce que j'ai dit? Jalouse, non, non. Je
ne peux pas être jalouse, puisque je ne dois pas vous aimer. Aussi
n'espérez pas; mais ne désespérez pas non plus. Oh! les voilà qui
viennent, il faut que je me sauve. » Elle se sauve, et nous ne cou-
rons pas après.
Cette étourderie, cette volubilité, cette jolie corruption, ces fa-
çons évaporées et affectées se rassemblent en un portrait le plus
brillant, le plus mondain de ce théâtre, celui de mistress Millamant,
« une belle dame, » dit la liste des personnages (2). Elle entre
(i) Congreye, Double Dealer,
(2) GoDgreve, 7^ Way of ihe World.
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398 BETUE DES DEUX MONDES.
« toutes voiles dehors, l'éventail ouvert, » traînant l'éipiipage de ses
falbalas et de ses rubans, fendant la presse des beaux dorés, attifés^
en perruques fines, qui papillonnent sur son passage, dédaigneuse
et folâtre, spirituelle et moqueuse, jouant avec les galanteries, pé-
tulante, ayant horreur de toute parole grave et de toute action sou-
tenue, ne s* accommodant que du changement et du plaisir. Elle rit
des sermons de Mirabell, son prétendant. « N'ayez donc pas cette
figure tragique, inflexiblement sage, comme Salomon dans une
vieille tapisserie, qusnd on va couper l'enfant. — Hal ha! ha! par-
donnez-moi, il faut que je rie; ha! hal ha! quoique je vous accordo
que c'est un peu barbare. » Elle éclate, puis elle se met en colère,
puis elle badine, puis elle chante, puis elle fait des mines. Le dé^
cor change à chaque mouvement et à vue. C'est un vrai tourbillon;
tout tourne dans sa cervelle comme dans une horloge dont on a cassé
le grand ressort. Rien de plus joli que sa façon d'entrer en ménage.
« Ah ! je ne me marierai jamais que je ne sois sûre d'abord de faire
ma volonté et mon plaisir. Écoutez bien, je ne veux pas qu'on me
donne de petits noms après que je serai mariée; positivement, je
ne veux pas de petits noms. — De petits noms? — Oui, comme ma
femme, mon amie, ma chère, ma joie, mon bijou, mon amour, mon
cher cœur, et tout ce vilain jargon de familiarité nauséabonde entre
mari et femme. Je ne supporterai jamais cela. Bon Mirabell, ne
soyons jamais familiers ou tendres. N'allons jamab en visite en-
semble, ni au théâtre ensemble. Soyons étrangers l'un pour l'autre
et* bien élevés; soyons aussi étrangers que si nous étions mariés
depuis longtemps, et aussi bien élevés que si nous n'étions pas ma-
riés du tout... J'aurai la liberté de rendre des visites à qui je vou-
drai, et d'en recevoir de qui je voudrai, d'écrire et recevoir des
lettres, sans que vous m'interrogiez, sans que vous me fassiez la
mine. Je viendrai dîner quand il me plaira; je dînerai dans mon
boudoir quand je serai de mauvaise humeur, et cela sans donner de
raison. Mon cabinet sera inviolable; je serai la seule reine de ma
table à thé, vous n'en approcherez jamais sans demander permis-
sion d'abord, et enfin, partout où je serai, vous frapperez toujours
à la porte avant d'entrer. » Le code est complet; j'y voudrais pour-
tant encore un article, la séparation de biens et de corps; ce serait
le vrai mariage mondain, c'est-à-dire le divorce décent. Et je ré-
ponds que dans deux ans Mirabell et sa femme y viendront. Au
reste tout ce théâtre y aboutit, car remarquez qu'en fait de femmes,
d'épouses surtout, je n'en ai présenté que les aspects les plus doux.
Il est sombre au fond, amer, et par-dessus tout pernicieux. 11 pré-
sente le ménage comme une prison, le mariage comme une guerre,
la femme comme une révoltée, l'adultère comme une issue, le dés-
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tk COMÉDIE ANGLAISE. 399
ordre comme un droit, et l'extravagance comme un plaisir. Une
femme comme il faut se couche au matin, se lève à midi, maudit
son niari, écoute des gravelures, court les bals, hante les théâtres,
déchire les réputations, met chez elle un tripot, emprunte de Tar^
gent (1), agace les hommes, traîne et accroche son honneur et sa
fortune à travers les dettes et les rendez-vous^. « Nous sommes aussi
perverses que les hommes, dit lady Brute, mais nos vices prennent
une autre pente. A cause de notre poltronnerie, nous nous conten-
tons de mordre par derrière, de mentir, de tricher aux cartes, et au-
tres choses pareilles; comme ils ont plus de courage que nous, ils
commettent des péchés plus hardis et plus imprudens : ils se que-
rellent, se battent, jurent, boivent, blasphèment, et le reste. )x Excel*
lent résumé, où les gentlemen sont compris comme les autres! Le
monde n*a fait que les munir de phrases correctes et de beaux habits.
Ils ont ici, chez Congreve surtout, le style le plus élégant; ils savent
donner la main aux dames, lés entretenir de nouvelles; ils sont ex-
perts dans l'escrime des ripostes et des répliques; ils ne se décon-
tenancent jamais, ils trouvent des tournures pour faire entendre les
idées scabreuses; ils discutent fort bien, ils parlent excellemment, ils
saluent mieux encore ; mais en somme ce sont des drôl^. Ils sont
épicuriens par système,» séducteurs par profession. Ils mettent l'im-
moralité en maximes et raisonnent leur vice. « Donnez-moi, dit l'un
d'eux, un homme qui tienne ses cinq sens aiguisés et brillans comme
son épée, qui les garde toujours dégainés dans l'ordre convenable,
avec toute la portée possible, ayant sa raison comme général, pour
les détacher tour à tour sur tout plaisir qui s'offre à propos, et pour or-
donner la retraite à la moindre apparence de désavantage et de (lan-
ger. J'aime une belle maison, mais pourvu qu'elle soit à un autre,
et voilà justement comme j'aime une belle femme. » Tel séduit de
parti-pris la femme de son ami; un autre, sous un faux nom, prend
la fiancée de son frère. Tel suborne des témoins pour accrocher une
dot. Je prie le lecteur d'aller lire lui-même les stratagèmes délicats
de Worthy, de Mirabell et des autres. Ce sont des coquins froids
qui manient le faux, l'adultère, l'escroquerie en experts. On les pré-
sente ici comme des gens de bel air; ce sont les jeunes-^premiersty
les héros, et comme tels ils obtiennent à la fin les héritières. Il faut
voir dans Mirabell, par exemple, ce mélange de corruption et d'élé-
gance ; mistress Fainall, son ancienne maîtresse, mariée par lui à
un ami commun qui est un misérable, se plaint à lui de cet odieux
(1) «Je suis folle des assemblées, j*adore les mascarades, mon coeur saute à Tidée
d'un bal ; J*aime le thé&tre à Tidolàtrie, les cartes m'enchantent, les dés mettent ma
petite cervelle hors d'elle-même... Cher, cher hasard, quelle musique que le roolemeot
468 dés, comparé à un opéra qui endort! » — Van Brugh, A Joumey to London.
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hOO REYtE DES DEUX MONDES.
mariage. Il l'apaise, il la conseille, il lui indique la mesure précise,
le vrai biais qui doit aocommoder les choses : « Vous devez avoir du
dégoût pour votre mari, mais tout juste ce qu'il en faut afin d'avoir
du goût pour votre amant. » Elle s'écrie avec désespoir : « Pourquoi
m'avez-vous fait épouser cet homme? » Il sourit d'un air compo^ :
(( Pourquoi commettons-nous tous les jours des actions dangereuses
et désagréables? Pour sauver cette idole, la réputation. » Gomme
ce raisonnement est tendre! Peut-on mieux consoler une femme
qu'on a jetée dans l'extrême malheur? Et comme l'insinuation qui
suit est d'une logique touchante I « Si la familiarité de nos amours
avait produit les conséquences que vous redoutiez, sur qui auriez-
v^us fait tomber le nom de père avec plus d'apparence que sur un
mari? » Il insiste en style excellent; écoutez ce dilemme d'un homme
de cœur : « Votre mari était juste ce qu'il nous fallsdt, ni trop vil, ni
trop honnête. Dn meilleur eût mérité de ne pas être sacrifié à cette
occasion, un père n'aurait pas répondu à notre idée. Quand vous
serez lasse de lui, vous savez le remède. » C'est ainsi qu'on ménage
les sentimens d'une femme, surtout d'une femme qu'on a aimée.
Pour comble, ce délicat entretien a pour but de faire entrer la pauvre
délaissée dans une intrigue basse qui procurera k Mirabell une jolie
femme et une belle dot. Certainement le gentleman sait son monde,
on ne saurait mieux que lui employer une ancienne maîtresse. Voilà
les personnages cultivés de ce théâtre, aussi malhonnêtes que les
personnages incultes, ayant transformé les mauvais instincts en vices
réfléchis, la concupiscence en débauche, la brutalité en cynisme, la
perversité en dépravation, égoïstes de parti-pris, sensuels avec cal-
cul, immoraux de maximes, réduisant les sentimens à l'intérêt,
l'honneur aux bienséances, et le bonheur au plaisir.
La restauration anglaise tout entière fut une de ces grandes crises
qui, en faussant le développement d'une société et d'une littérature,
manifestent l'esprit intérieur qu'elles altèrent et qui les contredit. Ni
les forces n'ont manqué à cette société, ni le talent n'a manqué à cette
littérature; les hommes du monde ont été polis, et les écrivains ont
été inventifs. On eut une cour, des salons, une conversation, la vie
mdndaine, le goût des lettres, l'exemple de la France, la paix, le
loisir, le voisinage des sciences, de la politique, de la théologie,
bref toutes les circonstances heureuses qui peuvent élever l'esprit
et civiliser les mœurs. On eut la vigueur satirique de Wycherley, le
brillant dialogue et la fine moquerie de Gongreve, le franc naturel
et l'entrain de Tan Brugh, les inventions multipliées de Farquhar,
bref toutes les ressources qui peuvent nourrir l'esprit comique et
ajouter un vrai théâtre aux meilleures constructions de l'esprit hu-
main. Rien n'aboutit, et tout avorta. Ce monde n'a laissé qu'un
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LA COMÉDIE ANGLAISE. hOi
souvenir de corruption ; cette comédie est demeurée un répertoire
de vices; cette société n'a eu qu'une élégance salie; cette littérature
n'a atteint qu'un esprit refroidi. Les mœurs ont été grossières, fri-
voles; les idées sont demeurées incomplètes ou futiles. Par dégoût
et par contrastt, une révolution se préparait dans les inclinations
littéraires et dans les habitudes morales en même temps que dans
les croyances générales et dans la constitution politique. L'homme
changeait tout entier, et d'une seule volte-face. La même répu-
gnance et la même expérience le détachaient de toutes les parties
de son ancien état. L'Anglais découvrait qu'il n'est point monar-
chique, papiste ni sceptique, mais libéral, protestant et croyant. Il
comprenait qu'il n'est point viveur ni mondain, mais réfléchi et
intérieur. Il y a en lui un trop violent courant de vie animale pour
qu'il puisse sans danger se lâcher du côté de la jouissance. Il lui
faut une barrière de raisonnemens moraux qui réprime ses débor-
demens. Il y a en lui un trop fort courant d'attention et de volonté
pour qu'il puisse s'employer à porter des bagatelles; il lui faut
quelque lourd travail utile qui dépense sa force. Il a besoin d'une
digue et d'un emploi. Il lui faut une constitution et une religion qui
le réfrènent par des devoirs à observer, et qui l'occupent par des
droits à défendre. Il n'est bien que dans la vie sérieuse et réglée; il
y trouve le canal naturel et le débouché nécessaire de ses facultés
et de ses passions. Dès à présent il y entre, et ce théâtre lui-même
en porte la marque. Il se défait et se transforme. Collier l'a dis-
crédité, Addison le blâme. Le sentiment national s'y réveille : les
mœurs françaises y sont raillées; les prologues célèbrent les dé-
faites de Louis XIV : on y présente sous im jour ridicule ou odieux
la licence, l'élégance et la religion de sa cour. L'immoralité par
degrés y diminue, le mariage est plus respecté, les héroïnes ne
vont plus qu'au bord de l'adultère; les viveurs s'arrêtent au mo-
ment scabreux : tel à cet instant se dit purifié et parle en vers pour
mieux marquer son enthousiasme, tel loue le mariage; quelques-
uns, au cinquième acte, aspirent à la vie rangée. Désormais la co-
médie décline, et le talent littéraire se porte ailleurs. L'essai, le
roman, le pamphlet, la dissertation, remplacent le drame, et l'es-
prit anglais classique, abandonnant des genres qui répugnent à sa
structure, commence les grandes œuvres qui vont l'éterniser et
Texprimer.
H. Taine.
TOm XXYH. i6
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LA TURQUIE
SON GOUVERNEMENT ET SES ARMÉES
PENDANT LA GUERRE D'ORIENT.
I.
LA CAMPAGNE D'ARMÉNIE.
P^^^tn rtUUivt iomittlary alfàin inAHatie Twrke^ amd ^ Dtfmee amdCapUukUim of Kmr$,
presented to both bouMS of parliament bj eommand of ber majeity. London IU6.
I.
L'histoire des guerres modernes n'est considérée le plus souvent
qu'au point de vue de la stratégie : elle ne s'adresse pas dès lors à
toutes les intelligences, nous ne le contestons nullement; mais on
la trouvera, ce nous semble, féconde en enseignemens d'un intérêt
général, si, laissant de côté la partie technique, on vient à l'étudier
dans ses rapports avec l'état des sociétés. La guerre, qui met en jeu
toutes les forces vives des nations, ne nous apprend pas seulement
ce que vaut leur organisation militaire, elle nous révèle encore l'es-
prit de leurs institutions politiques, l'étendue de leurs ressources
matérielles; elle nous fait apprécier le développement de leur in-
telligence, de leur civilisation, de leur industrie, en un mot les
conditions mêmes de leur existence sociale. Les observer en temps
de paix, c'est en quelque sorte observer la nature au repos. La part
que les Turcs ont prise à la guerre d'Orient mérite, dans cet ordre
d'idées, toute notre attention; elle n'eut pas sans doute d'influence
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LÀ TOBQUIB PENDANT LA GUERRE. &03
réelle sur les événeinens de cette époque, mais elle nous p^met
d'aualyser la situation de Tempire ottoman au sortir d'une de ces
révolutions qui parfois rendent aux nations une nouvelle vie, qui
parfois aussi épuisent leurs dernières forces.
La tâche que le sultan Mahmoud avait si laborieusement pour-
suivie pendant le cours de son règne pouvait être considérée vers
la fin de 1853 comme défmkivement accomplie. L'antique organi-
sation militaire et féodale due au génie des premiers conquérans
turcs était détruite de fond en comble : les milices des sips^is et
des janissaires, qui en formaient la base, avaient perdu leurs privi-
lèges et leurs doma'mes; le régime du sabre faisait place aux formes
savantes et compliquées d*^un gouvernement emprunté à la civili-
sation la plus avancée; les institutions nouvelles étaient acceptées
sans résistance, et déjà des esprits ardens voyaient en elles la régé-
nération de la Turquie. Cependant l'œuvre de Mahmoud n'avait pas
encore subi sa dernière épreuve : la guerre allait faire reparaître,
à travers cette couche d'une civilisation factice, lesTices qui depuis
des siècles minent l'existence de l'empire.
Aujourd'hui la situation de la Turquie ne pourrait laisser d'illusion
à personne, si les idées n'avaient été complètement faussées par les
publications passionnées qui, pendant le cours de la dernière guerre
d'Orient, vinrent inonder l'Europe. Les apologistes de la Turquie
avaient alors seuls la parole : ils se gardaient de nous dévoiler les
hontes et les misères de nos alliés; ils nous les montraient, au mi-
Keu même de leurs malheurs, dignes de toutes nos sympathies par
les mâles «vertus dont ils avaient conservé l'héritage. Depuis six
mois, ne tenaient-ils pas en échec les armées du tsar sur les bords
du Danube? n'avaient-ils pas remporté la victoire dans de san-
glantes rencontres où ils combattaient un contre quatre? Ces fables
et tant d'autres que l'imagination des Turcs enfantait au milieu des
émotions de la guerre étaient accueillies avec enthousiasme par la
presse européenne, qui les livrait en pâture à la crédulité de ses
lecteurs ; elles sont insensiblement passées depuis lors presque à
l'état de vérités historiques.
Si nous voulons cependant nous former une idée juste de la Tur-
quie, de son gouvernement et de ses armées, il nous faut détom-ner
notre attention des bords du Danube, où les Turcs obtenaient des
succès illusoires, pour* interroger les souvenirs de la guerre qui
s'engagea en Asie et se termina par la capitulation de Kars. Les
incidens de cette guerre sont demeurés à peu près inaperçus en
France; mais, de l'autre côté du détroit, ils furent l'objet de vives
préoccupations, qu'explique la jalousie inquiète de la nation an-
glaise en ce qui touche sa prépondérance en Asie. La chute de Kars
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iOA BEVUE DEB DEUX MONDES.
causa dans toute l'Angleterre une profonde émotion, bientôt suivie
de récriminations auxquelles le ministère crut devoir répondre par
la publication de sa correspondance avec lord Stratford de Red-
cliffe, le colonel Williams et les oiBciers qui dirigèrent la défense de
la place. Cette correspondance nous initie aux moindres détails de
l'organisation militaire des armées turques, et par là même nous
permet de remonter aux causes premières des désastres qu'elles es-
suyèrent en Asie. Les armées sont en tout pays ce que les font les
institutions qui les régissent. Or, nous le savons maintenant par des
témoignages irrécusables, les institutions politiqpies et militaires de
l'empire ottoman sont profondément viciées par la corruption géné-
rale des mœurs; la société tout entière est arrivée à son dernier
terme de décomposition. Cette fois, pour nous, le voile se déchire,
et la Turquie nous apparaît dans toute sa misère et sa décrépitude.
Ce fut vers le milieu de l'année 1854 que lord Clarendon, alarmé
des nouvelles qu'il recevait d'Asie, se résolut à envoyer à Kars le co-
lonel d'artillerie Williams. Les instructions de cet officier lui prescri-
vaient de rendre compte à son gouvernement de la situation des
Turcs et de s'efforcer en même temps de mettre un terme aux désor-
dres de tout genre qui, s'il fallait en croire les renseignemens trans-
mis dès lors par l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, mena-
çaient d'anéantir en Asie non-seulement l'armée, mais la domination
même du sultan. Ces renseignemens n'étaient que trop exacts. Au
moment où le colonel arrivait à sa destination , l'armée de Kars
n'existait plus que de nom ; l'incurie du gouvernement, r«ignorance
barbare et l'impudente rapacité des généraux, l'inconduite, l'ivrogne-
rie, l'ignominieuse lâcheté des officiers avaient été pour elle la source
d'une longue suite de désastres. Tous les services étaient désor-
ganisés, les magasins épuisés, les caisses vides, le pays ravagé. Les
soldats, livrés à la plus affreuse misère, désertaient par milliers;
Kars allait se trouver sans défenseurs. Cette importante position
une fois tombée entre les mains des Russes, l' Asie-Mineure, dénuée
de tout moyen de résistance, leur était ouverte jusqu'aux rives du
Bosphore. Les Turcs le savaient, mais l'effort suprême qu'ils avaient
dû faire pour entreprendre la guerre contre la Russie les avait com-
plètement épuisés; les rouages du gouvernement, qui fonctionnaient
encore tant bien que mal en temps de paix, s'étaient brusquement
arrêtés; la nation tout entière était tombée dans un état de torpeur
voisin de l'anéantissement.
Si dans un moment aussi critique la Turquie s'abandonnait elle-
même, l'Angleterre était là qui veillait pour elle. Cette fidèle alliée
en ce moment ne pouvait lui venir matériellement en aide, mais
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LA TUBQUIB PENDANT LA GUERBE. 405
elle avait à sa disposition de ces hommes qui pour les empires valent
des armées. Lord Stratford à Gonstantinople, le colonel Williams à
Kars allaient, par la seule force de leur volonté, rendre à la Turquie
défaillante un dernier souffle de vie.
Le colonel Williams était le type de cette énergique race anglo-
saxonne qui partout semble appelée à dominer. Seul au milieu de
ces régions barbares, il n'hésite pas à s'emparer du gouvernement
du pays. Pour rétablir la discipline dans l'armée, l'ordre dans l'ad-
ministration, il se voit obligé d'entrer en lutte ouverte avec cette so-
ciété corrompue. Son inexorable sévérité lui attire bientôt la haine
des généraux, des gouverneurs de province, des administrateurs des
finances, des fonctionnaires de tout ordre acharnés à la curée des
provinces de l'empire. Irrité des obstacles que ces misérables lui
suscitent, il les dénonce au divan, les fait arrêter, les envoie sous
bonne garde répondre à Constantinople de leurs méfaits. Grâce à
ces exemples, il parvient à se faire obéir; maître dès lors de la si-
tuation, il commande, il exécute, et devient ainsi l'âme de la dé-
fense du pays. Au nom de lord Stratford, tout tremble devant lui,
car, les Turcs le savent, lord Stratford à son tour fait trembler le
divan. Il parle au nom de l'Angleterre, et le langage de cette puis-
sance est le dur langage que tenait Rome à ses alliés. « Votre excel-
lence, écrit lord Clarendon, informera Rechid-Pacha du parfait mé-
contentement que cause au gouvernement de sa majesté la conduite
des affaires en ce qui concerne l'armée d'Asie. » Lord Stratford n'est
point homme à atténuer dans ses communications de si hautaines
paroles; il ne ménage au divan ni les leçons, ni les réprimandes, ni
les injonctions, à peine voilées sous la forme de conseils. La physio-
nomie de cet homme d'état, qui eut une si grande influence sur les
destinées de la Turquie, se détache nettement dans sa correspon-
dance. A chaque pas se fait jour l'âpreté de ce caractère difficile,
cassant, mais ferme, actif, infatigable dans la défense des intérêts
qui lui sont confiés. Nous le voyons discuter les plans de campagne,
présider au choix des généraux, à l'organisation de leurs armées,
surveiller les préparatifs de guerre, presser les envois de troupes,
de vivres, de munitions. Il entre, en ce qui touche l'Asie, dans les
moindres détails que lui signale le colonel Williams. Les sabres de
cavalerie sont trop courts, ils doivent être remplacés par d'autres
achetés en Angleterre. L'étamage négligé des gamelles est une cause
de dyssenterie pour les troupes, il faut se hâter d'y porter remède.
Le calibre des balles ne peut être le Aiême pour les armes rayées
et les fusils de munition. Rien, on le voit, n'échappe à sa vigilance;
mais en même temps sa seigneurie ne daigne pas même accuser au
colonel Williams réception de ses dépêches.
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A06 BEYUE DES DEUX MONDES.
«Le colonel Williams (écrit lord Clarendon à lord Stratford) est entouré
de traîtres et de voleurs; il a besoin de toute l'aide et de tout Tencourage-
ment que peuvent lui donner les serviteurs de sa majesté. Le gouvernement
de la reine ne peut voir sans regret la mortification qu'a dû ressentir cet
oflicier en n'obtenant pas un mot de réponse à cinquante-quatre de ses dé-
pêches. »
« Ten ai bien reçu soixante-dix, sans compter les pièces à l'appui (ré-
pond vivement lord Stratford). J'ai appelé l'attention du gouvernement
ottoman sur celles des observations du commissaire de la reine qui ont
rapport à Torganisation des armées du sultan; mais il en est d'autres qui
ne rentrent évidemment pas dans ses attributions, ou qui me semblent
d'un intérêt contestable, et j'ai cru devoir en référer à votre seigneurie
avant d'en entretenir les ministres du sultan : les questions de forme ou de
compétence ne sauraient m'arrêter dans la voie que je suis pour obtenir
d'eux ce qui me semble utile à la cause commune. Dans cette vue, je m'ef-
force d'éviter toute difficulté personnelle , toute discussion avec les indi-
vidus qui doivent agir de concert avec moi pour le service de sa majesté.
Je laisse ainsi à l'appréciation de votre seigneurie les défauts de forme qui
échappent au commissaire de la reine et ne s'accordent pas avec les égards
qu'il doit à l'ambassadeur de sa majesté... Enfin je voudrais savoir quelle
est exactement la position attribuée au colonel Williams et l'étendue de
nos devoirs réciproques... Il paraît que le commissaire de la reine se croit
le droit d'exiger une obéissance immédiate, soit qu'il demande la punition
ou la destitution d'un officier accusé par lui, soit qu'il Indique une réforme
à introduire, soit qu'il trace le plan d'une opération militaire. Si tels sont
les pouvoirs qui lui sont conférés, je ne vols pas en quoi Us diffèrent de
ceux d'un général en chef. Je remarque enfin dans les Instructions de votre
seigneurie qu'il est recommandé au colonel Williams d'entretenir les rela-
tions les plus amicales avec les officiers turcs, et je me hasarde à demander
sî les formes abruptes, les menaces, les propos vlolens, les ordres absolus
qu'atteste sa correspondance, s'accordent avec les Intentions de votre sei-
gneurie. »
Tout en blâmant le colonel Williams de la rudesse avec laquelle
a traite les Turcs, tout en rappelant à lord Clarendon le danger
d'anéantir les restes de l'indépendance du pays, lord Stratford n'en
soutient pas moins son compatriote dans l'exercice de l'autorité qu'il
s'est arrogée. Demande-t-il à être élevé au grade de ferik^ grade
qui lui assurera plus complètement le respect et l'obéissance des
Turcs, lord Stratford ne se contentera pas d'obtenir à l'instant cette
faveur. L'usage veut que les Européens prennent en pareille occur-
rence un nom musulman qui déguise aux yeux des soldats leur
qualité de chrétiens. Lord Stratford n'entend point se soumettre
aux préjugés du pays; il exigera que le colonel soit proclamé ferik
sous le nom de Williams-Pacha^ et le divan finira encore par se
soumettre à cette exigence. Le jeûne du ramazan empêche-t^il les
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LA TURQUIE PENDANT LA GUERBE. A07
soldats de travailler aux fortifications de Kars, la loi religieuse
devra céder aux considérations militaires. Le cheik-ul-idam^ con-
sulté par lord Stratford, trouvera une interprétation du Koran qui
permette aux soldats de rompre le jeûne. Faut-il des exemples pour
rétablir la discipline, arrêter les déprédations, faire taire les mur-
mures des officiers, des généraux, le divan concédera tout. Les plus
hautes dignités n'abriteront pas les coupables; ils seront arrêtés,
traînés en prison, jugés, condamnés. Lord Stratford veillera encore
à ce qu'ils n'échappent point au châtiment de leurs méfaits, ainsi
qu'il arrive trop souvent en Orient. Les mouchirs Achmet-Pacha,
Moustafa-Zarif-Pacha, les feriks Aali-Pacha, Souleyman-Pacha, les
livm (1) Achmet-Pacha, Moustafa- Pacha, Kourd-Moustafa-Bey,
Kadry-Bey, Nouri-Bey, et nombre d'autres officiers-généraux et
supérieurs sont ainsi traduits devant des conseils de guerre pour
vol, ivrognerie ou lâcheté sur le champ de bataille. Le ferik
Schoukri-Pacha, commandant intérimaire de l'armée d'Asie, et son
chef d^état-major Hussein-Pacha, accusés d'avoir manqué de res-
pect au commissaire de la reine, n'échappent à une condamnation
que grâce aux subterfuges de leurs protecteurs à Gonstantinople.
Le divan aurait voulu parfois se soustraire à la sollicitude de cette
incommode amitié, mais lord Stratford n'a garde de l'abandonner à
lui-même. Il connaît l'apathie des Turcs, leur esprit d'intrigues»
leur vénalité, leur corruption, « ce chancre, dit-il, qu'il combat de-
puis douze années. » Il ne leur accorde ni repos ni trêve, il veut les
sauver en dépit d'eux-mêmes; mais il veut poursuivre cette œuvre
à sa guise, et il faut que le gouvernement anglais ne contrarie en
rien sa volonté. Lord Clarendon s'avise-t-il de se plaindre de l'aban-
don où le divan laisse l'armée d'Asie, lord Stratford prend alors la
défense de ses protégés; mais en quels termes I
« Sans doute il est à regretter, dit-il , que les ministres ottomans appor-
tent à suivre les conseils que je leur transmets une lenteur si peu compatible
avec les exigences de la situation. On ne fait pas boire des chevaux raal^é
eux : le proverbe n'est pas moins vrai à Gonstantinople qu'à Londres ou à
Paris; mais, si je ne puis décider mes chevaux à prendre une allure plus
vive , je dois dire que les circonstances parfois les excusent. Les rigueurs
de l'hiver, les distances, l'état des routes, le défaut d'argent, l'étendue du
mal auquel il s'agit de porter remède, la difficulté pour le gouvernement
de trouver des agens qui méritent sa confiance,... ces causes et tant d autres
que je pourrais énumérer entraînent des pertes de temps. Je regrette qu'il
en soit ainsi, je blâme les ministres ottomans de ne pas mettre plus d'acti-
vité à surmonter les obstacles qui s'opposent à la marche des affaires; mais
(i) Les grades de mowihir, de fertile, de liwi, équivalent en Turquie aux grades de ma-
réchal de France, de général de division et de général de brigade.
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A08 REYUE DES DEUX MONDES.
je ne saurais m'en étonner. Non, la corruption, l'ignorance, l'égoïsme des
intérêts privés, en étouffant le patriotisme, auraient partout les mêmes
conséquences. Des chancres aussi profonds, aussi invétérés sont la ruine
des empires, et les nations n'échappent à leur action destructive qu'autant
que l'opinion publique est en droit de les stigmatiser et d'exiger qu'il y soit
porté remède.
a L'Angleterre elle-même a-t-elle toujours été èa l'abri de la contagion?
N'avons-nous jamais entendu parler de Bacon et de Marlborough? Avons-
nous oublié les mémoires de Pepys et les hontes de cette époque? Les dé-
nonciations de Burke ne résonnent-elles pas encore à nos oreilles? Le mal
existe partout en germe; mais, suivant les temps, les lieux, les circonstan-
ces, il se développe avec plus ou moins de violence. En Turquie, le mal est
à son comble. Dans la chrétienté, il est généralement en décroissance. En
Russie, il infecte toute l'administration, et causerait les mêmes maux qu'en
Turquie, si la toute -puissance du gouvernement ne le combattait avec
énergie. »
Lord Stratford dit plus loin : « La corruption générale mène à sa
ruine l'empire ottoman. » Tel est évidemment, sur le présent et sur
l'avenir de la Turquie, le dernier mot de cet homme d'état, et ce mot
trouve partout sa confirmation dans la correspondance soumise au
parlement. En retraçant aujourd'hui les incidens de cette guerre
d'Asie qui jettent à notre sens la plus vive lumière sur la situation
de l'empire ottoman, nous avons interrogé soigneusement cette cor-
respondance. Les renseignemens qu'elle nous offrait ont pu être
complétés grâce à quelques informations particulières ainsi qu'aux
relations publiées par le général Bystrzonowski, le général Kmety,
le colonel Lake, le chirurgien militaire Sandwith, et divers autres Eu-
ropéens qui vinrent à cette époque offrir leurs services au sultan.
Telles sont les sources d'un travail dont la campagne d'Arménie et
la défense de Kars marquent les divisions principales.
IL
« La position de Kars, écrivait Fuad-Pacha à lord Glarendon, est
la clé de nos frontières d'Asie. Si cette place venait (à Dieu ne plaise !)
à tomber entre les mains des Russes, d'abord Erzeroum serait me*
nacé, puis toute l'Anatolie serait en danger : cela est indubitable. »
11 est facile de s'expliquer l'importance que les Turcs attachent
à ces derniers débris de leur puissance en Arménie. Si nous exami-
nons en effet la configuration de cette partie du globe, nous voyons
qu'un énorme massif de montagnes sépare le bassin central de l'A-
sie du bassin de l'Europe méditerranéenne. Les chaînes du Caucase,
de l'Alaghez, de l'Ararat, du Taurus (1), en forment la charpente;
(4) Nous ne parlons ici quo de la partie orientale du Taurus. G^tte chaîne descend
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LA TURQUIE PENDANT LA GUERBE. AOQ
ces chaînes suivent une direction sensiblement parallèle du sud-est
au nord-ouest, et soutiennent une succession de plateaux qui s'élè-
vent en forme de degrés depuis les plaines basses de l'Asie jusqu'à la
région comprise entre l'Ararat et le Taurus. La ville d'Erzeroum est
située dans cette partie du massif, au point de partage des eaux,
qui se déversent en tous sens. L'Euphrate et le Tigre vont se jeter
dans le golfe Persique, TAraxe et la Koura dans la Mer-Caspienne,
le Tchorok et les deux Irmaks dans la Mer- Noire. Le maître de
ce point de partage des eaux se trouve maître en réalité de toute
la partie occidentale de l'Asie. 11 n'a qu'à suivre le cours des fleuves
pour descendre dans T Asie-Mineure, dans la Mésopotamie, dans la
Géorgie, dans la Perse.
Cette considération ne pouvait échapper au génie conquérant des
Turcs, et lorsqu'ils tournèrent leurs regards vers l'orient, ils son-
gèrent tout d'abord à s'emparer de l'Arménie. Le sultan Sélim II,
par la conquête d'Erzeroum, ouvrit la voie à ses successeurs Soli-
man le Grand et Mourad III, qui enlevèrent aux Persans la Géorgie
et la Mésopotamie. Après une lutte qui dura près d'un siècle, les
Turcs se trouvèrent en possession de cette longue chaîne de mon-
tagnes qui, sous le nom de montagnes de l'Arménie et du Kurdis-
tan, s'étendent en ligne droite de la Mer-Noire à la mer des Indes.
Ils n'avaient plus qu'un pas à faire pour descendre en Perse; ils
touchaient à l'apogée de leur puissance, qui dès lors allait rapide-
ment décliner. Déjà ces expéditions lointaines entraînaient d'im-
menses difficultés. De graves désastres firent même sentit* aux sul-
tans la nécessité d'asseoir fortement leur domination en Arménie
avant de pousser plus loin leurs conquêtes. Pendant le cours de ces
guerres, leur base d'opérations était toujours Erzeroum ; mais la si-
tuation de cette ville au milieu d'une plaine la rendait, dans les
idées du temps, peu propre à la défense. Il fallait donc avant tout
s'assurer des passages des montagnes qui d'Erzeroum mènent en
Perse et en Géorgie. Du côté de la Perse, il n'existe qu'une seule
route, suivie de temps immémorial par les armées et les caravanes.
Au sortir de la plaine d'Erzeroum, elle gagne, à travers les monts
Bingel, la vallée de l'Euphrate, la remonte jusqu'aux sources de ce
fleuve et débouche dans la plaine de T'chaldiran par le col de Baja-
zid, dépression qui sépare la flèche de 1* Ararat du massif inaccessible
des montagnes du Kurdistan. Du côté de la Géorgie, les chaînes pa-
rallèles au Caucase, l'Ararat et l'Alaghez, opposent un double ob-
stacle à la marche des armées. Bien qu'à la rigueur ces montagnes
«nsuite vers le sud et délimite ainsi le bassin de la Méditerranée. La géographie de ces
contrées n*est connue que par des travaux fort récens, et encore incomplets. On les
trouve résumés dans Pouvrage de Ritter et dans les cartes de Kiepert.
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AlO BEYtE DES DEUX MONDES.
puissent être traversées sur d'autres points , elles ne livrent un pas-
sage facile que dans la partie suivie par la grande route d'Erzeroum
à Tiflis. Cette route franchit la chaîne de TArarat au col désigné par
les indigènes sous le nom de Soghanly-Dagh, coupe la plaine qu'ar-
rose le Kars-Tchaï, s'enfonce dans l'Alaghez, et par la gorge d'El-
lidara gagne Tiflis et la Géorgie. Aussi le premier soin du sultan
Mourad III, après la conquête de Tiflis, fut -il de se rendre complè-
tement maître de cette communication en fortifiant la ville de Kars.
Ce sultan , dont le nom est resté attaché aux grands monumens de
la puissance militaire des Turcs en Asie, fit quelques années après
relever l'enceinte d'Érivan et rémettre en état de défense les autres
villes enlevées aux Persans. Il couvrit le pays d'un réseau dg places
et de châteaux-forts qui servaient à ses armées de dépôts de vivres
et de munitions, qui jalonnaient les étapes des colonnes et leur per-
mettaient ainsi de se mouvoir librement dans tm pays impraticable
à la marche de longs convois.
Dans le système de défense que les Turcs avaient adopté, ils con-
servaient en Géorgie quelques avant-postes, tels que les châteaux
de Tiflis, de Gori, de Gandzak, destinés à tenir en bride les princes
chrétiens et les khans des bords de la Caspienne, qui reconnaissaient
la suzeraineté de la Porte; mais leurs véritables lignes de défense
étaient d'abord la chaîne de l'Alaghez : les passages de ces mon-
tagnes étaient occupés par des châteaux, dont quelques-uns ont
encore joué un rôle dans les guerres avec la Russie. L'histoire nous
a transmis ainsi les noms des châteaux d'Atzchweri, de Kerthvisi,
d'Achalkalaki. Plus loin s'étend jusqu'au pied de l'Ararat un vaste
et fertile plateau. Au milieu de ces plaines s'élevaient trois grandes
places fortes, où pendant le cours de leurs guerres se concentraient
les armées turques : Kars, Érivan et Achaltziche. Enfin, sur le re-
vers opposé de l'Ararat, les villes d'Olti, Hassan-Kalé, Toprak-Kalé,
Bajazid, reliées par une multitude de châteaux, couvraient en der-
nière ligne la capitale de l'Anatolie.
Tel était l'ensemble des positions que les Turcs, à l'époque de leur
grandeur, occupaient en Arménie. Ils s'y étaient longtemps main-
tenus au milieu d'alternatives de succès et de revers. Cependant
les Persans avaient fini par recouvrer une partie des territoires per-
dus. De longues brèches se trouvaient ouvertes ainsi dans les lignes
de défense des Turcs, quand un nouvel ennemi, apparaissant au-
delà du Caucase, vint menacer l'existence des deux nations rivales.
Les progrès de la Russie furent rapides. Aujourd'hui elle est soli-
dement assise en Géorgie; elle a forcé la ligne de l'Alaghez.. La
place d' Achaltziche, enlevée aux Turcs en *828, et la citadelle de
Goumry, hexagone bastionné construit depuis cette époque au dé-
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LA TURQUIE PENDANT LA GUERRE. AU
bouché des gorges d*Ellidara^ lui donnent pied en Arménie. Enfin les
provinces d'Érivan et de Nachdjevan, après de longues vicissitudes,
sont également tombées au pouvoir de la Russie. Les Russes se
trouvent ainsi maîtres des défilés de l'Ararat, ils peuvent descendre
sur Bajazid et*, par la route de Perse, gagner en quelques marches
Erzeroum; mais ces provinces,' séparées de la Géorgie par les âpres
montagnes qui entourent le lac de Zevanga, ne leur oflrant pas une
base d'opérations assez large, la route directe de Tiflis à Erzeroum
est encore la grande ligne stratégique que les Russes doivent suivre
pour arriver à la conquête de TAnatolie, et cette route leur est in-
terdite par la position de Kars.
En un mot, Kars est pour la Tui*quie d'Asie ce qu'est Choumla
pour la Turquie d'Europe.
Aux premiers indices d'une guerre avec la Russie, la Porte avait
dirigé sur cette ville les troupes qu'elle destinait à la défense de ses
frontières d'Asie; elle en avait donné le commandement au mouchir
Abdi-Pacha. Ce personnage appartenait, en Turquie, à la nouvelle
école; il avait fait ses études militaires en Allemagne, et jouissait, à
ce titre, d'une réputation de savoir et de capacité que nul ne s'avi-
sait de contester à Constantinople. Le ferik Sélim-Pacha occupait
avec un autre corps d'armée Bathoum et le littoral de la Mer-Noire.
Les Turcs prirent, de ce côté, l'initiative des hostilités. Dans la
nuit du 31 octobre 1853, ils franchirent le Tchorok et enlevèrent un
petit poste avancé, décoré pompeusement du nom de fort Saint-
Nicolas. Le mouchir pénétra en même temps dans les provinces a^r-
méniennes soumises à la Russie ; il les ravagea sans rencontrer la
moindre résistance de la part de l'ennemi. L'armée du Caucase était
encore dans ses cantonnemens. Loin de se disposer à envahir le
territoire ottoman, elle n'était pas même en mesure de repousser
l'agression des Turcs. Ce n'est pas là le fait le moins curieux de
cette campagne, et nous ne saurions en trouver l'explication que
dans la politique suivie par l'empereur Nicolas lors de ses démêlés
avec la Porte. Ce prince venait de se décider à occuper les provinces
danubiennes. Intervertissant l'ordre naturel des idées, il jetait ainsi
le poids de ses armées dans la balance , et considérait cette mesure
comme un terme moyen qui seconderait ses négociations sans mener
à la guerre. Il se trouva^ donc pris au dépourvu du côté de l'Asie.
Des renforts y furent envoyés ep toute hâte, mais en attendant l'ar-
mée russe se trouva réduite à l'inaction. La jactance des Turcs s'en
accrut naturellement. Après un engagement fort insignifiant près
de Bayandir, le mouchir annonça officiellement à son gouvernement
qu'il avait taillé en pièces lés ennemis, et qu'il se disposait à leur
enlever les places de Goumry et d'Achaltziche, où ils étaient venus
chercher un refuge.
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A 12 BEVUE DES DEUX MONDES.
A l'arrivée du Tartare porteur de ces nouvelles, l'enthousiasme
des défenseurs de la cause ottomane ne connut plus de bornes ; le
nom de Schamyl était alors dans toutes les bouches, et nul ne dou-
tait qu'à la tête de soixante mille Circassiens il ne vint rejoindre les
Turcs dans leur marche sur Tiflis. Du reste il nous serait difficile de
dire si, dans ce premier moment de surprise, l'invasion de la Géor-
gie n'avait pas quelque chance de succès. Nous devons l'avouer, les
événemens qui signalèrent cette partie de la campagne nous sont
très imparfaitement connus. On voit seulement que les bulletins du
mouchir Abdi- Pacha excitaient l'hilarité de ses propres soldats.
« Vous avez traversé notre bivouac, disait un chef de bachi-bozouks,
Aali-Bey, au docteur Sandwith (1) : nos hommes couchent à la belle
étoile; moi, j'ai cette tente pour abri. Sachez cependant que, s'il
faut en croire nos pachas, nous avons ici deux mille tentes enlevées
aux Russes. Mon histoire est connue de toute l'armée. Dans une de
mes courses, j'avais eu la chance d'arrêter un chariot escorté de
quelques cavaliers. Ce chariot contenait des sacs de biscuit et une
tente. J'amenai ma prise au mouchir. <( C'est bien, me dit-il; garde
pour toi la tente. » Cette tente, vous la voyez. Un mois après, un de
mes hommes m'apporta le journal; j'appris ainsi qu'après un com-
bat acharné, nous avions enlevé aux Russes un convoi chargé de bis-
cuit et deux mille tentes. — Les pachas, ajoutait d'un ton sentencieux
le chef de bachi-bozouks^ sont les pères du mensonge. »
Les triomphes des Turcs furent du reste de courte durée. L'arri-
vée de la 18» division et d'une brigade de la 1 3* ayant mis les Russes
en mesure de reprendre l'offensive, ils attaquèrent le corps d'armée
qui, sous les ordres du ferik Aali-Pacha, menaçait Achaltziche. Ce
général avait éparpillé ses troupes autour de la place. Grâce à ses
mauvaises dispositions, il n'eut pas le temps de les concentrer au
moment décisif. Le 26 novembre, les Russes, un peu avant le jour,
enlevèrent à la baïonnette le village de Soukoupliss, où les Turcs
s'étaient retranchés. Canons, drapeaux et bagages tombèrent entre
leurs mains. La déroute fut complète. Aali-Pacha ne songea d'abord
qu'à pourvoir à sa propre sûreté; mais, une fois hors de danger, il
s'efforça d'arrêter à coups de sabre les fuyards. Le ferik donnait ce
témoignage de bonne volonté un peu tard. « L'affaire était finie de-
puis deux heures, le mal était sans remède; » telle est la remarque
judicieuse que nous trouvons dans un rapport adressé à Haïreddin-
Pacha (2). A la nouvelle de cet échec, le mouchir donna l'ordre à
son lieutenant ou rets Achmet-Pacha, qui observait Goumry, de se
(1) Voyex A Narrative of the Siegê of Kart, by Humphiy Sandwith, M. D. Londoo
1856.
(2) Ce rapport manuscrit nous a été communiqué par le général Bystfzonowski , que
nous avons déjà cité parmi les écrivains militaires qui ont raconté la guerre d*Arménie.
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LA TtJBQUIE PENDANT LA GUERRE. &1S
retirer sur Kars. Celui-ci, n*ayant pas opéré son mouvement à temps,
se vit à son tour attaqué par le général Béboutof à Basch-Kadik-Lar.
L'action s'engagea dans la matinée du 2 décembre 1853 ; elle fut
vive. Le canon des Turcs fit éprouver aux Russes des pertes sen-
sibles; mais Vély-Pacha, qui arrivait avec sa division sur le champ
de bataille, n'osa pas s'engager et labsa écraser les troupes du reïs.
Cette fois encore la débandade fut générale; toute l'artillerie tomba
aux mains des Russes. Le désarroi de l'armée turque fut tel qu'en
arrivant à Kars, les soldats mirent à sac la ville et les bazars.
A leur retour, les généraux s'accusèrent réciproquement de ces
désastres. Le mouchir Abdi-Pacha, qui était resté à Kars, se plaignit
amèrement de la désobéissance de ses lieutenans ; mais le lieute-
nant Achmet intrigua si bien à Constantinople qu'il fit retomber la
faute sur la tête de son chef, et obt'mt le commanden>ent de l'armée
à sa place. Ce fut là un nouveau malheur. Abdi- Pacha était sans
doute un médiocre personnage; ses connaissances militaires, si fort
prisées à Constantinople, étaient nulles. Pendant son séjour à Vienne,
il ne s'était occupé en réalité que d'ornithologie, science évidem-
ment peu propre à former un général. Du moins il était honnête
homme, et son successeur se trouva être un misérable.
La campagne était finie; la tâche du nouveau mouchir se rédui-
sait donc à veiller pendant l'hiver à l'entretien de ses troupes; mais
Achmet avait bien d'autres soucis : il s'agissait pour lui de ren-
trer, avant tout, dans son argent. Le commandement d'une armée
dans ce pays est dispendieux à acquérir, plus dispendieux encore
à conserver. En thèse générale, un Turc ne saurait parvenir, s'il
n'est la créature de quelque dignitaire de l'empire, et nul ne sau--
rait acheter trop cher les bonnes grâces de tels protecteurs. Ce n'est
pas tout d'ailleurs, il faut compter encore avec le sérail; femmes,
eunuques, serviteurs du sultan, ne se laissent point oublier. Tout
ce monde ime fois gorgé, il reste enfin à partager les bénéfices avec
les ministres. Or, Achmet le savait, le sérastier Riza-Pacha n'en-
tendait pas laisser contester ses droits sur ce chapitre. Il parta-
geait avec l'apothicaire de l'armée, à plus forte raison avec le gé-
néral en chef. Achmet pilla donc, mais il pilla si démesurément
que son armée faillit en périr de misère et de faim. « Rien ne peut
donner idée de l'horreur de l'hiver qui s'écoula pendant le com-
mandement d'Achmet-Pacha, dit le docteur Sandwith; les soldats,
entassés dans des caves, dans des réduits infects, couchés sur de
la paille pourrie, privés de vêtemens, de combustibles, d'alimens
même, succombèrent par milliers. La plume se refuse à décrire le
spectacle des hôpitaux. Tel était l'épuisement des malades que, dans
les cas de fièvre simple, leurs extrémités se gangrenaient avant que
la vie ne fût éteinte en eux. De larges tranchées, ouvertes à grand'-
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hih BEVUE DES DEUX MONINSS.
peine dans la terre gelée, reçurent ainsi plus de douze mille cada-
vres que les chiens et les loups venaient dévorer pendant la nuit» »
Grâce à l'incurie du gouvernement, ces faits eussent passé inaper-
çus, si lord Stratford ne s'en fût ému.. Il provoqua une enquête, et
sur le rapport de Haïreddin-Pacha, qui se rendit à Kars à la fm du
mois de mars 185&, Àchmet et son cbeT d'état-major Aali-Pacha
furent arrêtés et traduits devant un conseil de guerre. Pendant long-
temps, nous voyons lord Stratford poursuivre le châtiment des cou-
pables, et enfin l'obtenir.
On avait fait un exemple; mais ce n'était pas tout : il fallait trou-
ver un successeur à Achmet. Le séraskier Riza- Pacha avait tout
juste sous la main un homme qui réunissait à son gré les qualités
nécessaires pour réorganiser l'armée et la commander dans le cours
de la campagne prochaine. C'était le gouverneur d'Erzeroum, Mous-
tafa-Zarif-Pacha. Barbier de son état, MouStafa-Zarif avait été au
service du séraskier, qui l'avait pris en amitié et lui avait fait obte-
nir l'emploi de trésorier dans un régiment. Une fois lancé, Mous-
tafa-Zarif, qui ne manquait pas d'intelAgence, s'était poussé dans
le commissariat. Malheureusement il avait été dénoncé pour ses ra-
pines et s'était vu destituer. Un accident semblable n'est point de
nature à briser la carrière d'un Turc. Le séraskier ne lui en conti-
nua pas moins sa protection, et, pour le dédommager, le fit entrer
dans l'administration civile. Cette fois la fortune fut moins cruelle
au barbier; il parvint rapidement au poste de gouverneur de pro-
vince. Il n'avait ainsi qu'un pas à faire pour devenir mouchir. Sans
doute de tels antécédens ne nous semblent point donner droit au
« commandement des armées; mais en Orient un usage immémorial
veut qu'un Turc soit propre à tous les emplois. La volonté du sultan
eût appelé Moustafa-Zarif aux fonctions de ministre des finances,
d'ambassadeur ou d'amiral, que nul ne s'en fût étonné. Du reste, une
fois nommé mouchir, Moustafa-Zarif justifia la confiance du séras-
kier : il sut allier dans une proportion convenable le service de l'état
au soin de ses intérêts. Naturellement il ne s'oublia pas; mais, loin
d'imiter la coupable incurie de son prédécesseur, il prit des mesures
énergiques pour mettre son armée en état d'entrer en campagne.
Il s'occupa d'abord des approvisionneméns. S'étant aperçu de la dé-
testable qualité des farines que livrait le munitionnaire Kosma, il le
prit à partie ; à la âuite d'explications orageuses, il le fit saisir, par
ses aides-de-camp et lui appliqua de sa main une volée de coups
de canne. Ce retour aux vieux usages produisit le meilleur effet dans
l'armée. Les premières chaleurs ayant permis en même temps de
tirer les soldats de leurs demeures dans la ville pour les faire cam-
per sous la tente, le changement d'air et les ablutions prescrites
par la loi religieuse eurent bientôt rétabli la constitution naturelle-
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LA JUBQUIE PENDANT LA GUEKRE. &!&
inent vigoureuse des Turcs. Dès lors les travaux du camp retranché
furent poussés avec activité. Le mouchir enfin s'occupa de combler
les vides ouverts dans les rangs de l'armée par les misères de l'hi-
ver précédent. Les ressources de la conscription se trouvant déjà
épuisées, il fit saisir tous les hommes valides cpie ses gendarmes ren-
contrèrent sur leur chemm et les enrôla dans ses régimens. Grâce à
ces levées et à quelques renforts venus de Gonstantinople, l'armée
se trouva compter environ quarante mille hommes de troupes régu-
lières sans les bachi-bozoules ^ (jui, ne recevant ni solde ni vivres,
s'étaient tirés d'affaire en ravageant affreusement le pays.
Avant d'entrer en campagne, le mouchir se résolut à passer se»
soldats en revue. Pour lui donner idée de l'ordre d'une armée en
bataille, les généraux européens dont le sultan avait accepté les
services se chargèrent de disposer les troupes sur le terrain : l'in-
fanterie sur deux lignes, l'artillerie dans les intervalles, la cavalerie
sur les ailes, les réserves en arrière. Le mouchit, entouré de son
état-major, parcourut les rangs; il inspecta à diverses reprises l'ar-
mement et l'équipement des différens corps; il n'oublia pas, en pas-
sant, de laisser tomber quelques mots d'une familiarité soldatesque.
Moustafa-Zarif n'était pas sans avoir entendu parler de Napoléon. A
son exemple, il s'arrêta devant un vieux sergent et lui saisit l'oreille
en l'interrogeant sur ses campagnes. A ce geste, le sergent s'ima-
^a c[u'il allait recevoir la bastonnade et poussa des hurlemens
lamentables. Outré d'une telle stupidité, le mouchir jugea que les
officiers seuls étaient en état de le comprendre. Les ayant réunis
autour de lui, il les harangua en ces termes : « Officiers de l'armée
d'Anatoliè, nous allons attaquer les giaours russes, combattre pour,
notre padishah et notre patrie. Montrez-vous ce que vous êtes; gar-
dez-vous surtout de fuir, car moi , votre mouchir, je serai là pour
vous surveiller et vous punir. Au milieu du feu, les milazims veille-
ront sur les soldats, les uzbachis sur les milazims^ les bimbachis
sur les uzbachis y les miralais sur les bimbachis^ les livas et les
ferîks se tiendront un peu plus en arrière et veilleront sur les mira-
lais^ et moi je suivrai tous les mouvemens dés livas et des feriks.
Vive le padishah ! » Après cette allocution, le mouchir se fit appor-
ter sa pipe et donna l'ordre de faire défiler les troupes.
L'aspect de ces troupes était singulièrement misérable. Les uni-
formes en lambeaux n'offraient plus la moindre trace des couleurs
primitives. Les capotes et les sacs avaient été perdus l'année précé-
dente pendant les déroutes qui avaient suivi les affaires d'Achalt-
ziche et de Bach-Kàdik-Lar. Depuis lors, nulle mesure n'ayant été
prise à cet égard, la plupart des soldats en étaient réduits à porter
leurs effets noués dans un morceau de toile. Du reste ils n'avaient
ni bas, ni souliers, le plus souvent point de chemise; enfin telle était
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ii6 KETUE DES DEUX MONDES.
l'iocarie du gouvernement et des généraux que, malgré la rigueur
du froid, leur tenue était encore le pantalon de toile. Sous leurs
baillons, ces malheureux soldats conservaient un air martial; leurs
armes étaient bien entretenues, ils les maniaient avec aisance et ré-
gularité, mais c'était tout. Leur instruction, eh ce qui touche l'école
de peloton et de bataillon, était complètement négligée. Les manœu-
vres les plus simples s'exécutaient avec lenteur et confusion.
La cavalerie était hors d'état de rendre le moindre service : les
vices de son organisation ne lui permettaient même pas de soute-
nir la comparaison avec la cavalerie irrégulière des bachi-bozouks.
Les hommes, formés par des instructeurs européens à une école
dont les principes sont en désaccord avec les usages du pays, étaient
pour la plupart mauvais cavaliers. Nous devons ajouter qu'ils n'a-
vaient ni bottes, ni éperons, et que leur armement était des plus
mai entendus. Quant aux chevaux, de race petite, mais vigoureuse,
ils étaient tellement exténués qu'ils pouvaient à peme supporter le
poids de l'homme. Les bachi-bozouAs au contraire, livrés à eux-
mêmes et vivant aux dépens du pays, avaient pour leurs chevaux
la sollicitude qui distingue les Orientaux. Ils les montaient à leur
mode et en tiraient un très bon parti. Armés de l'antique djeridy
ils lançaient avec une adresse merveilleuse ce long roseau dont la
pointe acérée transperçait l'ennemi avant qu'il pût les joindre à
l'arme blanche. Malheureusement les barhi-bozoulc^y recrutés parmi
les tribus Lourdes que les mesures du sultan Mahmoud avaient
exaspérées, n'étaient attirés cette fois sous les drapeaux que par
l'espoir du pillage. C'étaient de lâches brigands, et rien ne rappelait
en eux la valeur des sipahis, véritables seigneurs féodaux dont les
derniers débris ont été enveloppés dans la ruine des janissaires.
L'artillerie seule était dans des conditions meilleures. Les hommes
sans doute étaient tout aussi déguenillée, mais les chevaux avaient
moins souffert, le matériel était en état convenable. Le contraste
avec les autres armes était même frappant. On en peut trouver la
cause dans l'aptitude et la prédUection des Turcs pour le service de
l'artillerie. Cette disposition est naturelle à toutes les races asia-
tiques, et les mstructeurs ont formé ainsi une classe d'excellens
sous-officiers qui, à défaut d'officiers, répondent aux premières exi-
gences du service en campagne.
Ce ne sont pas, on le voit, les soldats qui manquent à l'empire
ottoman. Encore aujourd'hui les Turcs méritent cet éloge suprême
que leur donne MontecucuUi : a ils sont braves, sobres et patiens; »
mais ces qualités sont frappées d'impuissance par le défaut d'organi-
sation. Dans le système de guerre moderne, il ne faut pas Toublier,
l'individu disparaît; les masses organisées jouent seules un rôle, et
par ce motif les cadres d'une armée font toute sa force. Or dans l'ar-
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LA TUBQUIB PENDANT LA GUEKRE. A17
tnéé turque lés cadres n'existent que de nom. L'avancement n'est sou-
fnis à aucune règle; les rudes débuts du service militaire n'assurant
ainsi aucim avantage, les classes riches délaissent le métier des
arm^s pour entrer dans les carrières civiles, qui conduisent même
au commandement des armées. Les officiers subalteiiies sont des
soldats tirés des rangs par le caprice ou le hasard. Rien ne les sé-
pare de leurs subordonnés avec lesquels ils vivent dans une fami-
liarité que repousse toute bonne discipline ; rien ne les excite à s'é-
lever par le mérite, l'instruction ou la valeur, — l'intrigue seule et
l'argent donnant accès aux grades supérieurs. Ceux-ci reviennent
de droit à l'ignoble classe des, ckiboukjisj barbiers, valets et com-
mensaux des grands fonctionnaires. Complètement étrangers à l'ar-
mée, corrompus par l'atmosphère de Constantinople, créatures du
sérail et des ministères, ces hommes n'apportent dans les camps que
leurs vices. Le mépris qu'ils in^iraient ressort de la correspondance
de tous les officiers anglais qui se sont trouvés en contact avec eux.
XI Ils sont, nous disent-ils, lâches, voleurs, débauchés et ivrognes. »
de dernier vice semble extraordinaire chez les Orientaux ; il est en
réalité, de tous les résultats de la civilisation, le seul qui se soit gé-
néralement propagé chez les Turcs. Tout individu qui se fait gloire
d'avoir pris part aux lumières de l'Occident se fait par là même gloire
d'avoir su vaincre les préjugés religieux relatifs à l'usage du vin;
mais là se borne le plus souvent le goût des Turcs pour la civilisar-
tion. Infatués d'une va'me admiration pour les connaissances des Eu-
ropéens, ils n'en conservent pas moins au fond du cœur le mépris
du musulman pour le giaour^ et ce mépris s'étend à ceux de leurs
compatriotes qui se rapprochent des chrétiens par l'éducation. Ils
repoussent ainsi des rangs de l'armée avec une obstination invin-
cible les jeunes gens élevés dans les écoles militaires* de Constanti-
nople. A leur sortie des écoles, ces officiers, dont quelques-uns ont
un mérite véritable, sont fatalement condamnés à végéter dans les
arsenaux de l'artillerie et de la marine, où leur concours est indis-
pensable. Plusieurs d'entre eux étaient allés rejoindre l'armée d'Ana-
tolie , mais bientôt ils avaient dû céder aux avanies systématiques
qui leur étaient infligées. Le colonel Williams en trouva encore trois
ou quatre qui, privés d'emploi et de solde, avaient dû s'attacher au
service personnel de quelques valets ignorans devenus feriks ou
livas.
Par une contradiction apparente, mais qu'explique l'usage inuné-
morial chez les Turcs de prendre à leur service des renégats de tous
les pays, l'armée turque était encombrée de réfugiés allemands, ita-
liens, hongrois, polonais, la plupart gens de sac et de corde qui, ne
sachant où se réfugier, s'étaient décidés à prendre le turban. L'An-
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Alâ BEVUE BBS DEUX MONDES.
^ais Duncan (1) cite entre autres un baron Wetzler qui avait fini par
oublier sa langue, son p&ys et sa religion, et qui, pour Tignorance
et la superstition, ressemblait de tous points à un Turc du vieux ré-
gime. Tous du reste, renégats ou chrétiens, portaient des noms turca
«t se confondaient ainsi avec l'armée dont ils faisaient partie. Dans
les momens critiques, remarque un autre témoin, le miracle de la
tour de Babel semblait se renouveler, et tous les dialectes du monde
se croisaient au milieu des rangs.
Il ne régnait pas une moindre confusion dans Tétat-major général
de l'armée. Le mouchir ne savait pas le premier mot de la guerre,
et il en était de même des généraux turcs qu'il avait sous ses or-
dres. Pour obvier à cet inconvénient, le divan lui avîdt envoyé trois
officiers européens destinés à l'éclairer de leurs lumières : c'étaient
les généraux polonais Bystrzonowski, Breanski, et le général hon-^
grois Guyon. Gomme ni les ims ni les autres n'avaient adopté la re-
ligion musulmane, ils ne pouvaient avoir le commandement direct
des troupes. Us se bornaient donc à donner des conseils; mais,
ainsi qu'il arrive à des généraux irresponsables, ces conseils se con-
tredisaient continuellement. Les idées des Turcs se brouillaient au
milieu des combinaisons de la stratégie; faisant abstraction de leur
bon sens naturel, ils suivaient tour à tour les plans les plus opposés*
Au fond de l'âme, le mouchir était fort partagé; il sentait instincti-^
vement que son armée était hors d'état de se mesurer avec les Rus-
ses. Ses instructions d'ailleurs lui prescrivaient de demeurer sur la
défensive, et le souvenir des désastres de l'année précédente ne jus-
tifiait que trop une telle circonspection; mais parfois aussi il se lais-
sait aller à l'idée de s'illustrer par quelque action d'éclat. L'armée
russe, disséminée sur un immense territoire, était faible partout.
Ainsi le général Béboutof n'avait à Goumry que dix-sept bataillons,
affaiblis encore par les maladies. La grande supériorité de l'armée
turque permettait de l'accabler; l'occasion était belle. Moustafa-Za-
rif-Pacha, dans un conseil de guerre, proposa gravement d'aller at-
taquer Goumry. Il fallait toute son ignorance pour avoir la pensée
de se rendre mattre d'une place régulièrement fortifiée sans possé-
der les premiers élémens d'un équipage de siège. Le mouchir finit
par céder aux obsel*vations des généraux européens. Ceux-ci avaient
une tout autre idée : ils voulaient porter la guerre en Géorgie, don-
ner la main aux Circassiens et marcher sur Tiflis. La difficulté pour
l'armée turque était de franchir la chaîne de l'Alaghez sans passer
sous le canon des deux places de Goumry et d* Achaltziche, qui s'élè-
vent à rentrée des montagnes; mais il existe un défilé intermé-
(1) A Campaign with the Turks m Askt, by Charles Dnncao, esq. London ^855.
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LA TUBQUIE PENDANT LA GUEBKE. &19
diaire que couvre le château d'Achalchalaki. Ce château, en mauvais
état, n'était gardé que par trois bataillons. Le général Bystrzonowski
proposa en conséquence de se porter rapidement sur ce point,
d'enlever la garnison et de descendre ensuite en Géorgie par ce dé*
filé, qui présente sans doute quelques difficultés, mais n'est pas ab-
solument impraticable pour une armée. Une fois en Géorgie, les
Turcs se seraient dirigés sur le col de Souram, et aursûent fait leur
jonction avec le corps d'armée de Sélim-Pacba, qui de Bathoum se-
rait venu les rejoindre par Koutaïs. Ainsi assurés de leurs commu-
nications avec la Mer-Noire, les Turcs pouvaient alors marcher sur
Tiflis, recueillir en route les Gircassiens et porter un coup mortel à
la puissance russe en Asie. Ce plan, que devait adopter l'année sui-
vante Omer-Pacha, était ingénieux; mais avec des troupes aussi mal
disciplinées que celles du mouchir, il faisait une part excessive au
hasard.
III.
Sur ces entrefaites, les coureurs de l'armée vinrent annoncer que
les Russes, sortis de Goumry, s'avançaient dans là plaine de Kars,
et qu'un détachement de la garnison d'Achaltziche menaçait en
même temps Ardahan, où se trouvait la division de Kérim-Pacha,
formant l'aile gauche. A cette nouvelle, le mouchir avait envoyé en
toute hâte des renforts à Kérim-Pacha, et s'était porté de sa per-
sonne au-devant des Russes. Les deux armées s'observèrent ainsi
pendant quelques jours sans en venir aux mains, puis les Russes
rentrèrent dans leurs positions sans qu'il fût possible de deviner le
motif de leurs mouvemens. On apprit seulement, quelques jours
après, que Sélim-Pacha avait été complètement défait dans l'inter-
valle. En effet, le ferik avait eu la malencontreuse idée de s'avan-
cer dans le Gouriel jusqu'à Ouzourghetti. Les Russes, qui se tenaient
généralement sur la défensive, avaient cette fois marché sur lui et
l'avaient poursuivi jusqu'au-delà du Tcholok. Sélim-Pacha avait
pris position derrière cette rivière, entre Kakouthi et Dschandjour.
Brusquement attaqués, les Turcs avaient pris la fuite, abandonnant,
comme d'habitude, aux mains de l'ennemi leur artillerie et leurs
bagages.
Le malheur de Sélim-Pacha avait fait faire de sérieuses réflexions
au mouchir. Guéri par ce triste exemple de sa passion naissante
pour la guerre, il avait ramené son armée à Kars et s'y tenait immo-
bile. Dans cette situation, son flanc gauche se trouvait couvert par
la division de Kérim-Pacha, qu'il avait laissée à Ardahan, son flanc
Jroit par un détachement destiné, sous les ordres d'un autre Sélim-
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A20 REVUE DES DEUX MONDES.
Pacha, à observer les passages de l'Ararat qui mènent à Bayazid. Le
iTîouchir avait formellement enjoint à ses lieutenans de ne rien en-
treprendre. Les jours s'écoulaient ainsi dans un repos que rien ne
serait venu troubler, si les Russes ne se fussent avisés, en juillet 186A,
de pénétrer dans la plaine de Kars pour y faire des fourrages.
Cette plaine est située au milieu de l'amphithéâtre des montagnes
de l'Ararat (1) et de l'Alaghez. Le Kars-Tchai, après avoir longé les
derniers contre-forts de l'Ararat, fait un coude et traverse la plaine
à distances à peu près égales* de Kars et de Goumry. Il semblait aux
Turcs que ce cours d'eau traçait entre les deux armées une limite
qu'elles ne devaient pas franchir. Or les Russes, toujours en four-
rageant, s'étaient avancés jusqu'au Kars-Tchaï; le 4 juillet 1854, ils
l'avaient même traversé au gué de Djamouschly. Cette manœuvre
avait fini par devenir suspecte au mouchir. Il rappela à lui le corps
de Kérim-Pacha, et le 11 juillet vint prendre position avec toute
son armée à Hadji-Veli-Keui, village éloigné seulement de 12 kilo-
mètres du Kars-Tchaï. Il espérait par ce déploiement de forces déci-
der les Russes à se retirer ; mais ceux-ci n'en tinrent aucun compte,
et continuèrent à fourrager, même à démolir les villages voisins, pour
se procurer le combustible qui leur manquait dans ces plaines dé-
nudées. Ils avaient fortifié la tête du vallon d'Indjé-Déré, qui mène
au gué de Djamouschly. Leurs troupes étaient campées en avant,
dans la plaine, entre les villages de Kourouk-Déré et de Poldervan.
Enfin, sur leur droite, ils travaillaient à construire une redoute au
sommet du Kara-Iel, amas de collines volcaniques qui domine le
vallon d'Indjé-Déré, la plaine, le cours du Kars-Tchaï, et qui forme
ainsi la clé de la position.
Fort contrarié de l'insistance des Russes à se maintenir si près
de Kars, le mouchir tenait conseil de guerre sur conseil de guerre
pour trouver le moyen de les déloger sans arriver à livrer bataille.
Les projets les plus divers furent successivement mis en avant ; de
grandes reconnaissances furent poussées sur divers points; des es-
carmouches de cavalerie eurent même lieu, sans que les Russes
montrassent la moindre émotion. Le mois de juillet s'écoula ainsii
Les troupes, laissées dans l'inaction, commençaient à se démorali-
ser; elles souffraient des violentes transitions de la température.
Pendant le jour, le soleil avait une ardeur insupportable; la nuit, if
régnait une fraîcheur glaciale ; parfois même, au matin, la terre était
couverte de gelée blanche. Les villages voisins avaient été successi-
vement détruits, le bois manquait, les fourrages étaient consommés
tout à l'entour du camp ; le moment était venu de se retirer ou de
(i) L*arophithé&tre est tracé à Vest par le Soghanli-Dagh et les monts Tchildir, quei
longe le Kars-Tchai, au nord par le Gok-Dagh, à Touest par la flèche de TAlaghei.
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LA TURQUIE PENDANT LA GUERRE. i21
marcher en avant. Le mouchir ne savait encore quel parti prendre;
enfin il annonça un beau jour, à Tétonnement général, qu*il allait
livrer bataille. La circonstance cpii avait mis fin à ses perplexités est
significative; elle montre l'asservissement actuel des Turcs aux idées
de l'Europe. Le moucbir venait de recevoir des dépêches de Gon-
stantinople que lui avait apportées un Français attaché à l' état-major
d'Omer-Pacha. M. le comte de Meffray, avant d'entrer au service de
la Turquie, avait été officier d'ordonnance du général commandant 1%
garde nationale de Paris. Un service de ce genre n'avait pu l'initier
aux combinaisons de la stratégie; mais le mouchir n'en savait pas si
long. Enchanté de pouvoir se décharger sur un officier européen de
sa responsabilité de général en chef, il se décida, d'après l'avis du
nouveau-venu, à prendre l'offensive. Comme les jours suivans dans
le calendrier des Turcs étaient néfastes, il différa du reste ses projets
jusqu^au 6 août, jour regardé comme propice. Le mouchir n'était pas
au bout de ses peines; au moment même où il se disposait à l'action,
arrivait la nouvelle d'un événement qui pouvait avoir les plus fâ-
cheuses conséquences pour le sort de l'armée : les troupes qui, sous
les ordres de Sélim-Pacha, occupaient Bayazid depuis le commen-
cement de la guerre venaient d'être taillées en pièces.
Sélim-Pacha, ayant appris que le général Wrangel, qui comman-
dait à Érivan, se dirigeait, par la route d'Igdyr, sur Bayazid, avait
essayé de lui disputer le passage de TArarat. Il avait occupé le dé-
filé d'Ilglyl; son artillerie balayait au loin la route que les Russes
devaient suivre ; son infanterie était massée en arrière, les îrrégu-
liers étaient dispersés au loin, sur les hauteurs environnantes. Les
Russes, abordant la position à la baïonnette, avalent tout renversé
sur leur passage. Les Turcs s'étaient enfuis dans toutes les direc-
tions, et Sélim-Pacha, entraîné dans la déroute, n'était pas même
parvenu à les ramener sur la route d'Erzeroum. Il avait dû, avec le
gros des fuyards, chercher un refuge à Van. La ville de Bayazid
ayant ouvert ses portes au général Wrangel, tout le pays, de ce côté»
était sans défense contre les Russes, et le premier parti de cavalerie
' qui se présenterait devant Erzeroum pouvait en un instant anéantir
les magasins de l'armée, qui s'y trouvaient réunis. Telles étaient les
réflexions qui se présentaient à tous les esprits. Évidemment, dans
^es tristes conjonctures, il ne restait plus qu'à battre en retraite. Le
mouchir, en conséquence, donna ses ordres, dans la journée du
h août, pour qu'un détachement d'environ dix mille hommes allât
prendre position à Toprak-Kalé sur la route d'Erzeroum, tandis que
le gros de l'armée filerait à la nuit tombante vers Kars. Malheureu-
sement, ainsi qu'il arrive aux caractères faibles dans les momens de
crise, le mouchir passa le soir même à une résolution diamétrale-
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A22 BEVUE DES DEUX H0NDE6.
ment opposée. Ayant réuni ses généraux, U leur signifia son inten*
tion arrêtée de livrer immédiatement bataille aux Russes. Après une
discussion de quelques instans, où les généraux Guyon et Bystrzo-
nowski eurent comme d'habitude de la peine à se mettre d'accord»
le plan de ce dernier fut adopté. Il consistait essentiellement à as-
saillir tout d'abord les hauteurs du Kara-Iel, qui formaient, ainsi
que nous l'avons dit, la clef de la position. L'armée turque, à cet
Qiïet, était répartie ainsi qu'il suit :
Avant-garde. " — Liva : Abderrhaman-Pacha.
Sbataillons 2,340 ;
1 batterie 50) ^'^^"
Bachi-boxouks 1,200
Premier corps. — Ferik : Kérim-Pacba.
20 bataillons 11,911 J •
16 escadrons 2,058 | 14,649
6 batteries 680 )
Deuxième corps. — Ferik : Vély-Pacha.
23 bataillons 12,173 \
26 escadrons 3,072 16,025
7 batteries 780 )
Bachi-bozouks 3,500
Total général de l'armée (1) 37,764
L'avant-garde de cette ariAée devait se mettre en marche à onze
heures du soir; une demi-heure après, le premier coi'ps, commandé
par Kérim-Pacha; une autre demi-heure après, l'échelonnant à gau-
che, le deuxième corps sous les ordres de Vély-Pacha. Le Kara-Iel
une fois enlevé, Kérim-Pacha devait appuyer son aile droite à la col-
line et aborder l'extrême gauche de l'armée russe. Il était probable
que l'ennemi,' se voyant attaqué de ce côté, rectifierait son ordre de
bataille, pivoterait sur sa gauche et avancerait à droite pour déborder
les Turcs au moyen de sanombfeuse cavalerie. Le mouchir lui op-
poserait les vingt-six escadrons et les trois mille cinq cents bachi-
bozouks qu'il avait en réserve, et ferait en même temps effort contre
le centre 3e l'ennemi pour le rejeter dans le Kai's-Tchaï. Ce plan,
on le voit, était simple (2). Il fallait sans doute, pour arriver à portée
de l'armée russe, exécuter une marche de nuit; mais justement cette»
nuit-là était parfaitement claire. La lune, dans son dernier quartier,
n'était voilée par aucun nuage. L'extrême transparence de l'atmo-
(i) Cet état de situation nous a été communiqué par le général Bystrzonowski. D ne
comprend que les troupes engagées le jour de la bataille.
(2) Voyez sur les détails de ce plan la relation publiée par le général Bystrzonowski
dans U Spectateur militaire (1858).
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Lk TURQUIE PENDANT LA. <;UERRE. A2S
sphère dans ces régions élevées permettait de discerner les moin-
ctes plis de terrain : çà et là, les cônes volcaniques qui surgissent
au milieu de la plaine; plus loin, les masses sombres du Kara-Iel;
plus loin encore, le magnifique amphithéâtre des montagnes de TÂla-
ghez et le pic couvert de neiges étemelles qui les domine toutes,
11 n'était donc pas difficile de se diriger au milieu de la plaine. Ce-
pendant l'armée turque ne parvint pas à suivre l'ordre de marche
qui lui était prescrit. L'avant-garde se mit en mouvement à onze
heures du soir, le premier corps suivit ses traces; mais le deuxième
corps, sous le commandement immédiat du mouchir, perdit un
temps énorme. A la sortie même du camp, les différentes colonnes
qui le composaient se croisèrent. Le mouchir eut toutes les peines
du monde à leur faire prendre leurs positions respectives; Une fois
en ordre, le deuxième corps se remit en marche, mais il donna beau-
coup trop à gauche. Vers la pointe du jour, il se trouva ainsi au pied
du Kabak-Tépé, colline située à près de deux heures du Kara-Iel.
Cependant l' avant-garde et le premier corps avaient atteint la
ligne dominante du terrain, qui descend ensuite vers le Kars-Tchaï.
Le premier corps y fit halte à deux heures du matin ; l' avant-garde
continua sa marche vers le Kara-Iel et disparut bientôt à tous les
regards. Chacun s'attendait à voir éclater une vive fusillade ; mais
la colline restait complètement silencieuse. Les minutes s'écoulaient
ainsi pour tous dans une vive anxiété. A l'approche de l'aube, on
put remarquer des formes encore indécises qui s'agitaient dans le
demi-jour au sommet de la colline. Enfin l'aurore vint éclairer les
immenses drapeaux rouges des bachi-bozouks d'Abderrhaman-Pa-
cha, qui avaient occupé sans coup férir la redoute. Grande fut la
surprise! Au même moment, les rayons du soleil inondèrent de leur
lumière la plaine, et laissèrent voir sur la gauche des Turcs toute
l'armée russe formée en colonnes.
Le général Béboutof avait sans doute appris par ses espions le
projet de retraite du mouchir. Il avait en conséquence levé son
camp dans la nuit, et il s'acheminait vers Kars. Laissant le Kara-Iel
à sa gauche, il remontait les pentes que descendaient les Turcs de
Kérim-Pacha. Les deux armées se trouvèrent ainsi en présence, de
part et d'autre, fort inopinément. Kérim-Pacha, brave et vieux sol-
dat, mais d'une intelligence bornée, se disposa aussitôt au combat,
et, sans se préoccuper autrement de l'éloignement des troupes du
mouchir, déploya les siennes sur la crête où elles avaient fait halte.
L'idée ne lui vint même pas d'appuyer sa droite au Kara-Iel et de
se relier ainsi au corps d'Abderrhaman-Pacha, qui, faute d'ordres,
demeura immobile sur la hauteur. Kérim-Pacha avait en ligne seize
bataillons, trois batteries d'artillerie sur son front, huit escadrons
sur ses ailes, quatre bataillons et huit escadrons en réserve. Le gé-
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A2i RETUE DES DEUX MONDES.
néral Béboutof avait de son côté dix-huit bataillons, vingt-six esca-
drons de dragons, une brigade de cavalerie musulmane, des cosa-
ques, et cinquante-six pièces d'artillerie. Voyant qu'il avait affaire à
une partie de l'armée turque, il engagea immédiatement contre elle
presque toutes ses forces; il garda seulement en réserve six batail-
lons, dix escadrons, trois batteries d'artillerie, la cavalerie musul-
mane et six sotnies de cosaques.
11 était quatre heures et demie du matin c[uand la canonnade
commença. Bientôt les deux années furent aux prises sur toute la
ligne. Kérim-Pacha, reconnaissable à sa haute taille courbée par
l'âge, à sa longue barbe blanche, parcourait, son cimeterre à la
main, les rangs des troupes, et se montrait partout au plus fort de
l'action. Quelques officiers turcs, à son exemple, firent bravement
leur devoir. Le général d'artillerie Tahir-Pacha, Zachariah-Bey,
colonel du 6« régiment (rédif d'Anatolie), Hussein-Daïn-Tcherkess-
Bey, colonel du 1*' régiment (nizam d'Arabistan), s'efforcèrent jus-
qu'à la fin de maintenir leurs soldats; mais les autres abandonnèrent
honteusement leur poste. Le liva Achmet-Pacha, au premier coup
de canon, enfonça les éperons dans le ventre de son cheval, et ne
s'arrêta qu'à deux heures de là pour sabrer les fuyards. Le Jiva
Moustafa-Pacha, les colonels Kadry-Bey du 6« régiment d'Arabis-
tan, Kurd-Mustafa-Bey du 6* régiment d'Anatolie, s'enfuirent éga-
lement avec tout leur état-major dès le commencement de l'action.
D'autres officiers de tous grades s'entassèrent dans les voitures des-
tinées aux blessés, et d'autorité se firent ramener à Kars. « Je vis
moi-même, dit l'Anglais Duncan, un chef de bataillon de chasseurs
à pied de la garde refuser de marcher à l'ennemi. — Je n'ai pas
d'ordres de mon colonel, disait au général Kolman cet officier en
tremblant de tous ses membres. — Lâche, hurlait Kolman, c'est au
nom du mouchir que je vous donne l'ordre de marcher. » Les sol-
dats, indignés, menaçaient leur chef de leurs baïonnettes; il fit alors
quelques pas en avant, mit son cheval au galop, et s'enfuit. Grâce à
cette lâcheté générale des officiers, des régimens entiers se trou-
vèrent bientôt commandés par de simples sous-officiers. La cavale-
rie avait disparu depuis longtemps; dispersés au loin dans la plaine,
les hommes avaient débridé leurs chevaux et les faisaient paître en
attendant l'issue du combat. Les rangs de l'infanterie s'éclaircis-
^ saienl rapidement. Une multitude de soldats en était sortie pour en-
lever les blessés : soin inutile, car les chirurgiens militaires avaient
disparu. Ces malheureux, abandonnés sans secours, se tordaient
dans les convulsions de l'agonie. Partout régnait un affreux dés-
ordre; les réserves mêmes, avant d'avoir entendu siffler une balle,
étaient déjà démoralisées.
Au bout d'une heure et demie, le corps de Kérim-Pacha était tout
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LA TTOQUIE PENDANT LA GUERRE. i25
à fait compromis. L'artillerie seule soutenait intrépidement le com^
bat, mais elle avait beaucoup souffert, et la vivacité de son feu di-^
minuait, quand apparurent enfin les tètes de colonne du deuxième
corps. A mesure qu elles arrivaient sur la ligne dominante du terrain
où l'action se trouvait engagée, le moucbir leur faisait prendre Tof^
fensive, en s'efforçant toujours de prolonger la droite des Russes. Il
avait en première et deuxième ligne quatorze bataillons, quatre bat«
teries d'artillerie sur son front. Sa cavalerie, composée de douze
escadrons et de 3,500 bachi-bozouksy précédait son extrême gau-
cbe. Neuf bataillons, quatorze escadrons, trois batteries d'artillerie
formaient sa réserve. Les troupes du moucbir gagnèrent rapidement
du terrain : elles menaçaient même de tourner complètement l'ar-
mée russe, qui, fort inférieure en nombre, avsût dû engager ses der--
nières réserves; mais en ce moment les bachi-bozouks^ écrasés par
le feu de l'artillerie russe, prirent la fuite. Il fallut les remplacer au
moyen des réserves d'infanterie que le moucbir appela à lui; tout le
deuxième corps fut ainsi entraîné à descendre la pente, et, faute de
précision dans les mouvemens, la ligne de l'armée turque se trouva
disjointe. Les Russes, profitant de cette trouée, allaient percer le
centre, quand le général Guyon, apercevant le danger, amena sur
ce point les trois batteries de la réserve. 11 arrêta le mouvement
d'attaque par le feu de son artillerie. Formant alors en colonne les
quatorze escadrons qui lui restaient, il les lança sur les Russes. Lui-
même chargea des premiers. Malbeureusement toute cette cavalerie,
une fois arrivée au milieu du feu, tourna bride et s'enfuit au loin,
sans qu'il fût possible de la rallier. Au même moment, le corps tout
entier de Kérim-Pacha, saisi d'une terreur panique, se débanda.
Cette panique était causée par l'apparition inattendue des Russes
sur les derrières de l'armée turque. En effet, tandis que ce combat
se livrait dans la plaine, un détachement de l'armée ennemie avait
gravi les hauteurs du Kara-Iel et en avait délogé le corps d'Abder-
rhaman-Pacha. Redescendant la pente opposée, ce détachement
s'était hardiment jeté sur le flanc des Turcs. Les réserves avaient à
l'instant pris la fuite; une grande partie de la deuxième ligne s'était
laissé entraîner par l'exemple de la réserve, et la première ligne, se
voyant ainsi abandonnée, avait succombé sous une charge générale
des dragons russes.
Délivré de toute appréhension de ce côté, le général Béboutof
tourna tous ses efforts contre les troupes du moucbir, qui se trou-
vèrent alors dans la situation la plus critique. Il ne leur restait plus
qu'à regagner au plus vite la position dominante qu'elles avaient
quiftée. Chargées par la cavalerie russe, elles durent se former en
carrés. Deux de ces carrés sur cinq furent enfoncés et sabrés ; les
autres regagnèrent à grand'peine le sommet du plateau. A la vue de
Gooçle
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i2d • BBVUE DE6 DEUX MONDES.
la plaine couverte de fuyards, ces malbeureux soldats furent saisis
de la contagion générale et se débandèrent à leur tour. « Il ne resta
pas dix hommes réunis, dit le général Bystrzonowski; un millier de
cavaliers lancés en ce moment eussent pu tout prendre, tout dé-
truire; le général russe, qui, de la position qu'il occupait, voyait au
loin tout ce qui se passait dans la plaine, n'eut pas même l'idée de
nous poursuivre. » L'armée russe fit halte au sommet du plateau,
poussa trois hourras et regagna son camp au son des musiques mi-
litaires.
L'armée turque laissa aux mains de l'ennemi quinze pièces de
canon et deux mille prisonniers. La perte en tués et en blessés ne
saurait être évaluée, car la désertion fut immense. 11 nous suffira de
dire que peu de jours après le mouchir n'avait plus que dix-sept mille
cinq cents hommes. Gomme l'année précédente, la ville de Kars fut
en danger d'être pillée ; mais cette fois Moustafa-Zarif prit des me-
sures énergiques pour arrêter le désordre et fit garder les bazars par
les bataillons qui étaient restés dans la place. 11 parvint avec de
grands efforts les jours suivans à reformer les débris de son armée.
Telle était néanmoins la consternation qu'au moindre mouvement
des Russes il eût été impossible au mouchir de se maintenir à Kars;
mais à la surprise universelle le général Béboutof demeura immo-
bile dans sa position d'Indjé-Déré. Son inaction perniit aux Turca
de respirer. Enfin le 17 août le mouchir apprit que l'armée russe se
disposait à regagner Goumry. Les bachi-bozouks allèrent rôder au-
tour du camp, parvinrent même à enlever quelques chariots qu'ils
ramenèrent en triomphe à Kars. Moustafa-Zarif^ enchanté de cette
retraite, écrivit à Gonstantinople qu'il avait repoussé les Russes sur
Goumry et leur avait enlevé une grande partie de leurs bagages. Le
canon de la ville, tiré en signe de réjouissance, annonça aux pieux
musulmans que le Tout-Puissant avait béni les armes du sultan.
IV.
Moustafa-Zarif-Pacha eut beau faire cependant, personne ne vou-
lut accepter la déroute de Kourouk-Déré comme une victoire, et lord
Stratford ayant demandé son rappel, Tordre de venir rendre compte
de sa conduite parvint au mouchir dans le courant de septembre
1854, au moment où le colonel Williams arrivait à Kars. L'inspec-
tion minutieuse à laquelle cet officier se livra lui révéla bientôt la
misérable condition où ce triste chef laissait son armée.
« J'admire, dit-il dans un ensemble de rapports adressés à lord Clarendon,
la patience avec laquelle cette race endurante et sobre de l'Asie supporte des
souffrances qui deviendraient partout ailleurs un sujet de continuelles rauti-
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LA TUBQUIE PENDANT LA GUERRE. A27
neries. La noorriture du soldat est pitoyable; son pain^ mal pétri, mal cuit, est
de la dernière qualité; le beurre qui sert à accommoder le riz de son pilau est
fétide; encore cet aliment, le plus substantiel de son ordinaire, lui est-il
maintenant supprimé deux fois par semaine, n en est de môme le plus sou-
vent de sa ration de viande. Une affreuse saleté règne dans les cuisines, et
telle est la négligence que le cuivre des chaudières, oxydé faute d'étamage,
occasionne des accidens journaliers. Les règles les plus simples de Thygiène
sont méconnues; les troupes sont entassées dans les maisons de la ville, au
milieu des débris de tout genre; il en résulte une infection dont les miasmes
engendrent continuellement la fièvre et le typhus. Les hôpitaux sans doute
sont dans de moins fAcheuses conditions; mais il règne dans la pharmacie un
complet désordre. Les médecins et les chirurgiens sont d'une ignorance gros-
. sière, et les blessés qui sont livrés à leurs soins meurent ou restent estropiés.
Ils sont alors renvoyés sans secours et réduits à mendier leur pain. La chaus-
sure, rhabillement, Téquipement sont hors de service. La solde est arriérée,
suivant les corps, de dix-huit, vingt, vingt-deux mois. Lesapprovisionnemens
de tout genre, à Texception de ceux de rartillerie, sont épuisés. L*armée vit,
au jour le jour, des ressources du pays. Le service, la discipline, Tinstruction
des troupes sont honteusement négligés par les officiers; la plupart d*entre
eux, surtout dans les grades élevés, sont indignes du commandement. Sur le
champ de bataille, ils ont fait preuve d'une lâcheté scandaleuse; dans Fha-
bitude de la vie, ils sont ivres et ne s'occupent qu'à voler le soldat. A cet
égard, le mouchir donne Texemple de la malversation. La connivence des
généraux, des colonels et des comptables, avec lesquels il partage le produit
de ses rapine^, lui a permis jusqu'ici d'envoyer à Gonstantinople des états
de situation entachés de fraudes énormes. Les rations sont délivrées par le
gouvernement sur le pied de 33,000 hommes, tandis qu'il n'en existe réelle-
ment que 17,500 présens sous les drapeaux. La solde des bac/U-bozouks, en
raison de l'irrégularité de ce corps, est une source de larges profits pour le
mouchir et les chefs de ces bandes, Hassan-Yazi-jy et Injeh-Arap. Au lieu
de 3,500 hommes portés sur les contrôles, ces chefs n'en ont que 800 sous
leurs ordres. Le mouchir ne dédaigne pas môme les plus petits profits : il a
fait vendre ainsi les dépouilles des 12,000 soldats morts dans les hôpitaux
l'hiver dernier, et comme les sommes destinées aux besoins de l'armée lui
sont versées partie en argent et partie en papier, il garde l'argent et paie
en papier, qui perd environ 20 pour 100. Les généraux et les colonels trou-
vent cL'autres moyens de voler; ils s'entendent avec les comptables pour
toucher en argent la valeur des rations de riz et de viande, ou, s'ils sont
obligés de les prendre en nature, ils les font vendre à leur compte. Ils en-
voient des corvées couper les moissons des environs, démolir les villages
pour en retirer le bois, qui, dans ce pays, a une grande valeur. Chacun s'in-
génie de son côté à se faire dans ce pillage la part la plus large. »
Il était évident qu'un aussi effroyable désordre devait rapidement
amener la ruine de l'armée; mais en ce moment r2q)proche de l'hi-
ver ajoutait à l'imminence du péril. La ville de Kars est située à six
mille pieds au-dessus du niveau de la mer; elle est entourée de
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i28 BEVUE DES DEUX MONDES.
montagnes de dix, douze, et même seize mille pieds de hauteur. Le
froid devient terrible pendant l'hiver; le thermomètre descend d'or-
dinaire à 20 degrés Réaumur au-dessous de zéro. L'abondance des
neiges rend les routes impraticables, surtout au col du Soghanly-
Dagh, que suit la route d'Erzeroum. L'armée, dépourvue de maga-
sins, privée des ressources que le pays lui offrait au commencement
de la guerre, était exposée à mourir littéralement de faim. Les mal-
heureux soldats entrevoyaient avec terreur l'idée de passer un hiver
semblable à celui qui avait coûté la vie à tant des leurs l'année pré-
cédente. La désertion, qui avait déjà réduit l'armée des deux tiers,
continuait à éclaircir ses rangs,, Kars allait se trouver sans défen-
seurs, si des mesures énergiques n'étaient prises à l'instant pour
sauver ce boulevard de l'Anatolie.
Le colonel Williams n'hésita point à assumer la responsabilité de
ces mesures : il réunit chez le réis Kérira-Pacha les chefs de l'ar-
mée. Après leur avoir reproché dans les termes les plus durs leurs
malversations, il leur signifia que désormais il tiendrait la main
ferme au maintien de l'ordre et de la discipline, et les menaça, s'ils
contrevenaient à leur devoir, du courroux de la reine d'Angleterre
et de son ambassadeur à Constantinople, lord Stratford; puis, lais-
sant à Kars son aide-de-camp, le lieutenant Teesdale, pour les sur-
veiller, il se rendit de sa personne à Erzeroum, où sa présence
n'était pas moins indispensable pour empêcher le gaspillage des res-
sources destinées à l'alimentation de l'armée. Ce n'était pas tout :
les soldats étaient dans un dénûment complet; il s'adressa à lord
Stratford pour obtenir, par son entremise, de l'argent, des muni-
tions, des effets d'habillement et d'équipement, des renforts, mais
surtout des officiers et un général capable, honnête et brave. C'était
demander l'impossible. « Le divan, répond lord Stratford, est dans
le plus grand embarras pour trouver un général. » A cette occa-
sion, il laisse tomber de sa plume ces mots, qui sont la condam-
nation formelle d'une société : « Il ne saurait être ici question d'ac-
corder les emplois au mérite. Le gouvernement, en changeant ses
agens, ne peut avoir en vue d'autre objet que le châtiment dfes cou-
pables. ))
Le divan avait, fini par jeter les yeux sur Ismaïl-Pacha, qui, di-
sait-on, avait montré, de l'intelligence et de la valeur pendant le
cours de la campagne du Danube; mais le héros de Tchétaté, tout
en acceptant le grade et les émolumens de mouchir, ne se souciait
pas d'aller compromettre ses lauriers à Kars. Pour ne pas se rendre
à son poste, il alléguait l'état de sa santé, et obtint l'autorisation de
passer l'hiver à Constantinople. En attendant, il envoya en Asie son
réis, Schoukri-Pacha, avec les instructions qu'il avait rédigées pour
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LA TURQUIE PENDANT LA GUERRE. 429
la réorganisation de Tarraée. Ces instructions incroyablement pué-
riles (1) firent bondir le colonel Williams; mais Schoukri- Pacha
allait lui fournir de bien autres sujets de plainte. Après avoir fait
connaître aux troupes les intentions du mouchir, le réis, rassuré sur
leur sort, ne s'occupa plus qu à contrecarrer Williams. Le colonel
était en ce moment à Erzeroum, où il poursuivait la difficile entre-
prise de réunir dans les magasins de cette ville, pour les diriger en-
suite sur Kars, les approvisionnemens nécessaires à la garnison. Il
avait à lutter contre des difficultés infinies, le défaut d'argent, de
moyens de transport* le mauvais état des routes, l'abondance des
neiges, mais surtout la mauvaise volonté des autorités civiles et mi-
litaires, que gênait singulièrement sa rigoureuse surveillance. Aussi
Schoukri-Pacha ne tarda-t-il pas à ameuter contre lui tout le pays.
Le temps que Schoukri-Pacha n'employait pas à ses intrigues, il le
passait en parties de débauche. Pour son malheur, il s'avisa, sous
J'influence du vin, de parler en termes peu circonspects de l'autorité
que s'était arrogée, disait-il, un simple officier de l'armée anglaise.
Ces propos revinrent bientôt au colonel. 11 n'en fallait pas tant pour
exaspérer son humeur irascible et despotique. A la suite d'une scèpe
violente qu'il eut avec Schoukri-Pacha, il exigea du divan que ce
général fût arrêté et envoyé à Constantinople pour y répondre de sa
conduite irrévérencieuse envers le commissaire de la reine et d'une
longue suite d'autres méfaits, parmi lesquels figuraient ses habi-
tudes scandaleuses d'ivrognerie et de dissipation. Le lecteur devine
aisément ce que signifie ce mot de dissipation sous la plume réser-
vée d'un officier anglais.
Cependant les malheureux ministres du sultan ne savaient plus à
quel choix s'arrêter pour donner satisfaction à lord Stratford. Comme
Ismaïl-Pacha décidément ne voulait pas aller en Asie, ils désignèrent
à sa place Vassif-Pacha. C'était, depuis dix-huit mois, le cinquième
général qu'ils envoyaient à l'armée de Kars. Vassif-Pacha était un
honnête homme, faible de corps et d'esprit, mais animé des meil-
leures intentions. Il devint un docile instrument entre les mains du
coIouqI Williams, et bientôt des actes d'une inexorable sévérité ap-
prirent aux Turcs que désormais ils avaient à compter avec le com-
missaire de la reine d'Angleterre. Toutefois ces exemples ne pou-
vaient qu'arrêter momentanément le désordre. La source du mal
était dans le sérail même, a C'est de là, dit Williams, que le flot de
la corruption se répand dans tout l'empire pour y engendrer ces
nuées de tyrans et de concussionnaires qui dévorent la substance
(1) Elles étaient ainsi conçues : « Article I*'. Désormais le fez sera porté sur l'oreillft
çauche, au lieu d'être porté sur Toreille droite. — Article U. Les paremens des uni-
formes seront rouges au lieu d'ôtre jaunes. — Article III. Les officiers porteront des cra-
vates noires. — Article IV. Les officiers n'iront pas au même bain que les soldats. »
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A30 RETUE DES DEUX MONDES*
du pays. » A l'image des grands dignitaires de la capitale, les fonc-
tionnaires des provinces passaient leur temps à voler, à intriguer, à
se dénoncer réciproquement. Le defterdar {\) Djazim-Pacha était
un voleur; le gouverneur de Kars, Sirri-Pacha, était encore un vo-
leur : il s'entendait avec le munitionnaire Kosma, qui naturellement
était aussi un voleur. Le gouverneur-général d'Erzeroum avait les
mains plus nettes; mais il était âgé, infirme, hors d'état de se livrar
à un travail soutenu, et cependant, comme les autres, il était livré
à la dissipation-^ tout occupé de ses plaisirs, il laissait chacun voler
autour de lui. Kérim-Pacha, le réis de l'armée, était un brave sol-
dat et montrait de la bonne volonté pour rétablir la discipline ; mais
il n'était pas sans avoir de graves reproches à se faire. Des malver-
sations nouvelles se découvraient à chaque instant. Un jour, c'est le
réis du medjlis (2) et son trésorier qui se font arrêter pour détour-
nemens s' élevant à 30(y,000 piastres. Un autre jour, c'est le liva
Achmet- Pacha qui, de connivence avec les colonels Ethem-Bey et
Moustafa-Bey, a laissé périr de faim et de misère les troupes pla-
cées sous ses ordres dans les cantonnemens d'Olty et de Bardez.
«Les quatre bataillons, écrit raide-de-camp du colonel WiUiams, le
lieutenant Teesdale, sont réduits à 1,115 hommes; le reste est mort ou
malade. Entassés dans des demeures sombres et humides, couchés sur de
la paille que personne ne songe à changer, privés de bois, de viande, de riz,
couverts de vermine, à ce point quMl est impossible de les approcher, ces
malheureux soldats succombent journellement aux ravages du typhus. »
« — Les autorités turques, écrit le baron de Schwartzembourg, comman-
dant le corps de cavalerie détaché à Toprak-Kalé, laissent mes hommes
mourir de faim ; elles ont mis à leur profit un droit sur le riz qui nous vient
de Perse, et arrêtent ainsi Fimportation d'une denrée indispensable à la gar-
nison de Kars. »
Les autres témoignages recueillis dans les correspondances offi-
cielles sont de tous points semblables.
« J'ai l'honneur d'appeler votre attention, écrit le docteur Sandwith,
sur la qualité des médicamens qui nous sont envoyés par la pharmacie cen-
trale de Gonsiantinople. Le sieur Della-Souda n'a évidemment d'autre but
que de se débarrasser de son fonds de magasin. Outre les instrumens de
chirurgie endommagés , abandonnés depuis longtemps par la pratique, ou
destinés à la chirurgie des femmes, nous avons reçu une quantité de sub-
stances, les unes gâtées, les autres inutiles, de l'eau de Cologne, jusqu'à des
pots de pommade. Le sieur Della-Souda gagne ainsi tous lès ans des sommes
énormes, qu'il partage notoirement avec le ministre de la guerre, Riza-Pa-
cha. Le service des hôpitaux se fait de la manière la plus déplorable; les
pharmaciene, après la bataille de Kourouk-Déré, ont volé tous les médica-
(1) Rcccvcur-gùnt^ral des fliianccs.
fi) Conseil de rintcndancc attaché à chaque armée.
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LA TURQUIE PENDANT LA GUEBRE. &31
mens qui conservaient quelque valeur, et les ont vendus comme butin enlevé
aux Russes. Les médecins et les chirurgiens militaires sont d'une incroyable
ignorance... La source de tout le mal est à Constant inople : les professeurs
des écoles doivent leurs fonctions à Tintrigue ou à l'argent; à leur tour,
ils se laissent influencer par les mêmes causes , et accordent les diplômes
sans tenir le moindre compte du mérite réel des candidats. »
« — Les colonels ont recommencé à voler le riz du soldat, écrit une autre
fois le lieutenant Teesdale... Les colonels envoient leurs soldats couper du
bois qu'ils vendent ensuite pour leur propre compte... Les colonels volent
sur le prix des chevaux qu'ils achètent pour le compte du gouvernement. La
somme de 10 livres sterling leur est généralement allouée à cet effet; ils
paient /i ou 5 livres des chevaux de rebut et gardent le reste. »
« — Le defterdar, écrit le colonel Williams à Sirri-Pacha, vous accuse de
trafiquer des misères de Tarmée en forçant les paysans de vous vendre à bas
prix le grain que vous revendez ensuite avec de gros bénéfices au sultan.
Il vous accuse aussi de l'avoir contraint, par l'entremise de Kérim-Pacha,
à vous payer 75,000 piastres pour voUs-môme et 50,000 pour les dépenses
arriérées. Ces dépenses arriérées sont en réalité la part de ces indignes co-
lonels qui volent le riz du soldat. Je vous préviens que je ne vous laisserai
pas vous joindre au pillage général. »
Nous hésiterions à admettre une démoralisation aussi complète, si
elle ne nous était attestée par le gouvernement ottoman lui-même.
Les instructions adressées par le grand-vizir et le séraskier ne nous
laissent aucun doute à cet égard; nous en reproduisons fidèlement
le texte.
« L'armée sur laquelle le gouvernement comptait le plus au commence-
ment de la guerre avec la Russie était l^rmée d'Anatolie. Pour l'amener à
l'état de désorganisation où elle se trouve aujourd'hui, il a fallu les fautes
accumulées par ses chefs depuis le commencement de cette guerre. Les uns
n'ont à se reprocher que leur négligence et leur incapacité, les autres de
plus se sont rendus coupables de malversations de tout genre.
«Les opérations militaires ont été conduites avec ineptie et déraison.
Évidemment il fallait avant tout rassurer et protéger les populations qui
venaient faire leur soumission et offrir leurs services : elles ont été livrées
à la fureur des bachi-bozouks , qui ont jeté partout la terreur par leurs
excès. Les sujets du sultan ont été les premières victimes de ces vagabonds.
« L'usage dégoûtant de voler le gouvernement est condamnable en tout
temps; mais il l'est plus particulièrement dans un moment où la Porte sou-
tient une lutte qui peut décider de son existence. Il est alors du devoir de
tout homme qui conserve au fond du cœur le moindre sentiment d'honnê-
teté et de patriotisme de s'abstenir de semblables prévarications, et de ne
pas quitter le sentier de l'intégrité. Des gens méprisables ont profité de ces
temps de trouble pour satisfaire leurs intérêts privés aux dépens du gou-
vernement; ils ont ainsi acheté du grain à bas prix pour le lui revendre le
double de ce qu'il valait. D'autres ont eu l'impudence de soustraire une
partie des rations destinées à l'armée impériale, dont nous devons cepen-
dant prendre plus de soin que de nous-mêmes. Ces actes répréhensibles ont
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ÎZi * BEVUE DES DEUX MONDES.
désorganisé Tannée; ils ont réduit les soldats de sa majesté impériale à Is
misère, ils ont rempli d'une douleur profonde le cœur. des fidèles sujets du
sultan. Vassif-Pacha, immédiatement après son arrivée, ouvrira une enquête
sur la conduite dés fonctionnaires grands et petits; il fera arrêter et en-'
verra ici tous ceux dont la culpabilité sera démontrée, pour qu'ils soient
punis conformément aux lois. La Sublime-Porte a pris la résolution de ne
pas laisser impunis les méfaits de ces êtres, qui, par leur corruption, tom-
bent bien au-dessous de Fhumanité. Ni le rang ni les relations des coupa-
bles rie leur feront obtenir la moindre indulgence. Décidément Tintention
du gouvernement impérial est que Vassif-Pacha, libre de toute préoccupa-
tion, purge Tarmée de cette bande de concussionnaires; mais Vassif-Pacha
ne doit pas oublier qu'une fois entré dans cette voie, il doit y persévérer :
s'il agissait autrement, le désordre reprendrait bientôt son cours. De plus,
qu'il le sache bien, il ne suffit pas qu'un général soit lui-même honnête, il
faut qu'il empêche les gens de sa suite de voler; il doit apporter la plus
grande attention aux fournitures de l'armée, prévenir les malversations,
veiller à l'exacte distribution des rations, donner en un mot tous ses soins
au bien-être de ses troupes. Pour convaincre son excellence de l'impor-
tance des recommandations que nous lui adressons ici, nous croyons néces-
saire de lui rappeler que les odieuses malversations commises à Erzeroum
et à Kars sont connues dans tout l'empire ottoman, et sont même devenues
un texte de conversation en Europe. L'honneur et le patriotisme nous font
un devoir de ne pas permettre que les crimes d'un petit nombre d'êtres mi-
sérables, qui ne méritent pas le nom d'hommes, nous fassent passer pour un
peuple apathique et corrompu. Vassif-Pacha est donc autorisé à user de la
plus grande sévérité... Si son excellence négligeait les investigations que
nous lui recommandons, s'il venait, par quelque raison que ce soit, à cacher
les faits qui parviendraient à sa connaissance, il en serait responsable envers
la Porte dans ce monde, et dans l'autre envers Dieu. »
Or, il ne faut pas roublier, le ministre qui adressait au mouchir
ces belles instructions était ce raêrae Riza-Pacba dont lord Strat-
ford, dans ses dépêches, flétrissait «l'administration perverse.»
Son nom se retrouvait au fond de toutes les iniquités, de toutes les
intrigues, de toutes les malversations. Grâce à son incurie, l'armée,
depuis le commencement de la guerre, était abandoanée sans res-
sources au fond de l'Asie. Il n'était pas le seul coupable : son suc-
cesseur, Méhémet-Rouchdi-Pacha, opposait à toutes les réclamations
de lord Stratford la même force d'inertie. A la veille de'cette cam-
pagne qui devait consommer sa ruine, la malheureuse armée d' Anato-
lie n'avait encore reçu ni solde, ni vêtemens, ni munitions, ni renforts.
« Il semble, écrit le colonel Williams le 2 avril 1855, que les auto-
rités de Gonstantinople prennent un secret plaisir à ruiner la seule
armée qui leur reste en Asie. En dépit de toutes mes représentations
sur notre dénùment absolu, nous n'avons obtenu ni souliers, ni sacs
pour notre infanterie, ni bottes ni sabres pour notre cavalerie; pas
un soldat n'est venu nous rejoindre. » — « Les Turcs, dit lord Strat-
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LA TURQUIE PENPANT LA GUEUE^ A3S
ford en répondant à ces plaintes du colonel Williams, font ce qu'ils-
peuvent; mais, permettez-moi de vous le rappeler, le désordre n'est
pas moindre dans l'administitation que dans l'armée. Partout l'hon-
nêteté, l'intelligence, le patriotisme, font défaut; les finances sont
dilapidées, les ressources du pays épuisées. Le gouvernement, dans
son impuissance à créer une armée régulière, en est réduit à appe-
ler sous SQS drapeaux des hordes indisciplinées. »
Ainsi qu'il arrive aux empires parvenus au dernier degré de la
décrépitude, le temps se passait en discussions, en projets, en en-
quêtes, en ordonnances, en paroles enfin. Rien ne se faisait. S'agis-
sait-il d'envoyer les vètemens et les armes demandés par le colonel
Williams, le séraskier répondait imperturbablement que les convois
étaient déjà partis pour l'Asie. Puis, comme rien n'arrivait, il allé-
guait à lord Stratford des causes réelles ou imaginaires de retard : les
convois allaient partir, ils étaient partis, ils étaient arrivés à Trébi-
zonde, et, fait incroyable, un an après, au moment où la garnison de
Kars allait capituler, le séraskier apprenait à lord Stratford que cer-
tainement les effets d'habillement, les armes et les munitions avaient
été débarqués dans le port de Trébizonde, mais que depuis lors il
étaût impossible de savoir ce que cet envoi était devenu ! Il en était
de même de la solde. Le sultan avait bien rendu un firman par le-
quel il ordonnait l'envoi à Kars de A3,000 bourses; mais le mmistre
des finances, au lieu d'envoyer l'argent, avait entamé avec le def-
terdar une interminable correspondance pour se faire rendre préa-
lablement compte des sommes que Moustafa-Zarif-Pacha avait re-
çues l'année précédente. Or, comme personne ne savait l'usage qu'il
en avait fait, le temps s'écoulait en plaintes, en enquêtes, en récri-
minations. Le defterdar était en avance de lO^OOO bourses, et sa
caisse contenait tout juste 1,500 bourses destinées à satisfaire aux
menues dépenses de tous les jours. Quant aux renforts, le divan
ne faisait nulle difficulté de reconnaître qu'il lui était impossible
d'en envoyer. La conscription ne fournissait en réaUté que 18 ou
20,000 hommes par an ; les réserves avaient été appelées en tota-
lité, ainsi que les contingens des provinces vassales de l'empire.
Les Turcs n'avaient cependant guère plus de 140,000 hommes sous
les armes, dont 50,000 se trouvaient en Bulgarie, 60,000 en Crimée,
30,000 en Asie.
Leur situation de ce côté était des plus critiques. La garnison de
Kars absorbait à elle seule 18,000 hommes, celle de Bathoum de .
7 à 8,000; encore ces troupes étaient-elles tout juste suffisantes pour
occuper ces positions. £n cas d'agression de la part de la Russie, il
ne fallait pas moins de 20,000 hommes pour défendre les passages
secondaires des montagnes et couvrir Erzeroum. Ce n'était pas tout
lOXB XXYIL 28
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hih BEVUE DE8 DEUX MONIHEâ.
cependant : aux dangers de rextérieur venaient se joindre les dangers
de Fintérieur. Le chef kourde Yezdeschir-Bey avait appelé àla révolte
les tribus des montagnes qui entourent le lac de Van. Deux batail-
lons levés parmi ces tribus avaient déserté avec armes et bagage».
L'insurrection, fomentée par les intrigues de la Russie, alimentée
par la haine du régime de la conscription, que le sultan Mahmoud
avait imposé à ces sauvages montagnards par la force des armes,
gagnait de proche en proche et menaçait de devenir générale. Les
populations grecques et arméniennes, courbées sous le joug depuis
des siècles, répétaient avec une évidente satisfaction que les Russes
étaient venus à Erzeroum en 1828, et qu'ils y reviendraient bientôt.
Elles assistaient les ennemis en secret de tout leur pouvoir, les in-
struisaient des moindres détails qu'il leur importait de savoir, et se
gardaient de dévoiler aux Turcs les préparatifs de guerre qui se-
faisaient à Goumry. Une armée russe de SO^OOO hommes put ainsi
se concentrer à quelques heures de Kars, sans que le colonel Wil-
liams en reçût le moindre avis. Ce fut seulement le 29 mai 1855, au
moment où les Russes allaient entrer en campagne, que le lieute-
nant-colonel Lake, détaché à Kars pour surveiller les travaux des
fortifications, lui fit pswrt des projets de l'ennemi, en l'invitant à se
rendre au plus vite auprès du mouchir. Celui-ci voulait, dans son
effroi, abandonner la position et ramener son armée à Erzeroum. H
fallut toute l'autorité que le colonel Williams s'était acquise sur son
esprit pour le décider à rester à son poste.
Le siège de Kars allait donc commencer et donner à cette triste
guerre un dénoûment trop prévu. Le mouvement des Russes sur
Kars prenait l'armée turque au dépourvu; de grands approvisionne-
mens accumulés sur le revers opposé du Soghanly-Dagh n'avaient
pu être amenés jusqu'à la ville faute de charrois. Quelques dépôts
durent même être abandonnés dans les villages voisins. Malgré ce
contre-temps, la garnison avait des vivres assurés pour quatre mois,
les ouvrages du camp retranché étaient terminés et armés. Les
troupes, dont l'instruction avait été pendant le cours de l'hiver l'ob-
jet de soins assidus, étaient maintenant en état de défendre vigou-
reusement les positions qu'elles occupaient. Elles avaient confiance
en elles-mêmes. Les ofliciers qui les avaient si lâchement abandon-
nées pendant la bataille de Kourouk-Déré avaient été chassés et rem-
placés par ceux qui, dans cette rencontre, avaient fait preuve d'intel-
ligence et d'énergie. La défense était dirigée par quelques officiers
anglais d'un véritable mérite, et, ce qui valait encore mieux, le colo-
nel Williams, qui avait en réalité le commandement suprême, était
résolu à résister jusqu'à la dernière extrémité.
Saint-Priest, duc d'Almazan.
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LES RÉVOLUTIONS
ET
LES DICTATURES DE L^AMÉRIQUE DU SUD
EN 1859.
Annuaire des Deux Mondes,
Ce monde est un vaste laboratoire où tout subit k grande, la
mystérieuse et implacable loi de la transformation, du travail et
de l'épreuve. D'une extrémité à Tautre du globe, des races qui se
connaissent à peine s'agitent dans des sphères d'action différentes.
La civilisation apparaît à la fois à tous les degrés, dans ses phéno-
mènes les plus caractéristiques, mœurs, religions, organisations
politiques, crises intérieures qui dégénèrent en révolutions, anta-
gonismes nationaux d'où naissent les guerres. Une des œuvres les
plus curieuses, les plus instructives, je l'ai toujours pensé, serait
celle où, à travers des faits rassemblés avec un zèle sérieux d'exac-
titude, distribués dans un ordre simple et juste, on sentirait palpiter
cette vie universelle. Par là on arriverait à connaître les directions
essentielles du monde contemporain et à suivre la fortune inégale
de tous les peuples engagés dans les luttes de la vie. Napoléon ,
qu'on a cru communément peu accessible aux émotions poétiques,
écrivait un jour à son frère Joseph qu'il lisait les états de ses troupes,
et qu'il goûtait à cette lecture autant de plaisir qu'une jeune fiUe en
pouvait prendre à lire un roman : c'est que dans ces chiffres, muets
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4Sd BEVDB DES DEUX MONDES*
et énigmatiques pour d'autres, ce terrible esprit voyait se dessiner
et se mouvoir sa pensée; il lisait le roman de ses aventures déme-
surées dans cette sèche statistique. Tout le monde n'est pas Napo-
léon, -^ heureusement; mais cet intérêt que l'empereur, en vrai
chef guerrier, trouvait dans les états de ses armées, ceux qui ré-
fléchissent sont plus naturellement fondés, ce me semble, à le cher-
cher dans cet ensemble de faits et même de chiffres, qui sont en
quelque sorte les états de la vie des peuples. La presse est le reflet
quotidien de cette vie dans ce qu'elle a de plus actuel comme aussi
dans ce qu'elle a de confus et souvent de contradictoire. L'œuvre
d'une périodicité annuelle qui laissera un peu mûrir les événemens,
qui permettra aux résultats de se dégager et aux contradictions du
moment de se dissiper, cette œuvre sera déjà de l'histoife, une his-
toire constatant d'année en année les progrès des uns, la stagnation
ou le déclin des autres, les efforts de tous. Ce sera la statistique
morale, politique, diplomatique et matérielle de tous les pays, des
extrémités de TOrient jusqu'en Europe, du fond de l'Amérique jus-
qu'à l'empire de Russie; en un mot, ce sera Y Annuaire des Deux
Mondesy un livre qui fait son chemin depuis dix ans, où bien des
fois on a puisé sans le dire, et qui deviendra un des plus étendus
comme un des plus sérieux documens d'histoire contemporaine. Ce
recueil, lui aussi, est Y état de cette grande armée dont les soldats
sont des nations.
Assurément, dans toutes ces contrées dont YAwitiaire des Deux
Mondes décrit encore une fois l'histoire, et dont il fait l'abondant
inventaire, il y a bien des problèmes qui s'agitent aujourd'hui, qui
s'agitaient déjà il y a un an. Dans l'Inde, une insurreqtion formi-
dable est à peine domptée après avoir contraint la puissance an-
glaise à un immense effort. En Chine, un choc est toujours imminent
entre la civilisation de l'Occident et l'esprit oriental. Plus près de
nous, sous nos yeux, la Russie poursuit la laborieuse expérience
d'une transformation sociale par l'affranchissement des serfs de l'em-
pire. L'Autriche, qui, après une guerre malheureuse, semble imiter
en tout la Russie, s'est repliée en elle-même, et dans son recueille-
ment elle trouve, elle aussi, à ce qu'il parait, une leçon de progrès
intérieur. La Prusse flotte de son côté entre des habitudes qui la
rattachent aux traditions du droit de 1815 et les tentations d'agran-
dissement qui furent la politique de Frédéric II, le plus déterminé
des annexionistes à coup sûr. L'Allemagne, profondément remuée
et incertaine, se demande dans quelle sphère d'action elle sera en-
traînée, tandis que la lutte engagée en Italie s'est dénouée par la
reconstitution d'une nationalité à qui il ne manque qu'une prudence
virile pour assurer ce que les armes ont conquis. Au-delà des Py-
rénées même, un ébranlement de patriotisme a jeté l'Espagne dans
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LES DICTATURES SUD-AMÉRICAINES. A37
une guerre avec le Maroc. Vers quelque point du monde que le re-
gard se dirige, il trouve des changemens, les uns à peine entrevus,
d'autres irrévocablement accomplis. Ne parlons pas même, si Ton
veut, des événemens qui sont la partie dramatique et presque ro-
manesque de l'histoire. Comment tous ces pays sont-ils organisés?
Quels sont leurs moyens d'action et leurs ressources? Où est le rap-
port entre leurs institutions et les tendances de leur politique exté-
rieure? Ce sont là les élêmens sérieux, positifs, de cette vaste en-
quête qui embrasse à la fois les deux hémisphères.
. Un des épisodes les plus curieux vraiment dans cette universelle
bbtoire est ce qui se passe tous les jours dans le Nouveau-Monde ,
aux États-Unis d'abord sans doute, et aussi dans cette partie de
l'Amérique où la race espagnole est restée maltresse et -domina-
trice. Là également et plus qu'en toute autre région est le doute, le
problème. Il s'agit de savoir comment la civilisation prendra ra-
cine sur ce sol tourmenté, si la race hispano-américaine, par son
travail et par son industrie, est apte à rester la souveraine de cet
immense continent qu'elle occupe, ou si elle est définitivement et
încurablement condamnée à tourner dans un cercle d'agitations sté-
riles et sans grandeur, en attendant que d'autres viennent suppléer
à son incapacité. Voici en effet des populations émancipées depuis
cinquante ans et peu nombreuses encore, répandues dans des con*
trées sans limites. Leur première pensée devait être de fonder leur
indépendance et leur nationalité sur des bases solides et durables,
en consacrant tous leurs efforts à régulariser leur vie, à développer
leurs forces naturelles; elles se créent au contraire une existence
factice, sans sécurité et sans profit. Elles devraient sentir le prix de
l'union, de la cohésion; elles se divisent, elles se morcellent. Dans
un même pays, il y a des provinces, des villes toujours en guerre. Un
trait distinctif de ces quinze républiques hispano-américaines, c'est
l'identité de toutes les questions de civilisation morale et matérielle.
Des circonstances locales peuvent donner un caractère particulier à
l'existence de chacun de ces états. Ces différences, plus accidentelles
que profondes, tiennent à la position géographique, à l'action plus
ou moins violente de certaines influences, à des combinaisons d'in-
térêts ou de passions qui se compliquent indéfiniment, sans perdre
le caractère primitif d'une origine commune.
Si l'on veut se rendre un compte exact de l'état de ces contrées,
il faut s'arrêter peu à ces apparences aussi bien qu'aux noms dont
se décorent les partis, acharnés à se disputer un pouvoir chimérique
50US des drapeaux divers. Que selon les pays les partis s'appellent
libéraux et conservateurs, ou radicaux et oligarques, ou fédéralistes
«t unitaires, ces classifications n'ont qu'un rapport lointain avec le
sens attaché à ces mots de la langue politique. Ce ne sont pas des
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A38 BETUE DES DEUX 'MONDES*
luttes d'idées et de systèmes qui s'a^tent, ce sont plutôt des luttes^
de passions et d'ambitions. On en est encore dans l'Amérique du
Sud au conflit orageux entre les vieilles traditions du régime colo-
nial et un instinct vague de réorganisation qui n'a pu arriver jus-
qu'ici à se formuler, et à travers tout le phénomène prédominant et
caractéristique reste toujours ce qu'on nomme au-delà de l'Atlan-
tique le caudillagej le despotisme d'un chef de hasard, qui grandit
par la guerre civile, dissout les congrès, règle des dettes nationales^,
se querelle avec les étrangers qui le gênent, et s'assure une auto-
cratie de quelques années pour tomber ensuite comme il s'est élevé.
On a cru voir autrefois une exception dans le général Rosas. Le-
dictateur argentin n'était que le type d'une race qui existe partout^
et dont les spécimens contemporains sont les Monagas dans le Ve-
nezuela, Urbina dans l'Equateur, Carrera dans l'Amérique centrale»
Castilla au Pérou, comme elle a produit autrefois Oribe, Lavalleja,
Rivera, Florès, Belzu. Il y a maintenant juste un demi-siècle que les
républiques hispano-américaines ont commencé leur mouvement
d'émancipation, et il y a un demi-siècle que le drame continue.
Quand s'arrêtera-t-il ? C'est le problème de l'Amérique du Sud tout
entière, et à une telle question la plus instructive réponse est un
coup d* œil jeté sur les plus récentes agitations de tous ces pays ré-
pandus dans le Nouveau-Monde espagnol : le Mexique et l'Amérique
centrale, — les états qui formèrent autrefois la Colombie et qui s'é-
tendent, sur 1* Océan-Pacifique, jusqu'au Pérou et au Chili, — les ré-
publiques enfin qui remplissent de leurs querelles le grand bassin
fluvial du Rio de la Plata. Ce sera, si l'on veut, un voyage à travers
les révolutions et les dictatures de l'Amérique du Sud.
I.
Le Mexique a bien quelque droit à la primauté dans l'histoire de^
l'anarchie américaine. Depuis qu'il existe comme état indépendant,
il a parcouru les plus singulières vicissitudes. Il fut même un mo^
ment érigé en empire sous Iturbide en 1822 , empire fort éphémère»
qui dura moins d'un an. Depuis lors, la question est de savoir si le
Mexique sera une république fédérative ou une république unitaire,,
s'il sera gouverné par le parti conservateur ou s'il passera sous la
domination des radicaux, qui par un euphémisme bizarre s'appellent
aussi \espuro8. Ce que cette question a déjà produit de révolutions
et de présidences sous toutes les formes et sous tous les titres, ce
qu'elle a fait naître de plans successifs de régénération, il serait
difficile de le dire. Les événemens qui agitent depuis quelque temps
le Mexique et qui l'ont rejeté plus que jamais dans la guerre civile
ne sont que la continuation de ce conflit permanent; ils remontent^
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LES DiGTATUB£8 SUD-ÀlliBIGAIAES* &S9
par leur origine la plus immédiate, à quelques amiées déjà, à la
révolution accomplie contre la dernière dictature du général Santa-
Anna.
Le premier promoteur de cette révolution était un vieil Indien, le
général Alvarez, qui a passé sa vie dans Tétat de Guerrero, où il
s*est créé une sorte de souveraineté féodale, et qui traînait jusqu'à
Mexico ses bandes d* Indiens pintos. Le résultat le plus clair du
mouvement fut la prédominance du radicalisme démocratique. Le
signe du triomphe de la révolution fut le vote d*une constitution,
en date de 1857, qui rétablissait le fédéralisme et réalisait l'idéal
de la démocratie. Enfin un personnage du moment, M. Gomonfort,
qui n'avait été d'abord que le lieutenant du général Alvarez, devint
lui-même président, tandis que le vieil Indien regagnait l'état de
<juerrero avec ses bandes sauvages.
Succès éphémère pourtant! Pressé entre les radicaux, qui le dé-
bordaient en le soupçonnant de tendances trop modérées, et une
réaction conservatrice qui devenait déjà menaçante, M. Gomonfort
<lisparut. On était alors en 1858. Un prormnciamiento militaire pro-
voqué d'abord par le président, puis tourné contre lui, renversa
€ette impuissante dictature d'un jour et donna le pouvoir à un nou-
veau chef, le général Félix Zuloaga, qui arrivait au gouvernement
soutenu par l'armée et investi de la mission de faire prévaloir un
plan dit de Tacubaya, destiné, comme tant d'autres, à assurer la
régénération du Mexique. G'était un succès pour le parti conserva-
teur, qui se voyait ainsi délivré soudainement de la domination des
puros. Malheureusement le parti démocratique, vaincu à Mexico,
s'agitait d'un autre côté dans les provinces, et relevait comme un
drapeau la constitution de 1857. Le vice-président de la république,
un petit Indien remuant et obstiné, radical intraitable, M. Benito
Juarez, organisait une sorte de gouvernement pseudo-légal au nom
de cette constitution; après avoir erré de ville en ville, il finissait
par aller s'établir à la Vera-Gruz, dont le parti révolutionnaire était
parvenu à s'emparer.
Il y avait donc deux gouvernemens au Mexique. L'un était établi
à Mexico même; il avait pour lui une grande partie de l'armée, le.
clergé, tous les intérêts conservateurs. Sans être un pouvoir régu-
lier par son origine, il était après tout maître de la capitale, et seul
il était reconnu par les puissances étrangères, dont les agens avaient
immédiatement noué des relations avec lui. L'autre gouvernement,
expression de la légalité révolutionnaire qui venait d'être vaincue
à Mexico, se personnifiait en M. Benito Juarez. Maître de la Vera-
€ruz, c'est-à-dire du principal port de la république, il avait la
main sur les douanes, et disposait d'une ressource pécuniaire qui
lui permettait pour le moment de vivre et d'attendre. A défaut d'une
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&&0 RETOE DES DEUX MONDES.
armée régulière, il trouvait dans les provinces des partisans qui se
levaient pour le défendre, — anciens gouverneurs, licenciés transfor-
més en généraux, chefs de bandes toujours prêts à piller et à ran^
çonner le pays sous un drapeau quelconque. La cause dite consti-
tutionnelle avait également au nord l'appui d*un personnage qui
n*a pas été le moins curieux dans ces dernières années, M. Santiago
Yidaurri. Portant lui-même du sang indien dans les veines, opiniâtre
et énergique, ayant la tête pleine de quelques idées confuses, et de
plus d'ambition encore, M. Yidaurri avait passé trente ans à se
frayer le chemin du pouvoir, et il y était arrivé, régnant à*peu
près en maître dans les provinces limitrophes, des États-Unis, qu'il
a menacé plus d'une fois de détacher du Mexique pour former une
république nouvelle de la Sierra- Madré. Pour le moment « c'était
un auxiliaire de M. Juarez.
La lutte était ainsi engagée. La première nécessité pour le gou-
vernement qui siégeait à Mexico, c'était évidemment de briser ce
réseau de résistances qui se formait autour de lui, pour arriver à pa-
cifier la république, et à l'organiser d'une façon un peu plus régu-
lière. Au nord, du côté de l'état de Jalîsco, un corps d'armée, en-
voyé sous les ordres de deux jeunes officiers énergiques, OsoUo et
Miramon, obtint d'abord quelques succès. Osollo faisait capituler
plusieurs chefs constitutionnels; il s'emparait de quelques villes et
poursuivait victorieusement la campagne, lorsqu'il fut subitement
frappé à mort dans un combat. C'était une perte pour le gouver-
nement de Mexico, car Osollo était un officier de capacité et de ré-
solution dont on attendait beaucoup. Cette perte fut répai*ée toute-
fois par la présence au camp de l'armée du nord d'un homme tout
jeune encore, également vigoureux, et qui allait bientôt prendre un
rôle considérable dans les affaires du Mexique : c'était le général
Miguel Miramon, qui avait été jusque-là le lieutenant d'OsoUo, et
qui p^^sait au premier rang par la mort de ce dernier. Mh*amon
prit avec une énergie nouvelle la direction de la guerre. Doué d'une
vive intelligence militaire, plein de confiance en lui-même, il montra
une activité infatigable, battit les factieux en toute rencontre, et
releva l'ascendant du parti conservateur de telle façon que peu à
peu tous les regards se tournèrent vers ce jeune général, à qui rien
ne pouvait résister. ^
Les victoires de Miramon demeursdent par malheur assez stériles
et n'avaient aucun résultat politique. Tandis que l'armée du nord,
habilement conduite, battait les constitutionnels, l'armée de l'est,
commandée par le général Echeagaray et dirigée contre la Yera-
Cruz, perdait le temps à des opérations impuissantes. Le gouver-
nement de Mexico se montrait lui-même dépourvu de tout esprit
d'initiative; il vivait d'expédiens et ne tirait aucun profit des avan-
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LES DICTATURES SUD-AUÉRICAmES. AAl
tages obtenus par Tarmée du nord. Le président élevé au pou-
voir en janvier 1858 et adopté par le parti conservateur, le général
Zuloaga, laissait voir une déplorable médiocrité politique, qui deve-
nait une cause de déconsidération et de défiance universelle. 11 en
résulta une sorte d'équilibre entre le gouvernement de Mexico, au
nom duquel Miramon poursuivait inutilement ses succès, et le gou-
vernement qui continuait à vivre à la Vera-Cruz, s'enhardissant de
l'impuissance même des opérations dirigées contre lui. Tous les
avantages qui avaient semblé favoriser le pouvoir de Zuloaga, re-
connaissance du corps diplomatique, succès d'un général habile, ne
servirent nullement à décider la question entre les partis. C'est de
cet ensemble de faits que naquit une péripétie nouvelle dans la si-
tuation du Mexique. Le général Echeagaray, au lieu de tourner ses
efforts contre la Vera-Cruz, qu'il était chargé de prendre, se mit en
insurrection contre le président Zuloaga, de qui il tenait ses pou-
voirs, Echeagai'ay avait fait son mouvement à Ayotla, en publiant,
selon rhabitude, un nouveau plan politique. Le 28 décembre 1858,
le général Roblës Pezuela, commandant de la garnison de Mexico,
suivait l'impulsion et adoptait à son tour un programme qui n'était
que le plan d' Ayotla un peu modifié. Zuloaga avait tout juste le
temps de se réfugier à la légation britannique, tandis que Roblès
devenait le maître de la capitale et du gouvernement. Le mot de
ce prontmciamien/Oy né du désordre universel, était la fusion ou
la réconciliation des deux partis en lutte. On s'était hâté de nom-
mer un comité où entraient le général Mariano Salas, le licencié
Castaneda, le général Casanova; une junte composée de cent cin*
quante notables devait se réunir peu de jours après pour élire un
président provisoire, en attendant l'organisation définitive de la
république, qui devait être l'œuvre d'un congrès où tous les partis
seraient représentés.
Or il restait à savoir deux choses : d'abord comment M. Juarez
répondrait, au nom des constitutionnels, à ces offres de conciliation
qui lui étaient adressées, ensuite quelle serait l'attitude de Miramon
en face des événemens qui venaient de s'accomplir. — M. Juarez
répondit avec dédain aux propositions qui lui étaient transmises.
Quant à Miramon, il était loin, et à l'heure même où cette crise
éclatait à Mexico, il infligeait une rude défaite à l'un des principaux
chefs constitutionnels, Santos DegoUado. Une chose était visible tou-
tefois, c'est que de l'attitude du commandant de l'armée du nord
dépendait en grande partie le succès du mouvement de Mexico. Cette
crise même augmenta l'importance du jeune général, et tel était
l'ascendant qu'il exerçait déjà, que lorsque la junte se rassembla, le
l*' janvier 1859, pour élire un président provisoire, ce fut lui qui réu-
nit la majorité; il eut 52 voix, le général Roblès n'en obtint que A6^
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à&2 RETUE DES DEUX MONDES»
Miramon, qui n'avait point quitté son année» se trouvait élu, sans
le savoir, chef suprême de la république à la place de Zuloaga, ré-
volutionnairement déposé; ce qu'il y avait de plus caractéristique,,
c'est qu^au moment de cette élection on ne connaissait pas même
Topinion de Miramon sur les derniers événemens.
La vérité est que le commandant de l'armée du nord condam-
nait énergiquement la sédition militaire qui avait renversé Zuloaga.
Comme conservateur, il refusait de s'associer à un mouvement qui
n'était qu'une avance irapolitique faite au parti révolutionnaire;
comme militaire, il s'indignait d'un acte qui était le désaveu du sang^
versé par ses soldats. C'est dans ce sens qu'il répondit aux ouver-
tures que M. Roblès lui fit dès le premier moment pour obtenir son
adliésion. C'est aussi dans ces dispositions que Miramon reçut à
Guadalajara l'avis de son élection. Se laisserait-il gagner par l'ap-
pât offert à son ambition, et accepterait-il le bénéfice d'un mouve-
ment qu'il réprouvait? Nul ne connaissait ses desseins, peut-être ne
savait-il pas lui-même ce qu'il ferait. Toujours est-il qu'il se rap-
procha de Mexico sans trop se hâter, et que lorsqu'il y arriva le
21 janvier 1859, tout le monde commença à s'apercevoir que le
jeune officier, parti presque inconnu quelques mois auparavant, ren-
trait en maître.
C'était un personnage nouveau dans l'histoire politique de la ré-
publique mexicaine, personnage vraiment singulier, qui à vingt-six
ans arrivait à une sorte de dictature, sans affectation d'empresse-
ment, sans nulle intrigue. Ce qu'on sait peu, c'est que l'homme qui
a joué depuis un an, et qui joue encore un des premiers rôles au
Mexique, est d'origine française. Sa famille est du Béarn et appar-
tenait à la noblesse. Elle émigra en Espagne au dernier siècle; le
grand-père de don Miguel Miramon passa au Mexique comme aide-
de-camp d'un des vice-rois; son père, M. Bernardo Miramon, se
maria dans le pays et y resta. C'est encore aujourd'hui un des plus
vieux généraux mexicains. Le président actuel, né de ce mélange
de sang français et espagnol, a été élevé à l'école militaire de Cha-
pultepec. Il a commencé sa carrière en guerroyant contre les Amé-
ricains du Nord; mais jusqu'en 1858 il n'était encore qu'un jeune
officier connu pour sa bravoure. La campagne dont la direction
lui était échue par la mort d'Osollo suffit à sa fortune en révélant
en lui le don du commandement, une singulière fermeté, de la
promptitude de décision, une brillante valeur unie à une cei-taine
réserve dans les actes et dans les paroles. C'est par ces qualités que
Miramon était parvenu à inspirer à ses soldats la confiance absolue
qu'il avait en lui-même, et qui avait fini par gagner le monde poli-
tique de Mexico. Aussi attendait-on son arrivée avec une vive anxiété.
Pour tous, il était l'arbitre de la situation.
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LES DICTATURES SUD-AMERICAINES. A&S
Hiramon arriva à Mexico le 21 janvier sans escorte, évitant toute
démonstration officielle, et il alla droit chez son père; il arrivait mé-
content, sentant sa force et ne cachant nullement ses dispositions
-sévères. Il reçut tout le monde avec hauteur. Le vieux général Salas
voulut lui dire que s'il songeait à rétablir Zuloaga, il ne serait point
appuyé : Miramon répondit qu'il ne comptait sur personne, si ce
D'est sur son épée. Quant au général Roblës, qui était un officier du
Çénie, il lui signifia de se préparer à l'accompagner dans les opéra-
tions qu'il méditait contre la Yera-Gruz. Les vieux généraux et d'au-
4res murmunuent bien un peu des façons de ce dominateur de
vingtrsix ans, de ce muchacho^ comme on disait, car ils n'étaient pas
accoutumés à être ainsi traités; on subissait néanmoins son ascen-
<lant. Sans accepter la présidence qui lui était dévolue par le vote de
ia junte, Miramon avait commencé par se faire nommer général en
<:hef de l'armée mexicaine. Trois jours après, le 23 janvier, il rap-
pelait à la présidence le général Félix Zuloaga. Le mouvement des
généraux Echeagaray et Roblès était considéré comme non avenu.
JZuloaga était donc solennellement rétabli le 2& janvier 1859.,
Il était bien clair cependant que ce pouvoir restauré s'éclipsait
entièrement derrière le hautain protecteur qui le remettait ainsi
sur pied. Nul ne pouvait s'y tromper. Zuloaga seul peut-être avait
la simplicité de se prendre au sérieux. Pour tout le monde à Mexico,
<^tte situation n'était qu'un artifice, et en admettant même cette
restauration comme un hommage rendu à un semblant de légalité,
on sentait que la magistrature suprême devait aller là où était la
réalité du pouvoir. C'est ce que le général Zuloaga lui-même était
contraint de reconnaître, pressé par l'opinion, et une semaine était
à peine écoulée qu'il abdiquait l'autorité présidentielle, la remet-
tant par un décret à Miramon. Cette fois Miramon acceptait la si-
tuation qui lui était faite, et le 2 février il prenait possession du
pouvoir par un discours où il disait des vérités un peu dures à tout
ie monde, même à son parti, ce que les conservateurs n'entendaient,
pas sans étonnement. Désormais on pouvait peut-être s'attendre à
des fautes nées de l'inexpérience politique du nouveau président,
et encore plus de l'inextricable situation du pays, — non à de la
mollesse.
La première pensée de Miramon fut d'aller forcer le gouvernement
de M. Juarez dans sa citadelle de la Yera-Gruz. Là était à ses yeux
le nœud de la question. Après avoir formé un ministère et s'être
procuré quelque argent par un impôt extraordinaiie, le président
partit le 16 février et dirigea ses forces contre la Vera-Cruz. Si Mi-
ramon n'avait eu qu'à vaincre l'ennemi qui était devant lui, il eût
probablement réussi; mais il était dans une de ces situations con-
fuses où tout se déplace à chaque instant. Les opérations furent
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ij^
hhk RETUE DES* DEUX MONDES.
d* abord ralenties, puis neutralisées par une série de circonstances
qui lui échappaient entièrement, et devaient le tenir en échec en
multipliant les difficultés autour de lui.
Tant que Miramon avait été à l'armée du nord, il avait battu les
constitutionnels dans toutes les rencontres et avait créé un semblant
de pacification. En son absence, les constitutionnels retrouvèrent
leur activité et leur audace; ils se réunirent dans l'intérieur au nom-
bre^e sept ou huit mille hommes sous les ordres de don Santos
Degollado, qui prit le titre de ministre de la guerre, s'emparèrent
par surprise de la ville de Guanajuato et marchèrent sur Mexico.
Cette armée, pillant et dévastant tout sur son passage, a^iva le
21 mars à Tacubaya, aux portes de la capitale. Mexico se trouvsdt
en état de siège et sous le coup d'un assaut toujours possible. Le
!•' avril, les constitutionnels tentèrent l'attaque par la porte de Saiy
Gosme; ils furent repoussés, mais ils restaient encore menaçans à
Tacubaya. Sur ces entrefaites, un des lieutenans les plus énergiques
de Miramon , le général Leonardo Marquez, arriva avec des forces
nouvelles, se mit immédiatement à la poursuite des fédéraux et les
chassa vigoureusement au loin. Ënfm Miramon se porta lui-même
au secours de la capitale, obligé de se détourner ainsi de son expé-
dition de la Vera-Gruz.
Un incident d'un ordre différent vint d'autre part modifier un
peu les chances des partis en lutte en donnant un certain crédit,
une sorte d'authenticité internationale, au gouvernement de M. Jua-
rez et de ses adhérons. Jusque-là, le gouvernement de Mexico avait
eu l'avantage d'être seul reconnu par les états étrangers. L'agent
même des États-Unis, M. Forsyth, était resté accrédité auprès du
général Zuloaga. Dès les premiers mois de 1859 cependant, on ap-
prit que le cabinet de Washington se disposait à changer de politi-
que vis-à-vis de la république mexicaine : effectivement M. Forsyth
était remplacé par un nouvel envoyé, M. Mac-Lane, qui reconnais-
sait bientôt M. Juarez. Gomment s'expliquait cette évolution? Le
voici : aussitôt après l'avènement de Zuloaga, M. Forsyth avait
songé à tirer parti des circonstances et des embarras d'un pouvoir
naissant, encore mal affermi, pour assui'er quelque nouveau gage
à l'invariable ambition de l'Union américaine. Il avait proposé un
traité assurant aux États-Unis une cession de territoire déguisée
sous forme d'une rectification de la frontière du nord , un droit de
passage à perpétuité par l'isthme de Tehuantepec, le tout moyen-
nant compensation pécuniaire pour le Mexique. Le cabinet du gé-
néral Zuloaga s'était nettement refusé à une telle négociation, pré-
sentée comme une offre de secours, comme un acte de générosité
des États-Vnis. Dès ce moment, M. Forsyth avait manifesté une très
médiocre sympathie pour le gouvernement de Mexico. 11 redoublait
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LES MCTATURES SUD-AMERICAINES. hhb
cTaigreur, favorisait ostensiblement les menées des conspirateurs,
et soutenait avec une vivacité impérieuse les réclamations des ci-
toyens américains lésés dans leurs intérêts par des faits de guerre
civile.
Bref, on en venait à une sorte de rupture. Les griefs des Améri-
cains du Nord étalent assurément fondés, comme ceux de beaucoup-
d'autres étrangers. 11 y avait cependant une singulière logique à
rendre le gouvernement de Mexico responsable des actes c^mis
par ses ennemis, puis à se tourner vers le gouveniement de la
"Vera-Cruz, dont les défenseurs étaient justement ceux qui commet-
taient ces actes! Ce changement de politique de la part des États-
Unis avait évidemment un motif étranger aux réclamations des ci-
toyens américains : on voulait obtenir de M. Juarez ce que M. Forsyth
n'avait point obtenu du général Zuloaga. Le nouvel envoyé améri-
cain, M. Mac-Lane, arriva dans les premiers jours d'avril 1859 à la
Vera-Cruz. 11 était, dit-on, muni pour la forme d'instructions qui
l'autorisaient à décider lui-même quel gouvernement il devait re-
connaître au Mexique. A peine avait-il passé vingt-quatre heures à
la Vera-Cruz qu'il s'était résolu à reconnaître M. Juarez.
Reconnu par les États-Unis, dégagé pour le moment de toute me-
nace d'attaque par l'obligation où s'était vu Miramon de se replier
vers Mexico, servi en même temps par les diversions multipliées
des bandes dites constitutionnelles qui entretenaient la guerre civile
dans l'intérieur, le gouvernement de M. Juarez songea à itianifes-
ter son existence par d'autres actes. Les circonstances lui donnaient
un répit de quelques mois, il en profita; il reprit législalivement
la guerre engagée par la dernière révolution contre l'église, et
institua par décret le mariage civil. 11 publia aussi un manifeste
annonçant toute sorte de réformes couronnées par l'expropriation
du clergé. Cette dernière mesure, faite pour attirer tous les spécula-
teurs décidés à s'enrichir à tout prix, n'était pas non plus sans rap-
port avec les relations nouvelles qui venaient de s'établir entre les
Américains du Nord et M. Juarez, les propriétés ecclésiastiques étant
une garantie toute trouvée à offrir aux États-Unis dans une négo-
ciation. Le cabinet de Mexico protesta contre la loi d'expropriation
de l'église, comme il avait protesté contre la reconnaissance de
M. Juarez par les États-Unis. D'avance il déclina les conséquences
que pourrait avoir pour les particuliers et pour les étrangers toute
immixtion dans la vente des biens du clergé, de même qu'il déclara
nul tout traité qui pourrait être conclu entre le cabinet de la Vera-
Gruz et les Américains du Nord.
C'était une guerre de décrets, de lois, de protestations ajoutée à
la guerre par les armes, qui continuait à désoler lé pays. Naturelle-
ment le gouvernement de Mexico fit tout l'opposé de ce que ten-
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&A6 REVUE DES DEUX |iONDEg.
tait de faire celui de la Vera-Cruz. Au manifeste de Juarez, Hiramon
opposa un autre manifeste, où il expossût avec amertume toutes les
plaies saignantes du pays. Malheureusement le jeune président avait
plus d'intrépidité et de coup d'œil sur le champ de bataille que d'ex-
périence dans le maniement des afisûres publiques. C'est sônsi qu'au
mois de juillet 1859, séduit par les beaux projets d'un jeune homme,
M. Carlos de la Peza, qui se présentait comme possesseur d'un secret
pour la régénération financière du Mexique, il l'appela au ministère.
On le olâma de s'être laissé séduire, et on le blâma un peu plus tard
d'abandonner l'expérience, lorsque l'inefficacité du secret de M. de
la Peza fut trop démontrée. Ces tiraillemens tenaient moins à l'ab-»
sence de qualités de gouvernement chez Miramon qu'à une situa-
tion impossible. Pourtant les forces militaires du gouvernement de
Mexico gardaient leurs avantages. Le général Leonardo Marquez,
placé à la tête de l'armée du nord, maintenait son ascendant. D'au-
tres chefs, WoU, Vicario, obtenaient des succès. Cobos battait les
factieux à Teotitlan et s'emparait d'Oajaca, qui est la clé des états
de Chiapas, de Tabasco, de Tehuantepec. D'un autre côté, M. San-
tiago Vidaurri, qui, dans les états du nord, avait soutenu jusque-là
M. Juarez, se prononçait contre lui au mois de septembre, ou du
moins se proclamait neutre entre les deux partis. Toutefois rien ne
se terminait, et, voyant ôela, Miramon prit la résolution de partir
le h novembre 1859 pour Queretaro à {'improviste, presque seul,
au risque d'être enlevé par quelque bande de fédéraux.
Arrivé à Queretaro, Miramon apprit que les constitutionnels, con-
duits par Degollado, Doblado^ Blanco, Arteaga, se réunissaient, au
nombre de 7 ou 8,000 hommes, pour tenter un coup de main sur
Guanajuato. Il appela aussitôt toutes les forces qui étaient à sa por-
tée, fit venir de rartiUerie de Mexico, et se disposa à marcher sur
l'armée ccmstitutionnelle. Avant qu'on en vint aux mains, il ac-
cepta une entrevue avec don Santos Degollado, qui lui proposa àe
le reconnaître pour président, s'il acceptait la constitution de 1857,
sauf à la faire réformer par un congrès. Miramon refusa nette-
ment. Degollado, se croyant supérieur en nombre, prit alors un ton
menaçant. Le jeune président ne s'émut pas. u — Très bien, don
Santos, dit-il à son interlocuteur, je n'ai que la moitié de vos for-
ces, et pourtant demain matin j'aurai l'honneur de vous battre. »
Le lendemain en effet, à la estancia de las VacaSy Miramon disper-
sait l'armée constitutionnelle, et ce nouveau succès lui rendait un
prestige qui s'était un peu affaibli dans toutes les tergiversations po-
litiques au milieu desquelles il avait vécu à Mexico. Son activité,
son audace toujours heureuse réveillaient cette confiance qui l'avait
élevé au pouvoir suprême.
- Les batailles ont rarement un résultat décisif au Mexique, et cette
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LES DICTATURES SUD-AMERICAINES. hh7
^erre civile, qui dure déjà depuis deux ans, ne semble pas près
du dénoûment, toujours fuyant, quoique toujours annoncé comme
prochain. Depuis que les partis sont aux prises, c'est-à-dire depuis
le mois de janvier 1858, il s'est livré 8 batailles importantes, 2i com-
bats de second ordre, 89 engagemens d'un degré inférieur, en tout
71 actions militaires, sur lesquelles 16 seulement ont été à l'avan-
tage des constitutionnels. Au reste, la guerre civile n'est le plus
souvent qu'un prétexte pour commettre toute sorte d'excès et de
déprédations. En réalité, le parti qui s'appelle fédéral ou constitu-
tionnel, ou même constitutionnaliste^ comme on dit au Mexique, n'est
qu'un ramassis de bandes indisciplinées ravageant le pays. Chaque
chef agit pour son compte, et ces chefs sont innombrables. Les plus
connus par leurs méfaits sont Garbajal, Âlatriste, Pueblita, Yillalta,
Alvarez.
Au mois de mai 1859, les fédéraux pillaient la maison de mon-
naie de Guanajuato, et s'emparaient de 180,000 piastres, dont
M,000 appartenaient à des Anglais. Un des mmistres de M. Juarez,
M. Zamora, disait pour expliquer le fait que ce n'était là « qu'une
occupation temporaire de fonds étrangers destinés à subvenir aux
besoins les plus pressans de l'armée fédérale. » A Tepic, Coronado,
uû général constitutionnel, extorquait à M. Allsopp, consul britan-
nique, une somme de j 1,000 piastres. Sur un autre point, le colo-
nel Carretero s'emparait d'un convoi de six cents mules chargées
appartenant aux négocians de Puebla. Au mois de novembre, les
fédéraux, en s'enfuyant de la ville d'Oajaca, emportaient âO arrobes
ou 10 quintaux d'argent pris dans une église. Ces étranges chefs
du radicalisme mexicain ont trouvé un nouveau moyen de se pro-
curer des ressources. 11 leur est arrivé quelquefois de s'emparer des
prêtres ou des moines, et de ne les rendre cfue moyennant argent.
A Zacatecas, ils rendaient huit prêtres pour 8,500 piastres; à San-
Luis, la liberté d'un seul a coûté 10,000 piastres.
La vie des étrangers n'est pas plus en sûreté que leurs intérêts
et que l'existence ou les intérêts des nationaux. Un jour, pendant
le siège de Mexico, au mois de mars 1859, quelques Allemands,
choisissant bien leur temps à la vérité, projetèrent une excursion
au grand désert. Ils s'arrêtèrent le soir à la ferme de Cuaji-Malpa
pour continuer leur course le lendemain. Ils venaient de faire pai-
siblement leur partie de whist, lorsque les portes furent enfoncées,
et l'un d'eux, le docteur Fuchs, tomba frappé d'une balle. Ils furent
tous sommés de se rendre et pillés. Des muletiers qui étaient dans
la même ferme et qui transportaient des marchandises à Toluca
eurent le même sort, tout ceci au cri de vive la fédération! On ne
saurait dire que les chefs qui font la guerre pour le gouvernement
de Mexico s'interdisent absolument des méfaits de ce genre. Ainsi
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'A&8 REVUE DES DEDX MONDES.
au mois de novembre 1S59 le général Marquez enlevait, pour payer
son armée, une somme de 600,000 piastres à un convoi d'argent
qui passait par Guadalajara : ce qu'il faut ajouter, c'est que Mira-
mon, en apprenant ce fait, fut saisi de la plus vive indignation ; il
ordonna immédiatement la restitution de l'argent détourné, et ôta
au général Marquez le commandement de l'armée du nord.
Telle est l'histoire du Mexique, de ses révolutions, de ses guerres
civiles, de son anarchie, pourrait-on dire. La situation respective des
deux partis ne peut être mieux caractérisée que par un des épisodes les
plus récens de cette histoire. Ce qui était facile à prévoir, en consi-
dérant les relations nouvelles nouées entre les États-Unis et le
gouvernement dit constitutionnel de la Vera-Cruz, s'est réalisa. Les
Américains du Nord n'avaient pu songer à reconnaître le gpuveme-
ment de Juarez sans compensation, sans espoir d'en tirer avantage,
et Juarez, à son tour, ne pouvait manquer de chercher à s'assu-
rer à tout prix l'appui des États-Unis. De là une négociation qui
commençait aussitôt après l'arrivée de M. Mac-Lane, et qui s'est
terminée par un traité conçu d'après les données que M. Forsyth
avait inutilement proposées à Mexico. Le traité est .par le fait une
cession déguisée d'une partie du territoire mexicain et une sorte
de haut protectorat institué au profit des États-Unis. M. Juare2
pensait sans doute trouver une force dans l'appui qu'il achetait
. des Américains du Nord; mais il comptait sans l'impopularité qui
devait l'assaillir à la première divulgation du traité Mac-Lane,
même parmi beaucoup de ses partisans, et ce qu'il considérait
comme une force, comme un gage de succès, est devenu une cause
de discrédit et d'affaiblissement. Les États-Unis eux-mêmes sem-
blent hésiter à soutenir jusqu'au bout l'œuvre de leur plénipoten-
tiaire, voyant M. Juarez compromis et menacé plus que jamais. En
effet, tandis que M. Juarez signait son traité avec l'Union améri-
caine, Miramon se remettait en campagne, réunissait de nouvelles
forces pour reprendre des opérations plus sérieuses et plus décisives
contre la Vera-Cruz. Il y a peu de temps, les États-Unis, pour venir
en aide à Juarez, ont mis la main sans façon sur deux navires à
vapeur destinés à seconder les opérations de Miramon, ce qui a
singulièrement dérangé celui-ci , sans le décourager toutefois. Les
deux partis sont donc toujours en présence, et la question se pré-
cise, si ce mot peut avoir une apparence de vérité au sein d'une
telle anarchie.
Les républiques centro-américaines offrent-elles un spectacle très
différent? Depuis que l'Amérique centrale a été délivrée des flibus-
tiers qui l'ont un moment ravagée et qui la menacent toujours sans
avoir réussi jusqu'à présent à donner une forme sensible à leurs
plans perpétuels d'invasion, le pays n'a point cessé d'être le théâtre
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L£S DICTATURES SUD- AMERICAINES. AA9
d*un travail aussi actif que confus. Il semble que tous les intérêts,
toutes les rivalités se soient donné rendez-vous dans ce coin de
terre, transformé en champ de bataille industriel et diplomatique,
comme toutes les parties du Nouveau -Monde à travers lesquelles
un passage peut s'ouvrir entre TOcéan-Atlantique et TOcéan-Paci-
fique. Nicaragua, Tehuantepec, Panama, c'est sur ces trois points
que les États-Unis ont les yeux, car sur ces trois points à la fois
s'agite la question essentielle de ces contrées, la question du transit.
C'est ce qu'on pourrait appeler la question des isthmes américains,
et les États-Unis, sentant l'importance pour leur grandeur de ra-
pides et faciles communications, ne négligent rien, on le comprend,
pour s'assurer une certaine prépondérance sur ces voies interocéa-
niques, si favorables à leurs desseins. L'Angleterre, la France elle-
même, sans vues exclusives, s'efforcent à leur tour de sauvegarder
les droits, les intérêts de TEurope et du commerce universel. De là
ce conflit d'entreprises rivales, de négociations simultanées et con-
tradictoires, et tout ce bruit enfm soulevé autour de cette question
du transit, qui n'est résolue en fait jusqu'ici qu'à Panama par l'éta-
blissement du chemin de fer.
Ces luttes n'existeraient pas si, par leur constitution et par leurs
moyens propres, les états centro-américains pouvaient régler en
commun leurs affaires et maintenir une certaine autorité sur leur
territoire. Malheureusement que sont ces républiques de l'Amérique
centrale? On le sait, elles ont des gouvernemens toujours menacés
par les guerres civiles, des intérêts à peu près stationnaires, une
population incohérente et rare, un degré de consistance qui ne ré-
siste pas à l'invasion d'une bande de flibustiers étrangers. Il ne faut
rien exagérer toutefois dans cet ordre de faits intérieurs : il n'y a
eu que deux révolutions 4^ns ces républiques en 1859, deux révo-
lutions accomplies d'ailleurs sans effusion de sang au Salvador et à
Costa-Rica. Quant aux autres parties de l'Amérique centrale, Nica-
ragua, Honduras, Guatemala, — elles ont vécu à peu près en paix, et
il est à remarquer que ces cinq états, toujours prêts à en venir aux
mains en cherchant toujours à se rapprocher, n'ont eu entre eux
aucune querelle bien grave depuis quelque temps.
Guatemala, la'plus importante des républiques centro-américaines,
est depuis quelques années à l'abri des révolutions intérieures sous
l'autorité d'un homme étrange, le général Rafaël Carrera. Ce per-
sonnage, devenu l'autocrate de la république guatémaltèque, est un
ladino ou métis de naissance. Il a passé sa jeunesse dans la cam*
pagne, élevant des bestiaux, vivant au milieu des Indiens, sur les-
quels il exerçait un certain prestige par son énergie et sa résolution.
C'est en se servant de ces masses d'Indiens, en les conduisant au
Tom xxyn. 29
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A5Q BEYUE DES DEUX MONDES.
combat, que Carrera a fait son entrée dans la politique et a conquis
le pouvoir. Lui aussi, comme bien d'autres, notamment comme
Santa-Anna au Mexique, il a eu son vote populaire qui lui a donné
la présidence à vie. Seulement, à la différence de Santa-Anna, il
s'est maintenu jusqu'ici, faisant habilement alliance avec la classe
qui pouvait s'effrayer de son. origine et de ses habitudes peu civili-
sées. Le secret de la paix intérieure de Guatemala est bien moins
au regte dans le scrutin populaire, qui a été l'origine de cette situa-
tion, que dans une sorte d'accord tacite assez fidèlement observé.
Carrera, tout en voulant rester président, a eu le bon sens de com-
prendre qu'il ne réunissait pas toutes les conditions nécessaires
pour gouverner utilement, et il laisse goilvemer pour lui. D'un
autre côté, les ministres ont compris qu'ils pouvaient tout faire
avec Carrera, en lui laissant la dignité de la magistrature suprême,
et ils se sont contentés de gouverner effectivement sans aspirer
pour eux-mêmes à la présidence. Il en est résulté une situation que
n'agite pas perpétuellement le jeu des ambitions personnelles.
C'est donc au Salvador et à Costa-Rica, comme nous le disions,
que se sont concentrées les agitations les plus récentes de l'Amé-
rique centrale. Comment se fait un phésident au Salvador? Cette
petite république avait en 1858 un chef du pouvoir exécutif, M. Mi-
guel Santin deï Castillo, qui venait d'être élu. Malheureusement pour
lui,. le nouveau président du Salvador avait à ses côtés un homme
fort préoccupé de ne plus rester au second rang : c'était le général
Barrios, qui occupait tout à la fois les fonctions de ministre des re-
lations extérieures et de général en chef. Barrios était un homme
de cinquante ans, de peu de suite dans les idées, d'une médiocre
consistance, mais inquiet, actif et ambitieux. Dans des vues d'élé-
vation personnelle , il voulait faire réfomttr l'article de la constitu-
tion qui fixait à deux années seulement la durée de la présidence.
Il s'efforça d'amener le président à proposer et à soutenir cette ré-
forme, à quoi M. Santin se refusa. Il s'ensuivit des discussions très
vives sous l'impression desquelles le président invitait Barrios à se
démettre de tous ses emplois. Ce n'était pas du tout le compte du
général Barrios, qui exigeait une destitution formelle, et M. San-
tin se décida effectivement à en venir là; seulement le président
ne s'était pas tout à fait rendu compte de sa position, et quand il
s'adressa pour obtenir le contre-seing du décret de destitution aux
deux autres ministres, MM. Cabanas et Quiros, ceux-ci, qui étaient
parens et amis de Barrios, refusèrent de s'associer à cette mesure.
M. Santin n'avait d'autre ressource que de former un nouveau ca-
binet; il nomma deux ministres, MM. Duenas et Zelaya : le premier,
chef de l'opposition; le second, natif de Honduras et jouissant de.
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LES DICTATURES SUD-ÂMÉRICAINES. &5i
quelque considération. Qu arriva-t-il alors? Sans plus de forme, le
général Barrios fit tout simplement enlever les deux nouveaux mi-
nistres et les expédia à Guatemala.
La rupture était complète, et la situation ne laissait pas de deve-
nir bizarre. Barrios ne s'arrêtait pas en si bon chemin. Aux ap-
proches de la session qui allait commencer, il usait de toute son
Influence sur les membres du congrès, et les déterminait à appeler
dans la capitale le général Guzman, son beau-père, vice-président
de la république, pour lui remettre le pouvoir à l'exclusion de
M. Santin, et c'est ce qui fut fait. Le journal officiel assura avec
gravité que M. Santin se retirait pour motif de santé. Ce coup d'état
fut facilement sanctionné par les chambres, dont la session com-
mençait le 17 janvier 1859 et se termina le 12 février. Quelque courte
que fût d'ailleurs cette session, les chambres eurent le temps de réa-
liser la réforme constitutionnelle tant désirée par Barrios. La durée de
la présidence fut portée de deux à six années, le mandat des députés
fut également prolongé de deux à quatre ans. La situation toutefois
<îontinuait à être singulièrement équivoque. Le vice-président de la
république, le général Guzman, se lassa bien vite du pouvoir et se
retira. Ici surgissait une difficulté nouvelle. D'après la constitution,
en cas d'empêchement du président et du vice-président, le pou-
voir passe à l'un des trois sénateurs désignés à cet effet. Or l'un de
ces sénateurs, le premier, était Barrios lui-même, qui s'excusa, et
l'autorité executive échut à un homme fort peu accoutumé à la di-
rection des affaires, à un propriétaire, M. Peralta, qui accepta d'a-
.bord d'être le prête-nom de Barrios, entre les mains de qui, on le
comprend, restait le pouvoir réel.
Jusque-là, sauf l'étrangeté de ces scènes d'une politique un peu
sommaire, les choses avaient marché sans trop d'embarras. Cette
série de coups de tête faisait pourtant des mécontens qui ne tardè-
rent point à s'agiter. Le â mars, une sorte de révolte éclatait dans
une des casernes de la capitale. L'effervescence se répandit. Il y eut
alors un mouvement attribué à M. Duenas. On eut facilement raison
de ces agitations. M. Peralta ne garda du reste que peu de jours
l'autorité nominale qu'il avait acceptée; il se retira à son tour, et
cette fois Barrios prit directement le pouvoir. 11 était arrivé à ses
fins : il avait devant lui, comme chef provisoire du gouvernement,
ce qui restait de temps jusqu'à la fin de la présidence de M. Santin,
puis il se promettait bien de se faire élire lui-même président pour
six ans. La combinaison n'était pas mal calculée. Pourtant Barrios
avait encore afi^aire à ses ennemis, qui, après avoir été vaincus dans
le premier moment, s'étaient réfugiés au Honduras, d'où ils mena-
çaient de revenir en armes. M. Santin lui-même, le président dé-
Gooçle
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A 52 RKVUE DES DEUX MONDES.
possédé, était du nombre. De là quelques difficultés entre le Hon-
duras et Salvador. Barrios prétendait exiger que le président du
Honduras, le général Guardiola, prtt'des mesures à l'égard des ré-
fugiés, et Guardiola se montrait peu disposé à souscrire à ces exi-
gences. Ces nuages n*ont été que passagers, grâce à l'entremise de
Guatemala. Les réfugiés n'ont pu d'ailleurs tenter rien de sérieux,
et le général Barrios a réussi, comme il le désirait, à se faire élire
pour six ans président de la république de Salvador, après quoi il
se tiendra sans doute tranquille. Cette élection date du mois de jan-
vier 1860.
On vient de voir comment se fait un président dans l'Amérique
centrale. On va voir comment un autre président tombe sans le sa-
voir, en quelques heures, par la plus expéditive des révolutions, et
cette fois c'est à Costa-Rica que la scène se passe, dans une répu-
blique qui avait pu être considérée comme un phénomène par le
calme invariable dans lequel elle vivait. Costa-Rica ne se trouvait
point cependant dans des conditions particulières d'agitation. On
n'aperçoit même pas la trace de partis véritables dans ce petit
pays : le président, M. Juan-Rafael Mora, homme de quelque capa-
cité et de quelque énergie, qui semblait universellement accepté,
s'était fait réélire, sans nul effort, le 8 mai 1859; mais, à défaut
de causes bien profondes, quelques faits peuvent mettre sur la voie
de cette péripétie imprévue. D'abord, à la fin de 1858, il y avait eu
un conflit très vif entre le président, M. Mora, et l'évéque de San-
Jose, M*' Llorente. Pour quel motif? Parce que le président avait
établi sur les propriétés du clergé un impôt au profit de l'hôpital et
du lazaret. L'évéque de San-Jose ordonnait aussitôt des prières pour
obtenir du ciel les lumières nécessaires afin de défendre les droits
méconnus de l'église, à quoi M. Mora répondait en faisant rendre
par le congrès un décret d'expulsion contre l'évéque Llorente, qui
était effectivement expédié à Punta-Arenas. 11 dut en résulter une
sourde hostilité dans le clergé. De plus, on sait que des entreprises
rivales se disputent incessamment la voie du transit interocéanique :
M. Mora, en signant un traité de concession avec une compagnie
dont un Français, M. Félix Belly, était l'agent, et en patronant éner-
giquement cette compagnie, avait dû froisser d'autres intérêts, outre
qu'il ne se montrait pas, dit-on, très coulant dans les négociations
que l'Angleterre suivait, vers cette époque, dans l'Amérique cen-
trale. Que ces circonstances aient eu une part directe dans ce qui
allait arriver, qu'un chef ambitieux ait saisi l'occasion que lui of-
fraient quelques mécontentemens nationaux ou étrangers, toujours
est-il qu'on ne s'attendait guère à une révolution à Gosta-Rica, et
le président s'y attendait moins que personne.
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LE8 DICTATURES 8UD-AJIÉRICAINE8. i58
Ce fut une révolution très bizarre et tout à fait improyisée. Le
1& août, à cinq heures du matin, le président Mora recevait la visite
inopinée de quelques individus dont deux officiers, accourus, di-
saient-ils, pour l'informer qu'une mutinerie venait d'éclater dans
une caserne de la ville, et se prétendant envoyés par le colonel Sa-
lazar, pour lui demander de se rendre aussitôt sur le lieu de la ré-
volte. Bien qu'un peu surpris, M. Mora, qui était couché, se dispo-
siut à se rendre à cet appel; il ne se bâtait pas trop cependant,
comme s'il eût eu quelque méfiance, lorsque les officiers qui étaient
venus lui procurer ce fâcheux réveil s'emparèrent de sa personne,
et, lui laissant à peine le temps de s'habiller, le traînèrent à la ca-
serne. Là, il se trouvait réellement prisonnier, victime contrainte
d'un guet-apens. On l'obligea d'abord à écrire aux commandans mi-
litaires des autres villes et aux principales autorités pour leur dé-
fendre de s'opposer au mouvement qui était en cours d'exécution,
car ces prudens révolutionnaires ne voulaient pas l'effusion du sang;
puis, quelques heures après, le président, son frère Jose-Joaquin
Mora, général en chef de l'armée, et le général Jose-Maria Canas,
ministre de la guerre et des finances, étaient conduits sous bonne
escorte à Punta-Arenas pour être embarqués. Pendant ce temps, la
population de San-Jose avait été appelée sous les armes par un coup
de canon, signal habituel dans les circonstances graves, et le peuple
de Costa-Rîca s'était trouvé, sans s'en douter, concourir à une ré-
volution dont il n'avait pas le secref. Qui profitait de ce mouve-
ment? C'était un médecin, M. Jose-Maria Montealegre, qui se fai-
sait nommer ou se nommait immédiatement président provisoire,
et prononçait une sentence de bannissement contre M. Mora, son
frère Jose-Joaquin, contre le général Canas et un juge, M. Arguello.
Il est vrai qu'on épargnait les propriétés des proscrits, qui n'é-
taient pas confisquées.
Les événemens s'étaient tellement précipités que M. Mora, d'ail-
leurs sévèrement gardé, n'avait pu opposer aucune résistance. Une
fois mis à bord du Guatemala^ il ne put que protester, se fondant
sur la violence qui lui avait été faite, sur le caractère odieux d'une
sédition imposée au peuple lui-même. M. Mora eut beau protester,
les révolutionnaires de San-Jose n'avaient pas moins atteint leur but,
et tandis que l'ancien président se rendait à Guatemala et au Salva-
dor, puis de là à Panama et à New- York, les auteurs du mouvement
du là août restaient maîtres du pouvoir. Ce qui tendrait à prouver
que l'opposition faite par M. Mora aux négociations britanniques
dans l'Amérique centrale a bien pu être exploitée contre lui, c'est
que deux Anglais, M. Joy, fixé à San-Jose, et M. Allpress figuraient
au premier moment dans cette écbauffourée. Ce qui indiquerait
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hbà BETUE DES DEUX MONDES.
aussi que les nouveaux maîtres du pouvoir n'étaient pas sans comp-
ter sûr le clergé, c'est que Tévêque Llorente rentrait aussitôt de
son exil. M. Mora, depuis ce temps, a essayé de rentrer à Gosta-Rica
d*une façon ou d'autre, fût-ce à main armée; il n'a point réussi. La
révolution a suivi son cours. Une assemblée s'est réunie et a fait
une nouvelle constitution , qui a été présentée au président provi-
soire, M. Montealegre. Puis le congrès constituant s'est retiré, et
des chambres législatives ordinaires ont été convoquées. La révo-
lution de Costa-Rica en est là. Et voilà comment la plus pacifique,
la plus régulière des républiques centro- américaines a glissé elle-
même dans ces agitations fantasques où des ambitions personnelles
se disputent le pouvoir pour n'en rien faire le plus souvent 1
II.
Lorsque le premier cri de l'indépendance fut poussé dans le Nou-
veau-Monde espagnol, cette contrée qui commence à l'isthme de
Panama s'appela la Colombie et forma une confédération soutenue
à sa naissance par l'épée et le conseil de Bolivar. Lorsque cette con-
fédération, mal équilibrée, tomba en dissolution, trois républiques
surgirent, — le Venezuela, la Nouvelle -Grenade et l'Equateur, —
et chacune de ces républiques a suivi la carrière des révolutions.
Gette carrière est loin d'être épuisée, si l'on en juge par les derniers
événemens : l'histoire continue, offrant toutes les variétés de l'es-
prit d'anarchie.
La dernière révolution du Venezuela date de 1858; elle était di-
rigée contre une sorte de dynastie assez étrange qui était parvenue
à s'emparer du pouvoir, et qui s'en servait depuis dix ans à son
profit : c'était la dynastie des Monagas. Les divers membres de cette
famille se transmettaient en effet la présidence et se succédaient l'un
à l'autre; ils étaient les dictateurs, les généraux, les ministres, les
financiers du pays. Ils représentaient ce qu'on pourrait appeler l'é-
lément démocratique, et ils ne reculaient devant aucun moyen, à tel
point qu'ils n'avaient pas craint quelquefois de faire appel aux pas-
sions et aux ressentimens de la population de couleur. Le règne de
cette famille date de 1848. L'aîné de la race, le général Tadeo Mo-
nagas, s'instituait dictateur à cette époque, en dispersant le congrès
à coups de fusil. Depuis, il avait cédé le pouvoir à son frère Gregorio
Monagas, qui le lui avait rendu à son tour. Il y avait seulement une
différence entre les deux frères, c'est que l'aîné, sans avoir des ha-
bitudes moins despotiques, laissait voir pourtant des instincts plus
civilisés, et avait l'autocratie plus décente, tandis que Gregorio se
ressentait visiblement de la vie qu'il avait toujours menée dans les
Gooçle
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LES DICTATURES SUD-ÂMERICAINES • A55
llanos. Accoutumé à passer son temps dans la province de Barce-
lone au milieu des nègres et des gens de couleur, frayant peu avec
la société cultivée, il représentait passablement un chef campé en
pays conquis, si bien qu^à l'expiration de sa présidence, le retour
de Tadeo avait paru presque un bienfait au premier moment.
La présence au pouvoir de cette famille n'était pas moins le signe
de l'humiliation et de l'abaissement de l'ancien parti conservateur ou
oligarque, qui ne supportait le joug qu'avec impatience, et qui s'é-
tait souvent levé en armes pour le secouer. Les Monagas avaient
réussi à dompter toutes les résistances, et même en 1858 l'alné de
la dynastie, alors président, le général Tadeo, venait de remporter
une victoire qu'il croyait décisive : il avait fait réformer la constitu-
tion de façon à prolonger la durée de sa présidence. C'était cepen-
dant le moment où il était renversé tout d'un coup. On était las de
cette domination semi- démocratique, semi-militaire, pleine d'op-
pression, de violence, de déprédations financières, qui durait depuis
dix ans. La veille encore, le général Tadeo Monagas se croyait tout-
puissant, le lendemain il tombait, il était menacé dans sa liberté et
dans sa vie, et peutr-ôtre n'échappait-il à quelque représaille som-
maire des vainqueurs qu'en se réfugiant d'abord à la légation de
France, puis en quittant le pays sous la protection de la diplomatie,
dont le rôle en ces circonstances était des plus difficiles et des plus
ingrats.
Voilà donc une révolution accomplie à Caracas. Le chef de l'in-
surrection, le général Julian Castro, garda provisoirement la direc-
tion des affaires. Une convention nationale fut convoquée à Valen-
cia pour faire une nouvelle constitution et réorganiser le pays. La
difliculté cependant était de se mouvoir au milieu de tous les par-
tis qui s'agitaient, de tracer la marche de la révolution qui avait
triomphé le 15 mars 1858. Cette révolution n'était pas seulement
l'œuvre des oligarques, bien qu'ils eussent particulièrement souffert
de la domination des Monagas et pussent être considérés comme
ses antagonistes naturels; beaucoup de libéraux s'y étaient asso-
ciés et l'avaient préparée en se séparant de la dernière présidence.
Il y avait donc une lutte toujours possible au sein du nouveau pou-
voir entre l'ancien parti conservateur, qui revenait sur la scène,
et les libéraux, qui prétendaient exercer une certaine influence. De
plus, quelques méfaits qu'eût à se reprocher le général Tadeo Mo-
nagas, il avait eu du moins le mérite, au dernier moment, d'abdi-,
quer sans recourir aux armes et d'épargner au pays une guerre ci-
vile. Les amis du dernier président étaient assez nombreux encore
et avaient assez de moyens d'influence pour se faire compter, outre
qu'une politique de réaction trop marquée pouvait faire éclater la
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£56 BETUE DES DEUX MONDES.
lutte entre les oligarques et les libéraux, dont l'alliance avait fût le
succès de la révolution et devait en assurer la durée.
C'est dans ces conditions que la convention nationale chargée de
réorganiser le pays se réunît à Valencia en juillet 1858. Elle resta
six mois en session, et fit une constitution. La république de Vene*
zuela se trouvait replacée en apparence sous un régime régulier;
au fond, la situation n'était rien moins que rassurante. Le pays étsdt
à peine reconstitué qu'il était déjà menacé de nouveaux déchire-
mens. D'un côté, le gouvernement se laissait aller à un étroit et
violent esprit de coterie; il reproduisait dans la politique et dans les
finances les mêmes abus qu'on avait vus précédemment; d'un autre
côté, les partis s'agitaient singulièrement. Le président, le général
Castro, homme faible et de peu de tète, flottait au milieu de ces
complications intérieures, se laissant dominer par son entourage et
ne donnant aucune direction. Lorsqu'il rentra dans la capitale de la
république, à Caracas, le 14 janvier 1859, après être resté à Va-
lencia pendant la durée de la session de la convention, il ne trouva
partout que froideur et symptômes alarmans.
Déjà les mouvemens révolutionnaires commençaient à éclater. A
Guanarito, point limitrophe des provinces de Barinas, de Barquisi-
meto et de Carabobo, une faction de 1,200 ou 1,500 hommes s'était
levée; elle avait pour chef un propriétaire du pays, M. Linarès, oli-
garque d'opinion, mais devenu l'ennemi acharné du gouvernement
à la suite du plus violent outrage, fait à sa sœur par un officier.
Vers la fin de février, la garnison de Coro se prononçait sous les
ordres du général Zamora, qui allait battre la campagne avec
1,500 hommes. D'un autre côté, La Guayra semblait prête à se sou-
lever; on s'attendait à tout instant à voir débarquer les généraux
Falcon et Sotillo. Ce dernier ne tarda point à arriver à Maturin, où
la famille des Monagas jouit d'une grande influence. Sotillo, qui a,
dit-on, vingt-cinq fils légitimes ou naturels, et qui ne manque pas
de crédit sur la population noire, suffisait, avec ses nombreux en-
fans, pour donner une nouvelle activité à la guerre civile. L'insur-
rection, éclatant à l'orient et à l'occident, prit bientôt des propor-
tions menaçantes. Les insurgés évitaient d'ailleurs de trop mettre
en avant le nom des Monagas, tout en se grossissant de la nom-
breuse clientèle de cette famille; ils arboraient le drapeau du fédé-
ralisme, et ces mouvemens, en se propageant, ne laissèrent pas de
produire une asse^ vive impression à Caracas même.
Le généralCastro ne savait que faire; il flottait, choisissant alter-
nativement des ministres parmi les libéraux et parmi les oligarques,
promulguant des amnisties, puis les retirant, tantôt résolu à com-
battre la révolution et le lendemain inclinant à traiter avec elle. U
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LES DICTATURES SUD-AMÉEICAINES. A57
en vint à quitter subitement le pouvoir au mois de juin, et immé-
diatement il le reprenait, se tournant définitivement vers le parti li-
béral, formant un cabinet de cette opinion, dont les membres prin-
cipaux étaient le licencié Âranda et le général noir Laurencio Silva.
Par cette péripétie du 21 juin, la situation du Venezuela se trouva
totalement transformée; c'était un échec complet pour les oligar-
ques évincés du pouvoir et en même temps une avance faite au
parti révolutionnaire, à qui on proposait la paix.
Tout fut inutile. La révolution n'avait cessé de se développer pen-
dant qu'on s'agitait stérilement à Caracas. Le général Zamora avait
organisé à Barinas une sorte de gouvernement provincial qui fonc-
tionnait presque régulièrement. Sotillo occupait toujours les pro-
vinces d'orient. Enfin, le 24 juillet, le général Falcon, longtemps at-
tendu comme le chef le plus autorisé de la révolution, débarquait
près de Puerto-Gabello. Les événemens marchaient si vite que, le
SO juillet, il circulait à Caracas une proclamation désignant les gé-
néraux Falcon et Zamora comme les héros et les chefs de la régé-
nération fédéraliste.
La situation était critique. Castro, débordé par l'insurrection,
avait rompu trop ouvertement avec les oligarques pour se tourner
encore vers eux. Il fit un pas de plus : il publia lui-même une pro-
clamation par laquelle il semblait se rallier au fédéralisme. N'ayant
pas su conjurer la révolution, ne pouvant la dominer, il tâchait de
s'y associer et de prendre position pour balancer l'influence de Falcon-
et de Zamora. Il était trop tard; les événemens allaient se précipi-
ter d'une singulière façon et déjouer tous les plans. Dès le lende-
main en effet, le 1*' août, Castro fut surpris chez lui et mis en ar-
restation par les deux bataillons Cinco de marzo et ConcencioUy dont
les ofiiciers lui devaient leur position et leurs grades , et ne le tra-
hissaient pas moins. Cela fait, ces officiers proclamèrent la fédération
et le général Falcon. Une partie de la population fut appelée à for-
mer un gouvernement provisoire. Le général Silva resta comman-
dant militaire supérieur. Ce gouvernement alla siéger dans une
maison de la place San-Pablo, et se hâta de rédiger l'acte de j^ro-
mmciamiento qu'il fit publier. En présence de ce mouvement, les
oligarques de leur côté ne restèrent point inactifs. Délivrés du gé-
néral Castro, ils organisèrent la résistance dans leur propre intérêt,
et trouvèrent un secours très efficace dans le colonel Casas, qui
était maître du parc d'artillerie de la capitale, et qui refusa netr
tement de reconnaître le gouvernement insurrectionnel.
La lutte était ainsi flagrante entre les deux partis. Le tout était de
savoir qui pouvait compter sur la garnison. Le gouvernement établi
à San-Pablo, pour s'assurer jusqu'au bout l'appui des deux batail-
Gooçle
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A&8 REYUE DE6 DEUX MONDES.
Ions Cinco de marzo et Convencioriy garantit aux officiers la con-
servation de leurs grades. Les oligarques employèrent sans doute
• pour gagner celte troupe de meilleurs argumens que leurs adver-
saii*es, car le lendemain le général Aguado, qui avait proclamé la
fédération à La Guayra, et qui accourait avec 800 hommes pour
soutenir le mouvement libéral de Caracas, fut reçu à coups de fu-
sil par ceux-là mêmes qu'on croyait ralliés à la situation nouvelle.
Le combat s'engagea aussitôt dans les rues entre les insurgés fédé-
ralistes et les partisans des oligarques, qui prétendaient défendre
la constitution et le gouvernement légal. La victoire échut à ceiix-ci,
le gouvernement provisoire disparut, et Âguado fut obligé de re-
prendre en désordre le chemin de La Guayra avec ce qui lui restait
de son monde. Maîtres du champ de bataille, les vainqueurs son-
gèrent aussitôt à organiser leur victoire, et comme le vice-président
de la république, M. Manuel Felipe Tovar, ne se présentait pas, ce
fut le troisième fonctionnaire, indiqué par la constitution sous le titre
de designadOy le docteur Pedro Gual, qui se chargea du pouvoir
exécutif. Du général Castro il ne fut plus question; il disparaissait
tristement, ayant montré toujours aussi peu de résolution que de
capacité dans cette série d'événemens qu'il n'avait su ni diriger ni
empêcher.
Ce n'était pas tout cependant de vaincre dans un combat. Quelque
légal et constitutionnel que prétendît être le gouvernement demeuré
le maître de Caracas, il ne pouvait se dissimuler que sa situation
était extrêmement précaire et que la révolution était partout. La
Guayra restait au pouvoir des fédéraux. Le général Falcon disposait
de près de 3,000 hommes, avec lesquels il errait autour de Valencia
et allait menacer Barcelone. Sotillo était devant Maturin. Sur tous
les points il y avait des bandes insurgées. La capitale elle-même était
presque bloquée, et l'autorité oligarque n'était reconnue que dans un
rayon très restreint. Le gouvernement de Caracas ne se découragea
pas toutefois. 11 réunit un petit corps d'armée qui parvint à repren-
dre possession de La Guayra, défendue par le général Aguado. Ce
coup de main heureux n'était pas seulement un succès militaire et
politique : il avait un important effet financier, en rendant au gou-
vernement de Caracas une des principales douanes de la république,
— et en Amérique, on le sait, qui met la main sur une ville de
douane a toujours le pouvoir de soutenir la guerre civile. Ce pre-
mier avantage était d'ailleurs suivi bientôt d'une série d'autres suc-
cès obtenus par les troupes du gouvernement. La révolution, après
avoir été tout près de triompher au mois d'août 1859, a paru depuis
être tout à fait en déclin. 11 n'est pas dit pourtant qu'elle ne retrou-,
vera pas l'avantage, et que la fortune des Monagas ne se relèvera
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LES mCTATUlUES SUD-AMl^RIC AINES. h69
pas dans la confusion. On peut s'étonner quelquefois de la durée de
ces guerres civiles. Le fait n'est pas* absolument surprenant. D'a-
bord toutes ces insurrections trouvent toujours des soldats, mais il
arrive souvent qu'elles n'ont ni armes ni munitions à leur service,
et il s'ensuit qu'elles sont d'habitude moins sanglantes qu'elles ne
le paraissent. Et puis, rien ne presse tous ces chefs d'arriver à un
dénoûment; la guerre civile leur donne ce qu'un état régulier ne
leur donnerait pas. Le pays seuLsouffre et reste paralysé dans son
développement moral et matériel.
On ne peut parler qu'à peine de la Nouvelle-Grenade, tout occupée
depuis quelque temps à se transformer en république fédérative,
et où le régime fédéral n'a paru être jusqu'ici que la décentralisa-
tion du désordre, le déplacement des conflits intérieurs transportés
du centre du pays dans une multitude de foyers locaux. 11 y a peu
d'années encore, la lutte était engagée entre le radicalisme démo-
cratique le plus exalté et les tendances d'une politique plus conser-
vatrice; aujourd'hui cette lutte, après avoir produit tout ce qu'elle
pouvait produire, l'anarchie et la dictature, s'est compliquée d'un
nouvel élément, la passion du fédéralisme. En présence du pouvoir
central désarmé et traité en ennemi, les états nouveaux se sont sen-
tis pris d'une émulation singulière d'indépendance locale. Dans le
sud, le général Mosquera, qui a été autrefois président de la Nou-
velle-Grenade et qui est maintenant gouverneur du Cauca, a semblé
viser à se créer un grand fief, — sans suzerain bien entendu. Au nord,,
dans l'état de Bolivar, une révolution a éclaté, s'est étendue aux.
contrées voisines, et a menacé d'enflammer tout le pays. Qu'ont
fait le président et le congrès fédéral? Us n'ont rien fait et ne pou-
vaient rien faire, n'ayant ni armée, ni finances, ni autorité d'aucune
sorte. Le chef de la confédération néo-grenadine, M. Mariano Ospina,
homme d'ailleurs d'une réelle portée d'esprit, semble à peu près ré-
. duit au rôle de président philosophe, observant ce qui se passe au-
tour de lui comme une bizarre expérience, racontant dans son dernier
message les révolutions accomplies déjà et celles qu'on lui promet..
Qu'Bst-ce que l'Equateur maintenant? C'est un état relativement,
petit en Amérique et qui serait grand en Europe, qui réunirait tous
les élémens de prospérité, si depuis quelque dix ans il n'était livrfr
à cette domination, mélange d'autocratie militaire et de prétentions
démocratiques, dont on a vu déjà quelques personnifications. Deux
hommes ont représenté ce régime, le général Urbina et M. Roblès,
habituellement secondés par un autre personnage, le général Franco,
qui est un ancien chef de la campagne» se ressentant fort de sa vie
d'autrefois, fréquentant volontiers les mulâtres et les sambos. Urbina
a été l'inaugurateur du système : c'était un de ces militaires remuans
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AèO BCTUE DES DEUX MONDES.
et ambitieux comme il y en a eu beaucoup en Amérique. U n'a point
eu de repos qu'il ne fût arrivé à la pré^dence, et après lui est
venu H. Roblës, avec qui il a continué à partager le pouvoir, on le
comprend, du droit du premier inventeur. Cette double présidence
a réalisé pour l'Equateur l'idéal de la démocratie militaire. Ce ré-
gime, longtemps heureux, a eu pourtant une fin. Urbina et Roblès,
les deux dictateurs /um^atior^ comme on les appelle dans le pays,
ont disparu, il y a moins d'un an, dans une série d'événemens ob-
scurs où les révolutions se mêlent à la guerre étrangère. La guerre
est venue d'une rupture avec le Pérou. Que dans cette querelle il y
eût une question litigieuse au sujet de la frontière des deux pays,
c'est affaire de diplomatie qui ne pouvait certes conduire à la guerre
lorsqu'il s'agissait de contrées désertes, de forêts vierges, dont au-
cun des deux états n'a rien fait jusqu'ici et ne fera rien de longtemps
sans doute. Au fond, la vraie cause de mésintelligence et de conflit
était d'une nature plus particulière et plus personnelle; elle dérivait
de l'antipathie profonde qui existait entre Urbina et Roblès d'une
part et le général Castilla, président du Pérou, de l'autre. Les deux
chefs équatorîens se croyaient intéressés, pour la sûreté de leur
pouvoir, à renverser Castilla, lequel n'avait pas moins à cœur de
renverser Urbina et Roblès. Il ne fallait qu'un prétexte; ce prétexte
fut le renvoi d'un ministre péruvien assez irascible, M. Cavero, que
le gouvernement de l'Equateur fit partir de Quito.
Dès lors la guerre était déclarée, sinon entre les deux peuples, du
moins entre deux influences ennemies acharnées à se détruire. Des
forces navales péruviennes parurent devant Guayaquil, et de leur
côté les chefs équatoriens se mirent en devoir de se défendre, de
rendre à Castilla guerre pour guerre. Or ici on peut voir comment
dans ces pays ces questions, simplement extérieures en apparence,
se compliquent vite de tous les élémens de la situation intérieure. Si
les Équatoriens n'avaient vu que la défense d'un intérêt national,
ils auraient sans doute soutenu leur gouvernement; mais dès que
Castilla se proposait uniquement, comme il le déclarait, de ren-
verser Roblès, ils furent très portés à faire des vœux en sa faveur.
L'esprit d'opposition se fit jour surtout à l'occasion des pouvoirs
extraordinaires demandés par le général Roblès aux chambres, et
que les députés proposèrent peu après de lui enlever, en l'accusant
formellement de vouloir s'en servir pour livrer les îles Galapagos
aux Américains du Nord moyennant une somme de 2 ou 3 millions
de piastres. Roblès et Urbina recoururent alors à leurs moyens or-
dinaires, — et le congrès, battu sans être content, fut obligé de
céder la place à un arbitraire qui allait souvent jusqu'à la brutalité
la plus soldatesque.
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LES DICTATUBE8 SUD- AMEBIC AINES. 461
Le terraûn sdnsi déblayé, restait à savoir quelle forme allait
prendre cette dictature dans la situation critique qui naissait. On
la décora du nom de suprême direction de la guerre. Roblès, comme
président, fut le directeur suprême^ Urbina général en chef de l'ar-
mée, — et comme ils s'étaient nommés eux-mêmes, Roblés déclara
dans une proclamation, au moment de se diriger sur Guayaquil,
qu'il partait « avec les pouvoirs que le peuple lui avait confiés. »
Ainsi d'un côté les forces navales péruviennes s'étaient avancées
dans la rivière de Guayaquil et bloquaient la ville; de l'autre, Ro-
blés et Urbina se tenaient sur la défensive à la tète de leur armée.
Entre les deux ennemis, qui se montraient d'ailleurs peu pressés
d'en venir aux mains, une médiation survint, proposée d'abord par
le Chili seul, puis de concert avec la Nouvelle-Grenade, et elle fut
acceptée. En dépit de leurs manifestations belliqueuses, et si peu
de goût qu'ils eussent pour le président du Pérou, les deux dicta-
teurs équatoriens étaient certainement les plus sincères dans leur
acceptation et dans leur désir de paix, car ils étaient les plus inté-
ressés à voir finir un état de guerre dont ils sentaient tous les dan-
gers pour la sécurité de leur pouvoir. Castilla se montrait infiniment
moins pressé d'en finir; il louvoyait, ergotait, et en venait à décou-
rager les médiateurs, qui renoncèrent à leur mission. Qu'attendait-il?
quel était le secret de ses temporisations? Le président du Pérou
gagnait du temps, se fiant toujours aux mouvemens intérieurs que
le blocus de Guayaquil ne pouvait manquer de provoquer dans
l'Equateur, et il ne se trompait pas absolument dans ses calculs.
Tandis que le blocus de Guayaquil était maintenu par l'amiral pé-
ruvien Mariategui, et que la médiation avait tant de peine à naître,
puis à vivre, voici en effet ce qui se passait dans l'intérieur de
l'Equateur. Dès le 4 avril 1859, une tentative d'insurrection éclatait
à Guayaquil même. K onze heures du soir, un officier, le commandant
Darquea, se présentait avec vingt hommes chez le président Roblès;
il le trouvait jouant aux cartes avec le général Franco et ses fami-
liers, et il l'arrêtait. Roblès, ne pouvant résister, se laissait emme-
ner, lorsque Franco, qui s'était échappé dans le premier moment,
revenait un tromblon à la main et déchargeait son arme sur le com-
mandant Darquea, qu'il blessait mortellement. Les soldats hésitaient
alors et laissaient Roblès reprendre sa liberté. Pendant ce temps,
le vrai chef du mouvement, le général Maldonado, était allé prendre
position sur un mamelon dominant la ville. Il disposait des meil-
leures troupes, et il était réellement maître de la situation. La més-
aventure du commandant Darquea le troubla, et il entra aussitôt
en négociation avec Roblès, qui ne se montra pas difficile sur les
conditions, vu la gravité des circonstances. Les troupes rentrèrent
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A62 REVUE DES DEUX UOKDES.
donc dans leurs quartiers, et tout fut fini pour le moment. II n'en
résulta pour le président qu'une perte de 500 hommes, qui avaient
profité de l'événement pour déserter.
Un mois était à peine écoulé, qu'une tentative de révolution plus
sérieuse éclata à Quito, et ici c'était tout le parti conservateur,
c'est-à-dire l'ensemble des classes éclairées et cultivées, qui com-
posait ce mouvement, d'un caractère plus politique que celui de
Guayaquil. Un gouvernement provisoire se forma. Le mouvement
de Quito gagna immédiatement les provinces de Imbabura, Pichin-
cba, Ghimborazo. Il ne restait à Boblès que Guayaquil et Cuença,
qu'il s'agissait de lui enlever en provoquant, s'il était possible, la
défection de son armée. C'est ce dont se chargea M. Garcia Mo-
reno, qui partit de Quito avec 5 ou 600 hommes, ramassés à la
hâte, tandis que de son côté le général Urbma accourait avec des
troupes pour étouffer l'insurrection. Les deux partis se rencontrè-
rent àTamburuc. Garcia Moreno eut la témérité d'aller se jeter sur
Urbina, qui avait des forces supérieures, des soldats mieux disci-
plinés, mieux armés, et qui de plus avait su se réserver l'avantage
de la position. Il fut battu et compromit tout. Urbina rentrait bientôt
victorieux à Quito, et cette seconde tentative de révolution avait en-
core échoué. Pourtant Roblès et Urbina n'en étaient pas moins dé-
sormais sérieusement menacés.
Gastilla, voyant l'insuccès de ces diverses tentatives de révolution
intérieure et délivré de la médiation, résolut d'agir plus énergique-
ment. L'amiral péruvien Mariategui resserra le blocus de Guaya-
quil; la ville commençait à souffrir cruellement, et manquait déjà
de vivres et d'eau douce. Mariategui donna un délai de trois jours
pour l'évacuation de la ville. Le commandant militaire de Guayaquil
était le général Franco, qui jusque-là n'avait pas séparé sa cause de
celles de Roblès et d'Urbina, et qui dans ce moment même parais-
sait fort disposé à se défendre. Sur ces entrefaites, le chargé d'af-
faires d'Espagne, M. Heriberto Garcia de Quevedo, intervint, dit-on,
pour faciliter une rencontre entre l'amiral péruvien et le comman-
dant de la ville. De cette entrevue sortit une convention signée le
21 août 1859 par les deux chefs des forces belligérantes. L'appro-
bation du gouvernement supérieur de l'Equateur n'était pas même
stipulée. C'était, à tout prendre, une véritable défection de Franco.
Roblès était déjà reiitré à Quito depuis quelque temps; son em-
barras fut grand au premier bruit de cette péripétie inattendue.
Sans approuver ni désapprouver la convention du 21 août, ce qu'on
ne lui demandait pas au surplus, il partit pour Guayaquil à tout
hasard; mais sur la route, à Huaranda, il fut informé par Urbina
qu'en présence des événemens qui venaient de s'accomplir, on ne
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LES DICTATURES SUD-AMlâRICAINES. AôS
pouvait plus compter sur Tobéissance des troupes. Ce n'est pas
tout : à la suite de son départ de Quito, la révolution avait éclaté de
nouveau. Le gouvernement provisoire du !•' mai reparut. Ainsi Ro-
blès ne pouvait plus compter sur l'armée, il laissait derrière lui la
rjèvolution à Quito, et devant lui à Guayaquil il trouvait la défection.
Il n'avait plus qu'à abdiquer; son rôle était fmi, et il alla attendre à
Punta-Esp^ola le passage du paquebot de Panama pour se rendre
au Chili. Quelques jours après, Urbina fut réduit à la même extré-
mité, et se vit forcé de chercher sa sûreté sur un bâtiment français.
Où était cependant le gouvernement de l'Equateur? Il y en avait
un sans doute à Quito; mais que se passait-il à Guayaquil? Que fai-
sait Franco et que devenait la convention du 21 août? Mariategui
avait bien voulu se servir de Franco pour renverser Roblès, mais
non pas pour l'élever lui-même, tandis que Franco entendsdt faire
tourner cette révolution à son profit, et effectivement il se déclarait
chef militaire de toute la province. Quelques jours après, le 17 sep-
tembre, il convoquait les citoyens pour élire un chef suprême: Ce
qu'il y eut de curieux dans cette élection, c'est que Franco ne réunit
que 161 voix, et que Garcia Moreno, l'un dés principaux personnages
du gouvernement de Quito, obtint 160 suffrages. Malgré ce qu'il
y avait d'équivoque dans ce résultat, qui donnait une médiocre idée
de la popularité de Franco, celui-ci ne se proclama pas moins. Il y
eut donc à la fin de septembre 1859 deux gouvememens au moins
dans l'Equateur : l'un établi à Quito et réconnu dans les provinces
de Chimborazo, Pichincha, Imbabura, — l'autre à Guayaquil, et
retenant dans sa sphère les provinces de Manabi, de Cuença. Avec
ces forces divisées, l'Equateur avait.à faire face aux hostilités per-
sistantes du Pérou.
A ce moment, on apprit à Guayaquil que Castilla allait arriver
lui-même pour en finir. Le président du Pérou ne paraissait plus
se contenter de la chute de Roblès : il voulait imposer et dicter la
paix à l'Equateur, quel que fût le gouvernement de ce pays. Si le
patriotisme avait eu voix au conseil, assurément ces deux pouvoirs
rivaux établis à Quito et à Guayaquil se seraient mis d'accord pour
faire face à l'ennemi commun. Cela était d'autant plus simple que
Garcia Moreno, qui venait de faire le voyage de Lima pour sonder
Castilla, en était reparti fort désabusé. On essaya en effet de se rap-
procher: Garcia Moreno eut une entrevue avec Franco; mais les
défiances furent plus fortes que tout : les deux factions équatoriennes
en étaient au même point de mésintelligence.
Que venait faire Castilla avec une force de 6,000 hommes? Il pa-
rut tout d'abord se disposer à débarquer militairement, puis il sus-
pendit ses préparatifs d'attaque, et pendant ce temps il suivait une
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AOi REVUE DES DEUX MONDES.
sorte de négociation tout à la fois avec Guayaquil et avec Quito*
Le chef péruvien, tenant sous sa dépendance la ville de Guayaquil,
crut sans doute avoir meilleure composition avec Franco, et il ne se
trompait pas. Le i décembre en effet, les deux généraux signaient
une convention stipulant un armistice de quarante jours, pendant
lequel les divers districts de la république devaient être invités à
prendre part à des négociations. Gastilla se réservait toutefois de
pouvoir traiter avec celui des gouvememens existans dont Fauto-
rité s'étendrait aux deux tiers de la république, c'est-à-dire qu'il
restait maître de traiter avec qui il voudrait. La conclusion de tout
ceci fut que le 20 décembre 1859 les deux chefs signèrent à la bâte
un arrangement définitif, par lequel le général Gastilla reconnut
le gouvernement de Guayaquil comme gouvernement suprême de
rÉquateur. On ajoutait qu'il y avait entre les deux généraux un
pacte secret stipulant une alliance offensive et défensive. Guayaquil
n'allait pas moins être provisoirement occupé par les soldats du
Pérou, et Franco prenait le pouvoir sous la protection de Gastilla;
c'était au reste la plus sûre garantie dans la situation où il se trou-
vait placé, et la république équatorienne, tant bien que mal, ren-
trait en paix avec un état voisin qui depuis un an la tenait sous le
coup de ses menaces d'hostilités. Il est douteux qu'elle retrouve de
^i tôt la paix intérieure.
Une figure singulière apparaît à travers toutes ces affaires si bi-
zarrement emmêlées de l'Equateur, c'est le général Ramon Gastilla,
qui résume en sa personne, à vrai dire, la vie politique du Pérou,
sans se préoccuper beaucoup, quant à lui, de démocratie ou d'idées
conservatrices, du système fédéral ou du système unitaire. Ramon
Gastilla est un vrai cacique au Pérou. Accoutumé à se considérer
comme le chef naturel de son pays, jaloux de son pouvoir, peu en-
durant, astucieux et inquiet de toute rivalité, il supporte malsûsé-
ment les contradictions dans l'exercice de son autorité, et en cela il
a tous les instincts, toutes les habitudes du dictateur; il est singu-
lièrement ombrageux dans ses relations avec les états étrangers, et en
cela il est essentiellement Américain. Pour tout dire, il se joue vo-
lontiers des assemblées plus ou moins nationales qui se succèdent,
comme aussi quelquefois des puissances européennes elles-mêmes
qui ont à défendre les intérêts de leurs nationaux. Il s'ensuit qu'il
s'attire souvent des affaires, qu'il aggrave par ses façons d'agir. Son
gouvernement porte la marque d'une humeur jalouse, violente et
même ambitieuse. Tel qu'il est, le chef péruvien a évidemment un
rôle exceptionnel et prépondérant dans un pays habitué à la dicta-
ture, et qui serait encore heureux de trouver un despotisme intelli-
gent; sa personnalité originale efface toutes les autres et garde une
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LES DICTATURES SUI>*AMéRIGAINES. 466
supériorité rdative, due à ses défauts peut-être autant qu'à ses mé-
rites.
Ce n'est pas la première fois que le général Gastilla est président
du Pérou ; il l'a été autrefois; il l'est redevenu grâce à une révolu-
tion qui renversait le général Echenique; mais ici, dans ce. retour
de fortune, Gastilla se trouvait d'une part avoir à combattre une
insurrection redoutable organisée et dirigée contre lui par le général
Vivanco, de l'autre avoir à se démener avec une convention natio-
nale sortie oomme lui de la révolution dernière, et occupée à élaborer
une constitution qui semblait un moment destinée à annihiler le
pouvoir exécutif en le dépouillant de toutes ses prérogatives. L'in-
surrection de Yivanco fut comprimée. Quant à la convention na-
tionale, qui prolongeait son existence outre mesure, le président
s'en trouva débarrassé d'une singulière façon. Cette pauvre assem-
blée, atteinte de déconsidération, finit, le 2 novembre 1857, des
suites d'un coup d'état exécuté par un officier subalterne, qui la
somma tout simplement de se dissoudre, ce qu'elle fit aussitôt. Gas-
tilla, occupé alors devant Arequipa, et son cabinet, qui était à Lima,
désavouèrent, il s'entend, cet étrange serviteur; ils n'acceptèrent
pas moins l'acte du 2 novembre comme un fait accompli, et, partant
de là, — la défaite de l'insurrection de Vivanco une fois assurée, —
ils convoquèrent un nouveau congrès, en lui assignant de leur pro-
pre autorité la mission de réformer la constitution votée par la con-
vention nationale, et morte avec l'assemblée qui l'avait décrétée.
Gastilla fut définitivement élu président par le sufl'rage populaire
au mois d'août 1858, et le congrès nouveau se réunit à Lima trois
mois après.
Le fait saillant de cette situation , c'est que , sous une forme ou
sous l'autre, le président exerçait une véritable dictature, disposée
peut-être à ne pas trop se faire sentir si on ne la contrariait pas,
mais qui en venait facilement à toutes les extrémités dès qu'on lui
résistait. Or, dans cet état de choses, quels allaient être les rap-
ports entre le nouveau congrès et le chef du pouvoir exécutif, qui
n'avait convoqué l'assemblée que pour réformer la constitution?
Dès le premier moment, des symptômes de mésintelligence se mani-
festèrent. Au lieu de s'occuper à réformer la constitution, les dépu-
tés observaient, surveillaient le président, discutaient ses actes, et
Gastilla, qui se disposait dès lors à agir contre l'Equateur, qui se
faisait au même moment une querelle avec le représentant de la
France, qui en un mot portait son humeur despotique dans les af-
faires extérieures comme dans les affaires intérieures, Gastilla sup-
portait impatiemment ces contradictions. De là des incidens qui agi-
tèrent cette session jusqu'à ce que ce congrès disparût à son tour.
TOMB XX\U. 30
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&66 RBVUE DBS DEUX MONDES.
La lutte ne tarda pas à se dessiner, d'abord au sujet de la déten-
tion prolongée d'un certain nombre de personnes fort légèrement
accusées d'avoir trempé dans (pielques troubles au Callao et obsti-
nément retenues par Castilla, malgré les réclamations des cham*
bres, puis à l'occasion de cette aventure du 2 novembre 1857 dans
laquelle avait péri la convention nationale. Le gouvernement, en
déclinant la responsabilité de ce coup d'état, en avait profité, comme
on l'a vu; puis on n'avait plus parlé de rien. L'affsdre du 2 novembre
était tombée dans l'oubli, lorsque le président, à l'ouverture de la
nouvelle session, eut l'étrange idée d'y revenir en rappelant la né-
cessité de punir les coupables et en invitant les chambres à prendre
des mesures en conséquence. Le général Gastilla était sans doute
fort peu sincère en parlant ainsi; il suggérait un système d'enquête
rétrospective et de sévérité dont il ne se souciait pas du tout; il
l'avait prouvé en s'abstenant lui-même de toute mesure à l'égard
du colonel Arguedas, le principal auteur du coup d'état. Les cham-
bres ne prirent pas moins au sérieux cette insinuation assez perfide;
elles évoquèrent cette irritante affaire, et après délibération elles
condamnèrent le colonel Arguedas à être destitué de son emploi et
privé de ses droits politiques. Cette sentence fut communiquée au
pouvoir exécutif pour avoir son eflet. Ce n'était point l'affaire du
gouvernement, qui renvoya aussitôt cette délibération aux chambres
en leur faisant observer qu'elles avaient outre-passé leurs pouvoirs
et usurpé les droits de l'autorité judiciaire, seule compétente pour
rendre un arrêt de condamnation. Les chambres, une fois enga-
gées, persistèrent à demander la promulgation de leur loi, et le
président, non moins obstiné, opposa un refus péremptoire dans
une note d'un ton impérieux et violent. C'était le 8 avril 1859. Le
congrès se mit en permanence et appela devant lui le cabinet; les
ministres feignirent d'abord de ne point entendre : les uns se di-
rent malades , les autres retenus par les affaires de leur départe-
ment. Puis ils comparurent, déclarant que le président, pour sa
part, ne croyait pas devoir promulguer la loi, mais que cette loi,
une fois promulguée, recevrait son exécution. Le congrès fut trop
heureux de se tirer d'affaire en prenant acte de cette espèce d'en-
gagement. Le président de l'assemblée promulgua la sentence pro-
noncée, et l'on crut tout fini.
Il n'en était rien; l'astucieux président ne se rendait pas si aisé-
ment. Quelques jours se passèrent sans qu'aucune mesure fût prise
pour l'exécution de la sentence législative. Le congrès alors, revenant
à la charge, adressa une nouvelle note au gouvernement; le mi-
nistre de la guerre, le général San-Roman, répondit sur un ton à la
fois délibéré et ambigu que, la loi ayant suivi le cours tracé par la
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LES DICTATDKES SUD-AMERICAINES. Ad7
constitution, il n'y avait plus lieu de s'en occuper. En d'autres
termes, cela signifiait que le congrès avait agi selon sa volonté, et
que le président agissait aussi comme il l'entendait. L'irritation fut
extrême dans l'assemblée; les discussions violentes, les votes con-
tradictoires se succédèrent; on se mit à délibérer sur une motion
déclarant la patrie en danger et la présidence de la république va-
cante. Or voici où l'on reconnaît que tout ce bruit avait bien peu de
portée, que l'assemblée péruvienne n'avait pas consulté ses forces,
et que Castilla avait grandement raison de ne pas s'émouvoir beau-
coup. Le premier article de la motion déclarant la patrie en danger
fut voté par Ai voix contre 32; quand on en vint à la disposition
qui déclarait la présidence vacante, l'article fut rejeté par 42 voix
contre 33. De cette étrange lutte, c'était le gouvernement qui sortait
victorieux. Les députés avaient reculé et s'étaient mis dans une po-
'sition d'humiliante impuissance; ils le sentirent si bien que ni le len-^
demain, ni les jours suivans, ils ne se trouvèrent plus en nombre
suffisant pour délibérer.
Une semaine après environ, sans paraître prendre garde à ce qui
s'était passé, Castilla lut aux chambres en séance secrète un mes-
sage dans lequel il annonçait une vaste conspiration. Ce qu'il y a de
plus curieux, c'est que le gouvernement se servit en cette circon-
stance, pour appuyer quelques mesures extraordinaires, de la mo-
tion par laquelle le congrès avait déclaré la patrie en danger, et qui
était primitivement dirigée contre lui. Castilla, on le voit, traitait lé-
gèrement le congrès; il avait maintenu ses avantages dans cette crise
bizarre, refusant ouvertement de sanctionner la décision du pouvoir
législatif et se moquant à peu près des députés. Ce n'est qu'un peu
plus tard que sans tenir compte de la loi votée par le congrès, il
se décida de lui-même à traduire le colonel Arguedas devant un
conseil de guerre et à le faire condamner à un an d'exil. Le général
Castilla joignait dans ses procédés la ruse à la hauteur. Après cela,
il ne restait plus à l'assemblée péruvienne d'autre issue qu'une pru-
dente retraite. Elle le comprit et mit fin à ses séances le 25 mai 1859,
en s' ajournant toutefois au 28 juillet; mais dans l'intervalle Castilla
prit sur lui de dissoudre définitivement le congrès péruvien, et, si
l'on nous permet ce terme, il écrivit son épitaphe dans un décret du
11 juillet, constatant que l'assemblée, convoquée pour réformer la
constitution, avait consacré cent vingt-cinq séances à ne rien faire,
et appelant le peuple péruvien à se réunir en ses comices le 10 dé-
cembre 1859 pour élire un congrès ordinaire qui se rassemblerait
le 28 juillet 1860. Ce congrès extraordinaire de 1858-1859 a donc
eu une assez triste fin, comme la convention nationale qui l'avait
précédé. Après lui, comme avant lui, c'est la dictature de Castilla :
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i68 BETUE DE8 DEU^ MONDES.
tout ceci sous la réserve de quelque insurrection toujours possible,
quoique pour le moment invraisemblable, car les rivaux de Cas-
tilla, — Vivanco, Echenique, — n'ont dans le pays qu'une influence
très peu en rapport avec leurs prétentions.
Gastilla, on le voit, règne et gouverne dans la république péru-
vienne, ne souffrant aucune contradiction, ne reconnaissant d'autre
autorité que la sienne, qu'il exerce en vieux cacique, et cet esprit
américain, dont il est une des curieuses personnifications, se fait
sentir bien plus encore peut-être dans les relations extérieures, con-
duites avec un mélange de violence et d'astuce, de méfiance et d'am-
bition. Castilla est, lui aussi, dans une certaine mesure, un héros de
ce qu'on a appelé l'américanisme, et il le montre surtout dans ses
rapports avec les puissances de l'Europe. Dans ces pays livrés à
toutes les révolutions, les étrangers, on le sait, ont souvent à sup-
porter des dommages; ils soufirent dans leurs intérêts, ils subissent
des actes qui sont une violation de leur qualité d'étrangers; on leur
applique des mesures à l'abri desquelles ils devraient être par leur
nationalité, et ce sont là autant de causes de réclamations inces-
santes que les personnes lésées exagèrent souvent, mais qui n'en
ont pas moins un fondement légitime. Or ces réclamations, Castilla
ne les aime pas, il les élude, se refusant volontiers à toute satisfac-
tion qui coûte à son orgueil. Céder sur quoi que ce soit est ce qu'il
comprend le moins. Il résiste avec une humeur astucieuse et hau-
taine. C'est ce qui lui est arrivé récemment avec la France, et il
en est résulté une rupture qui ne s'est point d'ailleurs prolongée.
Combien de temps encore durera la domination du général Cas-
tilla? Le Pérou a-t-il même intérêt à ce qu'elle cesse? Oui sans
doute, s'il doit entrer dans une voie de développement régulier;
qu'importe au contraire si, à travers des révolutions nouvelles, il
ne fait que changer de dictateur?
III.
Dans ces immenses régions du Nouveau-Monde, les républiques
du Rio de la Plata, — la Confédération Argentine, la République-
Orientale, le Paraguay, — sont peut-être les états les plus favori-
sés de la nature, les mieux situés pour prospérer et. grandir. Elles
ont tout, la douceur du climat, la fertilité du sol, l'étendue du ter-
ritoire, — tout, moins la paix, qui seule peut faire germer la ri-
chesse et mettre des peuples là où il n'y a que des agglomérations
turbulentes. Autrefois c'était, disait-on, le despote violent de ces
contrées qui était un obstacle à tout. Rosas une fois tombé, les mer-
veilles de la civilisation allaient se dérouler. Si ces pays étaient sans
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LES DICTATCBES SUD- AMERICAIN ES. A69
aucune espèce d'ordre intérieur, sans organisation politique, si tous
les intérêts ne se développaient pas, c'était la faute du dictateur
argentin. Rosas est tombé, qu' est-il arrivé? La Confédération Ar-
gentine la première est aussitôt retombée dans la guerre civile, et
s'est violemment divisée en deux parties ennemies, — Buenos-Ayres
d'un côté, et de l'autre le reste de la confédération, sous l'autorité
du général Urquiza. Aux yeux de Buenos-Ayres, la ville aux esprits
cultivés et ardens, Urquiza a été toujours le chef de campagne, le
caudillo qui n'a renversé Rosas que pour s'élever à sa place, et qui,
du sein de sa province d'Entre-Rios, prétend faire peser le joug du
gaucho sur l'esprit argentin; aux yeux d' Urquiza et de ses adhé-
rens au contraire, Buéoos-Ayres a toujours été la ville rebelle et
ambitieuse qui, sous des dehors libéraux, prétend attirer à elle et
garder toute l'importance politique, le monopole du commerce et
de la vie extérieure.
Telles sont les dispositions respectives de ces deux fractions enne-
mies de la république argentine, que depuis huit ans elles n'ont pu
s'entendre. Trop faibles pour se réduire mutuellement par les armes,
trop dominées par leurs passions pour céder à la nécessité supérieure
d'un rapprochement volontaire, elles ont vécu de cette vie singu-
lière qui n'était ni l'existence en commun ni l'indépendance com-
plète. Chacune d'elles a eu son gouvernement, sa constitution, sa
législation propre, et même sa représentation extérieure. Un mo-
ment, en 185i et 1855, à défaut de l'unité nationale qu'elles ne
pouvaient rétablir, elles essayaient du moins de sauvegarder leurs
intérêts communs en réglant par des conventions leurs rapports
commerciaux, en faisant un certain ordre dans le désordre; mais cet
état de paix relative, qui laissait intacte la grande question de l'in-
tégrité nationale, durait peu, et après une courte expérience Ur-
quiza, ne pouvant malgré tout renoncer à l'espoir de soumettre Bue-
nos-Ayres, essayait d'un autre système qu'il croyait devoir être plus
efficace que l'emploi de la force. 11 cherchait à atteindre la province
dissidente dans ses intérêts en favorisant le commerce direct entre
les états étrangers et la confédération par l'établissement de droits
différentiels sur les marchandises importées ou exportées qui tou-
cheraient à Buenos-Ayres. C'était une guerre commerciale compli-
quée d'ailleurs d'incessantes manifestations d'hostilités d'un autre
genre qui ne pouvaient qu'exciter et rendre plus irréconciliables
les animosités en préparant une lutte nouvelle devenue inévitable
en 1859.
Les symptômes de ces intentions belliqueuses ne tardèrent pas à
se manifester et se succédèrent rapidement. Le chef de la confédé-
ration, le général Urquiza, ne demandait qu'à être ou à paraître
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A70 REVUE DES DEUX MONDES*
pressé par l'opinion. Il y eut d'abord sur divers points de vrais /?ro-
nunciamientos en faveur de la guerre contre la province dissidente.
Le mot d'ordre était partout la reconstitution de l'intégrité nationale.
Bientôt un fait singulièrement significatif se produisit : on rétablit
comme signe de ralliement la fameuse ceinture rouge {la cinta) du
temps de Rosas. La devise était, il est vrai, moins farouche. Ce
n'était pas moins une résurrection 4brt malheureuse d'un déplorable
emblème de haine et de guerre civile. Dans le même temps, le cabi-
net de Parana remettait au jour une loi de 1866, par laquelle il
avait protesté contre tout acte de souveraineté extérieure de Bue-
nos-Ayres. On ne pouvait se méprendre sur le sens de cette série
de faits. On voulait la guerre à Parana, on la voulait le plus promp-
tement possible. Cette pensée se laissait voir pleinement dans le
message par lequel'le président de la confédération ouvrait la ses-
sion législative le 1®' mai 1859; elle éclatait dans le premier acte
du congrès, qui était d'autoriser le chef de l'état « à résoudre la
question de l'intégrité de la république par des négociations paci-
fiques ou par la guerre, à mobiliser les gardes nationales, à aug-
menter les troupes de ligne, à faire toutes les dépenses nécessaires,
et à prendre au besoin le commandement de l'armée. »
Quoi qu'en pût dire le général Urquiza dans son message aux
chambres fédérales, il n'est pas moins vrai que Buenos-Ayres ne
prenait nullement l'initiative de l'agression dans cette lutte nouvelle
qui se préparait. Sans doute la province dissidente était jusqu'à un
certain point rebelle et agressive par sa position , par les principes
qui inspiraient son gouvernement, par ses prétentions de supréma-
tie, par cette usurpation de souveraineté extérieure inhérente à la
demi-indépendance qu'elle s'était donnée. En un mot, elle se trou-
vait dans une situation anomale qui devait déplaire au chef de la
confédération, et qui ne pouvait durer. Au point de vue actuel et im-
médiat, il faut reconnaître qu'elle n'avait rien fait qui fût de nature
à changer subitement cette situation irrégulière en un conflit dé-
claré. Elle restait plutôt sur la défensive, non cependant sans ob-
server avec une amertume croissante cette série d'actes d'hostilité
qui s'accomplissaient à Parana, et qui ne pouvaient qu'enflammer
les haines contre Urquiza. Tandis que le chef de la confédération
parlait un langage menaçant où se dévoilaient ses desseins, le gou-
verneur de Buenos-Ayres, M. Alsina, disait de son côté: « Buenos-
Ayres n'a point provoqué et ne désire point la guerre, mais elle ne
la craint pas. » Et M. Alsina, lui aussi, se faisait autoriser à disposer
de toutes les forces de l'état dans l'intérêt de la défense et de la sû-
reté du territoire.
La guerre renaissait dès lors invinciblement. Ce qu'il y eut de sm-^
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^ * LES DICTATURES SUD-AMÉBICAINES. i71
gulier, c'est que, les hostilités une fois ouvertes, les deux adversaires
n'étaient pas en position de se rencontrer de si tôt. Le gouverne-
ment de Buenos-Ayres fit envahir la province de Santa -Fé, mais
sans poursuivre rien de décisif. De son côté, Urquiza tardait à se
mettre en campagne; il avait besoin de temps et de moyens qui lui
manquaient d'abord pour conduire son anoiée de TEntre-Rios sur la
rive droite du fleuve. On entrait dans la saison d*hiver de ces con-
trées, et toute opération se trouvait enrayée. Trois mois se passèrent
sans amener aucun événement sérieux ; toiit au plus y avait-il quel-
ques escarmouches. De part et d'autre, des escadrilles sillonnaient
le fleuve. On s'observait et on se gênait mutuellement. Le fait est
que, des deux côtés, à défaut d'une action militaire ajournée, on
recourait à un moyen souvent employé dans ces contrées et dont
Buenos- Ayres se servit avec succès, il y a quelques années, pour se
délivrer d'un blocus par lequel Urquiza essayait de la réduire : cha-
cune des deux parties essaya d'affaiblir l'autre par la captation et
la corruption.
Cet intervalle de quelcpies mois laissé entre l'ouverture des hostili-
tés et les opérations actives n'était point après tout sans avantage à
un autre point de vue; il permettait à des médiations désintéressées
de se produire et de tenter, sous les auspices d'un arbitrage étran-
ger, un rapprochement qui avait toujours échoué sous la forme
d'une négociation directe. C'était vraiment la période des média-
tions : médiation des États-Unis, médiation au nom de la France,
de l'Angleterre et du Brésil agissant en commun, médiation du Pa-
raguay. La première en date fut celle du ministre des États-Unis,
M. Yancey, et ce ne fut pas la plus heureuse. M. Yancey arriva à Bue-
nos-Ayres au commencement de juillet 1859. Malheureusement, dès
la première heure, on put voir de quelles difficultés épineuses se
trouvait hérissée cette entreprise de pacification. L'embarras n'était
pas de faire admettre le principe de \ intégrité nationale proposé par
M. Yancey et que personne ne contestait; mais d'abord Buenos-Ayres
refusait formellement de souscrire à une suspension d'hostilités. En
outre, elle répondait aux propositions de M. Yancey par des condi-
tions au moins singulières, dont la plus difficile àiaire accepter était
l'abdication du chef actuel de la confédération et son éloignement
de la vie publique pendant six ans, sans que cela impliquât au reste
la réincorporation immédiate de la province séparée. C'était mettre
la paix à des conditions impossibles et proposer un arrangement qui
n'en était pas un; M. Yancey ne manqua pas de le faire observer.
L'opposition de Buenos-Ayres avait si visiblement pour mobile l'ani-
mosité personnelle à l'égard du chef de la confédération, que, par
une dernière concession, M. Alsina consentait à faire représenter la
Gooçle
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&72 BBVUE DBS DEUX MONDES.
province dans un congrès qui se réunirait pour réformer la consti-
tution fédérale « aussitôt que le général Urquiza se retirerait de la
vie publique. » C'était toujours la même difficulté; il y avait vrai-
ment trop peu de chances de s'entendre, et M. Yancey, un peu moins
avancé le 15 août que le 6 juillet, déclarait sa médiation terminée.
Ce n'était point la dernière tentative de conciliation qui devait se
produire. La mission malheureuse de M. Yancey était suivie peu
après de deux médiations, — l'une exercée par le Paraguay, — l'au-
tre proposée par les trois gouvernemens réunis de la France, de
l'Angleterre et du Brésil, — et par une singularité de plus en cette
affaire, c'est la moins importante en apparence qui devait amener
un dénoûment. Comment le rôle de ces trois dernières puissances
s'est-il effacé devant l'intervention d'un petit état américain? C'est
que la médiation du Paraguay avait été offerte et acceptée à Parana
dès le 22 août, — peut-être même était-elle le résultat de combi-
naisons antérieures, — tandis que les représentans de la France et
de l'Angleterre n'étaient en position d'offrir leurs bons offices qu'à
la fin de septembre. On eut l'idée un moment de réunir tous ces
efforts et de ne former qu'une seule et même médiation; cela ne
put réussir. Quoi qu'il en soit, le fils du président du Paraguay, le
général Solano Lopez, arrivait au commencement d'octobre dans la
Plata, muni de tous les pouvoirs nécessaires, et le ministre de France
à Parana, M. Lefebvre de Bécour, ne tardait pas à se rendre lui-même
à Buenos-Ayres avec le chargé d'affaires d'Angleterre à Montevideo
et le plénipotentiaire brésilien , dont les lenteurs avaient peut-être
contribué à entraver celte intervention de l'Europe. Dans tous les
cas, cette médiation des grandes puissances restait une dernière
ressource, et la présence des agens européens ne pouvait que venir
en aide au médiateur qui avait réclamé son droit d'antériorité.
Le général Solano Lopez se mit à l'œuvre dès son arrivée à Buenos-
Ayres. Le résultat de ses premières démarches ne fut pas d'un bon
augure. Le gouvernement de Buenos-Ayres ne mettait pas moins
d'obstination que par le passé à refuser une suspension d'hostilités
que le général Urquiza demandait toujours pour pouvoir traiter. Seu-
lement, après l'insuccès de la mission de M. Yancey, Urquiza croyait
de sa dignité de montrer un peu plus de hauteur; il ne consentait
plus à envoyer ses plénipotentiaires à Buenos-Ayres, il exigeait que
les plénipotentiaires de Buenos-Ayres se rendissent à son quartier-
général. Le médiateur paraguayen essayait vainement de tout conci-
lier ; il était tout près de voir échapper de ses mains le fil de cette
négociation, lorsqu'il reçut tout à coup un secours inattendu des
événemens.
Pendant ce temps, les armées des deux belligérans s'étaient peu
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LES DICTATURES SUD-ÂHÉBIGAINES. 47S
à peu rapprochées, si bien que vers le 20*octobre 1859, quelques
jours après l'ouverture de la médiation, elles se trouvaient en pré-
sence. Celle de Buenos-Ayres était sous les ordres du général Barto-
lomé Mitre, celle de la confédération était commandée par le générsd
Urquiza lui-même. Il était difficile de ne point se heiuler. Les deux
armées se rencontrèrent en effet le 23 ^octobre à Gepeda, et l'a-
vantage resta au général Urquiza; la cavalerie de l'armée oppo-
sée avait pris la fuite dès le commencement du combat. Le général
Mitre eut beau se représenter dans ses rapports comme victorieux
à l'aide de son infanterie et comme étant resté mattre du champ de
bataille : il n'est pas moins certain qu'il fut obligé de battre en re-
traite dans le plus grand désordre, et qu'il fit une marche forcée de
quinze heures pour aller se mettre à l'aîri de toute poursuite à San-
Nico^as, ce qui était une singulière façon d'être victorieux. L'affaire
de Gepeda devait donner fort à réfléchir à Buenos-Ayres. La route
de la capitale était ouverte devant Urquiza, qui s'avançait et qui
avait d'ailleurs des intelligences dans toute la province. Il n'en fal-
lut pas davantage pour relever l'autorité de la médiation du géné-
ral Solano Lopez.
Cette fois en effet les négociations se renouèrent et ne pouvaient
qu'être plus sérieuses. Un point fut désigné en dehors des défenses
de Buenos-Ayres pour la réunion des conférences de paix; mais en
peu de jours tout avait changé. Il n'y avait plus désormais à exiger
l'éloignement du général Urquiza, c'était M. Alsina qui était obligé
de se résigner au sacrifice patriotique qu'il voulait naguère imposer
au chef de la confédération ; à un certain moment, la négociation
fut même sur le point de se rompre, s'il ne quittait pas le pouvoir.
M. Alsina et ses ministres furent alors invités par l'assemblée légis-
lative de Buenos-Ayres à abdiquer leurs fonctions, ce qu'ils firent
aussitôt, et dès lors la négociation se dénouait le 11 novembre par
un traité de paix. Les conditions se ressentaient naturellement des
circonstances nouvelles où l'on se trouvait. Buenos-Ayres se décla-
rait dès ce moment partie intégrante de la Confédération Argen-,
tine. Dans un délai de vingt jours, elle devait rassembler une con-
vention provinciale chargée d'examiner la constitution fédérale en
vigueur; elle cessait immédiatement d'avoir des relations diploma-
tiques d'aucune espèce avec les états étrangers. La douane rentrait
dans le ressort fédéral. Enfin le Paraguay garantissait l'exécution
des engagemens réciproques contractés sous sa médiation. Ainsi la
paix se trouvait rétablie dans la république argentine.
Les événemens ultérieurs n'ont été que le développement de ce
premier acte de pacification. On s'est occupé de part et d'autre de
l'exécution des clauses du traité du 11 novembre. 11 y a eu pourtant
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47A REVUE DES DEUX MONDES.
plus d'un embarras dansrexécution de ce traité. Lorsque la conven-
tion récemment élue s'est réunie à Buenos-Ayres, elle a paru, dès les
premières séances, se diviser en deux partis assez tranchés, dont
l'un était d'avis d'accepter purement et simplement la constitution
fédérale actuelle, sauf à en demander plus tard la révision, tandis
que l'autre semblait disposé à réclamer, comme préliminaire de la
fusion définitive, la réforme de divers articles constitutionnels, ce
qui entraînerait de nouveaux retards. Une autre difficulté s'est éle-
vée lorsque le gouvernement de Parana a voulu envoyer un com-
missaire à Buenos-Ayres pour prendre possession de la douane,
replacée désormais sous la juridiction de l'autorité fédérale. L'ad-
ministration de Buenos-Ayres s'est opposée à cette mesure, qu'elle
représentait comme prématurée et ne devant avoir lieu qu'après la
complète réincorporation de la province.
Enfin, pendant que s'agitaient et se dénouaient à demi toutes ces
luttes, un fait important s'est produit dans la confédération. Un nou-
veau président a été choisi pour remplacer le général Urquiza, dont
les pouvoirs allaient expirer, et qui a tenu à démentir par son dés-
intéressement les prédictions de ceux qui l'accusaient de voulon-
perpétuer son autorité. Le nouvel élu est le ministre de l'intérieur de
la dernière présidence, M. Santiago Derqui, qui n'est pas moins at-
taché que le général Urquiza aux idées fédérales. Buenos-Ayres aura
donc à ratifier ce choix auquel elle est restée étrangère, et comme
elle a elle-même, d'un autre côté, à élire prochainement un gouver-
neur provincial, il reste à se demander si elle ne cherchera point à
opposer, par la désignation qu'elle fera, quelque protestation indi-
recte contre le sens généralement attaché à la nomination du nou-
veau président fédéral. La république argentine a donc à concilier
les gages de paix qui sont tout entiers dans le traité du 11 no-
vembre 1859 avec les mille difficultés qui naissent de l'exécution
pratique de ce pacte si laborieusement conquis. Ici encore les in-
térêts du pays et les passions des hommes sont en lutte, de telle
manière qu'on ne saurait dire au juste si ces événemens sont le pré-
lude d'une ère de paix définitive ou une halte entre les dissensions
de la veille et les troubles du lendemain.
Et le Paraguay n'a-t-il point sa place dans cet ensemble de choses?
Le Paraguay n'est point sans avoir eu, lui aussi, ses tribulations ré-
centes et ses petites péripéties, tribulations de l'ordre diplomatique
surtout, car depuis que le président Lopez, chef invariable de la
république paraguayenne, a voulu faire une figure dans le monde, il
s'est attiré successivement mainte querelle. C'était la conséquence
à peu près inévitable de cette combinaison bizarre d'une politique
extérieure d'apparence un peu libérale pratiquée avec les habitudes
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LES DICTATURES SUD-AMBRICAINES. A75
d'une politique intérieure ombrageuse et exclusive. Le Paraguay a
donc eu ses aventures, les unes assez heureuses comme sa média-
tion dans les affaires argentines, d'autres plus scabreuses comme
son démêlé avec les États-Unis.
C'était au fond une vieille querelle. Les causes de mésintelligence
entre les deux états s'étaient accumulées. 11 y a quelques années
déjà, un citoyen américain, M. Hopkins, grand organisateur d'af-
faires, consul de l'Union à l'Assomption, chef d'une compagnie de
navigation, s'était vu atteint dans ses intérêts particuliers aussi bien
que dans son caractère consulaire par l'expulsion dont il avait été
l'objet, et même un de ses parens avait eu le singulier désagrément
d'être sabré par un soldat paraguayen pour ne s'être pas conformé
à une consigne. Ce n'est pas tout. Un bâtiment américain, le Water-
Witchy chargé de l'exploration scientifique des rivières de la Plata,
avait été canonné à son entrée dans les eaux du Paraguay. Enfin
un traité de commerce et de navigation avait été négocié jet signé
en 1853 entre les Étals-Unis et le Paraguay. Ce traité, amendé par
le sénat de Washington, n'avait pas été ratifié sous sa forme nou-
velle à l'Assomption. Les griefs, on le voit, étaient de diverse na-
ture, et les États-Unis avaient annoncé l'intention où ils étaient
de faire entendre raison au président Lopez. Dès les premiers jours
de 1859, une escadre américaine se présenta dans la Plata, sous les
ordres du commodore Shubrick, qui était accompagné du capitaine
Page et d'un commissaire extraordinaire, M. Bowlin, porteur, dit-
.on, d'un ultimatum assez effrayant. La situation devenait critique,
car M. Lopez ne pouvait songer à opposer une résistance bien sé-
rieuse.
En présence de cette menace de guerre, les médiations, selon
l'habitude, se multiplièrent. Le Brésil avait proposé la sienne, et la
faible République-Orientale elle-même offrait de s'interposer; mais
le général Urquiza, devançant toutes les démarches, se hâtait de se
rendre à l'Assomption pour porter au président Lopez moins une
promesse de secours que l'autorité de ses conseils, et lui ménager
au besoin une capitulation convenable. Une négociation s'ouvrit
donCi avec le concours, d'ailleurs tout officieux, du général Urquiza.
Le président Lopez n'était point évidemment en position d'être bien
difficile; il fit pourtant bonne contenance, et ce ne fut pas sans
peine que le général Urquiza lui fit accepter des conditions qui
n'avaient au surplus rien de bien dur. Le commissaire américain
n'obtenait pas tout ce qu'il avait été chargé de demander; mais, en
voyant de plus près les choses, il avait compris sans doute qu'ob-
tenir beaucoup plus ne serait pas une grande victoire. De son côté,
M. Lopez lavait l'air de ne céder qu'à l'intervention pressante du gé-
Gooçle [
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676 BEVUE DES DEUX lIO!<n>E8.
néral Urquiza, qui lui i*endait ainsi d'avance le service qu'il devait
en recevoir plus tard. Il est vrai que le général Urquiza avait peut-
être une autre pensée, qu'il espérait amener M. Lopez à lui prêter
son concours dans la croisade qu'il méditait contre Buenos-Âyres.
Le président paraguayen n'était pas homme à se laisser si aisément
convaincre. Le moment venu, il rendit médiation pour médiation.
Ce n'était pas encore le dernier embarras pour le Paraguay;
une espèce de fortune ironique lui réservait l'ennui d'un démêlé
imprévu au milieu même du succès diplomatique de sa médiation
dans les affaires de la république argentine. Au moment où le gé-
néral Solano Lopez , après avoir rempli heureusement ssL mission
à Buenos- Ayres, s'embarquait sur le navire paraguayen le Tacuari
pour retourner à l'Assomption, un bâtiment anglais attendait ce der-
nier navire à la sortie du port, lui donnait la chasse et menaçait de
s'en emparer de vive force. Le Tacuari n'eut que le temps de ren-
trer bien vite au port, et il y resta provisoirement. Le général So-
lano Lopez fat obligé de prendre la voie de terre pour revenir dans
son pays. C'était, à vrai dire, de la part des forces navales angld-
ses, un procédé un peu sommaire, d'un caractère assez inusité en
l'absence de toute déclaration de guerre. U s'expliquait toutefois,
jusqu'à un certain point, par l'état des relatîc^ns de l'Angleterre et
du Paraguay, par une sorte de rupture qui avait eu lieu entre le
gouvernement de l'Assomption et le consul britannique, M. Ben-
derson , à l'occasion de l'incarcération d*un Anglais du nom de
Canstatt. M. Lopez avait compté sans doute sur l'infaillibilité de son
procédé habituel : quand il est en querelle avec quelque agent
étranger, il s'adresse au gouvernement que représente cet agents
et il gagne ainsï du temps. Il se trompait cette fois; les Anglais agi-
rent plus sommairement. De là la mésaventure du Tacuari. M. Lo-
pez a fini pourtant par mettre en liberté l'Anglais Canstatt, et le
Tacuari a pu alors sortir librement pour regagner le Paraguay.
Malheureusement on a toujours affaire ici à un petit despote qui
se prévaut de son éloignement et de son isolement. La difficulté,
nous le disions, réside dans le conflit incessant entre une politique
qui a manifesté depuis quelques années des prétentions un peu plus
libérales et une manière d'entendre cette politique toute pleine
d'ombrages traditionnels. M. Lopez veut bien avoir des relations
extérieures, mais il prétend les interpréter et les régler à sa façon;
il veut bien recevoir les étrangers, mais en les traitant comme il
traite ses sujets; il ne refuse pas de proclamer la liberté de navi-
gation, à la condition qu'on en use le moins possible. Dans ses rap-
ports avec les autres états, si on n'a pas pour lui tous les égards
voulus, il est très fier et très chatouilleux; si on lui fait sentir le
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LES DICTATUBES SUD-ABf£RIG AINES. 477
poids du droit et de la loi universelle des nations, il se rejette avec
une astucieuse modestie sur rinfériorité du Paraguay. En un mot,
il veut rester maître chez lui envers les étrangers comme envers les
nationaux, et réellement il est tout dans son pays, il dispose de
tout, il règle tout; les Paraguayens ne se marient même pas sans sa
permission. 11 ne supporte autour de lui aucune influence, pas même
celle de son fils, le général Solano Lopez, qui, soit calcul, soit sou-
mission volontaire, ne contrarie d'ailleurs en rien son père. Avec
cela, il a réalisé sans doute quelques progrès, mais il s'arrange pour
que tout se fasse par lui et rien que par lui : homme bizarre et original
après toat, qui continue dignement le système du docteur Francia.
Le président Lopez vieillît cependant, et il est atteint d'infirmités
incurables, dues à la vie laborieuse qu'il mène, à la tension perma-
nente de toutes ses facultés, incessamment occupées des plus infimes
minuties du gouvernement. On lui a prescrit le repos, Û n'a pu s'y
assujettir, car il s'est tellement accoutumé à cette vie de préoccupa-
tions jalouses, que le repos le tuerait, comme cette vie même accé-
lère le progrès de ses infirmités. Le président Lopez n'aura pas moins
été une des curieuses figures de l'Amérique du Sud, et sans sortir de
cet isolement au sein duquel il se retranche avec une ténacité difficile
à vaincre, on le voit encore, en 1859, mettre la main à une des plus
sérieuses affaires de ces contrées, à la pacification de la république
argentine.
Passons la République-Orientale, qui n'est pas encore si loin des
révolutions intérieures qu'elle n'en porte toutes les traces, et dont
l'impuissance est wndue plus palpable par le traité signé le 2 jan-
vier 1859 entre la Confédération Argentine et le Brésil pour consa-
crer la neutralité perpétuelle du territoire de l'Uruguay. Par le fait,
il n'y a jusqu'ici que deux états sud-américains, le Chili et le Brésil,
qui, placés dans des conditions différentes, aient paru représenter
sur le sol du Nouveau-Monde la paix et un progrès assez régulier.
Le Chili a cessé d'être une de ces exceptions heureuses. Il vient d'a-
voir, lui aussi, sa guerre civile, que le gouvernement a comprimée,
mais qui n'attend peut-être que le moment favorable d'une nou-
velle élection présidentielle pour se réveiller (1). Le Brésil reste donc
seul; il le doit Sans contredit tout d'abord à la monarchie constitu-
tionnelle, qui met le pouvoir souverain au-dessus des rivalités am-
bitieuses des chefs de hasard , en laissant aux partis la liberté de
leurs luttes.
Le Brésil garde dans son existence un double caractère qui se dé-
voile à travers les événemens de tous les jours et qui fait son origi-
(i) Cette guerre civile a déjà été racontée dans la Revue; voyez la livraison du 15 dé-
cembre 1859.
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A78 BEYUE DES PEUX MONDES*
nalité politique. Il est sans doute américain, et grandement améri-
cain, par sa population, par la nature de ses ressources et de son
développement, parles lacunes d'une civilisation si disproportionnée
avec rimmensité du pays, eu un mot par tout ce qu'il possède
comme par tout ce qui lui manque. En même temps, de tous les
états du Nouveau-Monde c'est celui qui se rapproche le plus de
l'Europe par ses habitudes de gouvernement, par l'extérieur officiel
de sa vie, par son aptitude politique. Le Brésil, c'est assurément
son honneur et sa force, ne va pas de révolution en révolution ; il a
une marche suivie, des affaires régulières dans leur ensemble, sur-
tout des relations diplomatiques généralement conduites a^c habi-
leté, et des hommes d'état capables qui exercent alternativement le
pouvoir sous la prudente direction d'un souverain plein de zèle et
de circonspection, ayant toute la bonne volonté possible de bien fsùre.
De là vient que, si dans ce jeune empire il y a des crises politiques,
il n'y a point de commotions sérieuses; si l'on rencontre toutes les
incohérences inévitables dans un état de civilisation encore si im-
parfait, ces incohérences ne se compliquent pas du moins du mou-
vement de toutes les passions acharnées à bouleverser le pays dès
longtemps pacifié.
Et maintenant quelle impression générale laisse dans l'esprit la
vue de ces républiques dont l'existence n'apparaît le plus souvent
que comme un tourbillon lointain? On ne peut se le dissimuler, le
Nouveau -Monde n'est encore que le gigantesque cadre de sociétés
en voie de formation, dont l'ébauche ne peut pas même être entre-
vue, dont tous les élémens flottent dans la confusion. Aux États-
Unis, tout est violence sans doute, jusque dans la paix; il y a une
audace qui trop souvent ne tient compte ni du droit, ni des faibles,
mais qui agit, qui marche, et qui, en s' avançant chaque jour, dé-
pose un germe, prend possession de la terre, fait reculer le désert
et le vide. Dans TAmérique du Sud, ce qui frappe, c'est cette uni-
verselle et colossale disproportion entre tous les intérêts déterminés
par la nature et les événemens, œuvres des ambitions, — entre les
ressources latentes d'un sol prodigieux et l'incurie des hommes,
— entre l'étendue même du domaine et l'impuissance des domi-
nateurs, qui semblent vouloir suppléer à leur petit nombre par l'a-
gitation. Contemplez ce vaste continent : dans cet espace immense
qui va de l'Océan- Atlantique à la Cordillère des Andes et du Rio de
la Plata à la Patagonie, la Confédération Argentine voit se perdre
une population qui ne va peut-être pas à 1,500,000 âmes. Au Vene-
zuela, les llanos ou savanes, qui ont neuf mille lieues carrées, ne
renferment pas 50,000 habitans; la zone des bois, des montagnes,
qui pourrait donner asile à plus de 15 millions d'hommes, en a
Gooçle
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LE6 DICTATUBES 6UI>-AMSEI€AIN£6. A79
60,000. Dans Tîntérieur de l'Equateur, les vastes régions de Quijos,
de Macas et de Mainas sont couvertes de forêts séculaires où errent
quelques tribus que nulle civilisation n'atteint, sur lesquelles le
gouvernement n'exerce aucune action. Buenos-Ayres, l'Athènes du
Nouveau-Monde, a presque à ses portes le désert et la vie sauvage,
et le Chili lui-même est réduit à. combattre les vieilles et fières peu-
plades de l'Arauco ou à traiter avec elles. Enfin ces contrées sont
sillonnées de merveilleux réseaux de fleuves, comme celui du Rio
de la Plata et celui de l'Amazone, artères naturelles de civilisation.
Le principe de la liberté de navigation proclamé par des traités
réserve l'avenir. Quels résultats a-t-on vus cependant jusqu'à pré-
sent, si ce n'est l'aventureuse expédition de quelques barques dans
les rivières argentines, et quelques tentatives de navigation pour
relier le Brésil et le Pérou à travers l'épaisseur du continent amé-
ricain?
Pendant ce temps, au sein de cette fécondité et au milieu de tous
ces problèmes qui sollicitent à la fois l'activité humaine, des partis
font et défont des constitutions, des chefs militaires se disputent le
pouvoir, — et les uns et les autres se servent des Indiens en les dis-
ciplinant pour leurs guerres civiles, sans les élever par l'éducation et
le travail, c'est-à-dire en leur donnant des armes à l'aide desquelles
ils arriveront à pénétrer avec effraction dans la politique «t iront
camper dans les villes, comme on le voit déjà au Mexique. 11 y a
quelques années, Santa-Anna le disait dans un message aux Mexi-
cains : «Après trente ans d'indépendance, où en sommes -nous?
Quel est votre crédit au dehors? quelle est votre réputation auprès
des nations étrangères? » La réponse était navrante et claire : des
territoires perdus pour le Mexique, des révolutions et des dictatures
partout, c'est, à peu d'exceptions près, l'histoire de ce monde espa-
gnol. Parce que l'Amérique du Sud en est encore à cette période où
rien n'est équilibré, où tout est hasard, où l'on ne peut même en-
trevoir un but prochain, il ne faudrait pas toutefois se laisser aller
à ce dédain des civilisés pour ce qui n'est pas conforme à leurs ha-
bitudes et à leurs goûts. Ce monde est un vaste laboratoire, disions-
nous : l'Europe elle-même est sortie de là. Quelques siècles avant le
christianisme, était-elle, comme aujourd'hui, riche, éclairée et flo-
rissante? Ce n'est que par degrés, en suivant une échelle infinie de
transformations et d'épreuves souvent obscures et vulgaires, que
les sociétés se forment. Dieu, qui a créé cet imposant et prodigieux
théâtre du continent sud-américain, en le livrant à la race humaine,
n'a pu vouloir qu'il fût indéfiniment la pompeuse et inutile déco-
ration de drames sanglans ou puérils.
Cn. DE Mazade.
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LITTÉRATURE DRAMATIQUE
DÉCADENCE DU THÉÂTRE.
Notre siècle s'est habitué à porter le deuil de tant de choses qui
semblaient indispensables autrefois à l'existence des nations, qu il
ne s'affligerait sans doute pas beaucoup si on lui annonçait qu'il
doit préparer encore une fois ses vêtemens de couleur sonjbre et
faire emplette de crêpes neufs. Il porte si légèrement et si gaiement
ses chagrins, il se fait si vite à l'idée de ne plus voir ce qu'il a
perdu, il donne si bien raison, par son oubli rapide de ce qu'il pré-
tendait aimer, à ce triste proverbe : « Les absens ont tort, » qu'il
n'éprouvera sans doute pas une bien grande peine à la nouvelle du
profond malaise de la littérature dramatique. Il y a si longtemps
qu'il suit son déclin, que cette nouvelle ne l'étonnera ni ne le trou-
blera probablement pas beaucoup. Tout en effet semble annoncer
que nous devons nous résigner à l'éclipsé prochaine de la littéra-
ture dramatique. Et vraiment pour notre part nous nous résignons
facilement, car rien n'çst lamentable à voir et à entendre comme la
pâleur livide, la démarche affaissée, la respiration courte et sifflante,
les accès de toux de cette pauvre malade qui se traîne sans cou-
rage : mieux vaudrait' la mort que le prolongement d'une si frêle
existence.
Parmi les symptômes fâcheux pour notre avenir littéraire qu'il
est trop aisé de recueillir aujourd'hui, nous n'en connaissons pas de
plus frappant que cette situation de la littérature dramatique. Que
la littérature d'imagination en général languisse ou soit enveloppée
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UTTÉRATURE DRAMATIQUE. &81
d'un nuage» il n'y a rien là de trop étonnant. Il a fallm le phéno-
mène très excentrique de la révolution romantique pour inspirer &
la France le désir ou plutôt le caprice d'avoir ce qu'on appelle une,
littérature d'imagination^ et lui donner l'idée qu'elle était capable
de réaliser ce désir. La poésie et le roman peuvent à leur aise subir
en France des éclipses plus ou moins longues; ces éclipses ne seront
pas des symptôme caractéristiques de la santé de l'esprit français.
La poésie et le roman peuvent être malades, et l'esprit français se
porter cependant à merveille. Il n'en est pas de même de la lit-
térature dramatique : si elle est atteinte, soyez sûr que l'esprit
français souffre également. De tous les genres littéraires, le drame
est le seul que la France ait cultivé avec amour et avec persévé-
rance. C'est pour le théâtre que l'imagination française avait ré-
servé tout ce qu'elle contenait d'ardeur, d^habileté ingénieuse, de
puissance et d'invention. Dans le roman et la poésie, elle innovait
peu, et ne visait pas à sortir des cadres connus; au théâtre, au con-
traire, pendant plus de deux siècles, elle a innové sans relâche, elle
a multiplié les tentatives et les essais. Dans les autres genres litté-
raires^ l'imagination française a souvent trouvé sans chercher, par
une inspiration fortuite ou un de ces hasards heureux qui favorisent
la paresse et la négligence ; mais au théâtre elle a montré une ap-
plication soutenue, patiente, elle a fait preuve d'efforts sérieux pour
chercher et trouver. Elle attachait évidemment un plus grand prix
aux succès du théâtre qu'à tous les autres, et en tout cas elle sem-
blait croire que c'était la forme nécessaire de ses pensées, le cadre
qui pouvait le mieux faire ressortir la beauté qui lui était propre, le
milieu dans lequel elle se montrait le mieux à son avantage, le seul
genre, en un mot, qui lui permettait de révéler au monde tout ce
qu'elle valait.
Nous craignons vraiment de ne pas dire assez en disant que la
littérature dramatique est la forme préférée de l'imagination fran-
çaise. On serait bien plus près de la vérité en disant que cette litr-
térature a absorbé tout ce que l'esprit français contient d'imagina-
tion et de poésie, car par littérature dramatique nous n'entendons
pas seulement le drame et la comédie, mais encore tous ces genres
secondaires qui sont comme des branches du théâtre, la satire, l'é-
pigramme, le conte. Quels sont, en dehors du théâtre, les vrais
poètes de la France? Ce sont les railleurs, les satiriques, les épi-
grammatistes, tous ceux qui cherchent leurs inspirations dans le
spectacle du monde social plutôt que dans le spectacle de la na-
ture, et dans l'action humaine plutôt que dans la rêverie. Clément
Marot, Régnier, Boileau, Voltaire, voilà quels sont, en dehors du
théâtre, les vrais poètes de la France, et certes il est inutile de
Tom xivii. 31
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482 BETUB DES DEUX MONDES.
s'armer d'un microscope grossissant pour découvrir que leur talent
est de même nature que celui des poètes dramatiques, et que les
qualités qui recommandent leurs œuvres sont les mêmes que nous
applaudissons dans le drame et la comédie. Point n'est besoin de
détourner de son seiis l'épithète de dramatique pour l'appliquer à
leurs œuvres, car leur rêverie est toujours à fleur d*âme, leur en-
thousiasme toujours impersonnel , et leur émotion toujours nette-
ment déterminée par la situation et l'action qu'ils représentent. Tout
en France tourne au drame et au théâtre, car tout y tourne à l'ac-
tion, même la philosophie, même la religion, si bien qu'on peut
oser aflTirmer, sans crainte d'être irrespectueux, que Bossuet lui-
même n'est à plus d'un titre qu'un acteur sublime et un admirable
auteur dramatique. S'il en est ainsi, il est facile de comprendre
comment le théâtre ne peut être malade en France sans que la
santé de l'esprit français soit atteinte du même coup. Donnez à un
critique habile le bulletin de l'état des théâtres, et, sans autres ren-
seignemens, il vous rédigera le bulletin de la santé morale publique,
et il vods dressera l'inventaire des richesses de l'imagination et de
l'invention françaises.
Faut-il dresser cependant aujourd'hui, d'après le bulletin de notre
littérature dramatique, l'inventaire de la richesse publique et l'état
de santé du génie national? En ce cas, on pourrait nous croire bien
malades. Si la littérature dramatique a une telle importance pour la
France, il y a certainement, à l'heure qu'il est, quelque chose qui
va mal. Quel est ce quelque chose et de quel nom on le nomme,
c'est ce que je ne sais pas et ce que je ne me permettrai pas de re-
chercher. Je crains seulement que ce ne soit un mal compliqué, à
noms multiples , à symptômes déconcertans , précisément comme
celui dont souffre aujourd'hui la littérature dramatique. On dirait
que tous les organes de la vie sont attaqués à la fois, et que toutes
les maladies des différens âges se sont réunies et amalgamées pour
former ce mal bizarre. Est-ce le cœur qui est atteint? On le croirait
volontiers à voir la sécheresse des nouvelles productions dramati-
ques. Est-ce le cerveau? Peut-être, tant la pensée est faible, défail-
lante, impuissante à s'exprimer. Observez cependant ces violences
nerveuses suivies de prostrations et de langueur : peut-être le mal
gît-il dans l'appareil de la sensibilité, et pourrait-il se dissiper avec
un bon régime moral? Oui, mais prenons garde de nous tromper :
ces éruptions à la surface de la peau ne seraient-elles pas plutôt
l'indice d'un sang grossier, plébéien, non encore purifié par les ha-
bitudes de la civilisation? Et quel âge le patient a-t-il en réalité?
Est-ce un vieillard qui s'affaisse sous le poids des souvenirs trop ac-
cumulés? Est-ce un jeune homme tourmenté par les vagues et vio-
lens malaises de l'adolescence? Vous pouvez choisir à votre gré dans
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UTTÉBàTDBB DRAMATIQUE. A8S
ce catalogae de maladies : il y en a pour tous les goûts; mus quel-
que choix que vous fassiez et quelque jugement que vous pronon*
ciez, vous serez obligé de reconnaître que tous ces symptômes se
réduisent à deux principaux, Timpuissance et la maladresse, et que
par conséquent la maladie dont souflrent le théâtre et par suite Tes-
prit français est double. Nommons cette double maladie le mariage
de la sénilité et de la barbarie, rapprochées par une de ces combi-
naisons qui ne se peuvent rencontrer que dans ces sociétés vieillies
où deuK excès forment par leur union un équilibre de forces, et dans
ces tempéramens longtemps éprouvés où deux maladies forment un
état de santé.
Le théâtre contemporain offre donc ce double caractère de la sé-
nilité et de la barbarie. Tantôt on dirait les pensées surannées d'un
vieux pédant dont la mémoire a gardé trop fidèlement les souvenirs
d'autrefois, tantôt les hardiesses malséantes d'un barbare ambitieux
et inexpérimenté. Tous les genres sont confondus en un seul, tous
les styles sont violemment rapprochés dans une association bizarre.
Imaginez un pêle-mêle de comédie, de drame,. de vaudeville, une
sorte ^olla podrida littéraire où votre esprit, étonné de la variété
de ce régal nouveau, rencontre* tour à tour un bouquet à Cbloris,
une phrase d'argot, une tirade de rhétoricien qui s'essaie à l'élo-
quence, une déclamation sentimentale, dçs plaisanteries d'atelier
et de coulisses, des bons mots d'ancien régime et des boutades
populaires : vous aurez à peu près l'idée de ce qu'en l'an de grâce
18(50 on nomme chez nous un drame ou une comédie. Si la litté-
rature est l'expression des moerurs, et si le théâtre est fait à l'image
du public, n'en conclurez-vous pas, sans trop de fmesse, que le
public qui vient écouter ou applaudir ces productions extraordi-
naires doit être aussi fort mélangé, venir de points très divers,
qu'il doit contenir bien des variétés de l'espèce humaine, et qu'il
doit offrir l'image de bien des discordances? Le théâtre est devenu
démocratique comme la société, et les anciens genres dramatiques
ont subi le sort des anciens cadres sociaux. Le public trouve dans
cette confusion des genres une image peu aimable dé lui-même, mais
contre laquelle il ne récrimine pas. Il n'est pas choqué de voir la co-
médie unie au mélodrame et le langage de l'argot mêlé au langage
académique. Chacun ne trouve- t-il pas quelque chose de pareil dans
son expérience personnelle? Ne vivons-nous pas dans un temps de
confusion et d'anarchie que caractérise le pêle-mêle des sentimens
et des idées encore plus que le pêle-mêle des classes et des pen-
sonnes, où les contradictions les plus étonnantes se présentent non-
seulement dans la société, mais dans l'individu lui-même, qui peut
être à la fois cultivé comme un Byzantin, -sauvage comme un Scythe,
grossier comme un parvenu plébéien et poli comme un aristocrate
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bSh BE'^E DES DEUX moudes.
de l'ancien régime? Qui n'a vu de nos jours ce spectacle vraiment
curieux d'un homme poli qui s'essaie à la grossièreté, et d'un bar-
bare qui s'essaie à la civilisation? J'ai vu pour ma part d'honnêtes
gens, partisabs déclarés de la tragédie classique, essayer de prendre
goût au mélodrame, et des vaudevillistes ambitionner la gloire des
auteurs tragiques. Nous vivons dans un temps où le même homme
contient en lui cinq ou six ébauches d'hommes différens qui se font
mutuellement une guerre acharnée et se raillent les uns des autres.
Autrefois il y avait plusieurs publics distincts, dont chacun avait une
manière de vivre et de penser différente; aujourd'hui il n'y a plus
qu'un seul public qui a tant bien que mal absorbé et amalgamé tous
les publics d'autrefois. Chacun de nous fait donc pour ainsi dire
partie de cinq ou six publics, en comprend le langage, en partage
les mœurs. Voilà pourquoi nous pouvons écouter sans trop d'éton-
nement et d'impatience tant de drames et de comédies sans unité,
sans cohésion, sans logique, à la fois crus et artificiels, cyniques et
alambiqués, bariolés de. tous les sentimens et de tous les styles.
Les pièces nouvelles sont mauvaises, et je crois que nous méritons
un meilleur miroir de nous-mêmes; cependant, à tout prendre, si
mauvaises qu'elles soient, elles nous ressemblent, et c'est pourquoi *
nous les écoutons avec froideur, mais sans dépit et sans protesta-
tion. Chacun y prend cç qui lui plaît, choisit la scène qui le fait se
souvenir de lui-même, le personnage qu'il connaît, et tous sortent
l'esprit paisible, ni contens ni mécontens, et disant à l'unisson : « La
pièce n'est pas bonne; cependant il y a quelque chose. »
Les nouvelles productions dramatiques ne s'adressent donc plus
comme autrefois à un public déterminé, spécial, qu'on puisse clas-
ser, mais à un public vague, anonyme, dont les limites ne peuvent
être précisées, qui se compose de cinq ou six publics très différens
les uns des autres, mais qui se sont pénétrés et pour ainsi dire tra-
versés sans pour cela se rapprocher et se fondre complètement.
Rien, sous ce rapport, ne marque mieux que le théâtre contemporain
l'ascendant de la marée montante de la démocratie. Cette confusion
de tous les anciens genres dramatiques en un seul que présente le
nouveau théâtre est une conséquence de l'apparition de ce nouveau
public anonyme et flottant qui commence on ne sait où et qui ne
finit nulle part. Il n'y a pas un seul des anciens genres qui puisse, à
l'heure présente, répondre aux besoins de ce public. Il n'y a déjà
plus de bourgeois qui voulût faire son régal habituel de l'ancienne
comédie sentimentale du Gymnase ; les bourgeois ont perdu trop de
leur ancienne naïveté au contact des événemens contemporains pour
qu'ils trouvent beaucoup d'attrait dans le spectacle des sentimens
factices. On cherchera dans quelques années l'aristocrate et le lettré
qui se contenteront des froids plaisirs de la tragédie classique ; déjà
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UTTÉRATDRE DRAMATIQUE. &85
ils sont trop loin de la société pour laquelle ont été composés ces
nobles modèles, ils ont été initiés par la critique à trop de secrets
d*art et de poésie, ils ont trop lu et trop comparé de littératures
étrangères pour ressentir les émotions qu'ils ressentaient il y a vingt
ans encore. Et où est aujourd'hui le jeime homme assez étourdi,
assez peu sérieux pour croire que les plaisirs d'imagination sont les
seuls désirables, et pour applaudir sans réserve aux hardiesses du
drame romantique? Nous comprenons plus, sinon mieux, que tout
cela ; nous sommes à la fois classiques, romantiques et bourgeois;
le factice ne nous déplaît pas pris à petites doses ; les plaisirs d'ima-
gination nous plaisent, pourvu qu'ils ne se prolongent pas assez long-
temps pour nous donner le loisir de réfléchir que nous sommes dupes
d'une illusion; nous aimons le vieux théâtre classique comme on aime
un souvenir lointain dont l'émotion est adoucie par la distance, et
auquel le temps a fait perdre ce qu'il avait d'âpre et de passionné.
Cependant, si nous comprenons plus que tout cela, ce n'est pas parce
que nous avons un idéal supérieur, c'est parce que nous avons été
trop ballottés par la mer de la vie, que nous avons traversé trop
de sphères différentes, et vu de trop près l'infinie diversité des
choses humaines. De toutes ces expériences contraires, il est résulté
chez r individu une variété infinie de goûts, que ne peuvent satis-
faire les anciens régals littéraires, et en même temps une connais-
sance pratique et grossière de la vie qui l'empêche de prendre bien
vivement parti pour tel ou tel ordre de sentimens et de pensées. Un
peu de poésie, un peu d'imagination, un peu de sentimens factices,
beaucoup de prose, de brutalité et de dureté, voilà le mélange
agréable qui nous plaît, et ce mélange, le théâtre contemporain
se charge de nous le présenter. Vous voyez quels liens étroits en-
chaînent les destinées du théâtre aux transformations de la société,
et combien nous avions raison de dire que le bulletin des théâtres
pouvait être considéré comme le bulletin de santé de la société.
Or, comme ce mélange est contraire aux conditions essentielles du
théâtre, qui demande avant tout de l'unité, de l'harmonie et de
la logique, nous ne nous étonnerons pas que la littérature drama-
tique soit en complète décadence. Il est vraiment chimérique de
croire qu'on pourra satisfaire en une soirée des besoins si divers,
procurer en quelques heures aux spectateurs les plaisirs de l'émo-
tion naïve, des sentimens artificiels et de l'imagination, les cha-
touillemens de la sensualité et les gaietés de la platitude cynique.
L'homme de génie qui serait capable de réaliser une œuvre aussi
monstrueuse ne peut heureusement pas se rencontrer; la nature dé-
fend l'apparition d'un tel phénomène.
Les partisans de l'unité à tout prix doivent être satisfaits, au
moins à demi, car l'uniformité la plus édifiante règne aujourd'hui
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i86 BEVUE DES DEUX MONDES.
dans les régions dramatiques. Nous venons de constater deux faits
importans : la fusion des divers publics en un seul, la fusion des
divers genres en un seul mélange qui n'a pas encore trouvé de nom.
Ces deux faits devaient réagir forcément sur les conditions d'exis-
tence matérielle des théâtres, et c'est en effet ce qui est arrivé. Les
divers théâtres, étant tous visités par le même public et condamnés
à subir la même littérature dramatique, ont perdu leur caractère et
leur originalité. Il n'y a plus de salles principales ni de salles secon-
daires, la hiérarchie des théâtres est détruite. Les théâtres ne sont
plus que des entreprises dramatiques entre lesquelles régne la plus
parfaite égalité. On ne voit pas bien pourquoi tous les théâtres ne
sont pas réduits à un seul, si ce n'est par cette raison qu'un seul ne
suffirait pas à contenir chaque soir les spectateurs affamés de diver-
tissemens scéniques; la question sera résolue le jour où l'on aura
trouvé les moyens de construire une salle assez vaste pour contenir
la population qui s'éparpille sans grand profit de la rue Richelieu au
boulevard Beaumarchais. Si les théâtres conservent encore les noms
qui les distinguaient, qui constataient leur orig'malité propre et indi-
quaient à l'esprit le genre auquel ils s'étaient voués de préférence,
c'est sans doute par un reste d'habitude; mais le jour libérateur
n'est pas éloigné où tous ces noms gênans pourront être effacés
comme des signes odieux d'un ancien régime dramatique à jamais
détruit, où ils ne porteront plus que le nom collectif d'entreprises,
où on les distinguera les uns des autres tout simplement par le nom
de la place et du boulevard sur lesquels ils seront situés. De même
que les différens théâtres n'ont plus de genres qui leur soient pro-
pres, ils n'ont plus de troupes dramatiques qui soient à eux. Il n'y a
que les acteurs secondaires et médiocres qui soient attachés à tel ou
tel théâtre; les bons comédiens sont pour ainsi dire à l'état errant
et passent d'une scène à l'autre avec une merveilleuse facilité.
Lorsqu'un directeur a besoin d'un comédien pour remplir un rôle
dont aucun de ses acteurs ordinaires ne pourrait se charger sans
dommage pour le succès de la pièce nouvelle, il va le chercher dans
un théâtre voisin et l'engage à prix d'cJr. Le comédien accepte avec
d'autant plus de facilité qu'il est sur, en changeant de théâtre, de
n'avoir pas à changer d'habitudes. Dans la nouvelle salle où il va
faire son entrée, il rencontrera le même public qu'il vient de quitter
et jouera les mêmes rôles qui lui sont familiers; c'est à peine si de
loin en loin il aura besoin de changer de costume.
La saison dramatique de 1860 touche à sa fin ; qu'aura^t-elle pro-
duit? Trois pièces de valeur fort inégale. Dès l'entrée de l'hiver, le
théâtre aurait donné tout ce qu'il devait donner cette année avec le
Dur Job et le Pfre prodigue^ si dans ces dernières semaines la Ten-
iaiion de M. Octave Feuillet n'était venue fournir en quelque sorte
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LITTÉtATOBE DRAMATIQUE. &87
le dessert de ce maigre banquet dramatique. En dehors de ces trois
pièces, sur lesquelles nous avons depuis longtemps exprimé notre
opinion , que pouvons-nous recommander à nos lecteurs? Rien en
vérité, si ce n'est quelques candidatures dramatiques. Nous em-
ployons ce mot faute d*un autre pour désigner les ambitions nou-
velles que le théâtre fait nattre encore malgré son abaissement. Le
théâtre en effet, c'est 1* Eldorado rêvé de la plupart des jeunes gens
qui sont lancés dans la carrière littéraire , de tous ceux qui dési-
rent la gloire immédiate plutôt que la gloire durable, qui préfèrent
le succès éclatant, visible, dont on ne peut douter, à ce succès ano-
nyme, invisible, dont on n'est jamais sûr, qui est la récompense ha-
bituelle des autres œuvres de l'esprit. La fortune d'un livre est bien
différente de celle d'une pièce de théâtre : elle est obscure, lente,
pénible. Le livre gagne un à un ses lecteurs et ses partisans. L'écri-
vain ne connaît pas ses lecteurs, et peut au besoin douter de leur
existence. Il ne triomphe pas des larmes qu'il fait répandre et des
éclats de rire qu'il soulève. Combien différent est le sort d'un auteur
dramatique! 11 voit ses spectateurs, il les compte, il entend leurs
applaudissemens. Il sait, â n'en pouvoir douter, puisqu'il contemple
de ses propres yeux ce phénomène agréable pour sa vanité, que
plusieurs centaines d'honnêtes personnes de toute condition ont
quitté leiirs foyers et se sont dérangées de leurs affaires ou de leurs
plaisirs tout exprès pour venir l'entendre. Une chute au théâtre est,
à tout prendre, un succès relatif, car l'œuvre condamnée aura été-
au moins représentée une fois, et l'auteur est sûr par conséquent
d'avoir été entendu avant d'être jugé. Même en échouant, il a en
partie atteint son but, qui était de graver son nom dans la mémoire^
du public. Ajoutez, en cas de succès, un irrésistible attrait, — celui
des avantages pécuniaires, car le théâtre est le seul de tons les
genres littéraires qui rende au travail de l'auteur une importante
rémunération. Une pièce médiocre et banale, pourvu qu'elle ob-
tienne la vogue, peut suffire à elle seule à donner à un jeune écri-
vain ce que ne lui donneraient peut-être pas dix chefs-d'œuvre
poétiques ou romanesques, c'est-à-dire l'aisance. Un succès au
théâtre, même dans des conditions déplaisantes et an ti -littéraires,
un succès de mélodramaturge ou de faiseur, n'a rien qui effraie
l'imagination des jeunes écrivains et des jeunes poètes, car ce suc-
cès sans gloire représente au moins pour eux T indépendance rê-
vée. Il ne faut donc pas trop s'étonner si le nombre des aspirans à
la carrière dramatique se maintient, si même il augmente, en dépit
de l'abaissement du théâtre et des difficultés que les exigences de
la politique et l'institution de la censure imposent à 1* imagination
des auteurs. A défaut d*auteurs nouveaux, les candidats dramati-
ques sont là, qui fournissent au théâtre les denrées nécessaires pour
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GooqU
i88 BEYUB DBS DEUX MOIIDES.
alimenter son commerce, boucher les trous et combler les lacunes
que laissent, en se retirant de la scène ou en disparaissant de ce
' monde, les anciens auteurs dramatiques.
Disette d'auteurs nouveaux et abondance de candidats drama-
tiques, voilà en deux mots toute la situation du théâtre. Ces can-
didats importent à la scène l'inexpérience, la maladresse et la bonne
volonté qui caractérisent les apprentis et les simples bacheliers en
tous genres; c'est assez dire qu'ils échappent au contrôle de la cri-
tique. Le rôle de la critique est en effet fort, difficile à leur égard :
si elle se montre sévère, comme elle en a le droit et comme la valeur
réelle de la plupart des pièces l'y autoriserait, elle risque d'être
cruelle; si eue se montre indulgente, elle tombe dans la banalité.
Sévère, elle ne tiendra pas assez compte des encouragemens qui sont
dus au désir de bien faire; indulgente, elle couvre de sa protection
des entreprises malheureuses et des œuvres avortées. Le plus sage
pour la critique n'est-il pas de garder à l'égard des débutans dra-
matiques la plus stricte neutralité, et de se contenter d'applaudir in
petto aux efforts de leur bonne volonté jusqu'à ce qu'ils aient donné
leur mesure et produit une œuvre qui révèle clairement ce qu'on
peut attendre d'eux? C'est là du moins l'attitude qui nous semble
commandée envers les jeunes débutans à la fois par le respect qui est
dû à l'art, et par la sympathie que mérite tout effort sérieux. Toute-
fois nous sortirons aujourd'hui de ce rôle passif, el nous présente-
rons à nos lecteurs deux de ces candidats dramatiques, M. Charles
de Courcy et M. Amédée Rolland, parce que ces deux noms nous
permettent de résumer un débat littéraire qui divise depuis long-
temps les jeunes écrivains et même la plupart des critiques, et qui
n'a, selon nous, aucune importance sérieuse.
La question est celle-ci : dans une production dramatique, le mé-
rite littéraire n'a-t-il qu'une importance secondaire? l'action doit-
elle dominer avant tout, même au détriment de la poésie, de la vé-
rité, du bon sens et de l'art d'écrire? L'auteur dramatique doit-il
dominer l'écrivain, ou l'écrivain l'auteur dramatique? Si on vous
parlait ainsi, à vous simple amateur littéraire, vous répondriez pro-
bablement que cette question n'en est pas une, et qu'en tout cas il
vous semble qu'elle peut facilement être résolue. Il y a même quel-
que cho3e d'impertinent à poser une pareille question, car il est lo-
gique qu'une pièce de théâtre soit habilement conduite, puisqu'elle
est destinée à être jouée, et il est fort naturel qu'elle satisfasse aux
conditions de la littérature, puisqu'elle rentre dans la catégorie des
œuvres littéraires. 11 paraît donc tout simple qu'une pièce de théâtre
soit à la fois bien conduite et écrite avec soin. Quant à la question
de savoir laquelle est préférable de deux pièces où ces deux élé-
mens de l'action et du style sont inégalement associés, elle me pa-
Gooçle
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UniRATUBE DEAMATIQDE. A89
ratt oiseuse , et me donne envie de répondre , à peu près comme
Scarmentado, qu'il m'est égal que Tun de ces élémens soit supérieur
à l'autre, pourvu qu'ils soient mélangés en proportion suffisante et
que la pièce ait de la saveur et soit cuite à point. Voilà cependant
le débat qui est en litige depuis plus de vingt ans dans les régions
dramatiques. Les poètes ou ceux qui se prétendent tels n'ont pas as-
sez de mépris pour les charpentiers dramatiques, qui croient que
l'action est tout au théâtre et dispense de style, de poésie et d'ob-
servation; les dramaturges de profession n'ont pas assez de quolibets
pour les poètes, qui croient qu'une pièpe peut se composer d'élégies,
de dithyrambes et de sonnets mis à la suite les uns des autres, et
que l'action ne doit être que le fil mince et invisible qui réunit les
perles d'un collier. Il résulte de cette sotte querelle que les uns
sacrifient trop, et les autres pas assez, aux exigences du théâtre.
M. Charles de Courcy, par exemple, me semble avoir involontaire-
ment versé dans la première de ces deux erreurs; je dis involontai-
rement, car son drame de Daniel luimberi révèle un effort sensible,
quoique stérile, pour mettre d'accord ces deux élémens de l'action
et du sentiment poétique. Il a voulu évidemment faire une œuvre
qui fût à la fois dramatique et littéraire, et on ne peut sans injustice
ne pas lui tenir compte de cette bonne volonté; mais il s'est trompé,
peut-être par une connaissance trop intime de la partie matérielle
du théâtre. Nourri dans le sérail dramatique, il en connaît trop les
détours. Il a vu de trop près et observé trop minutieusement les
moyens par lesquels on tient les spectateurs attentifs, les procédés
par lesquels on obtient un jeu de scène ou une situation émouvante^
Cette connaissance des choses du théâtre a enlevé à son esprit toute
liberté; il s est préoccupé outre mesure des exigences de l'optique et
de l'acoustique théâtrales. Le théâtre ne soufire aucun détail para-
site, il a voulu que chacune des phrases du dialogue portât coup.
Le théâtre ne supporte pas une action languissante, il a voulu que
l'intérêt de la pièce ne fût pas interrompu un instant, et, pour at-
teindre ce but, il a exagéré les caractères, fait violence à l'action,
et traîné de gré ou de force les situations sur la scène. Ce qu'on
distingue le mieux dans cette pièce un peu trouble, ce sont les pro-
jets de l'auteur, qui en a eu de toute sorte : projets de mots co-
miques, projets de dialogues vifs et animés, projets de contrastes,
projets même de situations dramatiques.
Il est dommage en vérité que la pièce ne soit pas meilleure; la
donnée en était excellente et bien trouvée. Il s'agissait de mettre en
contraste deux nuances très fines du sentiment amoureux : — une
nuance de l'amour de tête, le caprice orageux et passager; une
nuance de l'amour de cœur, la sympathie, — et de prouver que l'a-
mitié d'une femme valait souvent mieux que son amour. Or cette
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490 BETUE DES DEUX MONDES.
donnée, pour être développée, demandait les qualités précisément
contraires à celles qu a cherchées l'auteur, c'est-à-dire de la finesse,
de la subtilité, de la poésie, une analyse lente, patiente et minu-
tieuse. Ici nous placerons une observation qui s'adresse non-seule-
ment à l'auteur de Daniel Lambert ^ mais à tous les jeunes écrivains
qui travaillent pour le théâtre. Qu'ils ne se préoccupent que le moins
possible des exigences de la scène, et qu'ils écrivent comme si la
pièce devait être lue et non pas jouée. Qu'ils ne laissent pas la
crainte du public tyranniser leur imagination. S'ils se demandent
pendant qu'ils écriront ce que le spectateur pensera de telle ou
telle partie de leur drame, s'il comprendra telle audace, s'il applau-
dira telle situation, ils seront remplis de terreurs bizarres qui trou-
bleront leur esprit, paralyseront leurs facultés, et feront trembler
leur main. On ne sait pas quelles sottises peut faire commettre à un
auteur la crainte de n'être pas applaudi, et quelles timidités extra-
vagantes engendre la frayeur d'être sifflé. N'ayez donc nul souci du
spectateur, et reportez sur votre œuvre toute votre sollicitude. Les
jeunes écrivains dramatiques devraient réfléchir plus souvent que
quelques-unes des meilleures pièces du théâtre moderne sont celles
que les auteurs avaient écrites au coin de leur feu pour leur plaisir
et pour le plaisir de quelques lecteurs sympathiques et choisis.
Alfred de Musset et Octave Feuillet nous offrent un témoignage re-
marquable de cette vérité, que les jeunes écrivains dramatiques fe-
ront bien de ne jamais perdre de vue.
Ce n'est pas à M. Amédée Rolland qu'on peut reprocher une pré-
occupation trop vive des exigences de la scène; on dirait au con-
traire qu'il y a chez lui un parti-pris de ne pas s'en inquiéter.
M. Amédée Rolland doit avoir un souverain mépris pour les char-
pentiers littéraires; mais son mépris ne lui a pas porté bonheur. Il
est bon de sacrifier à toutes les muses de la poésie; mais le bon sens'
indique assez que le poète doit réserver les meilleurs de ses hom-
mages pour la muse qui préside au genre qu'il a choisi. A chaque
instant, M. Amédée Rolland déserte la maison de Thalie pour courir
après une Euterpe ou une Érato quelconipie, qui l'éloigné de sa
déesse et lui fait faire mille incartades, aimables peut-être, mais
parfaitement hors de saison et dont le poète ferait bien de se dispen-
ser. Thalie, mécontente, boude, ne souffle mot, reste froide, et les
spectateurs trouvent que ses froideurs sont motivées et que M. Rol-
land se conduit mal. Telle est, pour ma part, l'impression que m'a
laissée la représentation d'f/n Parvenu^ pièce curieuse à connaître
pour ceux qui désirent savoir jusqu'où peut mener le dédain de l'ac-
tion et des exigences dramatiques les plus légitimes*
Je me suis demandé d'où pouvait venir un mépris aussi bizarre
des lois de Tart dramatique. Je pense que M. Rolland ne se croit
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UTTÉRATUBE DRAMATIQUE. A91
tenu à ce mépris que parce qu'il écrit en vers. Peut-être s'est-il dit*
que lorsqu'on se met en frais de poésie, on ne saurait, être trop pro-
digue, qu'on peut se permettre tous les écarts et toutfô les fantai-
sies, et que l'action est faite exclusivement pour les pièces en prose.
Il faut que M. Rolland pense quelque chose de pareil, puisqu'il a
composé une pièce en pi-ose, V Usurier de village^ qui pèche juste-
ment par le défaut contraire à celui que nous signalons, et dont
l'action est aussi compliquée et violente que celle de ses pièces en
vers est peu dramatique. 11 y a cependant une action dans cette
pièce; mais l'auteur a négligé de la conduire, il l'a abandonnée à la
providence du hasard et à la merci des odes et des élégies dont il a
rempli sa comédie. L'action joue un rôle misérable et subalterne,
un rôle de paria et de souffre-douleur. Les personnages la poussent
devant eux à grand renfort de dithyrambes, se la passent de main
en main comme un prétexte à déclamations, et se la lancent comme
un volant au bout de deux tirades. Des tirades trop prolongées et
trop multipliées sont toujours souverainement ennuyeuses; mais
enfin, quand elles seHent à expliquer la conduite et les caractères
des personnages, elles ne sont pas hors de leur place et comman-
dent jusqu'à un certain point l'attention du spectateur. Dans la
pièce de M. Rolland, elles n'ont pas même ce mérite secondaire,
elles portât sur des généralités et des lieux communs sociaux : la
noblesse, la bourgeoisie, le parvenu, l'amour, la courtisane, etc.,
Admirables matières à mettre on yers latins !
Passe encore si cette poésie était originale et marquée d'un carac-
tère individuel; mais non : l'auteur tombe, qu'il le sache ou non,,
dans le lyrisme familier de M. Emile Augier, et ramasse les fleurs
fanées des bouquets de la Jeunesse et de VAventuriine, Je me rap-
pelle cependant une certaine chanson bourguignonne de M. Rolland^
pleine de rondeur et de franchise pantagruélique qui avait vraiment
du caractère. M. Rolland doit avoir une originalité. Que ne la cher-
che-t-il et ne se creuae-t-il davantage pour l'attendre!
Cette futile question de savoir à laquelle, de la poésie ou de l'ac-
tion, doit appartenir la prééminence est la plus importante que sou-
lèvent les pièces représentées dans ces derniers mois. Elles laissent
en général la pensée fort calme, et, en pièces polies qu'elles sont,
se gardent bien de troubler le travail de digestion du spectateur
qui vient les écouter après son dîner. On a fait quelque bruit autour
d'un petit acte de M* Théodore Barrière représenté au Théâtre-
Français, le Feu du Couvent. Ce n'est pourtant qu'un vaudeville, et
un vaudeville d'un genre assez peu élevé encore, qui aurait pu sans^
inconvénient être représenté sur une autre scène à côté du Piano
de Berthe et autres vaudevilles de l'auteur. M. Barrière a fait mieux
Gooçle
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i02 BEVUE DE8 DEUX MONDES.
que cela, même sur des scènes qui ne sont pas celle du Théâtre-
Français. Ce qui m'a le plus frappé dans cette pièce, c'est le nombre
d'allusions, j'allais dire de réclames^ qu'elle contient : il y en a de
sympathiques pour M. Henri Murger et d'ironiques pour H. Emile
Augier; il y en a pour le talent du pianiste Lacombe et pour les
bronzes de M. Barbedienne ! Tout cela peut être très moderne, mais
cela est d'un goût douteux et d'un médiocre intérêt. Signalons éga-
lement pour mémoire la candidature dramatique de M. Alphonse
Karr, presque aussitôt retirée que posée devant le public. Que M. Al-
phonse Karr ait fait une mauvaise pièce, je n'en suis pas étonné, car
son talent capricieux, rêveur, humoristique, inégal, n'a aucune des
qualités ni aucun des défauts qui conviennent à l'auteur dramatique;
ce qui m'étonne, c'est qu'il se soit laissé persuader qu'il pouvait
courir une telle aventure sans danger, et qu'il se soit trouvé un
directeur pour lui proposer de tenter la fortune du théâtre. Le ro-
man de la Pénélope normande était ^inférieur à tout ce que nous
connaissions de l'auteur; la pièce est encore inférieure au roman.
L'impression qui m'est restée de cette pièce e^ celle qu'éprouverait
un homme lisant un roman dont les feuillets seraient déchirés çà et
là, et qui serait forcé de deviner le sens des pages perdues. La
partie intéressante de l'œuvre se passe dans les coulisses et pendant
les entr' actes; quand ils se présentent devant le spectateur, les per-
sonnages n'ont plus rien à faire qu'à lui raconter ce qu'il aurait
bien voulu voir de ses propres yeux. L'insuccès de la Pénélope nor-
mande n'est pas fait pour engager M. Karr à renouveler sa tentative,
et nous croyons que dans l'intérêt de sa réputation il fera prudem-
ment de borner là sa carrière dramatique.
En vérité, M. Emile Augier peut être fier de lui-même et se lais-
ser aller sans trop de fatuité aux enivremens de Tor-gueil. Il est
vraiment le roi du théâtre contemporain, et il dépasse de plusieurs
coudées la tête de tous ces prétendans au trône dramatique qu'il
peut voir s'agiter à ses pieds lorsqu'il daigne abaisser vers la terre
son front ceint de^ couronnes. Quoiqu'il soit jeune encore, il peut
parler hardiment comme le vieux burgrave de M. Victor Hugo, et
proclamer comme lui qu'il reste seul sur l'abîme où s'est englouti
l'art dramatique. Cependant toute notre admiration n'ira pas jus-
qu'à nous faire approuver la transformation qu'il a fait subir à sa co-
médie de r Aventurière, Telle qu'elle était , nous la trouvions très à
notre gré, cette vive et légère comédie avec son costume d'un ar-
chsusme de si bon goût et son demi-masque italien. M. Augier avait
en quelque sorte mis ce masque à sa science du cœur humain,
comme pour laisser planer un doute sur l'âge qu'elle avait réelle-
ment. Avec la décision cruelle, mais saine, franche et morale de la
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LITTÉRATORB DRAMATIQUE. &98
jeunesse, il nous avait égayés, comme tous ses prédécesseurs dans
l'art comique, sur les ridicules d'un vieillard amoureux; il nous avait
fait rire sans pitié des fantaisies galantes de Mucarade, sans songer
que Mucarade avait un cœur et que ce cœur pouvait souffrir, puis-
qu'il pouvait aimer. Douze ans se sont passés depuis l'époque où
fut représentée devant un public distrait par les bruits de la politique
cette comédie, qui était restée vive et alerte comme au-premier jour.
Personne, si ce n'est M. Augier fui-méme, ne se serait avisé qu'il
y avait quelque chose à y changer. Dans cet intervalle de douze ans,
l'expérience a enseigné à M. Augier de nouveaux secrets du cœur
plus subtils peut-être, mais, je le crains, moins moraux que ceux
que la jeunesse lui avait enseignés. Il s'est attendri sur le sort du
vieillard amoureux, et s'est repenti du rôle ridicule qu'il lui avait
fait jouer; je crois qu'il s'est trompé, et que le jugement que porte
la jeunesse sur les amours d'un vieillard, s'il est le plus cruel, est
le seul moral et le seul vrai. Point n'était besoin d'ailleurs de tou-
cher à V Aventurière pour réparer l'injustice qu'il croyait avoir com-
mise envers Mucarade; il n'avait qu'à construire sur cette nouvelle
donnée une seconde comédie , qui aurait été la contre-partie de la
première. De beaux détails et de beaux vers ne peuvent nous faire
pardonner à l'auteur d'avoir dénaturé, on ne sait pour quel motif,
une des plus jolies pièces de son répertoire.
J'ai vidé maintenant tout mon bagage dramatique. — C'est bien
peu! me direz- vous. — C'est peu sans doute, et pourtant j'ai ramassé
sur ma route tout ce que j'ai trouvé de supportable pour vous le
présenter. Ma récolte s'est élevée à un chiffre total de cinq pièces,
qui peut se décomposer ainsi : deux pièces de débutans, un vaude-
ville en un acte, un drame maladroitement découpé dans un roman,
plus une comédie vieille de dix ans, récrépie à neuf et gâtée par
les réparations de l'auteur. Vous voyez que la pénurie ne peut pas
être plus complète. Il y a maintenant un peu plus de quinze ans
qu'a commencé cette décadence, dont on a pu suivre les progrès
lents et continus, mais jamais le niveau des eaux dramatiques n'a-
vait été plus bas que dans ces deux dernières années. La décadence
théâtrale peut s'arrêter, l'art dramatique est descendu jusqu'au bas
de la pente, et maintenant il est en pleine orqière. Remontera-t-il
Jamais cette pente, et comment la remontera-t-il? La remontera-
t-il lentement, comme il l'a descendue, ou brusquement, par un
coup d'aile de quelque génie inconnu qui le transportera en un soir
jusqu'aux sommets d'où il a été chassé, et qui paraissent aujour-
d'hui inaccessibles? C'est le secret du temps.
Émîle Montégut.
Gooçle
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
14 mai 1860.
Nous sommes obligés de nous avouer victimes d'une nouvelle décq)tion..
Nous espérions toucher au repos, après lequel tout le monde en France sou*
pirait, et la sécurité nous fuit. Garibaldi nous replace en pleine aventure.
Nous avons beau considérer comme excessive, et dépassant toutes les bornes
de la raison, Témotion soudaine excitée en France par le départ de Texpè-
dition du général Garibaldi pour la Sicile : les argumens échouent contre
le fait. Garibaldi est parti pour provoquer ou appuyer une insurrection sici-
lienne! En vérité, cela suffit-il pour mettre en France la paix en question?
D'abord Tincident était-il imprévu? Nous-mêmes, il y a quinze jours, expri-
mant le sentiment de tous les observateurs des affaires italiennes, nous
disions : « On appréhende que M. de Gavour ne puisse contenir les esprits
ardens et impatiens qui veulent pousser dans le sud de la péninsule le mou-
vement qui a triomphé au nord. Naples et la Sicile attirent la révolution
italienne. » Garibaldi et s^ amis ont-ils dissimulé leurs projets et couvert
leurs apprêts de mystère? Nullement : tous les gouvernemens intéressés ont
été informés à loisir de ce qui se préparait. A Milan, à Florence, à Turin,
les souscriptions pour Texpédition de Sicile étaient appelées au grand jour :
la Société nationale, d'après le témoignage d'une de ses circulaires, recueil-
lait en une journée 50,000 francs. La réunion des fonds, l'enrôlement et le
rassemblement des volontaires, étaient le secret d'une comédie que le pu-
blic pouvait regarder du parterre, que la diplomatie voyait à coup sûr des
premières loges, sinon des coulisses. Pourquoi donc tant d'émoi, puisqu'on
ne peut alléguer la surprise?
C'est Burke, si notre mémoire ne nous trompe, qui s'écriait: «La con-
fiance est une plante lente à croître, et qui prend difficilement racine dans
le cœur d'un vieillard. » L'esprit public, si ce mot parmi nous s'applique
encore à quelque chose, paraît être incurablement frappé de cette cha-
grine défiance qui, suivant l'orateur anglais, accompagne la vieillesse. Dans
un temps régulier, sous l'influence des libertés dont nous avons joui autre-
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B£TOE. — CHBONIQUE. 405
fois, et qui éclairaient l'opinion publique sur les éyénemens probables par
des informations et des discussions constantes, et en même temps assuraient
à Topinion un contrôle eiBcace et certain sur la marche des choses, un
incident tel que Texpédition de Garibaldi n'eût pas troublé à ce point Us
intérêts et déconcerté ainsi tous les jugemens. On n'eût pas même eu le
sentiment que la France pût être compromise par un incident purement
italien. On se serait dit avec raison, que l'ébranlement causé par une si té-
méraire entreprise n'eût pas, quelle qu'en fût l'issue, dépassé les limites
de la péninsule. On aurait compris sur-le-champ que le seul rôle et le seul
devoir qui pussent être imposés à notre pays par les suites de cette échauf-
fourée se fussent réduits à une œuvre de surveillance d'abord, et plus
tard peut-être, comme cela nous est déj& arrivé à d'autres époques et dans
les mêmes lieux, à une médiation pacifique entre les combattans pour faire
cesser, au nom de l'humanité, une effusion de sang et des excès aussi sté-
riles que déplorables. Nous eussions assisté aux guerres civiles de l'Italie
avec des sympathies diverses, comme nous avons eu si longtemps le triste
spectacle des guerres civiles d'Espagne, sans supposer un instant que la
tranquillité de la France et la paix de l'Europe fussent à la merci du coup
de main d'un hardi partisan. Nous croyons que, même dans les circon-
stances actuelles, Tentreprise de Garibaldi devrait être envisagée avec le
même sang-froid; mais nous sommes bien obligés de nous rendre compte
des motifs qui expliquent, s'ils ne les justifient^, les impressions contraires
qui se manifestent si généralement autour de nous*
Les événemens qui se sont accomplis depuis un an ont répandu dans les
esprits une conviction d'autant plus dangereuse qu'elle est vague, d'autant
plus tenace qu'elle est instinctive : c'est que les anciennes bases de la stabi-
lité de Tordre européen n'existent plus, c'est qu'une crise violente d'où doit
sortir une distribution nouvelle de nationalités et de territoires est inévi-
table. Il serait oiseux de rappeler comment s'est formé ce sentiment, qui est
maintenant commun à tous les peuples européens. Il serait inutile de cher-
cher à le réfuter par des argumens. Quand certaines idées se sont emparées
non plus seulement du cerveau des hommes d'état, mais de l'imagination
des peuples, elles résistent aux raisons théoriques, elles ne se modifient ou
ne disparaissent que sous l'empire des faits. Pour nous, qui voulons per-
sonnellement résister jusqu'au bout & cette obsession, nous ne nous sentons
plus par momens le courage moral de la combattre chez les autres. Partisans
du progrès par la liberté et par la paix, spectateurs sceptiques et tour à
tour afiligés ou indignés des tentatives de la force brutale, nous ne recon-
naissons plus qu'à un seul fait la souveraine vertu de ramener la sécurité
dans la conscience et dans les intérêts de l'Europe. Ce fait serait le rétablis-
sement de la liberté politique dans tous les états, y compris la France, où
elle a été détruite ou obscurcie par les réactions outrées de 1852; mais l'on
dira que nous mettons notre foi dans une utopie. Revenons donc à la réa-
lité. Que nous offre-t-elle? Les grands états divisés ou étrangement rappro-
Goosle
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A06 REVUB DBS DEUX MONDES.
chés par des guerres récentes; la France exubérante de ressources finan-
cières et de forces militaires, mais exposée aux jalousies, aux défiances,
aux craintes qu'elle a ameutées et liguées contre elle à toutes les époques
où elle a fait montre de sa puissance, et où cette puissance n'était pas mo-
dérée par la liberté; TAutriche ruinée et démoralisée au milieu de la fer-
mentation des races aimables ou vigoureuses qu'elle a contenues jusqu'à
présent sous son séeptre pédant, maladroit et lourd; la Russie, qui ne cache
pas son ambition même après qu'est tombé le masque de sa puissance; la
Prusse avec ses convoitises perpétuelles et ses irrésolutions inguérissables;
la race allemande , que l'exemple de l'Italie , à laquelle elle s'est si long-
temps crue supérieure, émeut dans ses aspirations à l'unité et dont les
récens succès de la France réveillent les craintes et rallument les passions;
l'Angleterre, hommes d'état et peuple, incertaine, mais profondément in-
quiète, embarrassée par le conflit des opinions, mais universellement dé-
fiante, qui s'arrête dans la voie qu'elle suit depuis quarante ans comme si
elle allait retourner aux préoccupations qu'elle avait répudiées, avec tant
d'entrain et d'ensemble, à son grand avantage et au profit du monde; l'Italie
emportée vers l'unité au péril de la papauté, clé de voûte du catholicisme;
l'Orient, où tout le monde sent que qui voudra pourra en tout temps mettre
le feu à la mine qui fera éclater l'Europe; — partout, au-dessus des na-
tionalités frémissantes, les cabinets déconcertés, disloqués, et les alliances
mises aux enchères. Avec ce tableau devant les yeux, et c'est à qui en
assombrira le plus les couleurs, le vulgaire ( et qui peut se flatter de n'être
point du vulgaire?) se demande avec anxiété : N'est-ce pas le signal et le
commencement de la grande mêlée? Voilà l'interrogation secrète que trahit
l'émotion générale produite par l'expédition de Garibaldi.
Nous ne jugerons pas en lui-même l'acte du capitafDe aventurier et de ses
compagnons. On en a fait l'objet d'assimilations iniques. On a comparé Ga-
ribaldi au flibustier américain Walker. C'est une absurde injustice. On pourra
contester le jugement du héros italien, mais on devra respecter sa bravoure
et cette chevalerie qui le pousse à courir toutes les chances pour la défense
de sa patrie et de sa cause. Il viole manifestement aujourd'hui la légalité
Internationale, puisqu'il va faire la guerre civile dans un état dont il n'est
point le sujet; mais pour lui et pour ses amis Naples n'est point un royaume
distinct de l'Italie, Naples n'est qu'une portion de l'Italie elle-même : ils sont
unitaires. L'entreprise de Garibaldi ne doit donc ni exciter l'étonnement ni
encourir le blâme de ceux qui ont concouru et applaudi à la guerre de l'an-
née dernière : il n'était pas plus permis aux moins clairvoyans d'ignorer, il
y a un an, que le mouvement italien tendait à l'unité qu'il n'est aujourd'hui
permis aux plus aveugles de le nier. Quant à nous, nous laisserons volon-
tiers le gouvernement napolitain et les unitaires vider leur querelle en-
semble. Le gouvernement de Naples a été si peu clairvoyant et si entêté, il
a si peu profité des avertissemens que lui ont donnés les libéraux les plus
honnêtes et les événemens les plus graves , que sa cause n'est point faite
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BEVUE. — CHBONIQUE. 497
assurément pour inspirer plus d'intérêt que celle de Garibaldi. Comment
prendre le parti d'un gouvernement qui maintient en Sicile un chef de po-
lice qui vient de faire arrêter tous les fils de famille de Palerme comme
suspects, et qui au même moment a fait nommer son propre fils, ftgé dé
quatre ans, caissier-général de la douane? Gomment s'intéresser à ce des-
potisme qui a Tart de marier le grotesque à Todieuxt Notre sympathie pour
ce gouvernement ne va pas au-delà de l'expression de ce vœu : puisse l'on-
cle le plus capable et le plus estimé du roi, le comte d'Aquila, prendre à
temps la résolution d'affranchir son jeune neveu de l'influence de la reine-
douairière et de la coterie rétrograde imbue de la politique de l'ancien roi
qui a tout compromis par ses conseils! Une révolution de palais, qui ne
renverserait qu'une camarilla, pourrait épargner au royaume des Deux-Si-
ciles la guerre civile et de grands malheurs; l'établissement d'un gouver-
nement libéral et raisonnable au midi de la péninsule sauverait peut-être
les intérêts de l'ordre en Italie : ce serait le seul moyen de prévenir ou un
antagonisme déplorable entre les deux royaumes de la péninsule, ou l'ora-
geuse et périlleuse unité de l'Italie.
Mais si nous n'avons aucun goût à juger l'entreprise de Garibaldi au point
de vue personnel de l'audacieux partisan ou au point de vue du gouverne-
ment napolitain, il nous est impossible de n'en pas calculer les conséquences
pour la politique piémontaise. C'est le côté grave de la question. Nous di-
rons tout de suite notre pensée : le Piémont est, suivant nous, engagé par
l'entreprise de Garibaldi, quelle qu'en soit l'issue. La chose va de soi, si le
coup de main de Garibaldi réussit : l'insurrection sicilienne a pour drapeau
l'unité italienne et pour cri de ralliement le nom de Victor-Enunanuel, qui
vient de conquérir jusqu'il Mazzini. On ne désavoue pas ses partisans vain-
queurs. La compromission du gouvernement sarde ne nous semble pas
moins inévitable, si l'expédition de Garibaldi est écrasée. Le gouvernement
sarde a laissé préparer cette expédition, il n'en a pas contrarié le départ.
Les motifs de la tolérance du cabinet sarde semblent avoir été pris en con-
sidération par la France , par la Russie et par l'Angleterre. M. de Cavour
a allégué avec raison le sentiment populaire, chaudement favorable à la
tentative de Garibaldi. H se croit affaibli vis-à-vis du parti avancé par la
cession de la Savoie et de Nice, qu'il a été obligé de faire à la France; sa
grande affaire est d'obtenir pour cette cession la sanction du parlement
sarde. Nous ne pensons pas, d'après le résultat connu des réélections, que
la minorité qui se prononcera contre le traité de cession dépasse soixante
voix; mais dans la position où se trouve M. de Cavour, c'est une coquet-
terie bien naturelle que de se donner pour plus malade qu'on ne l'est en
réalité. En tout cas , ce que M. de Cavour peut soutenir sans contestation,
c'est qu'il nk point encore de majorité faite, qu'il ne connaît point sa ma-
jorité, et que dans cette incertitude, au milieu d'un pays. qui est encore
dans toute l'effervescence d'une révolution triomphante, il ne pouvait, sans
TOMV XXVII. 32
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&98 REVUE DES DEUX MONDES.
exposer Tltalie du nord aux plus grands troubles, entamer une lutte ou-
verte avec le héros populaire de Tindépendance italienne. Mais si Télan po-
pulaire s'est prononcé avec tant de puissance en faveur de Tentreprise de
'Garibaldi, que M. de Gavour n'a pu songer à employer que les moyens dé-
cens, mais stériles, de la persuasion, pour essayer infructueusement de la
détourner; si M. de Gavour ne s'est pas cru assez fort contre Topinion pour
prévenir par la contrainte matérielle un acte que Torthodoxie diplomatique
roblige lui-même & considérer officiellement comme une atteinte au droit
des gens, nous poserons cette simple question : croit-on que le parti avancé
sera plus faible, que Topinion sera moins exigeante, que M. de Gavour sera
plus fort dans le cas où Garibaldi et ses corps francs seraient vaincus, et
feraient entendre & Fltalie du nord un cri de détresse? Un désastre de Ga-
ribaldi peut obliger le Piémont & marcher contre Naples. L'intérêt politique
s'unirait alors au sentiment populaire pour pousser le Piémont & cette ex-
trémité. Si en effet le gouvernement napolitain sortait victorieux et plus
absolu de sa lutte contre les Siciliens et les corps francs du nord, ce succès
donnerait en Italie à la réaction une prépondérance que le Piémont ne pour-
rait subir. Nous ne pensons donc pas que l'on puisse regarder l'expédition
de Garibaldi comme une entreprise isolée, qui ne met en question que le
sort d'un chef de partisans et de sa troupe. G'est une nouvelle phase qui
commence plus tôt que nous ne l'eussions désiré dans les affaires d'Italie;
c'est le travail intérieur de la réorganisation de la péninsule qui se poursuit
violemment et précipitamment, mais avec logique, dans le sens de l'unité.
Un seul fait pourrait, suivant nous, prévenir ou atténuer les conséquences
extrêmes de ce mouvement : ce serait, comme nous le disions tout à l'heure,
ce serait, sous l'influence du comte d'Aquila, une transformation libérale et
sensée du gouvernement napolitain.
Exigera-t-on de nous que nous nous lancions déjà dans des appréciations
conjecturales sur le contre-coup que la série des événemens qui s'ouvre en
Italie aura sur la politique générale de l'Europe? La Prance, l'Autriche,
l'Angleterre et tout le monde catholique par la papauté sont intéressés à ce
qui va se passer en Italie. Si nous consultions nos sentimens personnels plus
que l'instinct public, nous l'avouerons, nous ne serions point efiTTayés pour
la France de la perspective de l'unité de l'Italie. Nos lecteurs savent que
nous regardons comme une tradition frappée de caducité de l'ancienne po-
litique cette idée que l'intérêt finançais est opposé & la constitution des
peuples voisins en états aussi grands territorialement que le comportent les
caractères, les tendances et la composition homogène de leur nationalité.
A nos yeux, cette routine n'est plus applicable à notre époque. Les causes
d'hostilité qui existaient autrefois entre les états, et qui justifiaient cette
politique jalouse, ont disparu ou doivent disparaître avec l'ancien régime
européen. Les états étaient autrefois fondés sur les intérêts des maisons
souveraines et non sur les intérêts naturels et la liberté des peuples : la
guerre était toujours au bout des combinaisons d'intérêts des maisons sou-
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RETUE. — CHRONIQUE. 499
Teraines; de là cette politique qui voulait que Ton affaiblH ses voisins et que
Ton se mît en travers de leurs tentatives d^agrandissement. Les intérêts des
peuples, lorsqu'ils se gouvernent librement dans le cercle légitime .de leur
nationalité indépendante et satisfaite, peuvent être divers, mais ils ne sont
point hostiles les uns aux autres; ils se complètent au contraire et se servent
mutuellement par leur diversité même. Les cours de Tancienne Europe se
disputaient des provinces sans s'inquiéter des élémens de nationalité qui
exist9ient sur les territoires contestés. Les peuples se gouvernant librement
n'ont ni l'intérêt ni le goût de rapiner des territoires et d'opprimer des na^
tionalités. Nous sommes donc convaincus que la France, qui finira bien sans
doute avant peu par arriver à la liberté, n'aurait rien à envier à une Italie
grande et indépendante, n'aunût rien à redouter d'une Italie libre, aurait au
eontraire beaucoup de profit à retirer d'une Italie qui, gouvernée raisonna-^
blement, entrerait dans la vie industrielle et commerciale des sociétés
modernes, et mettrait en valeur, conformément à Tesprit de notre époque,
par des routes, des chemins de fer et l'utile application des capitaux, les ri-
chesses naturelles du plus beau pays de l'Europe. Nous croyons que la poli-
tique vraiment libérale et intelligente est pour la France de surveiller les
nouveaux rivolgimenti de la péninsule sans hostilité contre le mouvement
unitaire. Nous sommes de l'avis d'un éloquent orateur, M. Jules Favre, qui
esquissait naguère le véritable système de la politique française dans la Mé-
diterranée en dessinant ce grand triangle des races latines, qui a la France
pour sommet, l'Espagne et l'Italie pour côtés, et pour base notre rive afri-
caine. La France est intéressée à voir ce triangle s'achever par la renaissance
de l'Italie. L'Angleterre est intéressée aussi à l'affranchissement et à l'orga-
nisation nationale de lltalie par le libéralisme de sa politique et son esprit
commercial. Loin de découvrir dans les nouveaux événemens italiens, comme
le veulent les. esprits mal faits, des causes d'antagonisme entre la France et
l'Angleterre, nous n'y voyons au contraire que des motifs de rapprochement.
On dit que l'Angleterre a des desseins sur la Sicile : il faut être bien igno-
rant de l'esprit actuel de la politique anglaise pour remettre en circulation
cet absurde lieu commun. Le libéralisme anglais veut que la Sicile soit bien
gouvernée, et cela suffirait aux intérêts commerciaux de l'Angleterre; mais
comment peut-on ignorer, et combien il serait difficile à l'Angleterre de
faire la conquête de la Sicile, et combien les idées d'acquisitions semblables
sont antipathiques aujourd'hui à sa politique? Reste l'Autriche, la puissance
qui croit à la force de la lettre des anciens contrats, et qui ne sait pas en
perpétuer l'esprit et la vie; l'Autriche, qui verra une menace directe contre
elle dans le ralliement de toutes les parties de l'Italie à la cause de l'indé-
pendance. L'état de ses finances et les réformes intérieures rendues néces-
saires par ses récens malheurs ne lui permettent pas de rien tenter par la
force; elle peut même se consoler de son inaction et s'en faire un système
par la pensée que l'expérience des révolutions italiennes justifiera son an-
cienne politique de compression dans la péninsule. Au besoin, la France et
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500 BEVUE DES DEUX MONDES.
TAngleterre pourraient lui fournir d'autres raisons qui ne seraient pas moins
concluantes en faveur de l'attitude que lui conseille sa situation présente.
Nous ne pouvons omettre, parmi les difficultés que le mouvement inté-
rieur de ritalie présente dans sa nouvelle phase, la plus grave de toutes, la
question romaine. Nous avons toujours conseillé aux Italiens de prendre
garde d'aller heurter violemment recueil de Rome, car le choc contre la
papauté dénaturerait leur cause, et leur susciterait artificiellement et gra-
tuitement de nombreux et redoutables ennemis. Nous avons dû espérer sur^
tout, lorsque nous avons vu les catholiques libéraux reprendre à Rome un
ascendant marqué, que le pape de son côté, recouvrant la dignité de son
initiative et mettant la main à des réformes indispensables, rapprocherait
son pouvoir temporel des conditions indiquées par les circonstances pré-
. sentes. Nous ne savons si notre espérance sera déçue, et si la cour de Rome
se laissera une fois de plus surprendre par les événemens. Au pis aller, si
de nouvelles secousses compromettaient le pouvoir temporel, le concours
de la France, nous aimons à le croire, ne manquerait point au souverain
pontife. La France aurait, dans ce cas, une difficile et délicate transaction
à opérer entre la papauté et Tltalie; niais qui ne voit qu'elle apporterait
dans l'accomplissement de cette tâche une autorité d'autant plus grande
qu'elle n'aurait opposé aucune malveillante résistance aux efforts légitimes
de l'Italie? Le sentiment que nous avons des devoirs que peut nous imposer
le sort temporel de la papauté nous fait regretter que la question romaine
ne soit pas toujours abordée en France avec de prudens ménagemens par
les hommes auxquels leur âge et leur position commandent la gravité. Nous
avons éprouvé ce regret en feuilletant une compilation publiée de nouveau
par M. Dupin sous le titre de Libertés de Véglise gallicane, manuel de droit
ecclésiastique français. Cet entassement singulier de pièces hétérogènes
éc'happe, comme tous les écrits du même auteur, à la critique littéraire.
Comment se fait-il qu'un orateur qui a conservé tant de verve (il nous l'a
montré récemment ) dans son active vieillesse soit un écrivain si nu, si nul
et si plat? Mais surtout comment ce vétéran politique a-t-il si peu le sen-
timent de l'opportunité que d'autres appelleraient le bon goût? Auriez-vous
deviné sans M. Dupin que les libertés qui sont aujourd'hui le plus en péril
et en souffrance parmi nous sont les libertés de l'église gallicane? «On a
tant abusé de ces libertés, écrivait à M. Dupin l'évéque d'Hermopolis en
182à, pour tourmenter, persécuter et détruire, qu'il n'est pas étonnant que
quelques esprits en soient effarouchés. » M. Dupin a imprimé dans son pêle-
mêle de pièces cette lettre de M. Frayssinous, et il n'a pas pris garde que
nous sommes justement à une époque où les libertés de l'église gallicane
peuvent aisément devenir un instrument de persécution et d'oppression, et
où, pour des millions de catholiques, le pouvoir spirituel et temporel du
pape peut devenir la garantie de la liberté de conscience.
M Tout le monde vous doit de la reconnaissance, écrivait aussi en 183^
M. le comte Daru à 11. Dupin, car, en protégeant les intérêts de vos cliens,
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BEVUE. — CHRONIQUE. 501
VOUS défendez toujours quelques-uns de nos droits. » Malgré les dissenti-
mens qui nous séparent de Tillustre procureur-général, nous reconnaissons
volontiers que c'est un honneur pour lui d'avoir mérité un tel éloge, et
nous nous approprierons la pensée de M. Daru en exprimant le regret que,
grâce à la fortune politique de sa carrière, M. Dupin ait cessé d'avoir des
cliens. Que ne pouvons-nous être ses cliens nous-mêmes! S'il avait à nous
disculper d'involontaires et innocentes erreurs, nous lui donnerions du
moins des droits sérieux à défendre. L'autre jour, en essayant d'élucider la
question des rapports de la presse avec le corps législatif, en examinant
s'il ne serait pas avantageux à la vie politique du pays d'associer les discus-
sions de la presse aux débats de noixie assemblée représentative, en cher-
chant à tâtons les franchises que pouvait nous laisser à cet égard la légalité
de 1852, nous sommes tombés imprudemment sous l'épaisse férule d'un or-
gane du principe d'autorité dûment pénétré de la grave et imposante fonc-
tion qu'il remplit. Dans notre timide recherche, nous avions, en passant,
cru indiquer l'objet d'une discussion du sénat qui était demeurée énig-
matique pour le public. Le Moniteur n'avait pas fait connaître l'objet de
cette discussion ; le journal officiel s'était contenté d'annoncer qu'il s'agis-
sait d'une proposition tendant à modifier l'article 38 du règlement du sénat,
sans publier le texte de la proposition ni les dispositions de l'article 38.
Notre embarras n'était pas moindre que notre curiosité, car enfin, comme
nous le confessions ingénument, tout le monde ne porte pas dans sa poche
le règlement du sénat. Avisant un recueil officiel et tombant sur l'article 38
du décret qui règle l'organisation du sénat, trouvant dans cet article, qui
pourvoit à la nomination des employés, et dans un grand nombre d'autres
articles du même document des dispositions semblables à celles qui forment
la matière ordinaire des règlemens d'assemblée, nous crûmes témérairement
avoir découvert le précieux secret. Un journal trop accoutumé àw l'adula-
tion pour avoir conservé l'habitude de la politesse nous apprend que nous
avons confondu le décret organique avec le règlement intérieur. Eh bien !
soit; mais notre ignorance était-elle si surprenante? Nous avons mal vu; .
mais qui avait oublié d'allumer la lanterne? Pourquoi ce journal, qui a
le droit de savoir et de dire ce qui se passe au sénat, a-t-il tant tardé à
nous apprendre que «cette assemblée avait consacré plusieurs séances à
une discussion sérieuse sur un intérêt des plus graves, sur ce droit de pé-
tition si respectable, et dont nous n'usons peut-être pas assez?» Hélas!
sans notre utile erreur, /elix culpa, nous serions encore à attendre cette
bonne nouvelle et la patriotique exhortation qui l'accompagne!
A la suite du progrès que le droit de pétition, comme nous venons de
l'apprendre, vient d'accomplir au sénat, mentionnons une pétition de
M. Louis Couture, dont les intentions politiques ne sauraient être sus-
pectes, qui demande la publicité pour les séances du sénat où sont discu-
tées les pétitions des citoyens : M. Couture n'a pas de peine à démontrer
que cette publicité serait la plus réelle garantie du droit de pétition. Con-
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502 REVUE DES DEUX MONDES.
statons également le chemin que commence à faire la question soulevée
ici, il y a quinze jours, touchant le droit de discussion par la presse des
opinions émises par les députés dans les délibérations du corps législatif.
Un honorable député, M. Emile Ollivier, a écrit à ce propos une lettre à
un journal, et interprète la loi comme nous Tavons fait nous-mêmes.
Que d'autres jurisconsultes de nos assemblées suivent cet utile exemple, et
leurs explications, nous n'en doutons pas, viendront à bout de la timidité
immodérée de la presse. Comptons encore et surtout, parmi les rares bonnes
fortunes qui échoient an libéralisme français, la publication du quatrième
volume de VIlUttoire du Gouvernement parlementaire de M. Duvergier de
Hauranne. Dans ce beau livre, qui révèle aux générations actuelles les glo-
rieux efforts qu'ont faits leurs devancières pour fonder en France la liberté
politique, M. Duvergier de Hauranne, avec cette foi persévérante qui anime
et vivifie son remarquable talent, recueille un trésor d'expérience que, plus
heureux que nos pères, nous* saurons dans un meilleur temps mettre à profit.
La question suisse est bien effacée par les nouvelles proportions que les
événemens sont en train de prendre en Italie. Elle ne se réduit plus guère,
pour la Suisse, qu'à savoir s'il y aura ou s'il n'y aura pas de conférence, ou,
pour mieux dire, si la Suisse sera relevée par les puissances signataires du
traité de Vienne des devoirs que lui assignait la neutralisation des districts
savoisiens. Une brochure, qui a pris pour titre la Conférence et qui résume
avec précision la thèse soutenue par la Suisse dans ce débat diplomatique,
ramène à peu près la question à ces termes. Cest ainsi que nous avions com-
pris nous-mêmes l'attitude prise par la confédération helvétique, et il nous
avait paru d'une bonne politique d'entrer avec modération dans les raisons
sérieuses présentées par nos voisins. La Suisse, ayant reçu de l'Europe la
sanction de sa neutralité, se considère comme investie d'un mandat euro-
péen pour le maintien des conditions attachées à cette neutralité. Elle croit
que la neutralisation des provinces savoisiennes faisait partie de ce man-
dat, et elle n'a pas pensé pouvoir y renoncer sans recourir à ses mandans,
c^est-à-dire aux signataires du traité de Vienne, et sans avoir obtenu soit
une nouvelle interprétation, soit l'abrogation de la partie de ses obliga-
tions qui était relative à la Savoie. Cette affaire sera-t-elle terminée par une
conférence? Le gouvernement français n'aurait pas d'objection, croyons-
nous, à ce procédé. La difficulté vient plutôt de l'Autriche, qui s'oppose-
rait à l'admission du Piémont dans la conférence. En attendant, les Suisses
s'aperçoivent qu'ils ne peuvent compter sur l'appui chaleureux d'aucune
grande puissance. M. Dapples, leur envoyé en Prusse, quitte Berlin et n'em-
porte aucun encouragement; il se rend à Pétersbourg, où il n'en rencon-
trera pas davantage. Le langage de lord John Russetl au parlement a aussi
refroidi les Suisses. Les esprits se modèrent dans la confédération ; on dit
même que M. Frey-Hérosé, que le parti extrême voulait pousser à publier
une nouvelle proclamation, s'y est refusé.
Que faites-vous, ma sœur? demandait, il y a longtemps, à l'Allemagne un
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REYUE. — CHBONIQUB. 608
des écrivains français qui nous ont initiés avec la plus pénétrante sympa-
thie au génie germanique. —Je ipe dispute avec moi-même, pourrait ré-
pondre aujourd'hui TAllemagne, si pardile question lui était adressée. Le
momeht est-il bien choisi? Cest à elle d'en juger. Nous ne pensons pas,
malgré ce qui a été dit récemment, que le gouvernement fhinçais ait songé
à intervenir dans ces débats. On à fait grand bruit de la discussion à la-
quelle les affaires du Slesvig ont donné lieu dans la seconde chambre prus-
sienne. Le débat relatif au Slesvig a pourtant accusé moins violemment que
la discussion sur la Hesse Tantagonisme de la Prusse contre la diète. Par
l^amendement de M. de Blanckenbourg, qui a réclamé « le concert des al-
liés allemands pour les efforts que M. de Garlowltz demandait au gouvei^e-
ment de faire en faveur du Slesvig, » la diète et les états allemands, qu'on
avait honnis et bafoués peu de jours auparavant, ont été tout d'un coup re-
placés & leur rang d'alliés de la Prusse. On a généralement senti à Berlin
que le Slesvig n'était pas un bon terrain pour attaquer les états secondaires
et l'Autriche, car au gré des Allemands la Prusse n'a brillé ni en 1849 dans
la guerre du Slesvig-Holstein, ni plus tard dans la négociation de la paix
avec le Danemark. Ce sentiment a percé dans le discours publié, quoiqu'il
n'ait pu être prononcé, d'un personnage qui était en 18/^9 même ministre
des affaires étrangères, M. d'Arnim. Les récriminations de confédérés à
confédérés avaient tout l'air de s'apaiser lorsqu'un ministre hanovrien,
M. de Borries, a fourni au parti de Gotha des armes pour reconquérir une
portion du terrain que lui avaient fait perdre en Allemagne les discussions de
la chambre prussienne. En combattant l'hégémonie prussienne, pour la-
quelle l'association dite nationale fait une propagande fort active , surtout
dans le Hanovre, ce ministre a dit en pleine chambre que les états secon-
daires et les petits états, plutôt que de se soumettre à une telle hégémonie,
se ligueraient, et « pourraient même se voir forcés à chercher des alliances
étrangères. » On sait l'émoi produit par cette déclaration ; elle a choqué
en Allemagne beaucoup de libéraux qui ne sont nullement sympathiques
aux tendances prussiennes. C'est ainsi que dans une protestation dirigée
contre les paroles de M. de Borries et signée à Heidelberg le 6 mai par les
chefs du parti de Gotha et de l'association nationale, on trouve le nom de
H. de Gagem, l'ancien président du parlement de Francfort, et des ministres
de l'empire allemand en 18à8 et 18/i9. Or M. de Gagem , dans une lettre
publiée il y #peu de mois, s'était énergiquement prononcé contre l'hégé-
monie prussienne, la Prusse ayant, suivant lui, trahi la confiance de la na-
tion, en la retenant dans une stérile neutralité pendant les guerres d'Orient
et dltalie, au lieu de se placer du côté de l'Autriche. Ce qu'il y a d'ailleurs
de plus important dans cette protestation de Heidelberg, c'est que les cory-
phées du parti de Gotha, qui s'étaient soigneusement tenus jusqu'ici à Técart
de l'association nationale, viennent pour la première fois de se joindre aux
chefs de cette association. Celle-ci, ainsi que le parti de Gotha, a saisi avec
empressement les paroles prononcées par M. de Borries pour exhaler son
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50& REVUE DES DEUX MONDES.
indignation et s'entourer d'une auréole populaire et patriotique. Du reste,
M. de Borries a expliqué sa pensée. Il a dit qu'il n'avait voulu présenter une
alliance avec l'étranger que comme une extrémité à laquelle on ne pour-
rait avoir recours que si la politique de l'association nationale allumait,
comme elle y tend suivant lui, une guerre civile en Allemagne. Malgré le»
protestations de ce ministre inconsidéré , le vacarme qu'il a causé durera
longtemps encore au sein de la confédération.
Nous nous ferions un scrupule, dans les circonstances actuelles, de servir
d'écho aux accusations envenimées auxquelles peut donner lieu le gouver-
nement autrichien. Nous préférerions au contraire encourager par des éloges
les tentatives faibles encore, mais marquées pourtant, de ce gouvernement
pour améliorer son administration et le sort politique des diverses natio-
nalités de l'empire qui ont eu si longtemps à se plaindre de la violation-de
leurs droits. La nomination du général Benedek au gouvernement de la
Hongrie et la lettre où l'empereur annonçait presque un retour aux an-
ciennes institutions hongroises ont dû tant coûter à l'orgueil de François-
Joseph, qu'il faut lui tenir compte, dans, une certaine mesure, de reffort
qu'il a fait sur lui-même pour entrer dans cette voie de concessions. L'em-
pereur François-Joseph a également témoigné par divers actes, par sa pa-
tente aux protestans de Hongrie, par l'extension des droits civils qu'il a
accordés aux Israélites, par les garanties religieuses données aux protestans
de l'armée autrichienne, qu'il voulait revenir sur la politique intolérante du
concordat et se montrer plus respectueux envers la liberté de conscience. Ces
efforts méritent d'autant plus d'être soutenus par l'approbation des esprits
éclairés en Europe, qu'ils exposent l'empereur d'Autriche à une opposition
inattendue, celle du clergé catholique, pour lequel il a fait tant de sacrifices.
Le clergé catholique ne peut supporter que la puissance qu'il tient du concor-
dat, et qui sur bien des points égale son autorité à celle de l'empereur, soit
affaiblie ou menacée. Malgré ses énormes richesses, il n'a pas voulu contribuer
au dernier emprunt, qui était comme un héroïque effort du gouvernement
autrichien pour relever ses finances. Malheureusement, dans sa résistance
aux tendances libérales du gouvernement en matière religieuse, il a re-
cours à des moyens plus odieux. Le clergé autrichien ne craint pas de s'a-
dresser aux préjugés les plus bas et aux instincts les plus vils du fanatisme
populaire, il prêche contre les Juifs une sorte de croisade renouvelée des
plus mauvais jours du moyen âge. Des mandemens contre le^^sraélites ont
été lancés par un grand nombre de prélats autrichiens. On cite surtout un
mandement de l'archevêque de Lemberg, primat de Galicie, qui prescrit à
son clergé de préserver les fidèles de tout contact avec les Israélites, qui
veut que les rapports cessent entre les uns et les autres, qu'un catholique
n'habite pas une maison occupée par un Juif, ne prenne pas de service chez
le Juif, ou ne lui engage pas son travail. Ces excitations barbares n'ont
pas tardé à produire leurs fruits : à Trebitch, en Galicie, la populace s'est
ameutée contre les Juifs et a démoli leurs maisons. Dans les faubourgs de
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RETUE. — CHRONIQUE. 506
Vienne, de nombreux ouvriers catholiques désertent les ateliers des Israé-
lites. Partout les chaires tonnent contre la race proscrite. Nous ne voulons
pas croire que le gouvernement autrichien seconde ce débordement de fa-
natisme, lequel, à notre époque, déshonorerait le gouvernement et le peuple
qui ne sauraient pas le contenir et le réprimer. On ne pourrait donc qu'ac-
cuser la faiblesse du gouvernement autrichien, si ces menées intolérantes,
qui aboutissent à d'odieux excès, venaient à se prolonger. Que ce gouver-
nement y prenne garde : il n'y a pas de signe plus certain de la décom-
position du pouvoir et pas d'état plus révolutionnaire que la résistance non
refrénée de l'intolérance religieuse aux intentions réformatrices d'un sou-
verain. La Franceen sait quelque chose : elle a vu où la monarchie a été
conduite par l'opposition stupide et factieuse que rencontraient avant 1789,
dans le clergé et dans la noblesse, les idées généreuses de Louis XVI et des
plus intelligens de ses ministres.
En Angleterre, les préoccupations de la politique étrangère se cahnent
un moment, et les questions intérieures viennent de prendre un intérêt
qu'elles n'avaient point présenté au commencement de la session. Gomme
on le savait d'avance, il n'y a pas eu de vote sur la seconde lecture du bill
de réforme. L'opposition , habilement conduite par M. Disraeli , avait an-
noncé* qu'elle ne refuserait pas la seconde lecture; mais elle s'est arrangée
de façon à prolonger le débat jusqu'à l'épuisement. Grâce à cette tactique,
les vices de la mesure de lord John Russell ont été minutieusement fouillés
et dénoncés avec vivacité par la plupart des orateurs libéraux. Un des dis-
cours les plus remarquables qui aient été prononcés à la fin du débat a été
celui de M. Gregory, revenu récemment des États-Unis, et qui a opposé au
bill tous les argumens que fournit contre l'abus du suffrage universel l'expé-
rience de la démocratie américaine. Le discours de cet orateur libéral de-
vrait être imprimé à la suite de l'immortel ouvrage de Tocqueville sur la
démocratie en Amérique, car M. Gregory s'est en quelque sorte étudié à
montrer dans les faits actuels la justesse prophétique des jugemens portés
par le grand publiciste français sur les conséquences inévitables du gou-
vernement démocratique. Ce débat sur la réforme, les dissensions qu'il a
laissé voir au sein du parti ministériel, celles qu'il a permis de pressentir au
sein même du cabinet, n'ont pas peu contribué à la réaction qui s'est pro-
duite contre la politique financière de M. Gladstone, et s'est manifestée à
la troisième lecture du bill qui abolit le droit d'excisé sur le papier. Ce
bill n'a passé qu'à la majorité de 10 voix : il a donné lieu à un des débats les
plus brillans de la session; M. Disraeli y a pris corps à corps son illustre
rival avec un à-propos d'argumens et une verve d'invectives qui ont excité
les applaudissemens frénétiques de ses amis, et ont obtenu sur les bancs
ministériels déconcertés le succès du silence. Plusieurs membres très im-
portans du parti whig, sir John Ramsden, le colonel Coke, M. Adeane, lord
Harry Vane, les deux MM.'Ellice, ont dans cette circonstance voté contre le
cabinet Jusqu'à présent, les conservateurs n'avaient jamais eu parmi les
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506 REVUE DES DEUX HaNDES.
libéraux que Tappui accidentel des radicaux, ou de ces membres excen-
triques et indisciplinés que nos voisins appellent des hachi-^zouhs. G*est la
première fois ^u^une section aristocratique de whigs TOte avec eux. Il 'est
probable que, sanctionné par une si faible majorité de la chambre des com-
munes, le bill sera rejeté par la chambre des lords. CTest un échec pour la
politique confiante de M. Gladstone, c*est un premier ébranlement donné
au cabinet actuel. Gomment ce cabfnet se soutiendra-t-il, si, comme on Tas-
sure, — et comme le donne à craindre la présence, aux bords du Pruth,
d*un gros corps d'armée russe, lequel évidemment attend là quelque chose,
— la question d'Orient est sur le point de s^ouvrir? . b. roncASB.
REVUE MUSICALE.
La saison du Théâtre-Italien s'est terminée avec plus d'éclat qu'elle n'avait
commencé. L'arrivée de M. Tamberlicic, qui a chanté successivement dans
Ofello, U Ti'oratore, Rigoletto, Poliuto, et même une fpis dans Don Giovanni,
a ravivé la curiosité du public , qui ne manque jamais à aucun des plaisirs
délicats qu'on lui prépare. Le Théâtre-Italien surtout, contre lequel nous éle-
vons souvent une voix amie, comme on gronde volontiers les gens qu'on
aime, est certain d'attirer la foule, et la foule d'élite, toutes les fois qu'il don-
nera un vieux chef-d'œuvre passablement interprété. Nulle part à Paris on
ne chante mieux qu'à la salle Ventadour, et rien ne saurait tenir lieu d'une
voix humaine bien exercée exprimant un sentiment de l'àme dans une belle
. phrase mélodique. Jusqu'à ce que M. Richard Wagner et les barbares qu'il
traîne à sa suite aient changé tout cela, comme dit Sganarelle, l'opéra italien,
avec les qualités et les défauts qui lui sont propres, sera recherché et goûté
en Europe et dans le monde entier par la grande majorité du public intel-
ligent. Voyez plutôt ce qui se passe en Allemagne. Une troupe de chanteurs
italiens qui n'était pas composée d'artistes de premier ordre a charmé pen-
dant tout l'hiver les dilettanti de Berlin; de cette ville protestante et dé-
daigneuse, toute confite dans l'admiration de Bach, de Graun et de Mendels-
sohn l A Vienne, malgré les événemens qui se sont passés en Italie, la musique
et l'art de Cimarosa et de Rossini ne tarderont pas à y être réinstallés, le
public ne voulant pas s'accoutumer aux douceurs du Tannhauser et du £o-
hengrin. C'est ce que l'Allemagne peut faire de mieux dans la crise où se
trouve la musique dramatique de ce grand et poétique pays que de revenir
à l'opéra italien, qui a fait l'éducation de Gluck, d'Haydn, de Moaart, de We-
ber même, et de tous les compositeurs dramatiques qui sont parvenus à
bien écrire pour la voix humaine. L'Allemagne ne perdra pas dans ce con-
tact avec l'art italien le génie grandiose et lyrique qui lui a fait créer des
merveilles dans la musique instrumentale. Tant que l'on chantera dans ce
monde, il faudra suivre les erremens d'une nation heureusement douée, qui
a créé pour ainsi dfre la musique vocale.
Parmi les représentations intéressantes du Théâtre-Italien pendant la sai-
son qui vient de finir, nous devons mentionner celle du Mafrimtmfo SegreJo
de Cimarosa, qui ne vieillit pas, quoi qu*on fasse, et celle de Don Giovanni,
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RETU£. — CHRONIQUE. 507
qui a été pourtant représenté sous les plus tristes auspices, avec des chan-
teurs qui, excepté M"»« Alboni et M"« Penco, n'avaient que de la bonne vo-
lonté pour interpréter, le mot est ici à sa place, la langue divine de Mozart.
Je ne parle ni du Trovatore, ni de Rigolefto, qui ont toujours le privilège
d'attirer beaucoup de monde, ce qui ne me réconcilie pas avec les œuvres
de M. Verdi, dont je n'ai jamais méconnu cependant la flamme et les qua-
lités distinctives. Après la Sonnambala de Bellini, qui a servi aux débuts
d'une jeune et intéressante cantatrice française , M ^'* Battu , après la Semir'
ramtde et VOtello de Rossini, ce sont les quatre représentations du Po-
iiuto de Donizetti qui ont le plus vivement excité l'intérêt des amateurs.
Dans cet ouvrage médiocre au fond et faiblement écrit, il y a deux ou trois
morceaux d'élite où M. Tamberlick est véritablement admirable. Cette année
surtout, il s'est élevé plus haut que les années précédentes par l'élan, l'exal-
tation religieuse et la tenue sévère qu'il a prêtés au beau caractère de
Poliuto, dont l'artiste a su faire l'une de ses meilleures conquêtes. Aucun
chanteur de la génération actuelle ne dit le récitatif sérieux comme
M. Tamberlick. On peut affirmer que dans cette partie très importante de
l'art, M. Tamberlick est bien supérieur à Rubini. Il me rappelle directement
Garcia, qui, dans Otello, dans il Barbiere di Siriglla et dans Don Giovanni,
n'a jamais eu son égal pour la vigueur du style et l'intrépidité de la vocalisa-
tion. Une autre qualité précieuse du talent de M. Tamberlick, c'est la netteté
de son articulation: dans sa bouche, la belle langue italienne a toute sa saveur;
on entend chaque syllabe appuyée fortement sur l'accent qui lui est propre.
Pour les connaisseurs, c'est là un plaisir délicat qui a tout son prix et qui
s'ajoute au plaisir que procure la musique dramatique. Excepté M. Badiali,
qui est aussi un artiste véritable, nourri des bons modèles, personne au
Théâtre-Italien de Paris ne prononce convenablement la langue du pays
dore*l si suona. M"»* Penco, qui est une cantatrice de talent et qui a fait de
véritables progrès depuis qu'elle est à Paris, n'y a pas appris malheureuse^
ment à corriger sa prononciation, qui est vicieuse, empâtée d'euphémismes
équivoques. M"»* Borghi-Mamo, après une infidélité de trois ans, qu'elle a
passés à l'Opéra, est revenue cet hiver au Théâtre-Italien, qu'elle n'aurait
jamais dû quitter. Sa voix, d'un timbre délicat et distingué, a un peu souffert
& déclamer dans une langue étrangère un répertoire qui exige plus de force
que de goût, plus d'élans dramatiques que de véritable art de chanter. L' Al-
boni elle-même n'a pu s'expatrier à l'Opéra sans perdre quelque chose de
son plumage d'or. M"»» Borghi-Mamo n'en reste pas moins l'une des meilleures
cantatrices italiennes de ce temps-ci. Le ténor Giuglini, qui a fait une courte
apparition au Théâtre-Italien, où il a chanté douze fois, n'y a pas produit
tout l'effet qu'en attendait l'administration. M. Giuglini possède cependant
une très jolie voix de ténor, qui manque sans doute de flexibilité, mais dont
les notes supérieures ont un charme incontestable. Si cet artiste eût fait un
plus long séjour à Paris, il aurait pu acquérir beaucoup de qualités qui lui
manquent et compléter une éducation fort imparfaite, qu'il n'achèvera pas
sous l'influence du public de Londres. En général, on a le droit de repro-
cher à la direction de M. Galzado de n'avoir jamais sous la main une troupe
complète, composée d'artistes bien assortis, avec lesquels on puisse entre-
prendre des études sérieuses et monter dignement les chefs-d'œuvre du ré-
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508 REVUE DES DEUX MONDES.
pertoire. Ce ne sont que des allées et des venues, des virtuoses qui passent
rapidement devant le public sans quMl y puisse prendre goût et s'intéresser
au développement de leurs talens. On sent que le Théâtre-Italien n'est pas
dirigé, qu'il y manque un homme avisé qui ait au moins l'intelligence de
ses intérêts et sache au besoin suivre un bon conseil. On se demande encore
ce qui a pu engager M. Calzado à faire paraître au Théâtre-Italien ce pauvre
M. Roger, et à perdre un mois d'études et de fatigues à monter il Crociato
in Egitto malgré la volonté expresse du maître.
Au théâtre de l'Opéra-Comique, les choses tendent à se simplifier beau-
coup. On semble n'avoir plus besoin de voix pour chanter un répertoire où
la musique va chaque jour perdant de son influence. M. Faure est parti pour
Londres, M»« Faure doit le suivre, M. Jourdan est à Bruxelles, et si la di-
rection pouvait tout à fait se passer de compositeurs, je crois qu'elle inven-
terait un mot spirituel qui prouverait que rien n'est plus inutile que la mu-
sique pour amuser pendant trois heures un public de voyageurs ahuris
qu'amènent chaque jour les chemins de fer. Cependant ce théâtre économe
de frais inutiles a donné, le 23 avril, la première représentation d'un opéra
en trois actes qui s'intitule le Château-Trompette, La scène se passe dans
la bonne ville de Bordeaux, au temps où ce drôle de maréchal de Riche-
lieu, que Voltaire a eu bien de la peine à faire passer pour le vainqueur
de Mahon , était gouverneur de la Guyenne. La vraisemblance n'est pas la
qualité la plus saillante du libretto de MM. Gormon et Michel Garré; mais
le tout s'écoute pourtant sans trop d'impatience, grâce à quelques per-
sonnages secondaires assez comiques.
La musique de cet opéra en trois actes est l'œuvre de M. Gevaërt, un
Belge natif de Gand, où il a commencé ses études musicales, et qui s'est
déjà fait connaître par trois ou quatre ouvrages, tels que le Billet de Mar-
guerite j les Lavandières de Santarem et Quentin Durward, qui ont obtenu
un succès d'estime. M. Gevaërt, dont le talent est incontestable, n'a pu
prouver jusqu'ici qu'il eût des idées, du sentiment, quelque chose enfin
qui ne s'achète pas au marché et qui ne s'apprend pas dans les écoles. Il
écrit convenablement, mais son instrumentation et ses mélodies, quand
il en trouve, ressemblent à tout ce qui se fait autour de lui. Entendez le
Roman d*Elvire et dix opéras semblables écrits par qui vous voudrez qui ne
soit pas M. Auber, ni M. Halévy ou M. Reber, et il est impossible au public
de distinguer l'imperceptible nuance de facture qui révèle la main d'un mu-
sicien plutôt que celle d'un autre. Tous les ouvrages qu'on nous donne de-
puis une quinzaine d'années semblent sortir de la même officine. C'est de la
musique grise, pâle, contournée, de petites phrases rapportées et laborieu-
sement soudées ensemble avec plus de talent que d'inspiration. Le talent!
mais il court les rues! C'est un compositeur qu'il nous faut, un composi-
teur qui ait quelque chose à dire et qui dirige la situation. Tous ces pauvres
moutons de Panurge qui tournent autour des théâtres lyriques demandent
un berger qu'ils puissent suivre et imiter.
Le berger de ce troupeau ne sera pas encore M. Gevaërt, quoique nous
nous plaisions à reconnaître tout d'abord que le nouvel ouvrage qu'il vient
de produire à l'Opéra-Comique marque un progrès dans sa manière d'écrire,
qui tend à se simplifier, â se clarifier. Je ne dirai rien de Touverture du
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RETUE. — CHRONIQUE. 509
Château-Trompette, mais je ne demande pas mieux que de signaler, au pre-
mier acte, les très jolis couplets que chante M '^ Gabel , qui est revenue à
ses premières amours, je veux dire à un de ces r61es de gentille* grisette,
les seuls qu'elle ait pu jouer depuis qu'elle est au théâtre. Ces couplets,
agréablement encadrés dans un petit chœur de femmes qui en répercute
le refrain : y^à! monsieur de Richelieu! sont charmans. J'en aime surtout
les éclats de rire que Lise fait jaillir sur une gamme diatonique qui monte
jusqu'à Vut supérieur, je pense. La stretta du duo pour soprano et ténor,
entre Lise et le valet de chambre du maréchal, ne manque pas de vivacité,
pas plus que le trio qui vient immédiatement après. Nous pouvons encore
citer un agréable nocturne entre Lise et son amant Olivier, et le chœur
d'hommes et de femmes éclatant de rire (car on rit beaucoup dans la
pièce) qui précède la terminaison du premier acte. A l'acte suivant, je puis
signaler aux connaisseurs, mais aux connaisseurs seulement, un petit bijou
de quatuor qui ne dure que quelques secondes, pendant que le maréchal de
Richelieu invite la jolie Bordelaise à prendre place à la* table somptueuse
qu'il a fait préparer pour un souper mignon. Ah l si M. Gevaërt nous faisait
souvent des morceaux senïblables, moins fugitifs et plus développés, il se-
rait bien vite le berger que nous cherchons. Au troisième acte, il y a en-
core un duo qui a son prix de gaieté et de franc comique. A tout prendre,
l'opéra du Château-Trompette n'est pas tout à fait un mécompte.
Mais une bonne trouvaille que vient de faire le théâtre de l'Opéra-Co-
mique, c'est un charmant petit opéra posthume de Donizetti, Rita, ou le
Mari battu par sa femme. On ne saurait mettre en doute l'authenticité de
cette agréable partition à trois personnages, dont chaque morceau révèle la
main facile et élégante de l'auteur de Don Paaquale et de l'Elisire ctamore.
Pauvre Donizetti 1 il a improvisé ce petit ouvrage dans les derniers instans
lucides qui ont précédé la chute de son beau génie I Quelques jours après,
la nuit obscurcissait pour toujours cette imagination riante qui a créé Lucie,
la Favorite^ Dom Sébastien, qu'on devrait bien reprendre à l'Opéra, et tant
d'autres chefs-d'œuvre inconnus à Paris. C'est un vrai bijou que ce petit
opéra en un acte, dont le canevas amusant est de M. Gustave Vaëz, et où
M"* Faure-Lefebvre est piquante. Ah l messieurs les compositeurs forts en
thème, qui fabriquez si savamment des opéras ennuyeux pour tout le monde,
allez entendre Rita, et vous verrez comment on fait de la musique facile,
chantante, appropriée à la situation et aux personnages, quand le ciel a
doué quelqu'un de son influence secrète , et qu'il 1% destiné à faire de l'art
et non pas du contre-point I
Le Théâtre-Lyrique, pour avoir changé de direction, n'a pas heureuse-
ment changé de système, et c'est toujours là-bas, au boulevard du Temple,
qu'il faut aller pour entendre un peu de bonne musique dans un théâtre de
Paris. Cette fois-ci, on s'est attaqué à une œuvre bien autrement difficile à
restaurer que les Noces de Figaro, Oberon, ou bien Orphée, Fidelio de Bee-
thoven, le seul opéra qui soit sorti des mains de ce grand et magnifique gé-
nie, n'a pas les grâces faciles des ouvrages de Mozart ni des chefs-d'œuvre
de Gluck. C'est une œuvre complexe qui renferme de grandes beautés, mais
dont la contexture mélodique n'est pas d'un accès facile. Il faut de grandes
et puissantes voix pour chanter les principaux rùles de Fidelio, qui, même
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510 REVUE DES DEUl MONDES.
en Allemagne, n'a jamais eu un succès franchement populaire équivalant à
celui de la Flûte enchantée de Mozart ou dn Freyxchûtz de Weber. Les cir-
constances qui ont donné lieu à la naissance de Fi telio, que le maître a re*
touché jusqu'à trois fois, méritent d'être rapportées.
C'est le 20 novembre 1805 que la première représentation de Fidelio a eu
lieu sur un théâtre de Vienne. Beethoven avait alors trente-cinq ans, et il
avait déjà produit assez d'œuvres puissantes, ne fût-ce que la symp/tonie
héroïque, pour exciter l'admiration des connaisseurs. Beethoven fut engagé
à composer un opéra par un certain M. Braun, directeur du théâtre privi-
légié yen der fVien, à qui l'oratorio Christ a» mont des Oliriers avait in-
spiré la confiance que le grand maître pourrait également réussir dans une
composition dramatique. On lui fit proposer le sujet de l'Amour conjugal,
qui était emprunté à un opéra français de Gaveaux, paroles de Bouilly, donné
au théâtre Feydeau en 1799. Le compositeur italien Paer avait également
traité ce même sujet sous le titre de Leonora Ce fut le poète dramatique
Joseph Sonnleithner qui arrangea le Uhretto allemand soumis à Beethoven.
Il le trouva de son goût et se mit bravement à l'ouvrage. Dans l'intervalle, un
grand événement s'était accompli : l'armée française avait passé le Danube
elle pénétrait dans la ville de Vienne le jour même de la première représen-
tation de Fidelio, Le parterre ^tait rempli d'officiers français qui n'étaient
certainement pas préparés par leur éducation à goûter une pareille mu-
sique. Aussi Fid'lio n'eut-il d abord que trois représentations. On le reprit
le 27 mars 1806, réduit en deux actes avec le titre de Leonora. Beethoven
ajouta à la partition primitive un nouvel air avec chœurs pour Pizarre, et
supprima le duo entre Marceline et Léonore, avec accompagnement de vio-
lon solo, ainsi qu'un trio comique entre Marceline, Rocco et Jacquino. L'o-
péra fut donné jusqu'au 10 avril de la même année, et puis retomba dans
l'oubli jusqu'en 18iû. En effet, dans le mois de mai 1814, Fidelio fut re-
pris et représenté plusieurs fois, d'abord au bénéfice de deux artistes atta-
chés au théâtre de la cour, puis au bénéfice de Beethoven lui-même, qui
conduisit en personne l'exécution. Le maître retoucha encore la partition.
Il écrivit un nouvel air de ténor pour Florestan, l'une des deux ouvertures
en mi majeur et deux autres morceaux : un air pour Rocco et le grand aîr
de Léonore, avec accompa'çnement de trois cors obligés. Cette reprise de
Fidelio paraît avoir été très brillante, grâce surtout aux artistes remar-
quables qui étaient chargés des premiers rôles. Cest M™* Milder, l'une des
meilleures cantatricas dramatiques de l'Allemagne, qui a créé dans l'ori-
gine, en 1805, le rôle de Fidelio, qu'elle a chanté également en 181/i. Celui
de Pizarre fut rempli par Fogel, et la partie de Rocco fut chantée par Wein-
mûller, comédien et chanteur accomplis, à ce que dit le biographe de Bee-
thoven à qui nous empruntons ces renseignemens. Ce fut un Italien nommé
Radichi qui chanta avec beaucoup de goût le rôle difficile de Florestan.
Huit ans après, en 1822, Fidelio reparut pour la troisième fois, et cette re-
prise donna lieu à une scène douloureuse qui mérite d'être racontée.
Le nouveau directeur du théâtre de Josephstadt, Charles-Frédéric Hensler,
auteur d'une fou'e de pièces très populaires en Allemagne, était depuis
longtemps en relations avec Beethoven. Hens!er conçut le projet d'inaugurer
sa direction par une représentation extraordinaire pour l'anniversaire de
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. REVUE. — CHRONIQUE. 511
la naissance de Tempereur d^Autriche François n. Hensler choisit pour cette
solennité les Raines d'Athènes, dont on revit le texte, qui était de Kotzebue»
Beethoven fut également prié d'ajouter quelque chose de nouveau à cette
cantate symbolique, qu'il avait composée en 1912 pour une fête semblable^
qui avait été donnée au théÂtre de Pesth. Beethoven composa pour cette
circonstance l'ouverture des Ruines d' Athènes, qu'on exécute à la Société
des concerts. Le jour de la représentation, Beethoven était assis au piano,
ayant à ses côtés le chef d'orchestre Glaeser, qui était chargé de transmettre
les mouvemens du compositeur. Malheureusement les' mouvemens indiqué»
par Beethoven n'étaient ni assez précis, ni assez facilement intelligibles
pour des artistes qui étaient sur la scène, et l'exécution de l'œuvre se res-
sentit beaucoup de ce manque d'équilibre dans les commandemens du chef.
Le public néanmoins ne fut pas trop mécontent, et fit à Beethoven un ac-
cueil enthousiaste. Il dut paraître sur la scène accompagné du directeur.
Le succès de cette soirée donna l'idée à la direction de reprendre Ftdelio
pour le bénéfice de M*"* Schroeder-Devrient, une grande cantatrice drama-
tique qui, après la Milder, est celle qui a le mieux réussi dans le rOle difficile
de Léonore. Beethoven, ne sachant s'il devait encore se hasarder à présider
lui-même à l'exécution de son opéra, consulta quelques amis, qui tous fu-
rent d'un avis contraire. Beethoven cependant ne se laissa pas persuader,
et le jour de la répétition générale on le vit apparaître à la tête de l'or-
chestre. Après l'exécution de l'ouverture en mi majeur,, qui fut très bien
rendue, on s'aperçut, dès le premier duo entre Marceline et Jacquino, que
Beethoven n'avait pas conscience de ce qui se passait sur la scène, et que
ses mouvemens n'étaient pas en harmonie avec ceux que suivaient les chan-
. teurs. Il fallut recommencer, et le même désaccord se fit sentir de nouveau^
Chacun fut convaincu alors que l'exécution ne pouvait pas marcher ainsi
sous la direction de Beethoven ; mais comment faire comprendre au grand
maître la cause de ce désordre? Personne n'osait lui dire la vérité, tout le
monde gardait autour de lui un silence respectueux. BeeUioven, sur son
siège de chef d'orchestre, ressemblait à un lion acculé, interrogeant d'un
regard anxieux le visage des exécutans, qu'il voyait immobiles et conster-
nés. Il fit signe à M. Schindler, son biographe, de s'approcher de lui, et
M. Schindler écrivit avec un crayon sur un calepin que Beethoven portait
toujours dans sa poche : « Je vous prie de ne pas continuer... A la maison,
je vous dirai le reste, n Beethoven s'élança hors de l'orchestre et du théâtre,
courut à sa demeure, qui était assez éloignée, et se jeta sur un canapé en
se couvrant le visage de ses deux mains. L'infortuné et sublime génie avait
acquis la conviction qu'il était complètement sourd I
l'idelio est resté dans le répertoire de presque tous les grands théâtres ly-
riques de l'Allemagne. On le donne assez souvent à Vienne, à Berlin, et dans
d'autres villes importantes. Ftdelio a été entendu en France pour la première
lois en 1825 au théâtre de l'Odéon, je crois. En 1831, une troupe de chanteurs
allemands, parmi lesquels se trouvaient le ténor Haitzinger et M"»» Schroe-
der-Devrient, donna Fiilelio au théâtre Favart. Fidtlio fut chanté au Théâ-
tre-Italien en 1852 par M"« Cruvelli, qui se fit remarquer dans le rôle de
Léonore, où sa belle voix était secondée par un instinct tout germanique.
Je ne crois pas avoir besoin de dire que la partition de tidelio renferme
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512 REVUE DBS DEUX MONDES.
des beautés musicales de premier ordre, telles que le fameux chœur des
prisonniers au second acte, Tair de Leonora, celui de Florestan, dont Van-
dante en la bémol majeur semble annoncer, déjà Taccent mélodique de
Schubert; le duo de la fosse entre Rocco et Leonora, duo d'une couleur
sinistre et toute shakspearienne ; les charmans couplets de Rocco au pre-
mier acte, dont certains détails d'accompagnement n'ont pas dû être inu-
tiles à l'éducation de Weber, et le finale du second acte; mais il est tout
aussi vrai de dire que cette musique sévère, d'une instrumentation si puis-
sante et si variée de couleurs et de rhythmes, est péniblement écrite pour
les voix, et qu'elle renferme des intonations impossibles à réaliser sans
efforts. En général, presque tous les morceaux de Fidelio dépassent par
leurs proportions symphoniques la situation où se trouvent les personnages.
Le théâtre exige avant tout de l'action et de la variété, et le génie épique
de Beethoven s'y trouvait trop à l'étroit. Aussi Fidelio n'a-t-il jamais com-
plètement réussi hors de l'Allemagne, et la première condition pour exécu-
ter cette œuvre, dont l'enfantement a été si laborieux, ce sont de belles
voix, des chœurs bien nourris et un excellent orchestre.
Les arrangeurs de la pièce qui se joue au Théâtre-Lyrique, MM. Jules
Barbier et Michel Carré, ont cru devoir changer le nom de quelques per-
sonnages et modifier le dénoûment. Au lieu d'un mélodrame sombre qui a
bien la couleur de l'époque où il a été joué, et dont l'action se passe on ne
sait trop dans quel pays, qui touche à l'Espagne peut-être, comme sem-
blent l'indiquer les noms de Pizarre et de don Femand , ces messieurs ont
recouvert cette fable toute bourgeoise d'un faux vernis de couleur histo-
rique. Ils ont transporté Rocco, sa fille Marceline et Léonore à Milan, an
temps de Jean Galéas, de Louis Sforza et de Charles VIII, roi de France,
qu'ils font intervenir d'une manière ridicule. Ces changemens ne sont pas
heureux, et il eût mieux valu se contenter de la pièce qui a inspiré Beetho-
ven. L'exécution n'a pas été non plus ce qu'on pouvait désirer pour une
œuvre aussi difficile. M*"* Viardot, dont la rare intelligence est à la hauteur
des plus grandes conceptions, n'a plus la voix assez jeune et assez puissante
pour chanter la partie de Léonore. Elle a dit avec un grand style le récita-
tif qui précède l'air du second acte, mais dans tout le reste de l'ouvrage ses
forces ont trahi son goût. Une cantatrice médiocre. M"" Faivre, a rendu le
rôle de Marceline insupportable, tandis que le ténor, M. Guardi, a chanté
avec assez de sentiment l'air de Florestan. M. Battaille seul est à sa place
dans le rôle de Rocco, qu'il joue avec esprit et chante avec ampleur.
L'orchestre lui-même nous a paru un peu faible, soit dans l'exécution de
l'ouverture, qui est loin d'être un chef-d'œuvre, soit dans les accompagne-
mens de cette partition trop robuste. Il n'y a que la marche très originale
qui sert d'introduction au second acte qui ait été exécutée avec finesse. Quoi
qu'il en soit de nos critiques, l'opéra de Fidelio est bon à entendre, et les
amateurs de la grande musique ne peuvent se dispenser de faire un pèleri-
nage au Théâtre-Lyrique. p. sccdo.
V. DE Mars.
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LES COMMENTAIRES
D'UN SOLDAT
IV.
LA GUERRE D'ITALIE.
I.
Entre la campagne de Crimée et la guerre dont je veux parler
aujourd'hui, il y a toute la différence d'un hiver russe à un été ita-
lien. Autant l'action est lente et se tratne sur un sombre théâtre
dans le drame qui se joue devant Sébastopol (1), autant, d^ns le
drame qui commence à Magenta pour finir à Solferino, l'action est
rapide et se promène à travers toutes les natures d'enchantement.
En Crimée, le soldat a subi à la même place deux hivers, des ma-
ladies sans nombre et le feu d'une bataille démesurée, empour-
prant éternellement de ses clartés les mêmes horizons; en Italie, il
a traversé pendant une saison éblouissante des villes que pavoi-
saient les peuples et des champs que pavoisait le printemps. Aussi
cette guerre italienne m' apparaît-elle déjà comme une vision; plus
je m'en éloignerai, plus elle prendra pour moi ces formes de rêve.
Essayons donc de la peindre pendant qu'elle se balance encore dans
la vive lumière des récens souvenirs, et que l'on peut respirer dans
l'air le parfum, déjà bien adouci, des fleurs qu'elle secoue de sa robe
ensanglantée avec une profusion si bizarre.
(i) Voyez la Revue du 15 janvier, du !•' et 15 février 1860.
TOME xxvn. — 1" jcm 1860. 33
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51& R£yUE DES I»UX MOIfDES»
Ma situation militaire au moment où commença la guerre d'Italie
permit au maréchal Ganrobert de me prendre encore une fois auprès
de lui comme officier d'ordonnance. Je reçus Tordre de mon départ
dans les derniers jours d'avril. Je traversai rapidement la France,
toute frémissante de cette émotion enthousiaste qu'elle s'étonne
elle-même de toujours trouver en elle aussitôt qu'elle voit debout,
et lui faisant signe, les guerres mêmes qu'elle n'a point appelées.
Depuis Paris jusqu'à notre frontière des Alpes, je rencontrai sans
cesse ces regards qui nous paient d'avance de toutes les blessures
que nous pourrons recevoir, ces regards qui se réunissent tous pour
en former un seul, que chaque soldat emporte dans son cœur, le
regard de la patrie. Étrange chose! il n'y a point de générations
qui ne vieillissent, il y a même des générations qui naissent vieilles;
que d'âmes désespérées adressent continuellement à la jeunesse le
mot de Brutus à la vertu! Où trouver, s'écrie-t-on sans cesse, l'être
désigné par ce divin nom, qui signifie le dévouement, la dialeur, la
foi avec sa grandeur et ses grâces, c'est-à-dire la prescience de
l'avenir et toutes les saintes crédulités? où le trouver? Eh bien ! il
est auprès de nous, il nous enserre, et, pour me servir sans peur
d'une expression surannée, c'est cet antique pays de France. Là
brûle un feu sacré, dévorant bien souvent ceux qui le gardent, msds
ne s'éteîgnant jamais. Dieu merci. Chacun de nous peut pleurer sa
force brisée, ses illusions disparues, être ou se croire* vieux tout à
son aise. Heureusement notre mère est jeune, même d'une bouil-
lante et prodigue jeunesse, qui, au service de ses désirs et de ses
rêves, de ses pitiés et de ses colères, garde un trésor inépuisable
de sang dont elle fait pleuvoh: les gouttes brûlantes sur le monde
entier.
J'arrivai en chemin de fer jusqu'aux Alpes. Tout un régiment
d'infanterie avait pris place dans le convoi qui m'emportait. Envoyé
en avant par le maréchal Ganrobert, je reçus l'hospitalité dans un
wagon d'une bande de jeunes officiers, tous impatiens de lire cette
première page du rpman de la guerre qui ressemble, par son ardent
et mystérieux attrait, à la première page d'un autre roman. Sur les
rails, qui obéissent parfois aux caprices d'une nature violente aus-
sitôt que l'on pénètre en Savoie, et se mettent à suivre les aspérités
d'un terrain montueux, notre convoi, chargé d'hommes, de chevaux
et d'armes, prit d'orageuses allures. Notre wagon s'abandonna peu
à peu à des balancemens de chaloupe brusquement interrompus par
des temps d'arrêt qui nous heurtaient les uns contre les autres. A
chacun de ces chocs imprévus, des exclamations joyeuses sortaient
de la bouche d'un de mes voisins, bouche ombragée d'une mous-
tache dont chaque poil appartenait encore à l'heureuse famille des
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COMMENTAIRES d'uN SOLDAT. 515
poils follets. (( A la bonne heure I tant mieux! allons donc! si nous
pouvions avoir quelque accident! répétait ce gai compagnon; je
veux goûter de tous les dangers ! » Je ne sais pas si quelque balle a
brisé la tète blonde où pétillait cette verve guerrière; je me la rap-
pelle avec plaisir : tous les périls étaient pour ce généreux enfant
comme toutes les femmes pour Chérubin; il n'aurait pas plus dé-
daigné un accident en chemin de fer que la vieille Marceline.
Les hasards de ma vie ne m'avaient pas encore conduit en Savoie.
Depuis longtemps, j'ai remis à la guerre le soin d'ordonner mes
voyages. C'est un guide qiii me plaît, dont la fantaisie a plus d'im-
prévu que la mienne n'en saurait jamais avoir. Les paysages sa-
voyards m'ont ravi. Ils étaient d'ailleurs remplis en ces heures
rapides d'une émotion inaccoutumée. Dans les sentiers les plus écar-
tés, aucun paysan qui, en voyant de loin l'uniforme français aux
portières des wagons, ne se mit à nous adresser des signes enthou-
siastes. A chaque station^ nous avions reçu des aubades, et nous
avions eu les oreilles assourdies par ces énergiques vivat qui pro-
duisent toujours sur le cœur une sorte d'ébranlement, comme les
clairons et les tambours, n'importe pour quelle cause ils résonnent.
J'avise tout à coup dans une campagne solitaire, sur un chemin
montueux, une charrette à l'aspect paisible, toute chargée de foin.
En regardant cette image des tranquilles labeurs, mon esprit part
en des rêves champêtres, et je me dis que la vie humaine ne s'a^-
gite point partout dans l'atmosphère fiévreuse où je respire; mais
voilà que soudain de cette charrette s'élève au milieu du foin une
grosse tête surmontée d'une épaisse chevelure, puis un bras ter-
miné par un grand chapeau; la tête et le bras se remuent avec fu-
rie; le chapeau parle avec toute l'éloquence qui puisse animer un
objet de son espèce. C'est que la charrette recelait un chairetier
qui avait vu de loin nos képis rouges; le patriotisme s'élançait de
ces bottes de foin pour nous acclamer. Nul enthousiasme ne m'a
plus frappé que celui de ce charretier savoyard. Ce vieux feutre
délabré qu'une main de paysan agitait sous un vaste ciel, au milieu
d'un site agreste et désert, était pour moi le signe moins surnatu-
rel à coup sûr, mais tout aussi certain, d'une grande victoire que la
croix entrevue par Constantin. Il disait quel feu brûle dans toute
son étendue le sol où la France pose le pied quand elle part pour un
de ses redoutables voyages.
Le chemin de fer me conduisit à Saint-Jean-de-Maurienne. Là je
rompis pour quelques jours avec les inventions des âges modernes,
et je poursuivis ma route à cheval. Dans un petit village de la mon-
ktagne, à Modane, j'eus pour logis un presbytère, où je trouvai une
réunion de prêtres qui me donna la plus favorable idée du clergé
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516 RETUE DES DEUX MONDES.
savoyard. Mon hôte, le curé du lieu, avait un aimable esprit et une
gracieuse figure; il me fit songer au héros d*un grand poète, puis,
l'auteur de Jocelyn lui-même serait de mon avis, à une œuvre plus
touchante encore et plus idéale que la sienne. Il y avait comme un
parfum de TÉvangile dans les humbles détails où mon hôte entrait
pour s'occuper de mon bien-être. Je me séparai de ce prêtre comme
d'un ami. L'idée chrétienne est la seule région où les amitiés su-
bites aient le droit de naître et d'être parées dès leur naissance d'une
grâce immortelle. Le lendemain de mon séjour à Modane, je cou-
chais au pied du Mont-Genis.
Les montagnes sont couronnées d'une poésie étemelle comme les
neiges qui blanchissent leurs sommets. Ce n'est jamais sans émotion
que l'on gravit ces mystérieuses hauteurs, dont l'existence, ainsi que
■ celle du désert et de la mer, n'a aucune raison humaine. Il semble
toujours qu'on trouvera sur leurs cimes je ne sais quoi de superbe
et d'inconnu. Ce je ne sais quoi, on le rencontre souvent en effet au
sein de ces âpres solitudes, soit dans le.ciel, qu'on voit de plus près,
soit dans son cœur, que l'on écoute mieux. Si les montagnes agissent
iur nous avec tant de force dans les circonstances habituelles de
notre vie, on peut concevoir de quelle puissance elles doivent être
armées pour celui qui les aborde à des heures solennelles, tout rem--
pli de ces pensées que l'approche des grands événemens rassemble
frémissantes et pressées au fond de notre âme.
Je commençai l'ascension du MojqitiGenis au lever du jour. Quand
je me mis en route, je marchais 'dans un air tiède, à travers des
arbres parés d'une verdure printanière. Peu à peu je gagnai ces
hauteurs où la végétation change d'aspect, où l'on ne rencontre plus
que deux espèces d'arbres, quelques chênes isolés, dans des atti-
tudes inspirées et violentes, pareils à des prophètes centenaires, tra-
vaillés dans le désert par l'esprit de Dieu, et ces grands pins, droits,
immobiles et sombres, images d'une résignation lugubre, qui ont
l'air de laisser, tomber leurs bras en disant : « Tout est consommé.»
Je pénétrai enfin dans les régions froides et désertes. J'abordai ce
vaste plateau couvert de neige où l'on est pris d'une soudaine tris-
tesse, où Ton se deipande pourquoi tant d'altières magnificences
prodiguées à cette montagne qui porte un suaire, où, au contact
d'une nature glacée, on s'imagine un instant que le terme de tous
les eùchantemens d'où l'on sort est un baiser sur les lèvres d'une
morte. J'éprouvai une sorte de bien-être quand, après avoir des-
cendu les dernières pentes du Mont-Genis, je m'engageai dans la
route de Suse. Je prenais possession de ce champ clos qui depuis
tant d'années appartient à nos armes. On dit que l'Italie est notre
tombeau; je ne le crois pas. Si c'est notre tombeau, en tout cas, la
Gooçle
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COBOfENTÂlRES D*UN SOLDAT. 517
pierre en est mal scellée, et nulles sentinelles encore n'ont pu garder
le mort qu il renferme.
Je trouvai le maréchal Ganrobert à Suse. Peu d'instans après
mon départ, le maréchal quittait Lyon, où je m'étais séparé de lui; il
traversait en quelques heures, avec des chevaux de poste, la route
que je mettais trois jours à parcourir, et se rendait à Turin, où l'ap-
pelaient les plus urgentes nécessités. La loyauté de la France, qui
avait attendu l'invasion du territoire piémontais pour faire avancer
ses soldats, pouvait rendre critique notre situation et celle de nos
alliés ; une généreuse et hardie résolution venait de prescrire le
passage des frontières aux troupes placées le plus près des Alpes.
On avait compté avec raison sur l'apparition de notre drapeau poiu"
donner aux Italiens la résolution et la confiance que réclamait cette
heure décisive ; mais il ne fallait point que ce drapeau subit un
échec, et tandis que nos bataillons s'embarquaient pour Gênes et
descendaient du sommet des Alpes, l'armée autrichienne tout en-
tière avait franchi le Tessin, et par une marche rapide elle pouvait
mettre Turin en danger.
Commandant alors en chef les premières troupes qui pénétraient
en Italie, le maréchal Ganrobert s'était dirigé en toute hâte vers
cette capitale menacée avec le général Niel et le général Frossard.
Après une visite à la Dora-Baltea, qu'un moment il fut question de
défendre, il avait décidé l'occupation de Gasal et d'Alexandrie. J'ai
moins que jamais la pensée d'écrire une œuvre stratégique, mais je
ne saurais passer sous silence ce mouvement, qui étonna les Autri-
chiens et favorisa si puissamment la concentration de notre armée.
Pour comprendre d'ailleurs même les plus infimes détails d'un ta-
bleau, il faut qu'on en connaisse les grandes lignes.
Je trouvai donc le maréchal Ganrobert à Suse, établi au palais
épiscopal, qui était devenu notre quartier-général. La ville était en-
combrée de troupes se promenant sous une pluie torrentielle à tra-
vers des rues creusées par un large ruisseau, et où d'innombrables
gouttières déversaient leurs eaux sur les passans avec un fracas de
cascade. Je n'ai vu Suse que sous ce ciel inclément, à travers ce dé-
luge; quand elle me serait apparue à travers le plus gracieux sou-
rire d'un ciel printanier, je ne sais s'il aurait pu m'en rester un bien
net et bien vif souvenir. Nous étions livrés, en ces débuts d'une
guerre soudaine, à cette maussade activité qui rappelle les insup-
portables vulgarités des voyages ; nous appartenions au chemin de
fer : il fallait embarquer hâtivement les hommes, les chevaux* les
munitions; puis nous appartenions encore aux télégraphes élec-
triques, dont les fils s'agitaient sans relâche. Gette double voie
ouverte à l'inquiétude humaine, cette ligne de fer sur le sol, cette
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518 EETUE DES DEUX MONDER.
ligne de fer dans les airs, sont l'organisation de la fièvre universelle.
Suse, outre beaucoup d'ennuis, renferma pour nous une tristesse. :
le général Bouat, en prenant son repas dans une auberge où se
pressaient une foule d'oflBciers, fut frappé d'une mort subite.
Le général Bouat était un chef énergique qui s'était fait apprécier
des soldats en Crimée. Sa mort produisit sur la troupe une impres-
sion pénible. Dans ce sort d'un homme renversé par une force invi-
sible à quelques pas de l'ennemi, ne recevant point pour son der-
nier voyage, sur le seuil d'un champ de bataille, l'aumône d'un
morceau de plomb ou de fer, il y avait ce genre de fatalité ironique
qui offense si cruellement notre esprit. Au moment même où je
quittai Suse, le cercueil qui renfermait les restes du général Bouat
était exposé sous les arcades d'une rue ple'me de mouvement et de
bruit, devant l'auberge où ce vaillant soldat avait trouvé cette mi-
sérable mort. Je me disposais à escorter ses dépouilles au cimetière,
quand je reçus l'ordre de partir sur-le-champ pour Turin, où le
maréchal Canrobert s'était rendu de nouveau il y avait à peine quel-
ques heures. Au lieu de revenir à Suse comme il le pensait en par-
tant, le maréchal restait à Turin, où sa présence était nécessaire. Je
profitai d'un convoi qui emmenait quelques hommes et quelques
chevaux appartenant à une batterie d'artillerie, je m'installai dans
un wagon avec l'officier chargé de ce transport, et me voilà de nou-
veau entraîné vers l'inconnu par la force qui fait aujourd'hui mar-
cher les vivans aussi vite que les morts de la ballade.
Dans mon rapide trajet, je retrouvai plus ardent, plus expansif
encore, l'enthousiasme qui était venu fondre sur nous dès nos pre-
miers pas en Savoie. Malgré les obscurs voyageurs qu'il portait,
notre convoi ne pouvait point s'arrêter sans être salué par des po-
pulations entières, accourues aux stations. Nous recevions, mon
compagnon et moi, les honneurs les plus imprévus et les plus sin-
gulièrement en désaccord avec nos épaulettes. Ainsi nos signes dés-
espérés ne purent persuader à une garde nationale rustique, rangée
en bataille sur notre passage, de ne pas nous présenter les armes.
Quant aux fleurs, elles commençaient leur rôle : ces légers et odo-
rans projectiles, que la mitraille devait remplacer bientôt, pleuvaient
sur nous de tous côtés. Les fleurs étaient le langage du patriotisme
féminin, patriotisme plein de grâces inattendues et impétueuses,
qui avant le combat nous versait à grands flots le vin du triomphe.
Des mères prenaient leurs enfans dans les bras et poussaient sous
no% lèvres des tètes blondes. 11 faut bien l'avouer, nous étions atten-
dris tout en nous moquant de notre attendrissement. L'humeur de
notre nation est à la fois enthousiaste et sceptique. Le cœur du der-
nier de nos soldats est fait comme un poème de lord Byron, avec
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COMMBNTAIBES d'UN SOLDAT. 619
cette étrange matière formée de la passion et de la raillerie. Que
dire enfin? femmes, enfans et fleurs' nous conquéraient à notre insu;
nous faisions de ces trois élémens une aimable et charmante trinité
qui nous représentait toute l'Italie.
J'arrivai à Turin dans la nuit, par un violent orage qui rendait
toutes les rues désertes. Je me fis conduire au palais du roi, où le
maréchal Canrobert était installé. Ce fut à la lueur d'un éclair que
j'aperçus pour la première fois ce vaste château, qui a quelque
chose de guerrier et de claustral. Cette clarté, du reste, convenait
merveilleusement à ces pierres et au moment où je les voyais.
Le matin même, le roi était parti pour se mettre à la tête de ses
troupes. Turin avait vu s'éloigner son souverain avec émotion, et la
vieille demeure royale avait un air de veuve, mais de veuve altière.
Heureuses de nos jours les royales demeures que les guerres seules
forcent à recevoir les adieux de leurs maîtres! Je passai la nuit pres-
que tout entière près de la chambre du maréchal, dans un grand
salon où veillaient avec moi quelques officiers. A chaque instant, la
télégraphie électrique nous transmettait une nouvelle dépêche. Sou-
vent le maréchal venait au milieu de nous, consultait ses cartes et
prenait les mesures que lui conseillaient les graves intérêts dont il
était chargé. Cette guerre faite ainsi la nuit, dans le silence du ca-
binet,'au milieu de ce palais délaissé, avait une émouvante bizar-
rerie : c'était comme la lutte d'un médecin au chevet d'un malade
contre ces ennemis invisibles auxquels s'attaque la science. Quand
les dépêches nous laissaient en repos, je m'enfonçais dans un fau-
teuil, et à travers la fumée de mon cigare je regardais les lieux
qui m'entouraient. Dans ce splendide quartier-général, je me rap-
pelais les baraques de la Crimée. Je songeais à tous les logis que
nous liabitons en ce monde, depuis la maison dé notre enfance, la
première maison, la maison aimée, toute remplie pour nous d'in-
times familiarités et de profondes tendresses, jusqu'à ces gîtes im-
prévus, étranges et parfois cruels, où nous conduit ensuite la vie
quand elle prend les allures fantasques du songe.
Évidemment, si dans le cours régulier d'une existence paisible
j'avais visité un jour ce palais de Turin, que tant de voyageurs ont
regardé déjà et regarderont encore d'un œil indifférent, cette visite
m'aurait laissé quelque pâle souvenir que je n'évoquerais pas sans
doute de ces régions de notre esprit où s'entassent les ombres des
choses passées; mais ce palais s'est offert à moi dans ces conditions
singulières où la guerre place vis-à-vis les uns des autres les êtres
de toute nature, soit inanimés, soit vivans, que ses caprices tout
puissans rapprochent. De là les vives images que j'en ai gardées.
Ainsi je revois sans cesse cette salle d'armes que je traversai d'un
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520 REVUE DES DEUX MONDES.
pas hâtif en sortant de table, me repentant des loisirs que je m'ac-
cordais. Ces étranges figures dont elle est bordée , ces grands fan-
tômes équestres créés par le génie des panoplies, m'ont bien autre-
ment frappé que si je les avais contemplés, pendant de longues
heures, du regard tranquille dont on savoure les richesses d'un
musée. Je sentais le souffle des guerres présentes passer à travers
ces héroïques armures qui me racontaient les guerres d'autrefois.
A l'approche de l'un de ces orages dont elles aimaient jadis les fu-
reurs, toutes ces choses belliqueuses me semblaient frémir comme
des arbres prêts à se livrer aux étreintes de la tempête. Je regardsd
avec une curiosité ardente une cuirasse qui avait appartenu au
prince Eugène de Savoie. Les traces de balles qui marquent en
maint endroit l'acier damasquiné prouvaient que ce vaillant capi-
taine pratiquait le métier de soldat. Près de cette cuirasse reposait,
sous un verre et sur un coussin de velours, une épée portée autre-
fois par Napoléon P% une de ces épées délicates et minces que cha-
cun connaît, représentant une pensée plutôt qu'une force matérielle,
une épée symbolique évoquant le génie silencieux qui a dominé les
plus grands tumultes de ce monde.
Je dois au palais de Turin un souvenir aussi vivant que celui de
sa salle d'armes, c'est le souvenir de son jardin. Dans quelques
pages publiées récemment, le plus grand rêveur de notre siècle, le
roi de ces songes tristes et splendides qu'a tant aimés une généra-
tion déjà vieillie, l'auteur de Bené passe en revue tous les jardins
où il a erré. Le fait est que le jardin sera toujours, malgré ce que
la poésie du siècle dernier en a voulu faire, une sorte de région
mystérieuse où résident des puissances plus humaines et plus émues
que les sauvages énergies de la nature. C'est dans un jardin que le
premier sourire de la femme dore le premier péché de ce monde;
c'est dans un jardin qu'un Dieu, transformé un instant en homme
par un miracle de dévouement et d'amour, sent toutes les tristesses
humaines envahir son âme, où il découvre le seul infini de cette
terre, la douleur. Aussi ai-je toujours eu les jardins en vénération,
même avant les momens que j'ai passés dans le jardin de Turin.
Il était environ trois heures; c'était le 2 mai; le maréchal Canro-
bert, accablé par la fatigue d'un travail incessant, voulut respirer
l'air pendant quelques minutes; il se fit ouvrir le jardin qui s'éten-
dait sous les fenêtres des appartemens où il résidait. C'était un jar-
din dessiné de cette simple et large manière dont le xvii* siècle eut
le secret : de longues allées droites et sévères, bordées d'arbres ma-
jestueux ; aucune de ces grâces théâtrales, nul de ces ornemens fac-
tices que le goût moderne a mtroduits dans le royaume même de la
verdure et des fleurs. Le château, dont je n'avais vu que confusé-
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COMMENTAIRES d'uN SOLDAT. 521
ment encore les murs extérieurs, m* apparut, de ce lieu austère,
comme une sorte de couvent qui me fit songer aux grandeurs mo-
roses de FEscurial. De hautes murailles, offrant une sombre et im-
posante nudité , étaient percées par des fenêtres garnies de petits
carreaux rappelant le treillage des casques. On se sentait regardé
par ce morne palais d'un regard de fantôme. Les allées où s'impri-
maient nos pas étaient hantées par les mêmes esprits que la salle
d'armes; le passé nous y poursuivait d'un œil semblable à ces yeux
qui, du fond des vieux cadres, jettent parfois des troubles si bizarres
dans nos cœurs. Le maréchal se reposa sur un banc, je pris place à
ses côtés, et nos pensées se mirent, dans le monde invisible, à par-
courir les mêmes sentiers. Nous jouissions d'une halte rapide dans
une course sans trêve à travers des sites imprévus et vers des faits
ignorés. Le maréchal retrouva tout à coup dans sa mémoire l'apo-
logue de Cynéas à Pyrrhus, qu'il me récita en souriant. Le repos de-
vient pour les âmes guerrières une sorte d'idéal, mais un idéal que
l'on tremble de rencontrer, et que l'on se plaît à reléguer dans les
clartés indécises d'un jour lointain. Aurions -nous voulu contre ces
clartés changer la lumière ardente et les senteurs orageuses que
les jours prochains répandaient pour nous sous ces grands arbres?
Assurément je ne le crois pas. Du reste, notre entretien dura peu;
le maréchal fut obligé de regagner bientôt la royale demeure, où il
devait reprendre le faix qu'il avait un instant déposé. Ceux qui,
dans le drame de la vie, sont chargés des rôles importans n'ont
que de bien rares et bien courts momens pour soulever le masque
fixé sur leurs traits par la main même des destinées, et rafraîchir leur
visage découvert au souffle des régions éternelles. Le privilège des
hommes obscurs, c'est le commerce perpétuel qu'il leur est permis
d'entretenir avec ces hautes puissances de l'âme qu'on appelle les
rêveries. Ces puissances m'ont parlé avec une éloquence particulière
dans le jardin de Turin, et voilà pourquoi ce jardin occupe presque
autant de place qu'un champ de bataille à travers des récits cpie ne
dictent ni la renommée ni la science, mais que murmurent simple-
ment à voix basse le libre génie de nos songes et la fée capricieuse
de nos souvenirs.
IL
Le 3 mai, le maréchal Canrobert alla se jeter dans Alexandrie.
Les Autrichiens, depuis plusieurs jours, se préparaient au passage
du Pô. Nous le savions. Une audacieuse inspiration chez le général
qui les commandait pouvait, aux débuts de la guerre, nous créer de
graves embarras. Le troisième et le quatrième corps étaient loin
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522 BETUE DES DEUX MONDES.
d*être réunis. On expédiait de Suse à Alexandrie des troupes qui,
malgré toute la rapidité des chemins de fer et le zèle ardent de leurs
chefs, mettaient forcément à s'assembler un temps dont Tennemi
pouvait profiter. Les corps du maréchal Baraguay-d*Hilliers et du
général Mac-Mahon, qui débarquaient à Gênes, ne pourraient pas
s'ébranler pour nous rejoindre avant d'être au complet et de possé-
der les moyens de tenir la campagne. Le maréchal Ganrobert sen-
tait l'importance des heures, qu'il aurait voulu pouvoir pousser
comme les hommes. Il se rendit à Alexandrie pour se rapprocher à
la fois de Valence, où était le quartier-général de l'armée sarde, de
Gênes, où débarquaient sans cesse des troupes françaises, et des
points menacés par les Autrichiens, dont il fallait épier chaque mou-
vement.
Alexandrie, malgré le soleil printanier qui l' éclairait dans la ma-
tinée où elle m' apparut pour la première fois, avait le triste aspect
des forteresses, ces grandes prisons où la guerre, au lieu de pren-
dre son essor comme sur les champs de bataille, s'assied les ailes
reployées dans une morne et sombre attitude. Le maréchal fut ac-
cueilli dans cette place forte par les généraux piémontais Durando
et Fanti, qui l'avertirent que les Autrichiens venaient de passer le
grand bras du Pô à Cambio. Le troisième corps se composait de
trois divisions commandées par les généraux Renault, Bourbaki et
Trochu, le successeur du général Bouat. Trois divisions comman-
dées par de pareils hommes auraient pu assurément soutenir les
premiers efforts de l'invasion autrichienne; mais la division Bour-
baki était seule établie dans Alexandrie, les autres arrivaient. Quel-
que coup de main heureux de l'ennemi contre le chemin de fer qui
nous amenait d'indispensables renforts eût engagé pour nous la
lutte dans de rudes conditions. Le premier soin du maréchal fut de
visiter soigneusement toutes les fortiflcations de la place. Une pen-
sée surtout l'inquiétait : maintenir ses communications libres avec
Gênes et avec Turin. Il s'occupa tout d'abord de la défense des voies
ferrées. Il fit établir sur les remparts de nouvelles batteries, puis
indiqua en dehors de la ville des points où l'on pouvait créneler et
retrancher des maisons. Il se rendit ensuite au palais d'Alexandrie,
que le roi lui avait assigné pour demeure.
Le palais d'Alexandrie ne rappelle en rien celui de Turin. Il a le
caractère de la ville où il s'élève. Le luxe en est proscrit, ou plutôt,
je crois, n'a jamais songé à y venir. C'est une résidence toute guer-
rière, renfermant de grandes pièces dégarnies, faites pour prêter
un abri passager à une existence hâtive et virile. Cependant les ap-
partemens réservés au roi n'ont pas tout à fait la physionomie rigide
de la vaste salle où le maréchsJ installa son état-major. £h bien!
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COMMENTAIRES d'UN SOLDAT. 52S
en dépit de sa mine sérieuse, cette salle nue, où chacun de nous, le
soir, faisait dresser tour à tour un lit de camp sur lequel il ne dor-
mait guère, cette chambre à la haute cheminée, aux murailles
épaisses, sentant le vieux château et la forteresse, est un gite dont
je me souviens avec un secret plaisir. La cour sur laquelle s'ou-
vraient nos fenêtres était une scène aussi féconde, aussi variée que
celle où se joue le génie de Shak^eare. Paysans, soldats, souve-
rains, j'ai vu dans cette cour tous les personnages de la comédie
humaine. Cet homme en haillons, le front pâle, le regard craintif,
marchant entre des gens armés, dont les mains violentes s'impriment
sur sa misérable veste, c'est un espion. Le pauvre diable a échoué
dans une de ces entreprises qui appartiennent tantôt à l'infamie,
tantôt à rtiéroïsme^ ma'is qui, héroïques ou infâmes, offenseront éter-
nellement le cœur. On le regarde avec cette curiosité mêlée de répu-
gnance qu'inspire le reptile, l'oiseau de nuit, tout ce qui se cache,
tout ce qui rampe, tout ce qui redoute le jour. J'aperçois des hommes
qui éveillent, eux aussi, une curiosité profonde, mais une curiosité
sans aversion, mêlée au contraire d'une sorte de déférence : ce sont
des prisonniers. Voici donc comment sont faits les gens que nous au-
rons bientôt devant nous. Ceux-ci étaient des Tyroliens surpris, je
ne sais trop comment, par une patrouille piémontaise. Ils portaient
avec une aisance qui ne manquait pas de grâce des habits d'une étoffe
grossière, mais bien taillée. Leurs formes élancées étaient dessinées*
par cette jaquette de toile grise dont toute l'armée autrichienne est
vêtue en campagne. Sur leurs têtes s'inclinait un chapeau coquet-
tement retroussé et surmonté d'une plume noire, le chapeau des
chasseurs dans l'opéra de Freyschâtz. J'éprouve toujours une sym-
pathie involontaire pour les gens que j'ai combattus ou que je vais
combattre. La haine ne peut point vivre en compagnie des senti-
mens que la guerre développe en nous.
Mais il s'élève dans la rue un grand bruit. On entend un tapage
de chevaux, des cris enthousiastes; c'est quelque grand de ce monde
qui passe. En effet, je vois entrer sous le portique du palais où les
tambours battent aux champs, où le poste vient de prendre les
armes, le roi Victor-Emmanuel. Je reconnais ce visage que, sous plus
d'un humble toit, des gravures grossières m'ont déjà montré. Voilà
cet œil ardent et bienveillant qui darde un regard droit et hardi au-
dessus d'une moustache provocante et comme irritée. Je laisse à
d'autres le soin de citer ce prince à ce qu'on nomme le tribunal de
l'histoire. Seulement dès aujourd'hui je pense à part moi qu'un sou-
verain à cheval aux heures des périls fera toujours battre le cœur..
M. de Lamartine l'a dit, lui qui pourtant a écrit la Marseillaise de la
Paixy a le cheval est le piédestd des princes. » Il a écrit ces mots, si
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52& ,BETUE DES DEUX MONDES.
je ne me trompe, à propos de ce malheureux roi qui a donné un saint
de plus à sa race, mais frappé si cruellement la royauté en la forçant
de suivre à pied, humiliée, affaissée, bafouée, cette voie douloureuse
dont la Divinité seule peut faire une voie triomphale. Quel sort atr-
tend un monarque maintenant à la poursuite de la grande entre-
prise qui tente et défie de notre temps toutes les monarchies , dé-
ployant l'antique bannière de sa maison à des vents qui jusqu'à ce
jour n'ont respecté qu'un seul drapeau? Je n'en sais rien; quoi qu'il
advienne, je n'oublierai jamais le roi Victor-Emmanuel tel que je l'ai
vu la première fois, à cheval, le sabre au côté, respirant librement
et joyeusement dans l'air guerrier d'Alexandrie comme dans une
atmosphère faite pour ses poumons. Bien d'autres mémoires que la
mienne garderont assurément cette image, et dans l'âme des peu-
ples une image est presque toujours un jugement.
Peut-être comprend -on maintenant pourquoi j'aime le palais
d'Alexandrie et sa tour carrée, entourée de solides murailles, qui
doit ressembler en temps ordinaire au préau d'une prison. Tandis
que j'étais occupé des spectacles de toute nature qui venaient me
trouver jusque dans ma demeure, les Autrichiens continuaient leurs
inquiétantes, mais stériles démonstrations. On apprit une nuit qu'ils
s'étaient montrés à Tortone, à quelques lieues de nous. La cavalerie
piémontaise résolut de pousser une reconnaissance jusqu'à ce vil-
lage, où du reste ils n'avaient fait qu'une rapide apparition. Le ma-
réchal m'envoya aux avant-postes, d'où cette reconnaissance devait
se mettre en route. Pour accomplir ma mission, je devais traverser
le champ de bataille de Marengo. « J'aime ce champ de bataille, où
la liberté dansa sur des roses sanglantes sa danse de noces. » Ces
paroles sont d'^un poète allemand mort, il y a quelques années, dans
notre pays, qu'il aimait avec une tendresse passionnée. Henri Heine
a laissé sortir ce cri de son cœur en traversant ces plaines célèbres,
où l'avait conduit la fantaisie du voyageur et où le devoir du soldat
m'amenait à mon tour. Le champ de bataille de Marengo, au mo-
ment où je le traversai, était paré des plus riantes couleurs dont
disposent le matin et le printemps. Cette terre où dorment tant de
morts à la fois glorieux et oubliés se cachait sous une herbe épaisse
dont chaque brin étincelait d'une larme, mais d'une larme féconde
et céleste: le soleil n'avait pas encore bu la rosée. Ai-je rencontré
sur ce théâtre verdoyant d'une terrible lutte les pensées qu'y salua
le poète dont le nom est revenu à ma mémoire? Je ne le crois pas.
C'est de notre âme après tout que s'échappent ces apparitions qui
vont ensuite se poser devant nous, tantôt au pied d'un arbre sécu-
laire, tantôt au pied d'une colonne, et mon âme est hantée par d'au-
tres fantômes que ceux qui peuplaient l'âme d'Henri Heine. Tou-
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COMHEIVTAIBES D*UN SOLDAT. 525
tefois ces lieux m'ont ému, et j'y ai vu ce que ne pouvait y voir
un Allemand, même* amoureux de notre pays; j'y ai vu un objet
plus éclatant mille fois que l'herbe humide sur laquelle il brillait, ce
voile merveilleux que notre gloire y a laissé et qu'aucune puissance
ne pourrait faire disparaître.
La reconnaissance piémontaise qui s'avança jusqu'à Tortone nous
apprit que les Autrichiens étaient en retraite ; tandis que l'ennemi
s'éloignait sans avoir détruit nos lignes télégraphiques, nos chemins
.de fer, tous les moyens d'action dont nous avions un si grand be-
soin, notre concentration s'opérait. Nos communications avec Turin
étaient assurées, nos communications avec Gênes régulièrement éta-
blies. Nous n'avions plus désormais qu'à tenter ces épreuves abor-
dées par notre armée avec tant de confiance. Les mauvaises heures
étaient passées. Me voici arrivé aux faits éclatans; mais je ne veux
pas me séparer d'une époque où j'ai goûté plus d'une fois, malgré
bien des tracas extérieurs, les plus précieuses jouissances du re-
cueillement, sans raconter im incident qui se lie à des pensées dont
l'expression serait, suivant moi, une profonde initiation à ce que j'ap-
pellerai la vie spirituelle en temps de guerre.
Entre une journée de fatigues et une nuit destinée aux veilles,
le maréchal Canrobert voulut essayer un soir d'aller au théâtre
d'Alexandrie. On nous introduit dans ime vaste loge d'où nos re-
gards se promènent sur une salle spacieuse, élégante et bien dispo-
sée, comme l'est toute salle de spectacle en Italie; mais cette en-
ceinte lumineuse et parée est littéralement déserte. Toutes les loges
ont cet aspect si sragulièrement désolé qu'offrent les loges vides.
Aucun spectateur n'est assis sur les banquettes -du parterre. Nous
sommes tout éveillés au milieu d'un rêve familier à ceux qui con-
naissent dans ses mille détours la cité des songes. Nous voyons au-
tour de nous des lambris dorés, des lumières, tout ce qui est pré-
paré pour les fêtes, tout ce qui attend la foule; mais à la place de
la foule règne une solitude qui, dans ces lieux ornés, a quelque chose
d'effrayant et d'étrange, comme un cadavre sur un trône. J'étais
sous la pénible impression de cette salle vide, quand, au son de
quelques violons criant dans ce désert^ la toile se leva. On jouait
une pièce de Goldoni. J'ai contre Goldoni des préjugés qui datent
de loin. Il y a déjà de longues années, au temps de mon enfance,
j'essayais de le lire dans de vieux volumes revêtus d'une couverture
qui m'attristait; je suis convaincu aujourd'hui que c'était son pâle
esprit qui donnait à cette couverture une teinte chagrine, puisque
je trouvais quelque chose de vivant et de joyeux à la couverture
plus flétrie encore qui habillait le livre jauni où résidait pour moi,
à la même époque, le génie de Molière.
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526 BEVUE DBS DEUX MONDES.
Od représentât donc devant ces loges veuves et ces banquettes
nues une pièce de Goldoni. Alors , tout en écoutant ces lazzis su^
rannés, tout en assistant aux débats de cette gaieté tremblotante et
chenue, je sentis tomber sur mon cœur une tristesse pénétrante, et
je me dis que la grande mélancolie de la guerre n'était pas assuré-
ment là où la plaçaient ceux qui n'ont pas vécu dans Tintimité de
cette étrange puissance. Jamais aucun champ de bataille, même le
soir, à l'heure où les ombres de la nuit viennent s'ajouter aux om-
bres éternelles pour peser sur les morts de la journée, jamais un
champ de bataille ne m'a semblé aussi lugubre que cette salle de
spectacle. Ce n'est point l'événement prévu, le fait dont la pensée
depuis longtemps tient en éveil toutes les forces de votre âme, qui
vous jette dans ces abîmes où on se laisse choir avec une sorte de
volupté : c'est im incident imprévu, c'est la surprise, la surprise,
dont l'énergie des gens de guerre doit se défier, commQ la vertu des
saints. Je vins à penser soudain, au fond de ma loge, à ce qu'il y
avait de presque sinistre dans ces jeux d'une muse défunte r^ardés
à l'extrémité d'une salle déserte par ces êtres appartenant au monde
incertain des périls, et devenus déjà choses ténébreuses, pour me
servir d'une expression biblique.
Et quand bien même, pensais-je encore, cette salle se peuplerait
tout à coup d'une foule bruyante et passionnée, quand, à la place
de cette livide comédie, trébuchant sur ses brodequins usés, cette
scène me montrerait quelque drame éclatant d'ime immortelle jeu-
nesse, mon âme pourrait-elle s'ouvrir à de moins sombres pensées?
Non ; elle serait en droit au contraire de receler de plus profondes
tristesses, car c'est ^lors qu'apparaîtrait ce contraste que la guerre,
lorsqu'elle se promène en plein pays civilisé, établit entre ceux
qu'elle regarde passer et ceux qui suivent ses pas. Deux races sé-
parées par des océans ne sont pas plus distinctes l'une de l'autre
que ces deux races vivant côte à côte dans une apparente familia-
rité. Ces hommes continuent à parler la même langue, mais les mots
qui ont un sens pour ceux-ci sont dénués de sens pour ceux-là. Les
uns doivent sourire au sentiment que les autres doivent étouffer.
Les uns ont le droit de se croire l'avenir, les autres n'ont pas même
le droit de se croire le lendemain. Les uns enfin sont les sujets de
la vie ; les autres, tout en côtoyant les vivans, se sentent les esclaves
d'une puissance plus vaguement redoutable que la mort.
Voilà les pensées qui ont peuplé pour moi un instant cette salle
sans spectateurs. Ici ou là, j'en suis sûr, en des temps semblables à
ceux où j'ai vécu et où j'espère vivre encore, elles se sont offertes à
d'autres esprits que le mien; c'est ce qui m'empêche de les passer
sous silence. Mais les mêmes pensées se colorent de différentes
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GOMUENTAIBSd d'UN SOtDAT. 527
clartés suivant les diflFérentes dispositions de Tâme, et ce qui m'a
inspiré un soir une mélancolie passagère, mêlée d'ailleurs d'un plaisir
secret, m'a causé bien souvent dés joies intimes et ardentes. 11 y a
dans cette incertitude du lendemain un charme que les natures les
plus grossières savourent; peut-être après tout le chagrin dont on
est parfois saisi aux heures où l'on se sent glisser à travers cette
vie comme un songe n'est-il que la terreur de l'instant où, le péril
évanoui, on s'y trouvera de nouveau, créature enchaînée et chose
pesante.
Le 14 mai, l'empereur arrivait à Alexandrie. Si dans le cours or-
dinah-e de la vie les souverains excitent déjà une curiosité si ar-
dente, on se figure ce que cette curiosité peut devenir aux jours où
l'excitation est dans toutes les âmes, où l'on épie un mouvement,
un signe de ces événemens cachés encore, mais dont chacun sent la
présence, que l'on sait debout et prêts à paraître. Alexandrie s'é-
tait transformée : une population que je n'avais même point soup-
çonnée inondait les rues et semblait monter le long des maisons,
car fenêtres, balcons, corniches, tout espace où pouvait se blottir
un spectateur était envahi; chaque muraille avait im revêtement
humain. Cet immense regard de la foule, où tant de passions réu-
nissent leurs énergies magnétiques, tombait sur le visage de l'em-
pereur, qui s'avançait lentement à cheval, en tenue de guerre, entre
deux haies de soldats immobiles. L'air retentissant d'acclamations
était à chaque instant obscurci par des pluies odorantes; c'était
Fenthousiasme italien qui se répandait en pluie de fleurs. J'ai vu de-
puis les fêtes de Milan; malgré leurs magnificences, elles ne m'ont
point fait oublier l'entrée dans Alexandrie. Ce qui marquait cette
journée, c'était une émotion plus puissante que celle du triomphe,
l'émotion du désir et de l'attente; l'instant où l'on débouche sur
un champ de bataille que les boulets n'ont point sillonné encore,
voilà l'heure qui sera toujours la plus solennelle dans toute guerre.
Que doit -on donc éprouver quand ce champ de bataille est une
contrée tout entière, et qu'aux premiers pas on y est salué par l'âme
d'une nation? L'âme du peuple cpii saluait les armes françaises avec
cette reconnaissance exaltée, chacun peut l'apprécier à sa guise,
l'aimer ou la haïr, l'accuser ou la défendre : nul n'aurait pu ce jour-
là se soustraire à l'actioa vibrante de ses transports. Il y a tel air
trouvé par le génie de notre révolution aux jours où il bouleversait
tous les domaines de l'âme et de la matière pour chercher les élé-
mens créateurs de son œuvre, qui bien des fois a enivré d'un charme
violent ceux-là mêmes qu'il remplissait de cruels souvenirs. Le ma-
gique secret de cet ah- se retrouvera toujours dans les émotions
semblables à celles qui soulevaient Alexandrie. Qu'on les recherche
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528 RETUE DES DEUX MONDES.
OU qu'on les évite, qu'on les exècre ou qu'on les adore, ces émo-
tions ont des étreintes dont ne s'arrache impunément aucun cœur.
L'empereur, à peine arrivé, dessine ce mouvement sur sa droite
qui fait croire à l'ennemi que nous voulons forcer le passage de
Stradella. Le premier corps s'avance jusqu'à Voghera, et le maré-
chal Ganrobert* va établir son quartier-général à Tortone. J'aban-
donne Alexandrie avec joie; à cheval, en plein air, je jouis à loi-
sir de ces paysages que jusqu'à ce jour j'ai entrevus d^habitude par
la portière des wagons. En marchant sur ces routes bordées de
verdure, le long de ces prairies couvertes d'arbres qu'enlace une
vigne semblable aux lianes du Nouveau-Monde, je me rappelle un
livre dont ma jeunesse fut charmée, le voyage de Goethe en Italie.
L'auteur du Divarty dans son enthousiasme pour cette contrée où
s'épanouissent les deux seules amours de sa grande âme, l'amour
de l'art et l'amour de la nature, va jusqu'à louer la chaude pous-
sière dont il traverse les nuages en rêvant. S'il eût porté im sac et
un fusil, comme nos fantassins, à coup sûr voilà un éloge qu'il n'eût
point fait; mais je m'associe du reste volontiers aux impressions du
poète allemand, et mieux que jamais je comprends pourquoi nous
allons nous battre. Cette nature dont est née pour la poésie antique
l'idée de la Vénus féconde, de la Vénus mère des hommes, n'existe
que dans les clartés du soleil. La terre baignée de cette lumière
sera éternellement pour les peuples du nord la mamelle que les en-
fans cherchent à tâtons dès qu'ils ont jeté leur premier cri en ce
monde. Les Tudesques, comme disent les Italiens, donnent en vain
à la Germanie le nom de mère. La vraie mère est celle qui nous ré-
chaufle et qui nous berce sur son sein.
£n commençant ces marches que plus d'un combat interrompra,
fue n'achèveront point nombre d'entre nous, je me rappelle aussi
un proverbe que j'ai cité déjà : l'Italie^ tombeau des Français. Ce
proverbe, qui me revient au moment même où je côtoie de nouveau
ces plaines de Marengo dont je parlais tout à l'heure, s'offre à mon
esprit cette fois tout rempli d'une douceur singulière. J'ai vu en
Turquie, dans une vaste salle où glissaient les derviches tourneurs,
une tombe souriante, faite d'un marbre rose et délicat. C'était dans
cette tombe que le chef des derviches devait être enseveli. Suivant
un usage traditionnel, il venait se livrer aux exercices de sa com-
«mpauté devant ce sépulcre qu'effleurait parfois le mouvement de
sa danse extatique. Voilà qu'un caprice de mes souvenirs me fait
songer à ce mausolée ottoman. L'Italie est cette tombe rose près de
laquelle nous ramène souvent une danse comme celle des derviches,
mystérieuse, entraînante et sacrée.
Nous arrivons à Tortone, qui est un gros village, presque une
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COMMENTAIRES D'UN SOLDAT. 529
ville. Nous habitons dans une rue sombre une vaste maison im peu
triste, mais qui ne me déplaît point, une de ces maisons où se cache
le génie intime et rêveur de la province. Un jardin avec d'étroites
allées, quelques fleurs communes, une herbe capricieuse, pous-
sant çà et .à dans l'indépendance de tout jardinier; une sorte de
grand hangar, à la fois remise et vestibule, où aboutit un escalier
rustique qu. conduit aux appartemens du premier : voilà notre de-
meure de Tortone. Nous prenons nos repas au rez-de-chaussée,
dans une sdle basse donnant sur le jardin. Le soir, à l'heure du
dhier, la musique des régimens de ligne vient se faire entendre sous
les fenêtres de notre salle à manger. J'en demande pardon aux
grands maîtres qui ont fait dans le monde des sons tant de rares et
précieuses conquêtes ; mais les airs communs ressemblent aux fleurs
communes, ils ont un charme qu'on est obligé de subir. Dans la vie
guerrière, ce sont les seuls qui répandent dans les cœurs une gaieté
salutaire ou une mélancolie inoffensive. Notre musique militaire à
Tortone m'a laissé des souvenirs qui s'accordent avec ceux du jardin
où elle résonnait. Ses accens ne rappelaient guère l'harmonie qui,
dans un drame de Shakspeare, arrache au prince d'un de ces splen-
dides et fantastiques pays créés par le génie du poète anglais des
cris d'une volupté douloureuse. Ils ne s'étaient point chargés d'une
mystérieuse et fébrile tendresse en passant sur un parterre de vio-
lettes délicates où une fille de roi pourrait se choisir un bouquet;
ils avaient tout simplement l'éclat, la fraîcheur, la santé des vives
et fortes roses entre lesquelles ils étaient nés.
Nous étions à Tortone depuis trois jours, quand le canon se fit
entendre une après-midi dans la direction de Voghera. Â l'instant
où ce bruit retentit, le maréchal Canrobert était à Ponte-Curone,
village situé entre Voghera et Tortone, où le maréchal Baraguay-
d'Hilliers avait son quartier-général : le maréchal Baraguay-d'HÙ-
liers lui apprit que cette canonnade était le résultat d'une ren-
contre entre les Autrichiens, qui depuis quelques jours poussaient
des reconnaissances offensives dont il était las, et le général Forey,
qu'il avait envoyé pour mettre fin à ces démonstrations. Le général
Forey livrait en ce moment, près de Gasteggio, en avant de Voghera,
ce combat qui a pris le nom de combat de Montebello. Tandis que
le maréchal Canrobert s'entretenait avec le maréchal Baraguay-
d'Hilliers, j'écoutais, dans une grande pièce où se tenaient quelques
officiers, ce canon que pour la première fois j'entendais en Italie.
Malgré ce qu'elle a de lugubre, avec ce je ne sais quoi de voilé et
d'amplifié en même temps que lui donne la distance, cette voix du
canon nous réjouissait; elle nous disait que les heures attendue*»,
étaient enfin arrivées, qu'une nouvelle guerre faisait son entrée
Ton xxvii« M
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530 RETUE DES DEUX MONDES*
dans le monde, signalée, nous n*en doutions point, par une nou-
velle victoire pour nos armes. C'était le 20 mai, sur une terre en
pleine floraison, qu'avait lieu ce premier combat. Les boulets déchi-
raient la robe du printemps, toutefois sans offenser ses charmes,
car, je le répète souvent, parce que je l'ai éprouvé sam cesse, rien
qui soit dans un accord plus harmonieux que les attraits d'une belle
contrée et les émotions de la guerre. Ge sont ces émotions-là qui
gagnent plus encore que cette musique dont parle Shakspeare à
passer au-dessus de la verdure et des fleurs.
Le 21 mai dans la nuit, le maréchal Canrobert recevait l'ordre de
quitter Tortone et d'aller remplacer à Ponte^Gurone le maréchal Ba-
raguay-d'Hilliers, qui allait, lui, établir son quartier-général à Vog-
hera. Gette ville, située tout près du lieu où s'était passée l'action
de la veille, offrait le 21 mai au matin un spectacle a:tendrissant et
radieux. Ge spectacle, je pus en jouir, car, avant de s'installera
Ponte-Gurone, le maréchal Ganrobert voulut aller lui-même visiter
le nouveau quartier- général du premier corps. Les rues de Vog-
hera, riantes, spacieuses, bien percées, ouvertes de toiis côtés à la
lumière d'un beau ciel, étaient animées d'une vie passionnée, se
traduisant par cet éclat fébrile dont se revêtent les cités après une
victoire remportée sous leurs murs ou dans leur sein. Toutes les
maisons étaient pavoisées, et avec leurs boutonnières enrubanées*
leurs chapeaux à cocarde, les habitans eux-mêmes semblaient pa-
voises comme leurs toits. Un général ne pouvait se montrer, une
troupe en armes ne pouvait faire un pas, sans soulever un ouragan
de cris enthousiastes. Gette joie violente qui agitait la foule avait
pour sœur une joie plus émouvante encore, la joie recueillie et ré-
servée de nos soldats. Les combattans de Montebello avaient sur
leurs traits cette étrange empreinte que laisse sur les visages la
première journée de poudre : c'est comme la trace d'un bonheur
que l'on porte en soi et que l'on savoure secrètement. Réunissez
dans un même groupe, au commencement d'une guerre, ceux qui
n'ont pas encore vu l'ennemi et ceux qui déjà lui ont laissé de ter-
ribles souvenirs : un œil exercé les distinguera. Ainsi, avec des
physionomies diverses, nombre d'hommes se réjouissent à Voghera;
toutefois nombre d'hommes y souffrent : de là ce fébrile éclat dont
je parlais. Gette guerre italienne m'a fait songer souvent à ce vin
renfermé dans des coupes précieuses sur lequel les anciens effeuil-
laient des roses. Gette fois ce n'est pas sur le vin, c'est sur une
liqueur plus généreuse que s'effeuillent les fleurs de l'Italie: c'est
sur le sang de nos soldats.
Le maréchal Ganrobert visite avec le maréchal Baraguay-d'Hil-
liers l'ainbulance improvisée que Ton a établie dans une maison de
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COlOfENTAIRES D'UN SOLDAT, 5S1
Vogbera. Je rentre dans ces lieux de souffrances où J'ai déjà erré
tant de fois avec im sentiment que je retrouve toujours au com-
mencement de chaque campagne : c'est une sorte de compassion
mêlée de résignation et de fierté. La résignation naît de ce que mon
esprit envisage, et la fierté, de ce que voient mes yeux, car la ma-
nière dont la plupart de nos soldats supportent leurs blessures don-
nerait aux plus humbles d'entre nous des mouvemens d'orgueil na-
tional. Â l'aspect de ces linges ensanglantés entourant un visage
pâle, de ces taches rouges se montrant entre les plis d'une chemise
grossière, sur une poitrine livide, je me dis: «Allons, le sort en
est jeté, voilà un nouveau pacte signé avec la mort et ses minis-
tres. » Mais le pâle visage est rayonnant, et l'on sent dans la poi-
trme livide quelque chose d'ardent, d'ému, de prompt à se soule-
ver, — cette vie dont ja'dlissent nos victoires, cette vie aux sources
innombrables qui se retrouve dans la chair offerte joyeusement au ca-
non par toutes nos générations guerrières. Le maréchal Baraguay-
d'Hilliers montre son bras mutilé, et dit à ceux dont tout à l'heure le
couteau du médecin entamera peut-être les os : « Allons, mes enfans,
j'ai passé par là. » Ces mots renferment la sainte transmission du sa-
crifice, ils contiennent une plus haute et plus énergique consola-
tion que de longs discours. Ceux qui, dans quelques instans, auront
dépouillé, avant de mourir, une partie de leur vêtement terrestre
sourient à ce doyen des amputés, et voient qu'il y a de nobles
routes en ce monde où l'on peut encore marcher droit et ferme avec
quelques os de moins.
Deux jours après cette excursion, je retournais à Voghera. Une
démonstration des Autrichiens avait mis en mouvement une partie
de notre armée; mais après quelques heures d'attente nos troupes
regagnèrent leur cantonnement. L'ennemi n'essaya point de nous at-
taquer. Décidément l'initiative nous était réservée dans cette cam-
pagne. Notre quartier-général de Ponte-Curone ne manquait ni de
grandeur ni de grâce. C'était une belle maison bien située; le pre-
mier étage était en partie occupé par un immense vestibule qui me
rappelait cette pièce banale de la tragédie classique, cette sorte de
forum intérieur où le traître conspire, où le souverain apparaît en-
touré de ses gardes, où le prince amoureux débite à la princesse
ingénue les élégantes litanies de ses respectueuses amours, Ce ves-
tibule, où résidait notre état-major, était hanté tour à tour par des
soldats, des généraux, des habitans du pays. Je retrouvais le palais
d'Alexandrie, ou du moins sa cour si vivante. Un des plus grands
charmes qu'aient, à mon sens, les bouleversemens que Dieu nous
envoie de temps en temps pour empêcher l'existence humaine de
tomber sous la morne puissance de l'ennui, c'est la création bi-
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532 .BEVUE DES DEUX MONDES.
zarre dans toute sorte de lieux inattendus, — dans ce palais, dans
cette chaumière, sur cette place, — de centres où viennent brusque-
ment se réunir les mouvemens des êtres les plus opposés, les plus
divers, les plus séparés d'habitude en ce monde. Bientôt peut-être
j'aurai Toccasion de montrer sur des théâtres plus humbles encore
que ce vestibule des scènes autrement animées et puissantes que
celles dont ce lieu fut témoin. Cependant je n'ai pas voulu oublier
cette vaste salle, où Ton arrivait par un escalier spacieux qu'éclai-
rait dans la journée une belle lumière, et où je me promenais le
soir dans une agréable rêverie, en regardant mon ombre sur le mur.
Je to' étonne toujours de ce singulier commerce que nous entrete-
nons avec des êtres de pierre; on ne peut le nier pourtant. J'ai bien
souvent senti la justesse de ces vers pleins d'une si mystérieuse con-
viction, faits par un pauvre poète qui s'est échappé brusquement de
la vie, sur les hôtes cachés de la matière, sur le regard des vieux
murs (1). J'ai rencontré nombre de ces regards-là dans mes courses à
travers tant de pays; ils ont pénétré dans mon âme, et je me plais à
les y retrouver, car ils y répandent un charme profond qui n'a rien
de commun avec les redoutables enchantemens du regard humain.
Le bas de notre logis, à Ponte-Gurone, se composait de grandes
pièces qui n'étaient pas dépourvues de cette majesté un peu suran-
née qu'on rencontre souvent en Italie. Ces pièces, garnies de ta-
bleaux pressés les uns contre les autres, formaient une sorte de
musée. Nulle de ces peintures que j'aimais pourtant à contempler
dans leurs cadres somptueux et noircis ne m'a vivement frappé,
quoique j'aie conservé un vague souvenir d'une Judith et d'ime
Cléopâtre, éclatant toutes deux, sur un fond obscur et confus, de
cette pâleur splendide que^prennent parfois avec le temps les chairs
dues ai\x pinceaux des vieux maîtres. Le tableau qui m'a séduit à
Ponte-Curone, et qui de lui-même est venu se placer dans le meil-
leur jour de ma mémoire, c'est une toile que j'ai rencontrée soudain
dans le coin d'une église. On avait. fait de cette église un magasin
pour notre armée; le maître-autel était voilé, les dalles étaient cou-
vertes de paille, tous les ingrats attributs de l'industrie rempla-
çaient les omemens des lieux saints. Quelques peintures cependant
étaient restées, et l'une d'elles m'atteignit au cœur à l'instant où je
passais dans une contre-allée : c'était une tête de vierge pleine d'une
grâce à la fois idéale et enfantine. La charmante image ressemblait,
(1) Crains dans le mur aveugle un regard qui f épie,
A la matière même un verbe est attaché.
Ne la fais point servir à quelque usage impie :
Souvent dans Tètre obscur habite un dieu caché.
(GéBARD DE NeHYAL.)
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GOMMENTAIBES d'UN SOLDAT. 5S3
dans ce sanctuaire dépouillé, à une fleur aux fentes d'une masure.
C'était bien une fleur en effet, fleur éclose de quelque génie oublié
et disparu, jetant avec la céleste indifférence de ses sœurs, les fleurs
des champs, son attrait à la solitude, au dédain et à l'ignorance.
J'ai dit tout ce que Ponte-Curone me rappelle. L'ordre nous vint
un matin de nous préparer à partir dans la soirée. L'empereur avait
décidé cet audacie1& mouvement qui trompa l'armée autrichienne,
nous p6rta en quelques jours sur les rives du Tessin, et nous ouvrit
les portes de Milan. Où allions-nous? C'était ce que chacun igno-
rait; seulement, à notre grande surprise, au lieu de nous diriger à
pied et à cheval sur les routes où nous marchions depuis plusieurs
jours, on nous fit reprendre les voies ferrées. Au tomber de la nuit,
on nous mit tous, bêtes et gens, dans des wagons. Où devait s'arrê-
ter le convoi qui nous emportait? Assurément la troupe ne le savait
guère, puisque je ne le savais pas moi-même. Les soldats compre-
naient pourtant que l'on se précipitait vers une prompte et décisive
action. De là une joie expansive qui a fait pour moi de ce départ
un des meilleurs incidens de la campagne. La gare de Ponte-Curone
était encombrée de troupes qui toutes ne pouvaient point partir à la
fois. Les hommes qui s'embarquaient étaient salués de mille propos,
gais, pressés et bruyans, par ceux qui bientôt allaient les suivre.
Quelques voix claires et vibrantes portaient à nos oreilles, avec son
tour impossible à méconnaître, son accent distinct entre tous, la
plaisanterie parisienne : « Train de plaisir, criait -on, grande vi-
tesse I » J'aimais ces voix qui me rappelaient les débuts de ma vie
militaire , la gent leste, mtelligente et hardie qui courait au feu ,
il y a douze ans, sous le regard souriant et attendri de la grande
cité qu'elle sauvait. L'esprit parisien du reste n'est qu'une variété
de l'esprit français. Le fond de l'humeur est le même chez tous nos
soldats, n'importe de quelle province ils viennent. Je m'en étais
aperçu depuis longtemps; une fois de plus cette soirée me le mon-
trait. Jamais gens partant pour les buts les plus rians de ce monde
n'eurent un départ plus vivement marqué que le nôtre au coin de
la verve, de la pétulance et de l'entrain. La soirée était d'une dou-
ceur merveilleuse; le chemin de fer, à Ponte-Curone, était bordé
par des champs où s'étaient allumés maints feux de bivouac. A la
clarté de ces feux resplendissaient des figures animées nous en-
voyant des paroles ardentes et légères, comme les étincelles qui,
après avoir tournoyé un instant dans l'air, s'abattaient entre les
herbes des prairies.
Le cœur encore ému, les oreilles encore remplies. de ces accens,
je m'endormis peu à peu au fond d'un wagon où j'avais pris place
entre des compagnons nombreux. Je m'étais assoupi au bruit d'une
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53i BETUE DES DEUX MONDES.
conversation qui se ressentait de ces gais adieux, de cet insouciant
départ, de cette heure entraînante, puis peut-être aussi d'une atmo-
sphère où le tabac déployait son heureuse magie. Le sommeil est
une précieuse et fatale caresse de la mort qu'on ne reçoit jamais
impunément. Il nous force à recommencer sans cesse la tâche incon-
nue qui allait nous devenir familière, et dont il nous a déshabitués
en un instant. Tout homme qui se réveille aurait le droit de pous-
ser un cri de douleur aussi bien que tout homme qui fait son entrée
en ce monde. Si je n'éprouvai point en me réveillant la poignante
tristesse qui traverse certains cœurs comme une lame aigué lorsque
dans le sang qui les anime ils sentent rentrer l'air froid et cruel de
la vie, je me sentis bien éloigné pourtant des régions où s'étaient
fermés mes yeux. Notre convoi s'était arrêté, nous étions arrivés à
notre destination. Une portière qu'on venait brusquement d* ouvrir
laissait pénétrer un air nocturne qui avait quelque chose d'âpre et
d'irritant. Mes compagnons, autour de moi, bâillaient, se frottaient
les yeux, passaient enfin par cet implacable malaise qui, au sortir
de tout repos, de tout oubli, de tout songe, s'offre à nous comme le
portique de la vie. J'appris que je venais d'arriver à Casai.
Nos chevaux ne pouvaient pas être débarqués sur-le-champ, et
le maréchal Canrobert avait hâte de gagner la demeure où devait
s'établir son quartier- général. Il se mit pédestrement en route au
milieu de la nuit. Nous marchions dans l'ombre de grandes maisons,
plus semblables à des casernes ou à des cloîtres qu'à des palais,
qui bordaient des rues longues et étroites. Il me sembla que nous
marchions longtemps. Chacun sait la dimension que prennent les
courses dans les pays inconnus. Ces deux choses si profondément
conventionnelles qu'on appelle la distance et le temps touchent
tantôt à l'infini, tantôt au néant, suivant les jeux de notre esprit.
Ces jeux de notre esprit si rians ou si douloureux, avec quelle
puissance ils s'exercent dans une contrée que l'on aborde tout à
coup et pour la première fois, où pas un seul souvenir ne vient çà
et là nous offrir un point de repère I On s'avance alors dans une ré-
gion mystérieuse comme le désert et comme lui féconde en incroya-
bles mirages. Qu'on suppose enfin ce lieu inconnu abordé la nuit
en des c*u*constances semblables à celles où je traversai Casai, et
l'on comprendra ce que je sentis. Le terme de notre promenade
nocturne arriva. Le maréchal Canrobert avait pour demeure un
vaste palais dont la porte, haute et massive, donnait sur une sombre
rue. On aurait dit quelque logis féodal fait pour servir d'asile aux
drames énergiques du moyen âge, la maison d'un Capulet ou d'un
Hontaigu. C'était le palais d'un riche banquier; mais, quoiqu'il ap-
partint, je crois, à la race juive, le propriétaire de cette maison sei-
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COMMENTAIRES D*UN SOLDAT. 535
gneuriale avait dans ses immenses salons plus d'une noble peinture
où respirait le génie passionné de notre foi. Ces salons, cpie je par-
courus rapidement à la clart^ des flambeaux avant de gagner ma
chambre, étaient décorés dans un goût en harmonie avec leurs
vastes et sévères proportions. Sur les murailles aux riches tentures,
des toiles de maîtres nous reti-açaient maintes figures pieuses et
guerrières. Des vierges ingénues cherchaient avec une curiosité
grave et souriante tous les mystères du ciel et de la terre dans les
yeux du divin enfant. Des martyrs élevaient au ciel leiu* âme ré-
fugiée dans leurs regards, où la poursuivaient vainement à travers
leur corps déchiré les flammes d'une impuissante douleur. Des che-
valiers emprisonnés dans leurs armures semblaient encore peser
sur le monde, dont ils étaient autrefois les dieux de fer. Enfin tous
les souvenirs des temps passés, toute la poésie des âges héroïques
et religieux remplissaient ce palais; mais à l'endroit le plus appa-
rent d'un salon splendide, au milieu d'un vaste panneau, entre ces
peintures sacrées, était accroché un tableau représentant un vieil-
lard dans le costume de nos jours. Je ne veux point médire de ce
portrait : peut-être était-ce celui de l'hôte à qui nous devions cette
magnifique hospitalité. Cet habit noir cependant avait quelque chose
de plus terrible que les armures dont il était entouré. C'était la griffe
de la vie moderne imprimée sur le monde dont elle a pris posses-
sion, griffe que l'on dit inoffensive, clémente, incapable de causer
une blessure, mais que je sais pénétrante, aiguë et meurtrière,
puisqu'elle s'enfonce sans cesse dans notre cœur à l'endroit où il
alimente de ses sucs les plus précieux la plante divine de l'idéal.
III.
Le maréchal Canrobert quitta Casai im lundi, à quatre heures du
matin. Le Pô, sur lequel on avait jeté un pont de bateaux, me pa-
rut, sinon le roi des fleuves, comme l'appelaient les poètes antiques,
du moins un fleuve de noble apparence et de rang illustre. L'été
n'avait pas desséché ses eaux, qui n'ont pas la transparence lumi-
neuse des eaux du Tessin, mais qui parlent à l'imagination par un
air d'impétuosité et de grandeur. J*étais du reste en d'heureuses
dispositions le jour où pour la première fois mon regard rencontra
ses ondes. Le passage de ce fleuve, dont les rives portaient encore
l'empreinte des bivouacs autrichiens, était une action importante.
Le Pô franchi, on se sentait en plein pays de guerre. Or, tant que
les années n'auront point jeté la glace à mon corps et l'ombre à
mon âme, ce que j'appelle le pays de la guerre m'offrira, j'espère,
l'attrait que le pays de chasse présente à une race d'hommes si
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5Sd RETCE DES DEUX MONDES.
nombreuse. On avance avec précaution, on écoute tous les bruits,
on sonde toutes les profondeurs du feuiUage, on respire dans la na-
ture entière, qu'emplit la puissance jnystérieuse du péril, le charme
inquiet des bois sacrés. Après une longue marche à travers des
routes couvertes où des tirailleurs déterminés auraient pu nous
faire la terrible guerre qui illustra et ensanglanta le Bocage, le ma-
réchal Ganrobert parvint à un amas de maisons chétives qui porte
le nom de Prarolo.
Il était environ midi quand nos yeux découvrirent ce petit village
aux pieds noyés dans un sol humide et au front baigné dans le pâle
ombrage des peupliers. La Lombardie ressemble en cette partie, que
resserrent d'un côté le Pô et de l'autre la Sesia, aux fossés où s'épa-
nouissent dans nos pays les cultures des maraîchers. On sent sous
cette attrayante feuillée, entre cette riche végétation, l'air oppres-
seur des lieux bas; on aspire à des sommets ou tout au moins à des
plaines éveillant quelque idée d'espace et de liberté. Telle est l'im-
pression générale que je cherche à rendre, car pour ma part j'aime
d'une égale tendresse toutes les apparences que revêt la nature : je
ne voudrais pas dépouiller la magicienne d'une seule des formes à
travers lesquelles se poursuivent les amours de notre âme et de son
essence inconnue. Je sais ce que j'ai rencontré sur les montagnes,
et mon cœur, je m'en souviens, dans les grandes plaines a souvent
bondi plus joyeusement que mon cheval; mais les lieux bas, hu-
mides et couverts ont aussi un attrait qui me pénètre. Les hautes
herbes qui embarrassent nos pas, les branches qui fouettent notre
visage ne peuvent parvenir à m* irriter. Je subis sans impatience
l'enlacement de toutes ces choses verdoyantes et fraîches. Au grand
air et sur les routes imies, je me sens doucement poursuivi par la
pensée d'une étreinte que je n'ai point hâte d'abréger.
La maison où s'établit le maréchal Ganrobert à Prarolo était un
presbytère, im des plus humbles presbytères qu'ait jamais habité le
desservant d'une église rustique. Le prêtre qui occupait ce logis
portait le vieux costume ultramontain. Avec son habit noir à larges
basques, sa culotte courte et ses souliers à boucles, il ressemblait à
im personnage évoqué des abîmes du temps passé. On eût dit une
ombre égarée sous ce ciel où résonnaient nos fanfares et où flottait
le drapeau tricolore; mais c'était une ombre bénigne et bienfaisante.
Le pauvre homme trouvait dans son zèle à pratiquer envers nous
les devoirs de l'hospitalité les ingénieuses ressources d'une puis-
sance presque surhumaine. Il faisait mieux que de multiplier les
humbles ustensiles qu'il mettait à notre disposition, il se multipliait
lui-même pour nous servir, et cela si littéralement que je songeai à
ce récit fantastique d'Hoffmann où je ne sais quel digne conseiller,
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COMMENTAIRES d'uN SOLDAT. 537
portant, lui aussi, un grand habit et des culottes comptes, se trouve .
tiré soudain à vingt exemplaires. Je n'ai pas toutefois à m' accuser
d'une pensée moqueuse. Si une pareille pensée eût un instant tra-
versé mon esprit, elle eût été effacée comme le juron de l'oncle
Tobie, et sans le secours d'une larme céleste, par un simple mou-
vement de mon cœur.
On nous servit à déjeuner dans une salle basse. Au moment où notre
repas Anissait, une assez vive fusillade, appuyée par quelques coups
de canon, se fit entendre du côté de la Sesia. Je montai à cheval par
Tordre du maréchal. Un combat, dont nous séparait la rivière, se
livrait près de nous. Les Piémontais délogeaient les Autrichiens de
Palestro. J'entendais le bruit de ce combat dans une grande prairie
que le cours d'eau traversait. Le village où se passait l'action était
trop loin et environné de trop d'arbres pour qu'il me fût possible
de rien distinguer; mais évidemment l'armée piémon taise était vic-
torieuse, car la fusillade s'éloignait, et quand elle eut entièrement
cessé, aucune troupe n'apparut sur la rive que nous devions abor-
der le lendemain. Si les Autrichiens avaient été vainqueurs, ils au-
raient probablement songé à faire observer la rivière, que nous étions
sur le point de franchir.
Les travaux nécessaires à cette opération ne se firent pas attendre.
De grandes prolonges, traînées par de vigoureux attelages, chargées
de bateaux et de planches, traversent Prarolo, à la grande satisfac-
tion des troupiers, qui chérissent, comme les enfans, tout incident
nouveau dans leur vie, et se plaisent particulièrement aux œuvres
rapides, soit de construction, soit de destruction. Ces prolonges
portent notre équipage de pont, et l'un des hommes qui ont le plus
travaillé aux attaques de Sébastopol, le général Lebœuf, vient lui-
même diriger les efforts de nos pontonniers. C'est dans cette prai-
rie, où tout à l'heure j'écoutais le bruit de la fusillade, que l'on dé-
charge nos prolonges et que nos travailleurs se mettent en action.
Le maréchal Canrobert s'est transporté en ce lieu, où arrive bien-
tôt aussi un officier d'ordonnance de l'empereur. Ce que je vois
m'intéresse et gi' amuse. C'est à ce dernier point que je tiens sur-
tout, car j'avoue que j'ai un profond éloignement pour toute chose
humaine, œuvre d'art ou de guerre, tableau, statue, poème ou
combat, dont on peut dire : « Cela m'intéresse, mais cela ne m'a-
muse pas. » S'il est un plaisir grossier que le ciel réprouve, contre
lequel proteste notre âme par d'invincibles tristesses et de mysté-
rieux dégoûts, il est un plaisir au contraire que je crois noble, divin
d'origine, comme la vie elle-même, dont il est la chaleur et l'éclat.
C'est ce plaisir que je connais, que je cherche, dont je voudrais
m' emparer sans cesse. Je ne crois bien voir et juger que les choses
qui m*ont apparu dans sa lumière.
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5S8 BETUB DES DEUX MONDES.
Je m'amusais donc au milieu de cette prairie si déserte, si re-
cueillie sans doute la veille entre les saules qui l'entouraient, si
bruyante aujourd'hui sous le pied des hommes et des chevaux; je
m'amusais à voir s'exécuter avec une prestesse merveilleuse ime des
plus délicates opérations qu'on puisse faire en campagne, un pas-
sage de rivière. Nous étions en présence de l'ennemi, quoique l'en-
nemi fût encore invisible. D'un moment à l'autre, quelque obus
pouvait tomber entre nos travailleurs; quelque boulet pouvait briser
nos bateaux et disperser au milieu de la rivière nos premières plan-
ches à peine posées; des tirailleurs pouvaient se déployer devant
nous, décimer nos pontonniers, abattre leurs chefs; nous courions
enfin toutes les chances de ce grand' jeu où l'énergie, la prudence et
le hasard s'arrachent tour à tour les dés. Ce jour-là, aucun des in-
cidens que l'ennemi pouvait faire naître ne se produisit, et le maré-
chal Ganrobert, après avoir vu jeter sur la rivière les assises flot-
tantes de trois ponts qui devaient nous porter le lendemain, regagna
au déclin du jour son modeste logis de Prarolo.
Il était deux heures du matin; j'étais couché sur un lit de can-
tine, dans une petite pièce attenant à la chambre où reposait le ma-
réchal Ganrobert, quand un officier d'artillerie vint me réveiller. Il
s'agissait d'avertir le maréchal qu'une crue soudaine de la Sesia ve-
nait d'emporter deux de nos ponts; un seul pouvait maintenant ser-
vir au transport de nos troupes. Pour faire face à ce contre-temps,
le maréchal donna Tordre immédiat d'avancer le départ du 8® corps,
qui se mit en marche au premier rayon du jour. Ces rivières ita-
liennes, qui, dans les chaleurs de l'été, deviennent invisibles, dont
les lits arides ne sont plus, au milieu de la campagne, que de vastes
et brûlans sillons, se montrent au printemps dans l'appareil de
fleuves puissans et capricieux. La Sesia, majestueuse et paisible la
veille, roulait maintenant avec colère ses flots jaunes comme une
crinière de lion. On avait profité d'une petite île jetée au milieu de
ce cours d'eau pour diminuer les travaux de nos pontonniers. Notre
pont unique était coupé en deux parties formées par cette lie, où
pouvaient au besoin se masser plusieurs bataillons^ Nos régimens
défilaient depuis de longues heures, et le corps entier n'était point
passé. Le règne du matin était fini, un soleil qui commençait à se
faire offensant et lourd s'était emparé du ciel. Le maréchal avait
franchi la Sesia en m' ordonnant de rester sur la rive qu'il quittait
pour assister au défilé deis troupes. J'étais assis auprès du pont, sur
l'herbe échauffée déjà, luttant contre un sommeil qui voulait se ven-
ger de la manière dont, malgré moi, je le traitais depuis plusieurs
jours, quand j'aperçus à l'horizon, dans le ciel bleu, au-dessus d'un
bouquet de bois, un rapide éclair, suivi d'une détonation. Ce n'était
ni le bruit ni la lumière de la foudre; je reconnus le canon.
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COMMENTAIRES d'uN SOLDAT. 5S0
La plus grande partie de nos troupes est passée, je traverse le
pont pour aller rejoindre le maréchal, et je puis m* assurer enfin
que c'est bien le canon autrichien dont nous avons enteqdu l'explo-
sion, car un officier supérieur d'infanterie, le commandant Duhamel,
vient d'avoir la tête emportée par un boulet, et quelques soldats gi-
sent dans leur sang. En me dirigeant vers l'endroit d'où partent les
projectUes, je comprends l'incident qui se produit : l'ennemi s'est
avisé de notre opération, il voudrait la troubler; heureusement il
est trop tard. Dans quelques instans, le troisième corps tout entier
aura franchi la Sesia. Dès à présent nous avons assez de monde sur
la rive où tonne le canon autrichien pour goûter une sécurité par-
. faite. Je rencontre le maréchal Canrobert, qui a parcouru le village
de Palestro, et qui revient attiré par la canonnade. 11 s'arrête sur
un tertre, et fait mettre en batterie, pour répondre à ce feu tardif
qu'un remords de l'ennemi dirige contre nous, quelques-unes de
nos pièces à longue portée. Alors s'engage un rapide combat d'ar-
tillerie qui, malgré ses faibles proportions, captive mon esprit. En
revoyant ce petit nuage rougeâtre que les boulets soulèvent quand
ils tombent au milieu d'un champ^ en contemplant l'herbe écrasée,
le sol meurtri par ces globes mystérieux de fer dont dépendent tant
de destinées, je rentre en des régions que je croyais évanouies. Der-
rière le visage de l'Italie, je retrouve le visage de la Crimée. Rien
d'étonnant à cela : Italie et Crimée se confondent pour moi dans un
même idéal, cet idéal que les plus éclatans comme les plus obscurs,
les plus grossiers comme les plus raffinés entre les gens de guerre,
ont pour fin suprême de leurs actes, pour loi secrète ou cachée, niée
ou reconnue, mais toute-puissante de leur vie.
Presque en même temps que cette action, un glorieux fait d'armes
s'accomplissait. Le S"" zouaves, placé alors sous les ordres du roi
Victor-Emmanuel, avait cette magnifique affaire qui restera parmi
les plus glorieux titres de notre infanterie. Ce fut seulement à. la fin
de la journée que je pus contempler des lieux désormais célèbres
dans notre histoire militaire : ce champ où les zouaves commencèrent
leur course héroïque sous les boulets autrichiens, à une si grande
distance des pièces dont ils allaient éteindre le feu, cette rivière en-
caissée et profonde où ils se jetèrent à la nage, ce talus glissant où
s'imprimèrent leurs mains, ce pont dont ils gravirent les parapets,
et où s'agita cette mêlée qui rappelle les combats des vieux âges. Il
était trois heures de l'après-midi; nous n'étions pas encore descen-
dus de cheval. Le maréchal Canrobert visitait, avec le roi de Sar-
daigne, le village de Palestro. Nous étions derrière une pièce placée
dans la direction de Robbio, qui de temps en temps envoyait quel-
ques projectiles à longue portée sur la route qu'elle dominait. Tout
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5iO RETUr DES DEUX MONDES.
à coup un grand bruit se fit dans le village; c'était l'empereur, qui
venait juger par lui-même des événemens de la journée. La grande
rue où s'avançait son cortège était encombrée de cacolets portant
des blessés. Parfois de quelques corps affaissés se ballottant sur ces
fauteuils de cuir s'échappait le cri lugubre et poignant qu'arrache
à la chair vaincue une douleur surhumaine. On entendait plus sou-
vent des cris énergiques, d'ardentes et mâles paroles, l'expres-
sion enfin d'une vie passionnée et intrépide s' attachant aux lambeaux
d'une enveloppe déchirée comme un assiégé aux murs d'une ville
en ruine. — Allons, docteur, dépêchons, débarrassez-moi de cela!
— Je n'oublierai ni l'accent de ces mots, ni la bouche qui les pro-
nonçait. Celui qui parlait ainsi au seuil d'une ambulance, avant
même d'être descendu du mulet dont il avait rougi le flanc par le
sang échappé de ses veines, était un vieux zouave au front rasé, à
la barbe de patriarche, aux yeux d'un bleu clair s' ouvrant dans une
face bronzée. « Cela, » c'était son bras brisé, déformé, inerte, et ne
tenant plus à 5on corps que par quelques linéamens ensanglantés.
Je dirais, si j'osais employer un pareil mot à propos d'une telle
image, que cet homme me fit plaisir, car le triomphe de l'homme
sur la souffrance sera toujours un des plus nobles spectacles de ce
monde. Cette victoire, célébrée par des voix éloquentes, a entouré
d'un pompeux éclat bien des personnages qui peut-être ne valaient
pas ce stoïque obscur dont je n'ai pas su le nom, et dont la vertu
n'aura point laissé d'autre trace que la vibration d'une parole virile
dans mon âme.
Dans cette même rue de Palestro, à l'heure où je me reporte
maintenant, une autre vision m'attendait, dont je voudrais rendre
l'éblouissement rapide. J'aperçus une pièce de canon qui roulait
sur le pavé et que ne traînait pourtant aucun attelage. Elle était
poussée par ceux qui venaient de la conquérir. A la droite de cette
pièce, dont sa main couvrait la lumière, marchait un zouave aux
traits sérieux et réguliers, décoré au front non point d'une cicatrice,
mais d'une blessure* toute fraîche, toute béante, d'un rouge éclatant
et sacré comme le premier ruban d'un légionnaire. Si je ne l'avais
sue déjà, ce soldat m'aurait appris une étrange chose, l'incarnation
soudaine qui, à certaines heures de vastes et violentes émotions,
se fait tout à coup des pensées les plus brillantes et les plus hautes
dans les plus simples, parfois dans*les plus grossiers. Le nom de
cet homme qui criait au médecin de lui arracher son bras, je re-
grette de ne pas le savoir; son visage m'a laissé un souvenir dis-
tinct : c'était celui d'un rude compagnon que je retrouverais avec
bonheur. Le nom de ce soldat qui étendait sa main sur ce canon en-
levé à l'ennemi, je n'ai pas besoin de le connaître, car ce soldat en
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COMMENTAIRES D*UN SOLDAT. 5A1
cet instant, c'était son régiment, c'était Tannée, c'était la France,
Rien ne lui appartenait, ni sa marche, ni son regard, ni ce geste
d'une indicible majesté que nul art ne pourrait enseigner au plus
habile. Il me rappelait cette fiction des poèmes épiques qui fait tout
à coup d'une enveloppe terrestre l'asile d'un hôte divin. Cette fic-
tion, comme toutes les prétendues créations de notre cervelle, ré-
pond à une merveille du monde réel. C'est cette merveille que je
voyais passer dans la grande rue de Palestre.
L'empereur, en quittant le village, voulut visiter l'endroit où
s'était livré le rude combat du matin ; le maréchal Canrobert l'ac-
compagnait : je parcourus ainsi moi-même ces lieux restés dans
mon esprit avec une netteté que m'explique l'émotion dont ils étaient
remplis encore au moment où ils frappèrent mes regards. Nos che-
vaux entrèrent d'abord dans un champ où l'on voyait que l'action
avait commencé. La terre y était déchirée par des boulets, foulée
par des pas rapides; çà et là apparaissaient quelques-unes de ces
épaves dont le .sol est jonché après les orages de la poudre : des
fusils brisés, des cartouches, des gibernes, quelques cadavres enfin,
qui devenaient plus nombreux et plus pressés à mesure que l'on
s'avançait vers l'endroit occupé, il y avait quelques heures, par les
canons autrichiens. Ces canons étaient placés derrière une rivière,
ils prenaient les assaillans en écharpe. Dans une course aussi intel-
ligente qu'audacieuse, les zouaves, après avoir supporté sur leur
flanc le feu de l'ennemi, exécutèrent un à-gauche avec leur pres-
tesse merveilleuse, et se jetèrent dans la rivière , dominée par une
berge droite et haute où les Autrichiens avaient établi leurs pièces.
Avec une incroyable prévoyance, une sagacité guerrière qui tient de
l'instinct des sauvages, en franchissant le talus qu'ils rencontrèrent
au sorthr de l'eau, quelques-uns d'entre eux prirent dans leurs
mains de la terre glaise; dans la lutte corps à corps de ces zouaves
avec les canonniers ennemis, cette argile devait servir à boucher la
lumière des canons.
Tous les incidens de la lutte à peine éteinte dont je parcourais le
foyer brûlant encore parvenaient à mes oreilles, à mon cœur, à
mon esprit de mille façons. Ce combat que me racontaient maintes
bouches m'environnait, me saisissait comme ces peintures disposées
par un art savant dans des chambres magiques. Pour rendre hon-
neur à l'empereur, le 3® zouaves avait pris les armes. Cet admirable
régiment était rangé en bataille sur le lieu même qu'il venait d'il-
lustrer. A quelques pas des vivans, qui, les yeux ardens et le corps
immobile, présentaient les armes au souverain, gisait dans la si-
nistre pâleur, dans les bizarres attitudes familières aux cadavres
des champs de bataille, le pêle-mêle des morts. Deux dépouilles
surtout se faisaient remarquer par la terrible mutilation dont elles
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5A2 BÉVUE DES DEUX MONDES.
portaient également l'empreinte, une dépouille d'homme et une dé*
pouille de cheval. Un boulet avait arraché la tête d'un capitaine ad-
judant-major en passant par le cou de sa monture. Le cavalier et
son cheval, décapités tous deux, reposaient l'un auprès de l'autre
dans une même flaque de sang. Ces débris étaient au bord de l'eau,
sous un grand arbre qui, penché de leur côté, semblait leur verser
de ses rameaux la paix des régions inconnues. Tout en galopant, je
regardais tour à tour les hommes debout poussant des acclama:-
tiens joyeuses et les hommes silencieux déjà couchés dans des ténè-
bres apparentes malgré la lumière qui venait se briser contre leurs
chairs livides. La route que nous suivions avait l'air de séparer
deux mondes : la mort d'un côté, de l'autre la vie, fournissaient les
deux haies entre lesquelles couraient nos chevaux. Malgré ce que
Tune d'elles avait de terrible, ces deux haies se complétaient, et je
n'aurais voulu supprimer ni l'une ni l'autre. Ce sont les morts qui
donnent au champ de bataille ses mystérieuses émotions et son ca-
ractère sacré; ils créent sous nos pas, Us font toucher à nos regards
l'orifice béant de cet abîme que nombre de créatures humaines
trouvent une joie étrange à effleurer.
J'arrivai au pont même de Palestre, pont que barrait ime pièce
d'artillerie au moment où les zouaves s'en étaient emparés. Je vis
les parapets qu'avaient escaladés nos soldats. Il fallait cette entre-
prenante agilité de pieds qui distingue nos fantassins pour trans-
former en passage cette construction étroite dont la cime ébranlée
s'émiettait au-dessus de l'eau pendant le combat Je pénétrai enfin
dans la cour du moulin. La mêlée avait pris là un caractère furieux,
qu'attestait chaque pavé empourpré par un sang encore fumant et
épais. Les baïonnettes tordues, les sacs vides, les shakos ^oués,
les corps amoncelés surtout, disaient ce qu'avait vu cette demeure
rustique. Les poètes accusent souvent la nature d'insensibilité pour
les drames qui s'accomplissent dans son sein; lé reproche qu'ils
adressent aux arbres et aux plantes n'est point mérité par les pierres,
du moins par celles que les bonnes associent à leurs destinées en les
chargeant de les abriter. Rien de lugubre comme ces pauvres toits
accoutumés à receler une vie tranquille, quand l'ouragan des colères
terrestres les a tout à coup visités. Il y a des maisons plus expres-
sives, après un combat, que toutes les figures humaines. Les fe-
nêtres aux vitres brisées ressemblent à des yeux déchirés et sai-
gnans, les murailles dépouillées ont quelque chose d'indigné et
d' effrayé à la fois; enfin, quand la demeure violée est ime chau-
mière, la paille arrachée et brûlée de la toiture a une éloquente dé-
solation, comme la chevelure que laisse pendre sur ses traits une
femme en pleurs.
Revenons aux zouaves. Pendant que l'empereur parcourait le
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COMMENTAIRES d'un SOLDAT. 5&S
front étincelant de ce régiment victorieux, je regardais Fun après
l'autre chaque soldat, et je réfléchissais sur cette troupe qui s'est
fait une si grande part dans la gloire de notre jeune armée. Les
zouaves sont animés d'un même esprit, mais ils renferment des
types bien différens. Près du soldat vigoureux, trapu, à longue
barbe, près de l'homme bronzé, pour me servir d'une expression
devenue vulgaire, mais qui exprime si bien cette sorte de dureté
métallique, de revêtement impénétrable, dont la fatigue, la misère
et le danger finissent par armer ceux qu'ils ont tenté vainement de
détruire; près du vieux zouave en un mot, voyez ce jeune homme
au teint pâle, aux formes frêles, qui semble presque exhaler la
fièvre: c'est un zouave aussi cependant, et malgré ses morbides ap-
parences^ ne craignez point pour lui l'hôpital. Regardez ses yeux,
ils rayonnent de cette ardeur morale qui supplée aux énergies de la
matière. Il est renommé pour sa gaieté; on rappelle d'ordinaire le
Parisien, et le fait est que, n'importe où il soit né, on le sent, Paris
est sa vraie mère. Il est passionné, il est moqueur; mais n'allez
point dire qu'il est sceptique! 0 vous qui gouvernez les petiples,
m'^écrierais-je volontiers, si j'osais parler comme Bossuet, instrui-
sez-vous en étudiant cet homme; il dissipera peut-être dans votre
esprit bien des erreurs. Malgré leur verve, leur entrain, leur malice,
ses traits recèlent dans leurs profondeurs quelque chose de sombre
et d'enflammé qui ressemble à du fanatisme. Eh bien! pourquoi ne
le dirai-je pas? c'est qu'il est fanatique en eflet, et cette passion
brûlante, dont son cœur est le foyer à présent tout aussi bien qu'au
temps de la ligue, peut toujours s'attacher à de nobles objets. Voici
un trait que j'aurais pu placer dans mes souvenirs de Crimée, mais
que je ne regrette pas d'avoir négligé, puisqu'il peut trouver place
ici. Un zouave venait tous les matins me raser sous ma tente. C'était
un vrai Figaro. Son sourire, en dépit de la neige, étincelait comme
la musique de Rossini. Je causais avec lui, il m'amusait. Je lui de-
mandais des nouvelles des tranchées, dont il me racontait les com-
mérages et les lazzis. C'était le petit journal du siège. Un jour je
lui parlai de Paris : « Nous nous y reverrons, lui dis-je en riant. —
Peut-être, me répondit-il, je ne l'espère guère; mais que je laisse ici
un bras, une jambe, et si c'est nécessaire toute ma peau, peu m'im-
porte, pourvu que la ville soit à nous! » Ce disant, la savonnette
d'une main et le rasoir de l'autre, il poursuivait sa besogne. Com-
prend-on maintenant ce qui fait la force des zouaves? Des enthou-
siasmes maladroits et des jalousies mesquines ont essayé souvent
de leur créer une situation qui ne doit pas être la leur. Ils ne sont
pas une exception dans la famille militaire, ils sont au contraire une
vive et complète expression de notre armée : voilà leur glo'u'e; je
dirai plus, ils sont une expression de la nation tout entière : voilà
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Hli REVUE DES DEUX MONDES.
le vrai secret de leur puissance. « On parle sans cesse des zouaves,
disait récemment un orateur du parlement anglais, et Ton débite
sur eux tant de choses qu'on ne sait plus en vérité ce que c'est. »
Eh bien I tout Français aurait pu répondre à cet orateur : « Le zouave
est comme la vigne, un secret du vieux sol gaulois; c'est un secret
qui depuis bien longtemps court le monde, mais que nul n'a pu
nous ravir encore. »
Une gravure populaire en Italie, que j'ai vue à Plaisance derrière
les vitres des marchands, représente le roi Victor-Emmanuel en uni-
forme de zouave. Je ne donne pas assurément cette gravure comme
un modèle de bon goût : il y a là quelque chose qui sent un peu trop
peut-être ces énergiques caresses de la popularité dont les princes,
à certaines heures, courent parfois le risque d'être meurtris. Du
reste, qu'on l'approuve ou non, cette image constate le seul fait
dont je veuille m' occuper en ce moment : l'union qui, sur le champ
de bataille de Palestro, s'établit entre le roi de Sardaigne et le régi-
ment français placé sous ses ordres. Le combat dont je n'ai raconté
qu'un épisode fit une vérité de cette phrase consacrée, mais si sou-
vent menteuse, que l'on applique d'ordinaire aux troupes alliées :
il confondit réellement le sang des nôtres et le sang piémontais. Les
zouaves virent le roi de Sardaigne d'aussi près que les grenadiers du
Trocadero avaient vu autrefois le prince de Carignan. Un tel souve-
rain et de tels soldats étaient destinés à se plaire ; la séduction eut
lieu de part et d'autre : elle fut prompte et vive, comme l'action
même dont elle naquit. Aussi l'empereur répondit -il au vœu des
zouaves en décidant que les canons conquis par eux dans la journée
du 31 mai seraient offerts au roi de Sardaigne. Un des officiers su-
périeurs qui avaient le plus contribué à la victoire de Palestro et le
chef de l'état-major de l'artillerie du troisième corps furent chargés
d'accomplir la décision impériale. Le maréchal Ganrobert me confia
l'agréable mission de faire connaître cette volonté à celui qu'elle in-
téressait. Je montai à cheval une après-dînée pour me rendre au
quartier-général du roi. J'avais fait quelques pas à peine dans la
grande rue de Palestro, quand des acclamations m'apprirent que
ma course était arrivée à son but. Le prince que j'allais trouver
chevauchait, au milieu de tout son état-major, entre les groupes
nombreux de promeneurs militaires dont le village était alors en-
combré. Cette rencontre ne me surprit point, je puis même dire
que je l'attendais, car près d'une armée piémontaise, n'importe
en quel sens on pousse son cheval, on est sûr de se trouver devant
le roi. J'exécutai les ordres du maréchal Ganrobert, et j'exprimai
de mon mieux au roi, qui m'encourageait du reste par un bon et
loyal sourire, les sentimens que j'avais recueillis sur son compte
dans les rangs les plus obscurs de notre année. Si j'ai été courtisan,
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. C03DIENTAIRES d'uN SOLDAT. 5^5
Dieu me le pardonne, ma conscience ne me reproche rien , et tout
ce que je souhaite, c'est d'être encore courtisan de la même ma-
nière, n'importe avec quel monarque, pourvu qu'il reçoive mes
complimens à cheval, que j'sde le bonheur, en les lui adressant,
d'être à cheval aussi, et qu'il s'agisse dans mes discours de canons
enlevés par nos armes.
Le troisième corps fit séjour à Palestro. La maison qu'occupait le
maréchal Ganrobert était une demeure des plus modestes, un pres-
bytère encore, je le crois du moins, car je n'ai recueilli aucun ren-
seignement précis sur ce gtte que son propriétaire avait abandonné.
Dans la matinée du 2 juin, notre réveil fut hâté par une fusillade
assez vive. Le jour paraissait à peine, et déjà la mousqueterie nous
donnait une aubade. Le troisième corps et l'armée piémontaise for-
maient en cet instant le pivot du mouvement qu'accomplissait l'em-
pereur. L'ennemi pouvait tenter contre ce pivot quelque énergique
effort. Telle fut la pensée qui frappa également le roi et le maréchal.
Les troupes françaises et italiennes prirent donc les armes, et se
tinrent prêtes à marcher; mais les Autrichiens ne songeaient pas à
l'offensive : loin de là, ils cachaient, suivant leur habitude, une re-
traite par une démonstration de tirailleurs. La fusillade qui avait
éclaté à nos avant-postes se ralentit bientôt, puis cessa tout à fait.
L'ennemi avait abandonné Robbio. C'était ce qu'à midi nous igno-
rions encore. A cette heure de la journée , le roi et le maréchal
étaient réunis pour concerter une attaque sur ce point, dont une
courte distance nous séparait. Le roi s'était rendu chez le maréchal,
qui en ce moment même attendait de l'empereur une dépêche im-
portante, à laquelle ses résolutions devaient être subordonnées. La
conférence entre le commandant du troisième corps et le chef royal
de l'armée piémontaise avait eu lieu dans un petit jardin dominé par
un clocher d'église villageoise, devant les murs lézardés de notre
maison, à l'ombre d'arbres chargés d'années qui me rappelaient les
arbres chers aux romanciers allemands, ces témoins verdoyans de
la vie domestique qu'une volonté cruelle veut faire abattre, mais
que sauve la sensibilité d'un enfant ou d'un vieillard. Cependant le
temps s'écoulait, et la dépêche attendue n'arrivait point. Le roi,
après avoir fumé quelques cigares, se coucha sur la terre, appuya
sa tête sur son bras et s'endormit sur le lit guerrier par excellence,
puisque rien, pas même un manteau, ne le séparait du gazon. Au-
tour de lui, les conversations continuaient, car le jardin était rempli
d'officiers, et les soldats en capote grise qui montaient la garde de-
vant le logis du maréchal auraient pu le frôler en passant dans cet
étroit espace. Il dormait, prêt à se réveiller pour retourner au feu,
qu'il avait quitté la veille, quand notre jardin fut littéralement en-
TOMB UVU. 35
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&i6 EEYU^ DES DEUX MONDES.
yahi par une banâe de paysans. Voilà aussitôt le roi debout et les
nouveau-venus qui Ventourent avec des attitudes, avec des gestes,
tout ce luxe de démonstrations qui n'appartient qu'aux races ita-
liennes. Ces villageois étaient des babitans de Robbio qui venaient
aï^rendre à leur scMiverain «que ies Autrichiens étaient en retraite.
L'ennemi, tant qu'il avait été parmi eux, leur avait assigné leur vil-
lage pour prison. Os se dédommageaient d'une captivité qui, à en
juger par la volubilité de leurs paroles, semblait surtout avoir pesé
sur leurs langues. Le roi était assaWi par vingt récits à la fois, ré-
cits tout remplis d'attendrisseni^is et de bouffonneries, i:^ l'Italie,
comme les muses antiques^ tient un masque à la main, un masque
qu'elle manie avec la prestesse, la vçrve et l'entrain des Espagnoles
dans la mwœuvre de l'éventail. Ce oaasque joyeux, tantôt elle
l'écarté, tantôt elle le rapproche de son noble et sérieux visage.
Quelquefois les traits épanouis de la face en carton s'éclairent d'une
lumière douloureuse: c'est qu'aux fentes du masque vient de se col^
1er un œil plein de larmes.
Au moment où se passait cette scène, la dépêche de l'empereur
luriva. Le maréchal reçut l'ordre de se diriger sur Novare. Ainsi se
déroulait le plan qui devait aboutir à la victoire de Magenta. Ce fut
le vendredi 3 juin que le corps du maréchal Ganrob^t quitta Pa-
lestre. L'étape que nous avions à faire était courte. Nous suivions
une route unie dans un pays plat. Novare nous apparut de bonne
heure, et nous causa une agréable impression. La ville était toute
remplie d'une allégresse guerrière. L'air, où pleuvaient en cet in-
stant les fleurs, était imprégné d'une odeur récente de poudre. Il y
avait trois jours 4 peine, une batterie autrichienne enfilait la grande
rue, mamtenant pavoisée aux couleurs italiennes, où nous avancions
sous la grêle des bouquets, et jetait de la mitraille à la tête de nos
premières colonnes. L'ennemi toutefois n'avait pas cherché à nous
disputer sérieusement cette -cité. Les pièces qui avaient accueilli nos
soldats par une brusque décharge s'étaient retirées au galop. Les
Autrichiens ne voulaient point tenter de nouveau la fortune sur le
€hamp de bataille où l'âme intrépide de Charles- Albert reçut une
mortelle atteinte. Ils nous attendaient derrière le Tessin, dans ces
positions formidables que nous devions border et enlever comme
celles de l'Aima.
Le maréchal Canrobert descendit dans une grande maison située
i l'extrémité de la ville. Aux fenêtres de notre demeure apparais-
saient tant de têtes gracieuses, que nous aurions pu nous cpoire lo-
gés dans un couvent de jeunes filles. Aux mauvais jours de nos dis-
cordes civiles, chacun a répété cette phrase : « Il y a des hommes
qui semblent surgir des pavés. » Aux heures dont 'j'ai gardé le sou-
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COMMENTAIRES d'un SOLDAT. b&7
venir, du sein ému des villes italiennes, ce n'étaient point des
hommes qui semblaient sortir, c'étaient des jeunes filles. On avait
sous les yeux les enchantemens de TArioste : au lieu de ces farou-
ches figures que le sombre génie des révolutions tire chez nous de
cavernes inconnues, mille visages sourians se montraient à toutes
les ouvertures des maisons illuminées par le soleiU et ce patriotisme
féminin dont j'ai déjà parlé continuait ses démonstrations fleuries.
Rien de joyeux comme Novare la veille de Magenta. Les feuilles de
roses tombaient sur nos épaulettes et s'arrêtaient sur la crinière de
nos chevaux. Combien devaient mourir le lendemain parmi ceux
qui retiraient les parfums de cette matinée ! Pluie de fer,, pluie de
fleurs, voilà toute la guerre d'Italie.
L'empereur s'était établi à Novare dans un vaste paUds situé au
centre d'un quartier populeux. Ce fut là que le maréchal Canrobert
se rendit quelques heures après son arrivée. L'empereur était à che-
val; il avait été reconnaître l'endroit où le corps du gfSnéral Mac-
Hahon devait opérer son passage. C'est en cet instant même que se
livrait le combat de Tiu-bigo^ A plusieurs reprises, on avait. entendu
dans la viUe le canon de ce combat. L'heure avançait, et le chef de
notre armée ne rentrait point. Une secrète inquiétude agitait déjà
quelques esprits. La vie devient chose si fragile dans une enveloppe
qu'on promène au souffle du«canoil I Tout à coup la ville se remplit
d'acclamations; d'une fenêtre où je m'étais placé, je vis briller l'u-
niforme des cent- gardes et enfin paraître l'empereur lui-même. Il
portait sur ses traits cette placidité mystérieuse que le lendemaui
je devais retrouver sur son visage entre les cadavres et, les trophées
de Magenta.
IV.
Le 4 juin, nous devions quitter Novare à onze heures; mais la
route qui conduisait de Novare à San -Martine était tellement en-
combrée, qu'à une heure seulement nous montions à cheval. Heu-
reusement le maréchal Canrobert avait prescrit le départ isolé de la
brigade Picard, qui s'était mise en route à neuf heures. Cette bri-
gade fut une des premières troupes qui rejoignit l'empereur et porta
un utile secours à la garde, si vigoureusement engagée. Ce fut une
grande joie pour le maréchal de la trouver à l'instant où luâr-méme,
devançant le corps qu'il commandait, venait prendre place au ter-
rible jeu où ime nouvelle victoire naissait à la France.
Le ciel, au moment de notre départ, est éclairé par un soleil ar-
dent et passionné dont les rayons maîtrisent les nuées d'un ciel ora-
geux. La route que nous suivons est une de ces routes italiennes
qui ont l'été un aspect si joyeux, et que j'aime malgré la blanche
Gooçle
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548 REVUE DES DEUX MONDES.
poussière dont elles semblent prendre plaisir à nous poudrer avec
la malice acharnée que les masques du Corso mettent à enfariner
les promeneurs. Le chemin s'allonge entre des prairies d'un vert
éclatant, bordées d'arbres aux tailles élégantes et sveltes, et sur ce
chemin tout semble en fête ; les soldats entonnent leurs chansons de
route; les bagages offrent ce bizarre entassement d'objets qui est la
partie fantasque des armées. Dans cette charrette s'entrechoquent
des bidons et des gamelles; cette petite voiture, peinte de vives cou-
leurs, tjui rappelle par sa forme les chars où les élixîrs mei^veilleux
se promènent dans nos campagnes, 'est conduite par une cantinière.
Ces bagages dont s'amusent mes yeux, le moment va bientôt ve-
nir où je les maudirai de toutes les forces de mon âme. La colonne,
qui marchait lentement et d'un pas sans cesse mterrompu, s'était
arrêtée. Le maréchal Canrobert venait d'entrer dans un champ où
il avait mis pied à terre, quand une de ces sourdes vibrations qui
annoncent quelque part le jeu puissant d'une force électrique par-
vint subitement jusqu'à nous. Les hommes juchés sur les voitures
tournaient leurs regards dans la direction de San-Martino. Là, disait-
on, tourbillonnait un épais nuage. Était-ce de la poussière? était-ce
de la fumée? C'est ce que l'on ignorait. Quelques oreilles qui s'ap-
prochaient du sol croyaient entendre le bruit du canon. Chacun
sait à quels caprices de l'air ce bruit formidable est soumis. Quel-
quefois des vents complaisans vous l'apportent à travers d'énormes
distances, clair, distinct, sonore, dans toute l'imposante plénitude
qu'il possède au sortir des bouches cuivrées dont il s'envole. Quel-
quefois au contraire, quand vous en êtes séparé à peine, l'atmo-
sphère ne vous le transmet qu'à l'état de son latent et confus. C'est
ce qui arrivait en ce moment.
Sous l'influence pourtant du frémissement qui agite la troupe,
des rumeurs qui parcourent la colonne, le maréchal Canrobert fait
monter à cheval un capitame piémontais attaché à son état-major,
le comte Vimercati. Il prescrit à cet oflîcier d'aller trouver l'empe-
reur et de prendre ses ordres. Le capitaine Vimercati part au galop
malgré tous les obstacles dont la route est embarrassée, et accom-
plit sa mission avec une célérité prodigieuse.' Il revient nous annon-
cer que, depuis plusieurs heures, l'empereur soutient avec la garde
une lutte gigantesque contre un ennemi nombreux, acharné, résolu
à jouer dans une grande bataille le sort de la Lombardie. L'ordre
de l'empereur est que le troisième corps se rende le plus prompte-
ment possible sur le théâtre du combat. Un officier de l' état-major
impérial vient confirmer les paroles du comte Vimercati. On peut
s'imaginer l'effet que de semblables nouvelles produisent sur l'âme
du maréchal Canrobert.
La division Renault formait ce jour-là notre tête de colonne, et,
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COMMENTAIRES d'uN SOLDAT. 549
BOUS l'avons dit, une brigade de cette division, la brigade Picard,
nous avait heureusement précédés. Le maréchal ordonne au général
Renault, dévoré d'une impatience semblable à la sienne, d'accourir
avec la brigade Jeannin en écartant tous les obstacles de la route,
et lui-môme, entouré de son état-major, vole au canon de toute la
vitesse de son cheval. Deux hussards de notre escorte, lancés en
avant de nous, tracent un sillon dans cette foule pesante de voitures
que rien tout à l'heure n'aurait semblé devoir ouvrir. Au sortir du
tumulte des charrettes, les rangs pressés des soldats à travers les-
quels nous courons s'écartent d'eux-mêmes avec rapidité. Cette
multitude armée sent passer au milieu d'elle non point un homme,
mais une volonté, une force dont rien ne doit retarder l'essor. Au
fur et à mesure que nous approchons de la fournaise où s'accomplit
le grand œuvre, tous les bruits du combat deviennent distincts et
s'emparent avec énergie de nos oreilles: puis voilà ces mille émo-
tions qui rayonnent dans une variété innombrable d'incidens à l'en-
trée des champs de bataille. Le souffle et la lave du volcan arrivent
à nous.
Le maréchal s'arrête un instant devant l'empereur, qui se tient
à ce pont de Buffalora dont« il a défendu les abords par des batte-
ries qu'il a lui-même fait placer. On sait que le pont de Buffalora
est miné, une partie s'en est écroulée déjà; mais heureusement la
poudre autrichienne a fait incomplètement sa besogne, elle a laissé
une voie périlleuse et vacillante où se pose le pied de notre armée.
L'empereur veille sur cette fragile artère par laquelle circule tout le
sang dont se nourrit la bataille, et qui, en se rompant, frapperait cha-
cun de nous au cœur. Il adresse quelques paroles au maréchal Can-
robert, et notre course effrénée recommence. Il était en ce moment
près de quatre heures. Le ciel était alors bouleversé par un orage
printanier, orage passager et sans sérieuses colères, mais qui jouait
avec le soleil dont il brisait les rayons, avec les nuées qu'il assem-
blait, dispersait, barbouillait de mille couleurs, et qui mettait ainsi
les régions de la lumière en harmonie avec le théâtre de nos com-
bats. Ainsi je me rappelle deux rapides impressions de mon entrée
sur le champ de bataille. Tandis que devant moi je voyais se dessi-
ner sur un ciel bleu les uniformes de nos soldats et monter dans
une clarté 'transparente la fumée blanche de notre mousqueterie,
à ma droite, dans un immense pan de vapeur grise traversé par de
fauves rayons, semblable à ce voile de nuées que les peintres abais-
sent derrière la croix où meurt le Christ sur la cime du Golgotha, je
voyais s'avancer une longue et sombre colonne; C'étaient des pri-
sonniers autrichiens marchant entre des baïonnettes françaises. Sur
ces visages de vaincus, je retrouvais çà et là ce regard tout rempli
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550 REVUE DES DEUX MONDES.
d'exaltation douloureuse que j'ai déjà vu bien souvent éclairer des
traits ensanglantés.
Parmi les figures que je vois passer en m' enfonçant de plus en
plus dans la route embrasée où nous voilà engagés maintenant, je
reconnais plus d'une figure amie, mais qui déjà n'appartient plus à
cette terre. Je suis côtoyé par des civières où reposent pâles, immo-
biles et couronnés, pour parler comme un poète^allemand, des pre-
mières violettes de la mort, des compagnons qui me rappellent les
plus vivans souvenirs de ma vie. C'est ainsi que les yeux fermés et
le corps raidi de Bougoz, un capitaine de grenadiers, tombé noble-
ment à la tête de sa compagnie, font revivre pour moi la Crimée et
une promenade à Kamiesch. Je donne en courant un regret à ce
brave garçon que je rejoindrai peut-être tout à l'heure dans un
autre monde, et je cont'mue ma course à travers la foule, composée
de vivans et de morts, qu'enveloppe une même vapeur de poudre et
de sang. L'endroit où nous parvenons présente un aspect étrange;
c'est un lieu où la nature et les hommes ont multiplié à l'envi les
accidens. Dans un sol mamelonné, couvert d'une végétation éner-
gique, on a pratiqué un canal et un chemin de fer. Ces œuvres de
la paix ont été singulièrement transformées par la guerre. Le canal,
dont la plupart des ponts sont brisés, remplit l'office du fossé au-
tour des places fortes, et le chemin de fer est une tranchée où sont
entassés dés soldats. C'est dans ce lieu que, sous les ordres du gé-
néral Regnault de Saint-Jean-d'Angély, la garde soutient depuis le
matin une lutte acharnée contre l'armée autrichienne. Elle est maî-
tresse de toutes les redoutables positions que l'ennemi tenajt à son
arrivée; elle occupe sur le canal un pont que les Autrichiens ont vai-
nement tenté de faire sauter. Elle se cramponne à ce terrain ardu
dont chaque pouce est rougi du sang qui coule depuis tant d'heures
de ses veines; mais il lui est interdit d'avancer : elle a joué au début
de la bataille le r^le que son aînée d'Austerlitz et de Wagram jouait
à la fin des actions. L'ennemi n'espère plus la vaincre de front; aussi
tente-t-il contre son flanc droit des efforts violons et désespérés. C'est
là qu'il dirige ses feux incessans et qu'il essaie de pratiquer une
brèche; mais c'est là qu'arrive le maréchal Canrobert,
D'un coup d'œil il juge la situation. Il embrasse en même temps
les forces qu'il doit combattre, les obstacles qu'il doit vamcre et les
élémens dont il dispose. Les élémens ne sont pas nombreux. La
seule brigade de son corps qui soit en ce moment arrivée, la bri-
gade Picard, a déjà livré de rudes combats. Elle est loin d'être épui-
sée à coup sûr, mais elle a fait des pertes cruelles : ses officiers sont
décimés; il en est peu qui soient sans blessures. Ses soldats, qui
c'ombattent avec cette ardeur individuelle si nécessaire d'ailleurs au
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COMXESniLlKBS d'un «OLDAT, ^SM.
terrain et à Taction où ils sont lancés, forment un mélange ^e tous
les corps et de toutes les compagnies : grenadiers, fusiliers, volti-
geurs, chasseurs à pied toumoient«ous le feu dansde mêmes groupes
où frappe également la mort.
Je ne voyagerai jamais entre les deux talus d'un chemin de fer
sans songer à la tranchée ^ j'arrivai A la suite du maréchal. La
cime de cette tranchée ^t écrèlée par les balles et semée de cadavres
en capotes grises. H faut franchir ce rempart et repousser tes twaîl-
Jeurs autrichiens, dont la ligne se prolonge jusqu'à Ponte-^ecchio-
dl-Magenta, où nous devons à tout prix mous établir. Le maréchal
fait gravir à son cheval cet escarpement ensanglanté, ramasse au-
tour de lui quelques hommes et m'ordonne de les porter sur une
i)utte qui s'élève en avant de nous, d'où, dominant un terrain cou-
vert, il faut débusquer Fennemi. Secondé par le chef de son artille-
rie, le général Courtois d'Hurbal, qui, sans commandement par le
retard forcé de nos pièces, a pris ce jour-là le rôle d'aide-de-camp,
il établit lui-même d'autres tirailleurs et relie au village de Ponte-
Vecchio la butte où il m'a placé. Cette butte était surmontée d'un
kiosque couvert de pampres qui est resté agréablement dans mon
esprit. Tout l'espace du reste qui s'étendait entre cette hauteur ver-
doyante et le village que le général Gyulai nous a disputé si vive-
ment offrait le plus attrayant aspect. Les arbres y étaient -enlacés
par les festons de cette vigne grimpante qui est la couronne de la
campagne italienne. C'était un lieu semblable à celui où le Corrége
a mollement étendu son Antiope; mais ce lieu alors était bien loin
d'être propice au repos. Toutes les charmilles abritaient des tirail-
leurs. Les balles sifflaient à travers les arbres, dont elles empor-
taient les feuilles et brisaient les branches. 11 y avait pourtant des
figures couchées sous ces bruyans ombrages; seulement ce n'étaient
point des figures vivantes. Les cadavres étendus dans ces lieux ar-
cadiens, au pied de ces mûriers touffus, sous ces rameaux de Tigne,
tiraient un effet puissant de ce qui les entourait. L'orage dont j'ai
parlé tout à Theure s'était dissipé. Le ciel avait cette gaieté atten-
drie, la terre cet émouvant éclat qui suivent les bourrasques du
printemps. Les corps où régnait la mort gisaient sur une herbe
brillante, toute remplie de cette tiède et féconde existence qui gonfle
le sein de la nature quand elle enfante ses merveilles de chaque
année. Eh bien ! cette bataille eh cette saison, à ti-avers ce beau
pays, offrait à Tâme im charme violent, elle l'inondait de cette vo-
lupté douloureuse qui est le secret suprême de toute jouissance hu-
maine. Nul de nous en ce moment n'aurait pu accuser le ciel de ne
pas remplir cette coupe avide que, suivant im poète, nous lui ten-
dons éternellement. Le ciel nous jetait avec profusion au contraire
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562 BEVUE DES DEUX MONDES.
tout ce qui peut faire déborder le vase insatiable : odeur des prés,
senteurs de l'orage, parfum de la poudre. Voilà ce que je pensais
tandis que nos chevaux franchissaient les cadavres et rompaient avec
leurs poitrails les enlacemens de la vigne.
Ce que je pensais, je le retrouve facilement dans ma mémoire. Il
y a des iwesses qui se dissipent, pour ne plus jamais renaître, dans
l'air qui nous environne ; il en est d'autres au contraire, mystérieuses
et puissantes, dont les vapeurs vont se perdre au fond de notre âme:
telles sont les ivresses des combats. Celles-là sont restées en nous,
et sortent de notre cœur quand nous le déchirons pour en faire jail-
lir le souvenir. Mais ce que j'ai senti n'est pas ce que je souhaite le
plus de rendre; je voudrais avant tout dire ce que j'ai vu. Or quand
ou a vraiment participé à un combat, même de la manière la plus
obscure, quand toutes les énergies d'une bataille, semblables aux
wUlis de la ballade allemande, vous ont saisi et maintenu des heures
entières dans le tourbillon de leurs mouvemens, peut-on avoir autre
chose dans sa cervelle que des images forcément incomplètes, tu-
multueuses, confuses? Eh bien! cette série d'images, pareilles aux
arbres vacillans, aux maisons roulantes, aux paysages ivres, qu'on
traverse en chemin de fer, je voudrais les faire courir maintenant
sous les regards auxquels j'ouvre mon esprit, comme elles ont couru
sous mes yeux.
Le maréchal Ganrobert s'élance vers un amas de maisons qu'en-
toure une épaisse fumée. Cet amas de maisons s'appelle Ponte- Vec-
chio-di-Magenta. Le canal qui traverse ce village le sépare en deux
parties, sans communication entre elles, car les Autrichiens ont fçiit
sauter le pont qui les unissait. Pourtant nos soldats devaient com-
battre sur les deux rives de ce cours d'eau. J'ai su depuis ce que le
général Vinoy et le général Renault avaient fait sur la rive gauche.
Je vois encore le maréchal sur la rive droite. Au moment où nous
arrivons à Ponte-Vecchio, ce village, qui, en quelques heures, fut
pris et repris sept fois, subissait une invasion autrichienne. Quoique
animées d'un dévouement héroïque et commandées par des officiers
intrépides, quelques compagnies se retiraient devant les masses
poussées par le général Gyulai, qui jetait en cette partie du champ
de bataille colonne sur colonne, avec l'acharnement d'un joueur
épuisant tout l'or de sa bourse sur un même coup. Le vent brûlant
de la mousqueterie sifflait à travelrs le village, brisant les tuiles et
arrachant le plâtre des maisons. Le maréchal Ganrobert fait rebrous-
ser chemin aux premiers soldats qu'il rencontre. — Allons, mes
amis, leur crie-t-il, encore un effort à la baïonnette I — A la baïon-
nette ! répètent autour de lui des voix fatiguées, mais ardentes, où
l'on sent vibrer toute l'énergie que des vouloirs indomptables peu-
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COMMENTAIRES D*UN SOLDÂT. 553
vent arracher aux dernières profondeurs de Tâme. Et ces compa-
gnies décimées, conduites par des officiers qui presque tous ont reçu
des contusions ou des blessures, marchent de nouveau sur les feux
ennemis, se jettent sur la mort, qu'elles forcent à reculer comme un
' fantôme vaincu par la sainte magie de la foi.
Les Autrichiens se sont repliés à leur tour. Quand nos yeux ne
nous le diraient pas,|nous le saurions par ces longs sifflemens qui
traversent F air, puis viennent aboutir sur le sol à une explosion sou-
levant autour de nos chevaux les mottes de terre et les touffes
d'herbe. L'ennemi recommence à lancer ces fusées qu'il tient en
estime particulière : projectile d'un poétique effet, mais lent, mal-
adroit, incapable de lutter contre ce coin de fer que le canon rayé,
à travers de fabuleuses distances, enfonce au cœur d'une armée. Le
canon rayé, je le vois jouer son rôle sous la direction du général Le-
bœuf au pont du chemin (de fer, où le maréchal Canrobert retourne
un instant. Le général Lebœuf a mis là quelques pièces en batterie.
Ces pièces, tournées vers Ponte-Vecchio , fencent des boulets qui,
décrivant une courbe immense, passent au-dessus du village où sont
retranchés nos soldats, et vont tomber dans les rangs autrichiens.
Ce chemin de fer d'où tout à l'heure nous courions à l'ennemi offre
un spectacle entraînant. Le maréchal Canrobert y est accueilli avec
enthousiasme par des troupes heureuses du secours chaleureux qu'il
leur apporte, et qui assure le succès de leurs longs efforts. Pendant
que le commandant en chef du troisième corps échange quelques
mots avec le général Niel, qui vient de donner des ordres à la divi-
sion Vinoy, je promène mes regards sur ce qui m'entoure. La con-
fiance règne sur tous les visages. La statue n'est pas encore fondue,
la statue immortelle que le soir nous offrirons à notre pays, mais
les terribles accidens ne sont plus i craindre; grâce à ces êtres
d'âme et de chair qui se font une joie de se jeter dans la fournaise
où il ne fau^ pas que la flamme s'éteigne un instant, elle sortira
complète et radieuse du moule brûlant qui la cache à nos yeux.
Je reconnais dans ce coin du champ de bataille plusieurs visages
que j'ai déjà vus, éclairés par des lueurs semblables à celles qu'ils
réfléchissent maintenant. Ainsi je retrouve le général de Wimpfen,
qui me rappelle l'Afrique et la Crimée. Les traits de ce vaillant sol-
dat, dont le vieux nom est mêlé aux guerres de tous les pays et de
tous les temps, sont ensanglantés et noircis; mais son regard est
rayonnant. 11 m'adresse quelques paroles qui me font plaisir : « Ce
sont toujours les mêmes hommes qui se font tuer, » disait en riant
le maréchal Bugeaud. Le fait est que les champs de bataille res-
semblent à ces salons où l'on retrouve toujours une même société.
Ils ont un personnel d'habitués que les balles endommagent et di-
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66i BEFUB. DES DEUX. HONDE»^
minuent de temps en temps, mais dont on voit constamment repa-
raître quelques débris.
Bientôt le maréchal Canrobert reprend sa course. Nous retour-
nons aux lieux que nous venons de quitter. Les Autrichiens n'ont
point renoncé à l'attaque de Ponte-Vecchio. Le maréchal s'arrête en-
core à ce village, puis parcourt de nouveau les lignes de tirailleurs
qui en protègent les approches. Il se meut, à la fois calme et pas-
sionné, au milieu du feu. Il se porte à tous les endroits où un exem-
ple énergique est nécessaire. Chaque soldat tour à tour entend à son
oreille cette parole amicale et impérieuse, héroïque et familière qui
tantôt le pousse où il faut courir, tantôt l'enchaîne où il faut rester.
Tandis que les heures s'écoulaient pour nous dans<;et espace étroit,
mais où se passait une grande lutte, le général Mac-Mahon accom-
plissait son mouvement tournant sur Magenta. Le maréchal Canro-
bert avait envoyé le comte Vimercati s'enquérir des opérations du
deuxième corps. Tout à coup nous voyons cet officier s'avancer vers
nous au galop. La joie d'une bonne nouvelle est sur ses traits. Il
nous apprend en effet que Magenta, où il vient lui-même de péné-
trer, est au pouvoû: de nos ^rmes* En cet instant, le maréchal Can-
robert était sur la lisière d'un. champ, à l'entrée de Ponte-Vecchio.
L'ennemi tentait sur ce village un.effort suprême. Le feu redoublait
de furie. Je vois encore, à l'horizon d'un tableau que je pourrais
•dessiner, ces soldats autrichiens élégans et sveltes^ avec leurs tuni-
ques blanches et leurs bonnets bleus^ ouvrant les bras et tombant
à côté de leurs fusils. Dans ce paysage embrasé^, la mort était ea
pleine moisson ; mais le maréchal Canrobert sentait la victoire déci-
dée- En préservant le flanc droit de l'armée, il avait assiu-é les suc-
cès obtenus aux débuts de l'action par la garde ; la prise de Magenta
par le général Mac-Mahon venait à préscQt confirmer l'heureux ré-
sultat de la lutte qu'il soutenait depuis plusieurs heures. Ainsi trois
actes éclatans amenaient le, dénoûment triompjbant du drame. Le
maréchal Canrobert s'adresse à un groupe de soldats^ dont son che-
val est environné. Il leur fait partager la joie patriotique dont il est
rempli, puis, se tournant vers le capitaine Vimercati et vers moi, il
nous ordonne d'aller au plus vite annoncer à l'empereur ce qu'il
vient d'apprendre.
Nous partons de toute la vitesse de nos chevaux, nous parcourons
la voie gui couronne le talus du chemin de fer, voie embarrassée à
chaque pas par des cadavres que nous sommes obligés de franchir.
Nous arrivons aux lieux où se tient l'empereur et nous remplissons
notre mission. L'empereur, au moment où nous l'abordons, diri-
geait le mouvement d'ime batterie. Il nous reçut avec un sourire
affectueux, mais les traits empreints de ce calme profond qui m'a-
Digitizedby VjOOQIC '
COMMENTAIRES d'tIN SOLDAT. 6S6
vait frappé la veUle. Ni les heures passées si pleines d'anjgoisses, ni
l'heure présente si remplie d'enivrement, n'aviûent pu mettre leur
trace sur son visage. Un moment arriva cependant où, dans ce re-
gard que Tivresse du succès n'avait point troublé, un sentiment
profond se peignit, et, je dois le dn-e, un sentiment de tristesse. Cet
incident m'a frappé vivement, et je veux essayer de le raconter.
Pour gagner l'ambulance, qu'on avait établie à la hâte» les blessés
étaient obligés de suivre la route où se tenait l'empereur. Ainsi au-
cune horreur de la bataille n'était épargnée à celui qui en réglait
les mouvemens. Comme les fils de cet illustre supplicié forcés à re-
cevoir sous l'échafaud le sang de leur père, l'empereur, en offrant
lui-môme sa chair aux «balles, sentait tomber goutte à goutte sur
son cœur tout le sang de son armée. Placé à quelques pas derrière
lui, après m' être acquitté de mon message, j'accordais, je l'avoue,
une assez médiocre attention au lugubre défilé dont j'étais le spec-
tateur. J'étais rempli d'une joie immense, ma cervelle résonnait de
fanfares. Le ciel mélancolique pourtaaart, et où s'allongeaient les pre-
mières ombres du soir, me semblait pavoisé à nos couleurs; mais
soudain mon regard fut attiré par une civière dû se tenait à demi
couché -un blessé dont le visage avait ime particulière énergie. C'était
un soldat. Ses jambes étaient cadiées par sa capote grise, à laquelle
ses épaulettes de laine étadeat attachées encore; une chemise gros-
sière oeuvrait seule son buste, dont le bas poilait des traces san-
glantes, et le haut de ce buste offrait un terrible spectacle. Un bou-
let avait atteint cet homme ^à l'épaule et lui avait arraché le bras;
l'endroit où ce boulet avait frappé présentait une plaie sinistre, une
immense surface de chair rougie où se tordaient des fibres déchi-
rées. Eh bienl en passant devant l'empereur, ce soldat, par je ne
sais quel effort, car outre cette horrible plaie il avait au ventre une
autœ blessure, ce soldat parvint à se soulever, et, se mettant sur
son séant, il appela l'empereur. « Shre, votre main! » s'écria-t-il avec
cet accent étrange, violent et^socrd, sonnant le formidable et l'in-
connu que prend le verbe de l'homme quand il s'agite comme un
oiseau de nuit effrayé entre les parois de la masure d'où le chasse
la mort. A cet appel, l'empereur, comme si une puissance surhu?
maine l'eût évoqué, s'avança lentement, et mit sa main nue dans la
main que le soldat agonisant lui tendit par-dessus sa capote, à quel-
ques pouces de la plaie béante qui était la cause de cette étreinte.
Après cette poignée demain, la civière poursuivit sa route. Le front
du soldat était radieux, celui du souverain était voilé. L'empei'eur
donna encore la main à un officier blessé à la poitrine, qui, en pas-
sant devant lui, s'était soulevé également sur sa civière pour l'accla-
mer avec un accent qui avait quelque chose de jeune et de touchant»
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5&6 REVUE DES DEUX MONDES.
Toutefois c'est du soldat mutilé que j'ai gardé le plus vif souvenir.
Cette poignée de main sur ce brancard décoré par des épaulettes de
laine m'a singulièrement remué. Elle renfermait, suivant moi, toute
la tristesse et toute la grandeur de ces éclatantes et mystérieuses
journées, pleines d'un charme sans mélange pour des combattans
obscurs, mais faites pour remplir d'une solennelle émotion ceux qui
tiennent du ciel le terrible droit de les nommer leurs filles.
V.
La nuit commençait à tomber, et le champ de bataille se refroi-
dissait comme les cieux; les bruits et les ardeurs de la lutte qui
avait rempli la journée s'éteignaient de toutes parts. Les cadavres
couchés sur la terre n'étaient plua offensés ni par la lumière du jour
ni par le regard des vivans. Les ténèbres les ensevelissaient, et le
vent du soir les pleurait. Dans la direction de Ponte-Vecchio, que je
cherchais à regagner, je rencontrai le maréchal Ganrobert, qui se
rendait auprès de l'empereur. Je rebroussai chemin pour l'accom-'
pagner. J'appris des officiers qui le suivaient qu'après mon départ
le combat s'était prolongé encore dans les rues de Ponte- Vecchio-
di-Magenta. Dans ce combat, me dit-on, le chef de notre état-major,
le colonel de Senneville, avait reçu une balle au cœur. Le colonel
de Senneville était le dernier officier à qui j'adressais la parole en
me séparant du maréchal; il m'empruntait, je crois, en ce moment
le feu de mon cigare. Je devais aller ^e lendemain ensevelir ses dé-
pouilles dans ce lieu même où, sans le savoir, je lui avais dit un
éternel adieu. J'avais une respectueuse affection pour cet homme
vaUlant et calme que j'avais déjà connu en Crimée. Puis, par un de
ces caprices de la mémoire, fréquens à ces heures violentes où l'es-
prit reçoit tant d'impressions, je me rappelais av^c une force singu-
lière le dernier regard que j'avais vu dans ses yeux. Pendant la soi-
rée où l'on m'apprit sa rapide et noble fin, je sentis continuellement
ce regard sous ma cervelle. 11 y ouvrait comme un abîmé où je fai-
sais descendre cette rêverie mêlée d'amertume et de douceur qui va
vde notre âme à celle des morts.
Cette funeste nouvelle n'était pas la seule que je devais apprendre
ce soir-là. Pendant que l'empereur s'entcetenait avec le maréchal
Canrobert, je sus que nous avions perdu le général Cler et le général
Espinasse. C'étaient encore deux figures d'Afrique et de Crimée qui
disparaissaient pour moi, et deux figures que j'avais vues passer dans
des clartés glorieuses. Ces deux hommes avaient eu du reste assu-
rément le trépas qu'ambitionnaient leurs cœurs. Pour parler le lan-
gage de Montluc et de Brantôme, tous deux étaient les nourrissons
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COMMENTAIRES d'UN SOLDAT. 557
de Bellone, qui les avait allaités de la plus énergique liqueur de ses
mamelles. Aussi tous ceux qui les ont connus se rappellent la joie
dont ils rayonnaient quand ils pouvaient courir à cette formidable
nourrice. Le général Espinasse avait pour officier d'ordonnance un
de ses cousins, jeune homme à la nature chevaleresque « haut de
cœur, prompt de main, soulevé facilement par toutes les .émotions
généreuses. Le lieutenant Froidefond, ainsi s'appelait cet officier^
pour qui je me sentais un vif attrait, tomba dans les rues de Ma-
genta, près de son général. Voilà encore un homme qui fut traité
par la Providence suivant ses ambitions et ses instincts. Certaine-
ment, quand leurs cadavres sont encore chauds, on voudrait rappe-
ler à la vie les braves gens que la mort vient Ide frapper, on s'indigne
contre le coup qui les atteint tout en sachant que leurs cœurs y au-
raient souscrit. L'avenir se réjouit de ces trépas que pleure le pré-
sent, c'est là ce qui doit]^nous consoler. Ces morts héroïques, qui
passent en quelques brèves paroles d'une génération militaire à
l'autre, se dégagent peu à peu des tristesses dont elles étaient en-
tourées pour ne plus garder que leur virtuel éclat.
L'empereur avait établi son quartier-général à San-Martino, dans
une petite maison ombragée par ces grands sycomores qui se réflé-
chissent dans les eaux transparentes du Tessin. Cette petite maison
se composait de deux chambres également étroites, également nues,
l'une que s'était réservée le souverain, l'autre où se pressaient tous
les officiers de sa suite. Je sentais ime faim violente et j'étais dévoré
par une de ces soifs particulières aux champs de bataille, qui sem-
blent avoir fait passer dans notre gosier toutes les ardeurs de notre
cœur. J'obtins un morceau de pain et quelques gouttes de vin qui
étaient dans cette résidence impériale le présent de la plus géné-
reuse hospitalité, car la table de l'empereur, ce jour-là, avait été en
harmonie avec son logis. Je quittai ce glorieux et détestable gîte pour
me diriger vers des pénates inconnus que je devais trouver plus sor-
dides et plus bouleversés encore.
La maréchal Canrobert alla camper de sa personne en avant des
positions que la garde avait si vaillamment enlevées le matin. De
hautes masures couvertes par le combat de la journée d'innombra-
bles cicatrices se dressaient en face l'une de l'autre dans les ténè-
bres. Le seuil d'une de ces maisons était éclairé; la porte laissait
passer par ses fentes des rayons.de lumière. Je poussai ces planches
mal jointes; elles glissèrent dans une flaque de sang où gisaient
quelques couvertures grx)ssières. Ces couvertures étaient jetées sur
des cadavres, placés entre des chandelles fumeuses, qui reposaient
sur ce sol ensanglanté. J'étais entré dans une chambre mortuaire. Je
quittai cette demeure où les vivans n'avaient pas le droit de dormir,
et j'allai au gîte opposé.
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588 lŒVUE DES DEOX HONDES.
Là n'e^dstait aucune porte. On entrait dans une cour vaste et ob-
scure, où soufflait le vent de la nuit. Dans un coin de cette cour, je
rencontrai un corps de logis brisé, démantelé comme un navire qui
a prêté toute une journée ses flancs aux boulets. Là sans doute s'é-
taient embusqués des tirailleurs que nos baïonnettes avaient délo-
gés. Je pénétrai à tâtons dans une grande pièce, où je sentais mon
pied se heurter contre toute sorte de débris d'une espèce inconnue,
La clarté d'ime allumette, que f enflammai à mon cigare, me permit
de distinguer parmi ces débris de grands fragmens de papier. C'é-
taient des gravures arrachées aux lambris de cette triste demeure,
— ces humbles gravures, luxe naïf de l'indigence, ces images de
rÉté, du Printemps, de l'Automne, qui sourient dans de pauvres
cadres, sous des toits' de chaume. Je ramassai quelques-unes de ces
images, j'y mis le feu et les jetai dans un vaste foyer, où je lançai
ensuite tout ce que je trouvai sous ma main, chaises boiteuses et
bancs cassés. Alors à la clarté de cette flamme, que je destinais à
• combattre je ne sais quelle particulière espèce de malsaine et pé-
nible humidité, je fis avec les lieux où m'avait poussé la guerre
une connaissance qui n'était pas de nature à me charmer. Une table
où je voulus appuyer ma tête pour dormir, un siège que j'avais res-
pecté et placé près du feu pour m'y établir commodément, avaient
on suintement que je m'expliquai; l'humidité dont je m'étais senti ^
pénétré, cette chambre déserte la devait à une vapeur de sang.
J'abandonnai encore cette pièce inhospitalière, plus hideuse peut-
être avec ses vagues empreintes de meurtre que la chambre où tout
à rheure mon pied heurtait contre des cadavres, et j'allai me cou-
cher au dehors sur le gazon de la cour. Là f allumai avec quelques
officiers et quelques soldats un feu de bivouac; je m'enveloppai dans
mon manteau, et je plaçai sous ma tête l'antique oreiller de Jacob.
Si je ne trouvai pas sur la pierre où je m'endormis les songes mys-
tiques que Dieu envoya au patriarche, j'y goûtai un sommeil plein
de douceur, un de ces sommeils où notre être tout entier s'étend
avec délices le soir d'une bataille, et qui, remplis de mystérieuses
caresses, nous reçoivent comme les eaux profondes du fleuve chanté
par le poète reçurent le pasteur Aristée.
Je fus réveillé à cette heure matinale où l'on se sépare à regret
ffune couche même aussi dure que l'était la mienne, à cette heure
où notre âme et la nature encore sous le charme l'une du rêve,
l'autre de la nuit, semblent renaître avec tristesse toutes deux à la
réalité et au jour. Je reçus l'ordre de monter à cheval pour accom-
pagner le maréchal Canrobert, qui allait avec son état-major visiter
ses avant-postes. Nous arrivons à Ponte-Vecchio-di-Magenta, où est
m^llée la division Trochu. Nous traversons le village, et nous péné-
trons dans les champs où sont établies nos grand'gardes. Nous ch>
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culions au milieu des hommes cooebés sur leurs saes et des armes
réunies en faisceaux, quand un bruit soudain de mousqueterie re*
tentit à quelques pas de nous dans^le brouitlard du ma^. L'air est
envahi de nouveau par l'essaim turbulent des balles. Nous pouvoM
nous croire rentrés dans les régions de la veille. Cette ftisiHade ma-
tinale, cette diane sonnée en coups de léu, avaient pour biît de ca--
cher xm mouvement du général Gyulai. C'était, a dit le rapport au-
trichien, le dernier effort d'un vaillant rêgiiment qai avsût perdu la
moitié de ses officiers dans la journée de Magenta; tandis que l'ar-
mée ennemie, campée dans la direction d'Abb4ate^^asso, opérait sa
retraite, ce régiment, lancé en avant, venait essaya de cacher so«8
le rideau brûlant d'un nouveau combat ce qui se passait derrière
lui. A cette explosion de coups de fusil, le général Trodra mowie à
cheval; îl fait prendre les armes à toute sa division, et se jette lui-
môme sur l'ennemi à la tête des premières troupes qui sont prêtes.
Les hommes se mettent au pas redoublé, les clairons et les tam-
bours entonnent la charge, et, soulevés par ces accens ettftraînans,
voilà les pieds de nos fantassins qm courent à travers Therije char-
gée de rosée. Je me rappelle avec bonheur ce brillant départ. 11 avait
je ne sais quoi d'héroïque et de gai. Cette iniage de l'alouette gau-
loise, qui me revient toujours quand je me trouve entre les rangs
agiles et joyeux de notre mfanterîe, s'offrit à moi {dus vive que ja^
mais. Je la voyais, cette alouette, prendre sa volée aux prem-iers
rayons du jour, à travers les champs de maifs, allègre, audacieuse et
défiant le plomb qui sifflait autour de ses ailes. Ce rapWe engage-
ment eut des résultats qui répondirent à ses débuts. Le général
Trochu repoussa Fennemi, et le poursuivit en lui faisant éprouver
des pertes sensibles. Perdu dans la gloire de la veille, le combat de
cette matinée ne fut point pourtant sans éclat. Il eut dans ses étroites
proportions ses nobles dévoùemens, ses généreux trépas, aussi bien
que les plus grandes batailles, car l'héroïsme et la mort surtout se
jouent des limites encore plus que le génie; ce qu:i est marqué à leur
empreinte offre partout la même grandeur.
Le lendemain de Magenta est une des journées qm font le plus de
lumière dans mes souvenhrs; je retrouve Tune après Tautre toutes
les heures cpii ont passé pour moi dans cette région du temps, et le
regard particulier qwe chacune d'elles m'a jel!è en passant. Ainsi je
me rappelle une longue séance qnt je fis sur le pont du chemin de
fer, où le maréchal s'était arrêté, attendant les ordres de fençereur
et Fallure qu'allaient prendre les événemens. C'était sur ce pont
que la garde avait livré la veiHe ses plus opiniâtres combats. Au-
jourd'hui ce lieu où les soldats circulaient joyeusement, devisant
des périls passés, se parant en jouant d'uniformes enlevés à l'en-
nemi, ce lieu avait quelque chose de souriant qui rappelait les fêtes
Gooçle
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560 BEVUE DES DEUX MOfnOES.
de village, et cependant de chaque côté du pont, sur des rampes
escarpées, la mort avait placé deux enseignes sinistres: c'étaient
deux monceaux de cadavres réunissant des types et des vêtemens
variés. Un zouave avec une barbe monacale était étendu les bras en
croix; son front pâle reposait sur la poitrine déchirée d'im Autri-
chien; auprès de lui se serrait- un grenadier dont on ne voyait pas
le visage, car il était tombé la face contre terre, mais qui avait dans
ses cheveux courts et drus ce je ne sais quoi qui sent la toison nou-
velle, caractère commun aux tètes de novices et de jeunes soldats.
Cet homme était bien un jeune soldat en effet; je pus m'en con-
vaincre en voyant son honnête visage, que reconnurent deux de ses
camarades. « — Tiens! firent* les compagnons de ce mort qui se
promenaient sur le champ de bataille, fouillant de leurs regards cu-
rieux les débris dont ils étaient entourés, voilà un tel qui manquait
à rappel ce matin. »
Ces corps sans sépulture étaient un spectacle qu'on ne voulut
point laisser aux soldats; l'ordre fut donné de creuser partout des
fosses, et le sol enferma bientôt ces cadavres qui flanquaient les
deux côtés du pont : Autrichiens et Français furent ensevelis côte à
côte; habits bleus et habits blancs disparurent cachés par les mêmes
pelletées de terre. Ainsi naissait sous la main des fossoyeurs la fra-
ternité, cette fleur idéale que les songeurs demandent aux régions
de la vie et qui ne veut s'épanouir que dans la tombe. J'étais des-
tiné à voir ce jour-là toutes les natures de funérailles qui suivent les
vastes actions. Le maréchal Ganrobert voulut rendre les derniers
devoirs au chef de son état-major, le colonel de Senneville.
11 partit accompagné de quelques officiers parmi lesquels je me
trouvais; il se rendit à l'entrée de Ponte-Vecchio-di-Magenta, au
coin du champ où la veille j'avais parlé pour la dernière fois à celui
dont j'allais voir disparaître les restes. 11 y a aux heures tristes de
la vie des lieux qui opèrent dans notre mémoire un miracle sem-
blable à celui du saint suaire. Ce paysage, où vers la fin du jour
j'ensevelis un compagnon aimé, a laissé son empreinte sur mon es-
prit, nette, vivante, comme la face divine sur le tissu dont elle fut
touchée. Je vois la maison qui s'élevait derrière moi, le pré qui était
à ma gauche, et où les hussards de notre escorte s'arrêtèrent pen-
dant la cérémonie funèbre pour faire un fourrage improvisé. Je vois
plus que tout cela encore : le sentier étroit où gisait, enveloppé dans
une couverture de campement, le corps du colonel de Senneville.
Le maréchal Ganrobert fit soulever le grossier linceul qui lui déro-
bait un visage ami. 11 attacha sur ces traits rendus pour quelques
instans à la clarté du jour un regard rempli à la fois de mélancolie
et de fermeté, puis il fit creuser lui-même par des grenadiers la
fosse où l'on allait déposer le cadavre. Pour savoir si cette fosse
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GOMMENTAIBES d'uN SOLDAT. 561
avait la longueur et la profondeur nécessaires, il ordonna à un des
fossoyeurs en capote grise de s'y coucher. Celui qui reçut cet ordre
était un jeune soldat dont la figure prit quelque chose de soucieux.
— Allons, mon enfant, dit le maréchal, cela vous portera bonheur.
Quand la tombe eut les dimensions voulues, on y descendit le mort,
que Ton plaça la tête tournée vers la France. On planta ensuite sur
la terre à qui ces dépouilles étaient confiées F étendard de la patrie
que vivant ou mort oa rencontre, n'importe de quel côté on se
tourne; la croix s'éleva sur ce sol piétiné par les luttes de la veille;
un prêtre récita les prières de l'église. Les prières terminées, le ma-
réchal Ganrobert, prêt à remonter à cheval, s'inclina une dernière
fois vers la tombe où il venait de coucher son compagnon, et jeta
ces paroles dans notre silence : — Au revoir, Senneville, au revoir!
Celui qui faisait à la formule consacrée cet heureux et noble chan-
gement, qui, à l'hôte récent de cette tombe guerrière, disait : « Au
revoir! )> et non pas « adieu! » avait couché la nuit entre des ca-
davres, et ne savait guère quelle demeure il aurait le lendemain.
Cette courte oraison funèbre entre deux batailles fit passer dans nos
cœurs ce frémissement dont nous agite la parole humaine, quand
elle mérite de s'appeler l'inspiration. Le maréchal Canrobert, au
bout de quelques heures^ avait oublié le mot qu'il avait prononcé;
mais ce mot est resté dans des âmes où il pénétra, comme un trait,
tout vibrant de l'impulsion qu'il devait à une force inconnue.
Trois jours après la bataille de Magenta, nous entrions à Milan.
Cette triomphale journée du 8 juin 1859 m'a laissé dans ses débuts
une pénible impression. Nous suivions, pour gagner la ville, les che-
mins qui se prolongent des deux côtés de cet interminable canal que
l'on appelle le Naviglio-Grande. Resserrées dans ces voies étroites,
les troupes s'avançaient avec lenteur. Il fallait subir continuellement
le supplice des marches pompeuses, ces temps d'arrêt qui emplis-
sent l'âme d'un sentiment chagrin et impatient, semblable à l'ennui
morbide des salles, d'attente. Nous avions couché la veille dans un
petit village sur les bords du canal. Nous étions à cheval depuis
quatre heures du matin, et à midi nous n'apercevions pas encore les*
toits de Milan. On sentait dans le ciel un loiu-d soleil; la fatigue et la
chaleur unissaient contre nos cervelles leurs puissances oppressives.
La pensée toutefois d'assister à des prodiges d'enthousiasme, d'en-
trer dans une ville en fête, d'appuyer enfin nos lèvres un instant
aux bords de l'inmiense coupe où les membres inconnus de$ légions
illustres s'enivrent obscurément de la gloire, cette pensée nous soute-
nait et ramenait par intervalles un sourire sur nos visages poudreux;
mais nous avions compté sans les nécessités de la guerre, qui domi-
nent tyranniquement chaque heure des existences qu'elles régissent.
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&62 REVUE DE8 DEITS MONDES.
Tandis que Milan se pavoisait et se couronnait de fleurs, cette armée
autrichienne qui l'avait traversée la veille, sombre, silencieuse, ir-
ritée, laissant derrière elle une trace de sang, les courageux vaincus
de Magenta n'étaient qu'à quelques pas de nous, et la lutte dont
nous sortions pouvait recommencer. L'ordre nous vint de tourner la
ville au lieu d*y pénétrer, et d'aller nous établir sur les boulevards
extérieurs, prêts à soutenir les corps Baraguay-d'Hilliers et Mac-
Mahon , qui s'avançaient déjà vers l'ennemie»
Je ne pus donc d'abord juger Milan que sur quelques faubourgs
déserts, car tout le sang de cette ville passionnée affluait en ce mo-
ment à son cœur. Cependant, nos troupes établies dans les campe-
mens qui leur étaient assignés, le maréchal Ganrobert voulut se
rendre au quartier impérial. Je vis alors dans toute sa splendeur le
spectacle désiré. Milan avait l'aspect d'une ville où vient de s'ac-
complir une réyolutioB, mais Une révolution sans épouvante et sans
larmes. On y sentait d'abord cette vie étï^n^, expansive, qui, à des
heures brûlantes et rapides, inonde tout à coup de grandes cités. Les
rues étaient encombrées de cette foule où se confondent tous les
rangs, où tous les regards s'interrogent, où tous les cœurs se répon-
dent, enfin où se montrent, enchanteurs et dangereux fantômes, ces
visions que les peuples n'oublient plus qu^nd elles leur sont appa-
rues une fois. Malgré le nombre de Français qu'il avait déjà salués,
l'enthousiasme milanais n'était point las. En se dirigeant vei*s le
quartier impérial, notre état-major glana encore nombre d'acclama-
tions et de fleurs.
Le palais occupé par l'empereur était rempli de costumes étran-
ges. A 'Côté de nos uniformes se montraient ces bizarres accoutre-
mens sous lesquels se produisent soudain , aux jours d^émotions pu-
bliques, nombre de citoyens souvent respectables et paisibles. Une
sorte de garde nationale s'^était formée immédiatement. Plusieurs
notables milanais avaient modifié leur tenue habituelle par un bau-
drier passé sur une redingote bourgeoise et par une coiffure mili-
taire. Dieu me préserve du reste dfnne pensée ironique en racontant
ces détails, que je recueilte uniquement pour faire revivre les scènes
qui m'ont frappé! Je trouve qu'il ne faut pas raifler l'enthousiasme
chez l'homme isolé, à plus forte raison chez les peuples. Un fait qui
se retrace en ce moment même à ma mémoire donnera une idée de
l'empressement que nous montraient à l'enyi toutes les classes de la
société dans la capitale de la Lombardîe. Suivantnme règle ensei-
gnée par l'expérience de la guerre poxu" éviter les pertes fâcheuses
de temps, le maréchal Ganrobert, dans tous les Keux où il bivoua-
quait, faisait venir le soir à son quartier quelques guides chargés
d'accompagner ses plantons. Le soir du 8 juin, comme à son ordi-
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COMMENTAIRES d'UN SOLDAT. b(Si
naire, il voulut prendre cette précaution. Dans une ville aussi grande
que Milan, les plantons pouvaient s'égarer. On fait demander des
guides à la municipalité; au bout de quelques instans, ces guides
arrivent. Le maréchal était à table; souriant à une pensée soudaine,
il envoie un officier savoir quels gens lui a expédiés le patriotisme
milanais. Cet officier trouve dans le vestibule, où se tiennent les plan-
tons, deux membres élégans et titrés de l'aristocratie lombarde. Je
pourrais citer maints incidens de cette nature. Il y a des heures où
la patrie, au lieu d'être une divinité à la fois oubliée et invisible,
devient une personne vivante pour tous les cœurs, présente pour
tous les regards, marchant, comme le Dieu fait homme, au milieu
de la foule, dans la poussière de nos routes. Alors les âmes s'exal-
tent de concert, et chacun se dispute l'honneur de rendre à l'être
glorieux les plus humbles services. Point de chevelure précieuse
qui ne soit fière d'essuyer ses pieds. Voilà ce qui arrivsdt à Milan;
mais je reviens au quartier impérial.
Le maréchal Canrobert y apprit que son corps ferait peut-être
une halte de quelques jours. 11 alla s'établir dans un palais où nous
attendait une gracieuse et splendide hospitalité. L'Italie est encore
à 89, si, ce qu'à Dieu ne plaise du reste, elle doit retrouver toutes
nos étapes dans la route où la voilà engagée, si la Providence a dé-
crété qu'on pourrait lui appliquer le mot douloureux de Shakspeare,
si son histoire est destinée à être un conte déjà raconté. Malgré les
refrains patriotiques, malgré les flammes tricolores qui résonnent et
brillent dans son atmosphère. Milan possède toujours ses seigneurs.
J'ai entendu cette expression sur des bouches de paysans, et qui
plus est de bourgeois. A deux pas d'un poste de la garde civique,
sous le portique d'un palais décoré aux couleurs nationales, j'ai vu
la main d'un de ces seigneurs baisée gravement par un homme dé-
cemment vêtu, ce qui me rappelait les us en vigueur dans la société
féodale des Arabes. La noblesse milanaise a gardé des demeures
dignes du prestige qui l'environne. Nos regards, où flottaient en-
core les images des champs de bataille, erraient dans notre nou-
veau gîte sur des murs aux sculptures dorées, et revêtus de cette
divine parure qu'ont seules les murailles italiennes. Les vastes pièces
où nous errions étaient toutes remplies de cette mystérieuse lu-
mière qui s'échappe des toiles immortelles comme de lieux enchan-
tés et profonds.
Une fête presque aussi chère à mes yeux que les plus précieux
tableaux dans notre résidence de Milan, c'était un vaste et sombre
jardin qui s'étendait sous nos fenêtres. Je ne me suis point promené
dans ce jard'm, et je ne m'en repens pas. Il ne faut jamais s'appro-
cher de ce qui ressemble à une vision. J'ai gardé ainsi avec plus
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56& REVUE DES DEUX MONDES*
de puissance le souvenir d'un gazon épais, à la verdure foncée et
luisante, qui, au milieu des grands arbres dont il était entouré,
avait un aspect de lac magique. Le 8 juin, vers cinq heures du soir,
je regardais ce jardin, où venait de tomber une pluie d^orage, quand
j'entendis un bruit que je pris d'abord pour celui de la foudre, mais
que je reconnus bientôt pour le bruit du canon. A l'heure même où
je jouissais de tous les charmes qu'une ville peut renfermer, le corps
du maréchal Baraguay-d'Hilliers, qui le matin avait traversé Milan
au pas de course, était aux prises avec l'ennemi. Encore parés des
fleurs qu'on leur avait jetées, nos soldats soutenaient dans le cime-
tière de Melegnano cette héroïque et sombre lutte qui ensanglantait
la pierre des tombeaux. Ce canon lointain , dont les accens m'arri-
vaient avec les bouffées d'un vent humide, me causait une singu-
lière impression. Ces lugubres accords, pour parvenir jusqu'à mes
oreilles, traversaient tant de charmantes choses : une riante cam-
pagne, une ville ornée comme une salle de bal , et ces allées soli-
taires, au feuillage lustré par l'eau du ciel, dont je ne pouvais déta-
cher mes yeux. Cette canonnade du reste fit tressaillir le cœur de
Milan, et bien d'autres que moi, j'en suis sûr, en ont gardé le sou-
venir. Dieu fait des drames plus puissans que ceux de Sophocle et
d'Eschyle, a dit je ne sais quel père de l'église ; il est certain que,
lorsqu'elle dispose tout à coup la vie des peuples en scènes rapides,
dominées par une seule action et concourant à un même but, la
Providence semble se plaire à réunir tous les effets de l'art le plus
ingénieusement émouvant. Le canon de Melegnano, jetant sa note
voilée dans le concert de sons éclatans qui remplissait une ville ivre
de joie, produisait ce qu'on nommerait une beauté merveilleuse
dans une œuvre du génie humain. Le glas de ce bronze invisible,
sonnant à travers une fête de triomphales funérailles, avait une so-
lennité imprévue dont chacun se sentait pénétré. Je vois encore le
recueillement et l'anxiété peints sur le visage de nos hôtes. Les
vœux qui en ce moment sortaient si passionnés de tant d'âmes ne
furent point trompés. Malgré ce qu'il avait de sinistre avec ses
sourds roulemens, le canon de Melegnano était digne du jour où il
résonnait : il annonçait une ^^ictoire.
Le 9 juin, l'empereur et le roi de Piémont allaient entendre un Te
Deum à la cathédrale de Milan. Je n'aimerais pas à revoir dans les
conditions habituelles de la vie, éclairés par la seule lumière d'un
jour semblable à un millier de jours, les lieux que j'ai vus à la lueur
des grands événemens. Peutr-être, à ces clartés trop vives, ne voit-
on pas les objets tels qu'ils sont, suivant le témoignage habituel de
nos sens; mais qui sait, après tout, si les vraies formes des choses
répondent bien à ce témoignage, si elles ne nous apparaissent au
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COlUffiNTAIRES d'UN SOLDAT. 565
coatraire qu'à ces seuls instans où elles sont mises en un contact
mystérieux et passager avec notre âme par ces puissances calom-
niées que Ton appelle les illusions?
Cette cathédrale de Milan si souvent décrite, je n'essaierai pas de
la décrire à mon tour. Je crois pouvoir dire seulement que je l'ai
vue, et ce mot-là renferme toute ma pensée. Elle m'a rappelé ces
apparitions qui, suivant quelques livres mystiques, se montrent à la
lumière du soleil, et qui même, je crois, portent un nom dans les
sciences occultes et s'appellent les fantômes de midi. Le fait est
qu'elle s'élevait dans un ciel ardent, blanche , transparente, aé-
rienne ; avec sa population de figures sacrées, étagées les unes sur
les autres, c'était l'échelle du patriarche. Elle semblait ce qu'on lui
demandait d'être en ce jour, où la prière d'une nation émue venait
la trouver : une voie ouverte entre ce monde et le monde divin. Pour
aller du palais qu'il habitait à cette sainte et glorieuse demeure, l'em-
pereur traversa entre la double haie de ses grenadiers des rues bor-
dées de maisons frémissantes comme des arbres qu'agiterait le vent.
C'est qu'en effet ces maisons étaient devenues des choses vivantes.
Vêtues de la splendeur mouvante des navires qui célèbrent une fête
sur l'onde, elles dardaient tant de regards de toutes leurs ouver-
tures, elles jetaient au ciel tant de cris, elles semblaient enfin sou-
levées par tant de passion, qu'elles renouvelaient le miracle des
temps antiques : c'étaient des pierres animées et soumises aux en-
thousiasmes humains. Dans ces lieux où étaient déchaînées toutes
les puissances expansives de l'Italie, il n'y avait d'immobiles que les
soldats rangés sur le passage de l'empereur; coiffés de ce bonnet
qui devant Sébastopol rappelait Smolensk et le Kremlin , ils se te-
naient calmes, droits et fiers, cariatideâ habituées à supporter sans
fléchir le poids des gigantesques édifices dont on les charge.
Une soirée à la Scala marqua le dernier jour de notre passage à
Milan. Nulle troupe d'acteurs n'était alors dans cette ville, qui voulait
pourtant faire concourir à ces fêtes l'éclat de son magnifique théâ-
tre. 11 fut décidé que la salle de la Sçala serait éclairée par une de
ces illuminations dont l'Italie a le secret; quant à la scène, elle se-
rait occupée par des chœurs chantant des hymnes nationaux. Cette
musique improvisée était un prétexte de réunion bien suffisant pour
une solennité de cette nature. 11 eût été inutile, en une pareille soi-
réç, de faire appel au génie des grands maîtres et au talent des cé-
lèbres chanteurs. Le spectacle que cherchait le public, l'art ne pou-
vait point le lui donner. L'empereur et le roi de Piémont, quand ils
parurent dans la vaste loge décorée pour leur triomphe , rendirent
la salle aussi bruyante qu'elle était lumineuse. Tout en laissant une
partie de mon esprit s'épanouir au sein de ces clartés et de ces
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566 BEVUE DES DEUX MONDES.
rumeurs, je songeais involontairement à toutes les régions obscures
qui entouraient ce point rayonnant du temps et de Fespace, aux
combats de la veille et aux combats du lendemain, à tel arbre en cet
instant même incliné par le vent de la nuit sur le sol qui recouvrait
la dépouille d'un compagnon. Ce sont les pensées de cette nature
qui donnent une si âpre saveur aux rapides jouissances de la guerre,
en rôdant autour des parties subitement éclairées de notre âme ,
comme ces pâles et sinistres figures qui, dans les grandes cités,
rôdent autour des maisons en fête.
Je pus me convaincre bientôt du reste que j*avais raison d'imiter
rhomme destiné à se lever avant le jour, et ne livrant qu'une moi-
tié de lui-même aux chaînes dorées du somm^. On frappa soudain
à la porte de la vaste loge, où j'aurais pu me croire perdu dans un
coin élégant et charmant de la société milanaise. Un mouvement
venait d'être décidé, et nous devions, dans la nuit même, faire
nos préparatifs de départ. J'abandonnai «un entretien commencé, je
rejetai au-delà de l'incertain horizon des bataiHes les projets que je
devais exécuter le lendemain, je dis adieu à des hôtes d'une heure
que probablement je ne reverrais plus, et je me dirigeai dans la nuit
vers le palais où, sans le savoir, f avais passé ma dernière journée.
Milan n'était pas encore éveillé quand je montai à cheval pour ren-
trer dans les sentiers habituels de ma vie. Je m'éloignai de cette
ville endormie le cœur reconnaissant, mais sans chagrin. Le soldat
est un Juif errant volontaire : il n'a qu'une crainte, quoi qu'il en
dise parfois , la terreur d'échapper au tourbillon qui le contraint
à marcher.
VI.
Je n'ai pas même entrevu Brescia. J'ai passé bien près de cette
ville. Un sou*, dans une course à cheval où j'accompagnais le maré-
chal Ganrobert, j'arrivai jusqu'au détour d'un chemin bordé d'eaux
limpides et ombragé par de grands arbres, qui in'aurait conduit en
quelques minutes, si j'avais continué à le suivre, à la plus guerrière
des cités lombardes; mais le maréchal revint sur ses pas, et je ne
lui demandai pas la permission de pousser plus loin ma promenade.
Je l'ai déjà dit, j'obéis scrupuleusement, dans mes excursions à tra-
vers ce monde, aux lois d'une fatalité qui me parait toute remplie
de charme, et qui, en tout cas, délivre d'un grand poids ma con-
science de voyageur. Même quand un simple rideau de feuillage me
sépare de quelque objet réputé curieux et célèbre, je m'arrête der-
rière ce voile sans répugnance et sans regret, si les nécessités de
ma vie me l'ordonnent.
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COMHENTAIRES I>*UIf SOLDihT. 567
Depuis mon départ de Milan jtidqu'à mon arrivée sur le champ de
bataille de Solferino, le seul incident qui ait laissé une trace dans
mon esprit est une mission que je remplis auprès de l'empereur à
Triviglio. Le quartier impérial ccHisistait en une modeste habitation
située au fond d'une petite cour« l'étais parti à quatre heures du ma*
tin; le ciel avait encore des teintes roses et l'air des souflles frais,
quand j'arrivai 4 mon but. Je trouvai l'empereur, en uniforme et en
épaulettes, dans une pièce étroite qui composait, je crois, tous ses
appartemens. Il était assis, la tête inclinée devanrt une table chargée
de cartes géographiques. Je n'ai pas à raconter ici la mission, toute
militaire, et d'une très secondaire importance, qui m'était confiée;
mais ce qui, dans une histoire, ne mériterait pas à'occiq)er une
li^e a le droit de figurer dans des commentaires, puisque c'est dans
le développement des pensées intimes que réside toute la force de
ce genre d'écrits. Je n'avais pas revu l'empereiur depuis le jour où
je l'avais aperçu à la Scala, au fond de cette salle éclatante que sa
présence remplissait de tant de bruit. Je le retrouvais seul, dans une
chambre silencieuse éclairée par un jour matinal. Il y avait là des
contrastes qui devaient forcément me Irapper. J'ai toujours pris plai-
sir aux décorations changeantes de la vie; ptns le tableau qui était
devant moi renfermait le mystérieux attrait que présenteront tou-
jours les tableaux de cette nature. Que Ton me montre dans un ca-
dre, au fond d'une galerie, animé de la seule existence que peut
donner le pinceau, un des puissans de ce monde se recueillant à la
veille d'une action décisive : je m'abîmerai dans de longues rêveries.
L'émotion que me feront éprouver quelques traits et quelques cou-
leurs sur un morceau de toile, je puis l'accepter à coup sûr d'une
scène offerte à mon esprit et à mes yeux par la main vivante du
destin.
Notre dernière étq)e avant le champ de bataille où devait se pas-
ser la plus grande lutte peutr-être des temps modernes fut un petit
village appelé Mezzane. Là, le maréchal Canrobert fut logé dans
une riante maison située au milieu d'un jardin, entre deux gazons
frais et brillans où de grands arbres projetaient leurs ombres. Sur
la même ligne que cette maison, dont la séparait seulement un fossé
rempli d'eau courante, une église au toit élégant, une véritable
'église d'Italie, se dessinait sur un ciel d'un bleu gai et limpide. J'sû
passé deux jours entiers dans cet aimable paysage où ma pensée re-
tourne souvent. L'attrait de ces lieux et de ces journées tient en
grande partie, je le crois, à ce qui allait leur succéder. Pour moi,
le séjour à Mezzane est le prologue de Solferino, ou, pour mieux
dire, le rideau gracieux derrière lequel se dressaient à mon insu
toutes les machines formidables et tous les éclatans décors de l'im-
mense drame où j'allais avoir le bonheur de figurer.
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568 RETUE DES DEUX MONDES.
Le 23 juin au soir, le maréchal Canrobert réunit à sa table les gé-
néraux du troisième corps. On savait que le lendemain, à quatre
heures, on se mettrait en route^ que Ton marcherait en ordre de
bataille, et que Ton était en présence de Tennemi. Aussi le repas
eut-il cette gaieté d'une nature haute et sereine que donne à ce
genre de réunion l'approche des heures décisives. Les grands périls,
ainsi que les grandes cimes, quand ils se dressent devant nous, lais-
sent tomber sur notre vie une ombre qui donne soudsdn aux plus
vulgaires et aux plus habituelles de nos jouissances quelque chose
de profond et de pur. 11 y avait douze ans, à pareil jour, la veille
d'une bataille bien différente de celle que me réservaient les champs
de l'Italie, mais rude, mais terrible aussi, et qui restera couronnée
à travers les sièdes d'une gloire douloureuse, je prenais place à une
table dont les convives, par une singulière volonté du sort, devaient
tous être frappés le lendemain. Cette fois les mêmes destinées ne
nous attendaient point; nul d'entre nous déjà n'appartenait à la
mort, mais tous appartenaient au danger, et à un de ces dangers
généreux, féconds, désirés, dont l'étreinte laisse des traces ineffaça-
bles aux âmes qui les ont subis.
Les convives du maréchal se retirèrent de bonne heure pour va-
quer aux préparatifs qu'exigeait la journée du lendemain. Je restai
avec quelques-uns de mes compagnons dans le salon de la villa qui
nous donnait son hospitalité. Â l'extrémité de ce salon, dont les fe-
nêtres s'ouvraient sur le jardin et où pénétrait l'air parfumé d'une
soirée de juin en Italie, se trouvait un piano qui déjà plus d'une fois
avait occupé nos loisirs. Un vieil Italien, Tami du maître de la villa,
que je n'avais pas vu entrer au milieu de nous, s'empara de cet
instrument et se mit à jouer des mélodies de Mozart. Le piano était
médiocre, et celui qui le faisait résonner n'était pas à coup sûr un
maître illustre ; mais cette musique inattendue me fit plaisir : elle
avait, dans les circonstances où je l'entendais, je ne sais quoi de
mélancolique et de fantasque qui me rappelait les maladives inspi-
rations d'Hoffmann. C'était maître Kreissler ou plutôt son fantôme
que je croyais entrevoir dans le coin de cette pièce, où mes yeux
erraient sur des objets qui m'étaient inconnus la veille, et qui, dans
quelques heures, allaient m'être pour toujours étrangers. Le salon ^
n'était plus éclairé que par une seule bougie jetant une lumière che-
vrotante comme le jeu du vieux musicien. Enseveli entre les cous-
sins d'un divan, je suspendais mon esprit avec une bizarre volupté
à ce filet de lumière et de musique. Sentant déjà sur mon front l'ar-
dente haleine du lendemain, je savourais dans l'obscurité la fraî-
cheur de l'heure présente. Telle fut pour moi la veille de Solferino.
Le 24 juin, à deux heures et demie du matin, le troisième corps
se mettait en marche. Tout près du village que nous quittions», nous
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COMMENTAIRES D*UN SOLDAT. 569
avions un passage de rivière à opérer, le passage de la Ghiese. Le
général Jeannin, depuis la veille, occupait ayec sa brigade le pont
jeté sur ce cours d*eau. Derrière la Ghiese serpentaient des routes
étroites et bordées d'arbres où nous étions engagés depuis quelques
instans, quand nos oreilles entendirent tout à coup dans l'air mati-
nal le bruit distinct du canon. Je pensai, pour ma part, qu'il se
livrait sur notre front quelque combat d'avant-garde. L'idée d'une
grande bataille ne s'offrit point d'abord à mon esprit. Gependant je
sentais bien par instinct.que l'air était chargé de poudre. Â quoi se
devinent ces orages humains que j'ai vus fondre tour à tour dans
les rues les plus fréquentées de nos villes et dans les paysages faits
pour la solitude, voilà ce que je ne saurais trop diret^ Il me semble
que le sol sur lequel on va se battre change d'aspect, comme la
mer que les souffles de ï'ouragan vont bouleverser. Le pavé prend
quelque chose d'ardent et de sinistre, l'herbe a des frémissemens
inconnus. Ainsi du moins peut en juger une âme toute remplie elle-
même des passions qui vont se déchaîner en elle et autour d'elle.
Du reste, dans la matinée du 2& juin, des signes précis se joignirent
bientôt aux signes d'une espèce vague et incertaine. Au moment où
le soleil enflammait l'horizon, nul de nous n'avait plus besoin, pour
connaître l'avenir de la journée, d'interroger ce sens occulte qui
des parties intimes de notre être perçoit à travers le monde tout un
ordre de phénomènes mystérieux. Nos sens ordinaires et visibles
suffisaient pour nous instruire. A des coups de canon isolés, loin-
tains, semblables à la voix intermittente d'un navire en détresse,
avait succédé ime canonnade rapprochée et soutenue. Gomme la
voix d'un chanteur se détachant en notes légères sur la puissante
harmonie d'un orchestre, la fusillade ne tarda point à jeter ses étin-
celantes broderies sur le fond imposant de la canonnade. Les oreilles
éprises de sons guerriers purent bientôt distinguer avec plaisir le
feu de deux rangs, à la fois si preste et si régulier dans ses allures,
le feu capricieux des tirailleurs, le feu brusque, mordant et rapide
des pelotons , enfin toutes les sources d'accords dont se compose
le concert d'une bataille. C'était une bataille en effet qui s'enga-
geait à quelques pas de nous.
Il est un sentiment que j'éprouve toujours, quand la fatalité de
mon récit m'amène à une de ces actions que je voudrais dire comme
chacun voudrait les savoir : c'est une sorte d'embarras, de découra-
gement et de regret. Ces figures éclatantes et de cent coudées que
l'on appelle des victoires, quand j'essaie de les peindre, je com-
prends combien je les ai mal vues. Dans cette immense étendue de
terrain où s'est livrée la bataille de Solferino, je n'ai vraiment connu
que la motte de terre qui s'est ensanglantée sous mes yeux. Je sui-
vrai ma coutume; je resterai obstinément dans le cercle où mon
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Goegk
570 RBTUE DES DEUX MONDES.
destin m'a enserré. Là. les obscurs détails qui ont occupé mes re-
gards, Je les rendrai ou tâcherai de les rendre. Quant aux grands
traits, aux rastes horizons du tableau, je les montrerai tels qu'ils
me sont s^parus dans les éclaircies du terrain couyert où toiunait
mon cheval et de la fumée brûlante qui m'entourait.
Nous marchions sur Medole, où nous devions coucher. A quelque
distance de ce village est une petite ville appelée Gastdi-Goifredo,
entourée d'une vieille muraille. Nous trouvocis le» portes de cette
petite ville barricadées, et des paysans nous disent qu'un parti en-
nemi s'y est retranché. Castel-Goffiredo était seulement occupé par
un détachement de hulans qui furent sabrés par l'escorte du maré-
chal Canrobert; mais malgré la rapidité que mirent nos hussards à
s'acquitter de cette besogne, cet incident retarda un peu notre mar-
che, et tout retard en ce moment devait irriter le commandant àa
troisième corps, impatient d'arriver sur les lieux où se faisait enten-
dre le canon. Pour prendre une part plus prompte à l'action, le mar
réchal Gaarobert se jette dans des chemins de traverse, et vers aeuf
heures et demie du matin il péûëtre dans Medole avec les premiers
bataillons de la division Renault, qui formait sa tète dé colonne. Un
soleil ardent tombait sur La place de l'église, où pendant une courte
halte je promenai mon regard autour de moi. L'ombre de nos che-
vaux se dessinait sur les ^andes flaques de lumière que formait ce
soleil en inondant une terre blanchâtre. Dans cette éclatante clarté,
le village avait un aspect lugubre; toutes les maisons étaient closes^
sauf une vaste maison transformée déjà en ambulance. Au coin de
la première rue où je m'avançai, j'aperçus le cadavre d'un Autri-
chien. Les lieux à cette heure n'étaient animés que par la terrible
vie des combats. 11 n'y avait debout sous ce ciel d'été que des
hommes prêts à mourir.
Le maréchal Canrobert prit une route à sa droite, où quelques
projectiles commençaient à siffler. Cette route plate et bordée d'ar-
bres ne me permettait de rien voir ; mais au bruit croissant dont
nous étions entourés, je sentais que nous entrions dans des espaces
où se choquaient des flots humaine, que nous pénétrions dans le lit
d'une grande bataille. Depuis plusieurs heures en effet, l'armée
presque tout entière était aux prises avec l'ennemi, et le quatrième
corps soutenait en avant de Medole ime lutte opiniâtre contre des
forces supérieures aux siennes. Le maréchal Canrobert veut' prêter
son appui au général Niel, le commandant de ce corps; mais il n'a
en ce moment avec lui que sa tête de colonne : le gros de ses troupes
est engagé encore dans les routes étroites que le bruit du canon leur
fait parcourir au pas redoublé. Cependant le chef du troisième corps
n'hésite pas et fait marcher, sous les ordres du général Jeannin, les
bataillons dont il di^ose. Le maréchal Canrobert était a<q)]iës d'un
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C03IMENTAIRES d'uN SOLDAT. 571
chemin creux, s'occupant du départ de ces troupes; il échangeait
quelques paroles avec le général Courtois d'Hurbal, qui revenait
d'une rapide reconnaissance, quand deux ofliciers d'ordonnance de
l'empereur arrivèrent presque en même temps au milieu de nous.
L'un de ces officiers portait au maréchal l'ordre déjà deviné et ac-
compli d'appuyer le quatrième corps ; l'autre lui enjoignait de faire
observer les mouvemens que, d'après un document sérieux, un
parti d'Autrichiens venant de Mbintoue se disposait à tenter sur nos
derrières. Je raconte ces faits, consignés du reste dans les récits offi-
ciels, parce que j'en al été le témoin, parce qu'ils se sont passés en
des lieux dont je pourrais décrire chaque arbre et chaque pierre.
Voilà ce qui les met sous la loi de mon récit. J'ai hâte de revenir
aux obscurs incidens des batailles. Que d'humbles deniers jetés par
des mains inconnues dans ces trésors éblouissans de gloire qui font
l'orgueil des peuples! Ce sont ces deniers que je recherche, et que
je voudrais entourer pour tous les regards de l'éclat sacré qu'ils ont
pour mes yeux.
« Notre pauvre vieux commandant, la première balle a été pour
lui; il y allait de tout son cœur; il n'était pas toujours commode,
mais vraiment cela m'a fait de la peine. » De qui parlaient les deux
grenadiers dont j'ai recueilli ces paroles au milieu d'un champ de
maïs, je n'en sais rien. Je cherchais en cet instant le maréchal Can-
robert, et cette recherche faisait passer devant mes yeux une suc-
cession rapide de tableaux. Les soldats qui accordaient leurs regrets
à un chef qu'ils venaient de voir tuer avaient cette honnête expres-
sion si touchante aux heures des dangers. C'étaient des paysans ap-
portant la foi du charbonnier dans la religion de l'honneur et du
drapeau. Quant à ce vieux commandant qui n'était pas toujours
commode et qui allait au feu de tout son cœur, chacun pourrait
faire son portrait. Dans ces trois hommes, l'officier qui venait de
mourir, les grenadiers qu'affligeait cette mort, je saluais avec un
respect attendri toute une partie de notre armée. Qui pourra faire
pousser plutôt que ceux dont j'ai en ce moment l'âme remplie cette
exclamatioû répétée par tant de bouches : « 0 sainte simplicité ! »
cette simplicité, qui est une vertu dans toute l'acception du mot,
c'est-à-dire une souveraine, une invincible puissance, où la rencon-
trer plus émouvante et plus complète que dans ces hommes insou-
cieux de leurs jours^ ignorans d'eux-mêmes, également étrangers
aux grandeurs de leur mort et de leur vie?
Le maréchal Canrobert, quand je le rejoignis, n'avait autour de
lui, de tout son corps d'armée, que les officiers de son état-major.
Il avait laissé à notre droite, dans un village appelé Rebecco, le gé-
néral Renault, qui avait prêté au général Luzy un concours intel-
ligent et vigoureux. Il avait envoyé chercher le général Trochu, dont
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572 REVUE DES DEUX MONDES.
la division débouchait à peine sur Medole. Le général Bourbatî
était retenu loin de Faction par la mission particulière qu'il avait
reçue. Le chef du troisième corps était donc sans troupes; mais,
fidèle à la loi de toute sa vie, à la loi du dévouement, il s'était porté
de sa personne à l'endroit où le quatrième corps lui avait semblé
le plus fortement engagé. Cet espace sombre, resserré, coupé par
des fossés, couvert d'arbres, où je le vis des heures entières, tantôt
marchant isolément, tantôt s'entretenant, sous les balles, avec le
général Niel, cet espace a été pour moi tout le champ de bataille;
quand ce grand nom de Solferino retentit à mes oreilles, c'est dans
ce coin de terre que retourne ma pensée. Qu'on s'imagine un de
ces paysages italiens où se marient tous les luxes et toutes les puis-
sances de la végétation. Nos chevaux écrasaient sous leurs pieds les
longues tiges de maïs. Du sein de ces moissons sortaient des mû-
riers rappelant les arbres d'un verger par leurs rangs alignés et
nombreux ; sur notre droite et devant nous, à de prochains horizons,
des peupliers élevaient dans le ciel ce feuillage frémissant et pâle,
qui a vraiment l'air de s'animer d'une émotion ^surnaturelle quand
il est agité par les souffles du canon.
A l'heure dont je parle, ces souffles régnaient sur un immense
paysage dont ils envahissaient les plus profondes retraites. Les bou-
lets exécutaient autour de nous leurs danses brutales sur un sol où
l'herbe des champs, frappée comme les hommes, se couchait abat-
.tue et brisée près de ceux qui s'endormaient dans la mort. Hôtes in-
visibles, mais tumultueux de l'air, les balles déchiraient nos oreilles
de leurs sifflemens ; elles atteignaient tantôt des branches d'arbres
qui rendaient en se cassant un bruit sec, tantôt des hommes et des
chevaux qui s'affaissaient silencieusement. Ce champ où je trouvai
le maréchal Canrobert me fit songer à ces feux de bivouac que des
mains infatigables entretiennent avec des poignées incessantes de
bois pétillant; c'était à chaque instant un redoublement d'énergie et
d'ardeur dans le foyer où nous respirions. Rien du reste d'étonnant
à cela; nous étions presque en face de Guidizzolo, et c'est sur ce
point que l'armée autrichienne, délogée de ses positions les plus
formidables, tentait un suprême effort. S'il faut en croire les récits
du lendemain, l'empereur François-Joseph lui-même était devant
nous à ce moment de la bataille. Dans cette action, qui rappelle les
ballades héroïques où des souverains ensevelissent en pleurant leurs
armées, l'empereur d'Autriche voulait, dit-on, avant de se retirer,
frapper un dernier coup sur notre droite. Je ne sais si le fait est
exact; ce dont je suis certain, c'est que les Autrichiens qui luttaient
contre nous méritaient de se battre sous le regard de leur chef.
A l'instant où les balles devenaient plus drues, où le cercle de feu
qui nous entourait se resserrait plus étroitement, le général Trochu
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COMMEÎSTAIRES d'uN SOLDAT. 573
arrivait. Il amenait avec lui une partie de sa division. Le général
Trochu s'entretint tour à tour avec le maréchal Canrobert et le gé-
néral Niel. Mon souvenir le plus net d'alors, c'est l'aspect d'une
compagnie de voltigeurs que l'on avait fait coucher à travers les
maïs en attendant le moment où l'on allait redresser ces braves et
les jeter contre l'ennemi. J'éprouvai, en passant devant cette ligne
au pas de mon cheval, cette sorte de joie confiante, je dirai volon-
tiers d'orgueil béat, dont plus d'une fois j'ai été saisi au milieu de
notre armée. Il y avait tant de bonne volonté et de bonne humeur
sur ces visages qui sortaient gaiement des épis. Malgré les boulets et
les balles, on goûtait le bien-être d'un abri près de cette troupe
calme et résolue. On y était abrité en effet contre tout autre dam
que celui du corps ; l'âme ne pouvait là recevoir aucune atteinte,
même dans les régions où s'épanouissent ses plus délicats et ses
plus irritables sentimens. Ces tranquilles soldats souriaient d'avance
à la victoire, visible pour eux comme le sont pour les cœurs simples
toutes les divines apparitions.
Le général Trochu prit ses dispositions d'attaque et se porta en
avant. Comme il arrive lorsqu'on se bat de près, la mousqueterie,
pendant quelque temps, parla presque seule; puis les boulets, en
revenant, annoncèrent que l'ennemi pliait. Quelques-unes de ces
fusées qui sont si chères aux Autrichiens décrivirent au-dessus des
arbres leurs cercles enflammés, et vinrent se briser sur le sol avec
leurs longs frémissemens. Le maréchal Canrobert montait un cheval.
d'Orient qui l'avait souvent porté devant Sébastopol à l'entrée des
tranchées. Malgré son habitude du feu, cet animal s'agitait, s'inquié-
tait, tournait sur lui-même, et, forcé sous la main de son cavalier à
se tenir auprès des projectiles fumans, prenait ces expressions du
cheval sur les champs de bataille, étranges et magnifiques expres-
sions que je ne crains point d'évoquer dans un récit consacré aux
choses remuantes du cœur. On peut, à côté de tous les aspects que
donne au visage humain le jeu spontané des passions ou le travail
inspiré de l'art, placer ce masque ardent, mystérieux, effrayé et ter-
rible du cheval, quand il s'associe en .tremblant à toutes les puis-
sances des combats. Dans cette œuvre qui jaillit de ma mémoire
comme les vieilles églises jaillirent, dit-on, de la foi avec d'innom-
brables figures où s'incarnent au hasard tous les caprices de la
passion, que l'on me pardonne cette tête de cheval. Je la voyais; je
l'ai montrée. Dans l'ordre impérieux de mes pensées, après ce sou-
venir infime vient le plus vaste de mes souvenirs.
J'aperçus tout à coup, en chevauchant à l'extrémité d'une sorte
de sentier, ce que je n'avais pas vu encore, les énormes espaces
qu'embrassait l'action de cette journée décisive. Un nuage de fu-
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hJk REVUE DES DEUX MONDES.
mée, en se dissipant^ me laissa voir comme im lumineux royaume,
la région de bruits et de feux où notre armée accomplissait des pro-
diges. Je découvris dans un lointain embrasé cette chaîne de hau-
teurs où les Autrichiens avaient le droit de se croire invincibles,
Gavriana et la montagne prédestinée, la montagae glorieuse qui
devait être le piédestal de notre victoire, ce pic droity hardi, élancé
que domine la tour de Solferino- J'ignore l'histoire de cette tour, je
ne saurais en dire l'origine; mais elle m'a confirmé dans cette pen-
sée, familière depuis longtemps à mon esprit, que Dieu marque ici-
bas chaque objet, inanimé ou vivant, d'un caractère en harmonie
avec le rôle qu'il lui destine. Ce n'est pas un hasard qui a assigné
cette place ni donné cette forme à ce spectre de pierre, ténaoin lu-
gubre pour ceux-ci, pour ceux-là triomphal, d'une si longue et si
puissante lutte. Quelque chose de brûlant me sembla passer devant
mes yeux à la vision de ce champ de bataille. C'était pour moi
comme la découverte soudaine d'un océan qu^un brouillard m'au-
rait dérobé. Cet océan, je connaissais toutes ses rumeurs et tous ses
mouvemens, car j'étais moi-même, depuis nombre d'heures, un des
atomes qu'il soulevait; mais pour la première fois je contemplais son
inmiense et resplendissante étendue.
Encore sous l'impression de ce spectacle, mads renfermé de nou-
veau, grâce à un redoublement de fumée, entre nos horizons habi-
tuels, je me livrais à une jouissance toute militaire. J'admirais avec
quelle précision opéraient les troupes du général Trochu, disposées
habilement en échiquier; je voyais notre artillerie s'avancer et se
mettre en bataille; j'éprouvais enfin ce plaisir assez rare à la guerre,
où les combinaisons des meilleurs esprits sont dérangées par tant
d'incidens tumultueux, de voir se projeter nettement des traits dont
je me rendais compte. Puis mon état de satisfaction intime était
augmentée encore par une nouvelle qui venait de m' être annoncée :
je savais que la division Bourbaki arrivait. Le vaillant officier qui
avait eu le bonheur de porter les premiers coups à Inkerman allait
peut-être avoir la fortune de porter les derniers coups à Solferino.
Tels étaient mes senUmens e{ mea pensées, quand un orage violent
et soudain se déchaîna sur le champ de bataille. Mous avions affaire
à une vraie tempête. Le sol, remué par les trombes d'un vent fu-
rieux, soulevait des nuages d'une poussière brune qui nous aveu-
glait et faisait tourner nos chevaux. Une pluie torrentielle se ruait
sur nous, pénétrait nos vêtemens, et rendait nos armes inutiles. A
tous les bruits qui régnaient tout à l'heure avait succédé un seul
bruit, le fracas d'un tonnerre incessant dont on était comme enve-
loppé. Ni notre temps ni notre armée ne peuvent assurément se prê-
ter à l'interprétation superstitieuse des signes extérieurs; tout^ois
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COBfHENTAIEES d'cN SOLDAT. 575
il y avait dans cette intervention du ciel au milieu de cette action
sanglante quelque chose dont U était impossible de ne pas être
frappé. C'était un terrible et victorieux défi adressé à l'homme par
la nature. Sous l'étreinte d'une main invisible, le bras humain était
arrêté- Quand cet ouragan disparut, l'armée autrichienne s'était
éloignée, et de notre côté la. lutte ne recommença point. Bien avant
pourtant dans la soirée, le canon se faisait entendre encore. Des
projectiles, lancés à grande portée, poursuivaient les masses enne-
mies dans le«r retraite. Depuis quatre heures du matin j^usqu'4 neuf
heures du soir, il n'est pas une minute où ne soit tombée une goutte
de sang sur le ^lus grand champ de bataille peut-être qu'aient ja-
mais fait tren^ler deux armées.
L'ordre du 2& juin prescrivait au commandant en dief du troi-
sième corps d'établir son quartier-général à Médole; mais le maré-
chal Canrobert vouhit coucher, aai milieu de ses troupes, dans le
village de Rebecco. Notre éta^major s'installa dodoc, au milieu de
la nuit, dans Téglifle de ce village, qu'occupait déjà le général Re-
nault Entre ces fantaisies suprêmes de la guerre si remplies d*une
sombre -et attrayante grandeur, je n'oublierai point l'aspect que
nous présentait l'église de Rebecco lorsqu'elle nous s^vit de dor-
toir. A la porte de cet édifice, déchiré par les projectiles et domi-
nant des maisons en ruines , gisaient des cadavres. Je me rappelle
Umi particulièrement le corps calciné d'un soldat brûlé dans un gîte
où s'étaient retranché^ des tirailleurs. L'intérieur de l'église était
éclairé par quelques cierges que nous avait fournis la sacristie. Les
bancs, rapprochés les uns des autres et couverts de foin, formaient *
des lits de camp. Le maréchal €anrobert se jeta sur une de ces cou-
ches improvisées, où il ne tarda pas à goûter un profond sommeil.
Je m'emparai du seul e^ace qui restât libre : c'était une marche du
maître-autel. Mes regards, avant de se fermer, parcoururent quel-
que temps l'étrange gîte où je reposais. Une plaie béante à la voûte
de l'église occupait surtout ma pensée : c'était un large trou fait par
un obus, dont les fragmens étaient épars sur les dalles. Je m'en-
dormis en contemplant la Wessure de ces pierres sacrées.
Le 25 juin, le troisième corps allait camper à Solfermo. Nous
avions à traverser, pour atteindre notre nouveau bivouac, le champ
de bataille tout entier. Nous étions partis à une heure avancée déjà
de la matinée, de sorte que ces grandes campagnes m'apparurent
toutes resplendissantes d'une douce et sereine lumière; malgré la
grande quantité de cadavres dont elles étaient parsemées, elles n'a-
vaient point l'horrible aspect que présentent les champs de bataille
étroits. Quelle diiférence entre ces plaines dorées et ce sol sinistre
d'Inkerman, où l'on trébuchai^ à chaque pas contre des monceaux
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576 REVUE DES DEUX MONDES.
de morts également souillés par le sang et par la boue! Les corps
d'hommes et de chevaux répandus à travers ces vastes espaces, at-
tachés aux flancs de cette terre chaude et féconde, offraient une
image adoucie du trépas; cependant j'éprouvai, en épelant sur les
lieux mêmes où elle venait d'être écrite, cette page de notre histoire,
une impression qui ne me trompa point. Je me dis que ces prodiga-
lités magnanimes de la vie humaine, auxquelles la guerre moderne
condamne les nations, ne peuvent avoir lieu en vain, qu'une journée
où, pendant dix-sept heures, la mort a plané sur quatre cent mille
hommes doit être forcément décisive. Aussi je me préparai à la fin
de la campagne, quand sur les hauteurs mêmes de Solferino j'en-
tendis ces paroles de l'empereur : « Espérons que tant de sang ne
sera point perdu pour le bonheur des peuples 1 »
Âpres la bataille de Harengo , qui fut bien loin pourtant d'égaler
la bataille de Solferino eh carnage. Napoléon V^ éprouva un de ces
sentimens soudains et puissans , étrangers aux conseils de la poli-
tique, supérieurs peut-être aux inspirations mêmes du génie, un de
ces sentimens, le secret des âmes héroïques, qui éclosent sous les
regards de Dieu, dans les parties les plus hautes et les plus mysté-
rieuses de la conscience. «C'est sur le champ de bataille, écrivit-il
à l'empereur d'Autriche, au milieu des souffrances d'ime multitude
de blessés, et environné de quinze mille cadavres, que je conjure
votre majesté d'écouter la voix de l'humanité. » Cette lettre, que
nous a donnée tout entière un historien célèbre de nos jours, m'a
vivement frappé. Celui qui l'avait tracée en fut lui-même ému et
surpris. Sa surprise ne fut point mêlée toutefois du remords secret
dont sont pénétrés, à ce qu'ils nomment leur réveil, ces hommes
qui accusent leur esprit d'avoir dormi quand ils ont laissé s'accom-
plir quelque acte généreux de leur cœur. 11 accepta, sous la forme
imprévue où elle s'était offerte à lui, une pensée dont il comprenait
et respectait la source.
Or la source de la pensée qui arracha au vainqueur de Marengo
cet étrange cri de pitié et de tristesse, la bataille de Solferino, sui-
vant moi, la faisait de nouveau jaillir. Dans la maison dévastée, aux
vitres brisées, aux chambres remplies de cartouches, où je couchai
le soir du 25 jum, j'appris sûr la bataille de la veille ces innombra-
bles détails qui déterminent et complètent au fond de notre mémoire
l'image de ces grandes actions. Je voudrais transcrire ici les noms
de tous ceux dont on me raconta le trépas. Ces listes d'hommes
tombés sous le ciel, les armes à la main, pour une de ces causes qui
intéressent les masses, mais qui sont si étrangères à l'individu, ces
listes m'ont toujoui-s singulièrement remué. Je me surprends sans
cesse à lire et relire une série de noms ignorés qui me semblent
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COMMENTAIBES D*UN SOLDAT. 677
avoir gardé quelque chose des êtres passionnés qu'ils désignsûent. Pour
moi, c'est comme une poussière où je sens brûler une vertu que je
voudrais saisir et montrer. Parmi ceux dont j*appris la mort avec la
plus profonde et la plus respectueuse émotion, je dois mettre au
premier rang im officier d'une famille anciennement alliée à la
mienne, le colonel du 66* de ligne, Charles de MaleviUe. Le colonel
de Maleville avait piis le drapeau de son régiment pour porter en
avant ses soldats sous un de ces feux écrasans qui brisent parfois
les plus héroïques efforts. Ce fut entre les plis de ce drapeau qu'une
balle le frappa mortellement. Il y a dans une mort semblable ime
sorte de prédestination glorieuse. Conune ceux dont le dernier sou-
pir s'exhale sur le crucifix, ceux qui meurent en embrassant le dra-
peau semblent associer dès ce monde leur nature défaillante à la
nature d'un objet impérissable et sacré. Je sus aussi qu'il s'était ac-
compli dans cette journée de Solferino un de ces faits saisissans et
douloureux qu'on aurait attribué à quelque loi implacable dans les
temps antiques, mais oi!i la foi chrétienne nous apprend à ne voir
qu'une mystérieuse élection. Le commandant Mennessier mourait le
troisième de trois frères partis en même temps pour l'Italie. Louis
et Stanislas Mennessier, l'un lieutenant-colonel, l'autre capitaine,
avaient reçu des blessures morteUes à Magenta. Le 2& juin, à la fin
de l'action, Alphonse Mennessier, déjà blessé au bras, tombait à son
tour pour ne plus se relever. Jeunes, intelligens, bien doués, ces
trois frères étaient entourés dans l'armée de la bienveillance toute
particulière qu'mspirent un même sang animant plusieurs cœurs
généreux, un même nom hardiment porté par les. efforts réunis
d'hommes vaillans. La familte que Dieu a choisie pour faire une si
complète offrande mérite de ne pas être oubliée. Je souhaiterais
que ma parole eût la vertu de ce sacrifice pour en conserver le sou-
venir.
Je voudrais parler longuement de nos morts, mais je suis décou-
ragé par l'immense étendue d'un champ de bataille où gisent tant
de cadavres qui me montreraient des visages familiers à mes yeux,
si je venais à les retourner. Ma frêle barque sombrerait d'ailleurs si
j'essayais d'y recueillir toutes les ombres que je reconnais, qui me
regardent et par qui je me sens appelé. 11 est un trépas cependant
que je ne veux point passer sous silence, quoiqu'il n'ait pas illustré
nos armes. Le 25 juin au matin, en accompagnant le maréchal Can-
robert dans ime reconnaissance sur la route de Goïto, j'appris la
mort du prince Windischgraëtz. Cette mort, nous dit-on, remplissait
les Autrichiens d'une tristesse profonde. Si le récit qui s'en est ré-
pandu reproduit fidèlement la vérité, cette tristesse devait être ac-
compagnée d'orgueil. Le prince Windischgraëtz attaquait une ferme
xom UTIL 37
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678 BEYUE DES DEUX MONDES.
défendue avec énergie par les nôtres. Son régiment, qa*il avait ra-
mené plusieurs fois sous un feu opiniâtre, était près de céder quand
il reçut une blessure mortelle. Encore animé pour un instant de
rame qu'il allait rendre à Dieu, il se fit porter comme un dra*
peau par ses soldats et les maintint ainsi à leur poste. Pendant
quelques minutes, ce régiment décimé se tint immobile sous notre
feu, élevant entre ses bras son chef qui mourait. J'aime à croire que
tout est vrai dans ce trait ainsi raconté. Je ne sais rien de plus tou-
chant que ces soldats ralliés autour de ce magnifique trépas, que ce
chef transformant en étendard, par une suprême et sublime inspi-
ration de son agonie, son corps qui devient un cadavre. Il n'est point
de défaite honteuse sous un pareil drapeau, et je ne souhaite à nos
ennemis que de nobles* revers.
Mais plus la bataille de Solferino me fut connue dans toutes ses
grandeurs, plus je me préparai au dénoûment qu'amènent de sem-
blables actes. Pour ma part, je n'éprouvai aucune surprise quand,
dans cette belle campagne de Valeggio où notre armée entière était
sous les armes, le général Fleury passa un matin, revenant de
Vérone et rapportant l'armistice conclu entre les deux empereurs.
Peu de temps après cette journée, l'armistice était devenu la paix.
L'Italie n'allait plus être occupée que par les troupes destinées, sous
les ordres du major-général le maréchal Vaillant, à veiller sur les
grands intérêts dont avaient décidé nos victoires.
Avec la paix finissent ces récits. Je ne suis pas un voyageur. Par
un caprice bizarre de ma nature, les lieux m'ennuient quand je cesse
d'y sentir cette âme que leur prête la guerre. J'éprouvai en traver-
sant Gênes une des plus mornes tristesses dont j'aie été jamais en-
vahi. Toute cette pompeuse série de palais couvrant de leur ombre
des rues étroites ne disait rien à mon esprit. Que m'importadt cette
muette magnificence du marbre alors que mes yeux étadent encore
remplis de la splendeur vivante des batailles 1 Dans le maladif dé-
dain qui me saisit, je repoussai même, je m'en accuse, des jouis-
sances chères à mon cœur : je ne visitai aucun de ces musées où
j'auraâs voulu goûter en d'autres temps cette précieuse et bien-
aimée rêverie que nous verse la lumière immortelle des tableaux.
Ce fut seulement en saluant la France que je sentis renaître en moi
les souffles habituels de ma vie. Quand j'eus touché ce sol auquel
tant de liens invisibles nous attachent, je regardai en arrière sanfr
chagrin. Je souris à cette ombre que notre armée ne se lasse point
d'aller chercher dans la région des épouvantes et de la mort, à cette
gloire qui est l'épouse idéale de notre pays.
Paul de Holènes.
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LA CHUTE
DU GRAND EMPIRE
Histoire du Consulat et de VEmpire, par M. Thiers, tome XVII.
Le règne de Napoléon a deux aspects divers : à mesure que les
impressions deviennent moins personnelles, Fhistoire s'éloigne du
point de vue où se placèrent la plupart des contemporains, et ses
calmes sévérités succèdent aux jugemens passionnés des partis.
L'éblouissante carrière où la grandeur des revers égala celle des
prospérités eut pour la France tout Tattrait d'un drame durant le-
quel les plus obscurs acteurs souffraient moins de leurs sacrifices
qu'ils ne jouissaient de leurs émotions. L'armée s'était identifiée
avec son général par la solidarité de la gloire et des périls; devenue
indifférente aux droits des autres comme aux siens, la nation profi-
tait, sans l'avoir souhaité, de l'asservissement du monde : désinté-
ressée du soin de ses destinées, déshabituée de toute prévoyance,
il lui suffisait que son rôle fût grand, celui de son chef plus grand
encore, et que chaque jour la victoire ajoutât un miracle à tant de
miracles accomplis. Lorsque la politique impériale sombra sous la
tempête évoquée par elle-même , le nouveau Prométhée, enchaîné
sur un rocher de l'Océan, s'entoura d'un prestige qu'il avait à peine
atteint au sommet de sa puissance. De son vivant. Napoléon se sen-
tit devenir dieu, et il eut cette destinée que pour lui la poésie a pré-
cédé la prose, et que la légende a préexisté à l'histoire.
Mais le temps, encore plus meurtrier que la guerre, décimait
l'héroïque génération dont le sang avait cimenté l'édifice impérial.
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580 REFUS DES DEUX MONDES.
et quand les factions ne furent plus dans le cas d*user des souvenirs
de r^mpire pour battre en brèche les établissemens politiques qui
lui avaient succédé, l'on se prit à étudier ce règne dans la pensée
fondamentale dont il avait suivi le développement avec une logique
inexorable. L'on se demanda si cette pensée n'était pas le contre-pied
de toutes les idées vers l'avènement desquelles s'acheminait le monde
moderne. A l'ouverture d'une ère de paix, de travail et de liberté,
Napoléon P' n'avait-il pas entrepris de transformer la nation fran-
çaise en une armée permanente pour asseoir l'empire d'Occident sur
la pointe des baïonnettes? N'avait-il pas estimé légitime et même fa-
cile d'anéantir les nationalités les plus vivaces, les dynasties les plus
historiques, pour faire de tous les peuples et de tous les gouveme-
mens européens les rouages d'une machme immense ayant un centre
unique et un seul être pour moteur? Cette appréciation, justifiée par
tous les faits, provoqua des répulsions de plus en plus profondes dans
la partie éclairée d'un pays qui croyait alors se dévouer pour tou-
jours au culte des pensées généreuses. D'ailleurs les révélations arri-
vaient en foule, les portefeuilles, les archives se vidaient, et sous le
reflet de la lumière que chaque jour versait à flots, au sommet triom-
phal de la colonne où la révolution de 1830 venait de rétablir sa
statue, l'empereur parut moins éclairé par son génie que dominé
par ses passions. On ne tarda pas à entrevoir que, dans un duel obs-
.tiné contre l'impossible, il avait réuni presque toujours les torts de
la conduite au tort même de ses desseins. La politique, avec ses ap-
préciations précises, remplaça donc la chronique au détriment du
demi-dieu que les partis n'avaient su qu'adorer ou iriaudire. Après
Hérodote, et Froissard , on put attendre Thucydide et Machiavel.
Gomme deux fleuves qui se heurtent avant de confondre leurs
eaux dans un lit large et profond, ces deux courans opposés se ren-
contrent dans la grande œuvre historique qui touche aujourd'hui
à son terme, et dont ils entretiennent le mouvement et la vie lors
même qu'ils peuvent en altérer l'unité. Enivré de la poésie popu-
laire qu'avait respirée sa jeunesse, M. Thiers a dû se défendre d'au-
tant moins du prestige qu'exerçait sur ses contemporains la personne
de Napoléon , que des aptitudes singulières semblaient prédestiner
l'écrivain jeune encore à la mission que gardait l'avenir à sa matu-
rité et à sa retraite. Il avait deviné la stratégie commt d'autres ont
deviné les mathématiques, et la Providence lui réservait la tâche
d'écrire l'histoire du premier général de tous les siècles. M. Thiers
était doué d'une parole dont aucun orateur n'a surpassé la lucidité
abondante, et il avait à faire un récit dans lequel s'enlacent, par des
nœuds que sa main seule était assez souple pour dénouer, tous les
problèmes de la guerre, de la diplomatie et de l'administration. La
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LA CHUTE DU GRAND EICPIBE. 581
plus sympathique des intelligences se trouvait donc associée par un
lien indissoluble au foudroyant génie auquel n'échappait aucun dé-
tail, ni dans la conduite de ses armées, ni dans le gouvernement
de son vaste empire. Ces deux activités se multiplièrent en quelque
sorte Tune par l'autre pour enfanter une œuvre où ni la précision
des faits, ni les études techniques ne nuisent à l'émotion continue
du drame : monument unique de labeur et de réflexion, qui ren-
contre l'idéal en afiectant de le dédaigner, où l'admiration persis-
tante de l'historien pour le héros laisse sans appel possible les arrêts
du publiciste , et dans lequel la postérité prendra contre le grand
homme qui abusa si cruellement de sa fortune tous les chefs d'une
accusation d'autant plus terrible qu'ils se sont imposés pour ainsi
dire malgré lui-même à la conscience de M. Thiers.
Ce livre est devenu le livre de tous. Pendant qu'à cette lecture
le vieux médaillé de Sainte-Hélène essuie sur son front dénudé les
ardentes sueurs du champ de bataille, le diplomate suit avec une
sorte d'effroi silencieux les combinaisons du potentat qui mit dans
sa main le globe de Charlemagne, et, sans altérer l'harmonie du
tableau, l'administration porte son contingent de chiffres à côté des
récits les plus animés ou des scènes les plus grandioses. M. Thiers
a résolu en matière d'histoire le même problème que Shakspeare
en matière de poésie : il a confondu les genres dans l'unité supé-
rieure qui les embrasse, et il a triomphé de la théorie par la prati-
que. Que vaudraient des éloges auprès d'une telle popularité, et
de quel poids pèseraient en face d'un succès sans exemple des cri-
tiques d'art empruntées aux rhéteurs sur la meilleure méthode his-
torique? Un tel ouvrage convie les publicistes à des devoirs plus sé-
rieux, car il livre Napoléon au jugement de la postérité dans un récit
authentique et complet, qui finit, sous l'entraînement de la vérité,
et lors même que l'historien y semble le moins songer, par devenir
un réquisitoire accablant.
J'ai déjà consigné ici les appréciations politique» qui m'ont été
inspirées par l'histoire de M. Thiers (1). En étudiant, il y a quelques
années, la partie de ce grand ouvrage consacrée aux prospérités du
règne, j'ai eu l'heureuse fortune de pressentir et de devancer les
jugemens plus sévères qui s'imposent aujourd'hui à la conscience
publique avec une irrésistible autorité. Pour recommencer im pa-
reil exposé, il faudrait donc me répéter, et si les lecteurs de ce re-
cueil ont, chose fort naturelle, oublié ces études d'une date déjà
lointaine, je m'en souviens trop bien moi-même pour me croire le
droit de les reproduire. Une autre perspective me reste ouverte :
(1) Lb ContuUU et V Empire, livraisons des i«r Janyier 1851, 15 férrier, 1*' et 15 mars,
1« octobre 1854.
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582 BETOE DES DEUX MONDES.
j*aimerai8 à mettre le volume qui* dans sa saisissante unité, nous
fait embrasser la catastrophe en regard du grand monument où l'em-
pire élève successivement ses hautes assises sur une base inconsis-
tante; après avoir pénétré jusqu'à cette base même, je voudrais
montrer, le livre de M. Thiers à la main, ce qu'il y eut, non pas
d'excessif, comme on l'admet généralement, dans les ambitions im-
périales, mais de radicalement faux dans la pensée sur laquelle
s'éleva le premier empire, pensée prédestinée à une issue funeste,
parce qu'elle engageait avec le siècle l'une de ces luttes à mort où
l'esprit des temps finit toujours par triompher du génie des princes.
I.
Les grands services font les grands hommes , car la vraie gloire
n'appartient qu'aux idées fécondes. Pyrrhus bouleversant la Grèce
et l'Italie, Charles XII ruinant son pays dans des entreprises impos-
sibles, sont d'héroïques aventuriers qui n'ont apporté aux peuples
que des douleurs stériles ej des maux sans compensation ; étrangers
au chœur immortel des initiateurs de l'humanité, ils laissent dans
l'histoire une trace moins lumineuse que sanglante. Si les générar-
tions qui ont suivi Alexandre n'avaient connu que les pompes my-
thologiques de ses triomphes et ses courses dans les sables de la
Libye à la poursuite d'une divine origine, elles n'auraient pas dé-
cerné au (ils de Philippe le titre que lui a confirmé la postérité ; mais
Alexandre fut l'instrument de la victoire définitive remportée parle
génie de l'Europe sur le génie asiatique, de la personnalité intelli-
gente et libre sur le despotisme et l'inertie, et à ce titre il prend
place à côté , pour ne pas dire au-dessus des plus grands hommes.
César, en concentrant l'unité de la société romaine avant l'assaut
des Barbares, prolongea de mille ans l'agonie de l'empire ; ce fut
aussi pour mille ans que Charlemagne fonda sur la mystique union
de l'état et de l'église l'édifice de la chrétienté , plutôt ébranlé que
dissous par la réforme. Sous une inspiration également légitime,
quoique moins élevée, Frédéric II créa la Prusse à force de courage
et de persévérance, et le tsar Pierre osa arracher avec le fer du sein
de la barbarie l'empire auquel son génie imposa une précoce viri-
lité. Si une auréole incontestée entoure ces fronts augustes, c'est que
ces grands hommes ont tous été les instrumens d'une idée vraie,
d'une évolution nécessaire ou d'un progrès accompli. S'ils ont réussi,
c'est que la conscience publique leur prêtait sa force irrésistible. Et
voilà pourquoi, dans le cours de leur carrière accidentée, la recon-
naissance des peuples ne leur tient pas moins compte des revers que
des succès.
Napoléon à son tour rencontra, dans la première partie de sa car-
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Lk CHUTE DU GBAND EMPIRE. 583
rière, Tune de ces situations préparées par le cours des âges, dans
lesquelles la Providence a besoin d'un honime, et où les nationa-
lités menacées s'incarnent dans ceux qui les sauvent. La France de
1799 venait de faire une révolution dont elle continuait à aimer les
principes, mais dont les résultats effectifs, sans trop ébranler sa.
foi, avaient fait évanouir la plupart de ses espérances. Le découra-
gement avait succédé à l'enthousiasme, et, par une conséquence
naturelle, les défaites avaient remplacé les victoires. C'était avec un
gouvernement méprisé qu'il fallait résister à l'Europe, inexorable
dans ses vengeances; c'était à des partis dont elle ne voulait point
le triomphe que la nation semblait fatalement conduite à remettre
le soin de son avenir. Le général Bonaparte se sentit en mesure de
la sauver sans lui imposer aucun sacrifice, de restaurer le pouvoir
sans alarmer aucun intérêt et sans troubler aucune conscience ; tou-
jours victorieux et grandi par les combats, il semblait résolu à ne
plus faire la guerre que pour conquérir la paix, et marqua de la pointe
de son épée les limites qu'il entendait garantir à la France pacifiée,
en prenant le ciel et la terre à témoin de sa ferme résolution de ne
jamais les dépasser. Dans ce plan, conçu avec une si audacieuse sa-
gesse, la promptitude de l'exécution dépassa toujours la hardiesse
de la pensée. En deux années, les plus fécondes peut-être de l'his-
toire, il eut relevé le crédit, la religion, la moralité perdue; il pré-
para des codes devenus l'admiration du monde, et promulgua des
institutions qui, si elles donnaient à l'administration une prépondé-
rance alors universellement réclamée , ne gênaient cependant point
la liberté dans ses manifestations essentielles. Jamais homme n'avait
si bien deviné le sentiment public, jamais restauration sociale n'a-
vait été accomplie avec une aussi sereine activité.
Le tableau du consulat est d'une simplicité antique. Toutes les
lignes y sont précises, et l'œil ne s'y égare point dans le vague des
horizons indéfinis. L'acteur consommé qui va bientôt monter sur
la scène impériale pour ne la plus quitter, même à l'heure de son
agonie, se sent assez dans la vérité pour ne pas éprouver encore le
besoin d'enivrer les multitudes, et pour aller chercher, à travers
tous les préjugés et tous les obstacles, le suffrage des esprits d'élite.
Avec un instinct infaillible, il pénètre les pensées de la France sans
prétendre au droit de lui imposer les siennes ; jusqu'au jour du
consulat à vie, qui ouvre devant lui des perspectives nouvelles et
semble changer brusquement le cours de ses pensées, il subordonne
sa personne à son œuvre et ne grandit que par la grandeur de son
pays.
Mais Bonaparte n'avait pu monter sur les hauteurs d'où il distan-
çait de si lom les autres hommes sans se sentir pris de vertige. Pen-
dant que la politique consulaire accomplissait les actes les plus sages,
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58& BETUE DES DEUX MONDES.
une pensée toute contraire à celle qui l'avait inspirée se glissait en
quelque sorte furtivement dans l'âme du premier consul, et le con-
duisait bientôt à entreprendre une œuvre sans aucun rapport avec
celle qu'il poursuivait alors aux applaudissemens du monde. Lors-
qu'on 1801 Napoléon signait l'immortel traité de Lunéville, il était
déjà moins sage qu'il ne le laissait paraître; dès cette époque, il
avait en effet quelque chose à cacher à la France et peut-être à se
cacher à lui-même, car il inclinait à sacrifier l'intérêt de son pays
à une chimère, et commençait à se ménager sur l'Europe des per-
spectives de nature à changer le cours de ses desseins comme celui
de nos destinées. Les stipulations de l'acte diplomatique arraché aux
longues résistances de l'Autriche par les batailles de Marengo et
d'Hohenlinden sont sans doute irréprochables, à ne les considérer
qu'en elles-mêmes, car en exigeant la frontière des Alpes, le cours
de l'Escaut et la rive gauche du Rhin, la France victorieuse s'assu-
rait la juste compensation des agrandissemens que le partage de la
Pologne, la conquête des Indes et les sécularisations germaniques
avaient procurés à d'autres puissances. Malheureusement, si le traité
de Lunéville était excellent dans ses dispositions écrites, il était fu-
neste par ses réticences ou ses réserves, et ces omissions systéma-
tiques, toutes profondément calculées, révélaient déjà dans l'esprit
inquiet de Napoléon dés tentations désastreuses et des fascinations
bientôt irrésistibles.
Fidèles à leurs instructions secrètes, ses plénipotentiaires n'a-
vaient laissé mentionner dans le traité de 1801 ni l'Italie, ni la Hol-
lande, ni la Suisse, contrées profondément troublées, sur lesquelles
la France exerçait alors une autorité équivalente à une possession
territoriale. Le silence significatif gardé sur le Piémont, sur Rome
et sur Naples, la faculté qu'on semblait par là reconnaître à Napo-
léon de disposer à son gré des territoires italiens occupés par nos
armées, sous la condition de laisser à ces pays une indépendance
purement nominale, tel fut l'écueil élevé par la main même du pre-
mier consul contre l'empire au jour où l'heureux général commen-
çait à en caresser la séduisante image.
Il était naturel que Napoléon, aussi séparé déjà des autres hommes
par la gloire que les princes le sont par la naissance, et répondant
en ceci aux plus profondes aspirations de la France, donnât à la
nation un gage qui, à tous les services qu'il lui avait rendus, ajou-
tât l'illusion toujours déçue, mais toujours si chère, de la perpé-
tuité. La reconstitution d'une royauté héréditaire était le dernier
tenue de la réaction commencée au 9 thermidor. Aller jusque-là,
c'était donc faire un calcul bon pour le pays comme pour soi-même,
à la condition toutefois de ne point se tromper sur l'esprit de cette
réaction, et de ne point violenter l'idée pacifique et libérale qui sur-
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LA CHUTE DU GRAND EMPIRE. 585
vivait à toutes les vicissitudes. Assise sur des principes dont le pays
aurait tiré des conséquences fécondes, s'il n'en avait été détourné
par la poursuite d'intérêts étrangers et de projets désastreux, pré-
pondérante en Europe sans aspirer à y devenir dommatrice, la mo-
narchie napoléonienne de Lunéville et d* Amiens, continuant la tra-
dition consulaire sans s ouvrir d'horizons nouveaux, militaire par,
son origine, conservatrice et pacifique par ses tendances, aurait
présenté la combinaison la plus naturelle, probablement même la
plus heureuse pour la France comme pour le monde. Cette combi-
naison eût été en tout cas la plus propre à fermer Tabîme de la ré-
volution dans un pays qui en avait conservé F esprit en en répudiant
les crimes; mais Napoléon ne comprit pas ainsi le rôle que lui en-
voyait la fortune. A peine acclamé, Tempereur rompit avec le pre-'
mier consul : ce ne fut pas la couronne de saint Louis que Napoléon
plaça sur sa tête dans la solennité de son sacre, ce fut celle de Char-
lemagne. Le bandeau impérial lui fit monter au cerveau des vapeurs
ardentes qui, sans rien ôter à la hauteur de son génie, semblèrent
oblitérer tout à coup l'humble sens des réalités.
L'huile sainte n'avait pas encore coulé sur son front, que déjà il
imprimait à l'établissement impérial un caractère moins national
qu'européen. Toutes ses inclinations le portaient vers les traditions
du saint-empire romain, dont on ne tarda point à rechercher avec
complaisance tous les précédens, afin de les appliquer à l'étiquette
et aux dignités de la cour nouvelle. Pour donner la mesure des
extrémités auxquelles peut descendre la flatterie et des profonds cal-
culs de la bassesse humaine, l'on vit des révolutionnaires émérites
travailler de tout cœur à greffer sur la bulle d'or la constitution de
Tan vin, en appliquant à une société ardemment démocratique le
plus mystique symbolisme du droit féodal (1). Malheureusement ces
fantaisies rétrospectives n'avaient pas trait seulement à la consti-
tution intérieure de l'empire : dès le commencement de 1804, elles
étaient le reflet de la pensée qui allait bientôt changer le cours des
destinées naturelles de la France pour embrasser l'Europe dans
l'universalité de ses desseins. Son génie se dilatant avec sa fortune,
Napoléon se faisait acclamer en Suisse à titre de médiateur, et six
(1) « M. de Talleyrand, le plus ingénieux des inventeurs quand il s'agissait de satis-
faire les ambitions, avait imaginé d'emprunter à l'empire germanique quelques-unes
de ses grandes dignités. Chacun des sept électeurs était, dans ce vieil empire. Van
ministre, Tautre échanson, celui-ci trésorier, celui-là chancelier des Gaules ou d'Ita-
lie, etc. Dans la pensée vague encore de rétablir peut-ôtre un jour Tempirc d'Occident
au profit de la France, c'était en préparer les élémcns que d'entourer l'empereur de
grands dignitaires choisis dans le moment parmi les princes français ou les grand»
personnages de la république, mais destinés plus tard à devenir rois eux-mêmes et à
former un cort^îge de monarques vassaux autour du trône du moderne Charlemagne. t»
{Uistoire du Consulat et de l'Empire^ tome V, page 102.)
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586 BEVUE DES DEUX MONDES.
mois après le sacre de Notre-Dame, il allait prendre à Milan la cou-
ronne des rois lombards. Sans traité et sans combat, et comme s'il
était désormais dispensé même du soin d'imposer par des victoires
ses volontés nouvelles, il réunissait le Piémont et l'état de Gênes à
la France, constituait en Italie un royaume dont il commettait l'ad-
ministration à son fils adoptif, et jetait sur Naples l'un de ces regards
qui séchaient déjà les dynasties dans leui-s racines. Moins d'une an-
née après la proclamation de l'empire, il découpait des fiefs pour
les princesses de sa famille dans ces provinces d'Italie sur lesquelles
les empereurs d'Allemagne avaient réclamé des droits séculaires
toujours héroïquement contestés. Pour répondre à ces actes dont la
hauteur dédaigneuse avec laquelle ils étaient accomplis aggravait
encore la portée, l'Angleterre avait refusé l'évacuation de Malte, et
la guerre maritime était sortie de la politique qui prétendait pour
elle au droit de bouleverser le monde en réclamant des autres l'exé-
cution ponctuelle des traités. La guerre territoriale allait suivre, car
dès 1805 le continent commençait à entrevoir le plan de Napoléon,
et il était encore bien loin de lui soupçonner la force nécessaire pour
l'accomplir.
Le coup de tonnerre d'Austerlitz déchira tous les voiles, et, le
front couronné de foudres, le dominateur du continent apparut alors
dans son omnipotence. Le traité de Presbourg, fruit de cette grande
victoire, constitua le nouvel empire dans les conditions où l'avait
compris son fondateur, car ce traité imprhna à rétablissement im-
périal une couleiu* militaire et féodale qui n'avait rien de l'antique
monarchie; il le revêtit d'une sorte de caractère européen aussi
étranger au génie de la France historique qu'à l'esprit de sa révo-
lution récente. « L'empereur et M. de Talleyrand, preneur assidu
des créations de ce genre, avaient à eux deux conçu un vaste sys-
tème, de vassalité, comprenant des ducs, des grands-ducs, des rois
sous la suzeraineté de l'empereur, et ayant non pas de vains titres,
mais de véritables principautés , et conservant tous sur les trônes
qu'ils allaient occuper leur qualité de grands dignitaires de l'em-
pire français... Ces rois dignitaires de l'empire devaient avoir un
établissement royal au Louvre approprié à leur usage; ils devaient
former le conseil de la famille impériale, et même élire l'empereur
dans le cas où la ligne masculine viendrait à s'éteindre (1). »
Porté d'un seul bond par la victoire dans le palais qu'avaient
habité Marie-Thérèse et la longue suite de ses aïeux, Napoléon avait
dès 1806 conçu la pensée, M. Thiers le reconnaît lui-même, de rem-
placer sur tous les trônes de l'Europe les princes de la maison de
Bourbon par des princes de la famille Bonaparte. Joseph partit pour
(i) M. Thiers, tome VI, p. 464.
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LA CHUTE DU GRAND EMPIBE. 587
aller exécuter à Naples l'arrêt du destin, en attendant sa promotion
par avancement à une plus haute couronne; Murât débuta dans la
carrière royale par le surnumérariat du grand- duché de Berg;
Louis, au grand profit d'ailleurs de ses nouveaux sujets, devint roi
de Hollande; des principautés pour les ministres qui conseillaient
de telles choses et pour les généraux qui aidaient à les exécuter
furent disséminées comme des diamans lancés par la main de la
fortune depuis la Souabe jusqu'au fond de rillyrie; trois couronnes
royales vinrent récompenser en Allemagne les défections princières,
résolues d'avance, à se racheter au besoin par l'ingratitude; enfin,
en organisant sous son patronage direct la confédération rhénane.
Napoléon vint notifier à la nationalité la plus indélébile de l'Europe
le firman de sa déchéance. La patrie des Arminius, des Fr-édéric et
des Othon n'eut plus pour mission politique que d'orner le cortège
d'un triomphateur étranger par les lambeaux déchirés d'une histoire
dont la main d'un homme croyait avoir pour jamais terminé le cours.
Un pareil acte était pour l'Allemagne plus qu'une révolution : ce
n'étaient pas seulement les ruines du saint-empire romain dont il fai-
sait tomber la dernière pierre; c'était le génie de quarante millions
d'hommes qu'il frappait sans pitié, lorsque Klopstock, Schiller,
Kant, Goethe, Lessing, Wieland vivaient encore ou venaient à peine
de fermer les yeux, et quand Arndt et Kœrner chantaient les gloires
de la patrie en présence des baïonnettes françaises.
Toutefois le système de vassalité politique et militaire inauguré
par le traité de Presbourg pour l'Europe occidentale eut un résul-
tat bien plus funeste encore que l'humiliation de l'Allemagne : il
atteignit au cœur la pensée de la France et violenta le cours régu-
lier de ses destinées; il fit de la nation l'instrument passif d'un pro-
jet auquel elle demeura fort indiiférente aux jours de la victoire
pour lui devenir antipathique aux jours du malheur. Ce fut le pre-
mier acte d'une pièce héroïque où les plus éclatans symboles cou-
vrirent les plus prosaïques réalités.
Lorsque la France fonda l'empire et proclama l'hérédité de la dy-
nastie qu'elle s'était donnée, elle avait la confiance de continuer le
cours de sa propre histoire et d'agir dans son seul et véritable inté-
rêt; elle se trouva tout au contraire conduite à entreprendre contre
tous les peuples, et Ton pourrait ajouter contre elle-même, une
tâche que désavouaient la rectitude de son esprit et l'instinct inné
de sa justice. Assise dans ses frontières incontestées, elle souhaitait
ardemment la paix, et on lui offrait en perspective une guerre à
laquelle on assignait pour terme le jour où l'univers désespéré se
reposerait volontairement dans la servitude! En 1804, la France
s'était proposé de perpétuer les bienfaits d'un gouvernement modéré
appuyé sur toutes les forces morales du pays; en 1806, on lui im-
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588 BETUE DES DEUX MONDES.
posait une dictature militaire soutenue par un fanatiq[ue enivrement,
devant lequel l'intelligence disparaissait avec la liberté. En couron-
nant une nouvelle dynastie, elle avait entendu finir chez elle la ré-
volution, et on la contraignait de consommer celle de TEurope. Elle
voulait s'arrêter aux bords du Rhin, et on liait son sort à une en-
treprise qui devait fatalement la conduire sur les bords de la Moskova!
Il faut qu'on en reste bien convaincu : la catastrophe finale où
s*est abîmé l'empire a été strictement logique, et le système du sou-
verain l'avait rendue inévitable. Chacune des fautes relevées par
M. Thiers avec une admirable sagacité aux phases diverses du règne
ont accru sans aucun doute soit les difficultés, soit les périls, et Na-
poléon ne s'est pas porté un moindre préjudice par la violence de
ses procédés que par la pensée déplorable sortie d'un seul jet et
tout armée de son cerveau. Néanmoins l'empereur aurait évité toutes
les fautes de détail signalées par son historien, qu'en présence d'une
lutte perpétuelle contre la nature, il n'aurait pu manquer d'en com-
mettre d'autres, et que son œuvre n'aurait pas eu probablement une
durée beaucoup plus considérable. Il est des choses heureusement
impossibles, et l'entreprise de Napoléon contre la liberté du monde
était au nombre de ces impossibilités-là. C'est sur ce point que la
conscience publique regrette de ne pas voir porter un blâme énei^-
quement formulé : personne n'a mieux que M. Thiers jugé l'emph^
dans la série presque infinie de ses travaux militaires et diplomati-
ques; mais il aurait appartenu à l'illustre historien mieux qu'à tout
autre d'établir que, parmi les fautes qui ont compromis l'œuvre car-
lovingienne de Napoléon, aucune n'était comparable à la folie de l'a-
voir conçue.
Qu'était-ce en effet que cette gigantesque agression contre l'his-
toire, contre le droit et contre la vie intime des peuples? Prétendre
réduire les Italiens, les Espagnols, les Portugais, les Hollandais et
les Allemands à la condition de vassaux régis par des princes d'ori-
gine française et hôtes obligés du Louvre, c'était reprendre, en pleine
civilisation chrétienne, le régime de la Rome païenne sur les muni-
cipes et les rois alliés, c'était reproduire la théorie grecque sur la
subordination naturelle des races conquises à une race conquérante.
Pour prix d'une abdication qui placerait à la disposition de l'empire
leurs armées et leurs trésors. Napoléon entendait, il est vrai, dépar-
tir aux peuples vassaux, avec un grand bien-être matériel, certains
résultats civils de la révolution française. S'il dotait largement les
généraux établis par lui dans leurs domaines, il voulait bien frapper
au cœur les aristocraties indigènes importunées d'un tel voisinage.
Les tributaires pouvaient espérer encore un autre service où la France
trouvait d'ailleurs son compte, celui de recevoir de Paris des admi-
nistrateurs intelUgens et d'habiles financiers; ils avouent aussi chance
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LA CHUTE DU GRAND EMPIBE. 589
d'obtenir des ports maritimes afin de menacer l'Angleterre, et une
viabilité perfectionnée au point de vue stratégique, bienfaits im-
menses pour lesquels on ne leur demandait qu'une bagatelle : abdi-
quer la patrie !
Je ne saurais concéder à M. Thiers qu'avec moins d'impatience et
plus de temps, l'œuvre d'assimilation au grand empire, qu'il dé-
clare insensée pour les peuples de souche germanique, eût été pos-
sible si elle avait été restreinte aux nations d'origine latine (1), cai*
je ne vois pas que la création des royaumes de Hollande et de West-
phalie ait été pour Napoléon un plus grand malheur ou une plus
grande faute que la guerre d'Espagne et l'invasion du Portugal.
C'est dans la Péninsule que le doigt de Dieu a touché le conquérant:
les Espagnols et les Portugais étaient en armes bien avant que les
Allemands et les Hollandais tentassent de briser le joug, et si l'ange
exterminateur n'avait pas frappé nos légions sur le sol glacé où la
neige les enveloppa d'un immense linceul, les populations riveraines
. du Rhin et du Weser auraient hésité longtemps encore, malgré leurs
humiliations et leurs souffrances, à suivre l'exemple que leur avaient
déjà donné les montagnards des sierras espagnoles et du Tyrol ita-
lien.
Je ne puis, je Tavoue, reconnaîti'e non plus dans le système im-
périal, même restreint dans son application aux races purement la-
tines , une imitation de la politique suivie par la maison de Bourbon
dans les deux péninsules. En acceptant pour son petit-fils le trône
que lui déférait un acte tout spontané de la volonté de Charles II,
Louis XIV avait commencé ses instructions au duc d'Anjou par ces
paroles : « Soyez bon Espagnol, car vos premiers devoirs sont pour
vos peuples. » — Vous vies Français^ et n'avez de deroirs quen--
vers moi seidy écrivait chaque jour Napoléon à ses frères, condam-
nés au supplice de répondre à ses exigences, en étalant dans des
capitales transformées en chefs-lieux de préfecture un simulacre
de royauté. Lorsque ces princes, supérieurs au rôle qui leur était
imposé, hasardaient quelques respectueuses allusions au pacte qui,
durant la seconde moitié du siècle précédent, avait uni la maison de
Bourbon dans une alliance où l'intimité n'enlevait rien ni à l'indé-
pendance ni à l'honneur, des traits sanglans d'ironie ou les éclats
d'une colère terrible les remettaient bientôt à leur place, et venaient
déchirer des voiles dont l'empereur n'éprouvait d'ailleurs pour son
compte aucun désir de s'envelopper. N'amnistions pas Je principe
en condamnant les conséquences, et n'hésitons jamais à remonter à
l'idée mère d'où ont surgi toutes les fautes du premier empire pour
y attacher une réprobation plus éclatante encore que ne l'a été ^
(1) Tome V, page 465. . > • ' . ' '^^ ; . *. ..'^ • •
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500 BETUE DES DEUX MONDES.
gloire. Cette idée, n'était-ce pas rassenrîssement de l'Europe à la
France, et l'abdication de la France elle-même aux mains d'un seul
homme?
Du haut de ce calvaire démocratique où il eut la rare fortune de
monter en tombant du trône, Napoléon, transformé en victime des
rois conjurés, a maintes fois répété que les résistances obst'mées de
ses ennemis avaient provoqué les accroissemens imprévus de son em-
pire et l'extension démesurée de son pouvoir. Faisant passer dans sa
langue immortelle les déclamations des tribims et parlfois jusqu'aux
refrains des chansonniers, il a prétendu qu'une dictature essentielle-
ment temporaire préparait dans sa pensée l'éclatant réveil de toutes
les libertés suspendues et de toutes les nationalités outragées : vaines
affirmations dont le grand homme calculait la portée populaire sans
s'abuser lui-même, commentaires ingénieux qui ont dû le faire plus
d'une fois sourire dans les amères tristesses de l'exil! A moins d'ad-
mettre que les peuples étrangers ne fissent aucun effort pour dé-
fendre leur propre vie contre ime agression qu'aucun conquérant
n'avait encore osée, il faut bien reconnaître que toutes ces résis-
tances étaient inévitables; il faut voir surtout qu'elles devaient s'or-
ganiser et s'étendre tant que l'Angleterre, dans la plénitude de sa
puissance ,• continuerait le combat engagé pour la délivrance du
monde, tant qu'elle demeurerait assez riche pour en subventionner
le désespoir.
On aimerait à entendre l'illustre historien le déclarer aussi nette-
ment qu'il le croit : la pensée la plus antipathique à l'empereur Na-
poléon fut toujours ce droit suprême des nationalités qu'un prince de
son sang, qui semble répudier la tradition impériale pour se rattacher
à la tradition consulaire, entreprend de donner aujourd'hui pour base
au nouveau droit public de l'Europe. L'empereur avait délivré l'Ita-
lie de ses dominateurs étrangers, et connaissait mieux que personne
les longuçs aspirations de ce pays vers l'indépendance; mais au lieu
de le préparer pour un tel avenir, il y tîdlla à sa fantaisie des
royaumes, des duchés et des départemens, et comme pour insulter
la nationalité italienne dans son symbole le plus auguste, il alla^
bientôt jusqu'à remplacer à Rome le pape par un préfet français!
Deux fois il avait pu, pour répondre à l'espérance la plus obstiné-
ment persistante qu'un peuple ait placée dans un homme, relever
la Pologne et acquitter le prix d'un concours héroïque par la répa-
ration d'une odieuse iniquité; deux fois il échappa à ce devoir de
la reconnaissance, dont l'accomplissement aurait peut-être sauvé
l'empire par la puissance réparatrice qu'exerce toute œuvre sainte.
L'homme qui avait détruit la Prusse, anéanti l'empire germanique,
arraché à l'Autriche un tiers de ses possessions; celui qui, pour pu-
nir quelque hésitation dans l'accomplissement des mesures fiscsdes-
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LA CHUTE DU GRAND EMPIRE. 591
-décrétées par lui contre TAngleterre, se préparait à rejeter la Russie
^ns ses steppes et dans ses déserts, sitôt qu'il s'agissait de la Po-
logne, n'entrevoyait plus que difficultés, ne parlait plus que de mé-
nageniens pour les cabinets copartageans, de respect pour les traités
européens! Au fond, Napoléon ne voyait peutr-être dans les natio-
nalités que l'idéologie du droit public. Devant ce terrible joueur,
incessamment penché sur l'échiquier des batailles, un peuple n'exis-
tait que par son armée et ne comptait que par elle; les forces mo-
rales n'avaient à ses yeux d'importance qu'autant qu'elles servaient
à la discipline sociale. Pour lui, la stratégie était donc le dernier
mot de la politique, et chaque fois que l'empereur couchait sur un
champ de victoire, il croyait avoir creusé le sépulcre d'une nation.
En appréciant les parties antérieurement publiées de l'œuvre de
H. Thiers, j'ai essayé d'exposer la filiation des idées et des faits
qui, des murs de Vienne, allaient conduire l'empereur Napoléon à
Rome, à Madrid et à Moscou. La Prusse, écrasée la première à léna,
ne parvint pas à rétablir par le sort des armes son honneur com-
promis dans une négociation cynique; contraint à l'ambition par la
terreur, son malheureux roi, qui du pillage du monde avait espéré
retirer au moins le Hanovre, y perdit d'un seul coup la moitié de ses
états.' Un trône de famille fut érigé en Westphalie pour consommer
la dénationalisation germanique, et Napoléon crut sa domination con-
solidée en Allemagne parce qu'il n'y comptait plus que des vassaux
couronnés par sa main ou des ennemis anéantis par ses armes. Déjà
gravement atteinte à Austerlitz, la Russie subit à Friedland le même
sort que ses alliés, et ne dut un reste de prestige qu'à la générosité
fort calculée du vainqueur.
Tilsitt marque le point culminant de l'ère napoléonienne; cette
paix, complément de celle de Presbourg, fut à l'empire ce que celle
de Lunéville avait été au consulat. Sanctionnant toutes les acquisi-
sitions consommées, ratifiant d'avance toutes les spoliations déjà
méditées en Espagne et en Portugal, ce traité attribuait en fait
l'empire du monde à Napoléon depuis le Tage jusqu'au Niémen, et
la Russie recevait ep échange la vague permission de caresser le
rêve de Catherine, dont son nouvel allié était d'ailleurs fort résolu
à ne jamais souffrir l'accomplissement, même partiel. Le droit d'al-
ler en Finlande conquérir des rochers héroïquement disputés fut
pour l'empereur Alexandre le seul résultat effectif de cette éclatante
entrevue avec le grand homme dont il se croyait l'ami et dont il
était la dupe.
Si, dans ce jour décisif. Napoléon avait été aussi mattre de lui-
même qu'il l'était de l'univers, peut-être aurait-il donné un autre
cours aux événemens. S'il avait eu, en dehors du soin de sa propre
grandeur, le généreux instinct des grandes choses, il aurait pu rele-
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592 BBYUB DES DEUX MONDES.
ver la Pologne, secouer le sommeil des Grecs et des Slaves en bâtant
les renaissances auxquelles touche aujourd'hui le monde; mais pour
atteindre un pareil but, il aurait fallu consentir sans arrière-pensée
à l'extension territoriale ardemment souhaitée par la Russie, et se
résigner à reconnaître quelque puissance hors de la sienne. En per-
mettant à son jeune émule de régner un jour à Constantinople, lors-
qu'il se préparait lui-même à déclarer Rome la seconde capitale
de l'empire français. Napoléon aurait du moins jeté une ancre dans
la mer sans fond où s'abîma sa destinée. Sans méconnaître les pé-
rils lointains d'une pareille combinaison, il n'est pas interdit de
penser que la rivalité des forces lui aurait été moins funeste que
l'isolement qui ût sa perte. L'empire d'Orient était le seul contre-
poids que pût recevoir l'empire d'Occident, si le monde était con-
damné au malheur de le subir; mais, pas plus à Tilsitt qu'à Erfurt,'
Napoléon n'avait voulu fortifier son allié, car une telle pensée lui
répugnait toujours instinctivement. Il s'était proposé, sur le radeau
du Niémen, de donner un magnifique spectacle qui servît à couvrir,
jusqu'à la consommation de l'attentat de Rayonne, les ténèbres de
ses desseins. Le jour où Alexandre, pris au piège malgré ime saga-
cité peu commune, réclama le prix de ses complaisances, pour ne
pas dire de sa complicité. Napoléon se cuirassa donc de son égoïsme,
et l'on put prévoir avec une sorte de certitude l'heure prochaine où
la guerre sortirait des déceptions qui suivent toujours les alliances
léonines.
La véritable pensée de Tilsitt, celle qu'y suscitèrent nos conquêtes,
contre-balancées par les progrès maritimes de l'Angleterre, ce fut le
système continental, tentative encore plus impossible que gigan-
tesque, mais à laquelle la force des choses avait acculé l'empire.
L'Angleterre avait obtenu àTrafalgar sa victoire d'Austerlitz, et cette
journée lui avait garanti pour jamais l'inviolabilité de son territoire»
Obligé de jouer le personnage de Charlemagne sans avoir accompli
celui de Guillaume le Conquérant, et trouvant en face de lui ua
peuple dont la richesse était aussi inépuisable que la haine, l'em-
pereur n'avait qu'un parti à prendre : c'était de priver d'air vital*
son ennemi en l'atteignant dans son commerce extérieur, puisqu'il
lui était désormais interdit de le frapper sur un sol où il était inex-
pugnable. Vaincre la mer par la ierre, telle fut la formule rigou-
reuse dans laquelle étaient venues se condenser les dernières con-
séquences de la théorie impériale. A ce compte, on armait, il est
vrai, contre soi tous les intérêts de la vie domestique : il fallait, de-
puis Lisbonne jusqu'à Archangel, déclarer en état de trahison contre
le grand empire quiconque consommerait du sucre de canne ou se
vêtirait de coton; mais cet audacieux défi à toutes les habitudes et
à toutes les bourses était le dernier mot du système. Cette extrême
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limite de la toute-puissance en délire fut atteinte sans doute afin de
laisser comprendre aux hommea que le plus grand fléau infligé à
la terre, c'est le génie hors de la vérité et la force séparée du droit.
Par des mesures dont M. Thiers a exposé l'ingénieux mécanisme,
Tempei'eur Napoléon atténuait singulièrement pour lui-même les-
prescriptions qu'il entendait imposer aux peuples vassaux dans leur
impitoyable rigueur. La Russie, qui avait accepté le principe des
prohibitions françaises, s'efTorçait, en s*y conformant, de ménager
du moins les intérêts vitaux d'un grand empire agricole. Trompée
par les déférences qui, à Erfurt, lui avaient voilé sa situation véri-
table, elle prétendait demeurer dans l'alliance sur un pied d'égalité
dont l'empereur Napoléon ne supportait pas la pensée. Le spectacle
d'une politique indépendante lui apparaissait à la fois comme un
péril pour son empire et comme une sorte d'attentat contre le droit
divin de son génie. La guerre de 1812 ne sortit point du débat com-
mercial qui lui servit de prétexte; Napoléon estima cette lutte né-
cessaire pour raffermir l'opinion ébranlée de l'Europe, en prenant
contre la Russie une éclatante revanche de l'insurrection espa-
gnole. Fasciner les uns par la terreur, les autres par l'admiration^
tel fut le double mobile d'une politique qui ne s'inquiétait plus de
frapper juste, poun u qu'elle frappât fort. Il fallait que la course
fatale se continuât jusqu'aux frontières de l'Asie; il fallait que le
conquérant pénétrât dans Moscou, après quoi, si Dieu ne l'y avait
arrêté court, il serait allé jusqu'à Calcutta, faute de pouvoir arriver
à Londres. Il partit donc, traînant à sa suite un million d'hommes,
parmi lesquels figuraient les contingens de tous les peuples vaincus,
étranges alliés qui n'avaient entre eux d'autre lien qu'une haine-
commune contre leur vainqueur. Déjà cependant le grand drame
touchait à sa fin, et les pieds d'argile de la statue allaient heurter
contre un caillou. Quelques moujiks armés d'allumettes abattirent
dans une nuit la puissante devant laquelle se taisait le monde; le
rêve se dissipa à la fumée d'un incendie, et l'Europe s'arma pour
sa délivrance, pendant que son maître foudroyé s'agitait, comme-
l'archange de Milton, entre une mer de glace et un enfer de feu.
Quelques mois suffirent pour faire disparaître l'empire, qui avait
mis dix ans à s'élever. En cessant de paraître invincible, il perdait
sa raison d'être, car à la force abusant d'elle-même il faut la com-
plicité constante de la fortune. Peintre étincelant de nos victoires»
M. Thiers s'est surpassé dans le tableau des désastres qui remplissent
ses trois derniers volumes. Ces pages, où s'étalent tant de tortures.
TOUE XXYIU WL
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50& BETUE DES DEUX MONDES.
dans une vérité sans confusion, demeureront à jamais comme la con-
damnation de Fœuvre impossible à laquelle furent immolées de sang-
froid et la destinée d*an grand pays et celle d*un grand homme,
condamnation d'autant plus irrévocable que, dans le cours de ce
récit funèbre et jusqu'à l'heure du dénoûment, l'historien semble
partagé entre son horreur pour tant de scènes sinistres et sa sym-
pathie pour l'être prodigieux dont il blâme sévèrement toutes les
fautes, en cherchant dans les entralnemens de son génie des ex-
cuses que je ne saurais admettre, et que j'ai parfois peine à com-
prendre.
Comme l'établit M. Thiers, l'empereur Napoléon ne trouva jamais
plus de ressources dans sa puissance de calcul et sa lucide impassi-
bilité que durant cette lutte d'une année contre le malheur, le seul
adversaire dont il n'eût pas encore triomphé ; mais dès le début de
cette épreuve on voit à nu tous les rouages de la grande machine,
et l'on pénètre jusque dans les dernières profondeurs de la cata-
strophe finale qui se prépare. En se montrant calme et comme supé-
rieur au coup qui l'a frappé, l^empereur ne fait oublier à personne
qu'il a cherché sa ruine et qu'il en est seul responsable. Il trouve en
France l'isolement, qui a été la loi fatale de l'empu-e, et qui a causé
sa perte en Europe.
En comptant sur l'héroïsme de l'adolescence pour suppléer à la
vigueur de l'âge, Napoléon fait sortir sans doute une nouvelle armée
de la terre dont il aspire depuis si longtemps la substance. A la tète
d'enfans magnétisés par l'éclair de son regard, il retrouve en Saxe
les fécondes inspurations de ses meilleures journées, et dans cette
campagne de 1813 , où il lutte à un contre quatre en présence de
défections accomplies et sous le coup d'autres défections immi-
nentes, l'empereur peut encore balancer la fortune. Enfin le succès
est pour les ennemb de Napoléon chose si nouvelle et si imprévue,
que si l'infatuation de cette puissante intelligence n'avait pris le
caractère d'une sorte de monomanie, il aurait été en mesure, en
consentant à des concessions secondaires, de conserver à Prague le
cadre presque complet du grand empire, de telle sorte qu'après un
désastre sans égal, il eût laissé la France quatre fois plus puissante
encore que sous Louis XIV, selon le mot du grand ministre autri-
chien qui s'efforça vainement d'arracher Napoléon à l'obsession de
sa déplorable pensée.
Mais les ressources militaires par lesquelles l'empereur releva
pour quelques momens sa fortune ne sortaient plus spontanément
des entrailles du pays : c'était le fruit précoce et forcé de la serre
administrative, le résultat du mécanisme qui, depuis quelques an-
nées, formait l'objet presque exclusif des préoccupations impériales
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LU CHUTE DU GRAND EMPIRE. &9&
à l'intérieur. Levés par les préfets, les conscrits étaient talonnés
par les gendarmes, et marchaient à la^ mort avec la conviction que
leur sang ne coulerait pas pour les véritables intérêts de la patrie,
La France tout entière avait pénétré la fausseté du plan politique
pour lequel on épuisait depuis dix ans les sources mêmes de sa vie,
et l'ambition carlovingienne de l'empereur ne touchait aucunement
la génération de 1789. Missionnaire de la justice et du droit, le pays
qui depuis la Massoure jusqu'à Solferino a toujours prétendu com-
battre pour une idée était vainement provoqué par le pouvoir à s'm-
digner contre des défections qu'il savait inspirées par le patriotisme
germanique et consacrées par l'honneur. La force morale avait donc
passé à la coalition, car Napoléon, qui jusqu'alors n'avait eu de-
vant lui que des armées, trouvait enfin debout dans toute sa puis-
sance le redoutable principe dont il n'avait jamais estimé nécessaire
de tenir compte. M. Thiers a nommé avec l'Allemagne la journée de
Leipzig la bataille des nations^ et il a résumé dans ce mot tout l'es-
prit de la campagne de 1813. La France a été vaincue par les peu-
ples; c'est pour cela que le résultat de la lutte était écrit à l'avance,
quelques prodiges que pussent enfanter encore les talens militaires
de Napoléon.
Sous la tempête qui ébranlait la terre allemande depuis Stuttgart
jusqu'à Memel, l'empire français avait disparu comme un château
de cartes; les rois vassaux ne songeaient qu'à faire oublier aux peu-
ples, à force de zèle pour la cause commune, l'origine de leur ré-
cente royauté, et les princes tombés des trônes de famille avaient
dû descendre au rang de généraux à la suite. Avant même que les
armées coalisées eussent passé le Rhin, l'on avait pu mesurer la so-
lidité de l'établissement à celle de ses étais. En Hollande, où un
prince honnête s'était ménagé un plus durable souvenir par son ab-
dication que par sa royauté passagère, les populations, soulevées
à l'approche d'un faible corps détaché 4e l'armée de Bemadotte,
avaient arboré le drapeau de la maison d'Orange, et la Belgique me-
naçait de préparer elle-même , par sa scission spontanée, un spé-
cieux argument pour les mesures déjà méditées contre la France. A
l'autre extrémité de l'empire, la fidélité modeste du prince Eugène
contenait à peine l'Italie, et le sang de l'un de ses ministres coulait
dans une émeute aux cris de « mort aux Français 1 » Enivré par la
coupe du pouvoir, le brillant roi de Naples cherchait dans ses devoirs
envers ses sujets quelques metifs plausibles pour colorer la trahison
qui allait flétrir son honneur sans profiter à sa puissance. Cent mille
Anglo-Espagnols, après avoir d'étape en étape poursuivi nos soldats
sur la terre fatale qui les avait dévorés, paraissaient menacer nos
cités méridionales de vengeances que la conscience publique aurait
eu quelque peine à ne pas trouver légitimes. Enfin, pour mettre le
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£90 RETtJE DES DEUX MONDES.
comble aux démentis infligés par la Providence et par la nature aux
attentats de la force et aux machinations de la ruse, Napoléon était
réduit à préparer secrètement la restauration espagnole en négo-
ciant avec son captif royal de Valençay, en même temps qu'û ren-
voyait lui-même Pie VII à Rome, heureux si, au prix de cette double
expiation, il avait pu effacer un double souvenir I
Avec les royautés vassales avaient disparu les dotations, les du-
chés, les fiefs et tout le mobilier féodal dont l'héritier des césars
avait prétendu garnir son fantastique empire. De tout cela, une
seule chose était demeurée : c'était une soif inextinguible de fortune
et de bien-être, c'était chez les lieutenans de Napoléon une vive irri-
tation contre le chef qui, après avoir suscité de tels désirs, les fai-
sait suivre d'aussi cruelles déceptions; c'était enfin une disposition
de plus en plus sensible à sacrifier le bienfaiteur pour conserver au
moins une partie des bienfaits. Gomme Louis XIV aux jours de sa
décadence. Napoléon avait alors à répondre devant la postérité de
la génération formée par lui-même : épreuve suprême qui ûe tourne
pas toujours contre les gouvernemens modestes et qui écrase parfois
les pouvoirs les plus glorieux I
Depuis dix ans, l'empire avait pris autant de soin pour étouffer
les forces intellectuelles que le consulat en avait paru prendre' pour
les susciter. Le chef de l'église était captif du prince qu'il avait
sacré, et le redoutable nom de roi de Rome avait été infligé à l'hé-
ritier du trône. Centriste, mais timide, et n'étant pas plus un appui
qu'un obstacle, l'épiscopat français, sous la main-mise de l'état et
malgré d'héroïques exceptions, se voyait incessamment provoqué à
prendre l'attitude de bonhomie vulgaire qui s'est révélée par une
évocation récente. La pensée était suspecte sous toutes ses formes,
la parole interdite dans l'état et surveillée dans la famille. Depuis
longtemps, aucun contact légal n'existait plus entre la nation et son
gouvernement, et, au grand péril du maître, ses serviteurs étaient
presque tous trop abaissés pour ne pas chercher à se grandir par la
trahison. La France était encore plus lasse qu'épuisée, plus fatiguée
de son joug qu'attristée de sa fortune, symptôme mortel parce qu'il
était tout spontané, et qu'il ne pouvait être imputé à aucune ma-
nœuvre des factions. En retraçant dans un tableau d'une vérité
incomparable l'état intérieur de la France au moment de l'invasion,
M. Thiers fait ressortir, de manière à lever tous les doutes jusqpie
dans les esprits les plus prévenus, l'abandon universel sous lequel
s'affaissait l'établissement européen dont le sort avait.toujours trouvé
la France indifférente. Pendant qu'il s'attache à mettre en relief ce
qui pouvait rester encore de ressources militaires à Napoléon, l'his-
torien démontre que le senthnent public avait déjà condamné l'em-
pire; il prouve que, sans s'inquiéter du lendemain, et sans songer
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LA CHUTE DU GBAND ElfPIBE. 607
surtout à complaire à des partis alors parfaitement oubliés, la France
aspirait à un changement de système qui, sous quelque drapeau
qu'il s'opérât, prendrait le caractère d'une délivrance. Cette irrésis-
tible démonstration , qui demeure comme la note dominante et la
moralité iiicuie de son récit, paralyse singulièrement l'importance
que M. Thiers paraît attribuer à des accidens stratégiques et à des
combinaisons dont le succès n'aurait à coup sûr changé ni le cours
de la pensée publique, ni Tissue des événemens dans la crise où la
France rencontrait en face d'elle la puissance des gros bataillons,
fortifiée par celle du bon droit.
La coalition avait promptement passé de l'œuvre de la délivrance
commune à celle de ses vengeances. L'instant où Napoléon aurait
pu négocier à Francfort sur la base des frontières naturelles avait
été court, pour ne pas dire fugitif. La modération calculée de l'Au-
triche, la lassitude de la Russie après une poursuite qui avait con-
duit tout d'un trait ses armées de Smolensk à Mayence, avaient
bientôt cédé aux fureurs patriotiques de la Prusse et de l'Allemagne,
et toutes les chances de paix s'étaient évanouies devant l'espérance
que commençait à entretenir l'Angleterre d'arracher Anvers et les
provinces belgiques à la France. Arrivé en vue du Rhin, l'on avait
un moment hésité à franchir le fleuve, barrière alors universelle-
ment reconnue de l'empire; une sorte de vague terreur avait saisi
ces rois si souvent vaincus à la pensée des chances nouvelles qu'une
telle guerre allait présenter. «L'idée d'affronter chez elle, observe
M. Thiers, cette nation qui avait inondé l'Europe de ses armées vic-
torieuses, chez laquelle il n'y avait presque pas un homme qui n'eût
porté les armes, cette idée-là troublait, intimidait les plus sages des
généraux et des ministres de la coalition, n
11 n'existe dans aucune histoire de tableau plus pittoresque, dans
aucun traité spécial d'exposé plus admirable que ceux de l'immor-
telle campagne commencée aux bords du Rhin pour finir après trois
mois aux buttes Montmartre. Le lecteur est conduit par la magie du
talent à entretenir parfois sur l'issue possible de la lutte des illu-
sions que l'écrivain provoque certainement sans les jiartager, car,
s'il tient pour inépuisables chez Napoléon les ressources de l'inspi-
ration et du calcul, il croit aussi d'une foi ferme au désespoir de la
France, et personne n'avait exposé d'une manière aussi saisissante
le divorce survenu entre la nation et son chef. « L'état moral du
pays était plus désolant encore, s'il est possible, que son état ma-
tériel. L'armée, convaincue de la folie de la politique pour laquelle
on versait son sang, murmurait hautement, quoiqu'elle fût toujours
prête, en présence de l'ennemi, à soutenir l'honneur des armes. La
nation, profondément irritée de ce qu'on n'avait pas profité des vic-
toires de Lutzen et de Bautzen pour conclure la paix, se regardant
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598 RETUE DES DEUX MONDES»
comme sacrifiée à une ambition insensée, connaissait maintenant,
par rhorreur des résultats, les inconvéniens d'un gouvernement
sans contrôle. Désenchantée du génie de Napoléon, n'ayant jamais
cru à sa prudence, mais ayant toujours cru à son invincibilité, elle
était à la fois dégoûtée de son gouvernement , peu rassurée par ses
talens militaires, épouvantée de l'immensité des masses ennemies
qui s'approchaient, moralement brisée, en un mot, au moment même
où elle aurait eu besoin, pour se sauver, de tout F enthousiasme
patriotic[ue qui l'avait animée en 1792, ou de toute l'admiration
confiante que lui inspirait en 1800 le premier consul I Jamais enfin
plus ^"and abattement ne s'était rencontré en face d'un plus afireox
pérU(l)!)i
L'irritation contre ce pouvoir sans prévoyance était assurément
trop justifiée, lorsqu'on mettait en regard des dangers qui mena-
çaient le pays au mois de janvier 1814 les ressources avec lesquelles
on lui demandait d'y faire face. Voici quel en était le bilan d'après
H. Thiers.
Sur le Rhin, 50,000 bons soldats, suivis de 50,000 traînards oa
malades, devaient faire face aux 300,000 hommes de la coalition,
derrière lesquels s'avançait au nord l'armée de Bemadotte. En Ita-
lie, 36,000 combattans, conscrits pour la plupart, se trouvaient
aux prises avec 60,000 Autrichiens, dans un pays à moitié soulevé
déjà, et lorsque Murât traitait secrètement à N2q)les avec les émis-
saires des alliés. Sur les Pyrénées, 75,000 vieux soldats, débris hé-
roïques des grandes batailles, conduits à tous les désordres par un
long désespoir, défendaient les marches méridionales de la France,
depuis Bayonne jusqu'à Perpignan, contre lord Wellington, à la tête
de deux armées victorieuses représentant une force de pins de
170,000 combattans, grassement soldés par l'Angleterre et exaltés
par le succès. La politique téméraire qui avait exclu jusqu'à la possi-
bilité d'un échec des chances de l'avenir avait, à cette heure déci-
sive, enchaîné aux extrémités du continent les bras de 1A0,000 Fran-
çais, les meiUeurs soldats que comptât notre armée, et ces soldats
tenaient alors garnison dans les plus lointaines places de guerre du
grand empire dont Napoléon s'était refusé jusqu'à la dernière ex-
trémité à désorganiser le cadre fatal. Prisonniers dans leurs an-
ciennes conquêtes,- ces tristes otages contenaient à peine les po-
pulations soulevées autour d'eux. Les deux lignes de places fortes
construites par nos pères pour protéger la France de l'histoire et
celle de l'avenir étaient dégarnies par l'envoi d'un matériel immense
hors de nos frontières. Rien à Strasbourg, ni à Metz, ni à Lille, mais
en revanche des milliers de canons et des approvisionnemens gi-
(1) M. Thiert, tome XVU, pigo SI.
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LA CHUTE DU GRAND EUPIBE, 599
gantesques à Magdebourg, à Hambourg, à Alexandrie^ à Mantoue,
à Venise; rien aux mains de la France pour se défendre, tout aux
mains de l'ennemi pour Tattaquer! L*on manquait de fusils pour ar-
mer les nouvelles levées et les gardes nationales. Sur un million envi-
ron de fusils fabriqués durant Tempire, cinq cent mille étaient en-
fouis dans les neiges de la Russie, et trois cent mille s'étaient perdus
dans la déroute, des bords de l'Elbe à ceux du Rhin. Les autres se
trouvaient pour la plus grande partie aux arsenaux des places dont
l'accès nous était interdit. M. Thiers constate également qu'au jour
de l'invasion, le personnel du génie presque tout entier était dis-
persé dans plus de cent cités étrangères dont nous séparaient dé-
sormais quatre cents lieues et quatre cent mille hommes. Il prouve
qu'il ne restait en France que des dépôts ruinés, chargés de la tâche
ingrate de dresser en quelques semaines de jeunes conscrits pour
la mort plutôt que pour le combat. « Ainsi, pour conquérir le monde,
la France était demeurée sans défense. »
Ce mot résume les annales d'un règne durant lequel le prince,
tout entier à son rôle extérieur, n'avait eu d'un roi de France ni les
perspectives nettes et sensées ni les paternelles sollicitudes. Devant
les périls accumulés par une imprévoyance fabuleuse et les doutes
qui paralysaient à sa source l'entraînement national. Napoléon n'a-
vait plus à opposer au sort que le mot de Médée. Il allait seul en
effet, et l'on sait avec quel éclat, lutter contre l'univers conjuré, et
dans ce duel à mort provoqué par une pensée chimérique, la France,
dont il prétendait faire son second, entendait n'être plus que son
témoin en quelque sorte, car, autant par instinct de la justice que
par défiance de la fortune, elle cherchait à décliner la solidarité
qu'il ^'efforçait de rendre chaque jour plus étroite entre sa cause
personnelle et celle de la nation. Découragée de toute espérance,
celle-ci laissait donc s'accomplir la catastrophe au sein de laquelle
allait disparaître un pouvoir que Dieu et les hommes semblaient avoir
doté à l'envi de toutes les conditions de la durée comme de la gloire.
Demeuré fidèle à la pensée toute nationale et fort sensée qui l'avait
porté sur le trône, l'empereur Napoléon aurait pu assurer l'avenir
de sa dynastie comme celui de la France. Qu'il eût préparé les géné-
rations nouvelles pour la paix et pour la liberté au lieu de les façon-
ner pour la dictature et l'asservissement du monde, et l'empire aurait
probablement traversé sans péril la plus redoutable des épreuves,
celle de perdre l'empereur. Ce pouvoir, sorti de Télan de la volonté
nationale, ne rencontrait alors devant lui ni des partis organisés, ni
des besoins auxquels il lui fût interdit de satisfaire : il n'avait dé-
trôné que l'anarchie; sa victoire ne froissait aucune idée puissante,
elle n'humiliait personne, et le pays ne lui avait demandé qu'une
chose, demeurer fidèle à la tradition française et ne pas chercher
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000 RETUE DES DEUX ICONDES.
pour lui-même une autre grandeur que celle de la nation. La France
voulait être l'objet unique de ses sollicitudes souveraines, et Napo-
léon avait fait de son vaste empire une sorte de cercle immense
dont le centre était partout et la circonférence nulle part!
III.
L'empereur et le pays avaient donc cessé de penser ensemble, et
un désaccord de plus en plus profond se manifestait sur la manière
de comprendre leurs devoirs vis-à-vis l'un de l'autre. Napoléon
avait un coup d'œil trop pénétrant pour ne pas deviner des souf-
frances devenues intolérables, et pour ignorer les violences quoti-
diennes d'une administration qui depuis si longtemps n'avait à
compter avec personne; mais il ne reconnaissait pas le droit de se
plaindre en présence de l'ennemi, et ces plaintes inopportunes, qu'on
lui avait épargnées durant le cours de ses prospérités, revêtaient
alors à ses yeux le caractère d'une sorte de trahison.
Depuis le passage du Rhin, les soulèvemens de la Hollande et les
agitations chaque jour croissantes de l'Italie, le fantôme du grand
empire s'était évanoui , et Napoléon respirait enfin, délivré de ce
cauchemar mortel. Il souhaitait donc la paix avec une résignation
douloureuse, mais en ce moment très sincère, et c'était parfois en
termes magnifiques qu'il faisait la confession de ses illusions et de
ses fautes (1); mais il en était en 1814 de l'empereur vaincu comme
des hommes corrigés dans leur vieillesse, dont on admet moins le
repentir que l'impuissance. On doutait d'ailleurs, malgré des pro-
testations réitérées, de ses volontés pacifiques, et les hommes les
mieux ren^ignés pensaient, ce qui était vrai aussi, qu'il était ré-
solu à ne négocier sérieusement qu'autant qu'il obtiendrait de ses
ennemis des conditions devenues alors impossibles. L'empereur de-
(1) a J*avais formé d*immenses projets; je voulais assurer à la France Tempire da
monde! Je me trompais : ces projets n'étaient pas proportionnés à la force numérique
de notre population. Il aurait fallu rappeler tout entière aux armes, et, je le reconnais,
les progrès de Tétàt social , radoucissement même des mœurs , ne permettent pas de
convertir toute une nation en un peuple de soldats. Je dois expier le tort d*avoir trop
compté sur ma fortune, et je Texpierai. Je ferai la paix, je la ferai telle que la com-
mandent les circonstances, et cette paix ne sera mortifiante que pour moi. G*est à moi
qui me suis trompé, c*est à moi à souffrir, ce n*est point à la France... Qu'elle ait donc
la gloire de mon entreprise, qu'elle Tait tout entière, je la lui laisse. Quant à moi, je
ne me réserve que Thonneur de montrer un courage bien difficile, celui de renoncer à
la plus grande ambition qui fut jamais, et de sacrifier au bonheur de mon peuple des
vues de grandeur qui ne pourraient s'accomplir que par des efforts que je ne veux plus
demander... Je demande uniquement le moyen de rejeter l'enpemi hors du territoire.
Je veux traiter, mais sur la frontière et non an sein de nos provinces désolées par un
essaim de barbares. >» (Discours de l'empereur aux sénateurs envoyés en mission dans
les départcmens, janvier 1814. Bl. Thiers, t. XVU, p. 183.)
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LA CHUTE DU GRAND EMPIRE. 601
mandait au pays de s'identifier avec lui et de n'articuler aucun grief
avant d'avoir refoulé l'étranger au-delà du Rhin; le pays avait-il
tort de croire de son côté que l'unique chance qu'il eût de faire
accueillir ses plaintes était de profiter de la faiblesse du pouvoir,
afin de lui faire entendre des paroles de vérité? Enfm l'empereur
prétendait faire sortir de l'extrémité même du péril une dictature
encore plus absolue, tandis que la France entrevoyait à travers ces
chances redoutables une première lueur de liberté. Deux points de
départ aussi opposés ne pouvaient manc[uer de rendre d'heure en
heure le désaccord plus profond et la séparation plus imminente.
Ce n'est pas tout : en 18lA, l'empereur voulait certainement la
paix, mais il ne la voulait qu'aux seules conditions où elle fût vrai-
ment acceptable pour lui-même. Lorsque dans la solennité de son
sacre il avait juré sur l'épée de Marengo de ne pas laisser amoin-
drir entre ses mains la France arrachée par lui-même aux mains
du directoire, lorsqu'afin de l'agrandir encore il avait depuis dix
ans versé à flot le sang français depuis Moscou jusqu'à Cadix, la
laisser moins grande qu'il ne l'avait prise en 1800 était à la fois pour
un soldat couronné une impossibilité d'honneur, pour le chef d'un
gouvernement absolu une impossibilité politique. M. Thiers l'a dé-
montré de manière à forcer sur ce point les convictions les plus re-
belles: Napoléon ne pouvait régner sur la France ramenée par l'Eu-
rope victorieuse à ses limites antérieures à la révolution, car un tel
changement n'était honorablement acceptable pour le pays qu'au
prix d'une transformation complète de ses institutions et du principe
même de son gouvernement. Aux yeux de l'Europe, une pareille paix
n'aurait jamais revêtu d'ailleurs du vivant de Napoléon que le carac-
tère d'une pure suspension d'armes. Mais ce qui était inadmissible
pour l'empereur ne l'était plus pour la nation. Tout en tenant très
justement à cette limite du Rhin, que protégeait alors l'équilibre
même de l'Europe, puisque tous les ét^ de premier ordre allaient
s'agrandir démesurément à la paix, la France ne voyait ni son hon-
neur ni son avenir compromis dans les combinaisons diplomatiques
dont l'empereur, sous la pressante influence de sa situation person-
nelle, refusait obstinément d'admettre le principe au congrès de
Châtillon.
Pendant que la nation aspirait à des garanties nouvelles et que
l'empereur de son côté resserrait, pour faire face à la crise, les res-
sorts de sa toute-puissance, l'on se trouvait donc, avec un désir égal
de la paix, comprendre d'une manière toute diflérente la question di-
plomatique aussi bien que la question intérieure. Le mot de négocia-
tion n'avait le même sens ni pour la France ni pour l'empereur, car
pendant que celle-là paraissait résignée d'avance à rentrer au besoin
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602 REVUE DES DEUX MONDES.
dans ses anciennes limites, celui-ci, regardant avec quelque raison
un tel arrêt comme celui de sa déchéance, protestait qu'il ne le su-
birait jamais, et s'efforçait d'arracher à la nation le dernier souffle
de sa vie pour une cause qui ne pouvait plus guère la toucher. La
force des choses avait conduit le corps législatif à se faire l'inter-
prète respectueux, mais résolu du sentiment public. Composé d'es-
prits honnêtes, beaucoup plus timides que hardis, ce corps ne pouvadt
être suspect à la dynastie impériale, qui, au début de la session, n'y
comptait pas même un ennemi; mais pour la politique du dedans
comme pour celle du dehors, sa pensée était très différente de celle
de l'empereur, et celui-ci jugea moins dangereux, dans sa situation
terrible, de prendre aux yeux du monde les formes de la tyrannie
que de laisser croire un moment à un affaiblissement de son pou-
voir, n le brisa donc avec éclat après l'une de ces scènes calculées
qui, lorsque l'effet en est manqué, compromettent les acteurs les
plus habiles. Au moment où six cent mille hommes se dirigeaient
sur Paris par la Champagne et par la Gascogne, où Bordeaux^ occupé
par les Anglais, proclamait les Bourbons, Napoléon, seul pour ainsi
dire en France comme dans l'univers, n'avait plus autour de lui que
son sénat, que M. Thiers, retrouvant la plume de Tacite pour peindre
ces contemporains de Tibère, nous représente comftie « placé entre
deux peurs, celle du maître et celle de l'ennemi. »
Le point de vue de la France était à coup sûr beaucoup plus juste
que celui de Napoléon, et en appréciant les éventualités probables et
prochaines, la nation avait malheureusement raison contre lui. La
paix glorieuse qu'il poursuivait avec la limite du Rhin était alors
une pure illusion. Lorsque l'ennemi marchait vers Paris entre la
Marne et la Seine, ni les combinaisons les plus merveilleuses de la
stratégie, ni les retours les plus imprévus de la fortune, ne pou-
vaient compenser désormais pour Napoléon l'accablante infériorité
des forces; c'était donc très vainement qu'il paraissait se flatter
de voir encore la question des frontières naturelles devenir la base
des négociations ouvertes entre M. de Caulaincourt et les ministres
de la coalition triomphante. Quand il luttait avec cinquante mille
hommes contre une armée de trois cent mille ennemis, armée dont
le chiffre aurait été doublé en peu de mois. Napoléon touchait mani-
festement au terme de sa destinée. Pour soutenir au-delà de quel-
ques semaines un pareil effort, pour le faire aboutir à la libération
d'un territoire envahi sur la ligne des Pyrénées comme sur celle du
Rhin , il aurait fallu que la nation se levât en masse dans un de ces
accès de délire populaire dont l'empire avait tari les sources : du
moment que la lutte conservait un caractère purement militaire,
l'issue pouvait en être pressentie par tout le monde, et l'empereur
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LA CHUTE DU GRAND EUPIR^. 603
était perdu dès qu*il n'avait que des soldats à opposer à des soldats.
Cette conclusion inévitable et trop prévue d'une campagne aussi
héroïque que vaine enlève une grande partie de son intérêt au dra-
matique récit des prodiges accumulés dans l'espace de quelques se-
maines.
Bien n'est plus admirable dans l'histoire militaire que la courte
campagne durant laquelle un général vaincu détruit avec une poi-
gnée d'hommes toute une armée, menace d'en écraser une autre, et,
comme un sanglier frappé à mort, guette et rencontre avant d'expi-
rer l'occasion de faire de larges entailles aux chasseurs dont il a
trompé la vigilance et déjoué les calculs. Cbampaubert et Montmi-
rail égalent, s'ils ne le surpassent, l'éclat des plus grandes journées
de l'empire; mais que pouvait désormais la gloire de Napoléon pour
sa fortune, et quel intérêt français servait en définitive cette agonie
savamment prolongée par l'égoïsme du génie? Les conditions de la
paix future et du nouvel état territorial du continent s'étaient trou-
vées fixées le jour où l'Angleterre, enfin résolue à nous enlever l'Es-
caut, avait fait agréer aux souverains la perspective de l'établisse-
ment de la maison d'Orange en Belgique. Cette pensée, portée au
quartier-général des alliés par lord Castlereagh aux derniers jours
de janvier 1814, était devenue, sans être encore formulée, l'idée-
mère des conférences de Châtillon; elle forma le lien du pacte de
Ghaumont, par lequel la coalition associait l'avenir à ses vengeances,
et c'est parce qu'il savait les résolutions des cabinets irrévocables
que M. de Caulaincourt, la honte et la douleur dans l'âme, insistait si
vivement pour que l'empereur ne repoussât pas, si dure qu'elle fût,
la condition des limites de 1790. Gomme le dit fort bien M. Thiers,
« cette question signifiait au fond qu'on ne voulait plus avoir affaire
à Napoléon, et qu'on était résolu à le détrôner pour substituer une
autre dynastie à la sienne. » Telle était en effet la conséquence, vi-
sible à tous les regards, de propositions qu'en France seid Napoléon
se trouvait dans l'impossibilité personnelle d'accepter. Gelui-ci le
savait encore mieux que l'Europe : il était donc naturel qu'il oppo-
sât à de telles perspectives des résistances désespérées; il était fort
simple que l'empereur s'efforçât de compromettre le pays dans une
question qui impliquait celle de sa propre déchéance. Je ne sais
rien de plus triste à suivre que la lutte sans espérance engagée par
un pouvoir solitaire qui met le salut du pays au prix d'un élan na-
tional qu'il a tout fait lui-même depuis dix ans pour rendre impos-
sible. D'auxiliaires, l'empereur n'en eut jamais; de point d'appui, il
n'en veut pas, lors même qu'il en éprouve le plus pressant besoin,
car, en renvoyant les membres du corps législatif, il leur a adressé
ces paroles : « Moi seul je représente la nation, qui ne vous connaît
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60A BEYUE DES DEUX MONDES. »
pas; la France, c*est un homme, et cet homme, c'est moi, avec ma
volonté, mon caractère et ma renommée (1). »
Dans l'absence de toutes les forces morales systématiquement
anéanties, afin qu'elles ne devinssent pas des obstacles; il faut donc
marcher seul ; il faut aller à l'abîme entre des créatures telles que
Murât, trop accoutumé au trône pour en descendre, et des serviteurs
tels que M. de Talleyrand, trop dédaigné pour n'être pas irréconci-
liable, et demeuré trop puissant pour n'être pas dangereux. Hais
quel moyen de marcher lorsque les victoires ne sont guère moins
funestes que les revers, et quand vos meilleures intentions, par un
trop juste arrêt de l'opinion publique, sont ou réputées suspectes,
ou trouvées tardives?
Du 7 au 15 février, depuis le combat de Champaubert jusqu'à
celui de Vauchamp, Napoléon écrase l'armée de Silésie; il lui tue
dix mille hommes et lui fait vingt mille prisonniers, et cependant,
le volume de M. Thiers â la main, il est facile de constater que
quinze jours après il se trouve à Craonne dans une situation plus
désespérée qu'avant ces succès. L'empereur ne perd pas seule-
ment ses faibles chances en épuisant par la victoire le reste du
sang de ses soldats, il en est avoir l'opinion méconnaître jusc[u'à
ses triomphes les plus éclatans. Afin de remonter le moral des Pa-
risiens, il imagine de faire donner en spectacle sur les boulevards
l'entrée des prisonniers prussiens recueillis aux plaines de la Cham-
pagne , et la crédulité publique ne voit dans ces longues colonnes
d'étrangers que des comparses de théâtre que l'on fait entrer et
sortir successivement par deux barrières afin de prolonger le dé-
filé 1 Enfin, chose plus triste à dire, ces victoires elles-mêmes alar-
ment plus qu'elles ne rassurent, car l'on y entrevoit un obstacle de
plus pour cette paix, le seul bien dont on soit désormais affamé I
Les négociations réussissent plus mal encore à l'empereur que
les opérations militaires. 11 voudrait traiter avec les cortès d'Es-
pagne, et ses porteurs de paroles courraient risque de la vie, s'ils
osaient seulement avouer leur mission. Il fait adresser par l'impé-
ratrice des appels réitérés au cœur de son père, et l'Autriche, si^
bienveillante à Prague, si modérée même à Francfort, se montre à
Châtillon plus résolue qu'aucun des cabinets à ne traiter de la paix
que sous des conditions inacceptables pour Napoléon. Les affections
domestiques que ses alliés soupçonnent chez François II deviennent
pour ses ministres un motif de plus d'aller jusqu'aux dernières ex-
trémités, afin de n'être pas suspects à l'Europe. Convaincue qpie
Napoléon ne se laissera pas mettre sur le lit de Procuste qu'on lui
(i) M. Thiers, tome XVn, p. 189.
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LA CHUTE DD GBàND ElfPIRE. 605r
prépare, persuadée que la régence exercée par l'impératrice au
nom d'un prince de trois ans aurait le double effet de masquer la
main de l'empereur et de compromettre gravement le cabinet de
Vienne, l'Autriche, aux derniers jours de février, adhère donc avec
éclat au traité de Chaumont, acte décisif qui constitue pour vingt
ans l'armement permanent de l'Europe contre la France. C'est ainsi
que dans la folle partie engjtgée contre les peuples tout finit par
tourner contre Napoléon , jusque et y compris les faveurs les plu»
inespérées de sa fortune. A Presbourg, il a prétendu briser l'EuropOt
et par une réaction naturelle celle-ci reconstitue pour un demi-siècle
à Chaumont son unité politique contre l'empire et contre la France»
De toutes parts, les difficultés s'accumulent, de telle sorte que
Napoléon n'a plus à demander à la nation comme à l'armée que des
choses impossibles. « Enfans, dit-il à des recrues imberbes, imitez la
vieille garde, et vous ferez ce qu'elle a fait elle-même. » « Rajeunis-
sez de vingt ans, ècrit-il à Augereau, reprenez vos bottes de 93, et e»
vous exposant aux premiers coups vous entraînerez voU-e armée. »
C'est ainsi qu'aux adolescens l'empereur demande la maturité, aux
vieillards l'entraînement du premier âge et. celui des passions qut
ne sont plus. D'égoïstes repus, il attend une fidélité inviolable; il
réclame d'une population sceptique, d'une capitale riche et amollie
les efforts surhumains du patriotisme et de la foi. De tous, il exige
ce que personne ne veut, ni, à vrai dire, ne peut plus lui donner»
Autour de Napoléon > la solitude se fait donc immense comme sa
faute, et bientôt dans les cours désertes de Fontainebleau, traver-
sées par les pas de quelques derniers serviteurs, on apprend que
tout a échappé à l'ancien maître du monde, tout, jusqu'au poison
et jusqu'à la mort.
Ce n'est donc pas par un coup de tonnerre que le songe impérial
a fini. Si quelques gouvernemens sont tombés par surprise, d'au-
tres par faiblesse, le nouveau Charlemagne a succombé par l'effet
d'un principe faux auquel la France aurait résisté non moins éner-
giquement que l'univers, si on lui en avait laissé les moyens, et
cette résistance aurait probablement sauvé Napoléon en la préser-
vant elle-même. Instrument de ses desseins, elle n'en recevait pa»
la confidence; encore moins fut-elle admise au droit de les discuter,
lorsqu'elle était condamnée à mourir pour les accomplir.
Aussi, dans cette crise suprême, la nation posait-elle le problème
de son avenir en d'autres termes que l'empereur, et déclinait-elle
plus résolument chaque jour la solidarité que son chef s'attachait à
établir entre deux mtérêts que tant de fautes avaient rendus dis-
tincts. En mars 181â, elle croyait d'ailleurs à l'arrêt du sort contre
Napoléon, et les peuples se soumettent à^ la fortune encore plus vite
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606' EEYUE DES DEUX MONDES.
que les. particuliers. Lorsqu'on prétendait lui ouvrir les veines pour
exprimer les dernières gouttes de son sang, elle résistait à ces immo— '^
lations bien moins encore parce qu'elles étaient cruelles que parce
qu'elles lui semblaient inutiles. En entendant l'empereur soutenir
qu'il aurait changé la face des choses et l'issue de la guerre, si la
capitulation de Soissons n'avait pas livré à Blûcher le passage de
l'Aisne^ en le voyant quelques semaine^ après dévouer à toutes les
malédictions de la postérité le malheureux général qui, après la ca-
pitulation de Paris, avait cessé une résistance manifestement impos-
sible, la France se disait que, pour tromper le monde et s'abuser
lui-même, le grand homme aux abois en imposait à l'histoire; elle
pensait avec toute raison que d'aussifpetites causes ne pouvaient en-
traîner d'aussi grands effets; elle persistait donc à faire peser sur
Napoléon seul la responsabilité d'une catastrophe provoquée par une
politique à laquelle la nation était demeurée parfaitement étrangère,
et dont elle avait dès lors tout droit de se laver les mains.
Aussi l'abîme qui séparait l'empereur de la France s'élargissait-il
en quelque sorte à vue d'œil. Au sein du pays qu'il conviait cha-
que jour à un patriotique martyre, les éclats de sa voix se per-
daient en quelque sorte dans le vide; l'écho ne lui en était plus ren-
voyé que par quelques sénateurs plus inquiets de leur sort que du
sien ; il ne le retrouvait que dans les proclamations des préfets et
les mandemens de quelques rares évoques attardés dans la soumis-
sion et la reconnaissance. Le sénat décrétait des levées, et sur tous
les points du territoire les conscrits échappaient aux mains des re-
cruteurs; des sanglans champs de bataille de la Rothière et d'Arcis-
sur-Aube, l'empereur proposait en exemple à la capitale de son
empire le siège de Saragosse, et Paris lui répondait en ouvrant avi-
dement son oreille à toutes les insinuations des partis, auxquels la
crise avait rendu tout à coup une puissance très imprévue. Cette
ville, au lieu d'enfanter son Palafox, allait avoir son Talleyrand.
Qu'aurait-elle pu faire d'ailleurs, alors même qu'elle eût voulu, ce
qui était loin de sa pensée, prolonger par des moyens extrêmes une
résistance qu'elle estimait impossible, et sur laquelle l'empereur
avait fondé pourtant toute l'économie de son plan de campagne?
Pour commandant militaire Paris avait le roi Joseph, pour défense
le mur d'octrdî, pour défenseurs des gardes nationaux et des ou-
vriers, dont les trois quarts restaient désarmés faute de fusils; afin
de remonter le moral d'une grande population à laquelle on recom-
mandait la guerre des rues et la résistance avec des piques, l'em-
pereur ordonnait secrètement à l'impératrice de partir avec son fils,
et faisait transporter au-delà de la Loire le siège de son gouverne-
ment. Enfin, à la dernière heure de ce drame sinistre, il prenait la
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LA CHUTE DU GRAND EMPIRE. 607
résolution étrange tout au moins de se diriger de sa personne vers la
frontière pour y rallier les cent mille hommes oubliés dans les places
fortes, et revenir bientôt à leur tête soit assister les Parisiens der*
rière leurs barricades, soit les venger dans. leur tombe!*
Rien de tout cela n'était sérieux, car la base de ces divers projets
reposait sur une hypothèse inadmissible, celle d'une lutte prolongée
dans les rues de Paris, et le sens public pénétrait fort bien l'inanité
de combinaisons qui , en échange de désastres trop certains, ne pré-
sentaient aucune chance solide de succès. En m' efforçant de com-
prendre les manœuvres multipliées conçues par Napoléon dans la
fièvre féconde de son désespoir, combinaisons savantes que son his-
torien nous déroule jusque dans leurs plus lointaines profondeurs,
j'ai souvent été tenté de croire qu'au fond Napoléon pouvait bien
avoir pensé sur toutes ces choses-là à peu près comme la France, et
qu'au mois de mars il ne croyait guère plus que le pays à la possibi-
lité d'une résistance efficace. La campagne de France fut peut-être
le prologue héroïque du drame populaire de Sainte-Hélène, prologue
moins préparé pour sauver l'empire que pour déifier l'empereur.
Comme un fruit mûr, quoique inattendu, la restauration sortit
d'elle-même du mouvement de l'esprit public, qui, s'il n'avait pas
renversé l'empire, l'avait du moins laissé tomber. Les Bourbons en
effet pouvaient accepter avec honneur la seule paix que la nation
eût alors à attendre, car la France qu'on nous laissait était celle que
leurs ancêtres avaient léguée aux nôtres; au dehors, ils interve-
naient comme des médiateurs naturels entre leur patrie et l'Eu-
rope; au dedans, ils pouvaient, sans blesser aucun des principes
dont leur maison était l'expression glorieuse, substituer les bien-
faits de la liberté au prestige évanoui de nos armes, et renouer la
chaîne des temps brisée dans la tempête. Jamais révolution ne fut
plus naturelle et plus réfléchie dans ses causes, en même temps
qu'accueillie avec une adhésion plus manifeste. « La sage bourgeoi-
sie de Paris, expression toujours juste du sentiment public, long-
temps attachée à Napoléon, qui lui avait procuré le repos avec la
gloire, et détachée de lui uniquement par ses fautes, avait com-
pris que, Napoléon renversé, les Bourbons devenaient ses succes-
seurs nécessaires et désirables, que le respect quv entourait leur
titre au trône, que la paix dont ils apportaient la certitude, que la
liberté qui pouvait se concilier si bien avec leur antique autorité
étaient pour la France des gages d'un bonheur paisible et durable.
Cette bourgeoisie était donc animée des meilleurs sentimens pour
les Bourbons, et prête à se jeter dans leurs bras, s'ils lui mon-
traient un peu de bonne volonté et de bon sens (1). »
(i) M. Thiers, tome XVn, page 816.
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608 BEYUE DES DEUX MONDES.
Personne n'a mîeux défini que M. Thîers le caractère de la res-
tauration. Dans sa bouche, un pareil jugement est un arrêt dont on
ne sera plus tenté d'appeler. C'est une noble chose qu'im tel honol-
mage à une cause vaincue rendu par l'auteur de V Histoire de la
Bévotution française écrivant sous le second empire. Tout n'a point
été perdu dans nos douloureuses vicissitudes politiques, puisque
nous y avons contracté du moins l'habitude de la justice. Aussi les
anciens partis voient -ils aujourd'hui avec ime égale confiance
l'illustre historien, poursuivant sa tâche, se préparer, à pénétrer sur
nn terrain plus brûlant, pour nous peindre, avec la vérité sévère de
-son dessin et l'inépuisable variété de ses couleurs, l'époque sinistre
où s'ouvrirent tant de plaies dont les cicatrices n'ont pas encore
disparu. J'éprouve d'ailleurs, pour mon compte, la curiosité bien
naturelle de savoir quelle impression pourra recevoir M. Thiers en
voyant Napoléon demeurer aux cerit-jours si fort au-dessous des
périls, résultats certains de son audacieuse tentative, et n'ayant pas
même à présenter à la France une chance de conjurer tant de mal-
heurs gratuitement provoqués.
Pendant ces trois mois de funeste mémoire, l'empereur agit sous
ixne contrainte visible, qu'il ne subit que soutenu par l'espérance de
s'en délivrer. Tout a changé autour de Napoléon, et il est demeuré le
même. Il entend un langage qu'il croyait oublié, voit se produire des
idées qu'il hait ou qu'il dédaigne, et se trouve obligé d'en caresser
les représentans en affectant de compter avec eux. Il n'est pas de
pire supplice que celui des esprits violons condamnés à l'hypocrisie.
Sur l'estrade du champ de mai, le lion revêtu d'une peau de renard
semble toujours sur le point de la rejeter pour s'élancer sur le par-
terre et déchirer les sots qui l'applaudissent. Plus que jamais il a
besoin d'hommes et d'argent, et il faut élaborer une constitution libé-
rale; plus que jamais la dictature lui est nécessaire, et il doit dé-
•créter la liberté de la presse ! Dans ses élucubrations constitution-
nelles aux Tuileries, dans ses incertitudes et ses perplexités à FÉlysée,
l'empereur, rappelé et soutenu par l'armée, survivant à la pensée
nationale qui fit sa force et ne représentant point la pensée politique
-qui vient de naître, ne peut s'appuyer ni sur le passé ni sur l'ave-
nir. La monarchie constitutionnelle est vengée en voyant le despo-
tisme militaire balbutier son langage et s'affubler de son manteau.
L'empereur Napoléon aux prises avec les idées dont son historien
a eu l'honneur de demeurer toute sa vie l'un des plus illustres repré-
sentans, un tel spectacle redoublera encore, s'il est possible, l'inté-
rêt ardent avec lequel le public poursuit la lecture de ce livre. Des
cent-jours sortent toutes nos humiliations devant l'Europe, toutes les
difficultés de notre politique extérieure pendant quarante ans, tous
les obstacles sous lesquels a succombé le gouvernement représen-
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LA CHUTE DU GRAND EMPIBE. 609
tatif. M. Tbiers le constatera certainement avec cette puissance de
démonstration dont il possède le secret : en présence d*un tel mal-
heur pour le droit et pour la liberté, devant les vengeances de l'é-
tranger devenues presque légitimes et les réactions intérieures ren-
dues inévitables, l'équilibre ne sera plus possible entre l'admiration
pour le génie et la sévérité pour les fautes. C'est donc un bonheur
pour l'équité historique que M. Thiers se soit résolu à poursuivre
son œuvre jusqu'à la seconde abdication; mais je n'hésite point à
penser qu'il n'en sera pas ainsi pour la mémoire de Napoléon. Nous
le montrât-il aussi merveilleux de prévoyance et de sang-froid sur
le champ de bataille de Waterloo que sur celui d'Austerlitz, dût-il
venger son héros, au point de vue militaire, de toutes les imputa-
tions des partis , cette réhabilitation technique profiterait fort peu
en définitive à la grandeur de l'empereur dans l'histoire. Qu'un
général ait commis certaines fautes, ou qu'il ait perdu une ba-
taille conformément à toutes les règles, ce sont là des questions
spéciales qui ont assurément une importance fort naturelle pour les
écoles d'état-major, mais qui en ont assez peu devant la postérité.
Celle-ci ne juge pas comme un conseil de guerre : elle ne sépare
jamais, grâce à Dieu, le général de sa cause; celui-ci portât -il
dans l'exercice de son art la profondeur de Newton, y déployât-il à
la fois l'impétuosité de Condé et la prudence de Turenne, elle ne
s'intéresse guère plus à ses succès qu'à ses revers, si, lorsqu'il joue
au jeu terrible des batailles, il demeure étranger à toutes les idées
qui font à la fois et notre honneur et notre torture. Depuis Rivoli
jusqu'à Marengo, Napoléon représenta la France de la révolution se
réhabilitant par la gloire. Depuis Austerlitz jusqu'à Friedland, on
le voit mettant le monde en coupe réglée pour accomplir une œuvre
dont une tragique expiation ne peut faire oublier les désastreuses
conséquences. C'est ainsi que cette carrière, où les malheurs finirent
par dépasser les fautes, se présentera sous deux aspects divers à
mesure que la vérité se dégagera du mythe, de telle sorte que l'on
peut parfois se demander si la postérité, à qui seule appartiennent
les grandes justices, en plaçant le vainqueur de l'Italie et de l'E-
gypte, l'auteur des codes et du concordat, entre Charlemagne et
César, ne ballottera pas entre Charles XII et Pyrrhus l'homme de
Bayonne et de Moscou.
' ' Louis de Carné. .
TOME xxvn. 39
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LA TURQUIE
SON GOUVERNEMENT ET SES ARMÉES
PENDANT LA GUERRE D'ORIENT.
II.
LA DÉFENSE DE KARS.
Paptrs relative êo mUitary affain in Aaiatic Turkey and the Defence and Capitulaiion of Kan,^
preseûted ta both bouses of parliament by command of her majesty. London 1856.
I.
Les position^ respectives des deux armées étaient^ au printemps-
de 1855 , les mêmes qu'au commencement de la guerre (1) ; seule-
ment les rôles ôtaient intervertis. Les Turcs se trouvaient réduits à
garder strictement la défensive. Ils avaient à Kars environ^ 18^000
hommes^ sans compter, il est vrai, les bachi-bozauksy les habitaas.
de la ville, qui, au nombre de 3,000, s'étaient offerts à prendre
part à là défense, enfin quelques bandes indiscq)linées de Lazes, que
Chérif-Bey avait levées dans les montagnes d'Aohaltziche» Vély-
Pacha se trouvait avec 5 ou 6^000 hommes à Toprak-Kalé; il cou-
vrait ainsi la route de la Perse, et avait ordre, dans le cas où il se
verrait attaqué, de se retirer d'abord sur le pont deJ'Araxe, à Kopri-
Keuï, puis sur le col de Dévé-Boynou, qui donne entrée dans la
plaine d'Erzeroum. Le colonel Williams avait fait mettre en état de
défense ces deux positions, qui offraient à Vély-Pacha un point d'ap-
pui suffisant pour qu'il pût y arrêter l'ennemi. La ville d'Erzeroum
elle-même était complètement dégarnie de troupes. Quant à l'armée
(1) Voyez la Revue du 15 mai.
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LA TURQUIE PENDANT I^A GUERRE. 0^1
de Bathoum, qui ne comptait plus que 7 ou 8,000 hommes, elle était
hors d'état de rien entreprendre.
Les Russes se disposaient au contrsûre à prendre roffenaive. Us
n'avaient plus en effet les mêmes motifs de ménager le territoire
ottoman. Les alliés de la Turquie, après avoir épuisé la voie des né-
gociations, avaient eu recours aux armes. La lutte était engagée de-
puis près d'une année, et déjà les circonstances permettaient d'en
prévoir l'issue. La puissance morale de la Russie allait se trouver
compromise en Occident ; il s'agissait de la sauver en Orient. Le
moment d'agir était venu; l'occasion s'offrait d'anéantir Tarmée
turque, abandonnée sans secours à Kars. Il n'était pas même néces-
saire d'aller la forcer dans ses lignes; pour l'amener à capituler, il
suffisait de l'y bloquer pendant quelques mois. En s'emparant de
Kars, la ville inexpugnable qui pendant deux siècles avait bravé
tous les efforts des Persans , la Russie montrait aux populations de
l'Asie quels étaient les véritables maîtres de cette contrée, et, sans
le moindre risque, obtenait un grand résultat politique.
Le général Mouravief, qui, cette année, avait le commandement
de l'armée du Caucase, avait consacré l'hiver aux préparatifs de tout
genre qu'exigeait son entreprise. La principale difficulté qu'il avait
à vaincre était de tenir de grandes masses de troupes réunies dans
ces contrées dépeuplées : c'était, comme l'avait trop bien prouvé
l'expérience du passé, une difficulté sérieuse. Pendant le cours de
ses campagnes d'Arménie, le général Paskiévitch s'était vu souvent
arrêté par le défaut de vivres. Cette fois d'ailleurs le pays avait été
complètement ravagé; il fallait tout tirer de la Géorgie. Le général
Mouravief réussit néanmoins à pourvoir aux besoins de son armée
de 50,000 hommes jusqu'au milieu des rigueurs de l'hiver suivant.
Ce fait mérite attention; il révèle à lui seul l'étendue des ressources
que les provinces du Caucase offrent à la Russie pour l'accomplis-
sement de ses projets sur l'Asie.
Les Russes avaient, pendant le mois de mai, concentré leurs
forces aux environs de Goumry et d'Achalkalaki; elles s'élevaient
à 28,000 hommes d'infanterie, 7,500 de cavalerie, 64 pièces d'ar-
tillerie. Une forte garnison occupait la place d'Achaltziche, et de-
vait par la suite concourir aux opérations de l'ai^mée. Dans le Gou-
riel, le prince Bagration-Moukhranski , avec les milices du pays et
quelques troupe's de ligne, contenait les Turcs de Bathounn Le dé-
tachement d'Érivan, sous les ordres du général Souslof, observait
Vély-Pacha dans la vallée de l'Euphrate.
Aux premiers jours du mois de juin, l'armée russe se mit en mou-
vement sur trois colonnes, commandées par les généraux Gagarin,
Nyrod et Kowalevski, Les deux premières colonnes prirent position à
Akdja-Kala, en attendant que celle du général Kowalevski eût occupé
Goosle
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r
6l2 RETUE DES DEUX MONDES.
Ardahan. Les Lazes que Chérif-Bey avait levés se trouvaient en par-
tie réunis sur ce dernier point; ils n'attendirent pas l'arrivée des
Russes pour se disperser et regagner leurs foyers. Le général Kowa-
levski, après avoir fait sauter les murailles du château d'Ardahan^
se rabattit sur Akdja-Kala, où il rejoignit le général Mouravief. Ce-
pendant deux des officiers européens au service de la Turquie, le
colonel anglais Lake et le baron allemand de Schwarzembourg, étaient
sortis de Kars avec deux régimens de cavalerie et les bachi-bozouks
pour reconnaître l'ennemi. Ils se trouvèrent en présence de ses grand'-
gardes, près de Masra. Un engagement s'ensuivit, mais il ne fut
pas de longue durée. Après avoir échangé quelques coups de fusil
avec les Cosaques, les bachi-bozouks tournèrent bride, et entraî-
nèrent par leur exemple la cavalerie régulière, qui prit honteuse-
ment la fuite. Ce triste début ne découragea pas le colonel Lake.
Le lendemain même, il se remit en campagne. L'armée russe avait
franchi le Kars-Tchaï au pont de Zaïm; elle s'avançait dans la plame
qui s'étend au pied de la ville et des hauteurs du Kara-Dagh. Le
colonel attaqua aussitôt les régimens de Cosaques qui formaient
son avant-garde. Mal lui en prit. Les Cosaques, traversant la ligne
des bachi'bozouksy chargèrent si rudement sa cavalerie, que cette
fois encore elle prit la fuite et se débanda complètement. Pour
échapper aux lances de l'ennemi, les cavaliers turcs sautaient à bas
de leurs montures, et se cachaient dans l'herbe prodigieusement
haute qui couvre cette plaine fertile. Quelques hommes furent tués
ou pris; les autres se rallièrent à grand'peine sous le canon de la
place. Le colonel Lake tenta une dernière fois de reporter les Turcs
en avant sans que ce nouvel effort fût plus heureux que les autres.
Les fusées lancées par les Russes suffirent pour arrêter les assaillans
et les rejeter en désordre sur leurs lignes. Il fallut y renoncer.
« Cette escarmouche, remarque philosophiquement le colonel Lake,
nous apprit du moins que nous ne pouvions tirer le moindre parti
de notre cavalerie. »
Pendant ce temps, le général Mouravief faisait la reconnaissance
des'positions occupées par les Turcs.
La ville de Kars s'élève en gradins sur le flanc d'un énorme ro-
cher que couronne l'antique citadelle bâtie par le sultan Mourad (1).
Ce rocher se détache isolément d'un massif de collines dénudées,
dernier contre-fort des monts Tchildir, qui enferment la plaine du
côté du nord. Le Kars-Tchaî, cours d'eau peu profond, mais large
et rapide, coule au pied de ces montagnes, puis, détourné par le
rocher qui supporte la ville, s'engouffre dans une gorge dont les
parois sont coupées à pic. La rivière divise ainsi la position en deux
(i) La siioation de Kan rappelle ceUe de Gonstantine.
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LÀ TUIQUIE PENDANT LA GUERRE. 613
parties : elle laisse sur la rive gauche le plateau de Tachmas, et
sur la rive droite la ville, la citadelle et les hauteurs du Kara-
Dagh. La citadelle possède plusieurs enceintes flanquées de tours.
La ville elle-même est entourée d'une épaisse muraille en pierre
et d'un rempart bastionné, qui se relie, d'un côté à la citadelle, de
l'autre aux défenses du Kara-Dagh. Le développement total de la
forteresse est d'environ 3,000 mètres. Les faubourgs s'étendent
dans la plaine; ils sont couverts par une muraille et des maré-
cages qui en rendent difficiles les approches. L'escarpement du ro-
cher du côté du nord, les nombreuses fortifications superposées du
côté du midi, faisaient autrefois de Kars une des places les plus
folles de l'Asie; mais alors l'artillerie était dans l'enfance, et ces ou-
vrages sont aujourd'hui sans valeur. En effet le plateau de Tachmas,
que la rivière laisse sur sa rive gauche, domine complètement la
ville. Ce plateau est la clé de la position. Le général Paskiévitcb,
en 1828, s'en étant emparé par surprise, y établit des batteries qui
écrasèrent de feux plongeans les assiégés, et les amenèrent en quel-
ques heures à se rendre. En 1855, la situation n'était plus la même.
Instruits par l'expérience, les Turcs avaient enfermé dans leurs
lignes la partie du massif la plus rapprochée de la ville, et alors ils
travaillaient encore à compléter de ce côté leur système de défense.
Sur la rive droite, deux grands ouvrages en terre occupaient les
sommets escarpés du Kara-Dagh. Ces ouvrages formaient avec la
citadelle un triangle dont les feux battaient au loin la plaine et les
abords du. camp retranché où campait le gros de l'armée turque. La
rive droite offrait une position inexpugnable ; le général Mouravief
résolut de la tourner.
En franchissant le Kars-Tcbaï et pénétrant dans les montagnes,
il menaçait le plateau de Tachmas, dont les abords sont moins
abrupts que ceux du Kara-Dagh, et il interceptait en même temps
la grand' route d'Erzeroum à Kars. Ce mouvement se prêtait, on le
voit, à toutes les combinaisons que pouvaient lui suggérer les évé-
nemens. Il lui fallait, il est vrai, exécuter à la vue de l'ennemi une
marche de flanc; mais les Turcs étaient des ennemis peu redoutables,
ils n'osèrent pas, en effet, troubler l'armée russe dans son mouve-
ment. Cette armée offrait, de la ville, le spectacle le plus imposant.
L'infanterie marchait sur deux colonnes, la gauche en tête, l'artil-
lerie dans les intervalles; elle conservait ainsi son ordre de bataille,
et pouvait en un instant former ses deux lignes. Plus loin venait pa-
rallèlement une troisième colonne disposée dans le même ordre et
destinée à servir de réserve. Plus loin encore filaient les équipages.
Deux régimens de dragons et deux batteries d'artillerie des Co-
sajques du Don observaient de près la place, et couvraient le flanc
droit de l'armée. La plaine était éclairée au loin par les cavaliers
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Mi -mmm des deux movcm».
îrrégaliers, appartenant aux innombrables tribus, toutes différentes
de religion, de mœurs et de langage, qui vivent, sans se confondre»
sous le sceptre de la Russie.
L'organisation de la cavalerie irréguliëre des ihisBes est due à la
sage politique du général Paskiévitch. Sachant que l'argent est un
appât irrésistible pour ces peuplades sauvages et belliqueuses, Pas-
kiévitch, pendant sa campagne de 18%8, n* hésita pas à les appeler
sous ses drapeaux, et se fit des alliés fidèles d'ennemis qu'il aurait eu
à combattre. Depuis cette époque, la Russie n'a cessé d'entretenir
des régimens de cavalerie irréguli^e, levés parmi les tribus les plus
inquiërtes. Des Lazes, des Karapapaks, des Adjares étaient venus,
au commencement de la campa^e, s'enrôler sous les drapeaux du
général Mouravief. Le colonel Loris-Mélikof , héritier des princes
géorgiens de Loris, avait recruté dans le Caucase un corps nom-
breux de cavalerie où l'^m parlait les soixante -dix dialectes de
cette région, désignée en (Ment sous le nom caractéristique de
Montagne-des-Langues. Les populations encore soumises à la Tur- •
quie fournissaient elles-mêmes leur contingent à l'armée russe. Les
Kurdes à eux seuls formaient quatre beaux régimens. Entre tous,
la cohorte noble des seigneurs de Géorgie se faismt remarquer par
la richesse des costumes et des armes, par la beauté de ses che-
vaux, tous peints en rouge, suivant la mode usitée en Perse.
L'armée russe fit halte au village de Mongaradjik. Des pluies tor-
rentielles vinrent l'y assaillir, et l'y retinrent dans l'inaction jusqu'à
la fin du mois de juin. Néanmoins des détachemens de Cosaques,
sous les ordres du général Baklanof, bravant les rivières débordées,
poussèrent jusqu'au pied du Soghanly-Dagh , et enlevèrent dans les
villages les dépôts de grains que les Turcs avaient dû y abandonner.
Ils signalèrent l'existence de grands approvisîonnemens qui se trou-
vaient accumulés sur le revers opposé des montagnes. Il était impor-
tant d'enlever aux assiégés ces ressources; aussi le prenrier soin du
général Mouravief fut-il de tenter une opération de ce côté dès que
le temps le permit. Laissant une partie de ses forces ik la garde
de son camp, qu'il avait transporté sur les hauteurs inabordables
de Kani-Eeuï, û prit avec lui quinze bataillons d'infanterie, trois
régimens de dragons, trois régimens de Cosaques, quarante bouches
à feu, et s'enfonça dans les montagnes. Il avatit envoyé en même
temps au général Souslof l'ordre de ne point perdre de vue Vély-
Pacha, qui pouvait se porter, par le col de Déli-Baba, sur le revers
du Soghanly-Dagh, et contrarier ainsi les mouvemens qu'il méditait.
Le général russe s'exagérait évidemment la résistance que pouvaient
lui opposer les Turcs. Il occupa sans coup férir les retranchenaens
élevés au sommet de la montagne : les Turcs les avaient laissés in-
achevés , et ne songeaient même pas en ce momeiftt à les garder*
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LA TirRÇOTÈ PËNÔANT lA CtEftRE. 615'
L'infanterie rasse fit halte sur ce point ; la ca?alerie seale dtescen^'
SOT le revers du Saghanly-Dagh, et surprit à Bardez Sîrri-Pîacha et
quehpies centaines de backi-^ozouksj qui eurent à peine le temp»
de s'échapper en abandonnant les magasins accumulés par le co-
lonel Wiliiamsr au prix de tant d'efforts. Les subsistances que per-
dit ainsi la garnison lui enssenl permis de prolonger de deux mws-
sa résistance, et d'attendre l'époque où la rigueur au froid eût
forcé les Russes à lever le siège, (f Noas n'avons pu nous procu-
rer ni l'argent ni les voitures nécessaires pour amener ici ces ap-
provisionnemens , écrit le cokmel Williams arvec xm sentiment de^
douleur facile à comprendre, et nous voyons l'ennemi disposer de
moyens de transport immenses... En ce moment même, il lui arrive
de Goumry un convoi de cinq mifUe arabas et de deux mille cha-
meaux I » Quelques jours ftirent employés par les Russes à vider les
magasins dont ils s'étaient emparés. Les Cosaques fouillèrent au
loin le pays, et se saisirent ainsd d'un grand convoi qui s'acheminait
tranquillement vers Bardez. Après s'être assuré que tous les appro-
visionnemens avaient été enlevés ou détruits, le général Mouravief
ramena son armée devant Kars. Le S juillet, il était de retour. Pen-
dant le cours de son expédition , il n'avait même pas été inquiété.
Les populations des montagnes, qui, lors de la dernière guerre,
avaient concouru énergiquemcnt à la défense du pays, venaient
cette fois au-deVant du général russe lui offrir le pain et le sel ew
signe de paix et d'amitié. Pour Vély-Pacha, loin de songer à se'
porter sur Bardez, il s'était hâté, à la nouvelle de la marche des^
Russes, de regagner ses lignes de Kopri-Keuï. Atteint par le général
Souslof avant d'avoir franchi le col de Déli-Baba, il avait laissé entre
ses mains quelques cavaliers, Hassan-Aga, leur commandant, et
Bahloul, pacha héréditaire de Bayazid. Ce pacha, homme d'esprit
et fort exempt de préjugés, ne manquait jamais une occasion de se
faire prendre. Autrefois captif tour à tour des Persans et des Russes,
il s'était trouvé en mesure de rendre des services au général Pas-
kiévitch. C'était lui qui avait déterminé par ses intrigues les pachas
de Van et de Much à rester spectateurs de la lutte où la Turquie
se trouvait engagée en 1808.
A son retour, le général Mouravief se disposa à resserrer les Turc»
dans leurs lignes. Il s'ét£^lit avec le gros de son armée près du ha-
meau de Bouyouk-Tikmé, aitué sur la grande route d'Erzeroum, à
trois heures de Kars. Il interceptait ainsi complètement les passages
du Sogbanly-Dagh. Un détachement de huit bataillons d'infanteriov
deux batteries d'artillerie, deux régimens de cavalerie, observaient
la place, de plus près. Les Cosaques et les irréguliers parcouraient
sans relâche les environs; ils allaient jusqpie sous le canon de Kars
attaquer les fourrageurs qui parfois se hasardaient hors de la viUe«.
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616 RETUE DES DEUX MONDES.
Cependant quelques convois de vivres venant d'Olty se faisaient en-
core jour en suivant par un long détour la route d'Ardahan; mais cette
ressource devait bientôt échapper aux assiégés. A la fin de juillet, un
détachement de la garnison d* Achaltziche, sous les ordres du général
Bazin, vint occuper les deux versans des monts qui séparent la
plaine d*Ardahan de celle de Kars. La ville se trouva ainsi complè-
tement bloquée.
L'armée russe occupait alors des positions habilement choisies.
Le général Mouravief avait son quartier-général à Tchivtli-Tchaï; le
comte Nyrod était à Kani-Keuï, le colonel Edigorof à Hadji-Véli-Keuï,
le général Baklanof à Mélik-Keuî, le colonel Doudoukof Korsakof à
Bozgaly, le colonel Bngem-Stemberg au lac Aïger-Gœl, le général
Bazin à Maraga. La force totale de ces différens corps est évaluée par
le colonel Williams à trente-trois bataillons d'infanterie, cent pièces
attelées et plus de 10,000 hommes de cavalerie. Des renforts rendus
disponibles par l'évacuation des ports de la Mer-Noire étaient encore
attendus. Inférieure en nombre, plus inférieure encore en discipline,
l'armée turque était hors d'état d'entreprendre un mouvement offen-
sif. Il ne lui restait aucun secours à attendre de l'intérieur de l'em-
pire. Le séraskier avait fait parvenir cette triste nouvelle au mouchir;
il ne pouvait distraire la moindre partie des troupes qui se trou-
vaient en Bulgarie et en Crimée. Le divan projetait bien d'exécuter en
Géorgie une diversion qui forçât le général Mouravief à lever le siège
de Kars; mais, pour donner suite à ce projet, il devait attendre que
la prise de Sébastopol rendit disponible son armée de Crimée. Dans
le moment, les seules troupes qu'il pût envoyer en Arménie consis-
taient en deux bataillons d'infanterie, quatre escadrons de cavalerie
et quelques centaines d'hommes appartenant à l'artillerie des Darda-
nelles. Vély-Pacha n'avait en réalité que 5 ou 6,000 hommes de troupes
régulières, auxquels était venu se joindre un nombre à peu près égal
de barhi^bozouksy plus disposés à piller qu'à se battre. Avec de
pareilles troupes, il était impossible à ce général de se hasarder
contre les Russes. Aussi demeurait-il blotti derrière ses retranche-
mens de Kopri-Eeuï; il allait même se voir forcé d'abandonner cette
position pour en prendre une plus éloignée. Le général Mouravief
avait, le 31 juillet 1855, passé une seconde fois le Soghanly-Dagh;
le 2 août, il rejoignait au pont de l'Araxe le général Souslof, qui, de
son côté, s'était reporté au-delà du col de Déli-Baba. Vély-Pacha
s'était retiré dans la nuit sur ses lignes de Dévé-Boynou; mais là
même il ne semblait pas disposé à attendre l'ennemi. Les autorités
d'Erzeroum étaient consternées, et l'aspect des troupes qu'amenait
Vély-Pacha n'était pas de nature à les rassurer. Nulles mesures n'a-
vaient été prises pour la défense de la position. Le désordre le plus
complet régnait dans le camp. Les pièces d'artillerie, séparées de
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LA TURQUIE PENDANT LA GUERRE. 617
leurs caissons, étaient dispersées au milieu des bagages; les soldats
erraient à l'aventure; les bachi-bozouks s'étaient enfuis, ils rega-
gnaient Erzeroum, confondus avec les malheureux habitans de la
plaine, qui venaient, avec leurs familles et leurs bestiaux, chercher
un refuge dans cette ville. Les Kurdes, descendus de leurs mon-
tagnes, saccageaient et brûlaient les villages, a La conduite lâche et
imbécile de nos pachas, écrit le consul anglais Brand (1), ne nous
laisse aucune chance de résister à l'ennemi, Nul doute que notre
ville ne soit abandonnée et pillée, d'abord par les Turcs, puis par les
Russes, » Heureusement le général Mouravief ne songea pas à pour-
suivre sa marche. Satisfait d'avoir éloigné Vély-Pacha, il rasa les
retranchemens élevés à Kopri-Keuï, et, laissant sur ce point le coi^ps
du général Souslof, il reprit la route de Kars.
Cependant la position des assiégés devenait de plus en plus in-
quiétante. Les vivres diminuaient rapidement; les soldats avaient été
mis à la demi-ration; les habitans de la ville enduraient déjà de
cruelles souffrances. Il en résultait des murmures, des mutineries,
des désertions. Des bandes entières de Lazes, quittant leurs postes,
essayaient de regagner les montagnes à travers les lignes des Russes.
Le plus grand malheur était que les ennemis recevaient jour par
jour d'exactes informations sur tout ce qui se passait dans la ville.
Ils apprirent ainsi que le colonel Williams se disposait à faire sortir
de son camp toute la cavalerie, qui, périssant d'inanition, ne pouvait
plus lui rendre le moindre service. Un premier détachement avait
échappé à la vigilance des Russes, et était parvenu à regagner un
corps de troupes turques qui, sous les ordres d'Aali-Pacha, occu-
pait Olty et Péniaki. Encouragé par ce succès, le colonel Williams
avait fait choix de douze cents de ses meilleurs cavaliers, et leur
avait adjoint deux cents soldats d'artillerie, une partie des bachi-
bozouks et une douzaine de pachas dont il ne savait que faire. Cette
colonne sortit de Kars à la nuit tombante et s'engagea dans les mon-
tagnes. Vers dix heures du soir, elle donna dans les avant- postes
russes. Une charge exécutée par les Cosaques la coupa en deux. L'ar-
rière-garde dut regagner Kars en toute hâte. Le gros de la colonne
essaya de pousser en avant; mais, au bruit de la fusillade, des dé-
tachemens, qui sur toute la ligne se tenaient prêts à monter à che-
val, accoururent de toutes parts. Les Turcs se trouvèrent bientôt
séparés les uns des autres. Quelques-uns se jetèrent dans le village
(1) « rai déjà appelé rattention de votre seigneurie, écrit le consul à lord Clarendon,
sur le rôle dangereux que devaient jouer dans ce pays les Kurdes en cas de guerre avec
la Russie; ils se conduisent, ainsi que je l'avais prévu, en ennemis achiiniés do la do-
mination du sultan. » Cette remarque est digne d^attentîon. Le^ Kurdes sont en effet un
des élémens de dissolution de l'empire ottoman. Ils habitent la région comprise entre
l'Ararat et le Taurus, et coupent ainsi, à la moindre insurrection, les communications
entre la Syrie, la Mésopotamie et le reste de l'empire.
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^18 BfiYUE BiB6 S^UVX MONDES*
de Soukoupliss, au ils furent ceraés et obligés 4e se rendre. D'autres
mirent pied à terre, essayèrent de se défendre au milieu des rochers,
mais ils se virent bientôt débusqués par les troupes d'infanterie ar-
rivées à leur tour sur le théâtre de la lutte. Deux cents cavaliers et
plusieurs centaines de chevaux tombèrent ainsi aux mains des Russes.
Les autres parvinrent isolément à regagner le corps d'Âali-Pacha;
même auprès de ce général, ils ne devaient pas rester longtemps
tranquilles. Peu de jours après, un détachement russe, sous les or-
dres du général Kowalevski, vint les surprendre. Nul, dans le camp
des Turcs, ne s'attendait à cette attaque. Un chef kurde cependant
était venu la veille avertir Âali-Pacha de la marche des Russes et du
danger qu'il courait; mais Âali, troublé d^ns sa quiétude, av<adt lait
donner des coups de bâton à cet importun.
« Le 9 septembre au soir, dit le capitaine Gameron, un cavalier,
la terreur peinte sur le visage, courait à la tente du général en
^ianti Voilà l'ennemi! En effet, les Cosaques apparaissaient dé^
sur le versant opposé de la vallée. Aali fit sonner à cheval. A ce ^-
gnal, les bachi-bozouks chargèrent sur leurs chevaux le butin qu'ils
avaient enlevé aux habitans du pays, et prirent la fuite dans toutes
les directions. La cavalerie régulière, qui comptait environ douze
cents chevaux, fit d'abord meilleure contenance. Tandis qu'elle
formait ses rangs, j'offris mes services pour pointer les obusiers de
montagne, que les artilleurs entouraient les bras croisés. Quelques
coups furent tirés; mais alors les fusées lancées par les Russes vin-
rent tomber dans les rangs de la cavalerie, qui peu à peu tourna
bride, prit le trot, puis le galop, et disparut, abandonnant l'artille-
rie, le camp et son général Aali-Pacha. Ce Turc donnait d'un air im-
passible des ordres pour l'enlèvement de sa tente et de ses effets.
Je le perdis de vue, et j'appris par la suite que son obstination à
sauver ses bagages l'avait fait tomber entre les mains des Russes, o)
Ainsi s'éloignaient pour les assiégés les dernières diances de se-
cours. (( La majeure partie de nos provisions est consommée, écrit
Williams au commencement de septembre. Le soldat. ne reçoit plus
qu'une demi-ration, le plus souvent du biscuit au lieu de pain : rien
de plus. Pas d'argent. La population musulmane meurt de iisûm, les
Arméniens ont ordre de quitter la ville. Pas d'avoine.; à peine des
fourrages. Les chevaux d'artillerie sont de vrais squelettes. » L'in-
vestissement de la vUle était si complet que le colonel était depuis
longtemps sans la moindre nouvelle du dehors. Un hardi chef de
bachi-bozouks parvint enfin à traverser les lignes des Russes. U ap-
portait des dépêches d'Omer-Pacha, qui annonçait au mouchir la
prise de Sébastopol et la concentration sur les bords du Tchorok
d'une armée turque appelée à délivrer la ville. Rien que la dépêche
fût conçue en termes assez vagues, elle ne laissa pas de causer aux
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^ e^ n ■* < V —
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LA TURQUIE PEtflUNT Là 6UBRRE. 6d9
assiégés une vive allégresse. Une salve de cent coaps de canon salua
la prise de Sébastopol. Il semblait que la nouvelle d'un tel échec
devait porter le découragement dans les rangs des Russes , et cha-
cun s'attendait à les voir battre en retraite. Il n'en fut rien. Le gé-
néral russe se disposait au contraire à livrer un de ces assauts dés-
espérés qu'expliciuerit, sans les justifier, les souvenirs trOczakof et
d*Ismaïl (1). L'idée de brusquer la prise de la ville fut adoptée à
l'unanimité par les généraux. Quant aux soldats, fatigués de la
longueur de ce siège, ils accueillirent avec enthousiasme l'annonce
d'une rencontre avec les Turcs. Habitués à mépriser ces ennemis
qu'ils avaient vus fuir en toute occasion devant leurs drapeaux vic-
torieux, ils ne doutaient pas un instant du succès. Cette confiance
devait leur être fatale. Us oubliaient trop que le soldat turc est indi-
viduellement brave, et que le défaut d'instruction et de discipline
annule seul ses qualités militaires : le jour où il se voit livré à lui-
même, il retrouve son intrépidité natm^elle et se défend à l'abri d'un
retranchement avec une obstination qui nous étonnerait, si on n'ob-
servait ailleurs les mêmes contrastes. 11 suffit de rappeler les armées
espagnoles à l'époque de leur désorganisation et la célèbre défense
de Saragosse.
H
La position à enlever était évidemment le massif de Tachmas. Ce
massif, dont les pentes escarpées dominent à l'ouest la vallée de
Chorak et au sud la plaine et le cours du Kars-Tchaï, est séparé
à l'est des rochers du Kara-Dagh par la gorge où s'engouffre la ri-
vière (2). Le sommet offre une surface généralement assez unie pour
laisser un libre développement à l'action des trois armes. Des acci-
dens de terrain dessinent néanmoins deux plateaux parfaitement dis-
tincts, auxquels les petits villages de Chgrak et de Tchakmak ont
donné leurs noms. Les Turcs se bornèrent d'abord à retrancher le
plateau de Tchakmak, le plus rapproché de la ville. Sur une crête
qui domine tout l'espace environnant, ils avaient construit un ou-
vrage d'assez grande dimension pour qu'il leur tînt lieu de cita-
delle. Un blockhaus en occupait le centre; les parapets, de dix-huit
pieds de relief, étaient armés de sept •pièces de divers calibres et
d'un mortier. Cet ouvrage, auquel l'officier du génie anglais Lake
avait donné son nom, formait la tête d'une ligne de retranchemens
(1) Tout porto à croire du moins que le seul objet du gc^néral Mouravief était de
compenser par un fait d'armes éclatant Teffet produit en Europe par la cliute de Sé-
bastopol.
(2) Voir la carte ci-jointe, qui est la réduction de celle que le colonel Lako a donnée
dans sa relation du siège de Kars.
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620 BEVUE DES DEUX MONDES.
(les redoutes anglaises) qui suivait l'arête du plateau de Tcbakmak
jusqu'au bord des falaises, et se reliait ainsi aux redoutes du Kara-
Dagh, situé sur la rive opposée. Ces travaux suffisaient pour mettre
la ville à l'abri d'un coup de main pareil à celui qui avait réussi
au général Paskiévitch ; mais ils avaient un inconvénient grave : ils
étaient commandés à leur tour par le plateau de Ghorak. Aussi de-
vint-il indispensable pour les Turcs de comprendre dans leurs lignes
le massif tout entier, du jour où les Russes, pénétrant dans les mon-
tagnes, eurent pris position sur le revers opposé. La position, du
reste, était naturellement forte, et n'exigeait qu'un petit nombre de
travaux pour être mbe en état de défense. Les pentes qui descen-
dent vers la plaine se trouvent battues par les feux du camp infé-
rieur et du fort Lake. Du côté de la vallée de Ghorak, une ligne de
rochers à pic forme, sur un espace de huit cents pas, un obstacle
à peu près insurmontable. C'est seulement en se rapprochant de la
-partie inférieure de la vallée que le rocher disparait pour faire place
à un terrain moins accidenté. Sur ce point, deux petits ravins livrent
passage aux chemins qui mènent au sommet du plateau. Entre ces
deux ravins, sur une éminence qui occupe le centre de la position,
les Turcs avaient construit une redoute fermée à la gorge ( Youksek-
Tabia). Cette redoute était armée de six pièces; elle était flanquée
à gauche d'une petite lunette (Yarimaï-Tabia), armée de deux
pièces, et à droite d'un long retranchement (les lignes de Renni-
son), armé de quatre pièces, qui s'étendait jusqu'aux rochers. En-
fin, à l'autre extrémité de ces rochers, une petite batterie (Télek-
Tabia), armée de deux pièces, commandait le ravin qui descend
vers le village de Tcbakmak, et complétait ainsi la défense du côté
droit. Du côté gauche, à sept cents pas environ de la redoute cen-
trale de Youksek-Tabia, se trouve une autre éminence que les Turcs
avaient fortifiée au moyen d'une grande flèche destinée à amortir le
premier elTort de l'assaillant. Plus tard, ils avaient fermé à la gorge
une partie de cette flèche, et en avaient fait ainsi une redoute de
dimension assez grande pour contenir environ 1,500 hommes. Â la
droite de cette redoute (Tachmas-Tabia), la flèche se prolongeait
sur un espace de cent pas; à la gauche, elle suivait une pente es-
carpée, et se terminait, à quatre cents pas plus bas, par une petite
lunette située sur une croupe du plateau qui domine la vallée à son
débouché dans la plaine. La lunette était armée de deux pièces, la
flèche de trois pièces placées immédiatement au-dessous de la re-
doute; la redoute elle-même était armée de six pièces.
L'ensemble de ces retranchemens formait une ligne à peu près
parallèle à celle des redoutes anglaises, et en était séparé par un
espace de dix-huit cents pas. L'avantage d'un système de défense
parfaitement complet se trouvait cette fois diminué par l'inconvé-
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LA TURQUIE PENDANT LA GUERRE. 621
nient de laisser une enceinte trop étendue à défendre. II ne fallait
pas moins de trois heures pour faire à cheval le tour du camp re-
tranché. La garnison ne comptait guère plus de 20,000 hommes;
le mouchh* n*avait donc pu laisser sur ce point qu'une division d'un
peu plus de 6,000 hommes, dont voici la composition :
Î.670
Première brigade. — Général : Tcherkcss-Hussein-Daim-Pacha.
V bataillon de chasseurs à pied de l'Arabistan 400 >
P% 2% 3e, 4% 5% G" bataillons nisam de l'Arabistan 2,270 )
DEPxifeME BRIGADE. — Coloncl : Yanik-Moustafa-Bey.
1*^ bataillon de chasseurs à pied de la garde 520
i" et 2* bataillons du l**' régiment nizam d'Anatolie. , . - 650 2,Î70
1" et 2* bataillons du 2" régiment rédif d'Anatolie 1,100
Lazes 330
Cavaliers démontés 250
Artilleurs 939
Total général 6,459 (1).
Les quatre bataillons nizam et r^rfi/ d'Anatolie et les Lazes étaient
distribués dans le fort Lake et les lignes anglaises; le bataillon de
chasseurs à pied de l'Arabistan, le 1''"" et le 2® bataillon nizam du
même corps occupaient les lignes de Tachmas; le 3* bataillon,
Yarimaï-Tabia ; le A* bataillon , les lignes de Rennison ; trois com-
pagnies du bataillon de chasseurs à pied de la garde étaient pos-
tés sur les rochers et dans la petite redoute de Télek-Tabia ; cinq
autres compagnies, le 5^ et le G*" bataillon de TArabistan, avec les
cavaliers démontés et cinq pièces attelées, formaient au centre du
plateau la réserve.
La défense du plateau de Tachmas avait été confiée au général
hongrois Kméty. Cet officier combattait dans les rangs des Turcs de-
puis le commencement de la guerre. Une âme de feu animait en lui
un corps usé par les fatigues et les souffrances; une infatigable ac-
tivité, jointe à une extrême bravoure, faisait de cet officier un chef
accompli. 11 parlait la langue du pays, et, dans ses rapports journa-
liers avec les soldats, avait su se concilier leur confiance et leur atta-
chement. L'intrépidité qu'allaient déployer sous ses ordres les Turcs
dans ce terrible assaut du 29 septembre 1855 offre un exemple mé-
morable de Tinfluence qu'un général peut exercer sur ses troupes.
Le général Mouravief résolut de porter tous ses efforts contre les
ouvrages qui défendaient les hauteurs de Ghorak. Il garda en con-
séquence sous sa main le gros de son armée, et en forma trois co-
lonnes d'assaut et une réserve. Deux autres colonnes furent desti-
nées à exécuter des diversions et à tenir ainsi en échec une partie de
la garnison. Le tableau suivant, nécessaire à l'intelligence de ce ré-
(1) De plus, les imams, écrivains, musiciens €t tambours étaient tous armés, et postés,
f
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622
HËTtJE DBS DEt5X MONDES.
cit, fera conoattre rorganisation des corps qui furent engagés le jour
de Taasaut.
Général-lieutenaiit : KowaleYski.
6 bataillons.
8 escadrons de dragons
5 escadrons de Cosaques ,
1 batterie dVtillerie à pied
1 batterie ^'artillerie à cheral.
1 b^tteriede fusées de guerre...
7,7«
Génâral-Major :
10 bataiUons.
^ ^compagnies de sapeurs.*. • . . .
2 compagnies de tirailleurs • . • • .
4 escadrons de Cosaques
1 batterie d*artillerie à pied
1 batterie d'artillerie légère
1 batterie d'artillerie de montagne. . . . .
Général-lieutenant :
4bataiUoiis
1 compagnie de sapeurs.
1 compagnie de tirailleurs..
i ddmi-batterie d'artillerie à pied. . .
HajFdel.
prince Gagarin.
5,301
1,374
680
104
194
40
8,404
310 I
400 } i0,4i5
180 I
168
86
Général-lieutenant :
lÔ bataillons
1 compagnie de ttraflleors
4 escadrons de Cosaques
1 escadron de nobles géorgiens
1 batterie d'artillerie à pied
1 batterie d'artillerie légère
1 demi-batterie d'artillerie légère
2 pièees d'artillerie de siège
Brummer.
Général-major :
10 escadrons de dragons
11 escadrons de Cosaques
2 escadrons d'irréguUers
1 batterie d'artillerie à cheval.
Baklanof.
Général -mijor X Bazfto.
3 bataillons d'infanterie
1 compagnie de milice de Loris
1 demi-batterie d'artillerie légère
1 demi-batterie d'artillerie k pied
Général-major : comte Nyrod.
3 bataillons
8 escadrons de dragons
8 escadrons de la milice du colonel Loris^éUkof..
1 batterie d'artillerie à cheval
1 demi-batterie d'artillerie à pied
1 batterie d'artillerie à pied
Total général....
3,197
. 224
155
06
8,380
155
520
104
150
151
70
72
1,550
1,402
148
179
1,636
117
75
75
2,367
1,160
896
132
07
183
3,67t
0,511
3,288
2,908
4,83Si
42,416
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LA TURQUIE PËNDANX hk QUERRE, #03
Les colonnes d'assaut avaient ordre de pFwdre positîoa, dans la
Doit du 28-au S9 septembre, au pied des hauteurs de Ghorak et de
se teim* prêtes à attaquer à quatre heures du matin. Le général May-
del, commandant la colonne de droite, après avoir fait occuper par
deux compagnies d'infanterie et une batterie d'artillerie légère la
colline de Moukha, dernier contre-fort du plateau, devait se porter
contre les lignes de Tachmas; le général Kowalev$ki, commandant
la colonne de gauche, contre les lignes de Rennison. La colonne du
centre, sous les ordres du général prince Gagarin, attendait en po-
sition que l'action s'engageât pour agir suivant les circonstances.
Enfin les réserves, sous les ordres du général Brummer, demeu-
raient au pont de Koutchouk-Keuï, en arrière de la colline de
Moukha, Les généraux Bazin et Baklanof devaient attaquer du côté
du nord les lignes anglaises, le général comte Nyrod s* avancer dans
la plaine de Kars, et exécuter ainsi, du côté du sud, une démon-
stration contre la partie inférieure du camp retranché.
La concentration des troupes russes s'accomplit sans attirer l'at-
tention des Turcs. Des bruits lointains de voitures en marche, des
allées et des venues de lanternes furent bien observés pendant la
nuit, mais nul n'y attacha d'importance, tant chacun était persuadé
que les Russes allaient battre en retraite. . ^ ; , .j^mh
»
« La veille encore rien n'était changé dans Faspect de leurs campemens,
dit le général Kméty (1). Le coup de canon du soir fut tiré comme d'habi-
tude, puis tout rentra dans le silence. La nuit s'écoula ainsi , mais à trois
heures du matin des hommes hors d'haleine vinrent à mon quartier-géné-
ral m'annoncer l'approche des Russes. "Après avoir donné sur toute la ligne
l'ordre de prendre sans bruit les armes, je me rendis aux avant-postes pour
ra'assurer par moi-môme de Texactitude de ces rapports. La nuit était
claire, la lune encore sur Thorizon; néanmoins il était impossible de rien
distinguer au fond de la vallée. Seulement de grands espaces sombres of-
fraient avec le sol environnant le contraste des champs labourés au milieu
des chaumes. En y regardant plus attentivement, ces champs labourés sem-
blaient se mouvoir; ils s'arrêtaient, puis s'avançaient de nouveau. J'appro-
chai mon oreille du sol ; il m'apporta le bruit sourd et régulier que produit
le pas de l'infanterie en marche. Plus de doute, les Russes se disposaient à
nous attaquer. En effet, je vis bientôt après deux grosses colonnes se diri-
ger, l'une sur les lignes de Tachmas , Tautre sur les lignes de Rennison.
Ces dernières étaient la partie faible de la position : elles étaient situées du
côté le moins escarpé du plateau, et consistaient en un simple retranche-
ment, tandis que la partie de la flèche de Tachmas qui avait été fermée à
la gorge offrait aux troupes de Hussein-Pacha un asile où elles pouvaient
se maintenir. En conséquence, je me contentai d'envoyer un baUiiîlon de
renfort à Hussein-Pacha, et je gardai avec moi l'autre bataillon et les cinq
(l) A .\arrative of tke Defeme of Kars on the $9 septembre fSoS, by George KmiHy;
London 185d.
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62A RBTUE DES DEUX MONDES.
compagnies de chasseurs de la garde que je destinai à la défense des lignes
de Rennison. Je les postai, et fis placer dans les embrasures trois des pièces
attelées de la réserve; je jetai les deux autres dans Youksek-Tabia.
« Tandis que je prenais ces dispositions, les colonnes ennemies étaient
panrenues au pied des hauteurs. La distance qui nous séparait n'était plus
que de douze cents pas. ^ordonnai d'ouvrir le feu; il éclata sur toute la ligne.
Les Russes y répondirent par de longs hourras, et continuèrent à s'avancer
bravement sous le feu croisé de l'artillerie et de la mousqueterie. La co-
lonne que j'avais en face de moi mit près d'une demi-heure à gravir la
pente encombrée de quartiers de rocher et de pierres éboulées que cou-
ronnaient les lignes de Rennison. Arrivés à cent cinquante pas de nous, les
hommes qui formaient la tète de la colonne firent feu. Je respirai : il y
avait du flottement l En effet, la force d'impulsion qu'avait conservée la co-
lonne sembla dès lors s'amortir; elle ne s'arrêta néanmoins qu'à dix pas du
fossé. Les plus hardis y descendirent et même escaladèrent les embrasures.
Après un combat à bout portant où les nôtres en vinrent à se défendre à coups
de pierres, les Russes durent se retirer, laissant le sol jonché d'un millier
de morts et de blessés, dont huit cents ne formaient qu'un seul monceau.
Le feu avait été si vif que toutes nos munitions étaient épuisées, et que,
pour y suppléer, les soldats durent en prendre dans les gibernes des Russes
tombés au pied des retranchemens. Je ralliai au plus vite mes hommes, car
la fortune nous était moins favorable à la gauche; un aide -de -camp de
Hussein-Pacha venait au même instant m'apprendre la situation critique où
se trouvait le général. »
Tandis que la colonne du général Kowalevski livrait cet assaut
infructueux, celle du général Maydel avait attaqué les lignes de
Tachmas avec une telle vigueur que Hussein-Pacha avait eu tout
juste le temps de se jeter avec ses quatre bataillons dans la redoute.
Yanik-Moustafa-Bey, qui accourait du fort Lake à son secours avec
quatre compagnies de son régiment, avait même failli, dans ce pre-
mier moment, être enlevé par les Russes. Il avait dû chercher un
refuge derrière un long mur en demi-cercle que les soldats turcs
avaient construit à l'extrémité du camp pour abriter du vent leurs
feux de cuisine, et s'y défendait à grand' peine, quand Hussein-Pacha,
exécutant une vigoureuse sortie, parvint à le dégager et à le rame-
ner avec lui dans Tachmas-Tabia. Quelque temps après, il recueillit
de même le réïsKérim- Pacha, qui avec quatre cavaliers d'escorte
s'était lancé au milieu des Russes dans l'espoir de rejoindre les
siens. Ce brave soldat ne cessa dès lors d'animer par son exemple
les défenseurs de Tachmas. Seul à cheval au milieu de la redoute,
fumant imperturbablement son chibouk sous une grêle de balles, il
rappelait par son intrépidité les guerriers des temps héroïques de la
Turquie. Du lî^ste, tout ce que les troupes de Hussein-Pacha avaient
pu faire était de se maintenir à l'abri de leurs retranchemens. Elles
étaient hors d'état d'arrêter le flot des assaillans, qui montait tou-
jours et les débordait de toutes parts.
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LÀ TURQUIE PENDANT LA GUERRE. 625
Animés par un premier succès, les bataillons russes se succédaient
au pas de charge, et, franchissant la partie des retranchemens qu'ils
avaient enlevée dès l'abord, ils attaquaient maintenant la redoute à
revers. Un fort détachement lancé sur la lunette de Yarimaî l'avait
de même prise à revers, en avait délogé les Turcs et les avait pour-
suivis jusque dans la redoute de Youksek-Tabia. La colonne du
prince Gagarin escaladait en même temps le saillant de cet ouvrage,
du côté de la vallée. Le désordre s'était déjà mis parmi les Turcs ;
ils allaient céder, quand le lieutenant Teesdale, accourant au bruit
du canon, suffit à ranimer leur courage par sa présence. Un combat
corps à corps s'engagea au milieu même de la redoute; les Russes,
qui se montraient déjà de tous côtés sur les parapets, furent à la
fin culbutés. Une fois maître de la position, le lieutenant Teesdale fit
tirer à mitraille. Youksek-Tabia était sauvée. Les Russes se main-
tinrent néanmoins dans Yarimaî, d'où ils continuèrent à entretenir
le feu contre Youksek. ,
L'obscurité avait voilé jusque-là les divers incidens de la lutte; mais
les ombres de la nuit se dissipaient à l'approche de l'aube. Il était près
de six heures; les rayons du soleil éclairèrent enfin cette scène de
carnage. Les redoutes de Youksek et de Tachmas-Tabia disparais-
saient au milieu d'énormes tourbillons de fumée sans cesse déchirés
par le feu de l'artillerie et de la mousqueterie. La partie droite de
la position était déjà complètement dégagée. Des monceaux de
morts et de blessés marquaient seuls le passage des colonnes du
général Kowalevski et du prince Gagarin. Ces colonnes se refor-
maient dans la vallée sous la protection de' leur artillerie ; mais il
n'en était pas de même à la gauche : les troupes du général Maydel
enveloppaient complètement la redoute de Tachmas. Arrêtées par le
feu des Turcs, elles s'étaient entassées aux environs et subissaient
par là même des pertes énormes. Du côté des Turcs en effet, tous
les coups portaient, et la mitraille incessamment vomie par leur ar-
tillerie ouvrait de larges brèches dans les rangs des Russes, sans
parvenir à leur faire lâcher prise; d'autre part, les obus de la bat-
terie que le général Maydel avait établie sur la colline de Moukha
pour canonner Tachmas, dépassant souvent le but, éclataient au mi-
lieu de ses propres troupes, qui s'étaient répandues sur le plateau.
Les Russes n'en gagnaient pas moins du terrain. Les Cosaques et les
Géorgiens avaient poussé jusqu'au quartier-général de Kméty. Le
drapeau russe flottait sur sa tente. Au loin dans la plaine tonnait le
canon du général Nyrod aux prises avec les batteries du Kara-Dagh,
de la ville et du camp inférieur. Enfin un feu violent ^'artillerie et
de mousqueterie, en se rapprochant du fort Lake, annonçait l'oc-
cupation par les Russes des lignes anglaises.
TOME xwn. iO
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<626 REVUE IN^ BEUX MONraS.
Les généraux Bazin et Baklaoof avaient trouvé de ce côté peu de
résistance. Profitant des accidens de terrain et de l'obscurité de la
nuit, ils étaient arrivés inopinément sur les lignes anglaises. A la
vue des colonnes russes, Achmet-Bey, colonel du 2* régimaat d'Ana-
tolie, avait perdu la tôte et pris la fuite. Quelques soldats avaient es-
sayé de se défendre; mais les autres, découragés par l'exemple de
leur chef, avaient cherché un refuge dans le fort Lake. Loin de les
sauver, cette fuite honteuse les avait fait tomber sous les coups des
Cosaques, qui, les devançant, avaient trouvé moyen d'escalader les
lignes sur divers points. L'infanterie russe avait occupé successive-
ment les redoutes; mûis sa faiblesse numérique ne lui avait pas per-
mis d'assaillir le fort Lake. Elle 3'était donc contentée de se main-
tenir dans les positions conquises, et d'attendre sônsi l'issue de
l'assaut livré du côté de Ghorâk.
Telle était, au point du jour, la situation des deux armées. D'un
coup d'œa, le général Kméty jugea qu'il fallait avant tout dégager
complètement YarimaJi et les abords de Youksek-Tabia, pour arri-
ver ainsi de proche en proche jusqu'à Tachmas-Tabia. Il se mit à la
tête de quatre compagnies de chasseurs à pied de la garde, fondit
sur la hmetle Yarimat, s'en rendit maître après une courte mêlée,
puis, gravissant l'a pente opposée, il atteignit l'extrémité de la flèche
qui se prolongeait à la droite de la redoute de Tachmas, et ea délogea
de même les Busses. U y fit mettre en batterie deux pièces attelées
qu'il avait tirées de Youksek-Tabia. Une heureuse chance lui ame-
nait en même temps un renfort de deux bataillons appartenant au
5® régiment d'Anatolîe. Ces deux bataillons, sous les ordres du co-
lonel Zachariah^Bey, que nous avons déjà vu se distinguer à Kou-
rouk-Déré, s'étaient aventurés jusqu'à ce mur^ qui avait une pre-
mière fois servi de refuge à Yanik-Moustafa-Bey; ils se firejat jour
jusqu'au général Kméty, qui les posta sur le revers extérieur du pa-
rapet. La situation des deux armées se trouvait ainsi complètement
intervertie, au grand détriment des Busses. Toutes leurs forces étaient
concentrées sur le plateau en arrière des lignes de Tachmas; ils es-
suyaient à la fois le feu des troupes de Hussein-^Pacha et celui des
pièces de gros calibre qui armaient le fort Lake, Tchim-Tabia, et les
retranchemens de la plaine. Les soldats russes se m;sûntenaient avec
un acharnement incroyable aux abords de la redoute; se faisant un
abri des tentes, ils chargeaient leurs armes, puis venaient àportée de
pistolet les décharger sur les Turcs, jusqu'au moment où ils trouvaient
la mort. Chaque tente comptait ainsi dix, douze cadavres; mais le
courage que déployait individuellement le soldat ne décidait de rien.
Les efforts décousus que faisaient les chefs pour enlever d'assaut la
redoute amenaient sans résultat des pertes effroyables. Dès le com-
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LA TUBQUIE PENDANT LA 60ËBRE. W7
mencement de l'action, le général Maydel avait été blessé d'un couj^
de feu au bras; il resta néanmoins à la tête de ses troupes jusqu'au
moment où il fut atteint d*un second coup de feu en pleine poitrine.
Le commandement revenait au colonel du régiment de Mingrélie,
Sérébriakof ; mais il venait d'être également blessé. Ce fut le colo-
nel du régiment des grenadiers du Caucase, prince Tarkhan-Moura-
vief, qui le prit à son défaut. Saisissant un drapeau, cet officier s'é-
lança contre la redoute, à la tête du 2® bataillon des grenadiers du
Caucase et de quelques compagnies du bataillon des tirailleurs du
même corps. Il arriva ainsi jusque dans le fossé; mais après de vains
efforts pour escalader le parapet, il dut y renoncer. Il fallut deman-
der des renforts au général Mouravief, qui envoya successivement
quatre bataillons tirés de la réserve, sans que leur arrivée changeât
en rien la situation. Les artilleurs des deux batteries qui avaient ac-
compagné la colonne du général Maydel étaient parvenus à hisser
leurs pièces sur le plateau; mais la crête sur laquelle la redoute
était construite dominant tout l'espace environnant, ils se trou-
vaient encore placés trop bas pour répondre efficacement au feu des
Turcs, qui, parfaitement abrités par leurs retranchemens, tiraient
au contraire à coup sûr. Voulant à tout prix en finir, le général
Mouravief envoya un nouveau renfort de quatre bataillons, sous les
ordres du général Bronewsky. L'attaque fut renouvelée sur toute la
ligne, mais au moment même le général Bronewsky fut blessé. Le
colonel du régiment de Riajsk, Ganetsky, lui succéda dans le com-
mandement. Saisissant, lui aussi, le drapeau de son régiment, il
amena encore une fois ses soldats jusque dans le fossé, sans parvenir
à pénétrer dans la redoute. II fut blessé. Le colonel Moskalef, qui le
remplaça, fut tué. Privés de tous leurs chefs de corps, les officiers et
les soldats n'en persistèrent pas moins à se maintenir dans les posi-
tions qu'ils occupaient. A diverses reprises, ils se lancèrent avec une
véritable rage tantôt contre Tachmas-Tabia, tantôt contre Youksek-
Tabia; partout ils furent repoussés. Tant d'efforts infructueux avaient
fini par jeter du désordre dans les rangs des Russes. Enhardis par
le succès de la défense, les Turcs se risquèrent à sortir du fort
Lake; ils parvinrent même, dans ua de ces mouvemens offensifs, à
couper un bataillon du régiment de Riazan, qui, sous les ordres du
colonel Kauffmann, s'était dirigé contre Youksek-Tabia. Ce batail-
lon, déjà décimé par sa tentative malheureuse, battu en tête et en
queue par l'artillerie des lignes de Tchakmak et de Chorak, assailli
de tous côtés par les Turcs, se trouva dans la situation la plus cri-
tique. Cependant pour des soldats de l'armée du Caucase il ne pou-
vait être question de se rendre aux Turcs. Une résolution désespé-
rée les sauva. Le colonel Kauffmann, entendant retentir au loin le
canon du général Bazin, se décida à traverser tout le plateau pour
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628 RETUE DES DEUX MONDES.
rejoindre ainsi les siens. Arrivé sur une crête, il aperçut enfin les
soldats du général Bazin : ils opéraient en ce moment même leur
retraite. Un Cosaciue, monté sur un cheval blessé, blessé lui-même,
se dévoua pour ses compagnons d* infortune. Il parvint à rejoindre
le général Bazin, qui s'arrêta et recueillit ces braves gens, réduits,
il est vrai, à'une poignée d'hommes.
Il était dix heures et demie ; dix-huit bataillons avaient été en-
gagés, il ne restait plus de disponibles que trois bataillons de la
réserve. Le général Mouravief en confia deux au général Brummer,
qui dut se rendre sur le terrain et juger ainsi par lui-même s'il
convenait ou non de prolonger la lutte. Sept mille tués et bles-
sés, qui jonchaient les pentes de Chorak, témoignaient suffisam-
ment des héroïques efforts qu'avaient faits les Russes pour enlever
ces lignes. Il ne restait plus évidemment qu'à se retirer. Le général
Brummer en donna l'ordre. Il déploya sur la colline de Moukha ses
deux derniers bataillons, qu'il destinait à couvrir la retraite. Les dif-
férentes colonnes redescendirent alors la pente méridionale du pla-
teau vers le pont de Koutchouk-Keuî, emmenant avec elles leurs
blessés, leur artillerie et les deux pièces prises dans la lunette de
l'extrême gauche. Les chefs de l'armée turque n'osèrent pas risquer
une poursuite, et laissèrent leurs soldats exhaler à la mode de
l'Orient la joie que leur inspirait ce succès inespéré. Au son doux et
plaintif de leurs flûtes, les chasseurs de l'Arabistan, montagnards
zebeks pour la plupsurt, exécutèrent leur danse nationale sur les ca-
davres de leurs ennemis.
Les Turcs, qui s'étaient toujours battus à couvert, n'avaient perdu
que 1,094 hommes; les Russes en avaient perdu 7,059. Cette perte
fut supportée à peu de chose près par l'infanterie, qui eut ainsi le
quart de son effectif hors de combat. Le régiment des grenadiers du
Caucase eut à lui seul 1,270 hommes tués ou blessés; le régiment
des carabiniers d'Erivan, 962; le régiment des chasseurs de Biélev,
992. « L'infanterie russe, dit le général Kméty, déploya jusqu'à la
fin la plus grande intrépidité; mais l'affaire, comme ensemble, fut
menée sans discernement et livrée au hasard. Le général russe,
ignorant sans doute que la flèche de Tachmas avait été fermée à la
gorge, arrêta son plan d'attaque en conséciuence, il semble n'avoir
pas un instant supposé la possibilité d'un échec. S'étant trouvé en
présence d'un obstacle imprévu, il ne sut pas modifier ses disposi-
tions premières, et s'obstina littéralement à prendre le taureau par
les cornes (1). »
Dans la soirée, l'armée russe avait disparu. Les Turcs conçurent
(1) Nous citons ici Popinion du général Kméty; mais nous ne saurions Juger de Texac-
titode de ses allégations, n'ayant pu nous procurer, du côté des Russes, d'autres rensd-
gnemens que le bulletin officiel du général Mouravief.
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LÀ TURQUIE PENDANT LA GUERRE. 629
encore un instant l'espoîr de la voir, après cet échec, se retirer en
Géorgie. Leurs regards interrogeaient continuellement l'horizon. Le
moindre convoi, la moindre colonne de soldats en marche leur sem-
blait le signal de leur délivrance; mais c'étaient autant de fausses
joies. 11 leur fallut se rendre à révidence. La garnison était bloquée
plus étroitement que jamais, et le général Mouravief semblait résolu
à passer, s'il le fallait, Thiver autour de Kars. Comme le froid deve-
nait de plus en plus vif, il avait fait construire pour ses troupes des
baraques en bois au lieu et place des tentes. Ces baraques, véri-
table merveille au milieu de plaines complètement dépourvues d'ar-
bres, formaient des villes régulièrement percées. De larges chemi-
nées entretenaient Fair et la chaleur dans les demeures des soldats.
Le jour pénétrait dans celles des officiers par des fenêtres garnies
de vitres. Des écuries abritaient les chevaux de Tartillerie et de la
cavalerie. Pour ceux des Cosaques, ils demeuraient nuit et jour au
piquet, bravant, grâce à leur épaisse toison, T inclémence de la sai-
son. Les routes, ensevelies sous la neige, avaient été jalonnées de
perches jusqu'à Goumry, et d'immenses transports amenaient jour-
nellement aux divers camps les vivres, les fourrages, les bois de
chauffage. Les soldats avaient été revêtus de caftans en peau de
mouton. Grâce à ces soins, ils ne semblaient guère se soucier d'un
froid qui allait toujours croissant. Ils redoublaient de vigilance, ve-
naient toutes les nuits insulter les remparts de la place, et par ces
alertes forçaient les assiégés à demeurer nuit et jour sous les armes.
Tout semblait conjuré pour lasser la constance des Turcs, la fa-
tigue, le froid, la faim, la soif même, car les fontaines étaient ge-
lées, et la rivière disparaissait sous une épaisse couche de glace. 11
avait fallu réduire encore la nourriture des soldats. Elle ne consis-
tait plus que dans les deux cinquièmes d'une ration de pain. Ces
malheureux, pour assouvir leur faim, dévoraient, à tout risque, des
herbes qu'ils allaient arracher dans les champs autour de la ville (1).
Aussi avaient- ils l'air de vrais squelettes. Leur visage noir comme
du charbon, leur peau collée sur les os, leur démarche chancelante,
leur voix creuse et à peine accentuée, témoignaient des ravages
qu'exerçait la faim sur leur organisation. Ils tombaient morts dans
les tentes, dans les maisons, çà et là dans les rues, dans l'enceinte
du camp. Les hôpitaux étaient combles. Deux mille hommes avaient
péri d'épuisement. Il fallait l'âme de fer du colonel Williams pour
résister au spectacle navrant qui l'entourait. Des bandes de vieilles
femmes assiégeaient sa demeure, et faisaient retentir leurs cris la-
(1) Ce n'est pas une exagération : le docteur Sandwith mentionne Tempoisonnement
d'une vingtaine d'hommes qui avaient espéré trouver un aliment dans les racines de la
plante nommée hyosciamus niger, ,
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6S0 VETUE DES DEUX MONDES.
inentables jusque dans la salle du conseil. De pauvres mères venaient
déposer à ses pieds leurs enfeuas/en lui disant : « Prenez-en soin,
nous n'avons plus de pain à leur donner. » Toute cette population
aurait péri, s'il n'eût partagé avec elle le reste de ses approvision-
nemens. Tel est néanmoins dans ce pays Tempire des préjugés reli-
gieux, que nul n'aurait voulu toucher à la viande des chevaux que
le colonel faisait abattre pour donner du bouillon aux malades.
Encore ceux-ci n'acceptaient-ils cet alhnent que grâce à trae inno-
cente ruse des médecins, qui le leur ofiraient en guise de médica-
ment. « Nous veillons pour le sultan, le sultan ne veille pas pour
nous; » telle était la seule plainte qu'arrachât cette affreuse misère
aux soldats. Ils se sentaient abandonnés. Depuis le jour où Fenvoyé
d'Omer-Pacha était venu leur annoncer la concentration de l'armée
du serdar sur le Tchorok, ils étaient sans nouvelles de ce général,
et l'attitude même des Russes indiquait qu'ils ne prenaient pas le
moindre souci de ses opérations. En effet Omer-Pacha n'avait pas
quitté les bords de la Mer-Noire, et pour arriver à délivrer la gar-
nison de Kars sans s'exposer aux coups des Russes, il venait d'exécu-
ter une des marches les plus fabuleuses dont Thistoire fasse mention.
III.
Pour être juste envers le serdar-ekrem, nous devons reconnaître
qu'il s'était vu longtemps entravé dans ses projets par des circon-
stances étrangères à sa volonté. Dès le mois de juillet, il avait adressé
aux généraux alliés une lettre qu'il convient de reproduire ici :
Omer-Pacha atw généraux Pélissier et Simpson,
• Quartier-général, au vallon des marins aof^aia,
le 12 JuUlet 1855.
« Excellence,
« J'ai eu l'honneur de recevoir la lettre qui m'a été adressée par votre
excellence et le général en chef de l'armée anglaise.
« Je m'empresse de vous informer qu'hier, depuis que j'ai adressé à votre
excellence la note du 11 juillet, j'ai reçu de mon gouvernement une dépêche
dans laquelle le gouvernement m'informe que toute la Turquie d'Asie est
exposée, même jusqu'aux portes de Gonstantinople, et me prie incessam-
ment, en disant que chaque heure est de la plus grande valeur, de trouver
les moyens et de mettre en exécution les mesures nécessaires pour éloigner
le grand danger dans lequel se trouvent le gouvernement, la Turquie et
par conséquent la cause des alliés.
a Dans ces circonstances, ayant dans la Crimée 60,000 Turcs, dont la plu-
part viennent d'Asie, et dont la famille et les biens sont exposés aux ravages
de l'ennemi, et trouvant que cette armée reste en Crimée inactive, sans que
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LA TORQUIE PENDANT LA 6IIERRE. 631
je voie aucune probabilité d'action immédiate, je crois de mon devoir envers
mon souverain et la cause commune de vous renouveler la proposition que
j'ai faite^dans ma note du il juillet.
« Comme ratïaire m'est représentée par mon gouvernement de la plus
grande urgence, je me propose de me porter demain au quartier-général an-
glais, à quatre heures après midi, où je vous prie de vous rendre pour une
conférence (1). »
Deux projets étaient en présence. Lord Glarendon pensait que la
voie la plus simple était de débarquer l'armée turque à Trébizonde,
et de la diriger ensuite sur Erzeroum et Kars. Le serdar insistait
vivement pour une diversion en Géorgie. D'après les renseignemens
qu'il avait recueillis, ce projet n'offrait dans l'exécution aucune dif-
ficulté sérieuse.
La région comprise entre les chaînes de l'Alaghez et du Caucase
est partagée par un rameau de cette dernière chaîne en deux bassins
dont les eaux se déversent à Test et à l'ouest. Ces eaux sont recueil-
lies par la Koura et le Rion, qui portent leur tribut l'un à la Mer-Cas-
pienne, l'autre à la Mer-Noire. Il s'agissait pour les Turcs de débar-
quer à l'embouchure du Rion, d'en remonter le cours jusque dans
les montagnes et de gagner ainsi le col de Souram, qui donne entrée
dans le bassin de la Koura. Le fait seul de leur présence à l'entrée de
cette vallée obligeait le général Mouravief à lever le siège de Kars
pour courir à la défense de Tiflis, Aucun obstacle matériel ne s'op-
posait à l'exécution de ce plan. La grand' route ouverte par les
Russes du port de Redout-Kalé à Tiflis livrait un passage facile à
l'armée turque, et lui permettait de gagner Koutaïs en dix-huit
heures de marche. Cette ville, située à moitié route du col de Sou-
ram, devenait sa base d'opérations. Le climat y était plus sain que
sur les côtes marécageuses de la Mer-Noire. Le pays n'offrait pas, il
est vrai, de grandes ressources; mais le Rion étant navigable jusqu'à
Mahran, village situé à une faible distance de Koutaïs, les approvi-
sionnemens, tirés de la flotte, pouvaient être amenés par cette voie.
Tel était l'ensemble des motifs sur lesquels Omer-Pacha s'appuyait
pour donner la préférence à une diversion en Géorgie. Du reste, l'un
et l'autre projet durent être ajournés pour le moment, le général
Pélissier, qui semble s'être fort peu soucié des malheurs des Turcs,
ayant déclaré que la présence du contingent sous les ordres d' Omer-
Pacha lui était indispensable en Crimée. Lord Cowley s'entremit à
ce sujet près de l'empereur des Français ; mais ses efforts échouèrent.
Désespéré d'un si fâcheux contre-temps, lord Stratford mettait tout
en œuvre pour trouver les 25,000 hommes que demandait le serdar.
(l) Nous reproduisons cette lettre, écrite dans un français fort incorrect, telle que
nous Itt donne la correspondance présentée au parlement anglais.
Gooçle
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632 REVUE DES DEUX MONDES.
Par malheur Tépuiseinent des Turcs en hommes et en argent était
absolu. Il fallut attendre la prise de Sébastopol. Encore le général
Pélissier tenait-il à son idée, et ne voulait-il dans les premiers temps
concéder à Omer- Pacha que trois bataillons de chasseurs. Ce fut
seulement à la fin de septembre qu'il autorisa l'envoi en Asie d'un
corps de 16,000 hommes. Omer-Pacha, qui dans l'intervalle s'était
rendu à Constantinople, puis à l'armée de Bulgarie pour tout dis-
poser à l'avance, avait 15,000 hommes prêts à s'embarquer à Siso-
polis. Avec les troupes qui formaient la garnison de Bathoum, il se
trouvait à la tête de 40,000 hommes, chiffre très supérieur à celui
qu'il avait primitivement demandé. On est cependant fondé à croire
qu'au moment d'agir il sentit faiblir en lui la résolution dont il avait
fait preuve juscjne-là; du moins, une fois en Asie, le voyons-nous
procéder avec une lenteur inconcevable.
La garnison de Kars en était réduite aux dernières extrémités.
Pour la sauver, il ne fallait pas perdre im jour. Or qu'arrive-t-il?
Au lieu de débarquer à Redout-Kalé et de gagner ensuite rapide-
ment Koutaïs, le serdar change de projet et se décide à prendre
pour base d'opérations Soukoum-Kalé, port situé à une vingtaine de
lieues plus au nord : il se donne ainsi un trajet double à parcourir
pour arriver à Koutaïs. Cette faute à elle seule décidait du sort de la
campagne; mais ce n'est pas tout. Une fois à Soukoum-Kalé, le serdar
y perd un mois. Le mécontentement que cause sa conduite à Gonstan-
tinople ne lui permettant plus de différer davantage, il prend son
parti, et le 1*' novembre rejoint enfin avec le gros de son armée son
avant-garde, qu'il avait portée à Ertitschali, village situé à une faible
distance de l'Ingour. Il avait alors sous ses ordres trente -deux
bataillons d'infanterie, quatre bataillons de chasseurs à pied, un mil-
lier de cavaliers, vingt-sept pièces d'artillerie, dix obusiers de mon-
tagne, en tout une trentaine de mille hommes. Les Russes se dispo-
saient à défendre le passage de la rivière au gué de Rouki, ils
avaient élevé des batteries dont le feu balayait le gué; mais ils n'a-
vaient que sept bataillons d'infanterie de ligne, trois mille hommes
de milice, et une multitude confuse d'indigènes armés. Malgré la
disproportion des forces, le serdar n'ose risquer un passage à la vue
de l'ennemi, et se décide à manœuvrer. Pour masquer le mouvement
qu'il médite, il fait élever deux batteries en face de la position oc-
cupée par les Russes. Ces batteries ouvrent leur feu le 6 novembre.
Le serdar laisse sur ce point une brigade destinée à les protéger,
et descend avec le gros de ses forces le cours du fleuve. A la faveur
des forêts qui couvrent le pays, il gagne ainsi sans être aperçu le
gué de Koki. Il prend position dans une longue tle qui sépare le
fleuve en deux bras, et s'efforce de passer la rivière sous le feu de
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Là TUBQUIE pendant LA'GUEBBE. 63S
deux bataillons russes et d'une batterie de six pièces qui comman-
dait la rive opposée. La journée se passe à tirailler. A la fin, deux
gués sont découverts aux extrémités de Tlle. La brigade d'Osman-
Pacha parvient à gagner la rive opposée avec une perte d'une cin-
quantaine d'hommes. En même temps le major Simons, officier an-
glais détaché auprès du serdar, franchit Tautre gué sans être aperçu,
et tombe inopinément sur les Russes, qui se voient obligés de battre
en retraite en abandonnant trois de leurs pièces. Cette affaire coûte
aux Turcs 310 hommes tués ou blessés. Malgré Tinsignifiance de
cette perte, le serdar juge indispensable de donner à son armée
deux jours de repos. Le 9, il se décide à reprendre son mouvement
et arrive à Zugdidi, gros village situé à douze milles de Koki et à
quatre de Rouki. Après cet effort, il donne encore cinq jours de re-
pos à son armée. Les reconnaissances qu'il avait poussées au loin
dans l'intervalle lui ayant appris que les Russes avaient complète-
ment évacué le pays, il semblait qu'il dût suivre la route qui mène
directement à Koutaïs; mais non: le 15, au sortir de Zugdidi, il se
rejette sur sa droite , en se rapprochant ainsi de la mer. Enfin le
17 novembre il atteint la grande route de Tiflis, et se retrouve,
après dix-sept jours de campagne, à quelques heures de Redout-
Kalé!
La correspondance anglaise, si explicite, si détaillée en ce qui
touche les autres généraux turcs, ne nous parle des opérations
d'Omer-Pacha qu'avec une extrême réserve. Nous n'y trouvons
qu'une seule dépêche du major Simons; encore cette dépêche sem-
ble-t-elle être une simple apologie de la conduite d'Omer-Pacha.
elle nous explique que, par cette marche savante, le serdar avait
pris à revers les ouvrages élevés par les Russes sur la route en avant
de Redout-Kalé; mais elle ajoute fort mal à propos que les Russes
s'étaient mépris sur la valeur de la résistance qu'ils pouvaient op-
poser à l'armée turque. « Les ennemis, dit cette dépêche, ont aban-
donné le pays; ils ont brûlé leur flottille de guerre sur le Rion, leurs
établissemens et leurs magasins. Tout démontre qu'ils ne nous at-
tendront pas à Koutaïs. Ils défendront tout au plus le passage du
Tcheniss-Zkal pour se donner le temps de faire filer leurs bagages
et leurs convois de malades et de blessés. »
N'ayant pas les mêmes ménagemens à garder, nous n'hésiterons
point à dire que les motifs allégués par le major Simons ne nous
semblent nullement concluans. Une fois maître de la route de Tiflis
et par là même assuré de ses communications avec Bathoum et Re-
don t-Kalé, le serdar marche-t-il plus rapidement? Nullement; il
prend position sur les bords du Tikour, et y reste quinze jours. A
force d'attendre, le temps, qui était resté magnifique jusque-là,
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63i HETB^ BES DEtx Mora>es,
tourne à la pluie, et le 2 décembre, par un orage afteux, Omer-
Pacha donne l'ordre .de marcher; mais, ainsi que cela ne pouvait
manquer de lui arriver à cette époque de l'année, il se trouve à
chaque pas arrêté par le débordement des eaux. Parvenu aux bords
du Tchenîss-Zkal, rivière qui forme la séparation de l'Imérétie et
de la Mingrélie, il la trouve tellement gonflée par les pluiies, qu'il se
voit obligé d'attendre quatre jours pour la passer. Enfin le serdar-
ekrem reçoit la nouvelle de la reddition de Kars. Dès knrs le géné-
ral Mouravief peut apparaître d'un moment à l'autre. Aussi l'armée
turque reçoit-^lle incontinent le signal de la retraite. Cette retraite,
dit r Anglais Lawrence Oliphant (1), se fit dans un effroyable désor-
dre. C'était à qui regagnerait le plus vite les bords de la mer. Les
pachas retrouvaient pour s'éloigner une ardeur que nul jusque-là
n'aurait pu deviner en eux. La confusion était effroyable, et l'appa-
rition d'un millier de Cosaques eût suffi pour changer cette retraite
en une complète déroute.
Le généralissime des troupes ottomanes ne devuit pas échapper
à la honte d'avoir si misérablement abandonné la garnison de Kars.
Le colonel Williams flétrit sa conduite d'un seul mot : « J'ai tenu,
dit-il, jusqu'au jour où j'ai appris qu'Omer-Pacha était débarqué à
Soukoum-Kalé (2). » Le colonel avait reçu cette nouvelle le 24 no-
vembre; il réunit à l'instant les généraux turcs, et leur expcwa que,
tout espoir de secours étant perdu , il ne leur restait plus qu'à se
rendre. Tous en tombèrent d'accord, et le mouchir l'ayant autorisé à
traiter, il se rendit auprès de Mouravief. Le général russe l'accueil-
lit avec courtoisie , se montra d'abord résolu à considérer comme
priSbnniers de guerre tous les défenseurs de la place, qu'ils appar-
tinssent au nizam^ au rédif^ ou aux corps irréguliers. Le colonel
Williams intercéda vivement pour les rédifs^ qui, appartenant à la
réserve et laissant leur famille dans le dénûment, méritaient un in-
térêt particulier. Il obtint que la liberté serait rendue à tous les
hommes qui ne feraient pas partie du nizam. La capitulation fut si-
gnée dans ces termes le 27 novembre 1855. La nouvelle s'en ré-
pandit bientôt dans la ville. Ce fut pour tous un cruel moment. Les
soldats, les habitans, les femmes même, dans un sentiment de pa-
triotique douleur, oubliaient leurs longues souffrances. Se rendre à
des giaours était une profonde humiliation pour cette race particu-
lièrement belliqueuse et fanatique des Karslis, qui, engagés dans
(i) ThB Trans-Caucasian campaign of the Turkish mrmy wniar Orner ^Pachm, by
Lawrence Oliphant; London 1856.
(2) Nous avons fait remarquer déjà que le choix de Soukoum-Kalé, port situé à vingt
lieues au nord.de Redout^Kalé, entraînait forcément des lenteurs qui condamnaient Ten-
treprise à ne pas atteindre son but, la délivrance de Kars.
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Là TURQUIE PENDANT LA GUERRE. 635
des guerres continuelles avec les Persans et les Géorgiens, disaient
d'eux-mêmes : a Un homme de Kars vaut deux hommes d'Achalt-
ziche, trois d'Érivan. » Réunis sur la place, les habitans exprimaient
leurs sentimens avec le calme de l'Orient, mais l'amertume n'en
était pas moins réelle. « Dieu est grand! s'écriaient^ils; mais est>-ce
possible? Les giaours sont à nos portes, et les armes nous tombent
des mains! Que n'avons-nous péri le jour de l'assaut! Du moins nous
apparaîtrions purifiés de nos péchés devant le Tout-Puissant, et nos
yeux ne verraient pas le triomphe de nos ennemis! » Les femmes
éclataient en sanglots. Les soldats brisaient leurs armes, s^en pre-
nant aux pachas, au suhan lai-même ; ils exhalaient leur rage en
imprécations que, dans leur plus grande détresse, ils n'avaient ja-
mais osé proférer. « En ce moment, dit le docteur Sandwith, le
colonel Williams parut à cheval sur la place; tous coururent à lui,
l'entourèrent, baisant ses étriers, appelant les bénédictions de Dieu
sur la tête du vaillant défenseur de Kars. « Où allez-vous ainsi, notre
pacha? lui criaient-ils. — Il faut (juc je vous quitte, répondit Wil-
liams, je suis prisonnier. — Ne nous abandonnez pas, notre pacha;
nous vous suivrons partout où vous irez. Vaiy vaîl la dernière heure
de l'islam est-elle donc venue? »
Le 28 novembre, les derniers soldats de l'armée d'Anatolie mi-
rent bas les armes. Les neiges amoncelées sur les flancs de l'Ararat
étaient désormais de ce côté le seul obstacle qui arrêtât les Russes.
Heureusement la guerre d'Orient touchait alors à sa fin. Quelques
mois après, la Russie se laissait dicter par les alliés les conditions
de la paix et rendait Kars à ses anciens maîtres. La dernière heure
de la Turquie n'avait pas encore sonné.
Nous ne saurions l'oublier cependant, la cause première des dé-
sastres de l'empire subsiste toujours. Cette cause, le récit que nous
venons de faire l'a mise en relief à chaque page ; nous la retrouvons
toujours la même, chaque jour plus active, déshonorant, à partir
du xvi* siècle, les annales des Turcs, et annonçant après le déclin
la décomposition. Ne semble-t-il pas que nous soyons appelés à voir
s'accomplir les destinées que prédit jadis à l'empire ottoman un des
confidens de Soliman le Grand, Chemsi-Pacha? « Enfin je tiens ma
vengeance, dit au kiaja Âali- Pacha ce dernier héritier de la dy-
nastie des Kizil-Ahmedlou; la race d'Othman a précipité la mienne
du trône : à mon tour j'amènerai sa ruine. — Comment donc? dit le
kiaja. — En déterminant le sultan lui-même à prendre part à la
corruption. qui déjà nous envahit. Je lui ai compté quarante mille
ducats, j'ai versé le poison ; la coupe est bue, et le jour viendra où
l'empire tombera en pourriture. »
Saint-Priest, duc d'Almazan.
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UNE
RENCONTRE DE VOYAGE
sourimis n li suisse iTiiiimii.
Pour peu qu'on sache observer et se souvenir, la vie de voyage
offre souvent un charme singulier, qu'on pourrait définir en deux
mots : l'harmpnie dans l'imprévu. Rien par exemple ne fait mieux
comprendre certains caractères complexes que la diversité des mi-
lieux où on les rencontre. Que la plaine remplace la montagne, ou
bien qu'aux pompes austères de la nature du nord succèdent les
joyeux horizons du midi, il n'en faut pas davantage pour tirer de
l'ombre où elles s'enferment les âmes les plus fidèles d'habitude à
un discret silence. Parmi les caractères qui se sont présentés à moi^
ainsi éclairés en quelque sorte par le paysage où ils s'encadraient,
il en est deux surtout que je rapproche volontiers dans mes souve-
nirs, et qui, j'espère le prouver par ce simple récit, personnifient
dans leurs intimes douleurs quelques-unes des causes de dépéris-
sement contre lesquelles ont à lutter aujourd'hui certaines classes,
en apparence privilégiées, de la société européenne.
A la fin de l'année 1855, après avoir pris les bains sur les côtes
de la Mer du Nord, je traversais le canton des Grisons pour me ren-
dre au bord des lacs de la Suisse italienne. Au sortir de Tusan, il
semble que le passage va tout à coup être fermé par des montagnes
hifranchissables; mais on ne tarde pas à découvrir, entre les deux
chaînes du Beverin et du Mutterberg, l'ouverture que s'est frayée
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UNE RENCONTRE DE VOYAGE. 687
le Rhin, et au travers de laquelle a été faite la route qui mène du
val Tomiliaska à la vallée de Schams. Primitivement, cette ouver-
ture, où l'homme n'avait point encore pénétré, s'appelait le trou-
perdu. Les Grisons remontaient alors le val NoUa, et prenaient de
rudes sentiers sur les flancs du Beverin, La première route, qui
date de 1470, exposée aux accidens causés par les avalanches et la
chute des rochers, était digne du nom de via malay que ne mérite
guère le magnifique chemin construit, depuis 1822, sous l'habile
direction d'un conseiller d'état tessinois, M. Poccobelli. L'art n'a en-
levé d'ailleurs à la route maudite aucune de ses beautés. On la con-
sidère avec raison comme un des plus merveilleux passages des
Alpes. La galerie qui traverse le trou-perdu est un tunnel d'environ
soixante -dix mètres creusé dans le roc vif. A peu de distance du
tunnel, la gorge forme une sorte de bassin ; mais bientôt elle se ré-
trécit de nouveau et prend un aspect sauvage.
L'effet que produisit sur moi cette route étroite, taillée en cor-
niche, qui passe entre deux rochers de plus de cinq cents mètres
de haut, ne trompa point mon attente. Une force inconnue a par-
tagé la montagne d'une façon tellement symétrique, que si les deux
parties venaient à se rejoindre, elles s'adapteraient, ce semble, de
manière à ne laisser aucun vide entre elles. La voie qui les divise,
et qui n'a par intervalles que dix mètres de large, suit parfois la rive
droite et parfois la rive gauche du fleuve ; elle passe sur trois ponts
vacillans. On cherche involontabement tantôt le ciel et tantôt le
Rhin. Le ciel n'est plus qu'une bande si mince, qu'on éprouve, en
le contemplant, une sorte de malaise, et qu'on craint à chaque in-
stant de le perdre de vue. Dans le triste mois de novembre, il n'en
descendait qu'une lumière avare, interceptée par la lisière des sa-
pins qui se balançaient au sommet des rochers, lumière parfaite-
ment en harmonie avec ce sévère paysage. Quant au Rhin, qu'on
entend bondir à une épouvantable profondeur, il paraît presque
aussi éloigné que le ciel; dans son état normal, il est à cent trente
mètres au-dessous du pont du milieuy dont il a touché la voûte dans
la grande inondation de 183A.
Tandis que je contemplais avec un muet ravissement ce spectacle
sublime, la voiture s'était arrêtée, et une conversation s'était enga-
gée entre le conducteur et deux voyageurs qui demandaient une
place. Le coupé étant obstinément pris, depuis Wallenstadt, par
un capucin de la Lombardie mélancoliquement flanqué de deux hé-
rétiques, un' gentleman anglais et un major prussien, on proposa
aux nouveau-venus de monter dans l'intérieur. Pendant qu'on éta-
blissait leur bagage dans la lourde diligence fédérale que j'avais cru
devoir prendre à Coire pour traverser prudemment ces passages dif-
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438 RfVUE DES DEUX MONDES.
ficiles, les deux voyageurs causaient entre eux de la scène grau—
diose qui s'oflrait à leurs regards. Le plus jeune manifestait un eu—
thaasiasme assez réservé, comme s'il eût redouté les épigrammea et
l'attitude moqueuse de son compagnon. En effet» celui-ci, après l'a-
voir écouté un moment, répondit d'un ton ironique : — Les mer-
veilles de la nature sont comme celles de l'histoire et de la société;
c'est en réalité un chaos qu'on devrait reg£u*der avec étonnement et
pitié bien plus qu'avec satisfaction. Pour moi, je ne vois ici que les
traces des étranges révolutions qui, pendant des milliers de siècles,
ont ravagé notre triste globe, afin de préparer im théâtre digne
d'elle à l'activité déréglée d'une espèce qui porte dans son cœur
plus de causes de trouble et de misères que cette terre n'enferme
dans ses flancs de causes de destruction.
L'accent de ce raisonneur désenchanté était évidenunent russe;
mais il usait de telles précautions contre les frimas de l'autonme,
qu'on n'apercevait pas môme le bout de son nez. En Occident, les
babitans du grsmd empire du nord se plaignent volontiers du froid;
c'est un moyen patriotique de faire comprendre qu'on ne gèle pes
en Russie, comme le croit le vulgaire. Lorsque l'étranger fut par-
venu à hisser dans la diligence sa maigre personne, son lourd bon-
net, ses épaisses fourrures, tout son équipage septentrional enfin,
son compagnon prit place à ses côtés. C'était un jeune homme pâle
et de petite taille; il avait l'air doux, presque timide. On lisait dans
ses yeux une indécision naturelle, que trahissaient aussi ses gestes.
Il parlait peu, et ne semblait occupé qu'à contempler les montagnes.
De temps en temps, il jetait un coup d'œil sur son Guide en Suisse^
comme pour se donner une contenance. Quand une phrase trop ex-
centrique à son gré sortait de la bouche du Russe, il le regardait
d'un air étonné, puis il se remettait à étudier le paysage et son
Guide avec une plus grande attention. Une phrase de la conversa-
tion des voyageurs m'apprit que le plus jeune était Belge.
À Splugen, on quitte la diligence pour prendre les traîneaux. Les
uns se dirigent vers le passage du Splugen qui mène en \alteline,
les autres franchissent le Bemardino et prennent la route de Bel-
linzona. Quand on arrive, au conunencement de novembre, dans
le village de Splugen, dont les environs sont ravagés par les $iva-
lanches, qui entraînent souvent des maisons, des animaux et des
hommes, on est sûr d'y rencontrer l'hiver. Le matin, vous étiez en-
core en automne; vous aviez joui, dans le canton des Grisons, des
lueurs d'un soleil encore tiède : à Spliigen, vous trouvez à la fois la
neige et l'Italie. En effet, à peine avions-nous débarqué dans la vaste
€our de l'hôtel, que les accens si doux de la langue italienne reten-
tissaient à nos oreilles. Une partie des montagnards qui préparaient
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UNE BENCOPÎTBE DE VOYAGE, 639-
les trattieaux causaient entre eux dan» cette admirable langue que le
monde civilisé envie à la belle Âusonie. réprouvai une véritable
joie d'enfant en écoutant ces mots harmonieux qui me rappelaient
et l'héroïque Venise et les jours sans nuages que j'y ai passés, quand
la ville de saint Marc renversait dans la poussière l'étendard jaune
et noir, et quand le draqpeau tricolore de l'Italie ressuscitée flottdt
triomphalement sur les lagunes. Le voyageur belge parut surpris de
mon air joyeux, qui faisait, il faut l'avouer, contraste avec les re-
gards ittkancoJdques qu'il promenait sur les sombres montagnes
dont nous étions environnés.
Des traîneaux nous attendaient dans la cour de rhfttel. Bien de
moins comfortable que les légers véhicules usités dans cette partie*
des Alpes : chaque traîneau renferme deux places; le cocher se tient
debout par derrière, et les bagages doivent être transportés, non
avec les voyageurs, mais bien sur des tndneaux séparés- Une pluie
de neige tombait sur nos frêles équipages. Bientôt cependant les
lourdes vapeurs qui plansdent sur les montagnes commencèrent à
se déchirer, et un ciel tfazur, le ciel de l'Italie, resplendit dans les
intervalles de$ nuages. A Hinter-Rhein , il faisait le plus beau temps
du monde. Hinter-Rhein doit son nom au voimnage de la source du
Bhin postérieur qui sort du glacier de Rheinwald^ au pied du Mos-
chelbom et du Vogelberg, deux des plus hautes montagnes des Gri-
sons, formant un groupe nommé par les Italiens Monte-^Adula (le
Mont- Adule de Boileau). Le pont qui traverse le fleuve est situé à
une petite distance du village. A notre droite se dressait la masse
colossale du Moschelhom; à gauche s'élançait dans le ciel bleu le
noir sommet du Mittaghom.
Quand on a h*anchi le pont du Rhin , on s'élève par une série de
zigzags sur le flanc septentrional du Bernardino. La route était cou-
verte d'une épaisse couche de neige. Malgré la légèreté de notre
trîdneau, les chevaux avançaient avec peine. Durant cette longue
ascension, on est assez disposé à la causerie. Cependant les deux
voyageurs^ qui me précédaient de quelques pas, se taisaient presque
constamment. Le plus âgé essayait en vain d'engager la conversa-
tion, il n'obtenait pour toute réponse que des monosyllabes. Son at-
tention se concentrait de plus en plus sur le magnifique paysage qui
se déroulait à nos pieds. Il ne semblait nullement préoccupé des dan-
gers qui, sans être bien redoutables, inquiètent ordinairement les
voyageurs qui franchissent les Alpes. Les conducteurs avaient cjuitté
leurs places en nous abandonnant à l'instinct des chevaux. La route
est tellement étroite et domine des abîmes si vastes que cette insou-
ciance ne paraissait pas sans péril. Aussi, plus nous nous élevions
sur les pentes du Bernardino, plus mes compagnons de route deve-
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SAO BEYUE. DES DEUX MONDES.
naient sérieux, et leur conversation languissante. D'âdlleurs le soir
arrivait, la bise alpestre nous glaçait sous nos fourrures. En outre, à
mesure que nous avancions, la majesté sévère de ces solitudes, à
la fois mornes et resplendissantes, a^ssait de plus en plus sur notre
imagination.
Au sommet du Bernardino, qui s'élève de 2,191 mètres au-dessus
du niveau de la mer, une vue magnifique s'offrit à nos regards. Nous
planions sur la profonde vallée du Rheinthal et sur les glaciers d'où
sort le « fleuve allemand. » Une grande maison , qui porte cette in-
scription fort peu rassurante, cam di refugio^ est habitée toute l'an-
née par un employé que le gouvernement des Grisons y entretient
pour venir au secours des voyageurs surpris par la tempête. Après
avoir dépassé le col du Bernardino, occupé en partie par le lac Moë-
sola, d'où la turbulente Moêsa descend vers le sud, nous rencon-
trâmes, au-delà du pont qui porte le nom de Victor-Emmanuel , un
toit solide sous lequel s'engagent les traîneaux, et qui est destiné à
protéger les passans contre les avalanches et les trombes de neige.
Nous étions emportés par un mouvement si rapide que l' attention
était concentrée nécessairement sur les dangers d'une pareille mar-
che. La pente est beaucoup plus forte sur le revers méridional du
Bernardino que du côté du nord. Or, sur ce sentier, qui ressemble
à un câble tordu, les conducteurs lancèrent leurs chevaux au grand
trot. Après une ascension d'une lenteur fatigante , nous pouvions
croire qu'une avalanche nous entraînait vers le Tessin, car notre
frêle équipage oscillait perpétuellement à gauche et à droite comme
un pendule. Un admirable clair de lune semait sur les déserts de
glace des millions de diamans. Notre conducteur fouettait ses che-
vaux avec autant d'indifférence que s'il les eût lancés dans les
plaines de la Belgique, et tandis que nous passions avec la rapidité
de l'éclair auprès de gouffres incommensurables, il jetait sur ces
abîmes un regard vague et insouciant.
Gomme les deux voyageurs se proposaient de visiter Bellinzona,
une des capitales du canton du Tessin (1) , nous nous séparâmes
dans cette ville , car je partais immédiatement pour Lugano. Après
avoir examiné à leur aise les vieilles forteresses de Bellinzona qui
gardent l'entrée des Alpes, le Castello di MezzOy le Castello di Cime
et le Castello Grande^ les deux touristes se dirigèrent vers Locamo,
afin de faire une excursion aux rives du Lago-Mag^ore et dans
le val Leventina, que le Tessin, tombant des hauteurs du Ssdnt-Go-
tbard, arrose de ses eaux limpides. L'hiver de 1865 fut si radieux
(1) Le gouvernemeat cantonal réside tour à tour à Bellinxona, à Lugano et à Lo-
camo, aucune de ces Tilles n*ayant touIu renoncer aux privilèges de capitale.
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UNE BBNCONTRE DE VOYAGE. 6âi
dans cette belle contrée, qu'ils prolongèrent leur course et n'arri-
vërent à Lugano qu'à la fin d^ décembre.
Pour moi, qui ressentais encore la fatigue des longs voyages que
j'avais entrepris cette année en Russie, en Bavière, aux bords du
Rhin et en Belgique, j'avais passé très paisiblement sur les rives du
Lago-Geresio le commencement de ce qu'on appelle partout la mau-
vaise saison, et qui ressemble dans le Tessin à un véritable prin-
temps. Sur cette terre aimée du ciel, la nature est dans une perpé-
tuelle activité. A peine les mûriers ont- ils perdu leurs dernières
feuilles que les primevères d'un or pâle commencent à étmler le ga-
zon. Bientôt des pervenches plus bleues qu'un ciel d'été se montrent
au pied des coteaux abrités. L'ardent soleil qui fait croître les aloès
dans les rochers voisins de Lugano fournit aussi aux scorpions leur
poison redouté. La base du San-Salvadore fourmille de vipères,
tant le ciel du midi prodigue à la fois les biens et les maux. Rien
cependant pour les âmes attristées par la mélancolie du septentrion,
rien ne saurait être aussi salutaire que l'influence de ce soleil brû-
lant. Aussi, lorsqu' après avoir visité Bellinzona, le vicomte Norbert
(c'était le nom du jeune Belge) fut arrivé à Lugano, il parut se trans-
former momentanément dans cette atmosphère vivifiante. Entre les
deux voyageurs et moi, les rencontres étaient fréquentes , et nous
échangions volontiers nos pensées, quoique différant presque tou-
jours d'opinion. Loin de craindre les discussions contraires aux
croyances naïves de sa chère Flandre, le vicomte Norbert les pro-
voquait avec une certaine résolution. Rien n'autorisait à croire
qu'U eût renoncé aux convictions de sa jeunesse dans ce qu'elles
avaient d'essentiel, m^ il n'était pas difficile de se convaincre qu'il
accepterait, en dernière analyse, les opinions les plus opposées aux
préjugés de sa race.
Après s'être promenés quelques jours à Lugano et aux environs,
les deux étrangers s'établirent à Capolago, à l'extrémité méridionale
du Lago-Geresio, dans une charmante maison peinte en rose pâle,
que leur avait louée un bourgeois de Mendrisio, qui ne l'habitait
qu'en été. Le jour où le vicomte partit pour sa nouvelle résidence,
il avait cueilli sur les flancs du San-Salvadore un gros bouquet
de roses de Noël. Son compagnon le railla un peu sur l'attention
émue avec laquelle il contemplait de temps en temps le grand ca-
lice d'albâtre de cette magnifique fleur, qui l'hiver transforme la
montagne en un véritable jardin. Norbert ne répondit que par un
triste sourire. Un épais brouillard, qui cachait à nos yeux les som-
mets du San-Salvadore et du Monte-Gaprino, enveloppait ce jour-là
et la ville et le lac. Peut-être l'aspect mélancolique du paysage
avait-il momentanément rendu à l^imagination du jeune homme sa
xonxxfn. 41
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M2 BEVUE DES DEUX MONDES.
tendance primitive, peut-être la fleur d'hiver étailr-elle l'emblëme
d'une phase significative de cette vie à peine commencée. Je me pro-
mis, à la prochaine occasion, de tâcher de savoir par son ami, le
docteur Paul Ivanovitch, ce que j'en devais penser.
Ge.tte occasion se présenta bientôt. Par une magnifique journée
du mois de janvier, j'eus la fantaisie d'aller en bateau à Gandria,
(( où l'hiver, disent les pêcheurs du lac, n'est pas visible. » En effet,
avec ses oliviers et ses bois de lauriers, dont les feuilles sonores
retentissent sur les flancs de la montagne, Gandria ne semble pas
connaître les outrages de la mauvaise saison. Quand on voit un del
d'azur briller sur ce village couronné de lauriers, on pourrait se
croire aux rives de l' Attique ou sw les coteaux fleuris de Parthénope.
Ce fut dans le petit port de ce pittoresque village que je rencon-
trai le docteur Paul. Il regardait d'un air un peu sceptique les saintes
images aux vives couleurs peintes sur les noires cabanes. Il était
venu seul, à la prière d'un Tessinois de ses amis, visiter un batelier
de Gapolago, qui était subitement tombé malade pour avoir fait trop
d'honneur au vin piémontais d'Asti. Le docteur Paul, anden élève
de l'université de Dorpat, était un des savans les plus justement cé-
lèbres de la Russie méridionale. Plus d'une fois, son oncle maternel,
que j'avais connu à Odessa et qui avait été mon médecin, m'avait
parlé des grandes espérances qu'il donnait. Cependant le docteur
Paul avait renoncé à l'exercice de la médecine pour s'occuper d'un
grand ouvrage de physiologie, dans lequel il devait résumer les ré-
sultats d'une longue expérience, et défendre, ajoutait- il avec un
malin sourire, certains principes plus ou moins orthodoxes; mais,
avant de publier ce livre, il avait voulu consulter les oracles des
facultés de l'Occident. A Bruxelles, où il s'était entretenu de ses
projets avec les hommes les plus distingués de l'Académie royale de
médecine, il avait connu chez le ministre de Russie, qui avait pour
lui une grande affection, le vicomte Norbert, dont le père, sénateur
belge, demeursdt aux environs de Gand. A Ostende, j'avais entendu
parler plus d'une fois de son père, le comte Charles-Hubert, qui
passe pour un homme éminemment spirituel. Je l'avais même ren-
contré sur la jetée d'Ostende, où presque toute l'Europe occidentale
se donne rendez-vous chaque année au mois d'août et au mois de
septeipbre.
Lorsque le docteur eut écrit son ordonnance, nous nous prome-
nâmes dans les rues montueuses de' Gandria, et, tout en admu*ant
l'aspect étrange de ce paysage essentiellement italien, nous ne tar-
dâmes pas à parler de son compagnon de voyage. Il était très dis-
posé à satisfaire ma curiosité, d'abord parce qu'il n'y voyait aucun
inconvénient, et ensuite parce que les Slaves de l'est placent la con-
Gooçle
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UNE BENGONTRE DE TOTAGE. 6&S
versation au nombre de leurs plaisirs les plus viflsL Je demandid au
docteur pourquoi le vicomte avait paru si occupé de son bouquet
de roses de Noël. Il me répondit en souriant : — La raison en est
bien simple; ces belles et pâles fleurs sont le symbole de son pre-
mier amour, amour essentiellement flamand» comme les candides
héros qui ont joué un rôle dans cette idylle. — Cette idylle, pour
me servir des expressions du docteur, je la raconte telle que je Fai
<îomprise.
Norbert n'avait que vingt ans lorsqu'il quitta l'université de Lou-
vain, cette aima mater catholique de la jeune noblesse belge. Il y
avait été reçu docteur en droit après de brillans examens, et les
professeurs avaient fait insérer dans le Journal de Bruxelles un ar-
ticle enthousiaste qui annonçait à la Flandre un défenseur illustre
de sa vieille orthodoxie. Un travail acharné avait malheureusement
^fiaibli la santé du vicomte. Son père l'envoya donc pour quelque
temps aux environs de Spa, chez un de ses parens, le baron Engel-
bert de B... Grand d'Espagne, Félix-Engelbert de B... était l'un de
xes types aristocratiques tels qu'on en trouve encore aujourd'hui
dans les châteaux de l'Europe occidentale. Â une époque où le vol--
tsdrianisme dominait partout, même dans le faubourg Saint-Germain,
il avait mené à Paris une existence très peu mystique. Cependant,
lorsqu'il était déjà question de son mariage avec l'héritière d'une
des plus fières maisons des Flandres, élevée par des religieuses de
Bruges dans cet ardent catholicisme dont la dommation espagnole
a doté la Belgique , il se laissa conduire par un de ses amis chez
l'abbé de Lamennais. L'exaltation du prêtre breton, son évidente
bonne foi, sa vie simple et studieuse, son courage à braver les opi-
nions reçues, firent une vive impression sur le baron. Il revint se
marier dans son pays, partageant toutes les convictions de sa fian-
cée, et après la noce il s'enferma avec elle dans un de ses châteaux,
sans avoir aucune communication avec les hérétiques et les libres
penseurs. Conformant soigneusement son genre de vie à ses théo-
ries, il avait refusé de faire partie du sénat, menait l'existence d'un
gentilhomme paysan, n'allait guère à la ville, et tournait de plus
en plus à une sombre misanthropie, qu'il qualifiait de « mépris d'un
siècle ergoteur et corrompu. »
Le baron et la baronne avaient eu deux filles. Marie, l'ainée, qui
avait toutes leurs aflections, était morte au moment où sa jeunesse
et sa beauté s'épanouissaient comme une fleur splendide. La ca-
dette, Antoinette-Ghislaine, qu'on nommait toujours Ghislaine, avait
eu pour marraine une duchesse d'Arenberg-Meppen, et pour par-
rain un prince de Léon, de cette famille française qui a été substi-
tuée aux Rohan. Cependant l'illustration de sa race et la fortune
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6&& BEYUE DES DEUX MONDES.
immense de sa famUle n'avaient pu la préserver des chs^rins d'une
enfance qui s'était écoulée dans les circonstances les plus doulou-
reuses. La mort de Marie avait plongé son père et sa mère dans un
abattement dont il serait difficile de donner une idée. Le baron,
s*imaginant que le ciel avait voulu punir en lui-même un ancien
allié des «rationalistes, » se croyait obligé de devenir chaque jour
plus insociable et plus atrabilaire. Quant à la baronne, qui n'avait
pas de semblables reproches à se faire, elle n'était pas moins pro-
fondément atteinte. On craignit quelque temps pour sa raison, et
jamais sa tête ne se remit tout à fait de la secousse qu'elle avût
éprouvée. Quoiqu'elle fût encore jeune et belle, elle tomba dans une
sorte d'insouciance et d'apathie singulières. Vêtue plus que modes-
tement, elle s'acharnait des heures entières sur une tapisserie, et sa
fille pouvait à peine lui arracher quelques paroles insignifiantes.
Les enfens, dont les impressions sont très mobiles, ne se rendent
pas compte de l'effet que peuvent produire ces incurables douleurs.
La tristesse qu'on leur montre, sans même songer à se contraindre,,
leur semble inspirée par quelque mécontentement secret ou mênoe
par le défaut d'affection. On les rend ainsi irritables et défians.
D'ailleurs Ghislaine n'était pas douée d'un esprit pénétrant; elle s'ar-
rêtait en tout à la superficie des choses. Le peu d'imagination qu'elle
avait ne lui inspirait que des idées sombres, entretenues par le mi-
lieu sinistre où elle vivait. Elle grandit sans joies et même sans dis-
tractions. Aussi était-elle blanche , frêle et presque toujours souf-
frante. Sa mère vit dans cette faible santé un prétexte pour laisser son
intelligence sans culture. D'ailleurs, indolente comme l'était Ghis-
laine, les raisons n'auraient jamais manqué à la baronne pour aban-
donner sa fille à l'ignorance. Non-seulement Ghislaine se portait si
mal qu'on avait craint plusieurs fois pour sa vie, mais son intelli-
gence était rebelle. Très loin de ressembler à son aînée, qui cona-
prenait tout sans le moindre effort, Ghislaine était regardée comme
une bonne fille qui devait, dans son intérêt, végéter aussi paisible-
ment que possible.
Lorsque Ghislaine eut atteint l'âge de seize ans, sa grand' mère
maternelle, personne ambitieuse et vaine, crut devoir faire des re-
présentations, d'ailleurs fondées, siu- la bizarre éducation que l'on
donnait à sa petite-fille. La baronne, qui subissait l'influence de
cette femme impérieuse, tout en l'aimant médiocrement, se décida,
en murmurant à quelques concessions. On laissa la vieille dame
s'occuper de la toilette de Ghislaine, qui passa subitement d'une
modestie rustique à une élégance toute parisienne. On consentit
même à recevoir de temps en temps, surtout pendant la saison des
chasses à courre, quelques parens et quelques amis. Le baron En-
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UNE RENCONTRE DE VOYAGE. 6&5
gelbert ne rangeait pas la chasse parmi les amusemens frivoles ou
dangereux, « C'était, disait-il, une image de la guerre, une vie d'ac-
tion qui préservait l'âme des vaines langueurs du siècle et des dan-
gereux raisonnemens des sophistes. » Aussi reprenait-il une espèce
de gaieté quand, la trompe aux lèvres, il suivait à travers les champs
et les bois quelque malheureux lièvre, et qu'il avait la satisfaction
de le voir déchirer vivant, après de terribles angoisses, par la meute
hideuse de ses chiens affamés; mais si les piqueurs faisaient quelque
faute, si les chiens s'acquittaient mal de leur besogne, si un pay-
san avait regardé d'un air étonné ou narquois ce fier gentilhomme
guerroyant contre les lièvres, il grondait ses gens, fouettait ses
chiens avec fureur, et revenait en maugréant contre le « radicalisme
insolent des villageois. »
Norbert, qui se croyait obligé d'aimer la chasse autant que son
compatriote saint Hubert, fut bien reçu au château du baron, où il
arriva deux ans après le commencement de la réaction provoquée
par la grand'mère de Ghislaine. La chasse l'absorba d'abord tout en-
tier, mais la chasse ne durait pas toujours : il fallait laisser reposer
les chiens; le baron d'ailleurs s'occupait assez d'agriculture pour
n'avoir pas toute sa liberté. Norbert n'avait alors d'autre ressource
que de causer avec sa cousine en se promenant avec elle autour des
massifs de fleurs dispersés parmi les gazons du parc sous les fe-
nêtres du salon. Ghislaine y cueillait des roses de Noël, pâle orne-
ment des derniers jours de l'année, dont le charme mélancolique
semblait sourire à son imagination. Elle avait dix- huit ans, elle était
devenue une très belle personne, et sa beauté n'était pas trop fla-
mande. Elle était plus blanche que ces lis dont l'Évangile loue la
splendeur, elle était grande, et sa taille était ravissante. Quoique
ses traits manquassent d'expression, son nez d'une forme parfaite,
son front élevé, encadré de cheveux châtains, ses yeux aussi doux
que ceux des colombes, donnaient à sa physionomie un remarquable
cachet de noblesse et d'élégance. Quand elle s'animait, ce qui était
rare, une teinte pareille à la nuance délicate des roses du Bengale
• colorait momentanément ses joues. Rien en elle ne rappelait les
épaisses et blondes nymphes de Rubens, masses de chair et de sang,
nourries de lait et de beurre dans les plaines plantureuses de la Bel-
gique, et que le grand artiste a transportées dans un monde où l'hu-
manité avait les formes idéales d'une poétique adolescence. Ghislaine
possédait toutes les séduotions de sa race sans en avoir les défauts;
elle était surtout faite pour plaire à une âme naïve, sans aucune ex-
périence de la vie, toute pleine encore d'illusions virgiliennes, et
qui se figurait que la première femme qu'il devait aimer serait
Candidior cycaîs, hedera fonnosior alba.
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6&6 REVUE DES DEUX MONDES.
Dans cette heureuse période de Texistence-où rien ne se montre
à rintelligence sous son véritable jour, chacun de nous jouit de la
faculté dont le genre humain était doué aux époques primitives. Tout
alors prenait un merveilleux aspect. Les rayons immaculés de l'aube
étaient les regards de génies bienfaisans qui contemplaient la terre
endormie avec un sourire d'amour, l'haleine d'un dieu soupirait
dans la brise printanière, et la corolle parfumée des roses servait de
retraite à l'essaim des sylphes charmans. Quel homme n'a point à
vingt ans, pour peu qu'il ait reçu du ciel le moindre sentiment poé-
tique, opéré d'aussi grands miracles? De quelles séductions irré-
sistibles n'a-t-il point paré l'objet d'une passion pleine d'une abné-
gation sans égale I Tel est le secret qui assure aux premières amours
un caractère exceptionnel. On aime alors avec une telle spontanéité
que toute ombre s'anéantit dans les torrens de lumière qui s'épan-
chent de l'âme éprise. La réflexion est si peu développée, l'expé-
rience si imparfaite, que l'idéalisation la plus hardie ne rencontre
devant elle aucun obstacle. Les mots de culte, d'adoration, de sa-
crifice, qui, hélas I sont destinés à devenir de trompeuses formules,
sont alors l'expression exacte des mouvemens impétueux d'un cœur
qui possède la glorieuse plénitude de son action.
D'ailleurs la coquetterie instinctive qui ne manque à aucune fille
d'Eve donnait à Ghislaine des conseils dont elle profitait avec une
innocente adresse. Elle était, en présence de son cousin, humiliée de
son ignorance; mais, grâce à ce tact exquis, privilège des natures
féminines , et qui se développe en elles à leur insu , elle semblait
avide de savoir et ne négligeait aucune occasion de demander quel-
que conseil à Norbert. Elle déplorait avec lui l'insouciance glacée
de sa mère, l'étrange froideur du baron. Elle se plaignait amère-
ment d'avoir été sacrifiée à un deuil qui pouvait être sincère sans
entraîner l'oubli des devoirs les plus sacrés. Elle racontait, avec
cette verve naturelle qu'une conviction profonde donne aux moins
éloquens, les ennuis et les épreuves de sa vie, ses découragemens,
ses révoltes secrètes , ses colères juvéniles. Ces entretiens pleins
d'épanchemens se continuaient d'autant plus aisément que la ba-
ronne, qui redoutait le mouvement plus que la mort, laissait volon-
tiers les deux jeunes parens se promener sous les fenêtres du salon.
Le soir, quand ils se trouvaient auprès de la baronne, elle s'absor-
bait tellement dans ses souvenirs qu'Us pouvaient causer fort long-
temps sans qu elle prêtât la moindre atten^on à leurs paroles. Après
le dîner, le baron ne tardait point à disparaître; il avait calculé
qu'en se couchant de très bonne heure et en se levant avec l'au-
rore, il vivrait beaucoup moins avec cette espèce humaine qu'il avait
prise en antipathie sous prétexte de perfection. La baronne, organî-
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UNE RENCONTRE DE TOT AGE. 647
sation lymphatique et molle, blonde et pâle, s'affaissait chaque
jour davantage sous le poids invisible qui l'écrasait. Avec l'apathie
d'un être privé de réflexion, elle travaillait jusqu'à minuit et quel-
quefois plus tard, non par amour d'une besogne insipide, mais
dans la crainte de fsdre un mouvement pour gagner sa chambre à
coucher.
La jeunesse de Ghislaine, sa beauté, surtout la rare élégance de
ses manières, empêchaient de distinguer chez elle les germes des
défauts qui, au premier coup d'oeil, frappaient chez ses parens. Un
observateur pénétrant eût peut-être conjecturé qu'elle aurait un jour
l'esprit misanthropique et défiant du baron et la mélancolie décou-
ragée de sa mère. Norbert, à vrai dire, n'était pas un psychologue
très exercé. Sa belle cousine, — la rose de Noël, comme il aimait à
l'appeler, — lui paraissait une créature idéale, et il éprouvait une
telle jouissance de l'amitié qu'elle lui témoignait que son imagina-
tion n'allait pas au-delà de ce paradis, qu'il faudrait, hélas I bien-
tôt quitter. Pour Ghislaine, le mot d'amitié que je viens d'employer
était peut-être exact, — quelle jeime fille voit clairement à cet âge
ce qui se passe dans son âme? — Pour Norbert, il était trop faible.
Un homme moins inexpérimenté que Norbert n'eût pas tardé à de-
viner que son amitié pour Ghislaine était une vraie passion.
Plusieurs causes contribuaient à son aveuglement. Sa cousme
était beaucoup plus riche que lui, et il n'ignorait pas que sa fa-
mille l'avait depuis longtemps promise 'à une famille ducale fran-
çaise, dont les terres étaient en Bretagne^ Ces considérations lui
paraissaient si fortes que Ghislaine lui semblait placée dans une
autre sphère que celle où devait se passer sa vie. Du reste, ses
appréciations étaient assez fondées. Sa cousine, qui n'avait presque
rien appris, s'était cependant assimilé quelques idées qui étaient
devenues pour elle une sorte de religion. Elle était intimement con-
vaincue qu'elle était destinée à être duchesse; son rôle social faisait,
à ses yeux, partie de l'essence même des choses. Dans ces intelli-
gences froides et bornées, les conventions humaines prennent aisé-
ment, du moins dans la jeunesse, la place de la fatalité antique. Le
peu d'affection dont elles sont susceptibles est toujours subordonné
à certains principes qui se rattachent au ciel ; mais quand elles ont
acquis plus d'expérience de la vie, ces principes conservent-ils la
même valeur absolue? Il serait téméraire de l'affirmer.
Ai -je eu raison d'appeler Ghislaine « une âme froide? » Ce mot,
je le crains, ne rend pas très exactement ma pensée. Aucune pas-
sion ne pouvait encore prendre racine dans son cœur; mais elle
portait dans l'amitié une ardeur très sincère, car les natures dispo-
sées à la mélancolie ont généralement besoin de consolateurs. Or
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6&8 BEYUE DES DEUX MONDES*
Norbert s'acquittait à merveille de ce rôle. Il n'humiliait jamûs,
comme la baronne, l'orgueil de sa cousine ; il ne froissait jamais sa
sensibilité, comme son père ; il ne paraissait jamais surpris de son
ignorance : il comprenait toutes les causes de ses chagrins, il était
toujours disposé à lui donner raison contre ceux qui refusaient de
voir en elle la plus parfaite des créatures. Sans s'en douter, et guidé
par l'insUnct mystérieux de l'amour, Norbert agissait comme un sé-
ducteur consommé; mais un séducteur aurait nécessairement nourri
d'autres espérances que lui, espérances qui eussent excité le cour-
roux de la jeune Flamande. Elle aimait en effet moins le consolateur
que la consolation, l'idéal autant que la personne. Sans connaître
même le nom du divin Platon, e^e était essentiellement platoni-
cienne. Dans l'isolement moral auquel les circonstances l'avaient
condamnée, le bonheur suprême qu'elle avait rêvé, c'était d'épan-
cher ses douleurs dans un cœur fraternel. Son beau songe se trou-
vait réalisé; mais ce que Norbert ne soupçonnait même pas, c'est
qu'une tante, une cousine, une sœur se fût peut-être acquittée aussi
bien que lui du rôle dont il était si fier.
Cependant, au lieu d'essayer de se rendre compte de sa situation,
il se laissait aller à l'exaltation si naturelle à son âge. Il dormait
peu, il ne travaillait plus, il chassait le moins possible, il n'avait
plus qu'une pensée, qu'une préoccupation. Une fleur que Ghislaine
avait touchée devenait pour lui un véritable trésor ; il ne feuilletait
d'autres livres que les siens, il griffonnait des vers pour les déchirer
avec colère comme indignes de la divinité à laquelle il rendait un
culte aussi fervent que discret. Les hommes de quarante ans souri-
ront de ces enfantillages; mais Norbert n'était pas dans l'âge où l'on
regarde les décisions de la raison comme des oracles. Il ne tarda
point cependant à comprendre le rôle qu'elles jouent dans la vie
quand je ne sais quel vieux duc vint demander la main de Ghislaine
pour son fils aine. Ce voyage transforma momentanément les habi-
tans du château. Le baron était enchanté d'une alliance qui faisait
entrer sa fille dans une famille intimement liée avec les anciens chefs
de la Vendée et de la Bretagne. Les Celtes entêtés de l'ouest de la
France étaient à ses yeux le type du peuple catholique et monar-
chique par excellence. Tous leurs généraux étaient des héros et des
martyrs, et il canonisait à la fois Vendéens et chouans, Lescure et
Puisaye, Bonchamp et Cadoudal. Le duc, ancien ami du prince de
Talmont, était lui-même un peu embarrassé d'être vénéré comme
un saint de l'église primitive; il avait quelque envie de sourire en
entendant parler des vertus chrétiennes de Charette, le voluptueux
général des cabaniers et des huttiers du Poitou. Norbert était le
seul qui conservât son sang-froid. Malgré les leçons des rév&rends
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unis RENCONTRE DE VOYAGE. 6&9
pères de la compagnie de Jésus, il n'était pas aussi étranger que ses
hôtes aux idées de son siècle et à tous les enseignemens de l'his-
toire. D'ailleurs l'arrivée du duc ne l'avait nullement porté à l'en-
thousiasme. Il contemplait avec une stupéfaction profonde le chan-
gement soudain qui s'était opéré dans sa poétique cousine. Elle était
descendue sur la terre de la façon la plus dégagée. Elle ne parlait
que de bijoux, de dentelles, de cachemires, de corbeille, comme si
ces graves sujets l'eussent préoccupée toute sa vie. De ses rêveries,
de ses ennuis, de ses épreuves, aucune trace ne, restait sur son beau
front, aussi serein qu'un ciel d'été ; l'ange devenait une fiancée
comme tant d'autres.
Norbert était atteint au cœur; sa foi dans l'être parfait, et mal-
heureusement fantastique, auquel il donnait le nom de femme était
détruite, et cette déception est la plus cruelle, parce qu'elle est la
première et qu'elle ouvre à l'imagination la porte d'un monde de
douleurs. Il avait l'air d'un croyant qui a découvert une objection
insoluble contre la religion à laquelle il a dévoué sa vie. C'est en
vain qu'il essayait de se distraire de ces douloureuses préoccupa-
tions. La promenade n'était pour lui qu'une occasion de s'absorber
dans ses pensées. Dès qu'au retour de ses excursions il apercevait
les arbres du parc ou les toits du château , il s'arrêtait dans une
sombre extase, sans pouvoir détacher ses regards de ce séjour où il
avait passé les heures les plus belles de sa vie. Il se disait bien alors
qu'un prompt départ était inévitable; mais quand approchait le mo-
ment de prendre une résolution définitive , son courage faiblissait.
Sa volonté n'avait pas été assez énergique pour donner à Ghislaine la
conviction qu'aucun homme ne pouvait, comme lui, assurer son bon-
heur, elle n'était pas non plus assez forte pour le décider à mettre fin
à une situation devenue intolérable. Comme touteë les âmes qui ne
sont pas solidement trempées, il se faisait de sa douleur une sorte de
satisfaction amère; mais parfois elle le jetait dans de tels désespoirs
que des larmes brûlantes s'échappaient de ses yeux. Les courts
momens qu'il donnait au sommeil étaient troublés par des visions
étranges. Cependant, quoiqu'il fût assez fier pour affecter le plus
grand calme, son attitude pensive faisait un contraste trop visible
avec la satisfaction de ses hôtes. 11 s'aperçut qu'il commençait à ne
pas dissimuler assez bien l'amertume et le dédain qui remplissaient
son âme. Ce jeune homme, dont l'air était doux et presque timide,
excellait dans la satire quand il était sérieusement révolté, et il
devenait d'autant plus redoutable qu'il ne dépassait jamais dans ses
épigrammes les plus sanglantes les limites de la convenance la plus
rigoureuse. Il fit bientôt ses adieux au baron Engelbert, emportant
de Ghislaine un souvenir plein d'amertume, et plus entraîné encore
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650 BEVUE DES DEUX MONDES»
vers les idées mystiques qu'au moment où il quittait l'université de
Louvain.
Vieux diplomate, honoré de la confiance du roi des Pays-Bas
alors que la Belgique et la Hollande ne faisaient qu'un seul état, le
comte Charles-Hubert n'avait aucun des préjugés de son fils, quoi-
qu'il eût cru devoir, par une condescendance assurément exagérée,
le faire élever chez les jésuites. « Voltaire, disait-il pour se consoler
de sa faiblesse, a été leur disciple, et je compte d'autant plus sur la
loi inévitable des réactions que je connais l'intelligence naturelle-
ment droite de Norbert. » Cependant, quand il vit que son fils,
après avoir déjà passé quelques années dans la diplomatie, se lais-
sait envahir de plus en plus par la mélancolie, il s'inquiéta sé-
rieusement des tendances d'un esprit dont le développement étali
si lent et si douloureux. La comtesse, née en France, dans un des
départemens de l'ouest, entretenait malheureusement chez Norbert
les dispositions bizarres d'une imagination qui ne l'entraînait pas,
comme s'il eût été Italien ou Provençal, vers une vie de plaisir et
d'aventures, mais qui le plongeait dans des rêves sans fin, dans des
extases perpétuelles, et parfois dans un abattement profond. Son
père comprit la nécessité de réveiller cette intelligence engourdie,
de lui faire connaître et la vie et les hommes. 11 était convaincu que
le soleil du midi chasserait de son âme les tristes fantômes qui nais-
sent dans les brouillards de la Mer du Nord. 11 avait donc pensé à le
conduire lui-même dans la Suisse italienne, en Italie, en Grèce et
aux bords du Danube. Seulement il se sentait bien vieux pour de si
longs voyages. En outre, comme il s'agissait de rendre à une orga-
nisation exaltée le calme, le bien-être et la pleine possession de ses
forces, l'expérience et la sagacité d'un médecin lui paraissaient in-
dispensables. Le docteur Paul Ivanovitch se proposant de parcourir
l'Europe méridionale, il se décida à lui confier Norbert. « Si son es-
prit, lui dit-il, n'est pas exempt de bizarreries, s'il est peu expansif,
il a un cœur d'or; il ne tardera point à s'attacher à un compagnon
qui, comme vous, a l'habitude de se dévouer à ceux qui souffrent,
et qui sait que les plus malades ne sont pas toujours dans leur lit.
Votre voyage sera d'autant plus avantageux pour Norbert qu'il y
trouvera mille sujets d'études. Menez-le dans les Alpes méridionales,
au bord des lacs charmans de la Suisse italienne, dans les plaines
de la Lombardie, au fond des vallées de l'Arcadie et des Karpathes.
Quand il aura examiné les Romansches protestans (1), les Italiens
ultramontains, les Grecs, les Roumains et les Serbes orthodoxes, il
comprendra sans peine que le christianisme se modifie conformément
(1) Le canton des Grisons est m^te, mais I^ réfonnés sont les plus nonabreux.
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UNE RENCONTRE DE VOYAGE. 651
au génie des peuples. Le libéralisme naturel qu'il tient de son sang
flamand se fortifiera par la réflexion et la comparaison des civilisa-
tions diverses. Sans doute il ne goûtera jamais des théories pareilles
aux nôtres, qui sont trop contraires à la tendance sentimentale de
son caractère; mais pourtant j'ai l'intime conviction que vous en fe-
rez un homme, même un diplomate. »
Quelques jours après cet entretien, Norbert et le docteur par-
taient pour la Suisse, où je les rencontrai une première fois dans
les circonstances qu'on connaît. Quand je les revis, c'était presque
à la veille du jour où la triste histoire de la duchesse Ghislaine et
du vicomte Norbert allait se dénouer. Depuis ma promenade à Gan-
dria, je n'avais entendu parler de mes voisins de Capolago qu'au
retour de la belle saison. J'appris d'un Italien établi à Mendrisio
qu'ils faisaient de fréquentes excursions en Lombardie, au bord du
Lac- Majeur et des lacs de Varese, de Como, d'Iseo et de Garda.
Lorsqu'un soleil chaque jour plus brûlant leur fit regarder le canton
du Tessin comme une région relativement tempérée, ils dirigèrent
leurs courses vers les pentes boisées du Monte-Cenere, couvert de
forêts de châtaigniers, et qui divise le canton en deux parties iné-
gales. Ayant su que je me proposais de visiter le couvent de Bigo-
rio, situé sur des hauteurs perpétuellement rafraîchies par des eaux
jaillissantes, ils s'arrangèrent de façon à faire aussi ce pèlerinage,
qu'une madone célèbre recommande aux artistes.
Tout le pays qu'on parcourt pour aller de Lugano à Bigorio res-
semble à un parc. Après avoir traversé les villages de Canobio et de
Tesserete, on arrive à Sala, où l'on commence la facile ascension de
la montagne sur laquelle est bâti le monastère. Tandis que je des-
cendais de voiture, on bridait un mulet destiné à une jeune femme
qu'un homme plus âgé accompagnait. Sans m'occuper beaucoup de
cette rencontre, je m'élançai dans la direction du couvent. Le long
du chemin , on a construit de petites chapelles qui servent à cette
pratique de dévotion que les catholiques romains nomment via cru-
els. Sans ces petits édifices consacrés à la passion du Rédempteur,
cette délicieuse Arcadie ne ferait jamais songer à une croix dou-
loureuse; mais le ver rongeur n'est-il pas caché dans le calice des
fleurs, et l'affreux squelette de la mort n'apparaît-il point quelque-
fois même dans le sourire de la jeunesse et de la beauté? L'élé-
gante étrangère qui gravissait derrière moi la montagne, et que j'a-
percevais en me retournant pour regarder le paysage, semblait elle-
même une personnification des douleurs secrètes qui empoisonnent
les existences les plus brillantes en apparence. En efiet, elle s'avan-
çait d'un air profondément ennuyé, sans paraître écouter les dis-
sertations de son compagnon, comme une personne qui s'acquitte
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652 REVUE DES DEUX MONDES,
d'une tâche pénible avec assez peu de résignation. Lorsqu'elle atr-
teignit la plate-forme qui est voisine du monastère, je m'attendais
à voir la magnificence du spectacle triompher de son indifférence;
il n'en fut rien cependant, elle resta impassible devant un paysage
digne du pinceau de Claude Lorrain.
Pendant que je m'oubliais dans la contemplation du splendide pa-
norama qu'on découvre du haut de la montagne, le docteur et le
vicomte sortirent du monastère. Celui-ci, à la vue de l'étrangère,
ne put contenir une émotion profonde. La jeune femme que j'avais
sous les yeux n'était autre que Ghislaine, qui avait atteint la plate-
forme presque en même temps que moi. La présence de Norbert pa-
rut causer à la duchesse une surprise agréable. Il ne fallait pas être
un observateur bien pénétrant pour s'apercevoir que le mariage
qu'elle avait accepté avec tant d'empressement n'avait pas réalisé
ses espérances. Le duc n'était pourtant ni un méchant homme ni un
mauvais mari. Grâce à la fortune considérable que son père lui avait
laissée, il ne refusait jamais de satisfaire les fantaisies de sa femme.
Malheureusement il était très absolu, très personnel, et sûr d'être
dans son droit en se préoccupant sans cesse de lui-même. Il ne
comprenait pas que sa compagne pût avoir une autre manière de
voir que lui. Dès les premiers jours de son mariage, il avait eu la
maladresse d'irriter la vanité de la fière Ghislaine en voulant re-
dresser toutes ses idées, combattre ses préjugés, « refaire son éduca-
tion, » car telles étaient les expressions qu il employait bravement.
La jeune Flamande écouta tous ses sermons avec une déférence ap-
parente; mais dès lors elle le trouva souverainement ridicule. Quoi-
qu'elle dissimulât d'abord assez habilement toutes ses impressions,
il était difficile que le mari de Ghislaine ne s'aperçût pas avec le
temps qu'elle ne faisait aucun cas de ses théories, et qu'elle atta-
chait à son affection une très médiocre importance. Or le duc, qui
prétendait être le centre de toutes choses, s'acharnait de plus en
plus à obtenir une intimité impossible. Aussi, après avoir semblé
ennuyeux, fmit-il par paraître intolérable.
Il ne me fallut pas beaucoup de temps pour comprendre les causes
de ce profond désaccord. Ghislaine m'avait priée de l'aider à décou-
vrh* une habitation commode aux bords du lac, et, dans une longue
promenade que nous fîmes jusqu'à Melano, son mari me révéla fran-
chement les côtés faibles de son caractère. Lorsque nous entrâmes
dans le bateau, j'éprouvai quelque hésitation en indiquant aux ba-
teliers la direction qu'il fallait prendre. En effet, quoique d'une
étendue médiocre, le lac de Lugano est composé de plusieurs golfes
qui ont tous leur physionomie et leurs paysages particuliers. Le
golfe de Porlezza se dirige au nord-est; au midi, le lac s'enfonce
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UNE BENCONTRE DE YOTAGE. 653
dans les terres vers Porto-Morcote , et plus profondément vers Ca-
polago; le petit golfe de Ponte-Tresa tourne au nord-ouest, et celui
d'Agno, plus allongé, au nord. Après un moment de réflexion, U me
sembla qu'en marchant vers le sud nous trouverions plus aisément
une villa bien située; mais à peine étions-nous arrivés en face du
San-Salvadore que le duc voulait déjà descendre au village de Para^
dise. Ce village, bâti au pied de la verte montagne, se compose de
maisons peintes en gris, en jaune et en rose pâle, d*une construc-
tion très régulière, qui baignent leurs pieds dans les ondes du Lago-
•Ceresio. Au-dessus du Paradiso, consacré à Tindustrie de la soie,
qui occupe dans le Tessin un grand nombre de bras, s'épanouissent
sur des sillons soigneusement cultivés des mûriers au feuillage lus-
tré. A mesure qu'on s'élève sur les pentes du San-Salvadore, les
mûriers sont remplacés par des arbres forestiers^ puis par des buis-
sons, qui poussent avec une sorte d'ardeur dans les flancs du ro-
cher, revêtu jusqu'à son sommet d'un opulent manteau de verdure.
Le duc, sans même jeter un regard sur le site, déclara qu'il était
inutile d'aller plus loin. 11 craignait, disait-il, de s'aventurer à une
trop grande distance de la ville, n'ayant aucune espèce de penchant
pour la vie de chalet, et n'entendant nullement renoncer à « ses
aises. » Sans s'apercevoir du sourire ironique qui donnait un nou-
veau charme à la belle figure de sa femme, sans môme lui deman-
der son avis, il développait son opinion avec la vivacité étourdie d'un
enfant égoïste et entêté; mais s'il avait la pétulance de l'enfance,
il en avait aussi la mobilité, et comme Ghislaine ne paraissait pas
très pressée de s'établir au milieu des magnaneries, je décidai assoz
facilement le duc à continuer notre voyage.
Une révolution géologique a détaché du San-Salvadore et jeté
dans le lac le promontoire de San-Martino, séparé des flancs arides
de la montagne par la route soigneusement entretenue qui suit le
Ceresio à travers des arbres, des arbustes et des fleurs de toute es-
pèce. Les châtaigniers, les mûriers, les oliviers, les hêtres, se mê-
lent aux clématites des haies, aux vignes vulpines, aux cytises et
aux chèvrefeuilles. Quand les lis bulbifères étalent sur le rocher
leurs fleurs campanulées, d'un pourpre éclatant, on croirait voir
briller dans les halliers le flmnmemn qui flotte en Albanie sur le
front des épouses. Malheureusement, non loin du promontoire s'élè-
vent les ruines d'un château, asile bien-aimé des vipères, qui four-
millent à la base du San-Salvadore, et dont les murailles poudreuses
sont surmontées de pâles oliviers, étages d'une manière tellement
symétrique, qu'à une certaine distance ils paraissent former une
crête sur la cime de la montagne. Au lieu d'appeler l'attention de
mes compagnons sur la physionomie de ce paysage, j'entamai de
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65i BEVUE DES DEUX MONDES^
lugubres histoires sûr la perfidie des vipères, dont le vieux casiel
que nous avions sous les yeux était devenu la demeure favorite.
Tandis que nous longions l'Ârbostora, ramification boisée du San-
Salvadore, je me faisais un malin plaisir d'exciter la colère du duc
contre ces régions «sauvages, » où les reptiles pullulent comme
aux siècles antédiluviens, et où les hommes semblent avoir con-
servé les passions ardentes des époques primitives, La duchesse
portait des regards d'envie de l'autre côté du lac sur le village de
Gampiglione. L'église, assez éloignée de ce village, avec son double
escalier et son portail hardi, a l'air d'une retraite bâtie aux bords
des eaux pour les âmes qui veulent se recueillir devant l'Étemel,
loin des a^tations du monde et de la vie. Â mesure que nous ap-
prochions, Ghislaine s'absorbait de plus en plus dans les pensées
que paraissait lui inspirer cette riante solitude, que l'éclatant so-
leil du midi inondait alors de tous ses feux. Ses yeux s'arrêtaient
avec ime sorte de fixité maladive sur une belle maison, construite
entre l'église et le pont de Mélide, et dont les blanches murailles
brillaient au milieu des mûriers, des noyers et des cascades mur-
murant dans les hautes herbes. Nous arrivâmes devant Bissone, en
passant sous l'immense pont qui unit les deux rivages du Geresio.
Le village de Bissone, bâti en face de Mélide, sur la rive orientale
du lac, dont il est séparé par une place plantée de mûriers, a un
aspect si riant que le duc fut séduit et que la duchesse elle-même,
malgré son indifférence, laissa échapper un signe d'approbation.
Trois ormes immenses, qui s'élevaient parmi les mûriers, semblaient
fiers de la majesté de leur taille et de la grandeur de leurs ra-
meaux. Aux branches des arbres pendaient de longs filets qui lais-
saient voir à travers leurs grandes mailles les maisons construites
sur des arcades où les indigènes viennent, à l'abri d'un soleil dé-
vorant, contempler leur lac d'azur, le pont gigantesque, les blan-
ches « caves )) de Mélide et les pentes verdoyantes de l'Arbostora.
Nous descendîmes du bateau pour nous promener dans le village
protégé par le dieu [divus) Garpophore, car sur le sol italien les
saints deviennent des dieux (1), comme autrefois les césars. Les ba-
teliers cueillirent pour nous des juliennes, des roses et du thym
dans le jardin d'un hôtel dont l'enseigne pendait, balancée par la
brise, à la gueule d'un poisson; mais l'apparence plus que modeste
de cet hôtel donna au duc une fâcheuse idée de la civilisation de
Bissone. Quoiqu'il ne se séparât jamais de son cuisinier, il parut
craindre que cet artiste éminent ne fût très mal secondé par les
pêcheurs de Bissone, que l'honorable gentilhomme trouvait « fa-
(I) On lit sur le fronton de l'église : IHvo Carpophoro dicatum.
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UNE RENCONTRE DE TOT AGE. 666
rouches, » probablement à cause de leurs chapeaux pointus ^ de
leurs barbes noires, de leurs regards expressifs et de leurs vestes
brunes négligemment jetées sur ime épaule.
Nous retournâmes à Lugano : le duc, après avoir jeté un coup
d'œil sur Melano, ne voulut pas prolonger Fexcursion. Pourquoi
cependant gardai-je de cette promenade un profond souvenir? C'est
que j'avais trop bien compris en observant le duc et Ghislaine que
l'union de ces deux êtres si différens se transformerait tôt ou tard
en une lutte douloureuse. Comme tous les esprits étroits, le duc
avait 4e malheur de se croire très capable, parce qu'il possédait au
plus haut degré le don de maintenir et d'accroître son bien-être
individuel. L'admiration très sincère qu'il avait pour lui-même,
pour son rang, pour sa fortune, pour tous les avantages accumulés
sur sa tête précieuse, ne lui permettait pas même de penser qu'on
pût jamais lui préférer personne. Il aurait dû naître chez les Slaves
du sud ou chez les Albanais, parmi lesquels le chef de la famille est
pour sa compagne un être infaillible et irréprochable. Malheureu-
sement, dans l'Europe occidentale, de pareilles illusions sont la
cause d'une sécurité déplorable, car les combinaisons les plus in-
génieuses n'y sauraient rendre le moindre prestige au « principe
d'autorité, » tel qu'il est compris dans les pays semi-asiatiques. Toute
domination qui n'a pas l'affection et la confiance pour base est expo-
sée à de cruelles déceptions. Le duc s'apercevait bien que l'humeur
de Ghislaine devenait de plus en plus difficile, mais il attribuait son
état à des causes purement physiques. 11 s'était, me disait-il, décidé
à voyager pour calmer une surexcitation nerveuse qui menaçait de
s'aggraver. Sa femme avait eu dès l'enfance des crises de somnam-
bulisme dont le retour inquiétait les médecins. Il avait donc pris le
parti de se diriger vers le midi, d'autant plus volontiers que le cli-
mat de la froide Bretagne n'était pas très favorable à sa propre santé.
Les commencemens du séjour que les deux époux firent à Bissone
tranquillisèrent le duc, qui avait été un moment 'inquiet de l'état
d'esprit de sa femme. La duchesse était en apparence moins irri-
table; mais ce calme précurseur de l'orage n'aurait pas rassuré un
esprit sagace. Ghislaine, presque toujours isolée dans ses réflexions,
se préparait visiblement à quelque grand parti. En arrivant dans la
Suisse itaUenne, elle était disposée à faire comprendre au duc la va-
leur du trésor dont il était devenu l'indigne possesseur. Norbert était
précisément le personnage nécessaire à l'exécution de ses plans de
vengeance. Sans doute il n'avait plus ses anciennes illusions; mais
la puissance des souvenirs de la jeunesse est si grande qu'il est tou-
jours aisé de les réveiller. La fièvre qui brillait dans les yeux de
Ghislaine, le son de sa voix, l'animation de son teint, indiquaient as-
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650 BETUE DES DEUX MONDES.
sez qu'elle entrait dans une de ces heures solennelles où se brisent
souvent les organisations incomplètes, qui se jettent dans Tablme
avec l'imprévoyance farouche du taureau qu'irrite le drap rouge.
Norbert, il ne faut pas le perdre de vue, avait été le premier
ami et le patient consolateur de Ghislaine. Il lui avait in^iré autant
dfi confiance que d'affection. Quoiqu'elle ne trouvât plus en lui l'en-
thousiasme qu'elle lui avait autrefois inspiré, cependant le duc ne
gagnait guère à être comparé à un homme tel que Norbert, aussi
dévoué que modeste, aussi porté à oublier ses désirs qu'à se préoc-
cuper de ceux des autres. Son irrésolution naturelle et la faiblesse
de sa volonté n'étaient pas des défauts aux yeux de l'impérieuse
Ghislaine, qui avait soif d'autorité, et que son mari s'efforçait mala-
droitement de maintenir dans une minorité perpétuelle et humiliante.
Elle, qui aimait à imposer ses opinions, était flattée au-delà de toute
expression de voir son cousin, dont chacun vantait l'esprit et la pru-
dence, adopter avec ardeur toutes ses rancunes et tous ses préjugés
contre le duc. A l'époque de son mariage, elle était trop jeune, trop
peu portée surtout à la réflexion pour s'être aperçue de l'antipa-
thie qu'avait inspirée à Norbert celui qu'il devait naturellement
considérer comme un rival. Aussi, après la rencontre de Bigorio,
fut-elle enchantée et surprise de trouver dans l'àme du jeune homme
i'éçho de ses colères. Elle s'habitua bien vite à lui confier comme
autrefois ses déceptions et ses chagrins. Seulement cette intimité ^
qui était, quelques années plus tôt, dénuée de tout inconvénient
sérieux , ne pouvait plus avoir le même caractère. Autant la jeune
fille était réservée, autant la jeune femme, animée probablement par
le courroux, semblait passionnée. Commençait-elle à aimer dans
Norbert l'ami enthousiaste de la jeunesse et le confident sympa-
thique de ses chagrins? La passion, autrefois endormie dans son
cœur, lui donnait- elle ses premiers conseils? Était-elle arrivée à
cette période de l'existence où toute fille d'Eve caresse involontai-
rement des rêves d'amour? N'obéissait-elle qu'aux pensées de ven-
geance dont son imagination était obsédée? Toutes ces causes agis-
saient probablement sur sa volonté pour la décider à une insurrection
complète; le mot insurrection n'est pas trop fort, car il n'était pas
difficile de prévoir que Ghislaine, avec son caractère, loin de cher-
cher à tromper le duc, se ferait gloire de sa révolte.
Le docteur Paul Ivanovitch, habile à saisir les symptômes les plus
légers de ces graves phénomènes, m'en parlait parfois avec le ton
insouciant d'un observateur habitué aux manifestations les plus ex-
centriques de la nature humaine; mais l'excellent homme n'échap-
pait pas à l'émotion quand il voyait le malheur fondre avec la si-
nistre rapidité d'un oiseau de proie sur les personnes qui lui avaient
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UNE BBNGONTBB DB VOYAGE. 657
témoigné la moindre bienveillance. Un jour il entra chez moi, et
s'assit d'un air tellement accablé que je devinai sans peine quelques
graves complications, a Non-seulement Ghislaine, me dit-il, s'est su-
bitement décidée à devenir infidèle à son mari, mais elle l'a bravé
par je ne sais quelle confidence audacieuse où le nom de Norbert
a été prononcé. » Voici, comme je l'appris plus tard, la scène qui
avait eu lieu.
Un soir, Ghislaine était rentrée après la promenade qu'elle faisait
chaque jour sur le lac. Le duc s'était montré plus ennuyé, plus-
occupé de lui-même que jamais. En débarquant, les deux époux
avaient trouvé Norbert qui marchait seul au bord de l'eau.
— Venez, lui dit le duc d'un air parfaitement insouciant, venez,
prendre le thé avec nous. Vous tiendrez compagnie à ma femme,
car je mè retirerai de bonne heure : ce maudit lac m'a donné ua
rhume affreux !
Ghislaine prit le bras du vicomte* En la voyant marcher à côté de
lui, on eût dit que, fatiguée d'une lutte intérieure, elle allait s'af-
faisser à chaque pas. Le duc, toujours fidèle aux résolutions que
lui imposait l'hygiène, quitta le salon après avoir déposé im baiser
sur le front de Ghislahie et invité Norbert, comme il le faisait tous
les jours, à revenir le lendemain.
La duchesse attacha un |ong et mélancolique regard sur la porte
qu'il venait de refermer, puis sa tête s inclma sur sa poitrine comme
ces pâles fleurs dont le calice délicat est appesanti par l'abondante
rosée du matin. Norbert, surpris de son silence prolongé, la con-
templait avec une stupéfaction mêlée d'angoisse. Cette espèce d'ex-
tase lui paraissait tellement semblable aux crises de somnambulisme
auxquelles il la savait sujette, qu'il conmiençait à s'inquiéter sérieu-
sement, lorsqu'il vit une larme couler sur la joue de la duchesse.
— Vous souffrez, Ghislaine? demanda le vicomte d'une voix
attendrie.
— Non, dit-elle. Peut-être ai-je souffert;... mais je ne veux plus
souffrir, ajouta-t-elle en regardant Norbert avec exaltation.
Norbert la pressa sur son cœur, et dans cette longue étreinte elle
parut oublier, avec les ennuis du passé, les périls de F avenir.
Les natures imparfaites, qui ne comprennent pas plus la passion
que le sacrifice, ne rencontrent jamais dans les entratnemens les
plus impétueux la réalisation de leurs rêves. Après avoir essayé
d'atteindre l'idéal qui a séduit leur mobile imagination, elles re-
tombent brisées par cet effort à la fois douloureux et impuissant.
A peine, au bout de quelques jours, Ghislaine eut-elle sondé du re-
gard l'abîme od elle s'étsût précipitée, qu'elle se révolta à la fois et
contre elle-même et contre Norbert. Elle résolut de ne plus revoir
TOMB XXYU. 4S
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^8 EETUB DES DEUX MONDES.
l'horome dont la seule pensée lui était devenue odieuse. Tandis que
le vicomte perdait tout prestige à ses yeux, le duc, grâce à une
réaction irrésistible, lui apparaissait sous un jour complètement
différent. Aussi, cédant à une de ces impulsons énergiques qui
étaient une conséquence de son organisation, elle monta chez son
mari, et, sans même s'apercevoir du sourire froid avec lequel il la
recevait, elle lui avoua la faute commise, et qu'elle voulait, disait*
elle, faire oublier par une vie de dévouement et de repentir. Après
ce déluge de paroles, des torrens de larmes s'échappèrent de ses
yeux. Dominée par une émotion terrible, elle ne cherchait même
pas à lire dans les yeux de son mari l'effet produit par cette confes-
sion singulière.
Quand elle eut fini, le duc se leva. — Calmez-vous, madame,
dit-il avec l'impassibilité glaciale d'un juge; l'exaltation dont vous
venez d'être victime est le résultat d'une déplorable éducation que
j'ai en vain essayé de refaire. Après avoir dédaigné mes conseils
avec une invincible obstination, vous ne devez vous en prendre qu'à
vous-même des conséquences d'un orgueil et d'un entêtement que
j'ai toujours profondément déplorés.
Tandis qu'il s'éloignait en conservant la sérénité de ces pontifes
des anciens âges qui, dociles à la voix de leurs dieux, enfonçaient
un glaive sacré dans le sein des victin^ humaines, la duchesse,
frappée au cœur, tombait évanouie. On la transporta mourante dans
son lit, et on appela le docteur Paul Ivanovitch, qui avait deviné
une partie du drame mystérieux dont il était le témoin. £n proie à
un délire presque continuel, Ghislaine murmurât tristement tantôt
le nom de Norbert, tantôt celui de son mari; mais alors ses traits
amaigris trahissaient im singulier effroi. En d'autres momens, elle
tombait dans ime paisible extase. Elle semblait sourire aux célestes
phalanges , Qt on l'entendait répéter tout bas : « Refuge des pé-
cheurs, ô Marie, priez pour moi ! » pans les intervalles lucides que
lui laissait cette crise terrible, elle confiait au docteur, avec une vé-
ritable naïveté d'enfant, ses pensées, ses remords, ses projets; la
terreur que lui inspirait son mari, sa résolution de fuir Norbert, son
intention bien arrêtée de chercher dans la religion les moyens d'ex-
pier sa faute. Ne pouvant s'empêcher d'associer son complice à ces
sentimens de pénitence, elle conjurait le médecin de l'engager à re-
venir aux salutaires croyances de sa jeunesse.
Norbert ne donnait guère nunns d'inquiétude au bon docteur.
L'étrangeté de cette situation le plongeait dans un profond déses-
poir. Il s'accusait d'être la cause des douleurs de Ghislaine et de sa
folie. Un secret amour-propre le disposait, sans qu'il s'en aperçût,
à s'estimer plus coupable qu'il ne l'était peut-être. Quel homme se
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UNE BENGONTRE DE TOTAGE. 059
résigne, même dans les chagrins les plus sincères, à n'être qa*un
rouage insignifiant? D'ailleurs Norbert était obligé de s'avouer que
sa passion pour Ghislaine avait exercé une incontestable action sur
la destinée de la jeune femme.
C'est encore au milieu des plus charmans paysages de la Suisse
italienne que se déroulèrent presque devant moi les dernières scènes
de ce triste drame. Avant de quitter Lugano et de m'embarquer sur
le Lac-Majeur pour les îles Borromées, j'avais l'intention de m' arrêter
à Locarno. Je ne quittais pas sans regret les rives heureuses du Lago-
Geresio. Lorsque j'entrai dans la calèche qui m'attendait devant l'hô-
tel du Parc , le soleil dardait ses flèches d'or sur les campaniles de
Lugano. La campagne rayonnait d'une splendeur indescriptible. Les
monts retentissaient du cri des grives chanteuses; le thym et le serpo*
let exhalaient leurs parfums le long des haies, où les tiges anguleuses
du houblon, parées de grappes vertes, s'enlaçaient aux branches des
sureaux et de la viorne-aubier. Les torrens mêlaient leur voix à celle
des bouvreuils et des fauvettes. Le magnifique paon du jour nageait
dans ime atmosphère limpide, pareil à ces fleurs que le vent balance
un moment dans les airs. La mésange au bec fin secouait ses ailes
cendrées sur les pierres luisantes, tandis que l'alouette s'élançait
joyeusement vers un ciel plus bleu que les plus beaux saphirs. La
route serpentait dans le val d'Âgno, digne d'être chanté par un Théo-
crite, qui mène au Monte-Genere, dont le sommet dépassait les collines
couvertes de maisons aux larges arcades, de vignes capricieuses et de
verdoyans pâturages. Dans les villages de Vesia, de Gadempino, de
Taverne, de Bironico, s'épanouissaient aux fenêtres des œillets rougea
dont les tiges bleuâtres voilaient la brune figure des jeunes Tessi-
noises à l'œil vif et curieux. Le chemin était borné de ronces en fleur
et d'églantiers aux corolles roses et blanches. Des milliers d'insectes
bourdonnaient dans la fleur de pourpre des rhododendrons ou dans
la cloche azurée des campanules. L'âme se sentait involontairement
pénétrée de la sérénité de cette nature souriante.
Le chemm, après avoir gravi les pentes du Génère, où grandis-
sent d'admirables châtaigniers au tronc noir et rugueux, descend
vers le val Leventina, vallée véritablement arcadienne, arrosée par le
Tessin, qui se précipite en grondant des sommets sublimes du Saint-
Gothard. Au loin, Bellinzona, qui garde le passage des Alpes avec
ses vieilles tours féodales, se perdait dans la brume qui rampait
dans les gorges des montagnes. Sous mes pieds s'épanouissait la
vallée avec ses moissons qui renaissent deux fois dans l'année, ses
champs symétriquement découpés, bordés de peupliers et de saules,
sa rivière remplie d'îlots sablonneux, dont les ondes, un moment
paresseuses, se traînent languissamment vers le Lac-Majeur, où elles
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660 BEVUE DES DEUX MONDESé
semblent se perdre avec regret. Quand on atteint le pied cLu Honte-
Cenere, on trouve Magadino, dont les murs sont ornés de fresques
représentant des saints qui ne parviennent pas à préserver les ha-
bitans de la maVaria. Les maisons se mirent dans Tazur profond
du lac, qui se prolonge au loin à travers les gorges vertes des mon-
tagnes. En face de Magadino s'épanouit Locamo, avec ses citron-
niers, ses arcades élancées, ses maisons aux couleurs vives et aux
contrevens bigarrés. Tandis que Magadino est privé pendant trois
mois des rayons du soleil, Locamo jouit perpétuellement d*un cli-
mat vraiment italien, sans toutefois être complètement à l'abri de la
mal'aria^ fléau engendré par l'incurie, et dont sont préservés Bellin-
zona, Lugano et Mendrisio.
Après avoir traversé le lac en bateau, je me décidai, sous la voix
d'un secret pressentiment, à me diriger sur-le-champ vers le sanc-
tuaire le plus fréquenté du Tessin. Dans la montagne, au milieu
d'un large ravin, apparaît un roc sur lequel sont constrmtes les
chapelles qui mènent à la Madonna del Sasso (Madone du Rocher).
La pente est assez douce et couverte de bouquets d'arbres. Un Um-
pide ruisseau descend vers Locamo, le long du rocher et par un
double lit, en formant sur sa ifeute de petites cascades dont la voix
se mêle aux cris des cigales.
Lorsque je me présejitai à l'entrée de l'église, la porte en était
ouverte. Dans ce temple charmant, éblouissant de dorures, régnait
la plus agréable fraîcheur. Au dehors, au contraire, un ardent soleil
brûlait les dalles; les pavés étincelaient; les larges fleurs de pour-
pre d'un cactus placé à une des fenêtres du couvent pendaient lan-
guissamment le long de la grille de fer; un souflle embrasé pénétrait
la nature tout entière. Jamais je n'avais aussi bien compris qu'en ce
moment le penchant qui entraîne les populations du midi, en Asie
comme en Europe, dans l'Hindoustan comme en Italie, vers la quié-
tude monastique. Le climat dévorant du sud produit les moines,
comme la Scandinavie et la Grande-Bretagne les soldats et les agri-
culteurs.
Pendant que je respirais avec bonheur la tiède atmosphère de
l'église, mes yeux s'arrêtèrent sur un petit groupe de pèlerins qui
s'étaient beaucoup plus que moi rapprochés de l'autel. En avant de
ce groupe, une jeune femme assise semblait plongée dans une pro-
fonde méditation. Je reconnus Ghislaine. Gomme mon entrée s'était
faite sans bruit et que je me tenais auprès du portail, personne ne
s'étût aperçu de ma présence. Je pus donc contempler la jeune du-
diesse à loisir. Son attitude n'était point celle d'une chrétienne tour-
mentée par le sentiment d'une grave erreur ou le repentir d'une
grande faute. L'invincible obstination de son esprit la préservait en-
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Ul^E RENCONTRE DE YOTAGE. 661
core, malgré ses convictions religieuses, des atteintes du remords.
Son beau visage était aussi pâle que la fleur d*hiver dont on aimait à
lui donner le nom. Elle vint à moi, quand elle m'aperçut, sans mani-r
fester le moindre embarras. Cependant elle me parla de son mari
avec plus d'indifférence qu'à l'ordinaire, mais en évitant ces allu-
sions ironiques dont elle avait l'habitude. Elle ajouta qu'il avait été
appelé à MUan pour une affaire importante et imprévue, et qu'elle
avait profité de cette absence pour aller visiter une de ses amies,
religieuse au couvent des dominicaines de Katzis. Elle se disposait
donc à partir le lendemain pour Bellinzona et à passer le Bernardine.
Nous sortîmes ensemble de l'église, afin de nous promener sous un
cloître bâti à côté du temple de la Madonna, d'où la vue s'étend sur
un magnifique paysage. Le mur blanc de ce cloître avait reçu les
confidences des pèlerins et des touristes. Tout près de ces mots,
écrits probablement par im radical tessinois : Viva larepubblica e la
Ubertà! se trouvaient ces vers français :
Je mets ma confiance.
Vierge, en votre secours;
Serres-moi de défense.
Prenez soin de mes Jours ;
Et quand ma dernière heure
Viendra fixer mon sort.
Obtenez que J6 meure
De la plus sainte mort.
Ghislaine lut cette strophe d'une voix singulièrement harmonieuse.
Elle prononça d'une façon si expressive les mots :
Et quand ma dernière heure
Viendra fixer mon sort,
que je ne pus m' empêcher d'y. reconnaître l'accent vibrant d'une
âme profondément dégoûtée des agitations de la vie, et qui regarde
la mort plutôt comme un ange libérateur que comme un spectre me-
naçant. Craignant peut-être de me laisser deviner ses impressions,
la jeune femme se tourna vivement vers le lac et appela elle-même
mon attention sur le spectacle qui s'offrait à nos regards. Un olivier,
qui s'élevait d'un petit jardin jusqu'à la hauteur du cloître, nous
permettait de l'admirer à notre aise, en nous préservant des rayons
du soleil. Les eaux du Lago-Maggiore étaient d'un vert foncé. Â notre
gauche, les maisons, au lieu de former des rues régulières, s'épar-
pillaient au bord du lac et dans les vignes, dont les longs rameaux
pendaient aux branches des érables. Détournant nos yeux du maré-
cage qui s'est formé à la tête du lac, nous les reposions sur une langue
de terre couverte de bois qui s'avance dans les ondes, et dont les
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662 REVUE DES DEUX MONDES.
sveltes peupliers frissonnaient au souffle de la brise. Je ne pouvais
m'empêcher de comparer la sérénité de cette nature enchantée et le
front chargé d'orages de ma belle compagne. Quoique je n'attache
pas beaucoup plus d'importance aux pressentimens qu'aux présages,
je luttais avec peine contre les pensées ânistres qui se pressaient
dans mon âme. Le caractère hautain de la jeune duchesse, joint à la
faiblesse de sa tête, n'était-il pas de nature à fsdre craindre les réso-
lutions les plus précipitées et les moins raisonnables? L'infortunée
jeune femme avait en partage tout ce qui peut assurer le bonheur
terrestre : la beauté, la naissance et la richesse; malheureusement
elle avait apporté en naissant le germe d'agitations stériles qui de-
vaient compromettre la paix de son cœur et sa destinée tout entière.
Telle est la loi de certaines existences auxquelles ont manqué dès la
jeunesse les salutaires émotions d'une vie libre, et qui, semblables
aux roses de Noël, ne s'épanouissent un jour que pour s'effeuiller
flétries le lendemain. Aussi, lorsqu'elle me quitta, éprouvai-je une
réelle angoisse que je ne parvins pas à dissimuler complètement.
A la fin de l'été de 1856, Ghislaine arrivait au monastère de Kat-
zis, où elle obtenait l'autorisation de s'établir provisoirement, tandis
que le duc allait passer l'hiver en Egypte, le climat de Nice ou de
Gênes n'ayant pas été trouvé assez doux pour sa poitrine, qui deve-
nait, disait-il, fort délicate. C'est dans levai Tomiliaska, au canton des
Grisons, vallée célèbre par la beauté de ses paysages et le nombre
de ses châteaux, la plupart en ruines, vieux manoirs disséminés sur
des rochers qui paraissent inaccessibles, qu'est situé le village de
Katzis, habité par des Romansches catholiques. Katzis est au pied
d'un groupe de hauteurs connu sous le nom de la MorUagruiy où se
trouvent plusieurs lacs, beaucoup de métairies et de villages. En
face est Furstenau, où se dresse le château des évoques de Coire,
jadis puissans seigneiu^ féodaux, et qui se résignent avec tant de
peine aux conditions d'un état démocratique. Katzis possède lui-
même un antique monastère, respecté par les Français, qui, en
1799 , brûlèrent le fameux couvent de Disentis.
Le duc n'avait pas jugé convenable d'emmener sa femme en Egypte
et d'exposer la faible santé de Ghislaine aux ennuis et aux fatigues
d'un si long voyage. Comprenant avec la sagacité de l'égoîsme tout
ce qu'il y avait d'irréparable dans la situation qui lui était faite,
le prudent gentilhomme s'était occupé immédiatement d'en tirer
le meilleur parti possible. Disposé, disait-il, à montrer jusqu'au
bout la plus grande modération , il avait obtenu de la duchesse des
concessions immenses. Lorsque le duc fut arrivé à ses fins, il se
garda bien de lui conseiller aucune démarche extraordinaire. Loin
de l'engager à s'établir à Katzis, il lui avait proposé de louer pour
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UNE BENGONTRE DE VOTAGE* 663
elle une vUla sur leâ rives délicieuses du lac de Gome, que tfatteint
pas le souiQe des hivers. Sans refuser ces propositions, Ghislaine
avait manifesté de la manière la plus positive Fintention d'aller d'a-
bord passer quelcfue temps à Katzis. Là ses idées prirent subitement
une direction toute religieuse et pacifique. La solitude, qui n'est
saine que pour les êtres doués d'une raison inébranlable, devait exer-
cer une action énergique sur l'esprit de Ghislaine. Les espérances et
les terreurs de la religion, toutes les impressions de son adolescence,
reprirent leur primitive puissance, et ses regards se tournèrent vers
le ciel avec la pétulance maladive qui caractérisait toutes ses déter-
minations. Seulement, comme la religion catholique exalte la sen-
sibilité plutôt qu'elle ne la comprime, son cœur s'ouvrit de plus en
plus aux sentimens tendres qui lui étaient autrefois assez étrangers.
Elle finit par ne garder qu'un vague souvenir de ses griefs contre le
duc. En même temps le penchant qu'elle avait pour Norbert se trans-
forma, dans ses extases solitaires, en une passion bizarre, dans la-
quelle les gracieux souvenirs de la jeunesse se mêlaient aux vives
ardeurs du mysticisme. Son imagination, planant au-dessus de ce
monde misér2J)le , se transportait dans un paradis rempli de mer-
veilles, où elle souriait sans crainte et sans remords à l'ami transfi-
guré de ses premières années. Cette âme, si longtemps tourmentée,
avait enfin découvert son idéal , et après tant de souffrances et de
combats elle eût trouvé dans cet idéal une espèce de calme et peut-
être de bonheur, si Norbert eût voulu marcher docilement dans la
voie nouvelle où la jeune duchesse s'était engagée. Malheureusement
entre elle et son cousin le temps avait creusé un profond abîme. Au
milieu des plus graves agitations, elle avait gardé mtactes toutes les
croyances de ses jeunes années. Lui, au contraire, avait subi d'une
manière irréparable l'influence d'un siècle essentiellement sceptique.
Ce problème était la préoccupation constante de la pauvre Ghis-
laine. Une jeune religieuse, devenue son amie et sa confidente, pre-
nait une part de plus en plus grande aux pensées pénibles qui agi-
taient la duchesse.
Il y avait trois ans qu'Yvonne de Kergarouët avait pris le voile.
Elle était la fille unique d'un gentilhomme breton chez lequel Nor-
bert avait passé quelque temps après le mariage de sa cousine.
Yvonne était de petite taille, et ses traits n'étaient point délicats;
mais elle avait beaucoup de physionomie, une douceur sans égale,
une voix pénétrante, une bienveillance qui semblait embrasser la
création, une discrétion telle qu'on n'avait jamais pu lui reprocher
une parole hasardée, un tact si grand qu'elle comptait parmi ses ad-
mirateurs les misanthropes les plus décidés d'une province fertile
en Âlcestes. Quand on la connsdssait peu, on était porté à croire que
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66& REVUE DES DEUX MONDES.
son ardente dévotion Tempêchaît de comprendre les sentimens pu-
rement humains. Pourtant il n'en était point ainsi; elle prenait feu
si vite pour tout ce qui lui semblait juste et bon, elle portait dans
son dévouement aux siens une tendresse tellement passionnée, qu'il
devenait impossible de l'accuser d'insensibilité. Aussi, lorsqu'après
la mort de M"' de Kergarouët elle vit son père effrayé de la pensée
de rester seul dans une petite terre de Bretagne, lui avait-elle juré
spontanément de ne jamais se marier et d'entrer au couvent, si elle
devait lui survivre. Cette promesse, elle l'avait tenue.
Habituée dès l'enfance à une réserve excessive, fortifiée encore
par la discipline monastique, la jeune Bretonne avait accueilli les
confidences de Ghislaine sans lui laisser soupçonner qu'elles pussent
l'intéresser. Cependant la singulière mélancolie dans laquelle Nor-
bert paraissait plongé lorsqu'il vivait sous le toit de son père avait
excité la sympathie de cette âme profondément compatissante. Le
souvenir de cet étranger qui lui paraissait si digne d'être ahné avait
laissé chez elle une trace ineffaçable. Avec la ténacité de sa race,
Yvonne était restée fidèle à ce premier, à cet unique amour. Tant
que la duchesse lui avait parlé d'une manière vague des épreuves
de son existence, elle l'avait écoutée avec une complaisance facile à
comprendre. Jetées l'une et l'autre au milieu de filles qui avaient
quitté la cabane des paysans des Alpes pour entrer dans le cloître,
Yvonne et Ghislaine avaient été heureuses de se replacer, par l'é-
change de leurs sentimens et de leurs souvenirs, dans la sphère
sociale où elles avaient passé leur jeunesse ; mais lorsque, leur inti-
mité devenant plus grande, la duchesse vint à parler de Norbert, la
sensibilité de son amie fut exposée à des épreuves de toute espèce.
Les détails les plus insignifians ne tardèrent pas à devenir pour
Yvonne le sujet des plus douloureuses méditations. Tandis que
Ghislaine paraissait trouver une paix relative dans les déceptions
d'une cruelle expérience, tandis que son imagination se portait vers
une vie supérieure à l'existence terrestre, Yvonne, qui n'avait souf-
fert que des agitations nées de l'isolement, ne goûtait pas dans le
cloître le calme qu'elle y avait cherché. Comme la fille de Jephté,
elle eût volontiers pleuré sur les montagnes une jeunesse sevrée d'a-
mour. Parfois le sort de Ghislaine excitait sa jalousie, car celle-ci,
même dans ses plus grands accès de ferveur religieuse, semblait
toujours aux plus vives expressions de ses remords ajouter cette
pensée du poète :
Mais de ravoir aimé je ne m'en repens pas.
Quant à Norbert, l'absence de Ghislaine l'avait plongé dans un
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UNE REUCONTBE DE VOYAGE. 66i
découragement profond. Son activité morale avait reçu de cette se-
cousse de vives atteintes. Ce que ses idées avaient d'original ou
même de personnel s'effaçait peu à peu. Le scepticisme indécis qui
avait remplacé son ancien dogmatisme lui avait inspiré une sorte de
respect pour les opinions dominantes et pour les faits accomplis. La
seule pensée de s'exposer aux traits de la satire lui inspirait une vé-
ritable terreur. Le docteur Paul Ivanovitch, qui commençait à se
désoler de cette apathie, relevait par momens son courage. C'est
ainsi qu'il lui démontra la nécessité d'une courte apparition à Katzis,
où la duchesse avait, disait-elle, d'importantes communications à lui
faire. Sans croire à l'importance de ces communications, le médecin
russe était convaincu que le vicomte devait essayer tout ce qui serait
possible pour calmer l'exaltation de Ghislaine et la ramener à une
existence moins excentrique. Il ne dissimulait pas les inquiétudes
que lui inspirait l'état de la jeune femme : l'irritabilité de ses nerfs
pouvait se calmer avec le temps; mais plus d'une fois les douleurs
qu'elle éprouvait dans la région du cœur lui avaient fait redouter
une de ces cruelles maladies qui frappent leurs victimes avec la ra-
pidité de la foudre, et que le chagrin aggrave d'une manière re-
doutable. Lorsque Norbert apprit ces détails, il s'empressa de fran-
chir le Bernardino. Cependant, lorsqu'il arriva à Katzis, il fut assez
déconcerté en apprenant que la duchesse était trop malade pour le
recevoir, et qu'il serait forcé de passer quelques jours dans un vil-
lage des Grisons.
Le lendemain, Ghislaine lui écrivit qu'elle allait beaucoup mieux,
et qu'elle tâcherait de le faire attendre le moins longtemps possible.
Malheureusement les pensées qui fermentaient dans sa tête ne lui
permettaient pas de prendre le repos nécessaire à son rétablisse-
ment. Sans cesse elle répétait à Yvonne, qui lui servait de garde-
malade et qui veillait impassible à côté de son lit, les discours tou-
chans qu'elle avait préparés pour réveiller dans le jeune homme la
foi de ses aïeux. On eût dit que, cette entreprise couronnée de suc-
cès, le monde du repos et du bonheur devait s'ouvrir devant elle,
et qu'elle allait y précéder un ami que les décrets du ciel appelaient
à l'y rejoindre dans le plus bref délai. Cette ardeur mystique, voi-
sine de l'hallucination, lui suggérait des accens d'une éloquence
bizarre, mais entraînante. Elle parlait de l'union des âmes dans la
paix éternelle avec l'enthousiasme d'une Catherine de Sienne ou
d'une Thérèse de Cépède. Sans qu'elle parût s'en apercevoir, elle
cédait à la puissante influence d'un sentiment qui, en changeant de
forme, était arrivé à un remarquable degré d'énergie. N'était-il pas
naturel qu'une passion primitivement assez mondaine devint chaque
jour plus profonde en se dégageant de ses élémens terrestres? Si
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BETUE DES DEUX MONDES.
elle eût conservé son caractère primitif, si on eût pu la considérer
comme le réveil dangereux d'un penchant de jeimesse favorisé par
les rancunes de l'épouse, Ghislaine eût sans doute fini par com-
prendre la nécessité d'y résister; mais quel scrupule pouvait- elle
avoir maintenant, elle, dont la pensée planait perpétuellement dans
les régions célestes, et que les naïves religieuses étdent disposées
à considérer comme une espèce de sainte? Aussi n'éprouvait-elle
aucun embarras lorsque l'envie lui prenait d'ouvrir son cœur à
Yvonne. Le salut des âmes n'est-il point une préoccupation essen-
tiellement chrétienne? N'est-il pas permis de songer à celles qui
sont exposées à de plus grands malheurs, surtout quand on n'est
pas resté étranger aux accidens qui peuvent avoir pour elles des
conséquences si terribles?
La veille du jour que l'église romaine consacre à la mémoire des
morts, Ghislaine s'était endormie vers onze heures du soir. A peine
avait-eHe fermé les yeux, qu'une affreuse tempête commençait à
gronder dans les gorges des montagnes. Rien n'est sinistre comme
un ouragan nocturne au milieu des vallées alpestres. Les murs fra-
giles des chalets, rudement secoués par les vents furieux, semblent
gémir, et l'on dirîdt qu'à chaque instant les toits, malgré les lourdes
pierres dont on les couvre, vont être emportés jusqu'au fond des
abîmes. L'orage ne troublait pas le sommeil de la duchesse, qui pa-
raissait aussi paisible que celui d'un enfant. De temps en temps, un
faible sourire entr' ouvrait ses lèvres pâles, qui murmuraient des pa-
roles inarticulées. Tout à coup elle se mit sur son séant avec une rsd-
deur automatique, quitta son lit, et, s'enveloppant dans une robe
de chambre, se dirigea vers le piano. Yvonne, qui avait toujours
entendu dire qu'on devait se garder de mettre le moindre obstacle
aux mouvemens des somnambules, resta auprès du lit, tandis que
Ghislaine commençait à jouer un air de la Dalécarlie :
Perdus tous deux dans le steppe infini...
Cet air mélancolique, dont les notes se mêlaient aux rugissemens
de la tempête, pareils aux plaintes lugubres des âmes en peine,
ébranla singulièrement les nerfs de la religieuse bretonne. Elle se
voyait franchissant, avec un être aimé, les murs de la sombre re-
traite où elle avait enseveli son cœur et sa jeunesse, pour se lancer
dans les espaces sans limites du vaste monde. De grosses larmes
coulaient de ses yeux, comme ces larges gouttes de pluie qui, aux
premières matinées de l'été , descendent lentement d'un ciel ora-
geux sur les sommets des Alpes. Absorbée dans ces douloureuses
réflexions, elle oublia un instant et Ghislaine et ses devoirs de garde-
malade. Quand elle sortit de sa douloureuse extase, Ghislaine était
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UNE R£NCONTE£ DE VOYAGE. 667
morte, frappée par la dernière et suprême atteinte d'une maladie
de cœur...
Norbert, averti par un billet d'Yvonne de la catastrophe qui avait
ému tout le village, passa dans un abattement profond le temps qui
s'écoula entre la mort de la duchesse et ses funérailles. La tempête,
qui continuait de sévir, semblait remplir la montagne de cris funè-
bres et de sanglots. De même que dans notre Orient on répand sur
les morts chéris des plaintes improvisées, ainsi la nature tout en-
tière avait l'air de pleurer la belle fleur de Noël prématurément
arrachée de sa tige par les vents meurtriers. N'aimerait-on point à
penser qu'elle ne reste point insensible à ces jeunes trépas, et
qu'elle verse sur ces tombes trop vite creusées quelques larmes ma-
ternelles? Quelquefois dans les Alpes les nuages chargés de pluie
s'abaissent si pesamment vers la terre, que le regard désolé essaie
en vain de chercher au ciel un rayon de lumière. Bois, rochers, ri-
vières et lacs disparaissent dans le vêtement lugubre dont s'enve-
loppe toute la création. Le soir où, paré de colchiques dont la
corolle violette semble faite pour le deuil, le cercueil fut confié à la
terre, jamais peut-être les montagnes grisonnes n'avaient été plus
profondément plongées dans les lourdes vapeurs de l'automne. Aux
bruits de l'orage avait succédé un calme plus triste encore , inter-
rompu seulement par la voix rauque de quelques corbeaux qui se-
couaient leurs ailes au sonmiet des noirs sapins.
Perdu dans la foule, un jeune homme, qui frissonnait sous son
manteau, prêtait une oreille parfois distraite et parfois attentive aux
magnifiques lamentations de la liturgie des morts. La religion en
deuil, empruntant à la poésie orientale ses plus pathétiques accens,
gémissait sur la vie humaine, qui « disparait au moindre souffle
comme une vapeur, » elle parlait de ces « jours qui déclinent aussi
vite que l'ombre » et de cette existence « qui sèche comme l'herbe
des champs. » Lorsqu'il entendit ces douloureuses paroles, le jeune
homme pressa sur ses lèvres une fleur fanée. C'était une rose de
Noël cueillie dans le parc où Ghislaine, destinée à mourir presque
aussitôt qu'elle, s'épanouissait autrefois dans toute la splendeur de
la jeunesse.
Dora d'Istbia.
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RAPHAËL
Raphaël d'UrUn et son père Giovanni Santi, par J.-D. Passafant, édition française corricèe et
augmentée par l'aotenr, Paris 4860.— Vasari, édition Le Nonnier, Florenee, tome YlII.
Au milieu de la société toscane, vivante, hardie, lettrée, pas-
sionnée pour la vie publique, demandant à la science, à Tantiquité,
à la raison les élémens d'une civilisation nouvelle, tandis qu'un
souffle irrésistible entraînait les artistes florentins vers un natura-
lisme de jour en jour plus accusé, une école humble et disséminée
vivait loin du bruit dans les montagnes de TOmbrie et sur la pente
occidentale des Apennins jusque vers l'Adriatique. Elle gardait les
pures et sévères traditions de l'art religieux, et n'avait subi que
très indirectement l'influence de la rénovation qui s'accomplissait si
près d'elle. Ce n'était point l'art qu'elle poursuivait; il n'était pas
son but: elle l'employait comme un moyen précieux, dans un temps
d'ignorance, de compléter l'enseignement oral, en représentant les
scènes de l'Évangile ou de la vie des saints, et si ces maîtres pieux
et naïfs ont donné à leurs ouvrages une si suave et si exquise beauté,
ce n'était que pour rendre la vérité plus aimable, et parce qu'un
reflet de leur propre cœur illuminait les saints personnages qu'ils
représentaient. Us se bornaient à mettre en pratique les ordres du
second concile de Nicée : « La sainte église catholique met en œuvre
tous nos sens pour nous amener à la pénitence et à l'observation des
commandemens de Dieu; elle s'efforce de nous entraîner non-seu-
lement par l'oreille, mais par la vue, dans le désir qu'elle a de per-
fectionner nos mœurs. »
Gooçle
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BAPHAEL, SA HE ET SES OKUVRES, 060
Ces peintres croyans, camaldules ou dominicains pour la plupart^
se contentèrent d'abord d* orner de miniatures des livres de chœur,
des missels ou des objets destinés au culte. Sans préoccupation
mondaine ni science, ils mirent dans leurs œuvres une grâce et une
chasteté, une ardeur convaincue, souvent un goût et un sentiment
instinctif de la beauté, qui jettent Tâme dans l'extase religieuse
qu'ils éprouvaient eux-mêmes en retraçant ces pieuses images.
IN'étant poussés par aucun motif de gloire ni d'intérêt, ils n'ont rïeo
fait pour conserver leurs noms; c'est à peine si nous connaissons
ceux de dom Silvestre et de dom Jacques le Florentin, du monas-
tère des Anges, qui ornèrent de merveilleuses miniatures le livre
de chœur qu'on admire à la Bibliothèque Laurentienne, et de dom
Barthélémy, également moine de ce couvent, qui, au milieu du
xv^ siècle, essaya la peinture en grand, fit un nombre considérable
de tableaux d'église, et travailla même avec le Pérugin à la fresque
du Christ dormant les clés à saint Pierre de la chapelle Sixtine.
C'est Angelico, le pieux moine de Fiesole, qui personnifie dans ce
qu'elle offre à la fois de plus pieux et de plus savant la peinture mys-
tique d'Ombrie. Il avait pratiqué la miniature comme ses prédéces-
seurs, et nous savons qu'aidé de son frère, il orna de peintures un
certain nombre de manuscrits aujourd'hui perdus. Le succès qu'ob-
tinrent ses peintures murales et ses tableaux d'autel ne lui laissèrent
pas le loisir de continuer des travaux que la découverte de l'impri-
merie et de la gravure devait faire abandonner tout à fait. Ses fres-
ques des corridors et des cellules du couvent de Saint-Marc, l'ad-
mirable Crucifixion du réfectoire, les tableaux qu'il avait exécutés
dans diverses villes de la Toscane pendant la persécution que subit
sa confrérie, la chapelle du Vatican, qu'il décora à la prière d'Eu-
gène IV, firent sortir son nom de l'obscurité. Toute la tendresse et
la ferveur de Fra Angelico débordent dans ces naïfs et émouvans ou-
vrages. On sait qu'il s'agenouillait avant de commencer à peindre,
qu'il ne pouvait représenter le Christ en croix sans que son visage
se baignât de larmes, et il a mis dans toutes ses compositions l'im-
pression vivante de ses sentimens sincères et profonds. Son élève
Benozzo Gozzoli et son contemporain Gentile da Fabriano (1), Tud
dans ses grandes fresques du Campo-Santo et dans son Adoration
des Mages du palais Riccardi, l'autre dans les nombreux tableaux
qu'il fit dans presque toutes les villes d'Italie depuis Venise jusqu'à
(i) Il ne parait pas que Gentile ftoit l'élève de Fra Angelico, comme le dit VasarS.
n était son contemporain, probablement son aîné de quelques années, et il se pour-
rait même qu'il ait été son maHre. 0 fut certainement celui de Jean Bellin. n naquit
▼ers 1370, et mourut à Rome très probablement en 1450. (MOndler, Et$ai d*une ana^
lyH erïivme de la notice des tMeaux Ualiens du musée du Louvre.)
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670 BEYUE DES DEUX MONDES.
Naples, développèrent et répandirent au loin les doctrines om-
briennes; mais, arrivée avec ces trois maîtres à son apogée, cette
école déclina rapidement. Elle ne disparut pas, mais se transforma.
D'essentiellement ecclésiastique qu'elle avait été jusque-là, elle de-
vint laïque. Ses derniers représentans avaient vu Florence, Milan,
Mantoue et Venise; ils avaient pu connaître Jean Bellin, Léonard,
Mantegna, Signorelli. La seconde école d'Ombrie, tout en conservant
le caractère mystique, tout en restant dans la voie traditionnelle à
l'égard des sujets, des types, de la composition générale, profita
dans une certaine mesure des progrès accomplis dans les autres
écoles d'Italie. Elle devint plus savante et moins naïve : gagna-t-elle
à cette transformation autant qu'elle y perdit? Pinturicchio, Pérugia,
sont assurément de grands peintres; mais au temps où ils vivaient,
la faiblesse comparative de leurs œuvres n'avait plus ni motifs ni
oxcuse, et quant au sentiment religieux qu'elles présentent, il est
souvent systématique et conventionnel. Sans force et sans audace,
cette école n'a rien de. ce qui place si haut celle de Florence; elle
n'a pas davantage l'émotion, l'intimité, la ferveur qu'on trouve dans
les moindres compositions du moine de Saintr-Marc. Elle ne devait
cependant pas périr. Précisément à l'heure où elle allfiût se perdre
dans le grand courant florentin, un merveilleux génie apparut. Rar-
phaêl hérita de ce qu'elle conservait de véritablement fécond; sa
belle, facile et heureuse nature reçut et développa ces germes qm
chez tout autre auraient dégénéré. Il les transporta à temps dans le
terrain fertile du naturalisme, mais les œuvres qui en sortirent gar-
dèrent toujours, comme un signe de leur origine, le parfum des mon-
tagnes natales.
Ce n'est pas s'écarter de la direction particulière imprimée de nos
jours à la critique d'art que de chercher à rétablir, même après l'ap-
préciation d'un excellent juge (1), les traits principaux de la phy*-
sionomie de Rs^hael, en s'attacbant sjortout ici, comme dans des
travaux précédons (2), à éclairer l'analyse des œuvres par celle du
caractère. Les études sériçuses sur l'histoire des beaux-arts sem-
blent, depuis quelques années, reprendre faveur en France, et notre
littérature tend à conquérir le rang qu'elle y doit occuper, en sui-
vant une voie où nous nous étions laissé devancer par l'Angleterre,
par l'Italie, et surtout par l'Allemagne. C'est par Raphaël que l'on
a commencé, et il faut espérer que les autres maîtres de l'art mo-
derne ne tarderont point à avoir leur tour. Il y a trente ans déjà
^e M. Quatremère de Quincy donnait une histoire du peintre d'Ur-
(1) M. Planche dans la Revuê du i« janvier 1848.
(2) Voyez les études sur Mkhel-Ànge et Léonard de Vinci, Revue du l«r JuiUet 1850 et
du 1" avril 1860.
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RAPHÂEt, SA HE ET SES OEUTRES. 671
bin qui, malgré de très graves imperfections, a servi de point de
départ à des travaux plus exacts et plus complets. M. Gruyer a
publié récemment deux intéressantes études sur les fresques du
Vatican, et nous avons sous les yeux la traduction de la vie de
Raphaël par M. Passavant, ouvrage auquel l'auteur a consacré qua-
rante ans d'études et de recherches, fruit d'une vie entière et d'une
vie bien employée, un de ces livres qui restent classiques, que
Ton peut corriger et améliorer, mais que l'on ne refait point. Cette
'édition française est elle-même en quelque sorte un livre nou-
veau (1). M. Passavant en a surveillé la traduction et l'a enrichie
d'une foule de renseignemens qui ne se trouvent pas dans la pu-
blication allemande, comme il a corrigé les erreurs qui lui avaient
échappé dans son premier travail.
I.
C'est à Urbino, au milieu de l'une des contrées les plus gracieuses
des Apennins, entre les hauts sommets de ces Alpes italiennes et la
mer Adriatique, que naquit Raphaël le vendredi saint 28 mars 1483.
Son père, Giovanni Santi (2), appartenait à une famille de condition
moyenne, moitié bourgeoise, moitié artiste. Parmi ses ancêtres se
trouvent quatre peintres; d'autres avaient rempli des fonctions pu-
bliques ou fait divers métiers : Giovanni lui-même était peintre et
poète. On conserve au Vatican une chronique rimée qu'il écrivit en
l'honneur du duc d'Urbin, Federico di Montifeltro, son protecteur.
Ces vers ne sont pas sans mérite; ils dénotent beaucoup de discerne-
ment et une rare indépendance d'esprit, car, bien que l'un des plus
fervens adeptes de l'école ombrienne, Giovanni Santi parle avec en-
thousiasme d'André Mantegna, de Signorelli, et même de Léonard
de Vinci, qu'il admire à l'égal du Pérugin.
Due giovin' par d' etate e par d' amori,
Leonardo da Vinci e' 1 Perusino
Pier délia Pieve, que son* divin pittori.
Vasari traite Giovanni Santi de peintre médiocre; il se trompe. Je
n'irai pas aussi loin que M. Waagen, qui fait du père de Raphaël pres-
que l'égal de Pinturicchio et du Pérugin; mais à en juger par ceux
de ses ouvrages qui se trouvent encore à Urbin et dans les envi-
rons de cette ville, ainsi que par son Annonciation de la galerie
(1) 2 vol. in-8», librairie Renouard, Paris 1860.
(2) Dans ses lettres, Raphaâl signe Rafaelo ou Rafaello da Urbino. Les actes seuls
portent son nom de famille, Santo, ou de Sancto, on Santi. En latin, on a dit Sanctius^
d'où les Italiens ont fait Sanzio.
Gooçle
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672 BEYDE DES DEUX MONDES.
de Brera et par sa Madone du masée de Berlin, on peut bien dire
qu'il est au rang 4es meilleurs peintres de l'écde ombrienne. Il éleva
son fils avec une tendresse extrême. Homme de sens et de juge-
ment, dit de lui Yasari, avec raison cette fois, il savait combien
il importe de ne pas confier à des mains étrangères un enfant qui
pourrait contracter des habitudes basses et grossières parmi des
gens sans éducation. Aussi voulut-il que ce fils unique et désiré fût
nourri du lait de sa mère, et pût dès les premiers instans de sa vie
s'accoutumer aux mœurs paterqelles. Giovanni fut le premier mattre
de son fils. De très bonne heure, le jeune homme l'aida dans ses tra-
vaux, et ail a plus tard imité la disposition et les types du Pérugin,
on reconnaît cependant dans ses premiers ouvrages un sentiment
vrai, fort, un goût pur qui rappelle la manière de son père. C'est au
milieu de cette famille honnête, dans ces habitudes de travail, aimé
par une tendre mère, guidé par un homme intelligent, que grandit
Raphaël. Une admirable nature frappa ses premiers regards. A l'âge
où les impressions sont ineiïaçables, il respira au foyer paternel
l'enthousiasme mystique qui, dans l'école d'Ombrie, était une reli-
gion plutôt qu'une simple tradition d'art. Cet ensemble heureux de
circonstances devait être bientôt brisé. Sa mère, Magia Ciarla, mou-
rut en 1491; il perdit son père trois ans plus tard, le 1**^ août 1404;
il n'était alors âgé que de onze ans et quatre mois.
Il est vraisemblable que, pendant les deux ou trois années qui
s'écoulèrent avant son entrée dans l'atelier du Pérugin, le jeune
Raphaël demeura dans sa ville natale, confié aux soins de son oncle
maternel, Simone di Batista Ciarla. Il est bien permis de conclure
de la précocité de son talent, et du goût passionné qu'il avait mon-
tré dès son plus jeune âge pour la peinture, que pendant ce temps
il n'abandonna pas ses études. Il vit probablement alors Sigoorelli,
qui travaillait à Urbin en 1494, et Timoteo Viti, élève de Francia,
qui y revint l'année suivante; mais on ne possède aucuns détails qui
méritent quelque confiance sur les années qui suivirent la mort de
son père. C'est à la fin de 1495 ou en 1496 qu'on le confia au Pé-
rugin (1). Vasari raconte avec son assurance accoutumée que Gio-
vanni (mort depuis un an ou deux) conduisit lui-même son fils à
Pérouse; il parle aussi des larmes que cette séparation coûta à sa
mère! — La fin de sa narration n'a cependant rien d'improbable.
« Lorsque Pietro vit les dessins de Raphaël, dit-il, sa joUe figure,
ses gentilles manières et son air naïf et gracieux, il en porta d'a-
vance le jugegement que la postérité a ratifié. »
(1) Le Pérugin ne termina ses fresques de la chapelle Sixtine qu*à la fin de 1405, et
ne revint par conséquent pas avant cette époque à Pérouse.
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RAPHAËL, 8A VIE ET SES (EUVRES. 705
les sujets de toute sorte dont U s'est occupé, que c'est au même
artiste qui créa tant de figures sublimes que nous devons tant de
paysages gracieux ou sé>'ères, depuis celui du petit Saint George
jusqu'à ceux des cartons et du SpasimOy qu'il a mis comme fonds
dans la plupart de ses tableaux.
Raphaël exécuta pendant les deux dernières années de sa vie trois
ouvrages qui, par leur importance et par leur perfection, résument
sa peinture de chevalet dans ce qu'elle a de plus puissant et de plus
élevé. Je veux parler de la Vierge de François /^, au musée du
Louvre, de la Madone de saint Sixte de la galerie de Dresde, et de
la Transfiguration, que la mort l'empêcha d'achever. La Vierge du
musée du Louvre a longtemps passé pour un présent fait par l'ar-
tiste au roi de France dans des circonstances assez romanesques
pour mériter d'être rapportées. Raphaël, disait-on, ayant envoyé à
François I*'' le grand Saint Michel du Louvre, le prince le paya à
rUrbinate d'une manière si libérale, que celui-ci, luttant de géné-
rosité avec le roi, le pria d'accepter ce tableau à titre d'hommage.
Cette anecdote, racontée par Pierre Dan , et qui est devenue pour
Ainsi dire historique, n'avait rien d'invraisemblable, et ne contre-
disait pas ce que l'on connaît des habitudes du peintre et de celles
du roi. Il y faut cependant renoncer, car la correspondance de
Goro Gheri avec Baldassar Turini (1), publiée par le docteur Gaye^
prouve de la manière la plus péremptoire que cette Sainte Famille
fut commandée à Raphaël, ainsi que le Saint Michel y par Lorenzo
de Médicis, alors en France à l'occasion de son mariage avec Made-
leine, fille de Jean de La Tour-d'Auvergne, et que ces deux tableaux,
destinés l'uli et l'autre par ce prince à être offerts à François I",
furent exécutés et expédiés simultanément. On sait même qu'en
date du 19 juin 1519 ils étaient partis par la voie de terre, suivant
le désir du duc, et adressés aux banquiers Bartbalini de Lyon. La
Vierge de François I^ passe avec raison pour l'ouvrage le plus par-
fait de Raphaël dans ce genre. Il est impossible en effet d'imaginer
une composition plus riche, plus pleine, plus heureuse, des types
plus purs et plus variés, une exécution plus irréprochable, plus
soutenue, plus soignée dans les moindres détails. Quelques-unes
des parties de ce tableau, entre autres les draperies du bras et de
la jambe gauche de la Vierge, sont parmi les choses les plus magis-
trales que Raphaël ait faites. Il travaillait pour le roi de France,
€t on voit qu'il s'en est souvenu. C'est là une de ces œuvres où
r étude fait sans cesse découvrir de nouvelles beautés, et quoique
(1) Président de la chancellerie romaine {ékUario), très Hé avec Rapbaei et Tun de
tes exécuteurs testamentaires.
TOMI XXYIU 45
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706 BEVUE DES DEUX MONDES.
la couleur locale n'en soit pas agréable» et que l'on puisse reprocher
à l'admirable enfant qui s'élance de son berceau un caractère aca-
démique qu'il serait inutile de contester, la Vierge de François 7*^
est une de ces créations où l'artiste a eu le bonheur de réaliser sa
pensée d'une manière complète.
Si la Sainte Famille du musée du Louvre occupe, par son impor-
tance et par les beautés de tout genre qui s'y trouvent réunies, le
premier rang parmi les tableaux de chevalet de Raphaël, la Madone
entre saint Sixte et sainte Barbe de la galerie de Dresde la surpasse
par la grandeur de la conception, par son caractère de simplicité
sublime. Cette Vierge triomphante n'a plus rien de terrestre; c'est
une divinité sous la forme humaine. Son visage rappelle encore le
type bien connu de la Fomarine, mais purifié et transfiguré. En-
tourée d'un fchœur d'anges, les pieds sur les nuages, elle présente
son fils au monde, et je ne crois pas que Raphaël ait jamais rien créé
qui puisse se comparer à cet enfant vraiment divin. L'exécution
elle-même de la peinture, ferme et large cependant, a quelque
chose de léger, d'éthéré, d'immatériel, qui laisse à l'imagination
toute sa liberté, et les yeux contemplent une de ces scènes surnatu-
relles que rêve l'esprit.
La Transfiguration fut le dernier ouvrage de Raphaël. Encore la
mort le surprit-elle avant qu'il ne fût complètement achevé. Cette
grande composition est loin de mériter les louanges sans réserve
que quelques-uns lui ont données; mais on outre-passe la vérité
dans un autre sens, lorsqu'on lui conteste toute beauté, et il n'est
pas non plus naturel d'attribuer à une sorte de décadence préma-
turée les réelles faiblesses qu'on y remarque. Dans certaines parties
de la Transfiguration^ Raphaël se montre aussi fort, aussi grand
qu'il a jamais été. La figure du Christ montant au ciel, le Moïse et
le prophète Élie qui l'accompagnent, sont au nombre de ses plus .
belles créations. Dans le groupe qui forme la partie inférieure de la
composition, il serait injuste de méconnaître la disposition pitto-
resque des personnages, la beauté de quelques-uns d'entre eux, la
justesse et l'éloquence des mouvemens, une science du clair-obscur
que Raphaël n'a montrée dans aucun autre de ses ouvrages au même
degré. 11 est certain cependant que ce tableau laisse l'esprit irré-
solu, troublé et mécontent, et je vois l'explication de ce fait bien
moins dans un affaiblissement des facultés de l'Urbinate que dans
le système erroné qui a présidé à la composition de cet ouvrage.
La Transfiguration fut commandée à Raphaël, en même temps que
la Résurrection de Lazare à Sébastien del Piombo, par le cardinal
Jules de Médicis, qui fut plus tard pape sous le nom de Clément VII.
Il est permis de penser que Raphaël conçut la partie inférieure de
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BAPHàELt SA TIE ET SES CEUYKES. 707
sa composition dans des données violentes, afin de lutter avec Sé-
bastien, qu'il savait protégé et aidé par Michel-Ânge. De là viennent
la disparate et le désaccord pénibles qui existent, et dans la pein-
ture elle-même, et dans le mode de composition, entre les deux
moitiés de l'œuvre.
Guidé par son bon sens et par son bon goût, Raphaël a composé
le groupe du Christ, de Moïse et d'Élie, ainsi que celui des trois
disciples qui assistent sur le sommet du Thabor à cette scène mi-
raculeuse, d'une manière idéale, peu affirmée, et l'exécution ré-
pond à la pensée; au contraire, sous l'influence des circonstances
que j'ai rapportées et tenant plus de compte d'une vérité en quel-
que sorte matérielle et textuelle que des nécessités pittoresques, il
a donné à ceux de ces personnages qui sont au bas de la montagne
ce caractère de naturalisme outré qui touche presque au mélodrame*
Ainsi l'impression d'unité, nécessaire dans toute œuvre d'art, est
détruite, l'esprit reste en suspens, et quoique Raphaël ait fait les
plus grands eflbrts pour se surpasser lui-même (jians cette compo-
sition et qu'on y trouve des beautés de premier ordre, on ne peut
pas dire qu'il ait atteint le but qu'il se proposait, ni que le dernier
ée ses ouvrages ait la même vaJeur que ceux qui le précèdent im-
médiatement.
Raphaël se montre tout entier dans sa peinture. Il est peintre
avant tout, et parmi les grands artistes de la renaissance, il est le
seul qui soit aussi peu sorti de la spécialité qu'il avait adoptée. Ses
travaux d'architecture, assez nombreux, ont cependant une certaine
importance. Quoiqu'ils se distinguent moins par une originalité puis-
sante que par un cachet de grâce, d'élégance, de distinction, dont le
Sanzio a marqué toutes ses œuvres, ils prouvent l'aisance avec la-
quelle ce facile et souple génie sut appliquer ses rares facultés à l'une
des branches les plus difficiles des arts du dessin, et dont il n'avait
pas fait une étude particulière. Ami et protégé de Bramante, peut-
être même son parent, en architecture il est son disciple, et les mo-
numens qu'il a construits, avec moins de force et de sévérité, ont
la pureté, la convenance et la beauté un peu grêle de ceux de son
maître. Bramante en mourant avait recommandé Raphaël au pape,
«t Léon le nomma architecte en chef de la fabrique de Saint-Pierre,
Raphaël n'en était pas d'ailleurs à son coup d'essai, car il avait déjà,
comme successeur de Bramante, dirigé la construction de la cour de
Saint-Damassus au Vatican.
Il se mit aussitôt à l'œuvre. Avant même sa nomination, il avait
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708 REVUE DES DEUX BIONDES.
fait, semble-t-iU un plan pour Saint-Pierre, qui avait eu l'agrément
du pontife. Malgré ses relations avec Bramante, ignorait- il le beau
projet de cet architecte qui fut repris par Michel- Ange? ou bien
faut-il penser que son goût élégant le porta à préférer la croix latine
à la croix grecque, plus noble, plus sévère, plus convenable pour
un édifice qui devait être surmonté d'une coupole? Il est probable
qu'il faut attribuer cette erreur à quelque fantaisie de Léon X plu-
tôt qu'au libre choix de Raphaël, car il ne parait guère vraisem-
blable qu'il se soit trompé à ce point, ni qu'il ait ignoré le projet de
son protecteur et de son ami. Il sentait du reste la gravité de la
tâche qu'il avait acceptée, et il écrivait à Balthazar Gastiglione r
« Notre saint-père m'a mis un grand fardeau sur les épaules en me
chargeant de la construction de Saint-Pierre. J'espère ne pas y suc-
comber. Ce qui me rassure, c'est que le modèle que j'ai fait plaît à
sa sainteté et a le suffrage de beaucoup d'habiles gens; mais je
porte mes vues plus haut. Je voudrais trouver les belles formes des
édifices antiques. Mon vol sera-t-il celui d'Icare? Vitruve me donne
sans doute de grandes lumières, mais pas autant qu'il m'en fau-
drait. )) A la fin de cette môme année 1515, il suivit le pape à Flo-
rence et prit part, avec les deux Sansovino, Antonio di San-Gallo
€t peut-être Léonard de Vinci, au concours pour la façade de Saint-
Laurent, dans lequel Michel-Ange demeura vainqueur. C'est proba-
blement pendant ce séjour qu'il donna les plans des palais Ugoc-
cioni sur la place du Grand- Duc, et Pandolphini dans la rue
San-Gallo, qui lui sont attribués. A Rome, il construisit en tout ou
en partie la villa Madama , le palais Stoppani près de Sant' Andréa
délia Valle, l'église de la Navicella sur le mont Cœlius, et le gra-
cieux monument qui fait face à la Famésine et soutient la compa-
raison avec l'un des chefs d'œuvre de Balthazar Peruzzi. C'est encore
lui qui donna les plans de la chapelle Chigi à Sainte-Marie-du-PeupIe,.
qui fit le modèle de la statue de Jonas qui en décore Tune des ni-
ches. S'il fallait en croire une tradition, l'exécution même de cette
figure lui appartiendrait, et ce charmant ouvrage a tant de grâce,
une beauté si suave, tant de morbidesse, que cette supposition n'a
rien d'invraisemblable (1).
Nommé en 1516 surintendant des édifices de Rome, il porta dans
ces nouvelles fonctions une activité, une ardeur, une intelligence,
dont témoignent les fragmens du beau rapport à Léon X trouvé
(1) Raphaël a certaiDement ftdt de la sculptaré, car on lit dans une lettre de Gasti*
glione à son intendant : « Je désire savoir si Jules Romain a encore le jeune garçon ea
marbre de la main de Raphaël, et le dernier prix auquel il me le laisserait. » C'est
peut-être Tenfant avec un dauphin appartenant à sir Henry Bruce, et qui a été exposé
à Manchester. (Passavant, I, 206.)
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RAPHAËL, SA VIE ET SES CEUTBES. 709
dans les papiers de Balthazar Gastiglione, et qui est bien certaine-
ment de Raphaël. Le bref de nomination le charge non-seulement,
comme architecte en chef de Saint-Pierre, de « Finspection géné-
rale de toutes les fouilles et découvertes de pierres et de marbres
qui se feront dorénavant à Rome et dans une circonférence de dix
milles, » afin qu il achète « ce qui pourra convenir à la construction
du nouveau temple, » mais lui donne mission de recueiUir les in-
scriptions et les marbres antiques que Léon mettait alors beaucoup
de zèle à rassembler au Vatican. « Comme il m'a été rapporté, lit-on
dans cette pièce, que les marbriers emploient inconsidérément et
taillent des marbres antiques sans égard aux inscriptions qui y sont
gravées, et qui sont des monumens importans à conserver pour
Tétude de Térudition et de la langue latine, je fais défense à tous
ceux de cette profession de scier ou de tailler aucune pierre écrite
sans votre ordre ou votre permission, voulant, s'ils ne s'y confor-
ment, qu'ils encourent la peine susdite (de 100 à 300 écus d'or). »
Sa position oflicielle lui permit de voir l'un des premiers les pein-
tures des thermes de Titus, et Ton sait avec quelle intelligence
il les imita dans la décoration des Loges. 11 ne se renferma pas du
reste dans son rôle de conservateur. Les historiens contemporains
assurent qu'il dessina et restitua la plupart des monumens antiques
de la ville; mais ces ouvrages périrent, à l'exception de quelques
fragmens, lors du sac de Rome et des troubles qui le suivirent.
Les soucis d'une fortune prodigieuse troublèrent seuls ses der-
nières années. Ses nombreux travaux l'avaient enrichi (1), et Calca-
gnlni le nomme vir prœdives* 11 était gentilhomme de la chambre
{cubiciihtrius); il menait grand train et tenait ta la liberté de sa vie
d'artiste. Depuis bien des années, le cardinal Bibiena le pressait
d'épouser sa nièce. Raphaël avait demandé trois ou quatre ans pour
réfléchir, puis s'était engagé. Déjà en 1514 il écrivait à son oncle Si-
mon Ciarla « qu'il remercie Dieu d'être encore garçon, qu'il croit
avoir plus de raisons de refuser les offres qu'on lui a faites que son
oncle n'en a de lui conseiller de se marier. » Il ajoute que « le car-
dinal Bibiena lui avait offert une de ses parentes, et qu'il lui a pro-
mis de l'épouser avec l'agrément de ses deux oncles. » Il mentionne
également d'autres propositions de la même nature. Bibiena le som-
mait de tenir sa promesse; mais d'un autre côté Léon X lui faisait
espérer le chapeau de cardinal (2) aussitôt qu'il aurait achevé les
salles du Vatican. 11 devait de gi-osses sommes à Raphaël, et pré-
(1) Au moment de sa mort, Raphaël possédait 16,000 ducats d'or, c'est-à-dire près
d'un miUîon.
(2) Pun^ileoni révoque en doute cette histoire, rapportée par Vasari, et dit que Léon
s'acquitta de tout ce qu'il devait à Raphaël.
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710 REVUE DES DEUX MONDES.
tendait, dit-on, s'acquitter ainsi sans bourse délier. Enfin le grand
peintre vivait subjugué par Tamour d'une femme qu'il a rendue cé-
lèbre, la belle Trastevérine; pendant qu'il travsdUait à la Galalée, il
abandonnait si souvent sa peinture pour aller chez sa maltresse,
qu'Agostino Chigi, désespérant de le fixer autrement, avait installé
cette femme à la Famésine. Il restait indécis entre son ambition,
son amour et l'engagement qu'il avait pris vis-à-vis de Bibiena (1),
lorsque la mort l'emporta, après une très courte maladie, le ven-
dredi saint 6 avril 1520, le jour anniversaire de sa naissance. Il avait
trente-sept ans.
Yasari attribue la mort de Raphaël à des excès de plaisirs. « Un
jour, dit-il, il rentra chez lui avec une forte fièvre, les médecins
crurent qu'il s'était refroidi. Il leur cacha les excès qui étaient la
cause de sa maladie, de sorte que ceui-ci le saignèrent abondam-
ment et l'affaiblirent, tandis qu'il aurait fallu le fortifier. » L'exacti-
tude de ce désagréable récit parait heureusement contestable. La
longue durée de la liaison de Raphaël avec la Fomarine donne peu
•de vraisemblance à des désordres du genre de ceux dont parle le
biographe. D'ailleurs il semble naturel de penser que la vie de Ra-
phaël, minée par des travaux immenses, par une dépense exagé-
rée des forces de l'mtelligence, par de véritables excès de génie, ait
pu se briser au premier choc, et les renseignemens communiqués
par Missirini à Longhena et publiés par celui-ci donnent sur la mort
de Raphaël des détails qui sont empreints d'un cachet de vérité qu'il
semble impossible de méconnaître. « Raffaello Sanzio était d'une
nature très distinguée et délicate; sa vie ne tenait qu'à un fil exces-
sivement ténu quant à ce qui regardait son corps, car il était tout
esprit, outre que ses forces s'étaient beaucoup amoindries, et qu'il
est extraordinaire qu'elles aient pu le soutenir pendant sa courte
vie. Étant très affaibli, un jour qu'il se trouvait à la Famésine, il
reçut l'ordre de se rendre sur-le-champ à la cour. Il se mit à courir
pour n'être pas en retard. Il arriva en un moment au Vatican, épuisé
et tout en transpiration : il s'arrêta dans une grande salle, et pen-
dant qu'il parlait longuement de la fabrique de Saint-Pierre, la sueur
se sécha sur son corps, et il fut pris d'un mal subit. Étant rentré
chez lui, il fut saisi d'une sorte de fièvre pernicieuse qui l'em-
porta malheureusement dans la tombe. » Raphaël se sentit mourir.
Il ordonna de renvoyer sa maîtresse, à qui il laissa par testament
(i) Le tombeau de Maria Bibiena était, comme celui de Raphaël, dans Téglise de la
Iftinerve. Dans son épitaphe, rapportée par Vasari, qui se trouvait au-dessus de celle de
Raphaël, et que Carie Maratte fit disparaître pour mettre à sa place le buste du peintre,
elle est nommée Sponsa i^tu. D'après le texte, elle serait morte ayant Raphaël; mais
suivant Pungileoni (p. 166), elle lui survécut.
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KAPHAEL, SA VIE ET SES OEUVRES. 711
de quoi vivre honnêtement, et il partagea le reste de son bien entre
Jules Romain, François Penni (il Fattore) et l'un de ses oncles qui
était prêtre à Urbin. Il fut enterré, suivant sa volonté, dans une des
chapelles du Panthéon, qu'il avait chargé Balthazar di Pescia, son
exécuteur testamentaire, de faire réparer, et qu'il dota d'une rente
dont resta grevée sa maison de la rue degli Coron ari.
On a montré pendant longtemps, à l'académie de Saint-Luc, un
crâne qu'on disait être celui de Raphaël, qui aurait été enlevé du ca-
veau sépulcral lorsque Carie Maratte fit placer en 167A le buste de
rUrbinate, sculpté par Nardini, dans Tune des niches qui se trou-
vent au-dessus de sa chapelle, à la Minerve. Ce crâne, objet d'une
sorte de culte et que les peintres de Rome allaient visiter proces-
sionnellement et toucher le jour de la fête de saint Luc, était surtout
remarquable par son exiguité. Ce n'était point celui de Raphaël.
Dans le coumnt de l'année 1833, on pratiqua des fouilles dans le
soubassement de la statue de la Yierge dont Lorenzo Lotti avait dé-
coré le tombeau de son maître. On trouva dans une voûte en brique,
construite au niveau du sol, le squelette du grand artiste parfaite-
ment intact. On lit dans une lettre adressée à M. Quatremère de
Quincy par l'un des membres de la commission chargée de suivre
l'enquête : « Le corps est bien proportionné ;*il est haut de cinq pieds
deux pouces trois lignes; la tête bien conservée a toutes les dents,
encore belles, au nombre de trente et une. La trente-deuxième, de la
mâchoire inférieure à gauche, n'était pas encore sortie de l'alvéole.
On revoit les linéamens exacts du portrait de l'École d'Athènes, Le
cou était long, les bras et la poitrine délicats ; le creux marqué par
l'apophyse du bras droit paraît avoir été une suite du grand exer-
cice de ce bras dans la peinture (1). » Cette description concorde
parfaitement avec le portrait que Bellori trace de Raphaël : u 11 était
d'une complexion très grêle et délicate qui ne promettait pas une
longue vie, car il avait le cou long et mal placé. Ces mauvaises dis-
positions physiques, la fatigue résultant d'études continuelles et son
goût pour le plaisir durent abréger sa vie. » Du reste, les traits de
Raphaël nous sont connus; il s'est représenté dans plusieurs de ses
ouvrages (2). Son visage agréable et délicat est loin d'être régulier:
(1) H On a moulé ce crâne, dont il n'a été tiré que trois épreuves, l'une pour Tem-
pereur d'Autriche, la deuxième pour le roi de Prusse, la troisième pour l'académie de
Saint-Luc, où elle remplace le crâne du chanoine Antouini. On trouva également dans
la tombe de Raphaël ses éperons d'or, et tout auprès l'épitaphe de Maria Bibiena. M. Ho-
race Vernct, alors directeur de l'Académie de France, fit du tout une lithographie qui n'a
pas été publiée. »> Coindct, Histoire de la Peinture.
(2) Dans la Dispute du Saint-Sacrement avec le Pérugin (les deux personnages mi-
tres), dans le coin droit de V École d'Athènes (groupe de Zoroastre), dans te Parntisse
(le personnage qui se trouve près de Dante et de Virgile), dans le Porte-Croix de la
fresque ù' Attila, — Les Offices de Florence, l'académie de Saint-Luc à Rome ont aussi
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712 REYUE DES DEUX MONDES.
le nez est grand et fin, les lèvres pleines, la mâchoire inférieure
avancée ; mais les yeux sont très beaux, bien ouverts, doux et bien-
veilians; les cheveux sont bruns comme les yeux, le teint olivâtre et
très particulier.
Ses habitudes étaient celles d'un grand seigneur; il vivait sur un
pied d'égalité complète avec les plus illustres personnages de Rome.
Sa modestie, dont parlent trop unanimement les contemporains pour
qu'elle puisse être mise en doute, n'allait cependant pas jusqu'à le
rendre aveugle sur son mérite, ni indifférent à l'immense réputation
dont il jouissait. Il écrivait à Simone Giarla en 151& : u Vous voyez,
très cher oncle, que je fais honneur à vous, à tous nos parens et à
ma patrie. Il n'en est pas moins vrai que je garde votre souvenir
dans le plus profond de mon cœur, et que lorsque je vous entends
nommer, il me semble que j'entends nommer mon père. » Et il
ajoute : « Je vous prie d'aller trouver le duc et la duchesse, et de
leur dire, ce qu'ils auront du plaisir à apprendre, que l'un de leurs
serviteurs leur fait honneur. » Il était un ami et une sorte de frère
aîné et de protecteur pour ses élèves plutôt qu'un maître; il les
aidait de sa bourse, de son crédit, de ses conseils, et sut maintenir
entre eux, par la seule force de l'affection qu'ils lui portaient, la
plus parfaite harmonie. « Bien loin de concevoir le moijodre orgueil,
dit Calcagnini, il est affable pour tout le monde, prévenant et tou-
jours prêt à écouter les avis et les discours d'autrui, surtout ceux
de Fabius de Ravennes, vieillard d'une probité stoïque, mais aussi
aimable que savant. Raphaël, qui l'a recueilli et qui l'entretient, a
soin de lui comme de son maître ou de son père. 11 le consulte en
tout et défère toujours à ses conseils. » Sa bienveillance avait dés-
armé la jalousie; sa nature douce, aimable, sympathique, lui avait
rallié tous les cœurs. Aussi sa mort causa- t-elle des regrets unanimes
et un deuil public. Le peuple de Rome suivit ses restes, comme il
devait faire plus tard pour ceux de Michel -Ange, et la foule, si
indifférente d'ordinaire aux événemens de cette nature, sentit le
coup qui la frappait. Ses amis étaient inconsolables, et Castiglione
écrivait à sa mère : a Je suis en bonne santé, mais il me semble
que je ne suis pas dans Rome, puisque mon pauvre Raphaël n'y est
plus. Que son âme bénie soit au sein de Dieu I »
Le génie de Raphaël n'est pas de ceux qui s'analysent ou qui se
décrivent et s'expliquent d'un mot. On a vu ses œuvres : d'emblée
on les a comprises, et on les aime. C'est par une saveur particulière
impossible à définir plutôt que par un trait caractéristique et domî-
des portraits à l*haile de Raphaël , exécutés par lui-même. Voyex encore le dessin de
Marc-Antoine, qui le représente assis , enveloppé d*un manteau , et avec une expression
singulière de fatigue. Le regard est fixe et absorbé. Ce dessin doit représenter Raphaâl
pendant les dernières années de sa vie.
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RAPHAËL, SA TIE ET SES (EUTRES. 713
naot qu'elles se distinguent; c*est dans leur extraordinsdre ensemble
et par l'irrésistible impression qu elles produisent qu'il faut les ju-
ger. Le nom du peintre d'Urbin est devenu dans toutes les langues
le synonyme de beauté, de grâce, de séduction. On l'appelle le diviriy
et le culte dont il est l'objet, si légitime à tant d'égards, est loin
d'être sans superstition. On ne doit le comparer qu'à ses pairs, et je
ne veux pas lui opposer les Vénitiens, qui le dépassent en splendeur
et en éclat. Quant à ses rivaux véritables, il n'est sans doute pas
créateur comme Michel-Ànge, hardi, puissant, sublime comme lui;
mais il faut laisser le géant florentin dans son incomparable et so-
litaire grandeur. Si Raphaël n'a pas habituellement la science de
Léonard, son intelligence des passions de l'âme, sa facture si pré-
cise, si arrêtée et si large en même temps, s'il n'a pas au même
degré que le Corrége la sensibilité pénétrante, la profondeur d'im-
pression, le sentiment de la beauté exquise et grandiose, ni le charme
de la couleur, ne peut-on pas dire cependant qu'au moins, dans
quelques-uns de ses ouvrages les plus accomplis, dans ceux où il
a mis sa pensée tout entière, qu'il a exécutés de sa main, sur les-
quels il a concentré toutes ses forces, il égale, s'il ne surpasse ces
deux grands maîtres, même sur leur propre terrain? Corrége a-t-il
jamais rien fait de plus gracieux, de plus touchant, de plus poétique
que le chœur des anges dans la Sainte Cécile^ ou que la' Galalée de la
Farnésine ? Léonard a-t-il rien dessiné de plus ample et de plus précis,
rien modelé de plus magistral et de plus parfait que le portrait du
Joueur de violon du palais Sciarra? Par la richesse, la variété, le
bonheur et l'abondance de la composition, par le sentiment de la
beauté gracieuse dans la forme humaine, par l'étonnante et facile fé-
condité de son imagination, sans contestation possible, Raphaël est le
premier. Aussi, d'un consentement unanime, en a-t-on fait en quel-
que sorte l'incarnation de l'art moderne. Il le représente en effet
mieux et plus complètement que personne. Organisation universelle^
nature intelligente et, le dirai-je, heureuse entre toutes, il a tout
compris, tout senti, tout exprimé. Sa peinture s'adresse à tous les
esprits, à toutes les facultés, à tous les goûts. Plus qu'aucune autre,
elle parcourt dans son étendue entière le clavier de l'âme humaine.
Sensible et gracieuse, elle atteint parfois les plus hauts sommets de
l'art, et, toujours revêtue de beauté, elle séduit facilement et en-
traîne l'esprit. C'est dans la réunion extraordinaire des qualités
les plus diverses et dans cette merveilleuse harmonie qu'il faut
chercher son originalité et l'explication de la faveur universelle dont
elle jouit.
Charles Clément.
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ÉTUDES
D'ÉCONOMIE FORESTIÈRE
L'AMÉNAGEMENT DES FORÊTS.
1. Études sur l'Aménagement des Forêts, par M. Louis Tassy, Paris 1858. — H. Der rationnelle
Waldwirth, Yon Max Robert Prossler, Dresde 1859 .
Gomme la plupart des sciences d'application, la science forestière
-est complexe. Reposant à la fois sur l'histoire naturelle et sur l'é-
conomie politique, elle relève de la première pour tout ce qui se rat-
tache de près ou de loin à la culture proprement dite; elle entre
dans le domaine de la deuxième dès qu'elle s'occupe des rapports
des forêts avec les besoins de la société. C'est aux sciences natu-
relles qu'il faut demander les lois de la formation des tissus ligneux,
les moyens pratiques de hâter le développement des arbres, les pro-
priétés des différentes essences, les sols et les climats qui peuvent
leur convenir; mais c'est l'économie politique qui nous fait connaître
la constitution de la propriété forestière, les principes commerciaux
qui président à l'échange de ses produits, le mode de jouissance le
plus avantageux suivant les conditions dans lesquelles se trouve le
propriétaire. Un cultivateur qui veut tirer de ses terres le meilleur
parti possible ne doit pas se borner à connaître l'époque la plus fa-
vorable pour les semailles et les modes de labour les plus perfec-
tionnés, il faut encore qu'il s'enquièré de la situation économique
de la contrée qu'il habite, des débouchés qu'elle présente, des res-
sources de main-d'œuvre qu'elle peut offrir, parce que ces diverses
Gooçle
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ÉTUDES D'ÉCONOinE FOBESTIÈRE. 715
circonstances lui feront précisément préférer tel ou tel système de
culture. Le propriétaire de bois doit agir de même; il lui serait
parfaitement inutile de connaître les différentes méthodtes d'exploi-
tation, les procédés de piaiilatiuii les plus e.vpéditifs, s'il ignorait
d'ailleurs Tespèce de produits qu'il lui importe de créer, le choix
des essences à propager. A opérer ainsi au hasard, il risquerait fort,
malgré tous ses soins, d'avoir fait une mauvaise spéculation, et de
se trouver finalement en perte.
Le point capital dans l'exploitation d'une forêt est la détermina-
tion de l'âge auquel les arbres doivent être abattus. En agricul-
ture, l'époque de la récolte est déterminée d'une manière invariable
par la maturité des produits de la terre. Un retard dans la moisson
ne présente aucun avantage, et n'est au contraire jamais que pré-
judiciable. Pour les forêts, il n'en est pas de même. Dès l'âge de dix
ans, les arbres peuvent être exploités et livrés au commerce; mais,
loin de se détériorer en restant sur pied, ils prospèrent jusqu'à deux
cents ans et plus, augmentant chaque année de volume et de qua-
lité. Entre ces deux limites extrêmes, quel est le moment précis où
l'exploitation est la plus avantageuse pour le propriétaire, celui où
elle répond le mieux aux besoins de la consommation? Et ce point
déterminé, vaudra-t-il mieux exploiter la forêt en une seule fois,
sauf à rester ensuite pendant de longues années sans rien en reti-
rer, ou bien sera-t-il préférable de pratiquer des coupes de manière
à obtenir une production uniforme et continue? L'étude de ces ques-
tions, qu'il importe tout d'abord de trancher, avant même de faire
tomber un seul arbre sous la cognée, constitue la partie de la science
forestière qu'on appelle Ymnénagement des forets. Au point de \me
pratique, elle donne lieu à une opération qui a pour but de régler les
exploitations dans le plus grand intérêt des propriétaires.
Suivant qu'elles appartiennent à des particuliers, à l'état ou à des
communes, les forêts ont des exigences différentes à satisfaire, et ne
sauraient par conséquent toujours être soumises au même régime.
C'est l'analyse des principes qui doivent présidera l'exploitation en
ces diverses circonstances que nous allons entreprendre ici. Elle
présente du reste une opportunité toute particulière. Dans un docu-
ment officiel d'une haute importance, relatif à l'exécution des grands
travaux publics, on place en première ligne le reboisement des mon-
tagnes et le défrichemeut des plaines. Un projet de loi soumis au
corps législatif a suivi de près cet appel à la sollicitude ministérielle.
Si nous voulons éviter tout mécompte et recueillir de ces opérations
tout le fruit qu'on est en droit d'en attendre, il importe de bien con-
naître les conditions dans lesquelles la production forestière est la
plus profitable eu égard à la qualité du propriétaire.
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716 BEVUE DES DEUX MONDES.
I.
Il existe, on le sait, pour les forêts deux systèmes d'exploitation,
le taillis et la futaie. Le premier, basé sur la propriété qu'ont les
souches de bois feuillus de produire des rejets, ne peut s'appliquer
qu'à des arbres peu âgés; il ne donne par conséquent que des bois
de faibles dimensions et qui ne sont guère propres qu' au chauffage.
La durée des révolutions (1) dépasse rarement trente ans, et reste le
plus souvent bien au-dessous de ce terme. La futaie au contr^ûre,
destinée à fournir des bois de service et d'industrie, conduit à lais-
ser les arbres sur pied jusqu'à un âge fort avancé; elle correspond
à un système de culture beaucoup plus perfectionné que le taillis, et
donne des produits à la fois plus considérables et plus précieux (2).
Cette supériorité s'explique par la marche même de la végétation.
Ce qui constitue le bois, ce sont les couches ligneuses successive-
ment accumulées les unes sur les autres. Chaque année il se forme
dans chaque arbre, entre l'écorce et le tronc, une couche nouvelle
qui enveloppe complètement le végétal et le recouvre en quelque
sorte, depuis l'extrémité des racines jusqu'au sommet des branches
les plus faibles, d'un vêtement nouveau. C'est ce travail continu de
la végétation qui, ajoutant d'année en année une nouvelle quantité
de matière ligneuse au bois déjà existant, transforme après deux
siècles le jeune plant qui vient de naître en un arbre majestueux qui
répand autour de lui son ombrage. Ces couches annuelles sont fa-
ciles à distinguer les unes des autres, au moins dans la plupart des
essences, et le nombre qu'on peut en compter fait naturellement
connaître l'âge de l'arbre.
Cette formation toutefois n'est pas la même pour toutes les es-
sences. Les unes, comme le pin, le peuplier, le saule, le tilleul et
la plupart des bois blancs, ont une croissance très rapide dans leur
jeunesse, mais qui se ralentit promptement. Les autres, comme le
chêne, le hêtre, le charme, le sapin, croissent très lentement d'a-
bord et ne commencent à se développer avec quelque vigueur qu'à
partir d'un certain âge; mais, tandis que les premières dépérissent
de bonne heure, la végétation de ces dernières se soutient pendant
fort longtemps. S'il y a donc avantage à soumettre les unes à de
courtes révolutions, souvent même à les exploiter en taillis, il ne
saurait en être de même des autres, du moins au point de vue de la
production en matière, parce qu'en opérant ainsi on les ramènerait
(1) La révolution est le nombre d^années fixé pour Texploitation d*une forêt. C*eat
donc elle qui détermine Tâge auquel les arbres seront abattus.
(2) Voyez à ce sujet la Revue du 15 janvier 1860, la Sylviculture en France et en
AUemagne,
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ÉTCDES d'Économie fobestiére. 717
périodiquement à Tâge où raccroissement est le plus faible, sans
leur laisser jamais parcourir la phase où la végétation est pour elles
le plus active. Ces essences, qui sont pour nous les plus importantes
et les plus précieuses, demandent donc à être exploitées à de lon-
gues révolutions, car les produits qu elles fournissent augmentent
non-seulement de quantité, mais encore de qualité, à mesure que
l'âge des arbres s* élève. Un chêne de deux cents ans, s'il a végété
dans de bonnes conditions, peut donner jusqu'à 10 mètres cubes de
bois valant 400 francs et plus; coupé en taillis à chaque période
de vingt-cinq ans, c'est-à-dire huit fois pendant ces deux siècles,
il n'eût guère produit que trois stères de bois de feu d'une valeur
de 30 francs.
Si le taillis est moins productif que la futaie, si sous le rapport
cultural il présente sur cette dernière une infériorité bien constatée,
il n'en est plus de même sous le rapport financier. En tenant compte
en effet des capitaux engagés, on reconnaît qu'après tout le taillis
correspond à un taux de placement plus avantageux que la futaie,
et doit à ce titre être préféré par les particuliers. C'est facile à com-
prendre.
Ce qui détermine le taux de placement, ce n'est pas le revenu
brut, mais le rapport entre ce revenu et le capital qui le produit;
toutes choses égales d'ailleurs, ce rapport sera d'autant plus élevé
que le capital sera plus faible, et réciproquement. Or, pour qu'une
forêt puisse être exploitée régulièrement à la révolution de deux
cents ans, il faut que la superficie comprenne toute une série d'ar-
bres âgés depuis un jusqu'à deux cents ans, et qu'elle représente
par conséquent un capital beaucoup plus considérable que la forêt
qui, exploitée à l'âge de vingt-cinq ans, ne renferme que des bois
d'un à vingt-cinq ans. Il en résulte, et c'est d'ailleurs ce que con-
firme l'expérience, que le taux de placement est plus faible dans le
premier cas que dans le second. Un particulier qui recherche avant
tout l'emploi le plus lucratif de ses capitaux préférera donc toujours
les révolutions les plus courtes ; rarement il sera conduit à les pro-
longer au-delà de quinze ans, terme qui correspond à un placement
de 3 ou 3 1/2 pour 100, tandis que la futaie lui donnerait à peine
1 1/2 ou 2 pour 100. Son calcul est fort simple. Supposons qu'à
l'âge de quinze ans l'hectare de bois vaille 500 francs; la produc-
tion moyenne sera la quinzième partie de cette somme ou 33 fr. :
pour qu'il y ait bénéfice à différer l'exploitation jusqu'à la seizième
année, il faudrait que pendant ce temps la valeur du bois, par le
fait de la végétation, augmentât non-seulement de ces 33 francs de
production annuelle, mais encore de l'intérêt des 500 francs qui
n'ont pas été réalisés précédemment. En calculant ces intérêts à 3
pour 100, il faudrait qu'à seize ans l'hectare de bois valût 548 fr..
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718 BETUB DES DEUX MONDES.
faute de quoi le propriétaire ferait une mauvaise spéculation en les
laissant sur pied une année de plus. Ainsi, adoptant dans toute sa
rigueur l'opinion du poète anglais :
The value of a thing
Is as much money as't bring,
un particulier ne trouvera jamais avantage à cultiver des futaies, et
sera fatalement poussé à détruire celles qu'il pourrait posséder ,
parce qu'il trouvera toujours pour le capital qu'elles représentent un
placement plus avantageux. Il sera d'autant plus sollicité à cette opé-
ration que le prix des bois sera plus élevé, car l'importance du capi-
tal augmente en même temps que ce prix. Les propriétaires de bois
se trouvent donc dans les mêmes conditions que ceux de Yagro ro--
mano, dont parle Sismondi, qui, tout compte fait, trouvent du bé-
néfice à se contenter du mince revenu de leurs pâturages, plutôt
qu'à leur faire produire, à force de capitaux, du froment et des bet-
teraves. Sous des formes diverses, c'est toujours la grande question
du produit net et du produit brut, si digne à tous égards de l'atten-
tion des économistes.
La règle que nous venons de poser n'est cependant pas absolue,
et sans parler des considérations de plaisir et d'agrément, suffi-
santes bten souvent, aux yeux du propriétaire, pour lui faire diffé-
rer l'exploitation de ses bois, son intérêt bien entendu commande
souvent d'y déroger. Se trouve-t-il au lendemain d'une révolution,
comme celle de 1848 par exemple, au moment où les maîtres de
forges, inquiets de l'avenir, ont éteint leurs fourneaux, où l'indus-
trie du bâtiment a suspendu ses constructions, où les armateurs ont
abandonné sur leurs chantiers les navires inachevés : que fera-t-il
du produit de ses forêts? Privé de débouchés, il ne peut s'en dé-
faire qu'à des prix avilis, et s'il se décidait à vendre malgré cette
dépréciation, il ne trouverait dans les entreprises industrielles ou
commerciales du jour qu'un placement des plus aléatoires pour ses
capitaux. Dans ces conditions, il est évidemment de son intérêt de
laisser ses bois sur pied et d'attendre une heure plus favorable
pour s'en défaire. Les arbres, continuant à croître et à végéter, lui
donneront, quand les affaires auront repris quelque vigueur, un bé-
néfice qu'aucune autre spéculation n'aurait pu fournir avec la même
sécurité. C'est ainsi qu'agira celui à qui ses ressources personnelles
permettent d'attendre des temps meilleurs; quant aux autres, ils
vendront leurs bois, à quelque prix que ce soit, pour faire face
aux exigences de leur position. S'agit-il au contraire d'un maître
de forges pressé par des commandes : s'il lui faut 100,000 stères de
bois pour faire marcher ses usines et s'il n'a pu s'en procurer que
50,000 dans le commerce, il faudra bien qu'il trouve le surplus
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ÉTUDES d'Économie fobestière. 719
dans ses propres forêts. II peut ainsi être forcé de les couper bien
avant qu elles n'aient atteint leur plus grand accroissement, et s'im-
poser par cette exploitation anticipée un sacrifice quelquefois très
onéreux; mais il aimera mieux s'y résigner que de suspendre ses
travaux. — Êtes-vous un père prudent et soucieux de l'avenir de vos
^nfans : plantez un terrain aujourd'hui stérile et sans valeur; dans
vingt ou trente ans, presque sans soin ni culture, vous aurez un
bois. C'est une caisse d'épargne, dans laquelle une somme versée
s'est transformée, par l'accumulation des intérêts, en un capital
considérable. Venez-vous à mourir : cette forêt, partagée entre vos
enfans, est abattue ou conservée suivant qu'ils ont ou non besoin
de fonds, suivant qu'ils sont prodigues ou économes.
Ainsi ce qui caractérise la propriété privée en matière de forêts,
c'est tout à la fois la faiblesse et l'irrégularité de la production li-
gneuse. L'insuffisance du taux de placement des capitaux qu'elle
exige ne lui permet pas d'atteindre son maximum; les fluctuations
des fortunes particulières l'empêchent d'être uniforme. Ne tenant
compte que des circonstances qui les touchent personnellement, les
individus augmentent ou suspendent leurs exploitations le plus sou-
vent sans se rendre compte des besoins de la consommation. Les
lois de l'offre et de la demande, régulatrices infaillibles pour les
produits qu'on peut créer rapidement, n'ont pas la puissance d'as-
surer un approvisionnement continu, quand il s'agit d'une matière
qui ne peut suivre les oscillations du marché qu'à de longs inter-
valles. Ce n'est plus satisfaire à un besoin que d'y pourvoir un siè-
cle seulement après qu'il s'est manifesté.
Pour garantir la société contre le danger d'être momentanément
privée de bois, danger sérieux à l'époque où le combustible miné-
ral était encore à peu près inconnu, où l'absence de routes et de ca-
naux rendait les transports lointains impossibles, on multiplia les
lois et les règlemens sur l'exploitation des forêts particulières. On
apporta par là de nombreuses restrictions au droit des propriétaires;
mais alors on faisait bon marché des principes, et dès qu'il s'agis-
sait de l'intérêt de tous, on passait outre : salas popiili suprema lex.
C'est ainsi que l'ordonnance de 1669, qui resta en vigueur ou à
peu près jusqu'à la promulgation du code forestier, fixait l'âge au-
quel ces forêts pourraient être exploitées, le nombre de baliveaux
à réserver dans les coupes, soumettait l'abatage des futaies à une
déclaration préalable, autorisait l'administration de la marine à en-
lever les pièces propres aux constructions navales, ordonnait enfin
aux officiers forestiers de veiller par des visites fréquentes à l'exé-
cution de ces prescriptions. En 1827 seulement, on revint à des
principes plus équitables : on supprima toutes ces mesures vexa-
toires, et, sauf la prohibition de les défricher sans autorisation , on
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720 BETUE DES DEUX MONDES.
fit, OU peu s'en faut, rentrer les forêts particulières dans le droit
commun. Le martelage de la marine, qui avait été maintenu pen-
dant une période de dix années après la promulgation du code fo-
restier, n'est plus exercé depuis fort longtemps, et l'interdiction
du défrichement elle-même se trouve aujourd'hui subordonnée à
des cas spéciaux déterminés par la loi (1). Hors de là, un proprié-
taire peut disposer de ses bois comme il l'entend, sans obéir à d'au-
tres considérations que son intérêt ou son agrément.
Puisque ces mobiles, ainsi que nous venons de le voir, sont im-
puissans à garantir l'approvisionnement continu du marché en pro-
duits ligneux, et que la réglementation, complètement insuffisante
dans ses résultats, est d'ailleurs contraire aux principes les plus élé-
mentaires du droit public, il ne reste à la société d'autre ressource,
si elle ne veut être exposée à manquer un jour de bois, que de se-
constituer elle-même propriétaire de forêts, et de se rendre à elle-
même, par l'intermédiaire de l'état, un service que personne autre
ne peut lui rendre. Cette nécessité est si universellement sentie que
dans tous les pays de l'Europe, en France, en Allemagne, en Russie,
en Angleterre même, une grande partie du sol boisé se trouve entre
les mains de l'état, tandis que nulle part on ne voit celui-ci se faire
cultivateur ou industriel (2) ; mais une pareille dérogation aux prin-
cipes qui règlent les attributions gouvernementales ne peut se jus-
tifier qu'à une condition, c'est que l'état n'obéira point aux mêmes
mobiles que les particuliers, car si, entre ses mains, la propriété-
forestière ne devait pas trouver la garantie de stabilité et de bonne
administration que ceux-ci ne peuvent lui donner, il n'y aurait au-
cune raison de faire pour elle cette exception.
Le rôle de l'état est en effet tout différent de celui des particu-
liers. Si ceux-ci, comme producteurs, recherchent avec raison le
plus grand profit pécuniaire possible, l'état ne doit agir que dan^
l'intérêt du consommateur. A une époque encore peu éloignée de
nous, le souverain, propriétaire de tous les biens domaniaux, était
maître d'en disposer comme il l'entendait et bénéficiait personnel-
lement de leurs produits. Il n'en est plus ainsi; l'état aujourd'hui,
c'est la nation tout entière; son intérêt, c'est l'intérêt de tous. Aussi
doit-il, dans l'exploitation des forêts qui lui sont confiées, recher-
(1) Loi du 19 juin 1859.
(2) Il a été question à différentes époques, notamment sous la restauration, d*aban-
donner Texploitation des forêts domaniales à des compagnies particulières. Il est facile
de comprendre, ptk? ee que nous avons dit, combien peu une pareille combinaison était
praticable, et de se faire une idée des complications administratives qu*un contrôle^
sérieux eût amenées. Une proposition de cette nature n*a pu émaner que de spéculateurs,
qui espéraient s^enrichir aux dépens de la fortune publique, ou de certains fanatique»
du self-govemment qui, faute de le bien comprendre, tombaient précisément dans
recueil qu*il8 voulaient éviter.
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ÉTUDES d'Économie forestière. 72f
cher la production la plus considérable et la plus utile, résultat qpiî
ne peut être atteint que par le régime de la futaie, le seul que com-
porte une culture intelligente et bien entendue. Ce n'est pas tout^
il faut encore choisir la révolution la plus avantageuse. Quoique trai-
tée en futaie, une forêt donne des produits fort différens si on l'ex-
ploite deux fois à l'âge de cent ans, au lieu de la laisser atteindre
celui de deux cents. La préférence qu'on doit accorder à l'une ou &
l'autre de ces révolutions dépend de la nature du sol, de la longé-
vité des essences, de toutes les circonstances locales qui influent sur
la végétation. Tandis que le chêne peut, dans les sols argileux et pro-
fonds, prospérer pendant trois siècles et plus, il ne dépasse guère
ceitt cinquante ans dans les terrains calcaires ou siliceux; les pin?
ne végètent pas au-delà de cent vingt ans, et les bois tendres pé-
rissent le plus souvent avant leur cinquantième année. En général,
il vaut mieux reculer le terme de l'exploitation jusqu'au moment
où la végétation commence à se ralentir, parce que c'est alors que
l'accroissement annuel moyen est le plus considérable, et la pro-
duction ligneuse portée au plus haut point.
A opérer ainsi, il y a double avantage. D'abord on satisfait aux
besoins de la société en consacrant à la culture des bois la plus pe-
tite étendue possible, et l'on n'enlève point inutilement à l'agricul-
ture des terrains dont elle pourrait tirer parti différemment. En
second lieu, l'état reste dans la limite de ses attributions en ne de-
mandant à ses forêts que les produits à l'égard desquels l'initiative
individuelle est absolument impuissante. La futaie fournit surtout
des pièces de fortes dimensions, propres aux constructions civiles
et navales, aux arts, à l'industrie, par conséquent des produits tout
différens de ceux qu'on peut obtenir avec le taillis, qui ne donne
guère que du bois de'feu. Si l'état exploitait ses forêts en taillis, il
ferait donc aux particuliers propriétaires de bois une concurrence
fâcheuse, et les pousserait même à renoncer à un genre de culture
qu'ils sont déjà très enclins à abandonner.
Avec la futaie sans doute, le taux de placement est moins élevé
qu'avec le taillis, mais par contre le revenu, envisagé d'une manière
absolue, est beaucoup plus considérable ; pour la société, prise dans
son ensemble, c'est le point essentiel. Que lui importe en effet le
placement plus ou moins avantageux de son capital, puisqu'en dé-
finitive c'est elle-même qui paie les intérêts, et qu'elle donne d'une
main ce qu'elle recueille de l'autre? Supposons avec M. Tassy que
le loyer des capitaux pût être supprimé sans que l'abondance de
l'argent s'en ressentît, il est évident que la quantité des produits
créés n'en serait nullement diminuée; obtenus à de moindres frais»
puisque l'un des élémens du prix de revient aurait disparu, ils s'a-
TOMB xxvn. 46
Gooçle
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722 BEVUE DES DEUX MONDES.
dresseraient au contraire à un nombre plus considérable de consom-
mateurs, qui profiteraient de cette baisse et par suite satisferaient k
leurs besoins avec moins d'efforts. La société en général bénéficierait
donc, non>seulement de tout ce que perdraient les capitalistes, mais
encore de l'activité plus grande imprimée à la production. Ainsi le
loyer des capitaux, qui donne d'ailleurs à ceux qui les possèdent des
profits parfaitement légitimes, ne constitue pas ime richesse nou-
velle; il modifie seulement en faveur des capitalistes la répartition
du revenu social, mais il n'augmente pas ce revenu. Que conclure
de là, sinon que l'état doit rechercher, non l'intérêt le plus élevé,
mais bien la production la plus abondante? Puisque les capitaux
dont il dispose sont à tous, il ferait un mauvais calcul en les faisant
valoir aux dépens de tous. C'est ainsi que lorsqu'il s'agit de percer
une route, il ne se demande pas quel intérêt lui rapportera le capital
qu'il va débourser, mais seulement si la richesse nouvelle que cette
route développera dans les pays qu'elle doit traverser est en rapport
avec les sacrifices qu'exigera cette construction. C'est pour le même
motif que dans l'exploitation des forêts il ne doit avoir en vue que la
satisfaction d'un besom social, et non un placement plus ou moins
fructueux pour ses capitaux (1).
Ces vérités si simples, exposées pour la première fois par Varenne
de Feuille dans ses Mémoires sur l'administration des Forêts y pu-
bliés en 1792, ont cependant été méconnues pendant bien long-
temps. En Allemagne, quoique généralement admises, elles trou-
vent encore des contradicteurs. L'un d'eux, M. Robert Pressler»
professeur à l'université de Tharand, s'est fait, dans un ouvrage
récent [Der rationnelle Waldwirlh)^ le défenseur absolu du produit
net contre le produit brut. Il trouve dans la situation particulière
de son pays des argumens sérieux pour prouver que , comme les
individus, l'état doit rechercher le plus grand profit pécuniaire pos-
sible et non la production la plus considérable, qu'il doit par con-
séquent exploiter ses forêts aux révolutions les plus courtes. — Les
bois de grandes dimensions, dit -il, coûtent fort cher à établir, et
le prix de revient, qui n'est autre que l'intérêt du capital engagé,
en sera, quoi qu'on fasse, toujours supérieur à la valeur marchande.
Cette culture laisse donc en perte le propriétaire qui l'entreprend,
et constitue pour lui une véritable charge. Lorsque ce propriétaire
(1) Ces principes tranchent une grave question. Dans des circonstances données,
rétat ne doit-il pas avoir égard aux exigences de certaines industries locales, et ne con-
viendrait-il point par exemple de traiter en taillis des forêts situées à proximité de»
établissemens métallurgiques, parce qu'ils ont besoin pour marcher de bois à charbon?
L*état, répétons-le, est le représentant de Tintérêt général; adopter au profit de quel-
ques individus un traitement que cet intérêt réprouve, c'est sacrifier celui-ci à Tintérèt
particulier et introduire en quelque sorte le système protecteur dans la culture des bois.
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ÉTUDES d'Économie forestière. 723
est l'état, on conçoit à la rigueur qu'il se résigne à la supporter,
puisqu' avant tout il faut pourvoir aux besoins de la consomma-
tion nationale ; mais alors il doit bien se garder de produire au-
delà de ces besoins, parce qu'en livrant ses bois à l'exportation, il
fait profiter d'autres nations des sacrifices qu'il s'impose. Le pays
qui exporte doit donc se placer au point de vue du producteur,
comme le ferait un simple particulier, et non plus au point de vue
du consommateur; ce serait jouer un rôle de dupe. C'est précisé-
ment le cas pour l'Allemagne, qui, exportant une grande quantité
de produits ligneux, perd par cela Aiéme une partie des bénéfices
que ses forêts lui donneraient, si l'exploitation en était réglée en
vue du plus grand produit net. — Ce raisonnement est logique sans
doute, mais il prouve uniquement que l'Allemagne est trop boisée
pour sa*population, et non qu'il y ait avantage à introduire dans ses
forêts un système de culture qui aurait pour effet d'en diminuer le
rendement. En France, nous ne sommes pas dans les mêmes condi-
tions; la pénurie des bois de construction y est telle qu'ils entrent
pour 61 millions dans les 83,700,000 francs de produits ligneux
importés en 1868. Que deviendrions-nous si, la théorie de M. Press-
1er venant à prévaloir, nous nous trouvions privés de cet appoint
considérable à notre production indigène? La Suède et la Norvège,
qui jusqu'à présent nous fournissaient les sapins propres à la mâ-
ture des navires, commencent, dit-on, à s'épuiser, et c'est dans les
Vosges que les constructeurs cherchent aujourd'hui à s'approvision-
ner. Nous devons donc prévoir le moment où, les bois étrangers nous
faisant défaut, il faudra bien produire nous-mêmes ceux dont nous
aurons besoin.
Enfin le sol boisé n'appartient pas exclusivement aux particuliers
et à l'état : une partie considérable de l'étendue qu'il comprend se
trouve entre les mains des communes (1). Les principes qui doivent
dans ce cas en diriger l'exploitation se modifient avec la condition
de ce nouveau propriétaire, et ne sont plus absolument les mêmes
que pour les forêts domaniales. L'état en effet n'a en vue que l'in-
térêt général et non pas seulement celui de telle ou telle localité,
tandis que la commune ne doit s'occuper que d'elle-même et nulle-
ment de ses voisins. Sa sollicitude ne s'étend pas au-delà des limites
de son territoire, et il y aurait injustice à lui imposer des sacrifices
au profit de gens qui lui sont étrangers. Toutefois si à ce premier
point de vue elle se rapproche de l'individu, sa qualité de corps mo-
(1) Voici approximatiyement la distribution da soi forestier en France :
i* Aux particuliers 5,500,000 hectares.
2* Aux communes et aux établissemens publics 1,900,000 —
3* A rétat, y compris le domaine de la couronne. ... i ,100,000 —
Total 8,500,000 hectarea.
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72i BEYUE DES DEUX MONDES.
rai et immuable lui impose d'un autre côté des obligations de même
nature que celles de l'état. Cette situation complexe fait donc de
rintérèt communal un composé de deux intérêts, le particulier et le
général, qui réclament Tun et l'autre une égale satisfaction. En
n'écoutant que le premier, la commune trouverait avantage à ex-
ploiter ses forêts aux révolutions les plus courtes, à transformer ses
futaies en taillis, souvent même à les défricher et à réaliser le ca-
pital qu'elles représentent; mais elle ne pourrait le faire sans léser
le second, qui lui interdit de spolier les générations futures d'une
richesse qui lui a été transmise par les générations passées et dont
elle n'est que dépositaire.
Ces données étant admises, on comprend que lorsqu'une forêt
commimale est en futaie, exploitée à une révolution normale, la
commune ne doit sous aucun prétexte la transformer en taiULs, ni
diminuer par des coupes anticipées les ressources de l'avenir, et il
est du devoir de l'état d'empêcher ces abus. S'il s'agit au contraire
de forêts actuellement en taillis, il serait sans doute fort désirable
de les convertir en futaie, puisque ce serait substituer à un traite-
ment rudimentaire un mode de culture plus perfectionné et plus
productif; mais cette opération ne peut être effectuée que si la
commune est assez riche pour supporter la réduction momentanée
de revenu qui doit reconstituer le capital nécessaire, et c'est là
malheureusement l'exception. Dans tous les cas, il serait inique
d'imposer à la population actuelle, contre son gré, des sacriAces
qui ne devraient profiter qu'à ses descendans. On n'en a pas tou-
jours jugé ainsi, car à l'époque où l'on se croyait le droit de régle-
menter l'exploitation des forêts particulières, on faisait peu de cas
de l'intérêt communal proprement dit, et on le sacrifiait sans pitié à
l'intérêt général.
C'est ainsi que dès 1561 Charles IX, préoccupé de la disparition
rapide des forêts du royaiîme, ordonna que le tiers des bois appar-
tenant aux gens de mainmorte, bénéficiers et communautés, tant
ecclésiastiques que laïques, serait mis en réserve pour croître en
futaie. Un édit de 1573 réduisit au quart la contenance à réserver.
la fameuse ordonnance de 1669 reproduisit cette disposition con-
servatrice, et c'est grâce à elle que la plupart des bois du clergé,
qui en 1790 ont fait retour à l'état, présentaient des massifs de fu-
Jtaie souvent fort importans. Le code forestier de 1827, en prescri-
yant également la mise en réserve du quart des forêts communales,
ne va pas cependant jusqu'à imposer aux communes, comme l'avait
fait l'ordonnance de 1669, l'obligation de le laisser croître en futaie;
îl les autorise au contraire à l'exploiter lorsqu'elles ont des besoins
urgens à satisfaire, et qu'elles n'ont pas d'autre moyen d'y pour-
voir. C'est là un acte de sage administration, qui, ne leur laissant
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ÉTUDES d'Économie forestière. 726
que la libre disposition des trois quarts du produit de leurs forêts,
constitue avec le surplus une épargne pour l'avenir, mais ne va pas
jusqu'à sacrifier leurs légitimes exigences aux besoins généraux du
pays.
II.
On a pu se convaincre par ce qui précède que des différentes cir-
constances qui influent sur le mode de culture à appliquer aux fo-
rêts, et par conséquent sur la nature et la quantité des produits
qu'elles peuvent fournir, il n'en est pas de plus importante que la
qualité du propriétau-e. Faible et irrégulière chez les particuliers,
la production ligneuse trouve dans le caractère permanent de la
commune des conditions qui lui permettent de se développer da-
vantage; mais ce n'est que dans les forêts de l'état qu'elle peut être
portée au plus haut point. Comment, dans ces différons cas, doit se
régler cette production? C'est ce qu'il nous reste à examiner.
Si les particuliers ont quelquefois intérêt à exploiter leurs forêts
sans ordre ni méthode, et sont conduits, suivant les exigences du
moment, tantôt à restreindre, tantôt à augmenter l'étendue de leurs
coupes, il n'en est pas de même de l'état et des communes, qui
doivent avant tout s'astreindre à en retirer annuellement la même
quantité de matière ligneuse. Puisque la société a toujours besoin
de bois, il faut que le marché en soit constamment pourvu, et il ne
peut l'être qu'avec une production constante et uniforme. Régler
les exploitations de manière à garantir cette continuité , c'est ce
qui s'appelle fixer la possibililé d'une forêt. Cette opération n'est
pas moins importante pour le propriétaire, à qui elle assure un re-
venu régulier, que pour la société, qu'elle met à l'abri de la priva-
tion éventuelle des bois dont elle a besoin.
Dans les taillis, la fixation de la possibilité est fort simple. La ré-
génération de la forêt s' effectuant par les souches, on peut, sans
craindre d'en compromettre la perpétuation, asseoir les coupes de
proche en proche, et y abattre, sauf les réserves, tous les arbres qui
forment la superficie. Si donc on a une forêt de 100 hectares à ex-
ploiter à la révolution de vingt-cinq ans, il suffira d'en couper cha-
que année la vingt-cinquième partie, ou A hectares, pour que le
roulement s'établisse d'une manière continue. Les parties qui arri-
veront successivement en tour d'exploitation présenteront toujours
des bois âgés de vingt-cinq ans, qui donneront des produits en ma-
tière, et par suite en argent, sensiblement égaux, si le sol a partout
à peu près la même fertilité. Cela s'appelle mettre une forêt en
coupes rigléesy mot qui a passé dans la langue usuelle pour dési-
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726 REYUE DES DEUX HO DES.
gner des opérations qui donnent des revenus réguliers. La plupart
des forêts des environs de Paris, celles de Saint-Germain, de Marly»
de Meudon, de Verrières, sont exploitées de cette façon à des révo-
lutions de vingt-cinq et trente ans : il en était de même des bois de
Boulogne et de Yincennes avant leur transformation en promenade
publique. Aujourd'hui on laisse dans ceux-ci les arbres se dévelop-
per en toute liberté, et au lieu de les couper périodiquement, on se
borne à extraire çà et là ceux qui viennent à périr avant l'âge. Pour
ne parler que de la question d'agrément, il est à regretter que ces
diverses forêts, si fréquentées par les étrangers et la population pa-
risienne, n'aient pas toujours été soumises au régime de la futaie»
Dans les futaies, la détermination de la possibilité est plus com-
j[>liquée, parce que la régénération de la forêt s' opérant par les
semences et non plus par les souches, il devient impossible d'as-
seoir régulièrement les coupes de proche en proche, et par consé-
quent de les faire porter chaque année sur une étendue déterminée
à l'avance. L'exploitation des futaies comporte en effet trois coupes
successives. Lorsqu'un massif a atteint l'âge fixé par la révolution,
on commence par enlever une partie des arbres qui le composent,
de manière à permettre à ceux qu'on laisse sur pied d'ensemencer
le sol au moyen des graines qu'ils produisent et qui se disséminent
naturellement; c'est la coupe sombre. Une fois l'ensemencement
fait, on abat une partie des arbres précédemment conservés, afin
d'habituer peu à peu le jeune recru à l'action de la lumière; c'est
la coupe claire. Enfin, quand la nouvelle forêt est assez vigoureuse
pour n'avoir plus rien à redouter des influences atmosphériques, on
procède à la coupe définitive^ qui consiste dans l'extraction des der-
niers arbres laissés sur pied. Ces diverses opérations qui deman-
dent beaucoup d'habileté se succèdent à des intervalles indétermi-
nés, suivant qu'elles sont jugées plus ou moins urgentes. Ici c'est
une jeune forêt qu'il faut déban*asser des réserves qui l'écrasent;
plus loin c'est un semis qui menace de s'étioler, si l'on ne se hâte
de lui donner de l'air et de la lumière ; ailleurs c'est un massif arrivé
à maturité dont il faut commencer la régénération. Ces exploitations
si variées et si imprévues ne pouvant pas rentrer dans le cadre ré-
gulier des coupes opérées par contenance, il a fallu baser la pos-
sibilité sur le volume et non plus sur l'étendue. Ce n'est donc plus
en hectares, mais seulement en mètres cubes ou en stères de bois
qu'il devient possible d'exprimer dans les futaies l'importance des
exploitations.
Chaque année, nous l'avons dit, une couche nouvelle vient dans
chaque arbre se superposer aux précédentes, et ajouter un certain
nombre de mètres cubes de matière ligneuse à ceux qui constituent
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ETUDES D ECONOMIE FORESTIÈRE. 727
la superficie. Tant qu'on aura soin de ne pas enlever plus de bois
qu'il ne s'en forme ainsi annuellement, la production se maintien-
dra au même niveau : c'est un capital dont les conditions de place-
ment ne varient pas, et qui continue à produire toujours les mêmes
intérêts; mais que l'on vienne à en exploiter davantage, on entame
ce capital, qui, donnant par cela même d'année en année moins de
revenu, finit par s'épuiser complètement. Qu'on reste au contrsôre
au-dessous de cette production, le matériel non réalisé va en s* ac-
cumulant insensiblement, les arbres inexploités arrivent tour à tour
à maturité, et périssent sur pied sans profit pour personne. Ainsi
c'est l'accroissement annuel d'une forêt qui mesure d'une manière
précise la quantité de bois qu'on peut y couper sans qu'elle se dé-
tériore, et qui en détermine par conséquent la possibilité. Voici
comment on la calcule.
Si nous nous trouvons par exemple en présence d'un massif âgé
de vingt ans, il sera facile, soit par des procédés spéciaux de cu-
bage, soit en faisant abattre et débiter en stères une partie des ar-
bres qui le composent, de connaître exactement le volume de bois
que comprend un hectare ; la vingtième partie de ce volume expri-
mera évidemment le nombre de mètres cubes de bois dont un hec-
tare de ce massif s'est accru pendant chacune de ces vingt années,
c'est-à-dire l'accroissement moyen par hectare à l'âge de vingt ans.
Ces cubages répétés sur les bois de tous âges font de même connaître
l'accroissement de chacun des massifs de la forêt, et dès lors celui
de la forêt tout entière. On sait par là de combien Immatériel s'aug-
mente tous les ans, et par suite combien on peut en enlever sans
modifier les conditions de production.
En Allemagne, on met à cette opération les plus grands soins, car
elle intéresse au plus haut point les finances de la plupart des états
qui composent la confédération germanique. Les forêts en efiet y
sont la principale source de revenu; si la possibilité n'en était pas
calculée d'une manière précise, il serait à craindre que les exploi-
tations ne pussent s'y succéder indéfiniment sans danger pour la
fortune publique. Cette préoccupation de l'avenir s'est manifestée
dans ces pays par des études approfondies sur la production lir
gneuse; des expériences nombreuses ont été faites, et des tables
indiquant la marche de la végétation de chaque essence dans les
diflérens sols ont été dressées pour presque toutes les forêts. Les
plus connues de ces tables sont celles de Gotta; elles sont relatives
à' la Saxe et ont été reproduites, converties en mesures françaises,
par M. de Salomon dans son Traité d'aménagement. Quoiqu'elles
soient fort en usage, les praticiens d'outre-Rhin prétendent cepen-
dant qu'elles donnent des chiffres trop faibles. M. Chevandier nous
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728 REYCE DES DEUX MONDES.
a également fait connaître celles qui ont été publiées par l'adminis-
tration forestière du duché de Bade et qui sont employées dans ce
pays. Enfin le docteur Pfeil a consigné dans son ouvrage sur la syl-
viculture pratique^ le résultat des expériences faites dans les fo-
rêts de la Prusse. C'est en consultant ces tables qu'on peut se
faire une idée exacte de la végétation des arbres; comme elle y
est exprimée par des chiffres, on se trouve à l'abri des illusions
auxquelles on est si souvent exposé quand on parcourt les fo-
rêts. Tandis que dans un sol de qualité moyenne le volume d'un
hectare de pins âgés de vingt ans dépasse 80 mètres cubes, il ne
s'élève qu'à 24 dans un terrain maigre. C'est à l'âge de soixante-
dix ans que cette essence atteint son maximum d'accroissement
moyen; elle donne à ce moment, dans le sol sablonneux des plaines
de la Prusse, un accroissement annuel de près de 6 mètres cubes»
un volume total de 311 mètres cubes environ par hectare. Au-
delà de cet âge, ce volume va bien toujours en augmentant, puis-
que la végétation produit chaque année de nouveau bois, mais l'ac-
croissement moyen diminue; à quatre-vingts ans par exemple,
le volume par hectare est de 336 mètres cubes, mais la production
annuelle moyenne n'est plus que de 4 mètres cubes, c'est-à-dire
inférieure à ce qu'elle est à soixante-dix : d'où il suit que si l'on
veut obtenir les plus grands produits en matière, c'est à ce dernier
âge qu'il faut pratiquer l'exploitation. Pour les hêtres, le maximum
est atteint à cent vingt ans ; la production annuelle moyenne est alors
de plus de 5 mètres cubes, et le volume total de 633 mètres cubes
par hectare. Les chênes veulent être conduits plus loin encore; il est
rare qu'il soit avantageux de les exploiter avant l'âge de cent cin-
quante ans, et souvent on a intérêt à prolonger ce terme bien au-
delà.
Ces expériences n'ont pas seulement eu pour but de détenniner
le volume des bois aux différons âges, elles ont encore servi à faire
connaître dans une même essence la proportion des diverses parties
de l'arbre. C'est important à savoir, car toutes ces parties n'ont pas
la même valeur; la tige, qui est propre à la charpente et à l'indus-
trie, est beaucoup plus précieuse que les branches, qui ne donnent
que du bois de chauffage. Ces proportions varient suivant les con-
ditions dans lesquelles la végétation a eu lieu : lorsque les ar-
bres croissent en massif, les branches prennent moins de dévelop-
pement que lorsqu'ils sont isolés; mais, toutes choses égales d'aÛ-
leurs, la tige est plus forte dans les chênes que dans les hêtres, et
dans les pins que dans les chênes. On conçoit combien ces rensei-
gnemens sont utiles et combien ils peuvent contribuer aux progrès
de la culture forestière. Tout cultivateur sait ce que chaque hectare
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ÉTUDES d'Économie forestière. 729
lui donne de blé et de paille, est^îl moins important pour le sylvi-
culteur de connaître le rendement en bois? n'est-ce pas au con-
traire la première chose dont il devrait s'enquérir pour se rendre
compte du bénéfice de json entreprise? Cependant nous n'avons en
France rien de précis à cet égard, et nous sommes le plus souvent
obligés d'avoir recours aux tables allemandes , qui ne conviennent
qu'imparfaitement au sol et au climat de notre pays (1).
La possibilité dans les futaies ne se détermine cependant pas. tou-
jours ainsi que nous venons de le dire. On a pensé avec raison que
le plus souvent une égalité mathématique des produits d'une année
à l'autre n'est que d'une importance secondaire, et que le point es-
sentiel dans un aménagement, c'est, tout en évitant des variations
trop sensibles, d'assurer l'ordre et la régularité des opérations. On
arrive à ce résultat en combinant la possibilité par volume avec la
possibilité par contenance, de manière à localiser les exploitations
pendant un laps de temps donné, dans une partie déterminée de la
forêt. Cette méthode, à laquelle- M. Parade a su donner le cachet de
netteté et de rigueur qui caractérise son esprit, est connue sous le
nom de méthode simplifiée. L'application en est des plus faciles.
Elle repose sur les mêmes principes que celle qui est employée dans
les taillis, avec cette différence qu'au lieu de préciser à l'avance l'é-
tendue à exploiter chaque année, on affecte une partie de la forêt
aux opérations à exécuter pendant plusieurs années, de manière à
ce qu'on puisse se mouvoir dans des limites moins étroites pour as-
seoir les coupes jugées nécessaires.
Si l'on a par exemple une forêt aménagée à la révolution de cent
ans, on concentrera pendant vingt années les exploitations sur les
parties âgées aujourd'hui de quatre-vingts à cent ans, sans s'occu-
per du surplus de la forêt autrement que pour y favoriser la crois-
sance et le développement des arbres. Au bout de ces vingt années,
lorsque tous ces vieux bois auront été abattus et qu'ils auront fait
place à une nouvelle forêt, on portera les coupes sur les parties voi-
ci) « Il serait très désirable, dit M. Tassy, que Ton s*occup4t activement de la for-
mation de tables de production indiquant, pour les conditions déterminées de végé-
tation, la marche de l'accroissement des principales essences de notre pays. H ne le
serait pas moins qu*on établit par des expériences consciencieuses Tinfluence que T&ge,
le sol, le climat et le mode d'exploitation exercent sur les qualités de ces essences. Le
chêne de la Meurthe est moins estimé pour le chauffage que celui de la Bourgogne :
en sait-on la raison? Le chêne du nord dure, dit-on, beaucoup moins que celui du
midi ; on assure que des vaisseaux construits avec le premier sont hors de service au
bout de sept ou huit ans, tandis que ceux qui sont construits avec du bois de Provence
se conservent plus de quinze ans. Ce sont là des assertions à vérifier. Quels services
radministration ne rendrait-elle pas à Tétat, au commerce, à industrie, si elle pouvait
dire : dans cette région le bois est propre à tel usage; il se distingue dans celle-ci par
telle qualité! »
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730 BETUE DES DEUX MONDES.
sines qui, ayant aujourd'hui de soixante à quatre-vingts ans, en au-
ront alors de quatre-vingts à cent, et seront devenues exploitables
à leur tour. On opère ainsi de vingt ans en vingt ans, coupant pen-
dant chacune de ces périodes les bois les plus âgés, qui laissent
après eux de jeunes semis pour les remplacer. Lorsque la révolu-
tion est expirée, la forêt tout entière, ayant été exploitée, se trouve
reconstituée dans son état primitif, avec la série complète de bois
ftgés depuis un jusqu'à cent ans. En procédant ainsi, il suffit, on le
voit, de calculer la possibilité pour vingt années seulement au dé-
but de chaque nouvelle période, et de connaître par conséquent le
nombre de mètres cubes que donnent les arbres de quatre-vingts
à cent ans qui devront tomber pendant ce laps de temps. La pos-
sibilité annuelle sera la vingtième partie de ce nombre. Cette esti-
mation se fait soit à vue d'oeil, soit au moyen d'instrumens spéciaux
qui, donnant le diamètre et la hauteur de chaque, arbre permettent
d'en déterminer exactement le volume. Toutes ces opérations sont
fort simples, mais elles exigent un peu d'habitude. Quand on a suivi
quelques exploitations, qu'on a vu abattre les arbres, équarrir les
tiges, façonner les branches en bois de feu, confectionner les bour-
rées, on arrive rapidement à acquérir un coup d'œil très sûr, et,
comme la plupart des gardes et des marchands de bois, à dire, à la
seule inspection d'un arbre sur pied, la quantité de matière ligneuse
qu'il représente, les usages auxquels il est propre, et par suite le
prix qu'on en pourrait obtenir d'après l'état du marché.
Pour que l'aménagement d'une forêt soit complet, il ne suffit pas
de connaître la quantité de bois qu'on peut y prendre chaque an-
née sans en compromettre la production future; il faut encore que
les coupes ne soient pas portées au hasard sur les différens points.
La régularisation des massifs boisés et la graduation des âges, tel
est le but qu'on ne doit jamais perdre de vue. Une forêt n'est en
effet dans son état normal que lorsqu'elle présente dans toutes ses
parties un peuplement uniforme et complet, et qu'elle comprend,
se succédant de proche en proche, sans interruption, les bois de
tous les âges, depuis le brin naissant jusqu'à l'arbre prêt à tomber.
C'est alors seulement qu'elle se trouve dans les meilleures conditions
de végétation, parce que des arbres de toutes dimensions irrégu-
lièrement mélangés se gênent dans leur croissance, et l'on ne peut
diminuer le mal que font les exploitations aux massifs voisins qu'en
les concentrant sur un même point, au lieu de les disséminer dans
les différentes parties de la forêt. On arrive à cette régularité dési-
rable au moyen d*nn plan d'exploitation qui, en faisant connaître
l'époque où chacune de ces parties sera régénérée, les repeuple-
mens artificiels à effectuer, permet de graduer convenablement les
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ETUDES d'Économie fobestiébe. 731
âges, d'approprier les essences à la nature du sol, d'exécuter en
' temps opportun tous les travaux nécessaires pour augmenter la
production ligneuse. C'est par ce moyen seulementqu'on aura ime
forêt exploitée avec ordre et méthode, et qu'on saura pour combien
^Ue doit compter dans le bilan de la fortune nationale.
III.
L'aménagement est donc une opération fort complexe qui, tou-
chant à la fois aux questions économiques et aux questions cultu-
raies, a été jugée assez importante par le législateur pour qu'il ait
cru devoir réserver au chef de l'état le soin de la sanctionner dans
les forêts domaniales comme dans les forêts communales. Nous es-
pérons avoir réussi à montrer en quoi.elle consiste, et à faire com-
prendre, contrairement à l'opinion reçue, que l'expression la plus
-élevée de la richesse forestière n'est pas précisément la forêt vierge,
mais la forêt cultivée et exploitée suivant les prescriptions de la
âcience. Une telle opinion pourra n'être pas adoptée par ceux qui,
se plaçant au point de vue essentiellement pittoresque, n'aiment
que le spectacle grandiose d'une végétation désordonnée. Que de
clameurs n'ont point soulevées quelques semis de pins faits dans
les gorges de Franchard et d' Apremont de la forêt de Fontainebleau!
C'était dépouiller de toute poésie ces âpres solitudes, et enlever à
ces amas de roches entassées les unes sur les autres le caractère
sauvage qui faisait leur beauté. C'est l'avenir de l'art lui-même
qu'on invoquait contre un pareil sacrilège. Nous l'avouerons en toute
humilité, nous sommes de ceux qui pensent qu'avant de rêver il faut
vivre, et devant l'énorme quantité de bois dont nous avons besoin,
nous ne nous sentons pas le courage de demander qu'on laisse les
arbres de nos forêts tomber de vétusté; en entendant la branche
morte craquer dans le sentier, nous pensons malgré nous à tant de
pauvres diables qui, faute de feu, soufflent dans leurs doigts. 11 s'en
faut d'ailleurs qu'une forêt perde son cachet imposant, pour être
soumise à des exploitations régulières. Dominée par l'homme, la na-
ture est parfois plus belle qu'abandonnée à elle-même.
Il y a peu de peuples d'une nature plus rêveuse et plus poétique
que les Allemands, et il n'y en a pas qui aiment mieux leurs forêts;
c'est en les soignant, en les cultivant, qu'ils témoignent de leur
amour, et ne se croient pas des barbares pour en tirer des produits
annuels. Ce sentiment est si prononcé chez eux qu'ils savent, dit-
on, plus de gré au grand Frédéric du soin qu'il a donné aux forêts
que de toutes les victoires qu'il a remportées. C'est en effet du
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732 BETUE DES DEUX MONDES.
règne de ce prince que datent en Allemagne les premiers aménage-
mens; ils ont été exécutés vers 1740 à l'occasion d'un inventaire
général de la fortune publique. Depuis cette époque, ces opérations
se sont poursuivies avec une telle persévérance que toutes les forêts,
— nous parlons des forêts domaniales, — sont aujourd'hui aména-
gées, et qu'il existe dans chaque état un personnel spécial chargé
de vérifier si ces aménagemens sont rigoureusement exécutés.
En France, nous sommes loin d'être aussi avancés que nos voi-
sins. Colbert, il est vrai, avant l'ordonnance de 1669, avait fait
opérer la réformation de toutes les forêts du royaume. Il avait en-
voyé dans les provinces des commissaires générau?^ qui avaient fixé
la durée des révolutions et prescrit des rëglemens d'exploitation
pour chacune d'elles. Ces règlemens, sanctionnés par des arrêts du
conseil du roi, sont aujourd'hui insuffisans, puisqu'ils ne sauraient
s'appliquer à des forêts exploitées par la méthode actuelle. Dans
la discussion du code forestier en 1827, M. de Bouthillier, alors
directeur-général, annonça qu'il faudrait procéder à la révision de
tous ces aménagemens, et l'ordonnance réglementaire alla jusqu'à
prescrire que ces travaux fussent faits dans l'année. Il s'en faut de
beaucoup que cette prescription ait reçu son exécution. On trouve
en effet dans le rapport adressé par M. de Forcade, directeur-gé-
néral des forêts, au ministre des finances, le 20 février 1860,
que, de 1827 à 1859, 361,654 hectares seulement de forêts do-
maniales ont été aménagés, dont 154,375 hectares en futaie pleine
et 207,279 hectares en taillis sous futaie. Plus de 700,000 hectares
sont donc encore aujourd'hui exploités soit suivant certains usages
locaux, soit en vertu d'anciens rëglemens non abrogés. Quant aux
communes, les forêts aménagées sont l'exception. Depuis quelques
années cependant, on commence à sentir tout ce que cette situation
a d'anomal, et l'on a donné à ces opérations une impulsion nouvelle.
L'aménagement de 60,000 hectares est aujourd'hui en cours d'exé-
cution, et selon toute probabilité nous n'aurons bientôt plus rien à
envier sous ce rapport à l'Allemagne.
A n'envisager que le produit en argent, nous avons déjà l'avan-
tage, car, sauf en Saxe, le produit net par hectare est partout infé-
rieur à ce qu'il est en France. Si en effet l'on ne tient pas compte
du capital bois engagé dans la superficie, et si l'on calcule le revenu
net en déduisant seulement du revenu brut les frais d'entretien et
d'administration, on trouve que ce revenu par hectare est chez nous
d'environ 25 fr., tandis qu'il s'élève en Saxe à 26 fr. 80 c; les frais
d'administration y sont de 40 pour 100 du produit brut, tandis qu'en
France ils n'atteignent pas à 20 pour 100. En Wurtemberg, le pro-
duit net est d^environ 13 fr., et en Prusse il ne dépasse pas 6 fr.; les
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ÉTUDES D*éC0N0MIE FORESTIÈRE. 733
frais de toute nature s'élèvent à 50 pour 100 du produit brut (1) ;
la faiblesse de ces chiffres doit être attribuée à ce que dans ces
pays on délivre annuellement soit à des usagers, soit aux classes
nécessiteuses, une certaine quantité de bois au-dessous de sa valeur
réelle. Ce revenu, si peu considérable déjà, le serait moins encore»
si l'on tenait compte du capital bois engagé dans l'exploitation de
ces forêts, et si l'on ajoutait aux dépenses de gestion et d'entre-
tien l'intérêt de la valeur du sol et de la superficie. En n'esti-
mant le sol qu'à 150 francs l'hectare, dans bien des cas les forêts
donneraient à peine un revenu de 1/2 pour 100. M. Robert Pressier
a calculé qu'une forêt de pins aménagée à quatre-vingts ans ne
rapporte guère que 1,8 pour 100 du capital sol et superficie qu'elle
représente ; une forêt d'épicéas aménagée à cent ans, 1,6 pour 100;
une forêt de hêtres à cent vingt ans, 1,4 pour 100.
Ces chiffres prouvent, comme nous l'avons déjà remarqué, que
ces pays sont trop boisés pour la population ; les forêts recouvrent
en Bavière et dans le duché de Bade les 32 centièmes de la su-
perficie totale ; en Prusse, les 23 centièmes ; en France, les 16 cen-
tièmes seulement. Cette étendue serait plus que suffisante pour sa-
tisfaire à nos besoins, si l'exploitation en était réglée en vue de
la plus grande production en matière; mais il s'en faut de beau-
coup qu'il en soit ainsi, puisque nous importons chaque année pour
70 millions de produits ligneux de plus que nous n'en exportons*
D'après M. Tassy, la production actuelle de nos forêts, qui n'at-
teint pas 38 millions de mètres cubes, pourrait, par un traitement
plus rationnel, être portée à 51 millions, dont moitié au moins se-
rait propre à l'industrie. Ce serait un revenu annuel de 678 mil-
lions de francs, supérieur de près de 300 millions au revenu actuel!
300 millions, telle est la plus-value annuelle que nous donnerait la
simple substitution du régime de la futaie à celui du taillis (2). Et sî
(i) D*après une statistique officielle publiée tous les ans à Berlin {T<ischenbuch fur
ForstundJagdmOnnêr^ chez Julius Springer), l'étendue de» forôts domaniales en Pruss»
serait de 2,016,406 hectares produisant 23,718,750 fr.
Les frais s'élèvent à 41,493,375
n reste comme produit net 12,225,375 fr.
ou environ 6 francs par hectare.
(2) Le produit total des forêts domaniales en 1858 a été
de 32,217,970 fr. )
La contribution payée par les communes pour 34,017,070 fr.
frais d'administration est de 1,800,000
Les dépenses se répartissent ainsi qu'il suit :
Administration Centrale 240,700 fr. \
Personnel actif 4,610,300 1 » ftOA ^no
Améliorations, repeuplemens 2,023,000 ( ''"^"»^^
Dépenses diverses 752,500 /
n reste comme produit net 26,391,470 fr^
Boit enyiron 25 fr. par hectare pour 1,077,000 hectares de forêts domaniales.
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73à BEVUE DES DEUX MONDES.
nous nous demandons à la création de quelles richesses peut contri*
buer cette énorme quantité de matière ligneuse, ce sera bien autre
chose encore. U n'est pas en effet une industrie qui n'ait besoin
de bois, et qui ne fût immédiatement arrêtée si eue s'en trouvait
privée. Les chemins de fer seuls ont absorbé rien qu'en traverses
1,800,000 mètres cubes, et en exigent annuellement 180,000 pour
leur entretien; la marine militaire emploie à peu près 80,000 mè-
tres cubes chaque année, et la marine marchande au moins autant;
les constructions civiles en consomment 1,600,000, et nos établis-
semens métallurgiques environ 7,000,000. Joignez à cela la con-
sommation personnelle pour les besoins domestiques, et vous aurez
une idée de l'immense quantité de bois qu'exige un pays comme la
France. D'après le procès-verbal de l'enquête sur l'industrie pari-
sienne, faite en 18A7 par les soins de la chambre de commerce, la
valeur des produits créés par les industries qui employaient le bois
comme matière première s'élevait à 101,516,026 francs à Paris
seulement; dans cet immense atelier, la charpenterie occupait le
vingtième rang, la carrosserie le seizième, l'industrie du bâtiment
le neuvième, l'ébénisterie le huitième. Le nombre des patrons et ou-
vriers occupés à la manipulation du bois dépassait trente-cinq mille;
il a plus que triplé depuis cette époque.
Pour faire face à cette consommation prodigieuse et toujours crois-
sante, il faudrait que la plus grande partie de nos forêts fussent
traitées en futaie, et cependant c'est à peine si le quart de leur éten-
due totale est soumis à ce régime. Nous savons, il est vrai, qu'il ne
peut convenir aux particuliers, incessamment tourmentés par des
exigences nouvelles et exposés à toutes les incertitudes du lende-
main ; mais au moins devrait-il constituer le traitement normal dans
les forêts de l'état et dans celles des communes. Propriétaires im-
muables, ils n'ont rien à redouter de l'avenir, ils n'ont' pas de besoins
imprévus à satisfaire, et ne craignent pas de voir leurs biens se mor-
celer entre les mains de leurs héritiers; ils pourraient donc en toute
sécurité, sans se préoccuper du taux de placement de leurs capi-
taux, rechercher dans l'intérêt de tous la plus grande production
possible.
Malheureusement l'administration des forêts, qui dépend chez
nous du ministère des finances, a été quelquefois conduite à sacri-
fier la question culturale à la question financière. Considérée comme
un aliment exclusif du budget, au même titre que les postes ou les
contributions, la propriété forestière a été soumise à toutes les con-
ditions fiscales des diverses branches du revenu public. On ne lui
a pas demandé de fournir les produits les plus considérables et les
plus utiles, mais de donner le bénéfice pécuniaire le plus grand, et,-
€n se plaçant ainsi spontanément dans les mêmes conditions que les
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ÉTUDES d'Économie forestière. 735
particuliers, on a été conduit aux mêmes conséquences. On conti-
nuait à traiter en taillis les forêts qui s'y trouvaient déjà, et, mécon-
naissant le principe même sur lequel repose la propriété de l'état,
on allait jusqu'à transformer en taillis des futaies existantes. On réa-
lisait, il est vrai, par cette opération, un capital plus ou moins con-
sidérable, mais on diminuait en même temps la production future,
privant ainsi les générations à venir d'un bien dont on n'avait pas le
droit de disposer. Tout montre cependant qu'on commence à mieux
comprendre le véritable intérêt de la chose publique. D'un côté, à
la suite d'un rapport de M. le ministre des finances, le corps lé-
gislatif est en ce moment saisi d'un projet de loi sur le reboise-
ment des montagnes (1).; de l'autre, grâce aux efforts de MM. Lo-
rentz et Parade, la supériorité de la futaie n'est plus contestée.
L'on se rend Éiieux compte des attributions et des devoirs de l'é-
tat, et l'on ne croit plus que la culture des forêts confiées à sa ges-
tion est d'autant plus parfaite qu'elle se rapproche davantage du
système adopté par les particuliers (2).
Au lieu de convertir des futaies en taillis , c'est l'opération in-
verse qu'on pratique aujourd'hui, et cette tendance, il faut Fespé-
rer, ne s'arrêtera que lorsque toutes les forêts de l'état seront trans-
formées en futaies. Les communes, de leur côté, devraient bien
suivre cet exemple, elles y ont tout intérêt; mais l'exiguité des res-
sources de la plupart d'entre elles leur permet diflScilement de sup-
porter la réduction momentanée de revenu qu'impose cette sub-
stitution de traitement. Il serait possible cependant d'y procéder
graduellement, et sans trop léser la génération présente au profit
de l'avenir; il suffirait de consacrer d'abord à la futaie le quart de
chaque forêt, qui, suivant le vœu du législateur, est destiné à for-
mer une réserve. Une fois cette portion convertie, on procéderait
de même sur un second quart, jusqu'à la transformation complète
et absolue de toute la forêt. On trouverait à cela un grand avan-
tage , parce que non-seulement on accroîtrait le volume annuelle-
ment produit, mais l'augmentation porterait surtout sur les bois de
(1) Voyez la Revue du l»' février 1859 sur le Reboisement et le Régime des eaux.
(2) Au 1*' janvier 185^, la contenance totale du domaine forestier de Tétat était disr
tribuée ainsi qu'il suit :
i" Taillis sous futaies 493,874 hectares.
2» Futaies feuillues 193,091
3» — résineuses 152,646
4» — mélangées 90,518
5« Taillis en cours de conversion en futaies 106,201
6** Vides non compris dans les aménagemcns 40,716
Total ! 1,077,046 hectares.
( Rapport du directeur-général des forêts au ministre des finances du 20 février 1860.)
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736 REVUE DES DEUX MONDES.
construction et d'industrie, dont le prix s'accroît tous les jours. Ea
^comparant en effet le prix de ces bois dans les différentes régions
•de la France à diverses époques, on peut s'assurer que cette aug-
mentation est un fait sans exception. Dans la plupart des départe-
mens, ce prix est double aujourd'hui de ce qu'il était il y a qua-
rante ans. Il n'en est pas de même du bois de chauffage, dont le
prix est resté à peu près uniforme, ou même a diminué dans presque
tout le bassin d'approvisionnement de Paris. Il n'a augmenté sur
certains points que par suite de circonstances exceptionnelles, telles
que la création de routes ou de chemins de fer. Puisque le régime
du taillis ne donne en général que du bois de feu, et que la futaie
seule peut produire du bois de service et d'industrie, une com-
mune n'a point à hésiter sur le choix du traitement applicable à ses
forêts, quand elle est en position de pouvoir opter.
La science forestière n'est malheureusement guère plus connue
aujourd'hui que du temps de Buffon, qui dès 1774 se plaignait de
l'ignorance du public à cet égard. «Il serait naturel, disait-il dans
un mémoire adressé à l'Académie des Sciences, de penser que les
hommes ont donné quelque attention à la culture du bois; cepen-
dant rien n'est moins connu, riea n'est plus négligé. Le bois paraît
être un présent de la nature qu'il suffit de recevoir tel qu'il sort de
ses mains... On ignore jusqu'aux moyens les plus simples de con-
server les forêts et d'augmenter leurs produits. » Il serait temps ce-
pendant de nous y mettre, de chercher à augmenter la production
ligneuse par l'emploi de méthodes de plus en plus perfectionnées,
et d'étendre, par l'amélioration de nos massifs, les ressources fo-
restières dont pourront disposer ceux qui viendront après nous.
C'est là précisément le but de la sylviculture, qui contribue à ce
titre, dans une certaine mesure, aux progrès de la civilisation. Et
ce rôle n'est point sans importance. Le progrès en effet n'est pas
autre chose qu'un accroissement continu de capitaux soit matériels,
soit moraux. Une génération laisse- t-elle plus de capitaux accumulés
qu'elle n'en a reçu, elle a fait avancer l'humanité et contribué à notre
émancipation; en a-t^elle consommé plus qu'elle n'en a produit, son
bilan se solde par un déficit, elle a spolié d'autant la génération sui-
vante et retardé sa marche dans le progrès. Si nos descendans ne
devaient pas trouver des forêts plus productives, mieux cultivées,
mieux distribuées sur la surface du pays que nous ne les avons
trouvées nous-mêmes, nous manquerions à nos devoirs envers eux.
Les principes qu'on vient de développer nous apprennent à quelles
concUtions ce résultat peut être atteint.
J. Clavé.
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RAPHAËL, SA VIE ET SES GEUVRES. 673
Le Pérugin était né à Gastello délia Pieve en 1AA6. Sa famille
était très pauvre. Il fut de bonne heure orphelin. Recueilli et élevé
par charité, il connut les atteintes d'une misère qu'il mit une éner-
gie singulière à surmonter. Ses premiers maîtres sont inconnus,
. mais Rumohr suppose avec beaucoup de vraisemblance qu'il reçut
des leçons ou au moms les conseils de Fiorenzo di Lorenzo (1). U
se rendit à Florence, et fréquenta l'atelier de Verrocchio, où il con-
nut Léonard de Vinci et Lorenzo di Credi. Il avait toujours devant
les yeux, nous dit Vasari, le hideux fantôme de la pauvreté. Il était
si misérable, qu'il coucha pendant plusieurs mois sur un coffre de
bois. Il travaillait sans répit, « et, pour arriver un jour à vivre à
l'aise et en repos, il brava la faim, le froid, la fatigue, les incom-
modités de tout genre et même la honte. » Le biographe ajoute qu'il
mettait toute son espérance dans les biens de la fortune, qu'il au-
rait été capable de tout pour de l'argent, qu'il ne voulut jan^iais-
croire à l'immortalité de l'âme, et que rien ne pouvait vaincre l'obs-
tination de son cerveau de marbre. » Le Pérugin atteignit son buti
u II amassa, nous dit encore Vasari, de grandes richesses; il bâtit
et acheta des maisons à Florence, il acqmt ime foule de bonnes et
solides propriétés à Pérouse et à Gastello délia Pieve. » Je sais tout
ce qu'il faut rabattre des imputations et des opinions passionnées
de Vasari. Le reproche d'impiété est dans sa bouche une accusation
banale qu'il prodiguait à tous ceux de ses confrères qui n'avaient
pas le bonheur de lui plaire. En supposant qu'il ait outre-passé la vé-
rité, que l'impiété du Pérugin n'ait rien eu de violent, il faut cepen-
dant bien conclure de sa conduite durant les troubles de Florence, de
sa réserve au milieu des événemens qui amenèrent la mort de Sa-
vonarole, qu'il était, ainsi que son ami Léonard, d'une indifférence
absolue à l'égard des questions religieuses, indifférence qui sur-
prend chez le chef de l'école ombrienne au moment où les intérêts
qu'il paraît défendre dans l'art sont en péril, et qui contraste d'une
manière pénible avec la conduite que tinrent dans ces mêmes cir-
constances les Boticelli, les Fra Bartolomeo, les Lorenzo di Credi.
Quant à son avarice, elle est moins contestable encore que son im-
piété. On a cherché à combattre les assertions de Vasari; on a cité
une lettre que le Pérugin écrivit à Isabelle, marquise de Mantoue,
en lui envoyant son tableau du Combat de Vamour et de la chas^
tetéy où il dit entre autres choses : « Je me suis appliqué à cet ouvrage
avec tout le soin suffisant pour la satisfaction de votre excellence et
de mon honneur, que j'ai toujours préféré à tous les avantages. » Et
(i) Le Pérugia passe pour élève de Piero délia Francesca; mais ce peintre de?int
aveogle en 1434, lorsque le Pérugin n*avait que douze ans.
TOMB xwn. 43
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67& REVUE DES DEUX MONDES,
il se trouve que précisément ce tableau, que le musée du Louvre
possède, est Tun des ouvrages les plus négligés qu'il ait faits. Il
4>aratt enfin qu'il était peu considéré à Florence, et qu'on lui re-
prochait son mercantilisme, qui devenait tous les jours plus cho-
quant. Ayant essayé quelques intrigues contre Michel-Ange, qui ne
devait certainement pas l'aimer, celui-ci le traita en public de « ga-
nache ».(^o;/b neir arte). Le Pérugin fit comparaître Michel-Ange
devant le conseil des huit, mais il fut honteusement renvoyé sans
obtenir la satisfaction qu'il demandait. — Cet homme cupide et
sans conviction est cependant, à tout prendre, le représentant
le plus distingué de la pieuse école d'Ombrie. On ne sait comment
concilier un pareil caractère avec un génie qui, pour avoir été sur-
fait, n'en est pas moins très réel et très élevé, et ce problème n'est
pas le moins inquiétant de ceux que présente l'histoire de l'art à
cette époque. Tout s'expliquerait si nous ne connaissions que cette
série de tableaux fades et béats qui datent des fresques de la salle
^du Gambio de Pérouse et déshonorèrent les vingt-cinq dernières an-
nées de sa vie. Ce ne serait qu'un habile négociant qui, ayant trouvé
une veine fertile, l'exploiterait pour son plus grand profit; mais il y
a autre chose chez le Pérugin, et si même dans ses plus mauvais ou-
vrages on trouve un accent de sincérité, un sentiment religieux, une
suavité, une impression pure et chaste qu'il est impossible de mé-
connaître, ces mêmes caractères sont bien plus évidens encore dans
les véritables chefs-d'œuvre qu'il peignit avant 1500 : le Sposalizio
du musée de Gaen, la Pielà du palais Pitti, V Ascension du musée
de Lyon, et l'admirable fresque de Sainte Marie Madeleine à Flo-
rence.
11 faut d'ailleurs que les souvenirs qu'emportaient de cette terre
sacrée d'Ombrie les peintres qui la quittaient fussent bien profonds
pour que le Pérugin, vivant à Rome et à Florence au temps de
Michel- Ange et dans l'intimité de Léonard de Vinci, n'ait jamais
abandonné les traditions de l'école. Tandis que les individualités
se développaient librement, non-seulement à Florence, mais à Ve-
nise, à Bologne, à Mantoue, le Pérugin conservait invariablement les
sujets, les types, les dispositions symétriques et uniformes, le des- .
sin sec et maigre, mais aussi la naïveté, la pureté, cette beauté en
quelque sorte immatérielle qui caractérise l'école mystique d'Om-
brie. Prise dans ses plus faibles ou dans ses meilleurs ouvrages, sa
peinture est toujours impersonnelle et hiératique, et cette tyrannie
d'un art religieux était tellement puissante, que Raphaël lui-même,
quoique appartenant à une autre génération, quoique transporté en-
core adolescent hors de son pays, la subit, et resta pendant plusieurs
années courbé sous ce joug sacré.
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RAPHAËL, SA VIE ET SES CEUYRES. 675
Quel que soit, du reste, le jugement que l'on porte sur le carac-
tère et sur le talent du Pérugin, à l'époque où Raphaël entra dans
son école, le maître ombrien était dans toute sa force, et il n'avait
pas encore adopté cette manière expéditive, négligée, ces répéti-
tions perpétuelles des mêmes compositions, des mêmes types, des
mêmes impressions, qui ne sont plus d'un artiste, mais d'un spécula-
teur qui aurait pris la peinture religieuse pour objet de son industrie.
Raphaël resta dans son atelier, presque sans interruption, jusqu'à
160A. Pendant ces six ou huit années, malgré la précocité de son
talent, il paraît s'être religieusement conformé aux enseignemens
du maître et s'être très docilement soumis à une discipline qui était
beaucoup plus sévère dans l'école d'Ombrie que dans celle de Flo-
rence. Aussi ne peut-on distinguer qu'avec peine quelques-uns de
ses premiers ouvrages de ceux du Pérugin, et sans les renseigne-
mens préds qui suppléent à l' insuffisance du caractère personnel, il
serait permis de confondre plusieurs des tableaux de l'élève avec
ceux du maître. Raphaël avait trouvé dans l'atelier de Vannucci
plusieurs jeunes peintres de son âge, Gaudenzio Ferrari, Domenîco
di Paris Alfani, Girolamo Genga d'Urbino, avec lesquels il s'était
beaucoup lié. 11 s'attacha tout particulièrement à Giovanni di Pietro,
surnommé le Spagna. Dans cette admirable contrée de Pérouse, en-
touré d'amis de son choix, celui qu'on a avec tant de raison appelé
il graziosissimo prolongeait son adolescence, sans paraître désirer
d'essayer de trop bonne heure ses propres forces. Son activité était
cependant très grande, car M. Passavant ne compte pas moins de
vingt-six tableaux de Raphaël qu'il rapporte à cette première pé-
riode. Déjà ses productions avaient cette facilité sans négligence,
cette aisance de facture dont il donna plus tard de si étonnans exem-
ples, et à défaut d'originalité dans les compositions, qui rappellent
trop celles de son maître, une suavité et une grâce qui font pres-
sentir le divin Raphaël de Florence et de Rome.
Dès l'année 1500, pendant un séjour que le Pérugin fit à Flo-
rence, le Sanzio, âgé de dix-sept ans seulement, se rendit avec
quelques-uns de ses amis à Gittà di Castello, et y fit plusieurs ta-
bleaux qui, pour être peints de sa main, n'en sont pas moins presque
entièrement péruginesques de composition et de facture, mais aux-
quels leur date donne un intérêt particulier, l^e Courormemenl de
saint Nicolas di Tolentino par la Vierge et par saint Augustin^ que
Lanzi put voir dans son intégrité avant que Pie VI eût fait séparer
du reste le haut du tableau, qui représentait le Père étemel entouré
d'anges y est malheureusement perdu (1) ; mais d'après Thistorien ,
(1) Les moines de Saint-Nicolas le vendirent en 1789 au pape, qui le fit couper en
plusieurs morceaux. H resta au Vatican jusqu'à rentrée des Français à Rome. Depuis ce
moment, on en a perdu toutes traces.
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676 BETUE DES DEUX MONDES.
et les études pour ce tableau qui existent au musée de Lille, cette
composition montrait déjà quelques traces d'un style nouveau. Le
Pérugin n'aurait pas manqué de placer la Vierge sur un trône, et
les saints qui contemplent la scène debout et symétriquement dis-
posés, comme il Fa fait dans son Ascension du musée de Lyon. Ra-
phaël s'écarte déjà légèrement de la tradition en donnant à ses per-
sonnages plus de mouvement, et quoique Vasari nous dise que si
ce tableau n'était pas signé, on le croirait du Pérugin, Lanzi re-
marque que si le style est encore celui du maître, c'est à l'élève
qu'appartient la disposition du sujet.
fie la même année d'après M. Passavant, de 1604 seulement se-
lon Rumobr, serait le Christ en croix ^ qui a passé de la galerie Fescb
dans celle de lord Ward. L Assomption^ ou plus exactement le Cou-
ronnement de la Vierge j en trois compartimens, du musée du Vati-
can, que nous avons eu à Paris de 1797 à 1815, appartiendrait à
l'année 1502; mais de tous les ouvrages que Raphaël exécuta dans
cette première période, son Sposalizio de la galerie de Brera, signé
de 1504, qu'il fit pendant son séjour à Gittà di Gastello, à la veille
de partir pour Florence, et que la belle gravure de Longhi a popu-
larisé, indique d'une manière très précise que le jeune peintre d'L-r-
bin était loin de s'être encore affranchi de la tutelle de son maître.
Le Mariage de la Vierge est une œuvre charmante, dont s'enor-
gueillit à juste titre le musée de Milan, mais elle n'est point origi-
nale; c'est une répétition textuelle du beau tableau que le Pérugin
fit en 1495 pour la cathédrale de Pérouse, et qui se trouve aujour-
d'hui au musée de Caen. Les deux compositions sont pour ainsi dire
calquées l'une sur l'autre : même disposition, mêmes types, même
dessin un peu sec et grêle, même exagération dans la longueur des
figures, même fond d'architecture, dont le Pérugin avait du reste
introduit déjà le motif dans sa fresque du Vatican, le Christ donnant
les clés à saint Pierre. Dans le tableau de Raphaël se trouvent cepen-
dant quelques modifications qui ne sont pas sans intérêt : il a donné
plus d'importance au temple, dont les profils et les moindres dé-
tails sont étudiés avec un soin extrême ; il a, par contre, dimmué la
proportion des figures, mais il a doué les formes d'une réalité, les
expressions d'une grâce naïve et d'une pureté qui n'existent pas au
même degré dans l'œuvre du Pérugin.
C'est encore pendant cette année 1504, après avoir quitté l'école
de Vannuccî et être retourné pour quelque temps à Urbin, qu'il fit
pour le duc Guidobaldo les deux charmans petits tableaux du Louvre,
le Saint George (1) et le Saint Michel y dont il ne faut pas mesurer
(1) U en existe une répétition à Saint-Pétenbonrg, mais elle est de plusienn année»
postérieore à Texemplaire da Lourre.
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BAPHAEL, SA VIE ET SES OEUVRES. 677
Timportance à la dimension. Ce sont les premiers pas que fit sans
lisières cet enfant de génie. Dans le Saint George surtout, le feu,
la vivacité de l'action, la justesse des mouvemens, la beauté du
cheval et du cavalier, Tharmonie des lignes générales, la délicatesse
de la couleur, le charme du paysage, la vigueur, l'aisance, la grâce
de toute la composition , font pressentir le style que Raphaël allait
adopter, et ce n'est pas sans émotion que l'on considère dans cette
œuvre juvénile et déjà parfaite le début d'une carrière qui devait
aboutir aux Chambres du Vatican , aux Sibylles de la Pace et à la
Transfiguration.
Quant à la part que Raphaël a prise aux travaux que le Pinturic-
chio exécuta de 1502 à 1506 à la bibliothèque de Sienne, elle est
loin d'avoir l'importance que l'inexactitude de Vasari, exagérée en-
core par la tradition locale, lui a donnée. L'erreur du biographe
arétin est manifeste. Il n'est pas même certain que Raphaël soit allé
à Sienne dans les premières années du xvi® siècle, et si ce n'était
son dessin de l'académie de Venise, d'après le groupe antique qui
se trouve à la bibliothèque, et son tableau des Trois Grâces^ qui en
est évidemment inspiré, rien n'indiquerait qu'il ait fait dans cette
ville un séjour que ses contemporains ne mentionnent pas. Les deux
deslins du Sanzio, conservés l'un aux Offices de Florence, l'autre dans
la collection Baldeschi à Pérouse, qui se rapportent certainement à
la première et à la cinquième composition de la décoration de la bi-
bliothèque, ne sont point dans la proportion des fresques, ce qui
semble indiquer que Raphaël ne connaissait pas d'une manière exacte
les dimensions des emplacemens pour lesquels ils devaient servir, et
on est d'autant plus autorisé à croire qu'il ne fit pas ces dessins sur
place, que les paysages qu'il mit dans les fonds de l'une au moins
de ces compositions sont empruntés aux environs de Pérouse, et que
Pinturicchio les a remplacés dans les peintures par des motifs pris
à Sienne même. On sait d'ailleurs que le Pinturicchio s'était engagé
par contrat vis-à-vis du cardinal Piccolomini à exécuter de sa main
aussi bien les cartons que les peintures de ces grandes décorations.
Agé de près de cinquante ans, à l'apogée de sa réputation, tenu avec
raison pour l'un des maîtres de l'art, il ne parait pas vraisemblable
cpi'il ait employé un jeune homme de vingt ans autrement que pour
lui faire mettre au net une partie de ses esquisses, pour l'aider peut-
être dans quelques détails d'exécution. Ces peintures présentent du
reste des faiblesses de composition et des imperfections de dessin
que le Sanzio eût évitées; elles offrent en même temps une facture
ferme et magistrale qui ne peut appartenir qu'à un talent sûr de
lui-même. Pinturicchio, de quelques années seulement plus jeune
que le Pérugin, n'était pas son élève, comme le pense Vasari; mais
il avait travaillé pour lui, et rencontré Raphaël dans son atelier. Il
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678 BEVUE DES DEUX MONDES.
n'avait sans doute pas eu de peine à discerner ses rares dispositions,
€t il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il Tait chargé de traduire en des-
sins les premières esquisses de ses compositions. C'est à cela, je
crois, que se borne la participation de Raphaël, assez riche de sa
propre gloire pour qu'on ne prive pas d'un honneur mérité l'auteur
de l'un des plus vastes et des plus beaux ouvrages d'art exécutés au
commencement du xvi^ siècle.
IL
Raphaël se rendit à Florence à la fin de 1504. La lettre de recom-
mandation que lui donna Jeanne de La Rovère, duchesse d'Urbin,
pour le gonfalonier Soderini, est datée du 1*^ octobre de cette année.
« Cette lettre vous sera remise, dit-elle, par Raphaël, peintre d'Ur-
bin, jeune homme plein d'heureuses dispositions et qui désire pas-
ser quelque temps à Florence pour y étudier... Il est aussi intéres-
sant qu'aimable de sa personne, et je désire qu'il se perfectionne
dans son art... Tout ce que vous pourrez faire d'agréable et d'utile
pour lui, je le tiendrai comme fait à moi-même. » Il ne semble pas
que le gonfalonier, très occupé alors des travaux qu'il faisait exé-
cuter au Palais -Vieux par Léonard de Vinci et par Michel- Angef ait
donné grande attention à cette lettre. Raphaël de son côté, qui ve-
nait de passer sans transition de l'existence tranquille qu'il menait
dans les montagnes d'Ombrie à la vie agitée de Florence, et qui con-
templait pour la première fois les chefs-d'œuvre d'un art dont il
n'avait nulle idée, dut éprouver un moment de trouble et d'incerti-
tude en voyant ce qui lui manquait, et désirer reprendre ses études
plutôt que d'entrer en lice avec des concurrens qu'il ne pouvait pas
•espérer d'égaler encore. Rien n'indique qu'il ait cherché à se rappro-
cher de Michel-Ange et de Léonard de Vinci (1), et bien qu'il ait sans
doute connu ce dernier, très lié avec le Pérugin, on comprend qu'il
éprouvât peu de sympathie pour les deux athlètes de l'art toscan ,
dont les tendances excessives contrastaient si vivement avec ce qu'il
avait vu en Ombrie et devaient effrayer une nature délicate et fé-
minine comme la sienne. Il étudia et copia les fresques de Masaccio
au Carminé, l'école obligée de tous les jeunes peintres à cette épo-
que. Il vit les antiques que Laurent de Médicis avait rassemblés
dans les jardins de Saint-Marc, et se lia très intimement avec quel-
ques jeunes gens de son âge, entre autres avec Ridolfo Ghirlandajo
et avec Aristotile di San-Gallo. Toutefois celui qui agit le plus puis-
samment sur lui, ce fut FraBartolomeo. Son enthousiasme religieux,
(1) On ne trouve guère une influence un peu marquée de Léonard sur Raphaël que
dans les portraits d*AgnoIo Doni et de sa femme Maddalena Strozzî, au palais Pitti, ainsi
que dans la Vierge au palmier, de la collection Bridgewater.
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BAPHAEL, SA VIE ET SES OEUVRES. 679
la nature des sujets qu'il traitait, devaient attirer Raphaël, qui avait
sans doute apporté à Florence les convictions de son enfance, et la
peinture austère et brillante du pieux moine était bien faite pour
initier Télève du Pérugin à la science florentine et lui permettre
d'apprécier une école si différente de celle qu'il quittait. En même
temps qu'il complétait ses études, il développait son esprit dans la
société du savant Taddeo Taddei, qui l'avait reçu comme un fils, lui
avait offert sa table et sa maison , et le mit plus tard en relation
avec quelques-uns des hommes les plus distingués de l'Italie, entre
autres avec Balthazar Gastiglione, Bibiena et Pietro Bembo.
De 1504 à 1508, à part deux ou trois séjours de peu de durée
cpi'il fit à Pérouse, à Urbin et peut-être à Bologne, Raphaël ne quitta
pas Florence, et c'est pendant ces quatre années que son talent,
dont on peut suivre pas à pas le développement, arriva à sa pleine
maturité. Pendant l'année 1505 cependant, il se borna à terminer
quelques tableaux qu'il avait probablement ébauchés avant son dé-
part et qui se ressentent encore du style du Pérugin. Je n'en citerai
que deux mentionnés par Vasari : une Vierge avec saint Jean-Bap-
tiste et saint Nicolas pour l'église des Servîtes, conservée aujour-
d'hui au château de Blenheim, et une autre Madone qui appartient,
à l'exception des pièces du gradin qui ont été dispersées, au roi de
Naples. Dans ce dernier tableau, commandé par les religieuses de
Saint-Antoine de Padoue, la Vierge, entourée de saint Pierre et de
saint Paul, de sainte Catherine d'Alexandrie et de sainte Marguerite,
présente le petit Jésus qui bénit saint Jean, et qui, par suite de la
volonté expresse des religieuses, est habillé. Le haut de la compo-
sition est occupé par un Père étemel adoré par deux anges et deux
chérubins. Quelques parties de ces deux importans ouvrages sont
entièrement péruginesques; mais une plus grande correction de
dessin, plus de vérité dans les attitudes, d'individualité dans les
têtes, d'ampleur dans les draperies, plus de transparence, de pro-
fondeur et de vivacité dans le coloris montrent que les conseils de
Fra Bartolomeo, l'étude de Masaccio, des antiques, peut-être même
de quelques ouvrages de Léonard de Vinci, n'avaient pas été inutiles
à Raphaël (1).
On rapporte à cette même année 1505 la Madonna del Granduca^
qui, à en juger par le ton des chairs et des draperies, le dessin déjà
ample et savant du corps de l'enfant, appartient bien évidemment à
l'époque florentine, quoiqu'on y trouve, surtout dans la tête delà
Vierge, des traces encore bien sensibles du style du Pérugin. C'est
ce tableau qu'on regarde comme le dernier ouvrage qu'il fit sous
(1) Ce tableau peu connu est conservé dans les appartemens particuliers du roi de
Naples. On le nomme à Naples la Vierge au baldaquin; mais il n'a rien de commun
avec le tableau du même nom du palais Pitti.
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680 BETUE DES DEUX MONDES.
l'influence de son maître et avant de se posséder complètement lui-
même. Dans la belle fresque de San-Severo, à Pérouse, qui est datée
de cette même année, Rapbaél se montre en effet débarrassé de
toute préoccupation ombrienne. Cet ouvrage a d'autant plus d'inté-
rêt que c'est la première peinture murale qu'exécuta le jeune maître
d'Urbin, et qu'on y reconnaît les germes de la composition qu'il dé-
veloppa plus tard dans la Dispute du Saint-Sacrement.
Avant de commencer l'étude des œuvres principales qui caracté-
risent la manière florentine de Raphaël, je voudrais faire quelques
réserves à l'égard d'une classification qui est commode et dans une
certaine mesure naturelle, mais qui est loin d'avoir l'exactitude ri-
goureuse qu'on lui prête généralement. Nous avons déjà vu Rapbaêl
se devancer lui-même dans le petit Saint George^ où il nous parait
impossible de trouver aucune trace du style du Pérugin; nous le
verrons revenir au dessin sec et pauvre de son maître dans quelques
parties d^ son admirable Mise au Tombeau du palais Borgbèse.
Plus tard encore, dans la Dispute du Saint-Sacrement ^ n'a-t-il pas été
manifestement influencé par le souvenir des mosaïques anciennes
et par les exemples des maîtres primitifs? Malgré ces hésitations et
ces retours, on peut dire que le développement de Raphaël a été,
plus que celui d'aucun autre artiste de son temps, logique, régu-
lier, ou plutôt nécessaire et naturel. Génie plus intelligent que créa-
teur, il se transforme sans parti-pris, à mesure que l'âge et les cir-
constances modifient ses impressions. Tout jeune, à Pérouse, il suit
docilement l'exemple de son maître ; à Florence, il voit les œuvres
des peintres de l'école toscane, il vit dans un milieu nouveau et se
laisse pénétrer par de nouvelles influences. Plus tard, à Rome, au
milieu des monumens de l'art antique, chargé d'exécuter de vastes
ouvrages concurremment avec Michel- Ange, sa manière s'agran-
dira, son style prendra plus d'ampleur, et il trouvera ces types où
la grâce, trait distinctif et persistant de son génie, s'unit à tant de
grandeur et de majesté; mais ces évolutions de son talent ne présen-
tent pas de changemens systématiques et raisonnes. C'est un arbre
qui suit sa croissance naturelle, et qui, d'abord plante aux feuilles
molles et aux formes indécises, devient une tige flexible , élégante
et gracieuse, puis un tronc robuste et élevé. Il étudia Fra Bartolo-
meo, Mantegna, Michel-Ange et Léonard de Vinci, la nature et l'an-
tiquité, et sut toujours rester Raphaël. Son esprit était un merveil-
leux creuset où les doctrines les plus diverses venaient se combiner
et se fondre pour en sortir œuvres parfaites et ornées de beautés
qui jusque-là ne s'étaient jamais trouvées réunies. Ces œuvres n'en-
traînent, ne subjuguent ni ne passionnent comme celles de Michel-
Ange, elles n'attachent ni ne séduisent comme celles de Léonard»
mais elles pénètrent doucement l'âme, et l'impression qu'on en re-
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BÂPHAEL, SA. VIE ET SES ŒUVRES. 681
çoit, pour n'être ni violente ni soudaine, n'en est pas moins pro-
fonde. Toutes les créations de Raphaël, à quelque époque de sa vie
qu'elles appartiennent, ont un air de famille, une saveur particulière
qui ne permet pas de les méconnaître, et aucun des maîtres du
grand siècle de l'art n'a mis dans ses œuvres plus d'unité qu'il n'en
ti su mettre dans les siennes en s' abandonnant à la pente naturelle
de son génie.
La plupart des tableaux que Raphaël fit à Florence sont de gran-
deur et d'importance moyennes. Il n'aborda qu'une seule fois avant
de vepir à Rome la peinture dramatique , dans la Mise au Tombeau
du palais Borghèse, et cet ouvrage, exécuté en 1508, précéda de très
peu de temps son départ de Florence. La Vierge au baldaquin du
palais Pitti, celles de la casa Tempi au musée de Munich, de la casa
Colonna à Berlin, la Madone au palmier de la collection Bridgewa-
ter, la Sainte Catherine de la galerie nationale de Londres, la Vierge
de la galerie Delessert, appartiennent au séjour de Raphaël à Flo-
. rence. Ces œuvres charmantes qu'il a tant multipliées ont des ca-
ractères communs qui rendent superflue l'étude de chacune d'elles,
et je m'arrêterai seulement à la Belle Jardinière^ à la Vierge au
chardonneret et à la Vierge au voile ^ qui sont les plus célèbres,
qui me paraissent être les mieux caractérisés parmi les tableaux de
cet ordre qu'il composa à cette époque.
La Belle Jardinière ^ qui avait été commandée à Raphaël par un
gentilhomme siennois, à qui elle fut achetée pour François P% ne fut
peinte qu'en 1508, très peu de temps avant le départ du Sanzio pour
Rome. Ce serait donc le dernier des ouvrages qu'il aurait exécutés
en Toscane, et Yasari dit même qu'il laissa inachevée la draperie
bleue de la Vierge en chargeant Ridolfo Ghirlandajo de la terminer.
Ce tableau admirablement conservé, à tous égards l'un des plus
précieux que possède le Louvre, est loin cependant d'être aussi
avancé, au point de vue technique, que la Vierge au chardonne-
ret et la Vierge au voile. La couleur, claire, ambrée, est égale
et sans vigueur, le dessin, très juste, n'est ni serré ni précis; mais
la disposition est naturelle, facile, heureuse, poétique. C'est une de
ces compositions pour ainsi dire providentielles qui naissent spon-
. tanément dans l'imagination d'un peintre tel que Raphaël, qu'aucune
hésitation, aucune trace d'effort ne dépare, et auxquelles le goût le
plus sévère ne saurait rien reprendre. La Vierge est assise dans un
paysage vaste et ouvert : dans le fond, quelques montagnes, une ri-
vière à gauche, à droite un village; un ensemble simple, rural et vrai.
La jeune mère, les yeux baissés, regarde le Christ, qui lève la tête
vers elle. Saint Jean, à genoux sur la droite, tient une croix de ro-
seau. C'est une scène calme et pure, une image idyllique de bon-
heur innocent et tranquille. On dit que le modèle qui servit à Ra-
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682 BEVUE DES DEUX MONDES.
pbaël pour cette Vierge, ainsi que pour la plupart de celles qu'il
peignit à cette époque, était une marchande de fleurs de Florence,
une fioraiay qu'il aimait, et c'est à cette circonstance que serait dû
le nom que porte ce tableau. Il a reproduit souvent ce type gra-
cieux et virginal, qui contraste d'une manière si frappante avec la
beauté sévère d'une autre femme qu'il a rendue célèbre, la Foma-
rina, qu'il a représentée dans la plupart des compositions qu'il exé-
cuta à Rome.
C'est pour son ami Lorenzo Nasi qu'il fit la Vierge au chardon-
neret de la Tribune de Florence. Gomme dans la Bette Jardinière^
la scène est d'une grande simplicité, presque sans action. C'est de
l'art représentatif, dont il faut chercher tout l'intérêt dans la beauté
du groupe et des types de figure, dans la justesse des expressions
et l'harmonie des lignes générales. La Vierge se détache sur un
paysage grandiose; quelques-uns de ces arbres légers et d'une su-
prême élégance, que Raphaël a si souvent reproduits, projettent sur
un ciel tranquille leur branchage grêle et leur feuÛlage rare et
menu. Le Christ est debout entre les jambes de la Vierge. Saint
Jean lui présente en souriant un oiseau qu'il va saisir. Ce n'est pas
seulement la composition qui est ici parfaite. L'exécution, compa-
rativement à celle de la Belle Jardinière^ est ferme, pleine et ser-
rée. C'est un des ouvrages les plus soignés et les mieux réussis de
la manière florentine de Raphaël, un de ceux qui pénètrent, qui
parlent fortement à l'esprit et y laissent une ineffaçable impression
de paix, de bonheur calme et d'innocence.
On ne possède aucun renseignement précis qui établisse que la
Vierge au voile du Louvre ait été faite pendant le séjour de Ra-
phaël à Florence; mais le caractère de la composition, la couleur
harmonieuse et argentée, certaines faiblesses de dessin, notamment
dans le haut de la draperie de la Vierge et dans l'inexplicable arran-
gement des jambes, ne permettent pas de rapporter ce beau et char-
mant tableau à une autre époque (1). Le Christ est étendu endormi
sur un grand coussin bleu. La Vierge, accroupie, vue presque de
profil, entourant du bras gauche saint Jean agenouillé, soulève de
la main droite le voile qui recouvre son fds. Le paysage est fermé
par des ruines, des fabriques, qui laissent à peine apercevoir un
horizon de montagnes. La jeune femme est attentive, presque
anxieuse. Ce n'est plus seulement la pudeur virginale qu'expriment
ses traits délicats et sa gracieuse attitude, mais un sentiment pré-
cis, une pensée nettement indiquée. La Vierge au voile est une des
(1) M. Passavant pense que Texemplaire du Louvre a été exécuté à Rome, mais il ne
donne pas de preuves à Pappui de cette assertion. On sait du reste que Raphaël avait
fait à Florence un tableau presque identique à celui du Louvre, dont Toriginal est perdu,
mais dont on possède des copies anciennes.
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BÂPHÂEL, SA VIE ET SES (EUYRES. 68S
œuvres les plus exquises que Raphaël ait faites dans cet ordre de
sujets. L'enfant endormi est merveilleux, mais il est très regrettable
qu'une restauration maladroite ait défiguré le petit saint Jean.
Dans ces trois ouvrages, ainsi que dans la plupart de ceux qu'il
exécuta à Florence, la préoccupation de Raphaël est manifeste. Ces
vierges ne sont point les mères qui semblent divines à force de ten-
dresse et de beauté de la Sainte Famille de François P*" ou de celle
du musée de Madrid, encore moins les madones triomphantes, les
glorieuses reines du ciel de saint Sixte ou de Foligno, mais de
jeunes filles pures et chastes, celles que l'on rêve à l'âge que Ra-
phaël avait à cette époque, et qui ont pour seule auréole l'innocence
et la virgmité. Ce sont les sœurs aînées plutôt que les mères de ces
enfans forts et gracieux. Chastes, heureuses, souriantes, ce sont les
formes idéales qui répondent aux premières impressions de la vie.
Jamais les ardeurs ni les soucis de la maternité n'ont troublé leurs
regards limpides, et le pressentiment des destinées de l'enfant divin
n'a pas marqué d'un sceau de grandeur fatale la candeur de leurs
fronts charmans.
La Mise au Tombeau du palais Borghèse est la première excur-
sion que Raphaël ait faite dans le domaine de l'art dramatique, et
quelle que soit la valeur du Spasimo du musée de Madrid, il est
permis de penser que, par la force des expressions, le pathétique
naturel des attitudes, l'impression de douleur répandue sur toute la
scène, il n'a jamais surpassé ce bel ouvrage. Ce tableau est daté de
1507. C'est Atalante Baglioni qui le lui avait commandé pour la cha-
pelle de sa famille, à San-Francesco de Pérouse. Il était composé de
trois parties, dont une seule, demi-cintrée, représentant Dieu le père
tenant les mains élevées, est restée dans l'église de Saint-François.
Les trois figures de la predella^ la Foi, l'Espérance et la Charité,
peintes en grisaille, se voient aujourd'hui au musée du Vatican (1).
Quant au tableau principal, acheté par Paul V Borghèse, en 1607,
il est depuis resté dans la famille, et il doit à cette circonstance un
état de conservation qui permet d'apprécier combien Raphaël, guidé
par ce sentiment exquis de la beauté qui chez lui ne se démentit ja-
mais, a su exprimer les sentimens les plus violens de l'âme sans dé-
truire l'harmonie des lignes, la perfection des formes, et sans tomber
dans ces exagérations discordantes qui déparent presque toutes les
compositions pathétiques des maîtres primitifs. Ce corps du Christ,
quoique présentant quelques faiblesses, ou plutôt quelques mai-
greurs et quelques sécheresses de dessin, est d'une noblesse vrai-
ment exquise. Dans les deux hommes qui le portent, dans celui
(1) Ces trois belles compositions ont été sculptées sur bois, sans doute du vivant
de Raphaël et sous sa direction , par Fra Giovanni de Vérone. Elles se trouvent dans le
chœur du couvent do Saiut-Picrrc à Pérouse.
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68& BEVUE DES DEVX MONDES.
surtout qui marche en reculant, et qui succombe à la fois sous le
fardeau et sous la douleur, les efforts et la fatigue se trahissent
sans affaiblir l'impression de beauté que toute œuvre d'art doit
produire, et le corps affaissé de la Vierge évanouie, les expres-
sions déchirantes de la Madeleine et de saint Jean, n'altèrent pas
l'ensemble harmonieux de cette belle composition. Une particularité
bien remarquable du talent de Raphaël, c'est que son individualité,
déjà si accusée sous quelques rapports dans ses tableaux florentins,
n'arriva que tard à son développement complet. Déjà maître, et
maître consommé, par ce qui tient au goût, au sentiment, aux ex-
pressions, au caractère des figures, il emprunte cependant très
souvent à d'autres le plan, l'ordonnance générale de ses composi-
tions. L'inventeur fécond et ingénieux des décorations des Stanze,
des Loges, de la Famésine, reste timide et incertain pendant la pé-
riode qui nous occupe, et ne se montre guère créateur que dans
l'heureuse transformation qu'il fait subir aux sujets qu'il s'appro-
prie. La Descente au Tombeau du palais Borghèse est en effet la re-
production presque textuelle d'une gravure bien connue d'André
Mantegna. La Vierge au baldaquin et celle de la casa Tempi au mu-
ses de Munich rappellent de très près deux compositions de Fra Bar-
tolomeo, et on pourrait multiplier ces exemples. Plus tard même,
Raphaël ne s'est fait aucun scrupule de s'inspirer des compositions
de ses devanciers ou de ses rivaux , notamment dans son Adam et
Eve des Loges, dont la donnée première a été empruntée à une com-
position de la chapelle de Masaccio à Florence, dans son Isaie de
San-Agostino, et dans les Sibylles de la Pace , où il est impossible
de méconnaître, sinon l'imitation, du moins la préoccupation très
évidente des peintures de la Sixtine.
Dès son séjour à Florence du reste, Raphaël avait subi l'influence
de Michel-Ange, et il faudrait s'étonner qu'il en eût été autrement.
Il avait étudié, avec tous les jeunes artistes de son temps, le carton
du grand maître, lorsqu'il fut exposé en 1506. Avant cette époque,
il avait dû voir la Vierge de la Tribune de Florence chez Agnolo
Doni, ce riche et avare amateur pour qui Michel-Ange avait fait ce
tableau, en l'accompagnant d'une verte leçon, et Raphaël était cer-
tainement en relations avec lui, puisqu'il avait fait en 150A ou 1505
son portrait et celui de sa femme, deux de ses beaux ouvrages con-
servés dans la galerie Pitti. On peut suivre les traces des efforts
qu'il fit pour agrandir sa manière de composer et affermir son des-
sin dans la plupart de ses tableaux florentins. On le voit quitter peu
à peu les dispositions symétriques et en bas-relief dont ne sortaient
guère les maîtres de l'école d'Ombrie, essayer avec timidité et peu
de succès les raccourcis dans la Vierge de la casa Tempi, puis abor-
der de plus près le nu, et donner, notamment à ses enfans de la
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RAPHAËL, SA VIE ET SES OEUVRES. ■ 685
Belle Jardinière j une musculature accusée et puissante qui rappelle
à la fois Michel-Ange et Fra Bartolomeo. Le succès obtenu par ses
tableaux de chevalet avait donné à Raphaël le désir de se mesurer
avec Léonard de Vinci et avec Michel-Ange. Il n'avait pas Tintention
de quitter Florence, car il écrivait, en date du 11 avril 1508, à l'un
de ses oncles une lettre où il lui demande de lui procurer une re-
commandation du magistrat d'Urbin [ilprefetto) pour Soderini, afin
d'être chargé par le gonfalonier de peindre une salle du Palais- Vieux.
11 dut renoncer à ce projet. Bramante avait parlé de lui à Jules II,
et il fut appelé à Rome pour prendre part aux immenses travaux que
le pape faisait alors exécuter au Vatican.
IIL
Raphaël arriva à Rome dans le courant de Tannée 1508; il avait
alors vingt-cinq ans. Chaudement recommandé à Jules II par Bra-
mante, son compatriote, il fut immédiatement chargé par le pape
de décorer de quatre grandes fresques la salle du Vatican dite de la
Signature. Il se mit aussitôt à l'œuvre, car au mois de septembre de
cette même année il était déjà surchargé de travaux, et écrivait à
Francia pour le remercier de lui avoir envoyé son portrait, <( qui est
si beau et si vivant qu'il croit le voir et lui parler, » et il s'excuse
de n'avoir pu remplir sa promesse en lui faisant tenir le sien. « Mes
occupations graves et incessantes, dit-il, m'ont empêché de le pein-
dre de ma propre main, suivant notre convention. J'aurais pu le
faire exécuter par un de mes élèves et le retoucher, mais cela n'eût
pas été convenable. » Il est certain que, malgré la coqfiance en son
talent que lui avaient sans doute donnée ses succès récens à Flo-
rence, la tâche qu'il venait d'accepter était faite pour absorber toute
.son activité et lui défendre toute autre préoccupation.
Le projet que Raphaël avait proposé au pape, et que celui-ci avait
adopté, était en effet l'un des plus grandioses qu'un artiste eût en-
core imaginés. Il s'agissait de représenter dans quatre vastes com-
positions allégoriques la Religion, la Science, les Beaux-Arts et le
Droit. L'Urbinate ne se dissimulait pas qu'en choisissant de pareils
sujets, il serait forcé de rompre avec toute tradition, de se passer,
d'exemples, de marcher par ses seules forces dans une route nou-
velle. C'est à cette obligation de créer qui lui fut imposée par la
nature des sujets qu'il avait choisis, ainsi que par les dispositions
et par l'étendue des espaces qu'il devait décorer, que noiis devons
le développement rapide, presque instantané, que prit son génie
sous l'empire de circonstances particulières, et l'épanouissement de
facultés d'imagination que ses premiers travaux ne faisaient point
pressentir. Il faut dire aussi que le spectacle de Rome , avec ses
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686 RETUE DES DEUX MONDES.
monumens et ses innombrables vestiges de l'art antique, était fait
pour causer une vive impression à son intelligent esprit. Le vieux
pape n'était pas seulement un homme de guerre et un grand po-
litique : enthousiaste de tout ce qui pouvait contribuer à la gloire
de l'Italie et jeter de l'éclat sur une ville dont il voulait faire la
capitale réelle de son pays en lui rendant son ancien lustre, il avait
attiré à Rome les savans, les poètes, les artistes les plus célèbres de
ce temps. Raphaël était lié avec les Castiglione, les Bembo, les Gio-
vio. Sa bonne grâce, son aménité, son talent, lui attiraient chaque
jour de nouveaux amis, qui mettaient à sa disposition des idées,
des conseils, des renseignemens de toute sorte les -plus propres à
surexciter son intelligence et à faciliter son travail. D'un autre côté,
les salles de l'étage inférieur du Vatican étaient ornées de/resques
importantes de Pinturicchio(l). Celles où Raphaël lui-même tra-
vaillait avaient été décorées par le Pérugin, par Signorelli, par Piero
délia Francesca et d'autres pemtres célèbres de l'âge précédent. A
quelques pas des Stanze^ Michel-Ange commençait ses gigantesques
travaux de la Sixtine, et ces motifs d'émulation, en venant se joindre
à un concours inoui de circonstances heureuses, lui donnaient le dé-
sir et le pouvoir de se surpasser lui-même.
Cependant Raphaël ne rompit pas brusquement avec ses habi-
tudes anciennes. Il commença la série des compositions qui devaient
décorer la salle de la Signature par celui des quatre sujets adoptés
qui lui permettait le mieux d'utiliser ses premières études, et qui
se prêtait le mieux aussi au style qu'il avait employé jusqu'alors. Il
se donnait ainsi le temps de mûrir ses projets, de faire les recher-
ches, de réunir les renseignemens nécessaires pour mener à bonne
fin une entreprise sans précédens. La fresque de la Religion, appelée
plus communément la Dispute du Saint-Sacremmt y peinte dans le
courant de l'année 1509, rappelle par son ordonnance générale
la composition des mosaïques dont Raphaël avait vu de si beaux
exemples à Florence et à Rome. Dans la partie inférieure du tableau,
et des deux côtés de l'autel sur lequel est placé le saint sacrement,
sont groupés les quatre docteurs de l'église latine, des saints, des
pères de l'église, et parmi eux Dante, Savonarole et Bramante.
Tous ces personnages discutent avec animation sur le dogme mysté-
rieuxv Au-dessus, dans la partie moyenne de la composition, entre
la Vierge et saint Jean-Baptiste, se trouve le Christ dans sa gloire,
assis sur les nuages, la poitrine découverte, les bras étendus. A
droite et à gauche, rangés symétriquement en demi-cercle, sont
les apôtres et les patriarches. Dieu le père, sous la figure d'un vieil-
lard, tenant le monde d'une main, de l'autre le bénissant, et en-
Ci) Les appartemens Borgia, qiii font aujourd'hui partie de la Bibliothèque Vaticane.
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RAPHAËL, SA VIE ET 8ES (EUVRESé 687'
touré d* anges et de séraphins, occupe la portion supérieure de ce
vaste ensemble.
On le voit, Raphaël, dans cette composition, ne sort pas des ha-
bitudes de l'art consacré. On en trouverait les élémens non-seule-
ment dans les mosaïques anciennes, mais dans les fresques d'Orga-
gna au Gampo-Santo de Pise et à Sainte-Marie-Nouvelle, dans le
Jugement dernier de Fra Bartolomeo à l'hôpital de Sainte-Marie-
Nouvelle, et dans la plupart des ouvrages de ce genre des xiv* et
XV* siècles inspirés du poème de Dante. Raphaël lui-même avait
adopté cette disposition dans sa fresque de San-Severo de Pérouse,
et il ne fit que la développer dans la salle du Vatican. Ses préoccu-
pations de l'art sacerdotal se retrouvent non-seulement dans la dis-
position ^métrique de l'ensemble, mais aussi dans l'application de
l'or à quelques détails d'ornementation et dans le caractère des
têtes, qui rappellent les portraits des maîtres primitifs; mais ce qui
est bien de Raphaël dans cette fresque célèbre , c'est la grande or-
donnance, l'unité d'impression, l'harmonie des lignes générales, la
beauté des types, qui font de la Dispute du Saint -Sacrement une
œuvre vraiment originale et bien supérieure à celles qui lui ont servi
de modèles.
La seconde des compositions qui ornent la salle de la Signature,
Apollon au milieu des MuseSy fut exécutée en 1510, et ne porte plus
aucune trace de la manière des maîtres primitifs : c'est l'antiquité
dans ce qu'elle a de plus poétique et de plus gracieux, mais l'anti-
quité vue, comprise et sentie par Raphaël. Tout appartient au jeune
maître dans ce bel ouvrage , aussi bien la composition que le mode
d'exécution. La nature du sujet et la disposition de l'espace qu'il
devait décorer, tout lui conseilla de s'abandonner à son seul génie.
La fresque de la Poésie occupe en effet le dessus et les deux côtés
d'une fenêtre qui s'ouvre sur la cour du Belvédère; mais Raphaël
sut tirer le plus heureux parti d'un emplacement qui paraît au pre-
mier abord si défavorable. Apollon Musagète, la tète levée vers le
ciel et jouant du violon, marque la partie centrale de la composition.
Il est assis au sommet d'une éminence ombragée de lauriers. Autour
de lui, sur les pentes de la colline qui descend des deux côtés de
la fenêtre, se groupent les Muses, les poètes de la Grèce, de Rome
et ceux de l'Italie moderne. On s'est demandé pourquoi Raphaël,
qu'un goût si sûr conduit d'ordinaire, au lieu de donner à Apollon
la lyre traditionnelle, lui avait mis dans les mains un disgracieux
violon. Tel n'avait pas été d'abord son dessein, car une gravure
de Marc-Antoine, qui nous donne l'esquisse de cette composition,
représente le jeune dieu avec l'instrument de son choix, et M. Pas-
savant suppose avec beaucoup de vraisemblance que Raphaël avait
dû obéir dans cette circonstance à une suggestion de Jules II, et
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688 REVUE DES DEUX MONDES.
rappeler dans son Apollon un improvisateur célèbre de cette épo-
que, très protégé par le pontife, et dont l'admirable Joueur de vio-
lon du palais Sciarra serait le portrait. Ce détail ne trouble du reste
que fort peu Tharmonieuse et sereine beauté de Tensemble. Raphaël
a mis dans d'autres ouvrages plus de science et de force, mais il n'a
jamais eu à un plus haut degré le sentiment vif et vrai de l'art an-
tique, tel au moins qu'on le comprenait au xvi** siècle à Florence et
à Rome.
La troisième composition, exécutée en 1511, représentant la
Science, et connue sous le nom de t École d'Athènes^ est une con-
ception complètement originale et sans aucun antécédent. Jamais
aucun peintre avant Raphaël n'avait imaginé d'exprimer dans une
œuvre de cette importance une idée aussi générale par une allégorie
aussi vague, et c'est par des prodiges d'habileté qu'il a pîi rendre
intéressante une scène pour ainsi dire sans action, et qui ne se rat-
tache à aucun fait précis. Sous le portique d'une vaste construction
dans le goût de la renaissance, Platon et Aristote, l'un représentant
l'Académie, l'autre le Lycée, se. tiennent debout. Platon, le phi-
losophe de l'idéalisme, montre le ciel de la main; Aristote indique,
par son geste dirigé vers la terre, que c'est dans l'observation ri-
goureuse des phénomènes naturels qu'il cherche les bases de sa
méthode. Les philosophes, les savans de l'antiquité et quelques
personnages contemporains du peintre sont groupés sur les mar-
ches du monument et sur le premier plan du tableau. Cette com-
position restera un sujet d'étonnement, d'admiration et d'étude pour
tous ceux que charme et qu'émeut la beauté. Pour l'harmonie des
lignes générales, pour l'habile distribution et la juste relation des
groupes de personnages, le caractère élevé des types, des physio-
nomies, des attitudes, des draperies, pour la couleur sobre, forte et
vraiment historique, Raphaël n'a jamais surpassé l'École d'Athènes.
C'est à la fois un grand effort de talent et une œuvre accomplie»
mais c'est aussi le premier essai dans de pareilles proportions de
cet art purement représentatif où la science remplace l'inspiration
poétique, où une pensée imparfaitement définie ne semble appeler
les personnages qu'à témoigner par leur beauté du savoir et de
l'habileté du peintre.
L'espace qu'occupe la quatrième fresque, la Jurisprudence^ ache-
vée en 1511, est percé d'une fenêtre comme celui sur lequel est
représenté le Parnasse, et qui lui fait face. Raphaël tourna cette
difficulté en divisant son sujet en trois compositions distinctes. De
chaque côté de la fenêtre, il peignit deux scènes historiques, dont
l'une, Justinien remettant le Digeste à Tribonieny personnifie le
droit civil, et l'autre, Grégoire IX publiant les décr étales y le droit
canon. Au-dessus de ces deux ouvrages se trouvent les trois admi-
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RAPHAËL, SA VIE ET SES OEUVRES. 689
rables figures de femmes si connues par la gravure qui symbolisent
la Justice^ la Force et la Modération^ et dans lesquelles Raphaël a
dépassé par la grandeur, l'élévation, la simplicité du style, aussi
bien que par le caractère magistral de T exécution, .tout ce qu'il avait
fait jusqu'alors. Ces figures présentent une ample inspiration qui
ne lui est pas habituelle, et qu'il ne retrouvera qu'à deux ou trois
reprises dans les Sibylles de la Pace, dans quelques-unes des
figures des cartons d'Hampton-Court et dans la Vision d'Ezéchiel.
Le succès des peintures de la chambre de la Signature fut im-
mense, et Jules II confia immédiatement à Raphaël la décoration
d'une nouvelle salle qui prit de la plus importante des fresques que
le Sanzio y exécuta le nom de salle d*/léliodore. Raphaël commença
ce travail dès 1512, et il le poursuivit avec une extrême activité,
car la Messe de Bolsène et YHéliodore étaient terminés ou au moins
très avancés au moment de la mort de Jules II, c'est-à-dire en fé-
vrier 1513. Les deux autres compositions, la Délivrance de saint
Pierre et \ Attila^ dans lesquelles le peintre a introduit le portrait
de Léon X, comme il avait fait de celui de Jules dans la Messe de
Bolsène et dans YHéliodore^ ne furent commencées qu'après l'élé-
vation de Jean de Médicis au trône pontifical. Ces décorations font
le contraste le plus complet avec celles de la salle de la Signature.
Autant les premières sont abstraites, calmes, conçues en dehors de
toutes préoccupations du temps, autant celles-ci sont dramatiques,
passionnées, pleines d'allusions aux événemens d'alors, de flatte-
ries à l'adresse des deux papes, et la force de la couleur, la bi-
zarrerie des effets semblent également refléter la violence des sen-
timens qui les inspirèrent. Une fois cette donnée admise, quelle
variété, quelle richesse, quelles ressources d'invention, ne trou-
vera-t-on pas dans ces quatre compositions! quelle énergie et quelle
passion dans les trois femmes qui sont à genoux sur le devant du
tableau YHéliodore (1) I quel mouvement dans le cavalier et dans les
deux anges qui l'accompagnent! La fresque est-elle jamais arrivée
à une plus grande puissance de couleur et d'effet que dans la Messe
de Bolsène? Et Raphaël ou tout autre peintre a-t-il jamais donné
aux têtes de ses personnages des expressions plus fortes et plus pro-
fondes que celles de Jules II et des cardinaux qui l'entourent dans
ce tableau?
Quoiqu'à l'époque où nous sommes parvenus Raphaël eût déjà de
(1) C^est dans celle de ces trois femmes vaes de dos qui tourne la tète que parait pour
la première fois la Fornarina (M. Gruyer, Essai sur les Fresques de Raphaël). Depuis
cette époque, Raphaël a mis la Fornarina dans presque tous ses ouvrages de grand
caractère. On la reconnaît dans l'Incendie du Bourg, dans la Vierge au poisson, dans
celle de saint Sixte, dans la mère du possédé de la Transfiguration, etc.
TOME XXVII. ' 44
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690 REYUE DES DEUX MONDES.
très nombreux élèves auxquels il faisait exécuter les parties acces-
soires de ses compositions, on pense qu'il peignit au moins en très
grande partie de sa propre ma'm les sujets principaux de cette salle.
Il n'en est pas de même pour la suivante, celle de Cbarlemagne,
peinte en 1516 et 1517, mais par ses élèves, car,, excepté dans la
composition de V Incendie du Bourg ^ la seule importante parmi les
quatre fresques qui décorent cette salle, il est impossible de recon-
naître Fauteur du Pamassey de la Jurisprudence et de YHéliodore.
Raphaël, surchargé de travaux, à part quelques ouvrages importans
dont il se réservait l'exécution, ne pouvait plus guère dès lors que
préparer les dessins que peignaient sous son inspiration immédiate
une légion de peintres dont quelques-uns étaient des artistes dis-
tingués, et qui étaient venus, non-seulement de toutes les parties de
l'Italie, mais de tous les pays de l'Europe, se placer sous sa direc-
tion. « Il avait su établir parmi eux, dit Vasari, une telle harmonie,
que jamais la moindre jalousie ne vint troubler leur union... Il met-
tait une complaisance extrême à initier aux mystères de son. art ses
disciples, qu'il aimait comme ses enfans. Aussi, lorsqu'il sortait pour
aller à la cour, où il occupait une place de gentilhomme de la cham-
bre, il avait toujours un cortège de cinquante peintres, hommes
intelligens et vaillans, qui l'accompagnaient. »
La salle de Constantin, la dernière de celles que Raphaël avait
été chargé de décorer au Vatican, et pour laquelle il avait préparé
quelques dessins en 1519 et 1520, ne fut peinte qu'après sa mort
par ses élèves, et presque entièrement, semble-t-Û, par Jules Ro-
main. Deux figures seulement, la Justice et la Prudence y sont de la
main de l'Urbinate. Elles se trouvent à droite et à gauche de la Ba-
taille de Constantin^ et n'ont d'autre intérêt que d'être la seule ten-
tative qu'ait faite Raphaël de peindre à l'huile sur préparation à la
chaux, à l'exemple de Sébastien del Piombo.
Cependant les Stanze^ pour être un monument unique dans l'his-
toire de l'art, et, dans leur ensemble imposant, l'œuvre la plus con-
sidérable de Raphaël, celle qui donne la plus haute idée de l'éléva-
tion et de la souplesse de son génie, ne sont pas les seules peintures
décoratives qu'il ait exécutées au Vatican. En 1514, Bramante était
mort sans avoir terminé les galeries qui entourent de trois côtés la
cour de Saint-Damassus. Raphaël fut chargé par Léon X d'achever
cette construction et d'en diriger l'ornementation. On avait déblayé
depuis quelques années les chambres enfouies des thermes de Ti-
tus, et retrouvé dans toute leur fraîcheur les peintures et les stucs
qui les décoraient. Raphaël comprit aussitôt le parti qu'on pourrait
tirer de ces gracieux motifs. Il prit les arabesques antiques pour
point de départ, et, en les modifiant au gré de sa fantasque imagi-
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BÂPHAEL, 8À TIE ET SES OEUVRES. 091
nation, en y introduisant des emblèmes, des figures détachées, une
foule de petits sujets, jusqu'à des fleurs et des fruits, il créa un
genre nouveau qui n'est pas une des moindres preuves de la sou-
plesse de son esprit. Il faut dire que dans ce travsdl il fut merveil-
leusement secondé par plusieurs de ses élèves, surtout par Jean
d'Udine, et que c'est à Uécolier autant qu au maître, qui ne fit guère
qu'inspirer ces ornemens exquis, que revient l'honneur de ces chefs-
d'œuvre de délicatesse et de goût.
Toutefois c'est bien Raphaël qui est le seul auteur des dessins
dont il fit décorer le plafond de la galerie du second étage. Les cin-
quante-deux petits tableaux qui composent cet ensemble ont été
peints par ses élèves, à l'exception du premier d'entre eux, Dieu
créant le ciel et la terre ^ qui est de sa main. Ils ont été très souvent
gravés. Ils représentent les principales scènes de l'Ancien et du
Nouveau Testament, et sont connus sous le nom de Bible de Ra-
phaëL Toute description qu'on en voudrait faire serait à la fois su-
perflue et impossible.
L'esprit est vraiment confondu du nombre, de l'importance, de la
variété des travaux que Raphaël projetait, dirigeait ou exécutait lui-
même. Michel-Ange, dont' le témoignage en pareille matière a sa
valeur, «s'émerveillait, nous dit Gondivi, de l'ardeur infatigable que
le Sanzio mettait à dessiner de mille manières ses compositions avant
de les exécuter, à copier les antiques, à esquisser continuellement
de nouvelles inventions. » On ne peut se dissimuler cependant que
bien des traces de lassitude se remarquent dans quelques parties de
ces grands ouvrages. L'esprit de Raphaël était plus intelligent et
ingénieux que créateur et spontané. Guidé par un admirable instinct
de la beauté qui fut son vrai génie, il comprenait tout, s'assimilait
tout, transformait tout en œuvres accomplies; mais une inspiration
personnelle ne vivifie pas, et tant s'en faut, à un égal degré tout ce
qu'il a fait. G' est encore Michel-Ange qui le dit : « il devait plus à
l'étude qu'à la nature; » et si on entend par la nature la force in-
née, une puissance en quelque sorte native, et que le travail n'au-
rait pas besoin de féconder, ce mot est vrai. La rhétorique n'existe
pas seulement en littérature, et c'est le beau académique, le con-
ventionnel, qui lui correspond dans les arts du dessin. Cette trans-
action entre les manières extrêmes de concevoir et d'exprimer la
forme, cette beauté moyenne, sans individualité, sans réalité, sans
vie, ce modèle trop connu qui se transmet dans l'école, cette maladie
désastreuse qui atteint l'art aussitôt qu'il s'éloigne de sa source, la
nature, n'a point épargné Raphaël. Je sais ce qu'on doit à un nom
tel que le sien, et de quelle respectueuse absolution il faut couvrir
quelques faiblesses en faveur de tant de chefs-d'œuvre; mais je le
demande, à la vue de ses deux figures de la salle de Gonstantin, de
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692 BEYUE DES DEUX MONDES.
celles du Massacre des Innocens dans la gravure de Marc-Antoine^
de celles même, si magistrales cependant, de la jeune femme qui,
à genoux sur le devant du tableau, lève les bras vers le ciel, et de
l'homme qui porte son père dans l'Incendie du Bourçy de tant d'au-
tres encore qu'il serait inutile de rappeler, ne ressent-on pas un peu
d'ennui? ne prévoit-on pas que l'académie s'avance, et avec elle
un cortège de compositions toutes faites, de formes usées, dans les-
quelles une pratique savante tiendra lieu de sincérité et d'inspiration?
On voudrait pouvoir dire au grand peintre qui se copie, s'imite et
se répète, qui n'obéit plus qu'à une impulsion molle de sa pensée:
Retourne aux deux seules sources vraiment fécondes, toi-même et
la nature ; cherche dans ton âme la force qui crée ; presse la ma-
melle de \alma parens, de l'inépuisable réalité. Touche la terre,
Antéel
Les décorations du Vatican sont loin d'être les seules peintures
murales qu'ait exécutées Raphaël. Pendant que se continuait cette
vaste entreprise, il avait fait quelques-unes de ces œuvres grandioses
dans lesquelles le plus gracieux des peintres atteint presque à la
sublimité de style de Michel-Ange : je veux parler des dessins pour
les mosaïques de la chapelle Chigi à Santa-Maria-del-PopoIo, du
prophète Isaie sur un des piliers de San-Agostino, et surtout des
célèbres Sibylles de l'église de Santa-Maria-della-Pace. Tout en re-
connaissant l'impression profonde qu'avaient faite sur l'écrit du
Sanzio les décorations de la chapelle Sixtine, et combien il sut pro-
fiter, pour agrandir sa manière, des exemples du sculpteur floren-
tm, il ne faut voir aucune imitation servile dans une préoccupation
naturelle et motivée, et dans une influence que Raphaël, avec son
discernement habituel, ne subit que juste assez pour se fortifier, et
sans abdiquer en aucune manière sa personnalité.
Michel- Ange et Raphaël se rendaient mutuellement pleme justice;
mais leurs idées, leur genre de talent, leur manière de vivre pré-
sentaient de telles différences, qu'il n'est pas étonnant qu une sorte
de rivalité, envenimée par les discussions passionnées de leurs élèves
et de leurs partisans, ait existé entre eux, et qu'il en soit résulté des
rapports difficiles et tendus qui se traduisirent plus d'une fois en
paroles amères. Raphaël, jeune, élégant, heureux, faisait un con-
traste frappant avec l'austère et sombre Michel-Ange. « 11 ne vivait
pas comme un peintre, dit Vasari, mais comme un prince. » Et cette
existence bruyante d'un homme qu'il appréciait, mais en le jugeant,
inquiétait et irritait le Florentin. On raconte qu'un jour les deux
artistes s'étant rencontrés dans la cour du Vatican, l'un, entouré de
son cortège d'élèves, allant aux Stanze, l'autre se rendant solitai-
rement à la chapelle, Michel-Ange dit au Sanzio : « Vous marchez
avec une grande suite, comme un général; » à quoi Raphaël aurait
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RAPHAËL, SA TIE ET SES OEUVRES. 693
répondu : «Et vous, vous allez seul comme le bourreau. » Le mé-
contentement, l'humeur de Michel-Ange se montrèrent clairement
dans la protection qu'il donna, s'il faut en croire Yasari, à Sébastien
del Piombo, avec le désir de l'opposer à Raphaël dans la peinture
à l'huile et de chevalet, qu'il n'avait lui-même que peu ou point
pratiquée, et pour laquelle il témoigna toujours un profond mépris.
On est fondé à croire qu'il est l'auteur d'une partie des dessins de
la Résurrection de Lazare de la galerie nationale de Londres, que
Sébastien fit pour le cardinal de Médicis, qui avait commandé dans
le même temps le tableau de la Transfiguration à Raphaël, et on
reconnaît également le dessin hardi du peintre de la Sixtine dans
le Christ à la Colonne que le Vénitien exécuta dans la chapelle Bor-
ghesini à San-Pietro-in-Montorio, Raphaël n'avait rien à craindre de
Sébastien, et se doutant de l'intention qui poussait le sculpteur à
favoriser son rival, il dit avec beaucoup de bonne humeur et d'es-
prit : « Je me réjouis de la faveur que me fait Michel-Ange, puis-
qu'il me prouve par là qu'il me croit digne de lutter contre lui et
non contre Sébastien. » Du reste, si quelque chose doit surprendre,
c'est que ces deux grands hommes, rivaux dans le même art, dans
les faveurs du public et des princes qui les employaient, n'aient ja-
mais cherché à se nuire, et qii'à part quelques vivacités de paroles,
qui che^ d'autres se seraient sans doute transformées en scandaleux
conflits, leurs rapports soient toujours restés parfaitement dignes et
honorables. Jamais en effet ils ne se sont laissé entraîner l'un contre
l'autre à aucune de ces intrigues, de ces mauvaises jalousies que la
diversité et en quelque sorte l'antagonisme de leurs caractères au-
raient pu si facilement faire éclater.
On a beaucoup exagéré d'ailleurs cette rivalité entre Michel-Ange
et Raphaël, comme le démontre entre autres l'anecdote rapportée par
Cinelli à propos des fresques de la Pace. Raphaël d'Urbin avait peint
pour Agost'mo Chigi à Santa-Maria-della-Pace quelques prophètes
et quelques sybilles sur lesquels il avait reçu un à-compte de
500 écus. Un jour il réclama du caissier d'Agostino le complément
de la somme à laquelle il estimait son travail. Le caissier, s'éton-
nant de cette demande et pensant que la somme déjà payée était suffi-
sante, ne répondit point. « Faites estimer le travail par un expert, dit
Raphaël, et vous verrez combien ma réclamation est modérée. » Giulio
Borghesi (c'était le nom du caissier) songea tout de suite à Michel-
Ange pour cette expertise, et le pria de se rendre à l'église et d'estimer
les figures de Raphaël. Peut-être supposait-il que 1* amour-propre,
la rivalité, la jalousie, porteraient le Florentin à amoindrir le prix de
ces peintures. Michel-Ange alla donc, accompagné du caissier, à
Santa-Maria-della-Pace, et, comme il contemplait la fresque sans
mot dire, Borghesi l'interpella. « Cette tête, répondit Michel-Ange
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69A RETUE DES DEUX MONDES.
en indiquant du doigt une des sybilles, cette tète vaut cent écus!
— Et les autres? demanda le caissier. — Les autres valent autant. »
Cette scène avait eu des témoins qui la rapportèrent à Ghigi. 11 se
fit raconter tout en détail, et, commandant d'ajouter aux 500 écus
pour cinq têtes 100 écus pour chacune des autres, il dit à son cais-
sier : « Ya remettre cela à Raphaël en paiement de ses têtes, et
comporte-toi galamment avec lui, afin qu'il soit satisfait, car s'il
voulait encore me faire payer les draperies, nous serions probable-
ment ruinés. »
Depuis son séjour à Florence, où, en étudiant le carton de la guerre
de Pise, il avait si sensiblement fortifié et agrandi son dessin, Ra-
phaël n'avait jamais cessé de se préoccuper de Michel-Ange. Il di-
sait lui-même « qu'il rendait grâces au ciel de l'avoir fait naître pen-
dant la vie de ce grand homme; » mais il était trop intelligent pour
ne point comprendre qu'il ne pouvait pas s'aventurer trop loin sur
le terrain de son tout-puissant rival , sans risquer de dénaturer son
talent. Il ne l'imita donc point, et l'influence qu'eut sur lui Michel-
Ange fut celle qu'exerce naturellement une individualité aussi ro-
buste sur une nature délicate, sympathique et accessible aux im-
pressions. En voyant les œuvres souveraines de Buonarotti, Raphaël
ne se dissimula sans doute pas qu'il ne s'élèverait jamais à de pa-
reilles hauteurs. Il trouvait son sort assez beau pour n'avcrir rien à
envier à personne ; il n'aurait pas changé sa brillante existence
contre l'amère destinée du Florentin, et il se borna avec raison à
chercher dans d'inimitables modèles ce qui pouvait développer,
agrandir, élever et fortifier son gracieux génie.
Cette influence qu'eut Michel-Ange sur Raphaël ne cessa cepen-
dant d'augmenter d'année en année, et si l'Urbinate eût vécu plus
longtemps, elle aurait pu lui être fatale. Elle devient très sensible à
partir des admirables figures de la Jurisprudence dans la salle de la
Signature, qui furent exécutées en 1512, précisément à l'époque
où Michel-Ange découvrit la première partie de la chapelle Sixtine.
On la retrouve dans quelque figures de YHéliodore^ et d'une ma-
nière fâcheuse dans la plupart de celles de F Incendie du Bourg.
Dans les sublimes Sybilles de la Pace, elle se mêle d'une manière
si heureuse à l'inspiration propre de Raphaël, que bien que l'on
puisse penser qu'il ne les aurait jamais faites s'il n'avait vu et étu-
dié Michel-Ange, ces fresques grandioses lui appartiennent absolu-
ment, et on doit lui en laisser tout l'honneur. Dans un petit nombre
d'ouvrages au contraire, la préoccupation de Buonarotti est si net-
tement accusée qu'on ^pourrait les appeler une imitation. Je n'en
donnerai pour exemple que VlsaiCy que Crespi, fils dé l'Espagnolet,
vit avant qu'il n'eût été dégradé par le temps et les restaurations,
et dont il disait : « J'avoue que je restai surpris en le voyant, et qu'à
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BÂPHÂEL, SA VIE ET SES (KUYRES. 695
la grandeur du style, à la hardiesse et à la liberté du dessin, je Tau-
rais jugé de Michel-Ange. »
C'est en 151A que Raphaël exécuta pour Agostino Chigi les Si^
bylles de la Pace. C'est dans cette année encore qu'il fit pour le
même riche banquier le Trw?nphe de Galatêe à la Farnésine, et s'il
était besoin de prouver par un nouvel exemple la souplesse de son
esprit et la diversité de son génie, il suffirait de rappeler que Tun de
ses plus sévères et l'un de ses plus gracieux ouvrages furent faits
en même temps. Agostino Chigi aimait passionnément les arts. Ori-
ginaire de Sienne, où il avait passé la plus grande partie de sa vie,
il avait affermé des mines de sel et d'alun qui appartenaient au
saint-siége. Ses intérêts commerciaux l'appelaient souvent à Rome,
et il finit par s'établir dans cette ville. Il était lié avec les artistes
et les hommes les plus illustres de son temps, et il employait son
immense fortune de la manière la plus intelligente et la plus géné-
reuse. 11 avait fait construire dans le Trastevere, par Texcellent ar-
chitecte Balthazar Peruzzi, la charmante habitation qu'on appelle la
Farnésine. Il avait fait venir de Venise Sébastien del Piombo, qui
décora plusieurs parties de ce palais, et demandé à Raphaël, qu'il
avait déjà chargé de construire sa chapelle sépulcrale de Santa-
Maria-del-Popolo, de décorer la galerie principale de son palais,
divisée en plusieurs compartimens. LTrbinate, sollicité de toutes
parts, n'exécuta que le Triomphe de Galatêe, et ce ne fut que plu-
sieurs années plus tard qu'il fit les beaux dessins de r Amour et
Psyché d'après la fable d'Apulée, et que ses élèves peignirent sous
sa direction le plafond, les voussures et les lunettes de la Loggia de
la Farnésine.
On comprend, en voyant ces belles et gracieuses peintures, avec
quelle sympatliie et quel soin Raphaël avait étudié l'art antique. On
sait qu'il s'entourait d'une foule de renseignemens qu'il devait soit
à ses savans amis, à Castiglione, au cardinal Bibiena, à l'Arioste,
dont il avait fait la connaissance en 1516 et qui lui indiqua, dit-on,»
le sujet de V Amour et Psyché, soit à des dessinateurs qu'il avait
envoyés en Sicile et jusqu'en Grèce. On trouve à chaque pas dans
ses peintures des réminiscences de l'antiquité ; mais si l'étude intel-
ligente qu'il fit des monumens de la Grèce et de Rome fortifia le
sentiment déjà si vif qu'il avait de la beauté, ce n'est qu'à la nature
particulière de son poétique génie qu'il doit d'avoir revêtu la forme
gracieuse, forte, noble et sereine, telle que la concevaient les anciens,
d'une pureté ingénue, d'une chasteté qui à ce degré n'appartiennent
qu'à lui, et qu'il a toujours mises dans ses plus libres ouvrages. Ra-
phaël avait puisé son idéalisme chez les platoniciens de Florence,
et il paraît s'être rendu un compte très précis du but que l'art doit
poursuivre. « Il avait coutume de dire, rapporte 'Zuccaro, que le
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696 REYDE DES DEUX MONDES.
peintre doit représenter les choses non pas comme les fait la nature,
mais comme elle les devrait faire, » et il commente lui-même cette
pensée dans la célèbre lettre écrite à Castiglione précisément à pro-
pos de la Galatée. « Quant à la Galatée, dit-il, je me tiendrais poui*
un grand maître, si elle avait seulement la moitié des mérites dont
vous me parlez dans votre lettre; mais j'attribue vos éloges à l'a-
mitié que vous me portez. Je sais que, pour peindre une belle per-
sonne, il me faudrait en voir plusieurs, et que vous fussiez avec moi
pour m'aider à choisir celle qui conviendrait le mieux; mais il y a
si peu de bons juges et de beaux modèles que je travaille d'après
une certaine idée que j'ai dans l'esprit. J'ignore si cette idée a quel-
que excellence, mais je m'efforce de la réaliser. »
Cette idée que Raphaël avait dans l'esprit, et qu'il s'efforçait de
réaliser, est la loi suprême de l'art. Que l'on s'eii rende compte ou
que l'on agisse d'instinct, lorsque l'on fait bien, c'est qu'on lui obéit*
« La peinture, dit Poussin dans sa langue énergique, est amoureuse
du beau; c'est de ce beau accompli qu'elle retrace l'image. » C'est
cette doctrine de l'idéalisme dans l'art que Hegel a renouvelée de
nos jours avec tant de netteté. « L'artiste ne prend pas, quant aux
formes et aux modes d'expression, tout ce qu'il trouve dans la na-
ture, et parce qu'il le trouve ainsi. S'il prend la nature pour modèle,
ce n'est pas parce qu'elle a fait ceci ou cela de telle façon, mais
parce qu'elle l'a bien fait. Or ce bien est quelque chose de plus élevé
que le réel lui-même tel qu'il s'offre à nos sens. » Et c'est en effet
en poursuivant cette beauté supérieure à la réalité, en cherchant
cette forme qui exprime véritablement l'idée qu'elle doit représen-
ter, que depuis Phidias tous les grands artistes ont trouvé leurs
chefs-d'œuvre.
IV.
. Les peintures murales que Raphaël exécuta, au Vatican, dans
l'église de la Pace et à la Famésine, les admirables dessins qu'il
donna pour les mosaïques de la chapelle Chigi à Santa-Maria-del-
Popolo, doivent être regardés sans doute comme la partie la plus
importante de son œuvre, comme le résultat du plus grand effort de
son esprit. Ayant à représenter dans des dimensions considérables
des sujets qui, pour quelques-uns du moins, n'avaient pas encore
été traités par des peintres, l'élève du Pérugin, l'imitateur de Fra
Bartolomeo et de Mantegna, le gracieux auteur des madones de Flo-
rence, appuyé sur la nature, sur l'art antique, soulevé et soutenu
(même lorsqu'il n'en est pas directement préoccupé) par les grands
exemples de Michel-Ange au-dessus du niveau naturel de son gé-
nie, après de courtes hésitations trouve sa route et crée un genre
Goôçle
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RAPHAËL, SA YIE ET SES ŒUVRES. 697
qui est à lui. Cependant, du jour de son arrivée à Rome jusqu'à
la fin de sa carrière, il exécuta, concurremment avec ses grands
travaux, un nombre très considérable d'ouvrages moins importans
qui sont loin sans doute d'être tous de même valeur, dont plusieurs
sont en grande partie de la main de ses élèves, mais qui font pénétrer
plus profondément que ses fresques elles-mêmes dans l'intimité de
son génie. Les tableaux de chevalet de Raphaël sont ses œuvres
d'élection. Leurs dimensions, le nombre restreint des personnages
qui les composent, lui permirent de mûrir sa pensée, de condenser
l'intérêt, d'accomplir l'exécution, et aussi de moins recourir à ces
figures toutes faites, à ces remplissages qui, malgré leur beauté,
font tache dans la plupart de ses grandes compositions. Dans ses
tableaux de chevalet, il put tout soigner. Son génie particulier, sa
grâce Bdorable, son exquise élégance, s'y montrent plus continuel-
lement et sans voile. Dans ces compositions d'ordre moyen, presque
tout est parfait. Si son talent, en se fortifiant, a perdu quelque chose
de sa juvénile ingénuité, il a gagné des qualités d'ampleur, d'énergie,
d'élévation, et non-seiilement les compositions de l'Urbinate, à me-
sure qu'il s'est approché de la fin de sa vie, sont devenues plus
complètes et plus robustes, mais à bien des égards elles ont plus
de beauté et de perfection absolue que celles qu'il exécuta à Flo-
rence. Plus qu'aucun autre peintre, Raphaël a gardé jusqu'à sa mort
cette fleur de jeunesse, cette fraîcheur, cette vivacité d'impression,
qui ne sont moins évidentes dans les ouvrages de la seconde partie
de sa carrière que parce que des qualités plus mâles les font jusqu'à
un certain point oublier.
Dans les tableaux de chevalet qu'il exécuta pend::nt son séjour à
Rome, Raphaël suivit le même courant d'idées et obéit à la même
impulsion qui, dans ses fresques, l'avait fait passer de l'art repré-
sentatif à l'art dramatique, de compositions où l'ordonnance est
simple, la scène, les pantomimes et les expressions tranquilles, à
des ouvrages plus énergiques el plus passionnés, de sorte qu'on
peut classer ses tableaux de l'époque romaine en deux séries : la
première, qui, à de fort rares exceptions près, ne renferme que ceux
dont l'action est calme, qu'il a peints de 1509 à 1514 sous l'influence
des mêmes impressions qui lui dictaient ses fresques de la salle de
la Signature, et parmi lesquels on compte quelques-unes de ses plus
belles œuvres, la Vierge de FolignOy la Vierge au poisson et la
Sainte Cécile; la seconde, allant de 1514 à 1519, formée de oom-
positions dramatiques telles que les cartons d'Hampton-Court, la
Vision d'Ézéckiel et le Spasimo^ qui correspondent d'une manière
assez précise aux peintures dramatiques des dernières salles du Va-
tican et aux décorations de l'église de la Pace. Cette classification
n'est pas du reste d'une exactitude rigoureuse, et ce n'est pas un
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698 REVUE DES DEUX MONDES.
des traits les moins remarquables du génie de Raphaël que l'aisance
avec laquelle il a su aller des scènes les plus immobiles aux com-
positions les plus dramatiques, des sujets religieux aux sujets my-
thologiques, et, tour à tour préoccupé des monumens de l'antiquité
et de l'exemple de ses contemporains, se pénétrer de l'esprit de ce
qu'il voulait représenter, tout en conservant parfaitement intacte sa
propre individualité.
Les premiers tableaux que Raphaël exécuta lors de son arrivée à
Rome rappellent ses dernières compositions de Florence. Je ne men-
tionnerai parmi ces ouvrages de transition que la charmante vierge
appartenant à lord Gravagh et que l'on nomme le Raphaël Aldo-
brandini. La figure gracieuse et élancée de la Vierge, la légèreté de
la couleur, l'emploi de l'or dans les ornemens des draperies et dans
les auréoles, suffiraient même, si on ne le savait de reste, pour in-
diquer que ce tableau est contemporain de la Dispute du Saint-
Sacrement. Il a encore cette pureté, ce charme virginal, cette fleur
d'innocence et de jeunesse, si remarquables dans la Vierge au voile
du musée de Paris; mais une composition plus ample, un dessin
très élégant en même temps que très précis, beaucoup de réalité
dans les formes, dénotent à quel point la pratique de la grande
peinture avait déjà développé et mûri le talent de Raphaël. On a
soutenu, et je le comprends jusqu'à un certain point, que Raphaël
a plus perdu que gagné en abandonnant les traditions ombriennes
et florentines. Quelques-uns de ses admirateurs les plus fervens
refusent de reconnaître comme des œuvres dignes du peintre divin
les ouvrages qu'il exécuta à Rome; mais il me paraît cependant
de toute évidence qu'il s'est modifié dans le sens naturel de son gé-
nie, qu'il est allé de la faiblesse à la force relative, et qu'il a marché
du côté que les circonstances et le temps indiquaient.
La Vierge de Foligno^ l'un des plus beaux ornemens du musée
du Vatican, a été peinte vers 1511, et se place par sa date en tête
de ces madones glorieuses dont la Vierge de saint Sixte du musée
de Dresde est la dernière et la plus sublime expression. La compo-
sition est beaucoup plus importante et plus complète que celle des
tableaux du même sujet exécutés à Florence. La Vierge n'est plus
cette charmante jeune mère tendrement inclinée vers les deux beaux
enfans, telle que le peintre l'a comprise jusqu'ici. Assise sur les
nuages, c'est une reine céleste qui montre au monde son fils divin.
Quatre personnages, groupés deux par deux de chaque côté du ta-
bleau, représentent l'humanité, qui la prie et qui l'adore. Le dona-
taire, Sigismond Conti, à genoux, est présenté à la Vierge par son pa-
tron saint Jérôme. Vis-à-vis, saint François paraît montrer le peuple
et solliciter pour lui la bienveillance divine. Saint Jean-Baptiste, de-
bout comme saint Jérôme et lui faisant pendant, montre de la main
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BAPUAEL, SA TIE ET SES OEUVRES. 609
le Christ à la foule, qu'on suppose rassemblée autour du tableau.
Le milieu de la composition est occupé par un ange, debout et te-
nant un cartel. Autant le type élevé du visage de la Vierge, Tensemble
majestueux de toute sa personne, la beauté de l'enfant, transportent
l'esprit dans une région idéale, autant les expressions marquées,
les gestes supplians des saints et du donataire, qui occupent le bas
du tableau rappellent les misères de la réalité; sans sortir des lois
de la peinture, Raphaël a su indiquer d'une manière poétique et
précise, par le choix des types et des expressions, non-seulement le
sens direct de la scène, mais la différence de nature des person-
nages qui la composent. Ce tableau, outre sa beauté, a une impor-
tance particulière dans l'œuvre de Raphaël, en ce qu'il dénote une
préoccupation très manifeste à l'égard des procédés d'exécution, et
en particulier de la couleur. En 15H, Sébastien del Piombo venait
d'arriver à Rome. L'étude exclusive des œuvres de Michel-Ange n'a-
vait point encore pu modifier sa manière. Il apportait de Venise le
coloris brillant de son maître Giorgione. Raphaël paraît avoir été
très frappé par la vivacité et l'éclat de sa peinture, par toutes les
qualités séduisantes qui distinguent l'école vénitienne. 11 résolut
de suivre sur son terrain le peintre qu'on lui opposait et de trans-
former sa couleur, comme il avait fait son dessin. On peut con-
tester qu'il ait réussi; mais à partir de ce moment sa facture devint
certainement plus libre et plus large , sa couleur plus brillante, et
d'ailleurs l'influence très directe de Sébastien est évidente non-seu-
lement dans la Vierge de FolignOy mais dans plusieurs des ouvrages
que Raphaël fit à Rome et qui sont entièrement de sa main, entre
autres la Messe de Boiserie^ les portraits de Jules 11 de la galerie
Pitti et d'Altoviti du musée de Munich , le Joueur de violon du pa-
lais Sciarra, ainsi que l'admirable figure de femme de la Tribune de
Florence, dont la couleur est si éclatante qu'on l'a souvent attribuée
à Giorgione (1).
C'est à la môme époque, aux années 1612 ou 1513, qu'il convient
de rapporter un autre des chefs-d'œuvre de Raphaël dans ce genre,
la Vierge au poisson^ du musée de Madrid. Ce tableau présente ces
caractères d'élévation dans la pensée, de beauté des types, de force
dans le coloris, que l'on remarque dans U Madone de Foligno. Je
ne sais même si la disposition n'en est pas plus grande, la concep-
(1) Ce portrait est daté de 1512, et Giorgione est mort en 151 1 . Il est certain qu'il offire
une grande ressemblance avec celui peint par ce maître qui se trouve dans la galerie de
Modène. Missirini pense qu'il est de Sébastien del Piombo, Télève de Giorgione, et qu'il
représente Vittoria Colonna; mais il ne ressemble nullement au portrait de cette femme
célèbre, pour le moins dessiné par llicbel-Ange, et qui a été exposé à Rome au palais Co-
lonna il y a quelques années. Je ne peux Tattribuer pour ma part à aucun autre que
Raphaël, et je pense avec M. Passavant que c'est le portrait de quelque célèbre impro-
visatrice du temps, celui peut-être de Béatrice Ferrarese.
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700 REVUE DES DEUX If ONDES.
tion des personnages principaux plus poétique, le visage de Marie
plus majestueux et plus sublime, l'effet de l'œuvre entière plus sé-
rieux et plus saisissant. Encore ici, ce n'est pas seulement comme
mère que Marie est représentée, mais comme personnage divin,
écoutant les prières des hommes et intercédant pour eux. L'ange
Raphaël lui présente le jeune Tobie, qui lui apporte un poisson
comme offrande et lui demande la guérison de son père. La prière
du jeune homme est exaucée, car le Christ étend vers lui sa main
droite, soit pour le bénir, soit, comme il le semble à l'effort qu'il
fait pour échapper à sa mère qui le retient, pour recevoir son pré-
sent.
La Sainte Cécile de la pinacothèque de Bologne lut commandée
à Raphaël par le cardinal de Pucci pour l'église de San-Giovanni-
in-Monte de cette ville. Commencée en 1513, elle ne fut pas termi-
née avant 1515, et c'est vers cette époque que le Sanzio l'envoya à
son vieil ami Francia en le chargeant de veiller au déballage de son
tableau, et, « dans le cas où il lui serait arrivé quelque accident, de
le réparer, ainsi que de le corriger, s'il y découvrait quelque dé-
faut (1). » Cette composition est une des plus poétiques, des plus
élevées et on peut dire des plus religieuses que Raphaël ait imagi-
nées. La sainte, debout au milieu du tableau, est entourée de saint
Paul et de Marie-Madeleine, de saint Jean l'évangéliste et de saint
Augustin. La tête vers le ciel, elle laisse tomber sa harpe en enten-
dant les cantiques des bienheureux, qui répondent à ses chants. Je
ne crois pas que l'ivresse de l'extase ait jamais été représentée avec
tant de force et dans des conditions si complètes de beauté pitto-
resque. Sainte Cécile n'est presque plus sur la terre; son âme s'é-
lance hors d'elle pour se mêler aux chœurs des esprits glorifiés, et
il semble qu'un souffle suffirait pour l'emporter vers la céleste pa-
trie. Le rêve qu'elle faisait dans ses mystiques ardeurs se réalise.
Elle entend, elle voit de ses yeux ces êtres mystérieux que sa pieuse
et poétique imagination lui montrait dans les profondeurs de l'in-
fini. Elle est sur les confins des deux mondes, et c'est ainsi que l'on
se représente saint Augustin et sa mère assis sur le rivage d'Ostie,
plongeant leurs regards dans le ciel entr' ouvert, et s' entretenant des
choses étemelles.
(1) Vasari, t. VI, p. 12. — On sait que Vasari raconte que Francia mourut de Jalousie
et de dépit en voyant cette peinture. Cette anecdote est tout à fait invraisemblable, non
pas que le peintre bolonais ait vécu, — comme Malvasia, prenant le fils pour le père, le
pense, — jusqu'en 1520 ou 22; il est bien réellement mort le 15 janvier 1518; mais outre
que les sentimens d*amitié qui existaient entre Francia et Raphaël excluent une pareille
Jalousie, il est certain que la Sainte CécUe n*est pas le premier tableau de Raphaël
qu'ait vu Francia, ainsi que le dit Vasari, puisque l'un des plus admirables chefs-d'œuvre
de son ami , la Vision d'Ézéchiel, était à Bologne dans la Casa Hercolani dès l'année
1510. (Malvasia, FeUina Pitrice,)
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BAPHÂEL, SA VIE ET SES OEUVRES. 701
Les cartons, qui à bien des égards tiennent de la décoration mu-
rale plus encore que de la peinture de chevalet, doivent être pla-
cés au premier rang parmi les ouvrages dramatiques de Raphaël.
Ces compositions sont très importantes par les dimensions; elles le
sont bien davantage par T abondance , la force et l'imprévu de T in-
vention, la liberté, la spontanéité de l'exécution, un caractère frap-
pant, une originalité vive, une élévation de style, que Raphaël
est loin d'avoir mis au même degré dans toutes ses œuvres. Ces
grands ouvrages, commandés par Léon X pour servir de modèles
aux tapisseries destinées à orner dans certains jours les murs du
presbytère de la chapelle Sixtine, et que le pape voulait faire exé-
cuter dans les célèbres fabriques de Flandre, furent commencés
en 1514 et terminés Tannée suivante. Ils étaient au nombre de dix
et même de onze, en y comprenant le Couronnement de la Vierge;
mais trois d'entre eux. Saint Paul en prison^ le Martyre de mint
Etienne et la Conversion de saint Paidy sont perdus. Heureusement
que les tapisseries du Vatican qui ornent la galerie dite degli Arazzi,
qui nous sont parvenues dans un assez bon état de conservation,
permettent de compléter ces lacunes et de se représenter d'une ma-
nière suffisante cet admirable ensemble. Les sept cartons qui nous
restent, et qui sont le plus bel ornement de la galerie d'Hampton-
Court, ont malheureusement beaucoup souffert. Les ouvriers à'kr-
ras les avaient découpés en morceaux pour faciliter leur travail. Les
cartons restèrent entre leurs mains jusqu'au moment où Charles P"*
les acheta. Ils furent mi^ en vente avec les autres ouvrages d'art ap-
partenant à ce prince, et Cromwell en ordonna l'acquisition; mais ce
ne fut que sous le roi Guillaume qu'on en réunit les fragmens et
qu'on les mit dans l'état où ils sont aujourd'hui. Malgré tous ces ac-
cidens, malgré les restaurations maladroites qui, plus encore que
le temps et les hasards, les ont dégradés, quoique Raphaël n'y ait
pas seul travaillé, et que la main de ses élèves s'y montre dans plus
d'un endroit, ils restent un des plus splendides monumens de l'art
moderne. Ce ne sont pas des cartons tels que ceux que Ton prépare
pour servir à la peinture à fresque , mais de vrais tableaux coloriés
h la détrempe, dont les teintes plates sont relevées par des hachures
à la craie noire. Ce genre de peinture permet une exécution rapide
et pour ainsi dire sommaire. Il a le charme de la fresque, sa dou-
ceur et sa clarté, et il permet cependant les retouches que la déco-
ration murale ne comporte pas. Dans ces belles et savantes impro-
visations, Raphaël ne fut gêné par aucun des embarras, aucune des
lenteurs et des difficultés d'exécution particulières à des œuvres de
cette importance. Il put s'abandonner sans réserve à sa verve créa-
trice et donner à ces compositions le caractère poétique et spontané
qui les distingue à un si haut degré. ^ . ^f,iu t,-. «* .-4.
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702 RETUE DE8 DEUX MONDES.
Les sujets de ces cartons sont empruntés aux Actes des Apô-
tres. Outre ceux que j'ai déjà cités , sur le sort desquels on ne
possède aucun renseignement, ce sont : Saint Paul prêchant à
Athènes^ le Sacrifice de Lystray la Pêche miraculeuse y le Christ et
Saint Pierre y la Guérison du Paralytique y la Mort d*Anamey le
Magicien Elymas frappé de cécité. On le voit, si le mode d'exécu-
tion était nouveau, la nature des sujets l'était également. Les scènes
purement historiques du Nouveau-Testament ont rarement été re-
présentées par les peintres de la renaissance, et ce n'est que'dans
la chapelle Brancacci de l'église del Carminé que l'on trouve des
compositions analogues à celles de ces tableaux. Nous savons par
Vasari que Raphaël avait étudié les œuvres de Masaccio, qui , jus-
qu'au carton de la guerre de Pise de Michel-Ange, servirent pour
ainsi dire d'école aux artistes de cette époque. Raphaël se souvint,
en dessinant ces compositions, de-ses premières études de Florence,
et il emprunta aux admirables fresques de Masaccio et de ses élèves
plusieurs des meilleures figures des cartons, celles entre autres de
saint Paul dans Elymas frappé de cécité et dans la Prédication à
Athènes y ainsi que celle de l'homme qui médite dans ce dernier ta-
bleau.
C'est dans ces cartons que se montrent dans tout leur éclat les
plus éminentes qualités de Raphaél. Force et originalité de l'inven-
tion , beauté des types, explication simple et dramatique du sujet,
agencement clair et savant des groupes, distribution habile et large
de la lumière, grand caractère des draperie^, tout s'y trouve réuni.
Je ne veux pas tenter une description d'autant plus impossible que
ces ouvrages, étant conçus dans des données vraiment pittoresques,
doivent être vus pour être compris. Je voudrais faire remarquer ce-
pendant quelle grandeur et quelle vérité Raphaël a su donner à son
saint Paul, qui revient toujours le même et toujours différent dans
plusieurs de ces compositions. Je ne connais rien de plus grand que
cette figure de l'apôtre des gentils prêchant à Athènes,
Suspendant tout un peuple à ses haillons divins!
rien de plus dramatique et de plus émouvant que le même apôtre
déchirant ses vêtemens dans le Sacrifice de Lystra. L'art semble ne
lui avoir donné qu'une réalité historique plus» grande, et c'est de lui
que Bossuet a parlé: « Il ira, cet ignorant dans l'art de bien dire,
avec cette locution rude , avec cette phrase qui sent l'étranger, il
u"a en cette Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs, et
malgré la résistance du monde il y ét8Û)lira plus d'églises que Platon
n'y a gagné de disciples avec cette éloquence qu'oq a crue divine.»
Cependant ce n'est pas seulement dans ces grandes compositions
que Raphaël a su mettre à ce degré suprême le style, la force, le
Gooçle
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RAPHAËL, SA VIE ET SES OEUTRES. 703
caractère dramatique : le tableau de la Vision d'Ézéchiely ce trésor
de la galerie Pitti, est moins grand que les deux mains; mais Ra-
phaël a donné à la figure du Père éternel, aux quatre animaux qui
symbolisent les évangélistes et aux deux anges qui complètent ce
groupe, tant de majestueuse beauté, un caractère si prodigieux, que
l'esprit se sent emporté par le tourbillon prophétique dans ces es-
paces mystérieux où le prêtre chaldéen entendit retentir les paroles
menaçantes de Jéhovah.
Parmi toutes les compositions où Raphaël a exprimé les émotions
les plus intimes et les plus violentes de l'âme, la plus émouvante,
la plus pathétique est certainement le portement de croix du musée
de Madrid, connu sous le nom de Spasimo di Sicilia, Ce tableau,
exécuté en 1517, était destiné à un monastère de Palerme, où la
Vierge était invoquée contre les convulsions. Le navire qui le por-
tait périt corps et biens sur la côte de Gênes. La caisse qui le ren-
fermait fut jetée sur le rivage. La peinture était intacte, ce qui fut
regardé comme un miracle. Les Génois ne voulaient pas entendre
parler de rendre le chef-d'œuvre, et il fallut l'intervention de Léon X
pour le faire restituer au monastère de Palerme. Au commencement
du XVII* siècle, Philippe IV le fit secrètement enlever, et dédom-
magea le couvent par une rente perpétuelle de 1,000 écus. Apporté
à Paris, il fut mis sur toile en 1810, puis rendu à l'Espagne en 1814.
Il a beaucoup souffert de tous ces voyages et des restaurations qu'il
a subies. Son aspect est désagréable et cuivré, et pourtant ce n'est
que sur place que l'on peut juger ce chef-d'œuvre, dont la gravure,
cependant passable, qu'on en possède ne donne qu'une idée affai-
blie. La forme du tableau, commandée par celle de l'emplacement
qu'il devait occuper au-dessus de l'autel, n'est pas favorable. Ra-
phaël a été forcé de développer la scène en hauteur, et il a tourné
les difficultés que présentait cette disposition avec le plus rare bon-
heur. Le funèbre cortège sort de Jérusalem, dont on aperçoit la
porte et les murailles sur la droite. Il se déroule sur le devant du
tableau et se replie pour monter vers la colline de Golgotha, qui
forme le fond d'un admirable paysage. Le porte-drapeau à cheval
en marque la tête, et du geste hâte sa marche. Le Christ, tombé
sur ses genoux, succombant sous son infâme fardeau, occupe le mi-
lieu de la scène. La main gauche s'appuie sur le sol, la droite retient
la croix, comme pour protester que, trahi par les forces humaines,
il veut cependant accomplir son sacrifice jusqu'au bout. Un bour-
reau, auquel on reprocherait son caractère théâtral, s'il était pos-
sible de s'arrêter à une critique devant un tel chef-d'œuvre, tire la
corde qui attache le Christ. En arrière, Simon de Cyrène, admirable
de force et de caractère, soulève la croix. La droite du tableau est
occupée par les saintes femmes et par les disciples. Ce groupe des
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70& REVUE DES DEUX MONDES.
femmes et des disciples est à lui seul un des prodiges les plus extra-
ordinaires de l'art. Les divers personnages qui le composent expri-
ment les sentimens les plus passionnés; la douleur s'y trouve pour
ainsi dire représentée sous toutes ses formes : grave et contenue
chez les disciples, profonde et intime dans la belle figure de saint
Jean, attendrie et mêlée de compassion chez les deux Marie, dé-
chaînée chez Madeleine, elle arrive dans la Vierge, qui se précipite
et tend les deux bras, à l'expression la plus pathétique du désespoir.
Et cependant nulle part la loi suprême de l'art n'est méconnue, les
mouvemens les plus violens et les plus extrêmes ne troublent pas
la belle harmonie des lignes, la pantomime expressive des person*
nages de ce groupe ne détourne pas l'attention plus qu'il ne convient
de la figure du Christ, véritable sujet du tableau, et sur laquelle se
concentre l'attention. Cette figure elle-même est l'une des plus par-
faites et des plus émouvantes que l'art ait produites. Insulté, mal-
traité, méprisé, le Christ succombe, mais sa détresse est sans abais-
sement : c'est celle d'.un Dieu. Les angoisses morales se peignent
bien plus que la douleur physique sur son noble visage, et l'inten-
sité, la profondeur, la nature de ses souffrances marquent sa divi-
nité. Tout est pathétique dans cette sublime figure, et la posture
autant que le geste, le moindre bout de draperie aussi bien que
la bouche, que les yeux, que ces traits qui traduisent le plus élo-
quemment les émotions de l'âme, concourent à l'impression puis-
sante qu'elle fait éprouver.
On a dit que tous les grands peintres étaient de grands portrai-
tistes, et si à quelques égards Raphaël est resté au-dessous des
Holbein, des Van-Dyck, des Titien et des Velasquez, pour ce qui re-
garde l'expression de la vérité psychologique et morale il a certai-
nement égalé les peintres qui sont les maîtres en ce genre. 11 suf-
firait de cette tête de Christ pour s'en convaincre. Mais que Ton
parcoure les portraits qu'il a exécutés presque depuis le commen-
cement jusqu'à la fin de sa carrière, depuis ceux de Maddalena et
à'Agnolo Dont de la galerie Pitti jusqu'à l'admirable Joueur de tua-
Ion du palais Sciarra, à la Fomarine de la Tribune, à YAltovili de
Munich , au Castiglione du Louvre, enfin à son chef-d'œuvre dans
cet ordre de sujets, le Léon X avec les deux cardinaux de Florence, et
on se convaincra qu'il a possédé à un degré vraiment extraordinaire
cette compréhension du caractère particulier de chaque individu,
de sa nature personnelle; de sa vie intérieure, de son âme. L'œuvre
de Raphaël est si varié, si immense, que l'on passe facilement sur
quelques-uns de ses travaux qui eussent suffi à illustrer d'autres
que lui ; niais cette souplesse de talent est un des traits de sa nature
privilégiée, et il ne faut pas oublier que l'auteur de t École dAthùnes
et des cartons d'Hampton-Court a traité avec sa supériorité ordinaire
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L'AMOUR ET LA MORT
LÉGENDE OEIENTALE.
I.
u Enfant, que fais-tu là, sous ce myrte? — L'orage
M'a bercé, j'ai dormi. — Suis-moi, je sais là-bas
Un gîte. J'aiderai le hasard de tes pas.
Au loin, comme un fruit d'or, à travers le feuilla'ge.
Tremble une clarté chère à l'œil des voyageurs. »
Le vent, qui flagellait les chênes séculaires,
Promenait sur les monts l'écho de ses colères ;
La foudre ensanglantait la nuit de ses rougeurs,
La pluie à lourds torrens tombait du haut des nues,
Et la terre exhalait des plaintes inconnues.
L'enfant suivait la femme et lui serrait la main.
Pour ne pas s'égarer dans le rude chemin.
<( Enfant, n'as-tu pas fui la maison de ta mère.
Qui sans doute t'attend, pleure et se désespère?
As-tu cueilli des fleurs ou des nids dans les bois.
Et du toit maternel as-tu perdu la trace?
N'es-tu qu'un mendiant, un porteur de besace? »
L'adolescent lui dit de sa plus douce voix :
(( Je suis archer; voici mon arc. Toi, jeune fille,
Qui donc es-tu? Cours-tu si tard les amoureux?
— Non, je suis moissonneuse, et voilà ma faucille. »
Côte à côte, en silence, ils cheminaient tous deux.
Tom xxTii. 47
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789 ketuë/des VEn mondes.
« Je suis chasseur, reprit l'enfant, et ma main sûre
Sans pitié frappe au cœur et creuse une blessure.
Mes victimes, troupeau superbe et languissant.
Arrosent leur chemin de larmes ou de sang :
L'incurable poison de mes flèches les brûle. »
« Moissonneuse d'hivtsr, moissonneuse d'été,
Tel est mon nom, vivant comme l'éternité!
Mon bras eût pu jadis lasser les bras d'Hercule.
A toute heure, le jour, la mât, dbn l'univers,
Au sud, au nord, à l'est, à l'ouest, je moissonne,
Fauchant, fauchant toujours les épis mûrs ou verts.
Mon labeur est sans haine et jamais ne pardonne. »
II.
L'enfant sourit. La femme essaya de le voir.
Pour surprendre à son front le secret de son âme.
Ce fut en vadn ; I* éclair arait éteint sa flamme;
Rien que les profondeurs du i^aste boriEon noir!
Le ciel désespéré sangloiait -dans l'^a^e.
Et la fhm obstinée, en fouettant leur visage,
Sur leur ceu déboucktl leurs cheveux ruÂsseUas.
Dans la route fangeuse ils marchaient à pas lents.
La moissonneuse tiit : « Hâtons-nous 1 l'heure sonne^
Semant au loin rhorreur de son lugubre glas.
Tu sécheras ton corps demi-nu qui frissonne.
Dans un bain de sommdl tu te reposeras,
Et tu courras demain où le destin t'appelle. »
En approchant du but, leur pied prenait une aile ;
Ils allaient. L'ouragan déjà s'était enfui.
Et, comme daAs la nuit de Noël brille un cierge.
Sous les plis d*ua nuage une étoile avait lui.
Le jeune bomove poussif la porte de L'aMberge^
Qui céda d'elle-mâme. Ils franchirent le seulL
Sur un vieux baac posée, une lampe fumeuse
Jaunissait les murs gris de sa clarté douteuse.
Le foyer saccagé, complice •d'^on gmnd deviU
Semblait se «souvenir d'une réoewte histoine :
Sur la table tralfment les débris d'un festin.
Deux dés souillés de lie, un braœilet d'iroiro,
Une escarcelle vide et •qnd^es bmcs d'étaîn.
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liC£NDR ORIENJALfi. 7Slfr
Dans l'ombie rduÎBaît le Ijwiçoii d'une épée^
Qui gisait, rouge eACor» près d'une maia coia^*.*»
La débauche et le crime avaient passé par là!
Quand la porte s'ouvrit» le flambeau vsbcilla;
Mais les hôtes nouvenix de la nMÛscn désorte
Entrèrent sans effroL L'un portait ua baadeâu
Sur les yeux; Fautie svok k figure comettjt
D'un voile qui flottait conme un frêle manteau*
Tous deux étakart pieds aue^ et leur tunique blanche
Trahissait de leurs ceirps la grâce et la beauté.
La femme offrait^ malgré les splendeurs de sa hanche»
L'inviolable fleur de la virginité;
Ses cheveux bruns^ aeués par un ruban de moire.
Sous le voile laissaient tomber leur oade noire.
Elle était svelte et grafide à côté de l'enfaot»
Qui lerah haut k frcat, comme ua dieu triomphant,
Tandis qu'elle, debout comme une jeune reine.
Dans sa droke tenait sa {aucUIe d'ébène,
Où la lampe allumait un fantastique éclair.
Des flèches, un carquois, un arc, c'étaient les armes
De l'archer blond, qui vît de soupirs et de larmes,
Qui consume les cœurs et dessèche la chair.
in.
On montait, pour entrer dans um chambre froide.
Un escalier tournant par une courbe roide;
Le sol penchait, humide, inégal et glissant;
Des gouttes d'eau pleavaient le losg de k inunâtte,
Et l'on respirait là comnfte une edeur de saoïg.
Deux lits ou deux grabats, gonflés de vile paille^
Menaçaient le sommeil des speetres du tombeau.
La moissonneuse dit eii posant k flambeau :
(( N'es-tu pafi, veyageur» un peu las du voyait
De tes pieds-nus la pluie a rougi les hkacheursi;
Le sommeil repeindra F éclat de tes oouJieufs*
Mais, avant de donair, montre-moi ton visage^
Détache ce bandeau qui me eacbe tes yew.
Comme un jaloux nuage où se perd une étoile;
Je lèverai pour toi mon voile, si tu veux. »
L'un ôta son bandeau, l'autre écarta son iseile*.*
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740 BEVUE DES DEUX MONDES.
« 0 mon frère! » dit-elle. Il s'écria : « Ma sœur! »
La moissonneuse avait reconnu le chasseur.
n regarda longtemps la vierge et dit : « Je t'aime !
Et je meurs de désir et d'âpre volupté.
Nous portons tous les deux l'étemel diadème :
L'univers est à nous, à nous l'humanité!
Je t'aime! mon baiser, qui torture ma bouche,
S'envole vers la tienne et voudrait l'embraser;
Je t'aime! viens, je t'aime! 6 déesse farouche.
Dont la pudeur s'irrit^ en face du baiser!
— 0 jeune homme ! tii sais, je suis invulnérable.
Et dans mon sein glacé jamais cœur n'a battu ;
Je savoure l'orgueil de ma propre vertu,
Seule, seule ici-bas, superbe et misérable.
Sans connaître la joie et les nobles amours;
Mais le soir je rapporte à Dieu, dans mes mains pleines.
Les douloureux épis et les gerbes humaines
De la moisson qui natt et qui tombe toujours. »
Un coup de vent souffla la lampe, et les ténèbres
Dispersèrent dans l'air leurs caprices funèbres.
Et la nuit enferma dans son obscurité
Des heures de faiblesse ou de félicité.
Dès que l'aube eut levé sa tète virginale,
L'alouette chanta : l'oiseau craint de l'amour
Célébrait le réveil de la vie et du jour.
L'enfant seul entendit la chanson matinale.
S'approcha de la couche où sommeillait encor
Sa compagne de nuit, robuste et reposée,
Prit la faux, secoua sa chevelure d'or.
Ouvrit l'aile et s'enfuit par la vitre brisée.
L'orient, où montait la gloire du soleil.
S'empourpra par degrés d'un sourire vermeil;
Un clair rayon baisa la brune moissonneuse,
Qui, s'éveillant soudain, s'écria : « Paresseuse!
Dans le mal ou l'ennui l'humanité s'endort. •
Quoique l'archer ait pris ma faucille mortelle,
Aujourd'hui comme hier, la moisson sera belle :
Le carquois de l'Amour vaut la faux de la Mort, n
Henri Gantel.
Hflis, 20jaiiTierl860.
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
31 mai 1860.
Vous vous demandez quelle est la cause de Tinquiétude obstinée qui est
h} fond de ta situation de TEurope, Vous vous évertuez à comprendre la
contradiction qu'un ministre exprimait l'autre jour en ces termes dans le
parlement d'un pays voisin : « Tout le monde parle de paix, et tout le monde
augmente ses armemens. » Vous interrogez Tanxiété, le malaise, l'agitation,
partout visibles autour de nous, en Angleterre et en Russie, en Autriche et
en Prusse, en Italie et en Orient. Vous croyez entendre de sourds craque-
niens, avant-coureurs de la chute de l'ancien régime européen. Vous sentez
que le premier incident venu peut produire un ébranlement universel. 11
vous semble être déjà dans l'ombre que projettent les événemens futurs ;
mais vous êtes enchaînés par l'ignorance et l'impuissance politique entre
ces deux problèmes : comment l'Europe s'apaisera-t-elle, ou quels seront,
parmi son trouble, les desseins, l'action et la fortune de la France? Certes
c'est là une préoccupation générale et grave, si générale et si grave qu'un
des ministres de l'empereur, qui depuis dix ans s'est fait remarquer par une
sagacité et un esprit pratique incontestables, M. Fould, n'a pas cru pouvoir
la passer sous silence dans le discours qu'il vient de prononcer au concours
régional de Tarbes.
Le ministre d'état a sur nous l'avantage de connaître les intentions du
gouvernement. Attaché, comme tous les esprits sensés, à une politique de
paix, il puise dans l'acte de réforme commerciale qui s'inaugure et dans les
paroles prononcées par l'empereur au commencement de la session du corps
législatif les motifs de la sécurité et de la confiance qu'il a voulu faire passer
dans l'esprit de ses auditeurs et de ses lecteurs. Le témoignage de M. Fould
a une valeur dont nous tenons compte; mais croit-il qu'il en eût affaibli
l'autorité, s'il se fût dispensé de mettre les partis en cause? « Ne vous laissez
pas gagner, a-t-il dit, par les inquiétudes que les partis s'efforcent de ré-
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7A& RKR1& Dfifi DEUX MOMnRS.>.
pandre. » Quoi ! les inquiétudes actuelles seraient Tœuvre de la noire magie
des partis! Où sont-ils donc, grand Dieu! ces puissans partis qui s'emparent
ainsi de Topinion de nos banquiers, de nos industriels et de nos négocians,
qui intimident l'esprit d'entreprise, et refoulent dans les caisses les capitaux
défians? Que M. le ministre d'état y prenne garde, les partis seraient ca-
pables d'acoueilUr son acousation comme un conqpliment, car ce qui im-
porte avant tout aux partis, c'est de voir reconnaître leur inffuence : à ce
prix, toutes les attaques leur sont bien venues; mais les pauvres partis n'ont
pas même le triste droit de se faire honneur des méfaits qu'on leur impute.
Nous le répétons : où sont-ils? Nous voudrions par curiosité que l'on nous
montr&t un seul parti en France qui fût organisé, un seul qui pût se vanter
de posséder même un journal, et fût en état de parler au public par la presse
périodique. Hélas! il n'en est pas un qui ait seulement la faculté de dire
publiquement son nom.
L'anéantissement des partis devrait suffire à ceux qui le considèrent
comme un avantage, et qui, au besoin, se font gloire de l'avoir accompli. U
autaii par trop oommede^ s^ès avoir banni les partis de la vie politique, de
les y faire.repftraftce à v^onté par une évocatian oratoire pour les charger
de toutes les responsabilités maieneontreuses; mais nous irons plus loin.
Adaattons un moment que les partis aient pu subsister en France dans Tétat
de dissolution auquel on les a condamnés^ dans la vie contemplative où on
les arelégvéa; conme les rois rasés de notre première dynastie : nous affir-
mais que jamais leur inotcence n'aurait été plus éclatante que dans les cir-
ctioatanoes présentesv En est*-il un seul dont La politique supposée soit pour
quelque chose dans les événemens ou les combinaisons qui ojit donné lieu
aux inquiétudes actuelles? Peut-on reprocher à, un seul d'entre eux d'avoir,
panr prendre un exemple, ouvert la question italienne,, et amené directe-
ment ou indirectement^ à dessein ou à son insu, les complications qui en
sont la conséquence? Us^ sont suffisamment absous d'une telle accusation
par r>évideHce; ^ le seraient encore, si c'était nécessaire, par une contre-
aaousation.de M. de Ca^rour^ qui nous arrive fort, à propos , car enfin tout le
BiQiide.lear en veut, à ces malheureux partis français. A Turia, c'est à leur
mlweillance et aux difficultés qu'ils ont créées àr l'empereur que l'on attribue
la douloureuse nécessité qui oblige le Piémont à nous céder Nic^ et la Sa-
voie! Écoutez M4. de Ga^rour : le ministre piémontais n'est pas toujours servi
par son adresse habituelle lorsq^!!! ^'occupe de nous; il dénonce comme ea-
nemîa de l'Italie, dans notre pays, le parti clérical, le parti légitimiste, et»
i4eute441, le parti orléuiiste. Il eût été deboa goût peut-être de,se souvenir
que le frère de AL le comte de Paris, le fils du duc et de la duchesse d'Or-
léans, le jeiLue dac de Chartres,. heureux au moins d'avoir été le compagnon
d'ames de nos soldats,. a.fait, sous le drapeau.du coi Victop-Bnusanuel, la
oampagae d'Italie; mais cetiagrat oubli nom donne pUis de liberté pour
étebUR, sur le témoigpiagedeM. de €aiiour^riaaoGrace des partis français.
Gooçle
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1IET0E. — - C^HmfQOfi, 7S3
Des partis si mal disposés pour Tltalie ne sont assaréraent pour rien dans
les inqniétuiles qu'in^irent à la France Fétat présent de Htalie et le reste.
Convenons xioncqu'à Turin comme à Tarbes le spectre de nos par^m'b élé
qu'une figure de la rhétorique politique de la dernière semaine, <pi^qoe
chose comme ce ftmtOme de Voltaire et de Rousseau, auteors de iimm les
maux du siècle, contre lequel s'agitaient autrefois dans les ehairesicatliAll-
ques les bonnets carrés des prédicateurs, ^rtons des causes de Tim^uiétude
actuelle les partis^ qui n'en pei]»7<ent mais; Techerohons-lessérieusemôito^
elles sont.
M. Fould a trop d'esprit pour trouver nsauvais que nous disions ^franche-
ment notre pensée; il connaît trop le fin des choses x>our que' nous n'afons
même pas le droit d'espérer qu'il est au fond de notre avis. Le nudaiae moral
auquel la France est en proie* provient de l'état de l'Europe tel que l'a déter-
miné ou révélé la dernière guerre dltalie. La classe de notre sociétéqui^e
montre' en ce moment le pins accessible à la déiance n'est point eelte que
les partis recrutent ou dominent. Les journaux qui, par préméditation ou
maladresse, attisent l'inquiétude générale, au lieu d'être les organes de ces
partis dont on veut voir l'hostilité partout, font profession de dévouement et
assaut de complaisances envers le pouvoir. Au contraire, le seul parti indé-
pendant dont nos institutions actuelles impliqii»&t- et expliquent l^xistenoe,
le parti libéral, gémit de voir le pays distrait de son ac^vité intérieure par
les préoccupations extérieures, et serait tropheureux s'il pouvait, en le ras-
surant, ramener son attention du dehors sur le dedans. Enfin laeonfianoe
ne peut être rétablie par des paroles et par une simple attribution dlio&illi-
bilité déférée au pouvoir : c'est une conviction qu'il ^agft de faire entrer
dans les esprits, ce sont des démonstrations lopques qu'ika demandent, et
c'est sur le caractère de ces démonstrations nécessaires qu^ deivient urgent
de s'entendre.
Nous supposons qu'on ne nous pressera pas d'insister sur le premier
point. L'affaire d'Italie a été engagée et poursuivie de telle sorte que tout
en Europe en a été ébranlé. Les vieux liens ont été brisés, Téquilibresur la
foi duquel on vivait a été rompu, une carrière indéfinie a été ouverte à l'ac-
tion des états sur eux-mêmes et au travail des uns sur les autres. Une ère
de politique extérieure a commencé, pleine d'inconnu, soumise aux chances
les plus diverses et les plus incertaines, et où nous sommes engagés sans
pouvoir nous guider encore sur la foi d'aucun sfstèœe clair, intelligible,
saisissant De grands mots, qui ont la puiasaaee d'agiter les cabinets et de
faire tressaillir les peupto, ont été prononcés. On a parié de principe de
non-intervention et de principe des nationalités. La non^ntervention, di-
sait M. de Taileyrand, est une eiroonlooution di^omatique qui signifie in-
tervention; de même au cri des natioiKUités. i'écho: amounoux de l'faBtiiMse
a répondu « frontières naturelles* * Nous avons* cessé d'être laaîtres des con-
séquences logiques de nosactes; il n'ia pas été'sn notre pouvoir, même'viB-
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7A& BETUE DES DEUX MONDES.
torieux et modérés, de calmer les craintes des uns et d^obtenir la docilité
des autres. Avec quels sentimens veut-on que nous assistions aux événe-
mens issus de nos propres actes, dans lesquels notre initiative nous crée une
responsabilité inévitable, et dont il nous est impossible d'entrevoir le résul-
tat positif et le terme? C'est en vain qu'on nous dirait, au nom d'un forma-
lisme creux, que nous ne sommes pas attachés par des obligations positives
à ces événemens : nous y sommes enchaînés par une multitude d'obliga-
tions morales. Rien mieux que ce qui se passe en Italie à l'heure qu'il est,
rien mieux que l'expédition de Garibaldi et les récens débats du parlement
sarde ne peut donner une idée saisissante des compromissions auxquelles
nous demeurons suspendus. Notre avis, à. nous, a été de couper court,
dès que nous l'avons jugé possible, à ces compromissions, et nous n'au-
rions pas cru que la France eût fait un mauvais marché, si, pour obtenir ce
résultat, elle eût renoncé aux cessions territoriales qu'elle avait le droit de
demander au Piémont. Plus la France eût été désintéressée, plus elle serait
demeurée maîtresse de mesurer ses sacrifices à venir, et plus elle eût con-
servé d'autorité sur l'Italie. N'ayant rien demandé pour elle, elle eût pu re-
tarder et modérer le mouvement unitaire^ italien. Le gouvernement de Vic-
tor-Emmanuel, n'ayant rien eu à concéder à une puissance étrangère, eût
gardé plus de force pour contenir la révolution italienne. Les discours pro-
noncés au parlement sarde prouvent que nous ne nous étions point trom-
pés. Tous les orateurs, les uns exploitant une tactique, les autres cédant
à l'impulsion d'un sentiment instinctif, ont exagéré la douleur que leur
cause la cession de la Savoie et du comté de Nice pour exagérer par contre
les droits que l'Italie pense avoir aux secours de la France, lorsque s'enga-
gera avec l'Autriche la lutte, annoncée conune inévitable, dont l'affranchis-
sement de Venise doit être le prix.
Cette discussion est le commentaire de l'entreprise de Garibaldi en Si-
cile, et reçoit de cette entreprise elle-même une frappante lumière. U est
possible, et sa lettre à Victor-Emmanuel permet de le croire, que l'aban-
don de Nice n'ait pas été sans influence çur la résolution de Garibaldi, et que
le parti unitaire ait jugé que pour se mettre immédiatement à l'œuvre, l'oc-
casion était unique; mais ii importe plus encore de saisir les mobiles qui ont
guidé le gouvernement piémontais et) cette circonstance. Pour avoir toléré
l'organisation et le départ de l'expédition de Garibaldi, quelle excuse M. de
Cavour a-t-il alléguée? Sa faiblesse en face de la révolution, son impuis-
sance contre le mouvement unitaire. Nous avons été obligés de trouver Tex-
cuse bonne; mais, nous le demandons, sans le traité de cession, M. de Cavour,
lui qui s'est fait un nom parmi les hommes d'état de l'Europe, lui qui, au
sentiment de sa dignité personnelle, doit joindre le sentiment de la dignité
d'un gouvernement et d'un peuple civilisés, n'eût-il pas rougi de donner une
pareille excuse? Nous-mêmes, si elle nous eût été présentée, ne l'eus-
sions-nous pas traitée comme une impertinence? C'est ainsi que tout se
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BEVUE. — CHRONIQUE. 7^5
tient dans cette affaire d'Italie, et il est impossible de voir encore le bout de
la chaîne. L'attention se porte avant tout sur Tltalie, parce que là Faction
est commencée et que la fatalité est en train; mais Topinion a le senti-
ment vif, quoique confus, des contre-coups que les événemens italiens doi-
vent naturellement donner au reste de TEurope. La logique de Thistoire
l'avertit qu'il est impossible que ces événemens ne s'emparent pas fortement
partout des imaginations populaires, qu'il est impossible qu'au spectacle
d'un peuple qui va d'un bond si rapide au but de ses aspirations, les autres
nationalités encore souffrantes ne s'exaltent et ne s'ébranlent, qu'il est im-
possible que les états conservent , dans une telle fermentation , leur cohé-
sion et leur aplomb, qu'il est impossible que les ambitions politiques, d'elles-
mêmes ou par force, ne soient entraînées à se mettre de la partie , et que si
l'on se laisse aller au fil de l'eau dans une telle situation, on entre dans une
de ces périodes de conflits internationaux que les gouvernemens et les peu-
ples ne sont jamais sûrs de clore à volonté.
Bien loin d'être propagées par l'esprit de parti, ces réflexions, ces conjec-
tures, ces craintes de l'avenir trouvent surtout accès dans une classe qui a
de grandes qualités assurément et qui joue le rôle prépondérant en définitive
dans les sociétés modernes, mais qui, dans notre pays du moins, ne peut,
qu'on l'en blâme ou qu'on l'en loue, être soupçonnée de nourrir des préven-
tions et des passions politiques. Cette classe est celle qui, par l'importance
des intérêts qu'elle représente et par son action ,• remplit chez nous une
place analogue à la position qu'occupe de l'autre côté du détroit la Cité de
Londres. C'est elle qui mène les capitaux, l'esprit d'entreprise et le travail
du pays. M. Fould la connaît mieux que nous. Nos révolutions ont rendu
sceptique en politique ce monde de la finance et de l'industrie. Bien que
ses intérêts dussent lui commander d'être libéral, puisqu'il n'y a de garanties
pour les intérêts du capital et du travail que dans la liberté, on l'a vu sacri-
fier complaisamment, suivant les occurrences, la liberté à la seule appa-
rence de l'ordre. Cependant, s'il est impartial en politique jusqu'au scepti-
cisme, il porte dans l'appréciation des situations politiques un discernement,
une sagacité, une pénétration qu'aiguise sans cesse l'instinct de ses inté-
rêts immédiats. La politique a beau tenir peu de place dans ses aflfections,
elle remplit la première dans les élémens de ses calculs. Ce n'est pas aux
partis qu'il demande des pronostics sur l'avenir, car il se tient perpétuelle-
ment en garde contre leurs entraînemens et leurs illusions. Quand une situa-
tion politique donne de l'inquiétude à ces froids analystes des événemens,
c'est un fait grave, car il se traduit presque toujours en souffrance pour l'in-
dustrie et le travail; mais vous pouvez être sûrs que cette inquiétude n'est
point l'œuvre fantastique des factions, qu'elle sort de la nature même des
choses. Si les livres et les correspondances de nos banquiers, depuis six
mois, pouvaient être livrés à la publicité, les pauvres partis, nous en sommes
certains, paraîtraient bien innocens de l'influence qu'on leur prête sur les
anxiétés de l'opinion.
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7Al0 REYQ& DES DEUX MONDES.
Puisque IVm veut bien peurUiit -attribuer enoore aux partis une si mai-
faisuite imiflsanoei qui aurait dû au moiufi foire coatre-i[>oids aux i^irtis et
rassurer l'opixiioa? Cette mi^ioa apparteEuût sans contredit aux journaux
qui sont les dé£^9»ein« ordinaires et que Ton regarde conune les organes
offîcÂeux du gcmvenkeinent. Si.oette presse prétend à quelque vertu, elle de-
vrait agir eomme un oahnant sur Topinion; elle en a au contraire redoublé
les alarmesdans ces derniers temps par ses franges alliances et par ses vio-
lantes contradictions. Qjuel gnide obercdier dans des journaux qui ont com-
mcoicé par dénoncer ^uis justiœ et sans mesure Garibaldi, et qui, sans
transkioA, se sont mis k prophétiser et àsoubaiter son suoeès? Un jour;, dans
leurs colonnes;, le héros itaUratétait Wa&ker, lelendraiain Was^gton..La
veille, on vous disait avec oette fatuité qui sied aux gens qui parlent à bon
escient que ceux qui disaient des vœux, pour Ciarihaldi Paient des Ainglais;
a^îonrd'hni ceux qnin^aiH^rouvai^it pas son aventure n'étsûent plus que dea
Autrichiens. Quand ces journaux a«aient«4]s parié au no» du^goutemement^
quand sous leur propre respansabUilé? Quand avaien^Hils reçu riUumina-
tion d'en haut, quand avaieaMJb été trempés par réblouiss^nent de leur
indépendanee et de leuraèle? Le vkène refrain de omianee accompagnait à
la vérité leurs impréoatious' ou leurs hgnnnfis; mais comment être nsanré
à la fois et parce que Garibaldi^yiût tort et parée qu'il avrait raison, paroe
qu'il méritait d'échouer et parée •qtt,'ii^tait..ceitain d'un triomphe? VoÀlà les
sûrs oottduoteiurs aMxquelS'lH^pénion a-été sj^aodeiuiée daas ses iacertitadea
et ses ^préhen^Q0^ mOà 1er psctf^etimis (|ii^ette:& eves cenire les mmi»»-
vres de nos partie lajMileuitl Biais juma L'avons dlt^ siH pent eodster en oe
moment en fh^anœ un .'parti, d'opposition: liégale, œ parti ne saurait avoir
qu'un nom,, le libéralisme,, qu^un intéoêt^ l'eatansion des libertés pidiliqnfia;
c'est dABS notre politique intérieure quie sorenfecment donc de préditeotiatt
sa>penséeet ses efforts^ Scoi succès saraîfede.lhire rmitrer ht iâsmce est ete-
mémefc. Par conséquent tout œ qur, Pattlra au. defaoss,. carinstié maiadiva,.
rêves d'aventnnes et surtout, avengèss în^étudesv est numitotement oon-
traire à la politique du parti lifaénL €'est kd qui raunurevait certmnement
la Franoe, si le pouvoir en lui étaitégal à la voiemé; c'est lui qui ^onidrrà^
que. la Franoe fût rassurée sur L» inœrtitndes de la situation de TBurope^
c'est lui qui demande qu'elle Le sdîêl
La nécessité que mettant en effet en saiilie ee& inq«éfcnâ»quî fjnappent
les yeux ministériel est celles. : iL ùnt que la. Fcanee soit édifiéev ftxée et
garantie sur la dlrectien qui prévaudra dans les conseiiâ du gov^mmement^
La<directien dominante nous mènerar-t^le vers Las aflbnres esftérieums ou
vers les affiaives^intérieuites? GheroliaronsHsousi an d^iors remploi de notre
actinie et la manifestation de notre' gnmdsor, en oons-appliquerons-mni»
de préférence à élever la condition sooisle* du peuple par le travail et les
institutions qui. lui sont le plue faivarablea4.à élever aussi la dignité morale
des citoyens par le développement progressif ctes institutions libres? Voilà
la question. Le moment est décisif, il faut choisir. Nous pouvons encore
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faîreroption dans la pMmitttAetle -notre llbFe)aiiliitreâtô;de noire. piiteaaice.
Du choix t}ui sera'foit déprenâ'le'rétai^tlsgSDimit dB:lacaéouBité.ou la^conU-
nuation de ces per^iexHéB qUi Bont M^rcThm'^enoDnBrJa natadie chjroai-
que, mais qui Retirent à1»Qtinoii«Mtt4evenirda«aM^;aiguê de.Ufi^
car ces outres d^le que ilttiminf'fle^raBMt fle( tenir aoii)b.'ai:^rdfhui ^on la
possession iie là France, 'et*toist46tiiioBie«ius?rsaaBaalt.lft!t6rsi]»le}pou¥air
de d^chaîhier les-tempôtes.
Le choix est déjà ïaH, nous Tépondra M. ileinixiktiie'. d'état, et c'estron
effet le sens deses parotei a» ocnoonrsnpâgioDal d^ IMaies. Le goiwisirne-
nement est nonnsedlenient 'paoifiqrueiâ?lnteiitiofL,.nuii8;ii a donné ua gage de
sa préTérence parun "grand aete, par lettwttèée ooanttoPGe.^^^ec l-togie-
terre et irar la nouvéiïe -pèftthiHe lewannerciaèe qai est eoi voie d'exécuiion»
Les bonnes tntemions ^soilt nssttvémevt ^goas (te leatsm^s, maifi les. plus
sincères d'équivalent pa^à'ded'gavMities^posiftiveBf .et.'ee^sont des^i^antias
positives que demandent les graiiâ8lDtéféls;i|Hi:aont.^^éa4e^^faire entrer
dans leurs c£ileul9 l6s^chan«es' deila^politlqae.La Pâforme de aeâ tarife ¥aut
déjà mietn que de bonnes lâtenlioiis. :G)6st un acte, et lagi acte d'une iia-
mense porl^ ; m^ cemanent ae 1!ait^ilHqa!il\a'ait point réussi à oony^i^Gre
les esprits de la solidité de eeUie paiac«t4e eettetapplicalion donûDante aux
affaires intériettres dont il étarit FfMHwnoesigiiîûcaiive? Cest quec, par le
malheur desr efrconstanees^ ou Tiiîtempestivilé .des.coiiihinaiflons qui :ae sont
produites sfnraitanéinent^dans lesttfMpes «ixtémeures, la réCairme des tarife
a perdu sa 'y«éi4tfible'8igillfteBtiMir<^> par veoméquent la vertu poranasive
qu-elle devait avoir : ii'iiemblait jqiMle ûè^^ ôtce le principe iaspicart^r et
dominant d'une^okrtioniiolitiquedBilaiEraQoe; ^l^dlaparaies ettloa cpn-
tre-^^rmps^e la^oIiMque «extérÉrarei'iui 'ont «adavé ce oaamctère ,en venant
eontredim^aa é^YmmOfim ^e ^f^atèraedrat^on ckeirait -oreice qu'elle était
l'expression.
La réforme eommertkde^ est une ^esîflaeLgrandfis- œuvres .de politique in-
térieure qui-se puissent^eintreprettdbwJNon-scuiBmantoette.'iîéfoiane, demande
du temps, mais le gouvernement et le panpleiqui la ten^eot ont besoin de
n'en être point ttistrâhs ' pendant <ni^elle-'a'a€e««plit. C'est une :de ces œu-
vres qui^ pour être bien- exécutées^ dnivrait éÉre réftéflueot dominant d'nn
système, eeluianquel il f^t-nmmentenénnsBt subordonner autant, qne pos-
sible toutes les autres affaires du pays. Pour ;miBiEK dire,. il .faut £ure oon-
courir à FintéF^'que Tepf^gente.cattenéfDffnierteos île;» .autres. tiiibérêts et
tous les antresmc^ea^xi^tion durgouvenMnent^.La penaée de coordonner
les facteurs ife» la production nattenale, deiles assembler et de ries Xaisre jouer
natureHeraentet librewieirt 06ame>les^ièees<IB«nerniaehine.gigaiUesqiiet la
pensée de mettre en œuvre toutes ka& forças dhme naiîion pour liU faire
produire son maximum* >de riohesse :>est assez vaele «t assofs vféeenderpeur
que ceux qui s-Vn ^péilètrent avec une vétttable iDtâllôgaaoe^at lun^&iacère
dévouement veuillent bien consentir à s'^y conaaocer de.pféftaenoer^iaon
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7&8 BEVUE DES DEUX MONDES.
exclusivement, pendant un certain nombre d'années. Le philanthrope, le
citoyen, Thomme politique, le gouvernement dont s'emparera cette idée,
tremblant d'en compromettre le succès, écarteront par toutes les précau-
tions possibles les élémens qui pourraient troubler et faire avorter Texpé-
rience. Ils rapporteront tout à cette œuvre jusqu'à ce qu'elle ait réussi. La
première condition à remplir, c'est évidemment d'assurer à l'expérience une
période de paix, c'est d'assurer, pendant qu'elle se poursuit, une pleine
confiance et une entière sécurité au sein des classes industrielles, commer-
çantes et financières. Ni M. Huskisson, ni sir Robert Peel, n'auraient osé
mettre la main à l'œuvre dans un temps de trouble européen, où la crainte
des événemens extérieurs eût paralysé l'esprit et les ressources des capita-
listes et des commerçans anglais. Le succès de leurs grandes réformes écono-
miques eût été impossible, s'il ne leur avait été donné de les accomplir dans
un temps de profonde paix et de confiance générale. Notre gouvernement a
déjà montré une excessive hardiesse en essayant d'opérer la réforme écono-
mique autrement que par les progrès de l'éducation des esprits, l'influence
des discussions et la conviction éclairée des intérêts. Il a procédé par un
coup d'autorité, et il a singulièrement accru par là sa responsabilité et les dif-
ficultés de sa tâche. Au moins devait-on souhaiter que la politique étrangère
ne fît pas diversion à l'expérience tentée. Pour que la réforme réussisse, il
faut que la consommation puisse avoir toute son élasticité, que la production
applique toutes ses forces, que la spéculation donne toute son ardeur, et le
souffle vivifiant de ces grands agens économiques, c'est la confiance. Que si
ce travail est troublé par un défaut de sécurité, non-seulement des résul-
tats malheureux ou incomplets ajouteront de nouveaux sujets d'inquiétude
à ceux qui les auront causés, non-seulement un grand progrès aura été
manqué, une grande idée sera frappée d'une injuste défaveur; mais des dif-
ficultés d'un autre ordre viendront compliquer la situation politique et ag-
graver la défiance du public. Les finances, le budget de l'état, sont liés au
sort de la réforme commerciale. L'échec de la réforme entraînerait un dé-
ficit dans le revenu. De là une mauvaise situation de trésorerie, des per-
spectives d'emprunt, la nécessité de rétablir les anciennes taxes, la difficulté
de créer des impôts nouveaux, et au total un redoublement d'inquiétudes.
Voilà quelles peuvent être les graves conséquences de ces inquiétudes qu'a
signalées M. le ministre d'état.
Ces inquiétudes, nous avons vu qu'il n'avait pas été au pouvoir des partis
de les faire naître ; le gouvernement seul peut les calmer. L'acte même du
traité de commerce n'a point suffi à les dissiper. Qu'on en juge par l'état de
l'opinion publique en Angleterre : si l'opinion anglaise, qui pourtant avait
d'abord reçu le traité avec tant de faveur, se montre si peu rassurée, est-il
surprenant que ce traité n'ait pas exercé une plus heureuse influence sur
l'opinion française? Nous croyons avoir rempli un devoir de bons citoyens
en nous emparant de la parole d'un ministre pour signaler avec force une
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, BEYUE. — CHRONIQUE. 749
maladie d'opinion qui deviendrait funeste en se prolongeant ; nous en avons
indiqué avec plus de timidité la cause : nous en dirons sommairement le
remède. Puisque les intentions déclarées ont été insuffisantes à rétablir la
confiance, puisqu'un acte aussi significatif qu'une réforme économique n'a
point inculqué dans les esprits cette foi dans la paix qui pouvait seule l'a-
voir inspiré, il faut, contre uiï mal qui résulte des choses, chercher la gar-
: rantie dans les choses mêmes ; il faut frapper les esprits et les imagina-
tions, non par des déclarations qui ne seraient que des redites, non par
des actes isolés qui ne seraient que des expédiens, mais par l'inauguration
d'un système qui porte en soi les garanties de la sécurité que l'on recherche.
Que le gouvernement en soit convaincu : les inquiétudes dont le spectacle
le contrarie tomberaient devant le moindre progrès libéral accompli dans
nos institutions. L'Europe pousserait un joyeux soupir de délivrance, la
France croirait commencer une vie nouvelle et se sentirait rajeunie ; les
intérêts reprendraient partout confiance, si les concessions libérales que
demande le groupe grossissant des intelligences généreuses et des fermes
caractères étaient enfin accordées. Et quel moment serait mieux choisi pour
faire vers la liberté un pas décidé que celui où son nom redevient le syno-
nyme de la paix et de la sécurité?
Au surplus, si la liberté est destinée à faire seule son chemin en France,
les forces ne lui manqueront point. Le temps du découragement est passé
pour ses amis. La noble sève remonte, et. les branches fécondes où s'est
nourrie notre jeunesse nous montrent encore de beaux fruits. Il semble que
la littérature qui soit le mieux appelée à survivre au cycle que nous traver-
sons soit la littérature politique, et cette littérature rend la vie à la tradi-
tion libérale de la révolution française, la seule des aspirations de 89 qu'il
reste encore à satisfaire. Il faut noter l'apparition de ces livres conmie les
événemens politiques les plus importans de notre vie intérieure aujour-
d'hui. Nous avons déjà annoncé le quatrième volume de la belle Histoire du
Gouvernement parlementaire de M. Duvergier de Hauranne. Nous nous re-
prochons de n'avoir pas recommandé plus tôt l'excellente Histoire de la
Restauration commencée par M. L. de Viel-Castel. Ces récens ouvrages, aux-
quels nous devons joindre l'étude entreprise par M. Jules de Lasteyrie sur
l'histoire de la liberté en France, sont un enseignement pratique de libéra-
lisme. M. de Rémusat apporte à ce mouvement, auquel participent avec une
émulation pleine de promesses bien d'autres esprits distingués, l'achève-
' ment de la pensée philosophique. Dans notre affhmchissement et dans l'œu-
vre de la révolution française, grande a été la part d'action de la philoso-
phie. C'est l'influence de la spéculation intellectuelle et du génie rationaliste
propre à l'esprit français que M. de Rémusat aime à retrouver dans notre
histoire, ou qu'il applique lui-même, avec une supériorité et un charme que
nos lecteurs connaissent, à l'appréciation de notre organisation politique.
Sous le titre de Politique libérale ou Fraffmens pour servir à la défense de
la Révolution fratiçaise, notre éminent collaborateur a réuni, en les fondant
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^0 BEVt» DfiS HETTX VeViMS.
«t iem k» iPëHàttt, {A)i»)€«rs études T^iMfées ^PuAMPinl^ar la fltnmjiamiB ipl,
Tap^PCHAléesQets nties'âes antres, se eoiniKifiniqucnft tm^ Q«i^lief»reetfe/0]i
nomél édlal. %ppit «d!§Iica(t et iffrll, en qui «ne «mnoe de «nétanoeBe ne
d<mtii&<ittie phid^ dfe t^ief à 9a cen^ttffioe des eetHriCfUîmis et là Ift temeié iMs
espértttieed, ^ftme élevée, ^ui i!e semble demander à 6afvi0lÂijéq«ftledi«lt
de^detiMRW 9fldÉ!geii^, M. de BémuBtft «9us «leiHtre ^damta ipMUnoflhleide
Ttdtre'Mtetts^e U tbrte jostifitmti^m Aee idées 1ll»'éraleB,>(^iieas donne Uns
1eur*^dtefre finitle^eette^cevfflaiice certaine 'qtrî permet d^en «tp^ierter 1^
ellpse fjBMmieataii^e 'avec mdhis â'?ndignation 'ciemtre le de^thi ^ «oins^
méprfs pmtt les ^lomffies. ^ Ihrre eiM plus kj^ne cfcmsoltttidft^ c^t une
prwnes«e,'èt ^psaud'on^^em, par la spintuelle brochure 4e «. ^Ptsà9o^^Ê%h-
ddi surles «mc^^n^ pA^t^^ uvecquefîe verdeur et quelle *dluûe«ir te IR»énK
lisme "s^e^tprittie sot» tme jeune plume, bu a la eeri^de <|«e ee ffest^pss
^n vaÉhi '((tte des »ht)mmes tels efuell. de Aémusat *oift lenflKK^emaietda woië
pcttirle trKnsffl«?etre'tfttx géflër^ions-quiles sdtvent.
'One (fire dé fltàffe <iti>tts tapfhatoe ^^elle traverfleT<Rfon, «Meaduns HM'émè-
nemetts. ^La ttrawee e^ matt^éstement 'faverafble à 'la révolutkrti, et ^^Mie
eât prdbsMemetft perdue pour le rcd de Naplee.^ PultiùteUa mâOùon^snt»,
dont les facéties royalistes se moquaient taiit après tft20, m, ^epfcmdi&'n
fèVatidhe, et ue^^'êcfrïera plus d'un air comique :
Fra spaveoto e tradimento
Siam fttggiti com* U yento.
M«icriaprèiA..^Les^»rifiKé(pie«ete de 'la révohitiofi italieiiBe dépassePODt'Sans
doilte bt péfejtnsiile. il font à^ peut-être regarder conine tine de oastee^-
aéquedcea MHrectieBda'iiiasifestation dramatique qoeJefprioceGafftuhatef
)i<crudMr:eirMeie,(il jâquime jours, «a faveur 4es|$Qpulati(me«elirédftiMBes
delfempte^ottotiian. Noos «)Mtfne8ipleiii8 de siyimpdthie ipeilr tlee etoéileas
ijPOHeiit,<ët la presse ftvnfaise s^est l^iln konoeur partiouMer en d6fei^
dantien tonte clnKmstabce leurs intéréta. Bioue ^timons ks quaMtés cbia
VMmi *PW8e et hms ^po^^ons à sbn avenir en dépit des ¥iees de son gBu-
yt^rneittOifC; iMii^s «nnlgré IHnsok^oe du temps ^oà nous vivons, nous avoue*
rons que nous nvons été stupéfaits de la démarche du prince Goittchakof.
NOUS 'n'avonsipas compris Iai30lennité4e cette convocation des ntoislrts
des girandes ^pnHsaneesfpom* leur déférer Ht conduite du gouventement «uih;
tmffn ëes^ttJMB ^dln'étieos. Bépouillé du protectorat texolusif desorÉh»-
doxes de Tuniuio, ^le ^tmlnistre nnisse ifc*^-il cru le ressaisir indirectement
patr»rtnitkttiipie quMi a prise avec ^n tel fracas que tous les iMUfaUtds'de Ffiii-
ropeont cru voir ^'l^crrîzommcnonTelle guerre d'Orient, «et cette feisie
pai^gede IVimptre ottoman? Le zèle qu'inspirent les dnrétiens de IWÊtq^ie
est louable, lorsqu^tl 'est affiché ailleurs qu'en Russie. I^ ^gowreramMiit
russe, beaucoup moins tolérant que le gouvernement turc, a-4-4l bien ie
droit de dénoncer les persécutions ottomanes? Si Ton demandait raison tti
gouvernement russe des avanies que sa bureaucratie lait subir aux catko-
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U%ifi& et aux 4ifisidy»iia éâ soa empire^ il dif ait («uW-âbre â^bttr^n ^aaam
fera la.Tur<)ttle«qatt oe qui se passe dan» un ^at iadépeaddat b^ reipkrte
pas lea étrangers. Povasé Oat^antage» paj( ex^nyle sur I0 temiia de 1& Pck
loffy^ oÀ TBaropei a par traité le dro^t, doi^ eUe nJiwepafi,, étt rédamer Ia
«ttiitettoE éea garantias stipulée» à Arienne, le gauvera^BBieiit nufi»e répeoe^
drait %«£ malgré rautooraXie il est ûopaissaiil à réiorawr la bwr^aittmtiew
qui le tron^» TépnùBe ^ hû donne un si ttawvaia renoski G'^, ptobal^le^
mml la répenae que fera avec autant de rais^Hk la Turquie : la Porte allé-*
gMra> soa bon vouloir et son tnaftuîsflaBce, et la récente gaaewnade rnsseï
i^'anra pas pour le meoicAt d'autres suite»» Au suions» en se trempe à Pé^
torabourg^si Tcm y croit que \eA esprits éolairésrpeusveat enttore être treB^ié&
sur la civilisation et la puôseanee meeeevites. Avec deeserfis. qu'elle ne. peut
parvei^ à émaneiper, avee une admiol^tiration de la justioe qui Oi'est^pas su^
périeora Ac^e du royaume deNaples, avecla vénaditédesesi foneftionaaiffesy
la Russie ne saurait faire eroire à sa eivilisation. Du lenfe de rettpeoeuir
NiGOiaa^ il lui suffise de faire A Ffiiurope une peur étrange dent tout ks
mande est revenu. Des financée embarrassées^ une armée ravagée par les
dilapidatiensy une organisation poUtiqpe énervée par le des^iotismia onentaU
ne sont point des conditions de puissenoe» et il n-e^ pas au pouvoir du. genr*
vemenent de la Ekussie de marquer la dernière heuro de V^n|iire iottemaoi»
Nous renvoj^ons ceux qui auraient beseift d'êlre édifié» sur les reaaarts dala
puissance russe sous Tautocratie au réceol ouvrage du prince PiMta Dolgo»-^
rottkov, ia Vérité «ter kk Rmsie. La oenstituliofi de la Russie* son organisa-*
tie« politique SQn4 anafysées avec une vive justesse dans ce iivre aiaoère et
hardi. Malgré le» protestationa irritées de la vanité oâM«41e ea Ruseiar \m
rév^atioas du prinœ Dolgoroukov ne sont que trop vcalea; c'est \» témoi*-
gnage que leur rendent les dipiemAtes d^Oectident qui ont pu^ étndâcar de
près le gouvernement et la société russes^ Nous ajoutsrona qu'à notie gré
elles sont patrâoUques. En s'ei^^osant à de violente» récarkninations; de la
part de quelques-uns de ses compatriotes, le priaoe DalgerouAov a rempli
un devoir, car on doit to^joiirs (quand on le peut) dire la véri^ à sHin pajis.
Le prince Deigoroukov montre à la Russie comme unique voie de régâotoe
tien lee institutions libérales et repréaeaii^ives. C'est à ce prix en effet que
la Rnssie peut réaliser les grandes, destinées qu'elie fève, et devwor un en^
pire vraiment européen.
La session du parlement prussi^i est terminéew Le prinae^régenÉr dans
son diaeoura de dâture, emprunt de s^atiinm» oosstitutioBneis etpatrio^
tiquât a dâ mentionner avee regret les obstacles que les habemaux de la
ctembre des seignears ont opposés à plusieurs mesures libèraies présea«>
tée» par son gou^m^ment; mais on se préoceupe beaaeoup plus ^puis
quelque temps de la politique extérieiBre de la Prusse qae de sa vie inté-
rieure. Le dernier xm)t du diaeoum du prinoenrégent,, en faisant aàlinion
aux événemens futurs, a donné, un aliment nouveau à ces inquiétndes dont
nous avonâ tant parlé» Aux cfHnmentaires que ces paroles ont provoquas, il
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"iïât BEVUE DES DEUX MONDES.
serait oiseux d'ajouter les nôtres. Nous nous contenterons de constater
qu'une détente marquée paraît s'être produite dans les relations naguère si
aigres de la Prusse et des états secondaires de FÂllemagne. On annonce que
la réconciliation s'opérerait dans la question de l'organisation de l'année fé-
dérale, que la Prusse renoncerait à une portion de ses idées sur la réforme
des institutions militaires de la confédération, et que les petits états auraient
égard, de leur côté, à quelques-unes des exigences légitimes de la Prusse.
Il paraît que dans ce rapprochement le premier rôle aurait été joué par
le roi de Wurtemberg, qui n'est pas seulement le plus vieux, mais le plus
intelligent des souverains allemands, et qui, de l'autre côté du Rhin, a une
compétence et une autorité particulières dans les questions militaires. Nous
ne quitterons pas la Prusse sans exprimer le regret que nous a fait éprouver
un des derniers incidens de la session. Il s'agit d'une de ces complications
de police dans le genre de celles qui ont causé de si tristes mésaventures
au précédent ministère. Il paraît que la direction de la police du duché de
Posen, avec un maladroit machiavélisme dont il est difficile de comprendre
le but, aurait, sous un prête-nom, établi avec le comité révolutionnaire de
Londres une correspondance qui aurait décidé ce comité à envoyer un agent
dans le duché, et à essayer de compromettre d'honorables et paisibles ci-
toyens. Une interpellation a été adressée à ce sujet à M. de Schwerin par un
député polonais, M. Niegolewski , qui s'était procuré les preuves de cette
conspiration de police et en a déposé les pièces sur le bureau de la cham-
bre. A cette interpellation précise et appuyée des autographes qui prouvent
la culpabilité des agens provocateurs prussiens, M. de Schwerin a fait une
réponse évasive. Nous le répétons, on ne comprend pas que le gouverne-
ment prussien, qui aspire à diriger l'Allemagne libérale, tolère de pareils
moyens de police, et s'expose ainsi à donner des griefs sérieux à cette in-
téressante portion de la Pologne qui, en échange de la nationalité perdue,
devrait au moins s'attendre à trouver sous le sceptre de la Prusse les hon-
nêtes garanties de la liberté.
Les efforts que fait lentement l'Autriche pour se rallier les populations
désaffectionnées de la Hongrie n'ont produit encore aucun résultat décisif.
Les Hongrois n'y voient que des demi-mesures et par conséquent d'insuffi-
santes concessions. La Hongrie semble avoir mis à profit l'exemple de l'Ita-
lie. La constance de son patriotisme national a résisté à tous ses malheurs,
et elle ne se laisse pas pousser par les circonstances, qui lui permettent au-
jourd'hui d'espérer, à de téméraires emportemens. Elle s'affirme et ne sera
pas satisfaite à moins de redevenir tout ce qu'elle a été. On s'étonne, en
présence de cette imposante attitude d'une nation qui, quoique lasse du
joug, n'a point renoncé encore à être fidèle, que la cour de Vienne ne fasse
pas de bonne grâce les sacrifices nécessaires, et hésite à retremper sa puis-
sance au sein du peuple qui en a toujours été et qui pourrait plus que ja-
mais en être dans l'avenir le principal foyer.
L'Espagne piésente en ce moment un consolant spectacle aux amis des
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REVUE. — CHRONIQUE. 753
institutions parlementaires. Jamais session des cortès ne s^était ouverte
sous de plus favorables auspices que celle que la reine Isabelle vient d'inau-
gurer. Ceux môme qui ont jugé le plus sévèrement autrefois le général
CTDonnell ne peuvent plus refuser leur estime à l'homme dont la fermeté a
fait sortir enfin le gouvernement espagnol de cette atmosphère d'intrigues
où il s'était si longtemps corrompiu, qui a consolé l'honneur espagnol par
l'heureuse guerre du Maroc, et dont l'administration est en train de rele-
ver les finances et de féconder par les travaux publics les ressources du
pays. La reine d'Espagne, elle aussi, n'a pas été gâtée par les éloges de la
presse : la justice commande de lui attribuer en grande partie cette nou-
velle et satisfaisante tenue des aff'aires espagnoles. Elle semble, dans ces der-
niers temps, avoir pris à cœur de remplir les devoirs de la royauté et de ré-
pondre par sa conduite à la dignité de sa position : elle recueille déjà les
fruits de cette honnête résolution.
Comme il était aisé de le pressentir, le bill qui abolissait les droits sur le
papier, ce couronnement du budget de M. Gladstone , a été rejeté par la
chambre des lords. La forte opposition que ce bill avait, au dernier mo-
ment, rencontrée dans la chambre des communes, faisait présager -cette
issue. Il ne faut pas s'y tromper : c'est le budget, d'abord si populaire, de
M. Gladstone que les lords ont entendu condamner, et que condamne in
petlo une majorité réelle de la chambre des communes. Au premier mo-
ment, M. Gladstone avait subjugué tous le*s esprits par son tour de force
oratoire; mais son budget était \rop parfait, il réunissait les trois vertus
théologales : c'était un acte de foi, d'espérance et de charité. M. Gladstone,
en le construisant, avait cru à Tapaiseraent de l'Europe; il avait espéré que
la nécessité des armemens ne tarderait pas à disparaître, et il n'avait pas
craint de s'exposer au déficit en faisant de trop larges remises de taxes.
Ces fâcheuses inquiétudes, que nous retrouvons partout, ont empêché les
tories et une portion notable de l'aristocratie de le suivre jusqu'au bout ;
mais lui du moins, dans son échec, a une consolation; il peut dire en toute
sûreté de conscience : c'est la faute des partis.
Il y a en Hollande une grosse question qui, heureusement pour ce tran-
quille pays, n'a aucun rapport avec les préoccupations actuelles de l'Eu-
rope : c'est la question des chemins de fer. Comment seront construits ces
chemins de fer? Quelle direction suivront-ils? Voilà ce qui divise et pas-
sionne singulièrement le peuple hollandais. Un cabinet a déjà péri il y a
quelque temps pour n'avoir pu faire adopter ses solutions. Le ministère
jirésidé par M. van Hall a profité des récentes vacances parlementaires pour
élaborer un nouveau plan, qui part toujours du principe de la construction
par l'état, au moins en ce qui touche les grandes lignes. Ce plan admis, il
y aurait sept ou huit grandes lignes aboutissant aux grands ports de mer,
oTrant plus de concentration que les précédens projets et reliant la Hol-
lande à Hanovre par Aschendorf , à la Prusse par Rheine et Vierssen, à la
TOME ÏXYII, 43
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76A REYUB hes deux mok^.
Belgique par Maêstricht, Bois-le-Duc et autres points, sans recourir toute-
fois à cette grande construction du port de Mœrdyck, qui a été la pierre
d'achoppement des propositions du dernier cabinet. Le nouveau plan, sou-
mis aux états-généraux, n'est pas sans rencontrer encore quelque oppo-
sition. De guerre lasse, et pour en finir avec cette terrible question, on se
prononce un peu moins vivement sans doute contre le principe de la con-
struction par rétat; mais d^ divergences nombreuses s'élèvent quant aux
directions des lignes. Déjà la Frise, TOveryssel ont réclamé. Cette luUe
générale a été précédée d'une escarmouche, où le minisière a failli être
compromis : c'était à propos du raccordement de Scheveningue et de La
Haye au chemin de fer hollando-rhénan. Deux compagnies se présentaieatt
l'une désirant La ligne par Leyde, l'autre par Gouda. On a eu d'abord l'idée
de concéder les deux lignes; puis la pcemiène a eu en définitive la préfé-
rence du gouvernement, qui a vu une imprudence dans la création dfr deux
lignes parallèles. Cette question, petite en apparence, a souleivé les plus vifs
débats dans les chambres, où la décision ministérielle a été taxée d'injus-
tice flagrante, de partialité. Bref, le caUnet n'a pu échapper au vote d'una
motion qui était un bl&me assez formel de ce qa'il avait £ait* On s'est appli-
qué dans les chambres, il est vrai, à enlever toute portée politique à ce
vote, et le ministère a pu éviter de se considérer comme atteint dans son
existence, en attendant que la question renaisse dans la discussion du piftn
général soumis aux chambres. •
Si passionnée qu'elle soit pour les chemins de fer, la Hollande ne s'est
pas moins émue récemment de la mort d'un homme qui ne ^'occupait guère
de ces matières, de M. da Costa, le premier des poètes hollandaiEi depaîs
plus d'un quart de siècle. C'était le descendant d'une de ces familles Israé-
lites haut placées en Portugal, qui se réfugièrent' en Hollande à la fin du
XVI* siècle. Dès sa jeunesse, il avait embrassé le culte réformé, et daas son
âge mûr il s'était fait le poète biblique de la légitimité, des traditions, de
tout ce qui est le plus opposé aux principes révolutionnaires et même au
libéralisme, qu'il combattait, dans une poésie éloquente et énergique, avec
une loyauté d'esprit et de cœur d'ailleurs incontestée. U avait, selon ses
propres expressions, l'ftme enthousiaste des fila de l'Orient, et les reflets
bibliques passaient dans sa poésie, où l'on sentait une imagination exubé-
rante conduite par un goût pur et délicat. Da Costa a été enseveli avec
grande pompe dans l'Église-Neuve d'Amsterdam, ce Westminster hollandais
où reposent les cendres de Vondel, le poète du xvii« siècle, et de Ruyter,
l'illustre marin. Heureux les pays qui, sans disUnction d'opinion, savent
honorer dans la mort comme dans la vie ceux qui s'honorent par le talent
et par le caractère! i. roiiâi».
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REVUE MUSICALE.
I.BS C^HCffftTS BE LA «I119»1I.
Les concerts Mut ttftAs; le ncmfope en a été plus «coosMMimble ^ue JsniNâs
cette «nnée. H y en n eu d'exoellens, de bons, d'tosrgnIfiBBs, '(Titisttppef-
tables ; mais, fun cempensanct Fautre, nous vi'atfieiiB pas Iles •de nêm plaindre
de notre sort. Les oooœrts dn €ettsorvatoîre, oenx de la Société des Jennes
Artisrtes, les séances -de (foaftoor de MM. Attard et Franchennne, Manrfn et
(Chevfnard, Anainga'nd et liéon 9ac^a«rd, de M. lébonc, e«c., •eseorKés <êe
tons les afftiètes Isolés et des virtttoses deipwwïîor'Orére, oonimeM"»Wejf«ea,
qui Tiennenit retfrcnnpor leitr i<enoinniée dans ae gsmaé f^yw de civlltsatieii
compli^faée qu'on tioottie Paris, ce sotft ïà des no^Fens énergfîqu^ ^ t^
pandre dansle p«ft)lic le go<!ft de la nn^fique pure, de celle ^ tit de sa
propre vie, et qui n'a «besoin rd de décors ni de claqcfoors po«r preÉnire ^es
plus grands <eflrets. On peut affirmer hardiniettt qse <celai -qui ne oonnalt et
n'apprécîe -que la musique draraartiique ii'a jamais oraipris ia poésie du plus
puissaiit de tous les arrts. H y a ph» de véritable musqué dans une sqnn-
phonie de BeeUboniett, ^ Méaart ^ou dVagrdn que<dains Tingt opéras comaie
ceux que nous sonmies condanmés à eittendre c|nM|ue jour. Un public d%-
Mte, dMn gofit Béf%r^ «t difficile, s'etft fbrané aux beRes sources des con-
certs du €onsorraloire, qui, d€^s «pente-^irois ans, tomt 'entendre ces^wa-
gnifiques p^m^ <de Bec^ofen, de Mozart, d'iaydn, de Mondelsseim, qui
sont à Vvat muslca] oe que les jPk'esques du Vatican sont à la peintove. A
part les ch(^)MFttu^n« de Ut musique dranwttque, «ont le reste ne tmt,
pas un qutftttor de M(»art ou un quintette de BoccHieFini, eomme 'ceux que
not» avons entendus oêt liiver.
6n peut diviser les ctwcerts qui se donmmt obaque «mëe à Paris <en tnsis
«catégories : les conoerts^ grand orchestre eomme cei» du Conservatoire
et de la Société des Jeunes Artii^tes, suivis des nombreruses sociétés 'de qua>
tuors qui existent d'une manière régulière depuis ^sieurs atnéei^, les oon-
cens où se produisent les béros de la virtuodté qui se croient asseï itiPis
pour Intéresser lepiddic pendant toute une soirée arec un ou deux nuor-
ceaux d'apparat qu^ils ont longtemp^^dltés d'wmnce, et les soirées dîvenies
et mêlées que donnent des artistes modestes, >des protaseors émérites, qui
réunissent une fbis par an autour d'un piano ou d^ quatuor la olientdle
plus ou mc^ns nombreuse qui tes toit ^vre pendant l'année. Les concerts de
cette dernière catégorie ne sont ni les moins intéressans , ni les mcdnspio-
ductifs. Ces hommes de talent, généralement estimés, pénètrent dans lesik-
milles comme professeurs, distribuentit Imnrs ouailles I^esprit de vie, répan-
dent le goût et le isenltlment des belles choses. Ge sontccoanneide booos'onrés,
dont chacun a sa paroisse phis ou moins étendue à gouverner «t àinouirrir
de la parole du Seigneur. Nous les atons 8ul?is,<ces concents 'de toutes les
catégories, d'un œil vigilant, pesant avec une rigourmoe éqtdté la part
'd'éloge et de blâme qui nous semble leur être due*
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756 REVUE DES DEUX MONDES.
C'est le 8 janvier qu'a eu lieu la première séance de la trente-troisième
année de la Société des Concerts. Elle a été inaugurée par la symphonie en
la mineur de M endelssohn , dont la seconde partie est surtout remarquable
par les détails piquans de Tinstrumentation plus que par la ft*anchise du
motif sur lequel ils reposent. Un chœur religieux de M. Gounod, sur les
paroles bibliques : Super flumina, d'un beau caractère, a précédé la sym-
phonie en ut majeur de Beethoven, qui a terminé la séance. Au deuxième
concert, on a exécuté la neuvième et dernière symphonie avec chœurs de
Beethoven , vaste composition qui certainement dépasse la mesure d'atten-
tion qu'on peut accorder à une œuvre musicale. La séance a fini par l'ouver-
ture d'Euryanihe de Weber, car il est inutile de mentionner le cfueur du
rossignol, tiré de l'oratorio de Salomon de Haendel , badlnage puéril d'un
grand musicien que la Société des Concerts aurait dû laisser dormir du
sommeil du juste. Haendel a sa grandeur, mais ce n'est pas dans les effets
d'imitation; son rossignol ne vaut pas le chant de la caille que Beethoven
fait intervenir dans la Symphonie pastorale. Une agréable symphonie en mi
bémol de M. Félicien David a ouvert le troisième concert. Cette symphonie,
d'un tempérament débile, se relève à la dernière partie par un joli motif
qui ferait un charmant air de danse.;, La scène et la bénédiction des dra-
peaux du Siège de Corinlhe, de Rossini, ont succédé à la symphonie de M. Fé-
licien David. Voilà de la musique dramatique puissante, colorée, énergique,
sans rien perdre de la beauté qui doit toujours accompagtier l'expression
des sentimens et des passions dans un art comme la musique. Des fragmens
du ballet de Prométhée, de Beethoven, qui sont tout simplement admira-
bles, et la symphonie en ré du même maître, ont achevé et complété la
séance. Au concert suivant, on a exécuté une symphonie d'Haydn dont le
public charmé a fait recommencer la seconde partie. On a ensuite entendu
les divers fragmens des Ruines d'Athènes de Beethoven, étrange et merveil-
leuse composition , dont la marche turque et le chœur final des derviches
sont des chefs-d'œuvre d'originalité. Le cinquième concert a été défrayé
par les Saisons d'Haydn, ce beau poème en l'honneur de la vie champêtre
et des mœurs villageoises, cette composition étonnante par la fraîcheur
des idées et le charme du coloris, dont la chanson du laboureur dans la
première partie, l'air de Lucas dans la seconde, le chœur des chasseurs
surtout et celui des vendangeurs dans la troisième sont les morceaux sail-
lans. L'oratorio des Saisons est pourtant l'œuvre d'un vieillard de soixante-
neuf ans! Au concert suivant, qui a 9té l'un des plus intéressans de l'an-
née, on a commencé par la symphonie en ré de Mozart, joyau charmant
d'un génie exquis. Après un chœur de Paulus, oratorio de Mendelssohn
dont nous avons admiré le sentiment profondément religieux, un violoniste
allemand de beaucoup de mérite, M. Koempel, qui est attaché à la cour du
roi de Hanovre, a joué le huitième concerto à grand orchestre de Spohr.
M. Koempel a du style, de la tenue, une grande justesse, et d'excellentes
traditions; on peut lui souhaiter une meilleure qualité de son, un son plus
moelleux et plus charnu. Le public a fait à M. Koempel un accueil chaleu-
reux et flatteur . Après un fragment du neuvième quatuor de Beethoven ,
exécuté d'une manière merveilleuse par tous les instrumens \ cordes, la
séance s'est terminée par le finale du second acte de la Veslala de Spontini,
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BEVUE. — CHRONIQUE. 757
grande page de musique dramatique qui est Thonneur de Técole frant^aise.
Un triste événement, la mort de M. Girard, chef d'orchestre de l'Opéra et
de la Société des Concerts, a fait suspendre et retarder la septième séance.
Au huitième concert, qui a eu lieu le 15 avril, on a exécuté pour la seconde
fois la symphonie en la de Mendelssohn, dont le scherzo est la partie sail-
lante. On a répété aussi Y(mdante de la symphonie d'Haydn qui avait été
exécutée au sixième concert, fragment précieux où se trouve un solo de
violon que M. Allard a joué dans la perfection. La séance a fini par la sym-
phonie en fa de Beethoven. Le neuvième concert a été remarquable par
l'exécution chaleureuse de la symphonie en la de Beethoven, par un air de
Samson de Haendel, que M, Battaille a chanté avec goût. Quant à la scène
du troisième acte d'Armide de Gluck, dont les soH ont été chantés par
M"»" Barbot et Rey, nous la passerons sous silence. M""" Barbot surtout
est bien loin de posséder le style grandiose et l'accent pathétique qu'exige
la musique de Gluck. Enfin le dernier concert, qui s'est donné le 29 avril, a
été fort remarquable. On a commencé par la symphonie en tU mineur de
Beethoven, qui a été exécutée avec un entrain inaccoutumé ; puis est venu
un psaume en double chœur de Mendelssohn, d'un fort beau style religieux,
et la séance a été close par V alléluia, chœur final du Messie de Haendel,
La Société des Concerts a eu à traverser cette année une crise qui au-
rait pu compromettre la durée de cette belle institution, La mort de M. Gi-
rard avait laissé vacante la place de chef d'orchestre, et ce triste événe-
ment avait éveillé beaucoup d'ambitions dangereuses. M. Girard n'était pas
^assurément un de ces artistes de premier mérite qu'il fût absolument im-
possible de remplacer convenablement; mais c'était un homme d'esprit,
qui avait de la tenue dans le caractère, qui savait se faire obéir, et dont le
goût, un peu timoré, était nourri d'excellentes traditions. M. Tilm'ant, ar-
tiste modeste qui depuis assez longtemps remplissait les fonctions de sous-
<;hef d'orchestre, fut chargé provisoirement, et jusqu'à la fin de la saison,
de conduire l'exécution. Dès le second concert, donné le U février 1860, où
M. Tilmant a pris l'archet du commandement, le public lui a fait une ova-
tion dont tout le monde a compris la signification. Dans l'intervalle cepen-
dant, diverses candidatures se sont produites parmi lesquelles se trouvait
M. Berlioz, qui, en faisant cette démarche, a été bien mal conseillé par ses
amis. Au dernier concert, donné le 29 avril, le public a renouvelé avec plus
d'unanimité sa protestation en faveur de M. Tilmant, qui a été maintenu et
nommé définitivement chef d'orchestre à une immense majorité. Ce choix
était peut-être le plus raisonnable qu'on pût faire. M. Tilmant fait partie de
la société depuis sa fondation, en 1828. Il a Thabitude de conduire, et pos-
sède la tradition des mouvemens indiqués par Habeneck pour l'exécution
des symphonies de Beethoven, qui forment le grand élément des programmes
de ces concerts, M. Tilmant a une autre qualité précieuse qui le distingue
de son prédécesseur, M. Girard : il aime la musique, il a de la chaleur, et il
prend une part visible au plaisir d'une bonne exécution. L'unanimité i\ peu
près complète des sufl'rages (ju'a obtenue M. Tilmant et la faveur dont le pu-
blic l'a entouré lui donneront la force de se faire obéir et l'initiative néces-
saire au chef d'une grande société d'artistes, trop disposés à s'endormir sur
les lauriers du piissé. Qnc la Société des Concerts n'oublie pas que l'* t«nnps
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758 REfvs Des deux im^iibbs.
marche et qif U fairt <ltt waweau, ifen fûMl pive an monde. Les progrannes
de ses concerts ont beseia éfêtre renouvelés en p«trtie, •et, tout en conser-
vant inaltérable le fonds fermé par les ctoefc-é'oewvre dVaydn , de Ikxart,
de Beetiioven, de ^¥eter, de Sdinbert et de Vendelssolm, il ftrat absalo-
nient pénétrer plus «vaut dans r<Bifrre t^elosBale de Sélyastlen*Baic1i et dans
les oratorios de fiaendel, dont on ne-chante jamais qn^nn ou doux raoroeanx
sufllsamment connus. 9t parcoarais, il y a quelques jours, léa progrimncs
des concerts donnés pur la Société de.ninsÂq«e pe^igiense «et ctassiqtte 4n
Drmchor de Beriin, et j'y yoyaîs de» noms et des eowres qu'a estiioateac
que Paris ne connaisse pas.
Ayant de quitter la Société de»<k>neertB, citons hb -volume q«l ne namqtte
pas d'utîHté : ts'est Phistoire-de cette soclërté, récemment publiée par H. Bl-
wart, professeur ^'harmcvie au Gonservatoire de musique. Get ouvrage
contient les programmes de tontes les s^nœs qui ont été données depida
la fondation de la société en 1*829, le plan de Torchestre et de la salie
du Conservatoire, ainsd tpie tous les decumens administratif^ qui se ra^
tachent à cette câèbre institm^on. Tl^t TMieux que M. lElwart se Bolt^sm
obligé de foire une excursion dans fliistofre génémle de la musique, et qm*il
ne *soit pas mieux renseigné -sur des faits <pfi\ n^est plus permis dignôrer
de nos jours. W. Elwart par exempte se serait épargné quelques -erreurs
regrettables sur les -prétendoes inventions ^u^ «ttt4bue à -Gui d*ArexBO, rfl
eût seulement consulté Particle de la Biographie umver^e^ des muêieiëm
de M. Fétis sur le célèbre mohie de Tabbaye de Pomposa. Quoi qu^ en soft,
TIfisWire tle te Sotiété iks Concerta contient des rensiâgnemens qui ne sont
pas dépourvus d'intérêt.
La Société des Jeupes An^stes^ qui marebe «ous le commandement «de
M. Pasdeloup, a înaugoré la buîtième année de son exl^tewce le 15 jaavier
dans la salle de M. Berz, où die tient 19» séances, te premier concert, peu
intéressant, a commencé par une symphonie de M. Demersseman, où î>wi
remarque une facture claire, bien que sc/bre d'Idées, qui toutes ifappap-
tiennent pas même à fauteur. H. Ptfmen«eman,tpri -e^ un Mtistede taleirt,
a prouvé, par cette symphonie, quMl a Thabftude d'écrire pom* Forohestre.
La séance a fini par la S3rmpfhonie en tU mineur de BeeUioven. Au deuxième
concert, une demoiselle Balby a dhanté d*une petite votx agréable un air du
Concert à la Vour de M. Auber, et Ton a fini par la symphonie en la mafewr
de Mendelssohn. Le quatrième concert a été plus curieux. Le programme
s'est ouvert par une symphonie en si bëmdl de Robert Schumann, dont f ai
bien de la peine à comprendre le style viagne, entortîllé, et IMnstrumentatSon
terne, qui vise à une fausse profondeur. Je crois que l'Allemagne penira les
efFbrts qu'elle tente pour-ftiire accepter de fEurope occidentale la réputation
de ce symphonie atrabilaire, que la ^oire de Mendelssohn a rendu fev.
C'est dans ce même concert de la Société des Jeunes Artiste que ^"^est pro-
duit, pour la première fois, le violoniste allemand, M. Koempe), dent noos
'avons apprécié le talent. Au sixième et dernier ^concert, qui a eu lieu le
25 mars, la Société des Jeunes Artistes a exécuté pom* la seconde fois dons
Pannée Touverture et divers fragmens de Strumsée de Meyerbeer, dewt
•nous aimons surtout la polonaise qui sert d'introduction au second acte.
L'idée en est franche, l'iDstrumentation puissante et sobrement colorée^
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REVUE. CHRONIQUE. 759
A cette même séance^ on a £aU eatendire une symphoEle inédite de M. Saint-
Sa^»y où. il y a en talent et quedques bonnes parties, notamment le troi-
.^ème éfiiaode^ qui aurait exigé toutefois un plus grand développement. Le
ohcBur des baeehanles de Philémfm et Baiu:i&/û& M. Gounod, a obtenu beau-
<:oup de suecèa k ce denû^ concert de la Sociélé deA Jeunes Artistes, que
M» PasdalAup conduit bffavementt mais avec plus de zèle etde.pétailance qu'il
ne faudrait. Si M. Paadjeioup pouvait eu effet modérer un peu sa pantomime
et transmettre les nK)UYemens d'un geste plus large et moins fiévreux, je
crois que rexécutioa de sa vaillante petite cohorte y gagnerait-
Parmi les sociétés qui donnent à Paris des séances de quatuors et de mu-
sique de chambre, c'est toujours celle de MM. Allard et Franchomme qui
marche à la tête de toutes les autres, et où l'on entend les choses les plus
exquises et les mieux rendues. A la troisième matinée, qui a eu lieu le 12- fé-
vrier, AMI. Planté et Franchomme ont exécuté avec une rare perfection la
sonate pour piano et violoncelle de Beethoven. Puis est venu le dixième
quatuor pour instrumens à cordes du même maître, qui a émerveillé ce pu-
blic d'élite qui, depuis treize ans, est habitué à goilter de pareilles déli-
catesses. A la cinquième séance, j'ai entendu le trio de Beethoven en lU
mitt>et4^r pour piano, violon et violoncelle, qui a été rendu avec la même per-
fection, surtout par M. Planté, qui jouait la partie de piauo, et à ce morceau
admirable a succédé le duo pour piano et violoncelle de Mendelssohn, où se
trouve un choral profondément marqué de ce sentiment religieux que Men-
delssohn exprime toujours avec bonheur. La séance a fini par le quintette
en la pour rnstrumens à. cordes de Mozart, qui primitivement avait été écrit
pour des instrumens à vent. La foule, et une foule élégante, ne cesse de
suivre les séances de MM. Allard et Franchomme, qui, après les concerts du
Conservatoire, sont les plus intéressantes de Paris.
La société de MM, Maurin et Chevillard, fondée, il y a dix ans, pour Tin-
terprétation des derniers quatuors de Beethoven, poursuit également le
cours de ses succès. A la troisième séance, ils ont exécuté le quatuor en tit
dièse minettp, qui renferme tant de clioses contestables à côté des chants les
plus sublimes. On a fini par le quatuor en nl^ qui est le neuvième dans la
série des dix-sept merveilles qu'on doit à Beethoven dans ce genre de com-
position. M. Hans de Bulovv a joué à cette matinée la sonate pour piano seul
{opéra 111) de Beethoven avec un talent incontestable, mais avec plus de
force et de netteté que de moelleux. Peut-être M. de Bulovv veut-il avoir
plus d'esprit que Beethoven , car il s'appesantit trop sur certaines nuances
de rhythme qu'il dissèque avec une prétention à la profondeur qui manque
son effet. Les matinées de MM. Maurin et Glievillard sont d'un grand intérêt,
et ces artistes honorables et de mérite,, dont l'exécution devient chaque
année plus fondue et plus délicate, ont atteint le but qu'ils se sont proposé,
de répandre la lumièi'e sur les dernières inspirations du plus grand compo-
siteur de musique instrumentale qui ait existé.
C'est pour la propagation de l'œuvre de Mendelssohn que s'est formée la
Société des Quatuors, de MM. Armingaud et Léon Jacquard. Depuis, ils ont
étendu leur domaine sur toute la musique de chambre, qu'ils exécutent avec
soin et passion. A la trotsièrae séance, J'ai entendu le trio pour piano, vio-
lon et violoncelle de Weber, morceau agréable, parfois brillant, mais d'une
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760 REYUE DES DEUX MONDES.
complexion un peu légère. Ce n'est point par l'art des développemens ni par
la richesse des épisodes que se recommande le génie de Weber. Le quatuor
pour instrumens à cordes de Robert Schumann, qu'on a exécuté ensuite, ne
m'a pas réconcilié avec la musique de ce cerveau troublé, dont l'harmonie
est souvent atroce. J'aime beaucoup mieux les variations pour piano et vio-
loncelle de Mendelssohn, morceau charmant, qui a été assez bien rendu par
M™* Massart et M. Léon Jacquard. A la sixième et dernière séance, on a fait
entendre un quintette pour piano, deux violons, alto et violoncelle, encore
de Robert Schumann, qui m'a paru une œuvre de meilleur aloi. La marche
et le scherzo, qui en sont les parties saillantes, ne manquent pas d'origina-
lité. Ce qu'il faut louer en MM. Armingaud et Léon Jacquard, c'est qu'ils ont
plus d'initiative que les autres sociétés de quatuors. Les programmes de
leurs séances, suivies par un public particulier qui tient à la société du fau-
bourg Saint-Germain, sont généralement très variés et très piquans.
• M. Lebouc, qui est un violoncelliste agréable et un artiste de goût, a
donné trois soirées de musique classique, dans les salons de la maison Érard,
qui n'ont pas manqué d'intérêt. A la deuxième soirée, j'ai entendu le qua-
tuor en fa dièse mineur, ^^onv instrumens à cordes, de Fesca, qui a été fort
bien exécuté, par M. Herman surtout, qui tenait le premier violon. Le scherzo
est particulièrement remarquable. La troisième et dernière soirée de M. Le-
bouc a été fort intéressante : les Échos, double trio d'Haydn pour quatre
violons et deux violoncelles, morceau d'une naïveté charmante, a été vive-
ment applaudi. Le quatuor en ré, pour instrumens à cordes, de Mozart, la
sonate de Beethoven [opéra 27), que M"»' Mattmann a exécutée avec un
grand sentiment; un air de Samson de Haendel, chanté avec infiniment de
goût par M. Paulin, qui depuis a été heureusement nommé professeur de
chant au Conservatoire; une jolie mélodie de Lachner, l'Oiseau, que M"" Ga-
veaux-Sabatier a dite avec grâce; une gavotte de Bach, jouée par M. Herman,
ont complété cette belle soirée, qui s'est terminée par une polonaise de Cho-*
pin, exécutée avec charme par M""" Mattmann et M. Lebouc.
Un de ces artistes modestes qui, dans les rangs de l'enseignement parti-
culier, répandent sans bruit de très bons conseils, M. Charles Lamoureux,
violoniste de talent, a donné dans les salons de Pleyel quatre séances de
musique de chambre qui ont été suivies et remarquées. M. Lamoureux est
élève du Conservatoire, et particulièrement de M. Girard, qui avait pour lui
beaucoup d'afi*ection. A la seconde séance, il a exécuté, en qualité de pre-
mier violon, avec le concours d'autres artistes bien connus, le quatuor en
ré de Mozart et le quatre-vingtième quatuor d'Haydn , où se trouve ce bel
andante qui est devenu l'hymne national de l'Autriche, avec infiniment de
goût, de précision et de justesse. Nous engageons M. Lamoureux à renouve-
ler l'année prochaine une tentative qui lui a si bien réussi.
Le brillant violoniste italien Sivori, qui parcourt maintenant triomphale-
ment les nouvelles provinces annexées au royaume de Victor- Emmanuel,
a inauguré la saison des concerts à Paris par quatre soirées de musique de
chambre, qu'il a données, avec le concours de M. Ritter, dans la salle Bee-
thoven. A la quatrième soirée, qui a eu lieu le 21 décembre 1859, j'ai en-
tendu un duo concertant, pour violon et alto, de Spohr, fort bien exécuté
par MM. Sivori et Accursi, mais dont la composition ne brille pas par l'abon-
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REVUE. — CHRONIQUE. 761
dance des idées. Un rondo capricioso, de Mendelssohn, a été exécuté par
M. Ritter, qui est un pianiste d'un très grand talent, avec une vigueur, une
netteté qui n'excluent pas la grâce. Quand M. Sivori se contente de jouer la
musique des maîtres, il est l'un des plus brillans virtuoses de ce temps-ci ;
il perd une grande partie de ses avantages quand il s'abandonne à ses pro-
pres inspirations, qui ne se recommandent ni par le style, ni par l'origina-
lité des idées.
Dans cette même salle Beetlioven, où M. Sivori a donné ses quatre soirées,
un pianiste d'un vrai mérite, d'un goût difficile et rare, M. Mortier de Fon-
taine, a donné, avec le concours de MM. Maurin et Chevillard, quelques
séances de musique de chambre qui ont été remarquées. Élève du Conser-
vatoire de Paris, établi à Saint-Pétersbourg depuis un certain nombre d'an-
nées, M. Mortier de Fontaine est un pianiste de la vieille roche, dont le jeu
placide et le toucher élégant doivent rappeler la manière de Hummel.
Dans la série des concerts isolés donnés par de grandes individualités, par
des virtuoses dignes de cette qualification si prodiguée de nos jours, il nous
faut parler tout d'abord de M'"" Pleyel, artiste d'un ordre supérieur. Cette
femme célèbre, qui a parcouru au moins une partie de l'Europe, a voulu
essayer sur le public, qu'elle n'avait point approché depuis une dizaine d'an-
nées, quelle pouvait être encore sa puissance de séduction. M™» Pleyel a dû
être contente de l'épreuve. L'assemblée nombreuse et distinguée qui était
accourue à son appel a su apprécier les rares qualités d'une exécution qui
réunit la force à la délicatesse, le fini dans les détails à l'unité de concep-
tion, sans laquelle on n'est pas digne d'interpréter les vrais chefs-d'œuvre
des maîtres. Au premier concert que M"* Pleyel a donné dans les salons de
l'hôtel du Louvre le 8 mars, elle a exécuté le concerto de Mendelssohn pour
piano et grand orchestre avec une maestria, tempérée par la grâce, qui a
excité la plus vive et la plus juste admiration. Nous avons été moins édifié
de certains morceaux de musique à la mode que M™» Pleyel a cru devoir
placer sur ses programmes. Les femmes les plus éminentes ne peuvent
s'empêcher d'avoir quelques faiblesses pour les grandeurs du jour et les
œuvres fugitives. M. Acher, par exemple, méritait-il l'honneur que lui a fait
Mme Pleyel en exécutant une de ses improvisations méditées? J'aimerais au-
tant croire à la musique de M. Prudent. Quoi qu'il en soit. M™' Pleyel est
une artiste comme il y en a peu, et sa place dans l'art est bien facile à indi-
quer : elle est la première pianiste de son temps.
M. Hans de Bulow, qui, l'année dernière, était venu à Paris pour préparer
les voies à* M. Richard Wagner, dont il s'est fait le saint Jean-Baptiste , a
donné cette année encore quatre soirées qui n'ont pas excité un bien vif
intérêt. M. Hans de Bulow est un esprit peu étendu, un de ces fanatiques
importuns comme il y en a dans toutes les petites églises que repousse le
monde éclairé. Nous avons laissé M. Hans de Bulow jouer tout à son aise les
divagations de M. Liszt, son beau-père, et faire de la propagande en faveur
de la musique de l'avenir. Notre siège est fait, et M. Hans de Bulow n'a pas
assez d'initiative dans l'esprit ni assez de puissiance affective pour faire un
grand nombre de prosélytes à une détestable cause. Nous en dirons à peu
près autant de M. Alfred Jaell, pianiste d'un vrai talent, mais élève de
M. Liszt, qui lui a imposé le lourd fardeau d'exécuter ses œuvres. Dans un
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762 REYUE BES DEUX MONDES.
concert quMl a donné à la salle Hera le 2 tiMwrs, M. Jaell a intefprété, vmc
M. Sirori, la sonate pour piano etTiolon {opéra 30) de Beeliïoveii^ d'une ma-
nière délicieuse, avec une élégance et ^ine d^icatesse de tonche (fri ont ravi
l'auditoire; mais lorsque M. Jaell a voulu exécuter avec W. Ha*» deBulow une
de ces divagations à quatre mains que M. Liszt Intitule Prëkêdes symphmi*-
ques, tout le monde s'est levé, après trente ou quarante mesures, et« «éserté
la salle. C'est que vous ne savez pas ce que c'est que les Préludes symphtmi-
quesî Écoutez alors Texplication qu'en donne M. Liszt lui-^même : « Notre vie
est-elle aiitre chose qu'une série de préfades à ce chant inconnu dont la«ort
entonne la première et solennelle note? — L'amour fbrme faurore' en-
chantée de toute existence; mais quelle est la destinée où les premières vo-
luptés du bonheur ne sont point interrompues par quelque orage dont le
souffle mortel dissipe ses belles illusions, dont la foudre fatale consmne son
autel, et quelle est Fâme cruellement blessée qui, au sortir d'une de ces
tempêtes, ne cherche à reposer «es souvenirs dans le calme ^ doux de la vie
des champs? Cependant îhomme ne se résigne guère à goûter longtemps la
bienfaisante tiédeur qui l'a d'abord charmé au sein de la nature, et lorsque
la tempête a jeté le signal des alarmes, il court au poste périlleux, quelle que
soit la guerre qui appelle à ses rangs, afin de retrouver dans le combat la
pleine conscience de lui-même et l'entière possession de ses forces (1)?.... »
Voilà ce que c'est que les Préhvdes sympkoniques, et je puis assurer que la
nmsique est digne du commentaire qu'on vient de lire.
Un pianiste polonais qui a fait son éducation au Conservatoire de Paris,
M. Wieniawski, frère du violoniste, a donné aussi un concert dans la salle
de M. Herz le ^ avril. Il y a fait entendre un concerto de sa composition
pour piano et grand orchestre , qui ne nous a pas paru contenir beaucoup
d'idées nouvelles. M. Wieniawski est on peu l'Imitateur de Ja manière brus-
que de M. Rublnstein , c'est-à-dire que tous deux visent à reproduire cette
partie dramatique du style symphonique de Beethoven qui a troublé tant de
pauvres esprits. H y a cependant du talent dans le concerto de M. Wieniawski.
Vandante et Vallegro final nous ont particulièrement frappé. Comme pia-
niste, M. Wieniawski a une exécution vigoureuse, mais dépourvue de grâce;
ce n'est pas non plus par la qualité du son que se recommande le jeu de
M. Joseph Wieniawski.
Parmi les enfans bien doués que la Pologne a fournis à l'art musical, et fis
sont assez nombreux, nous ne devons pas oublier le jeune Lotto, violoniste
de talent qui a fait aussi son éducation au Conservatoire de Paris, sous la
direction particulière de M. Massart, qui lui porte une affection de père. A
douze ans, en 1853, M. Lotto a remporté le premier prix de violon, et depuis
lors il n'a fart que grandir et nourrir son esprit de bonnes et solides études
qui l'ont dignement préparé à la carrière de virtuose et de compositeur qu'il
veut parcourir. M. Lotto a donné un concert dans la salle Herz, où il a exé-
cuté le concerto pour violon et à grand orchestre de Mendelssohn. M. Lotto a
d'excellentes qualités, de la chaleur, une grande justesse, de la précision et
cette heureuse souplesse de l'esprit qui s'approprie aisément le style û*vai
maître. M. Lotto a fait entendre également un morceau de sa composition
(1) MéditaHons poétiques, en tête du programme.
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REVUE. — CHRONIQUE. • , 76^
fort difficile, et qui n'est pas dépourvu de mérite. Nous engageons BL Lotto à
se préoccuper surtout de la qualité du son, qui manque parfois de netteté
dans les traits rapides. M. LoUo^ qui retourne en Pologne et qui se propose
de faire un vojyage en Russie, ne peut manquer d'y être accueilli avec fa-
veur. Un autre violoniste de beaucoup de ttîle&t, M. Jean Beokert de llan-
heim, a donné dans les salons de M. Érard un coneed^ qui a été remarqué*
Le jeu de M. Becker est hardi, plein d'éclat dans les effets de pizzicato qui se
trouvent dans les variations de Paganini sur Tair : Nel cor piû non mi sento.
Bonne qualité de son, justesse parfaite, contenance facile et dégagée, telles
sont les qualités qui distinguent le talent de M. Becker, qui a plutôt Tair
d'un artiste français que d'un Allemand.
S'il nous fallait citer le nom de tous les pianistes français, allemands,
polonais, russes, suédois, etc., qui se sont produits cet hiver à Paris, nous
remplirions des pages inutiles et fatiguerions vainement la mémoire de nos
lecteurs. Cependant pouvons-nous cacher au monde que M. Prudent a donné
un concert dans la salle Herz devant son public ordinaire, qu'il a régalé
d'une nouvelle composition intitulée l'Aurore dans les Boi&f que M. Louis
Lacombe, qui le suit de près, en a donné deux, où il n'a fait entendre aussi
que de la musique de sa composition? IL Ernest Lubeck, un pianiste intré-
pide et vigoureux que nous, a fourni la Hollande, M. Jacques Bauer, un élève
chéri de M. Liszt, qui est bien digne d'exécuter la musique de son maître,
M. Louis Brassin, qui nous vient de la Belgique avec xm vrai talent et une
bonne qualité de son, M. Hans Seeling le Bohème, M. Krûger de Stuttgart,
qui a du goût et de l'élégance, M. Tellefisen le Suédois, M. Albert Sowinski le
Polonais, artiste connu depuis longtemps par des travaux divers, M. George
Pfeiffer, qui est bien Français, méritent qu'on ne les oublie pas, et que la cri-
tique tienne compte de leurs efforts.
Mais je tiens en une estime toute particulière le talent plein de force et de
grâce de M*"' Sxarvady ( Wilheknine Glauss), et je lui pasâe le goût qu'elle a
pour la musique de M. Robert Schumann. Les quatre soirées qu'elle a données
dans les salons de Pleyel ont été suivies par un public choisL J'aime aussi
beaucoup le talent svelte, allègre, de M"*" Joséphine Martin, une pianiste
française qui en vaut bien une autre, et qui a de l'esprit dans ses doigts
agiles comme une franche et bonne fille de Paris qui ne s'en fait pas» ac-
croire. Nous accordons aussi une mention exceptionnelle à un enfant bien
-doué, au jeune Henri Ketten, qui joue du piano comme un maître, et dont
l'heureuse physionomie annonce, comme disent les Allemands, la géniaUlé.
Au second concert qu'il a donné dans les salons de PlayeL, le jeune Ketten a
exécuté, entre autres morceaux difficiles, un saltarello de M. Alkan aîné,
qui a ravi tout le monde, excepté le compositeur, qui a UMJ^ours soin de se
dérober à ses nombreux admirateurs. Qu'on ne fatigue pas ce charmant en-
fant, qu'on ne lui donne pas surtout à exécuter, avant l'heure indiquée par
la nature, la musique de Beethoven, qui exi^ plus que des doigts et du mé-
canisme. Robert Schumann a dit excellemment : « Ne mettez pas trop tôt la
musique de Beethoven dans les mains des enfans; abreuvasses, fortifiez-les
d'abord avec les sucs frais et nourrissans de Mozart (i). »
(1) Musïk und Musiker, tome I*', pcgp d*
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76à REYUE DES DEUX MONDES.
J*ai réservé une place à part à une matinée musicale donnée par M. Fran-
cis Planté dans les salons d'Érard. M. Planté est un pianiste français du plus
rare talent, dont le jeu facile, élégant, ferme et brillant tout à la fois, n'est
étranger à aucun genre de musique. Élève du Conservatoire et particulière-
ment de M. Marmontel , M. Planté a été pendant plusieurs années de la So-
ciété des Quatuors de MM. Allard et Franchomme, où il s'est familiarisé avec
la musique des maîtres, qu'il est parvenu à interpréter d'une manière supé-
rieure. La belle séance dont nous parlons a commencé par le quintette de
Beethoven pour piano et instrumens à vent. A ce morceau ont succédé un
fragment d'une sonate de Mozart, un autre fragment d'Haydn et la Chasse
de Mendelssohn. Après la sonate en ré pour piano de Beethoven, M. Planté
a terminé par une petite merveille, une composition pour le piano de Ros-
sini, qui s'amuse à graver ainsi sur des pierres fines les plus adorables ca-
prices de son génie, qui n'a rien perdu de son brio et de sa fraîcheur prin-
tanière. Le public nombreux et choisi qui était venu entendre M. Planté a été
ravi dé son jeu délicat, de sa bonne tenue et de la modestie qu'il apporte à
ces séances d'apparat, où tant d'artistes virtuoses prêtent au ridicule.
Puisque le nom de Rossini se trouve placé tout naturellement dans ces an-
nales de la musique de chambre, nous voulons faire part aux Jecteurs d'une
bonne fortune qui nous est arrivée cet hiver. Dans une de ces maisons d'ar-
tiste où la musique ne cesse d'être cultivée pendant toute l'année avec au-
tant d'ardeur que de goût, chez;M. Gouffé, l'habile contre-bassiste de l'Opéra
et de la Société des Concerts, nous avons eu le plaisir d'entendre en pré-
sence de Rossini un quatuor de M. Adolphe Blanc pour piano, premier, se-
cond violon et alto que l'auteur a dédié au grand maître qui l'honore de sa
bienveillance. Il y a beaucoup de talent dans le quatuor de M. Adolphe Blanc;
les idées en sont claires, faciles, bien déduites, modulées avec art, et le style
excellent et sans faux alliage. La partie de piano a été exécutée avec une
vigueur et une netteté singulière par M. Bernhard Rie, un Bohême, un élève
de M. Dreyschok, qui fait grand honneur à son pays ainsi qu'à son maître.
Une autre composition remarquable de M. Adolphe Blanc, qui a été exécutée
pour la première fois à la matinée dont nous parlons, c'est un septuor pour
instrumens à cordes et instrumens à vent, où l'auteur ne s'est peut-être pas
assei défendu contre de redoutables souvenirs : je veux parler du septuor
de Beethoven. M. Blanc semble avoir hésité, dans la composition de ce mor-
ceau, entre le penchant de sa nature, qui le porte vers les formes mélodiques,
un peu à la manière de Boccherini, et le désir de se montrer sous un nouvel
aspect, en pratiquant un style plus compliqué d'harmonie et de modula-
tions. La tentative, pour n'avoir pas complètement réussi, ce nous semble,
fait honneur cependant au talent réel de M. Adolphe Blanc, l'un des rares
compositeurs français qui cultivent avec succès le genre si diflQcile de la
musique de chambre. M. Camille Saint-Saëns est aussi un jeune compositeur
français qui fait de louables efforts dans la musique instrumentale. A une
matinée qu'il a donnée dans les salons d'Érard, il a fait exécuter un quintette
pour deux violons, alto, violoncelle et piano, et plusieurs autres morceaux
de sa composition, qui révèlent plu» de facilité d'écrire que d'inspiration.
Nous y avons remarqué cependant un scherzo pour piano et harmonium qui
a été fort bien exécuté par l'auteur lui-môme.
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REVUE. — CHRONIQUE. 765
Parmi les nombreux concerts qui se donnent tous les ans à Paris, on dis-
tingue toujours les soirées données par M. Delsarte. Soit qu'on approuve
entièrement sa méthode, soit qu'on lui reproche d'être plutôt un professeur
de déclamation lyrique dans le sens de l'ancienne école française qu'un
maître de chant dans le style plus compliqué de la musique moderne,
M. Delsarte n'est point un artiste ordinaire. Au concert qu'il a donné dans
la salle Herz, M. Delsarte a chanté avec un grand goût la romance de Jo-
seph de Méhul, la scène et l'air de Telasco de Femand Cortez, de Spontini.
Il a été fort bien secondé par M™« Barbot, qui a déclamé et presque joué
la scène d'Jphigénie en Aulide de Gluck, l'air de Proserpine de LuUi, avec
un accent et une expression de physionomie peut-être un peu exagérés.
M. Barbot aussi a chanté avec goût un air du Rolland de LuUi, qui m'a rap-
pelé celui du Rolland de Piccini, que dans sa jeunesse Duprez chantait à
ravir. La séance s'est terminée par un fragment du onzième quintette de
Boccherini, une adorable fantaisie italienne que M. Sauzay, jouant le pre-
mier violon, a rendue avec charme.
Il manquerait quelque chose d'important à ce compte-rendu des fêtes
musicales de l'année, si j'oubliais de parler du concert donné au bénéfice
d'une œuvre de charité, l'orphelinat de Saint-Firmin (dans l'Oise), par une
femme du monde des plus distinguées, M"* de Nerville. Elle y a exécuté
elle-même avec une grâce parfaite le onzième concerto de Mozart, pour
piano et grand orchestre. A cette soirée très brillante, nous avons pour
la première fois entendu une virtuose amateur connue depuis longtemps,
M"'' Brousse, qui a chanté avec un grand sentiment un air de Stradella. Douée
d'une physionomie expressive et d'une voix de mezzo-soprano fortement
trempée, M"« Brousse chante la musiiqûe dramatique avec plus d'ampleur
dans le style que de flexibilité vocale. Peut-être même pourrait-on lui re-
procher de trop forcer le son et de lui faire perdre par une tension exces-
sive la qualité musicale qu'il doit toujours conserver. M"« Brousse n'en est
pas moins une cantatrice amateur de la plus haute distinctiob.
L'Italie a été représentée dans les concerts qui se sont donnés cet hiver à
Paris par M. Braga, violoncelliste et compositeur napolitain bien connu, par
M. Lucas Fummagalli, pianiste fougueux qui marche sur les traces de son
frère, qui est mort, par M. Stanzieri, qui joue du piano comme un ange, et
qui peut interpréter de mémoire les plus beaux chefs-d'œuvre de l'école alle-
mande,, et par un certain Casella, nom illustre s'il en fut jamais, qui m'a
rappelé immédiatement ces vers de Dante :
Casêlla mio, per tornar altra yolta
La dove io son fo io questo viaggio
Diss' io ; ma a te corne tanta ora è tolta?
... Se nuova legge nod ti toglie
Memoria o uso air amoroso canto
Ghe mi solea quetar tutte mie voglie,
Di cl5 ti piaccia consolare alquanto
L* anima mia che con la sua persona
Yenendo qu\ è aflànnata tanto.
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700 REYUB DES DEUX M0N1>EJS.
Aam» chê n^la. maato «m roggioÊm,
GoBinfiî& e^ allor si dfilce meale
Ghe la deleezz» ancor dentro mi risooaa (IV
Qm pense bie« que je ne me^ sois pa» fttk prier peur aller esèendre le Ga-
setti moderoet qui^d'aillears m'avah écrit «ne lettre en très bon et pur tO0-
osD. fil Gasella est un artiste de talent qui chante sur 990 vloloiieele peut-
être «a peu mieux que le musicien du xin^ siècle, te maître de musique
du grand poète fIcxrentiAt ne chantait de sa voix un de ces lauéi spfntwaH
{fui se sont conservés jusqu'à nos jours. II est à désirer que H. Casella, qui
rit dans la seconde moitié du xix*" siècle, ait une «nbitlon (JHgne de bob
temps et du nom qui) porte.
i^ès bon nombre de soirées intéressantes données i>ar des artHites hono*
râbles et modestes tels que ML. Samsay^ de Curillon, Beseems, Fraoco Mon-
des, etc., artistes d^un goût sâr qui rendent i Tart des services bien autre-
ment utiles que les faiseurs de contredanses et les compositeurs de cabalettes,
la saison des concerts a été close par une grande séance de musique histo-
rique qui doit se renoureler tous \m ans, conformément aux tybux de M. de
Deaulieu. Ancien élève de Méhul, correspondant de Tlnstitut, M. de Beau-
Itou, qui a d^ fondé rassodatiom mœicale de l'ouest, qu'il dirige depuis
trente ans, a en la pensée généreuse de distraire de sa succession la somme
de ieo,OOe ftrancs, dont le revenu servira à faire les ferais d\in grand concert
annuel oà Fou n'exécutera que de la musique ancienne et peu connue. Dans
la séance d'inauguration, qui a eu lieu cette année-ci dans la salle Herz
sous hi direction de fif . Seeghers pour l'orchestre et de M. Marié pour les
clMBurs, on a fait entendre des fragmens du Afessie de Haendei, un madri-
gal à quatre voix, ie Croisé empHf, de Gibbon, compositeur anglais de la fin
du xvi« siècle, un Jestês dtdcis, motet de Vittoria, et des flragmens ^Élie,
oratorio de Mendeissohn. L'exécution a laissé nécessairement à désirer, car
le temps a manqué pour l'étude d'une musique difficile qui exige un or-
chestre et des tnasses chorales bien disciplinés. Il y a tout lieu d'espérer
que l'année prochaine M. de Beaulieu sera en mesure d'apporter plus de
soins à la réalisation d'une idée qui peut devenir féconde en bons résultats.
De tous les genres, le plus dilScile, le plus noble et le plus délaissé en
France aussi bien que dans les autres parties de l'Europe, excepté en An-
Ci) Void conuBfint M. Ratiabonae a tcadmt ces teroel» :
Mon Casella, je fais ai^mirdliui ce foyage
Pour retourner plus tard sur ce même rivage.
Mais toi, pourquoi tiens-tu si tard après ta mort)
... Si quelque loi sur ce nouveau rivage
Ne t*a pas enlevé la mémoire ou l*usage
De ce chant amoureux qui calmait tous mes maux,
Donne à mon cœur, de grâce, un peu de ton doux baume.
Ce voyage accompli par le sombre royaume
Avec mon corps vivant m*a brisé de douleur.
Amour qui parle au fond dé ma pawDre àmê esdOM,
Se prit Tombre à chanter d^nie voix si suave,
Que sa douceur encor réeoane dans mon cœur...
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REVUE, — CHBONIQUE. 767
^eterre et âans certaines ^ndes villes de TAllemagne, c'est incontestable-
inefit la iBTisi<|ae retlgieuse. On n*entend dans ia plnpart des églises de
Paris, sa«f de bien rares exceptions, qne du plain- chant tristement défi-
guré par des Interprètes ignorans, étrangers à resprit comme à la tonalité
de ces belles mélopées grégoriennes qui nous ont conservé la seule no-
lion que nous possH&dions du chant de ht primitive église. Lorsque des pa-
roisses un peu plus riches que les autres, telles que Saint-Roch, Saint-Eus-
tache ou Saint-Thomas-d'Aquîn, veulent, dans quelques grandes solennités,
avoir recours à Part moderne pour embellir Toffice divin, le clergé a rare-
ment la BBain heureuise dans le choix qu^ fait des œuvres contemporaines.
En France surtout, le clergé est le plus grand corrupteur de l'art véritable-
ment religieux. Cest lui qui introduit les contredanses dans les églises et
qui patrone les œuvres les plus misérables. Il n'y a qu'à lire les paroles et
qu'à entendre le chant des cantiques qu'il confie à l'enfance l Nous autres
profanes, qui ne ftdsons pas vœu de lui appartenir, nous sommes un peu
plus diflMIes dans le choix des élémens dont nous voulons nourrir l'esprit
et le cœur de nos enfans , et nous sommes d'avis que les belles choses va-
lent mieux pour l'édification de l'âme naissante que les grotesques images
qu'on vend à la porte des églises. Quoi qu'il en soit de cette question im-
portante de la musique religieuse, qui préoccupe un grand nombre de bons
esprits, et que nous aborderons un jour avec moins de réserve, il faut te-
nir compte de quelques tentatives honorables qui sont faites pour relever
cette partie intéressante de l'art. Cest à ce titre que nous mentionnons la
grande messe en musique de M. Oiarles Manry, que l'association des artistes
musiciens a exécutée à Saint-Roch dans le courant du mois de mai. M. Manry
est un amateur d'un certain talent, un homme de bonne volonté, qui n^a
pas craint de s'attaquer à un sujet redoutable. Il y a de bonnes parties
dans la messe de M. Manry, particulièrement le Kyrie et quelques passages
du Salutaris, qui nous ont paru empreints du sentiment religieux , la plus
haute manifestation de l'art quand on y réussit complètement. M. Manry a
trop de goût et de talent pour croire qu'il a atteint le but, et que sa messe
est de nature à satisfaire les simples aussi bien que les initiés ; mais il se
trouve assez de qualités estimables dans une composition aussi longue et aussi
variée de tons pour recommander le nom de M. Manry aux juges difficiles.
De ce nombre considérable de concerts et de fêtes musicales de toute
nature dont nous venons de faire le récit, il résulte ce fait consolant : que
le public et particulièrement la haute société parisienne s'initient chaque
jour davantage à la grande musique mstrumentale, et que les œuvres de
Beethoven, Hay^, Mozart, Weber, Mendelssohn, Schubert, Fesca, Bocche-
rini, y compris le grimoire de Robert Schumann, trouvent en France des
auditeurs éclairés qui n'existaient pas il y a trente ans. Quand la société
du Cîonservatoire et les nombreuses sociétés de quatuors qui ont suivi son
exemple n'auraient prodidt que cette révolution dans le goût d'une nation
qui a créé le vaudeville et qui tenait à un si haut prix les airs de pont-neuf
et l'orgue de Barbarie, ce serait une preuve de plus à ajouter à toutes celles
que nous possédons déjà, que le genre humain est susceptible d'éducation,
et que les peuples aussi bien que les individus peuvent se compléter, s'enri-
chir intellectuellement et ajouter des cordes nouvelles à la lyre nationale»
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768 REVUE DES DEUX MONDES.
Une autre considération importante à tirer des/aits qu'on vient de rapport
ter, c'est la disparition, dans les programmes des concerts qui se donnent à.
Paris, de toute musique futile, de œs airs plus ou moins variés dont on était
poursuivi il y a encore une quinzaine d'années. Les fantaisistes, les com—
positeurs d'impromptus, les improvisateurs d'aurores boréales, les faiseurs
de madrigaux à la lune, au soleil, aux étoiles, les prestidigitateurs, les inspi-
rés de toute espèce, tout ce monde de faux poètes et de détestables musi-
ciens est en complète déroute. On ne les écoute plus, on ne les joue plus,
on ne les achète plus nulle part. Les éditeurs de Paris sont devenus durs,
impitoyables, complètement insensibles à toute cette musique pittoresque
qu'ils payaient autrefois au poids de l'or. C'est tout au plus s'ils consentent
à délier les cordons de leur bourse pour un opéra-comique en trois actes
qu'ils éditent, mais qu'ils ne paient guère. La tendre romance elle-même
est délaissée. Il n'y a que les chefs-d'œuvre du grand Offenbach qui résistent
au discrédit où est tombée la production nationale I C'est que le directeur
des Bouffes-Parisiens, le chantre d'Orphée aux Enfers, est le musicien, le
peintre véridique et choyé du temps où nous vivons l
Terminons ce long discours par un épilogue.
Un journal obscur, qui est la propriété d'un éditeur de musique dont il
défend les intérêts avec plus de zèle que de talent, a bien voulu nous prendre
à partie dans l'un de ses numéros. L'écrivain aimable et frivole qui le di-
rige sous un pseudonyme transparent qui ne trompe personne s'est cru dési-
gné par nous à la vindicte publique dans quelques paroles un peu vives que
nous avons récemment dirigées contre Te Théâtre-Italien. Nous pouvons as-
surer à M. Paul Smith qu'il s'est trompé, et que nous ignorions qu'au nombre
des fonctions inutiles dont il est investi, il comptât encore celle de surveil-
ler l'administration du Théâtre- Italien. Nous ne sommes pas assez injuste
pour demander à M. Paul Smith d'avoir une volonté quelconque dans la po-
sition délicate qu'il occupe. Chargé de couronner de roses et de fleurs de
rhétorique toutes les médiocrités qui sortent chaque année du Conserva-
toire, M. Paul Smith s'acquitte de cette mission difficile avec une bonne grâce
et une dextérité que nous nous plaisons à reconnaître sans les lui envier.
Il y a deux hommes dans M. Auber : le compositeur charmant et fécond
que nous admirons plus que personne, et le directeur du Conservatoire, qui,
de l'avis de tout le monde, manque de quelques-unes des qualités néces-
saires au chef d'une grande école nationale. C'est là une opinion que nous
avons émise plusieurs fois dans la Revue , sans nous inquiéter si cela plait
ou ne plaît pas à M. Paul Smith et à ses protecteurs. Quant aux injures qui
peuvent nous être adressées par une feuille sans consistance, nous n'avons
point à nous en inquiéter. Ne parlant pas la même langue, nous n'avons
pas non plus la même morale, ni la même mesure d'appréciation. Laissons
donc les marchands faire leur métier et jouir en paix de la considération
qui les entoure. Nous nous consolerons du blâme qu'on peut nous infliger
en chantant avec Collette, l'héroïne d'une jolie chanson de M. Bruguière :
Ma gloire n*en souffrira pas. p. scudo.
V. DE MaHS.
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LA RUSSIE
DANS LE CAUCASE
I.
ARMÉE RÉGULIÈRE, COSAQUES ET MILICES INDIGÈNES.
I. Lettres sur le Caucase et la Crimée, par M. de Gilles, bibliothécaire de l'empercDr de Russie,
4839. — II. Les Peuples du Caucase, par Frédérie Budensiedt, tradaction de M. le prince E. de
Salm-Kyrbnrg, 1859. — III. Borba se Muridiznwm iSchamilem (Latte avec le Haridisme
et Schamyl), par M. I. Daragan, 1859. — IV. La Russie, son peuple et son armée, par Léon
DelDzy, 4860. — V. Kavkazkii Kaleiular {Annuaire du Caucase) ^ 1849-4859. — VI. Pamiat-
nata Knijka, almanach impérial de la coor de Russie, 1850-1860.
Les événemens qui depuis une année tiennent en éveil l'attention
de l'Europe occidentale, et qui ont mis tant d'intérêts en présence
et en conflit, semblent avoir détourné les regards d'un fait qui s'est
produit loin de nous, mais qui a son importance et sa grandeur dans
le présent et une signification politique très réelle pour l'avenir. Au
mois de septembre 1859 retentit subitement la nouvelle du coup
de main audacieux qui venait de faire tomber au pouvoir des armées
du tsar Schamyl et la forteresse de Gounib dans le Daghestan méri-
dional, où l'implacable ennemi des Russes avait cherché un dernier
asile. Il faut connaître le caractère de la lutte à laquelle ce dénoû-
ment inattendu a mis un terme, les lieux qui en ont été le théâtre,
l'attitude des deux adversaires aux prises, pour comprendre com-
ment cette lutte s'est prolongée pendant un quart de siècle : — d'un
côté, un puissant empire avec ses immenses ressources , les ensei-
gnemens d'un art militaire perfectionné, le courage tenace et infati-
TOMB xxvn. » 15 JUIN 1860, 49
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770 REVUE DES DEUX MONDES.
gable de troupes nombreuses et aguerries, les éminentes qualités de
plusieurs des officiers placés à leur tête; de l'autre, des populations
faibles par le nombre et T infériorité sociale, mais fortes de leur po-
sition au milieu de montagnes escarpées et de forêts impénétrables,
habiles dans les combats d'escarmouche et de surprise, animées
d'un fanatique amour de l'indépendance, et entraînées par l'enthou-
siasme religieux qu'un chef habile, actif, à l'âme ardente et in-
flexible, à la fois prêtre [imâm) et guerrier, avait su leur inspirer.
Lorsque, les yeux sur les cartes du Caucase, on suit les phases de
cette longue guerre, on voit les obstacles qu'offrait à la conquête un
pays où il fallait s'ouvrir un accès par la sape et la hache, où cha-
que rocher, chaque repli de terrain , chaque groupe d'arbres peut
receler une embuscade; on voit la Russie arrêtée à l'origine par de
rudes échecs et par l'inexpérience de cette guerre de montagnes,
avancer lentement, mais avec persévérance, jusqu'à ce que ses lignes
stratégiques, multipliées et étendues, aient entouré peu à peu Scha-
myl dans un cercle de fer devenu infranchissable. Ce succès est dû
à la direction énergique qu'avait su imprimer à cette guerre un ha-
bile gouverneur-général, le prince Michel Séménovitch Vorontzof,
direction suivie sur un plan plus vaste, avec un immense déploie-
ment de forces, par le prince Bariatinsky. L'avènement de ce der-
nier, qui remplaça le général Mouravief, successeur pendant deux
ans de Vorontzof, date de 1856, et coïncide avec la fin de la* guerre
de Crimée. La campagne de l'hiver de 1858-1859 semblait déjà
fah-e présager une péripétie fatale pour SchamyL Le 1^"^ (13) avril,
l'aoûl fortifié de Védène (1) , sa place la plus forte et sa résidence
pendant quatorze ans, si célèbre par la captivité et la réclusion des
princesses Orbélian et Tchavchavatsé(2), avait été pris par le général
Yevdokimof après des fatigues inouies bravement surmontées. De-
puis lors et pendant tout l'été, il avait éprouvé revers sur revers,
La Salatavie et l'Andie, au nord du Daghestan, d'où il tirait tous
ses approvisionnemens, lui avaient été enlevées; le défilé de l'Ar-
goun, position d'une haute importance pour lui, avait été occupé, et
de larges percées avaient éclairci les sombres forêts de ces retraites
jusqu'alors inaccessibles. Aux masses compactes d'un ennemi infati-
gable à le poursuivre, l'imàm affaibli n'avait plus à opposer que
(1) u Védène est situé sur la rive gauche de TafiQuent gauche du Khoulkhoulaou, à la
sortie d*un défilé boisé presque inaccessible. Au moment où cette place fut attaquée
par les Russes, elle était hérissée de fortifications et défendu» par une garnison de plus
de sept mille montagnards de Tavli, sous les ordres de quatorze naibs (lieutenans de
Schamyl). Les Russes avaient treize bataillons et demi, conduits par Tadjoint du général
Yevdokimof, le général-major de Kempfert. » (Journal des opérations militaires et des
travaux des troupes de VaUe gauche du Caucase du tO mars au i avril 1859,)
(2) Voyez la Revue du !•» mai 1856.
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LA BCSSIE DANS LE CAUCASE. 771
quelques poignées de soldats. Les montagnards, fractionnés en une
infinité de petites tribus jadis réunies dans le sentiment d'une dé-
fense commune par ses ardentes prédications et contenues par sa
main de fer, s'étaient détachés successivement de lui pour se don-
ner au vainqueur. C'est alors qu'il se jeta dans Gounib avec quatre
cents murides. Cette situation critique et bien compromise était en-
core loin cependant de paraître désespérée à un esprit aussi ferme,
aussi fertile en expédiens. Il avait vu tant de fois le danger ou la
mort à ses côtés, et il avait su s'y soustraire avec tant d'adresse et
de bonheur, qu'il pouvait se flatter encore d'un retour de fortune;
mais le sort des armes ne tarda point à trahir ce dernier espoir.
On raconte que lorsque, dans les premiers instans de sa capti-
vité, il fut dirigé sur Saint-Pétersbourg, où il devint le lion à la
mode pendant le rapide séjour qu'il y fit, il fut invité à passer la
soirée en petit comité chez M. Taide-de-camp général de G... Le
vieil imâm (il a passé la soixantaine), cédant au charme des préve-
nances dont il fut entouré, se montra expansif. Ayant jeté les yeux
sur un plan qui venait d'être dressé de Gounib, il avoua qu'il se
croyait en sûreté pour deux ans au moins dans ce lieu, où il avait
accumulé tout ce qui lui restait d'approvisionnemens. Gounib est en
effet situé sur une montagne isolée, entourée de deux côtés par le
cours du Kara-Koïssou, et terminée à son sommet par un plateau de
forme triangulaire d'environ cinq verstes (1) dans son plus grand dia-
mètre de l'est à l'ouest, et de trois verstes du nord au sud, mais
qui va en se rétrécissant vers l'est. Sur ce plateau sont des terres
arables, des prairies et des sources d'eau vive. Tous les endroits
que l'on pouvait croire accessibles étaient défendus par des piquets
de quinze ou vingt hommes, et les plus fidèles murides (disciples de
l'imàm) y faisaient bonne garde; mais pendant la nuit quatre cents
volontaires, ayant pris à revers la montagne, y fixèrent des cram-
pons en fer, et, le fusil sur le dos, atteignirent, en escaladant trois
terrasses superposées en étages, le sommet du rocher. Le point où
aboutit cette périlleuse ascension était séparé par une distance de
cinq verstes de celui où se trouvait Schamyl, et cet éloignement,
l'idée aussi que ce côté de la montagne était absolument inabor-
dable, firent réussir cette surprise. Ce n'est que sur le matin que
l'imâm en fut averti, lorsqu'il était trop tard. Les détails de sa cap-
ture sont connus. Cenié dans une des maisons de l'aoûl où il s'était
retranché, il vit tomber autour de lui ses derniers murides, et fut
forcé de se rendre à discrétion. Le prince Bariatinsky le traita avec
la noblesse et la générosité qui sont le propre de son caractère ; il
(1) La verste équiYaut à peu près & 1 kilomètre 60 mètres.
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772 REVUE DES DEUX MONDES.
respecta en lui Théroïsme dans le malheur. Malgré les représenta-
tions des officiers qui T entouraient, il ne voulut ppint que le prison-
nier fût désarmé pour être conduit en sa présence.
Maintenant que la chute de ce redoutable ennemi a rendu la Russie
maîtresse de la plus grande partie du Caucase, nous voudrions jeter
un coup d'œil sur la situation politique et militaire que ce succès lui
a faite dans cette contrée, nous rendre compte des difficultés qu elle
y a rencontrées, de celles qu'elle doit encore surmonter pour la pa-
cifier et se l'approprier entièrement. Le Caucase une fois réuni aux
deux provmces qu'il avoisine et qu'il commande, la Géorgie et l'Ar-
ménie, tout en protégeant de sa masse imposante la Russie et en
la couvrant vers le sud, le Caucase sera pour les tsars une de leurs
plus magnifiques acquisitions comme position militaire et commer-
ciale. Il y a donc intérêt et opportunité à étudier les élémens de
force et d'action mis en œuvre pour opérer cette conquête, et à cal-
culer la valeur de cet accroissement de territoire pour le vaste em-
pire qui est prêt à l'absorber. Malheureusement les notions à l'aide
desquelles nous pourrions nous guider sont rares, incomplètes, et le
plus souvent même ellçs font entièrement défaut. La guerre du
Caucase attend encore son historien. Soit insouciance, soit discré-
tion imposée, aucun de ceux qui l'ont dirigée ou qui y ont pris part
ne s'est préoccupé d'en retracer les annales ou de nous faire con-
naître la contrée qui en a été le témoin. Sous ce rapport, la pénurie
paraît d'autant plus grande, l'infériorité d'autant plus sensible, que
nous avons comme contraste la savante et féconde activité avec la-
quelle d'autres régions placées dans des conditions analogues ont été
explorées et décrites. On formerait une bibliothèque entière avec les
seuls documens que le gouvernement britannique et le gouverne-
ment français ont publiés, l'un sur l'Inde, l'autre sur nos possessions
d'Afrique, tandis qu'il n'existe en Russie sur le Caucase aucun ou-
vrage officiel, même de la plus mince valeur (1). Les seuls matériaux
qui ont été à notre disposition, et qui émanent d'une source authen-
tique, sont les bulletins et les rapports des chefs de corps, tels que
le gouvernement russe les a livrés à la publicité dans les journaux
qui sont ses organes avoués, le Kavkaz (Caucase), journal de Tiflis,
et le Rousskii Invalid (Invalide russe), qui paraît à Pétersbourg.
Citons aussi les statistiques très sommaires de l'armée consignées
dans Y Annuaire du Caucase {Kavkazskii kalendar) ainsi que dans le
(1) Nous sarons qu'il se trouve dans les archires du gouvernement, à Tiflis et dans
les bureaux topographiques placés dans différentes localités du Caucase, les matériaux
les plus précieux pour la géographie et Thistoire de cette contrée. H a été question un
moment de livrer ces matériaux à la publicité ; mais ce projet, comme tant d*autres, est
resté sans exécution.
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LA RUSSIE DANS LE CAUCASE. 773
Pamiatnaia Knijka^ ou almanacb de la cour impériale. Sans aller
chercher, comme on Ta fait si souvent, la raison de ce silence et de
ce défaut de renseignemens dans un soin jaloux de conserver des
secrets d'état, on peut l'expliquer tout naturellement par une indif-
férence profonde pour toute communication avec le dehors, pour
tout appel à l'opinion publique en Europe, de la part d'une nation
encore éloignée, dans la voie du progrès et de la maturité, des con-
ditions qui régissent les sociétés modernes de l'Occident,
Parmi les relations sur le Caucase dues à des travaux particuliers,
celle de M. Frédéric Bodenstedt, quoique vieillie par.le cours préci-
pité des événemens qui se sont accomplis depuis l'apparition de la
seconde édition (1854), mérite d'être signalée comme une excellente
étude ethnographique sur les tribus montagnardes, comme un ré-
sumé suffisant, quoique très succinct, de leur héroïque résistance,
et des doctrines religieuses du muridisme. Les opinions person-
nelles de M. Bodenstedt le rendent peu favorable à la Russie dans
sa manière d'apprécier les faits, mais nous n'avons point ici à lui en
demander compte, pas plus qu'à l'auteur des Lettres sur le Caucase
et la Crimée^ M. de Gilles, de la sympathie déclarée qu'il professe,
et qui est toute naturelle de sa part, pour le pays où il a trouvé une
patrie d'adoption. Nous n'avons au contraire qu'à nous féliciter de
cette différence de vues, source d'une comparaison profitable à la
vérité. Le livre de M. de Gilles a surtout le mérite d'être le dernier
venu, et de fraîche date ; les données qu'il contient ont été recueil-
lies à une époque antérieure de quelques mois seulement à l'expé-
dition qui a mis fin aux destinées politiques de Schamyl. Parti de
Saint-Pétersbourg à la fin de juillet 1858 pour aller rétablir sa
santé aux eaux déjà renommées de Piatigorsk, à l'entrée nord de
la route principale qui traverse le Caucase, M. de Gilles, attiré par
les incomparables magnificences que la nature déploie dans ces
régions alpestres et par les souvenirs historiques que ces lieux ré-
veillent, continua sa route en longeant le versant septentrional du
Caucase jusqu'aux environs de la Mer -Caspienne. Entré dans la
Grande-Tchetchenia, et coupant la chaîne en diagonale jusqu'à son
milieu, où s'élève la forteresse de Vladikavkaz, et jusqu'au défilé de
Dariel [Caucasiœ Pylœ), il atteignit Tiflis, devenue la capitale floris-
sante de la Transcaucasie (1). Quelques pas de plus vers le sud le
conduisirent au couvent d'Edchmiadzïn, l'antique sanctuaire de la
nation arménienne. De là, remontant vers le nord-ouest, par l'an-
cien pachalik d'Akhaltzikh, enlevé à la Turquie pendant la guerre
(1) La population de Tiflis est ai^ourdliui de 38,375 habitans, d'après le calendrier
{médatxoslw) de l'académie impériale des sciences de Saint-Pétersbourg pour 1860,
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77A BEVUE DES DEUX MONDES.
de 1820, et la province géorgienne d*Iméreth, il atteignit Poti, sur
la côte orientale de la Mer-Noire , pour rentrer, sur la fin de Tau-
tomne, par la Grimée et Constantinople.
Les Lettres sur le Caucase et la Crimée indiquent suffisamment
par le titre même qu'il n'y faut point chercher une exploration scien-
tifique, mais la simple excursion d'un touriste, homme d'esprit et
de goût. De retour à Saint-Pétersbourg, M. de Gilles s'est empressé
de rassembler ses souvenirs, en leur laissant la forme primitive et
spontanée sous laquelle il les avait consignés dans son journal de
voyage. La narration a conservé la vivacité de l'impression du mo-
ment; toutefois cette forme a produit dans l'exposition des idées et
des faits une absence d'ordre et des lacunes regrettables; le style
offre des inégalités qui sont rendues plus apparentes par les mcor-
rections d'une exécution typographique beaucoup trop hâtée. Il est
vrai que ce livre a été écrit en pays étranger, loin du foyer de l'at-
ticisme français, et imprimé à Paris, en dehors de la surveillance
de l'auteur, qui vit à Saint-Pétersbourg (1).
M. de Gilles excelle à saisir le côté extérieur et plastique des choses;
il décrit avec amour et quelquefois avec bonheur les harmonies de
la nature, l'aspect imposant ou triste des ruines, l'effet pittoresque
des costumes, le caractère de la beauté humaine chez les diverses
races qu'il a eu l'occasion d'observer. Toutefois ses prédilections, ses
goûts les plus vifs sont pour les scènes et les attributs de la vie mi-
litaire. Les belles armes des montagnards , leurs ruses de guerre,
leur mode d'attaque et de défense, l'organisation des régimens de
cosaques, groupés en famille autour de leurs stanitsas (villages),
leur existence toujours sur le qui-vive, leurs périlleux sekrety (em-
buscades), leur grave et mélancolique physionomie, leur tenue, qui
imite à s'y méprendre celle des Tcherkesses, tels sont les sujets
dont il parle le mieux et le plus volontiers. En relations d'amitié et
d'hospitalité avec les officiers les plus distingués de l'armée russe,
il a puisé dans leurs entretiens une foule de particularités sur la vie
intime et les coutumes des montagnards, avec lesquels ils sont jour-
nellement en contact.
Tels sont nos guides dans cette étude où nous aurons d'abord à
jeter un coup d'oeil sur la configuration de l'isthme du Caucase, afm
de pouvoir nous rendre compte du système des ligues straté^ques
qui le traversent en divers sens. L'armée régulière et irrégulière qui
les occupe et qui en a la défense appellera ensuite notre attention,
qui, ainsi préparée, pourra se porter plus tard sur les populations
(1) Les Lettres sur le Caucase et la Crimée sont enrichies de yignettes et de gravures
dues au crayon élégant et facile de M. Blanchard, et qui témoignent combien cet babUe
artiste a étudié avec soin le Caucase.
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LA RUSSIE DANS LE CAUCASE, 776
caucasiennes elles-mêmes et sur l'indomptable chef dont elles ont
si longtemps secondé les efforts.
I.
L'isthme caucasien, placé entre deux continens et deux mers,
l'Europe et l'Asie, la Mer-Noire et la Mer-Caspienne, semble être
un pont destiné par la nature à mettre en communication ces deux
mondes si différens. C'est pair là que se sont frayé un passage les
immigrations qui ont laissé dans ces montagnes les restes d'une
foule de peuples et cette multitude de langages, radicalement dis-
semblables, qui font du Caucase une véritable tour de Babel, et
pour le linguiste un problème rebelle à toutes les investigations. Cet
amalgame de tribus et d'idiomes que remarquait Strabon (1) il y a
près de deux mille ans se perpétue encore aujourd'hui.
La chaîne qui ferme l'isthme d'un bout à l'autre se déploie en
ligne diagonale dans l'intervalle du 45® degré de latitude au nord-
ouest et du âO« au sud-est, sur une longueur d'environ mille verstes;
mais en ligne droite, à partir de Redoute -Kalé, sur la côte de la
Mer-Noire jusqu'au défilé de Derbend [Albaniœ Pylœ)^ sur la Cas-
pienne, la distance n'est guère que de ciiiq cents verstes. Cet énorme
rempart plonge ses premières assises au fond du liman ou delta du
Kouban, aux environs d'Ânapa; il se prolonge à travers l'isthme en
se partageant vers l'extrémité orientale en deux murailles : — l'une,
au nord-est, aboutissant à Derbend; l'autre, au sud-est, s' abaissant
par une pente qui va s'effacer dans la plame arrosée par la Koura
ou Cyrus avant d'atteindre la pointe de Bakou.
Sur le versant nord comme sur le versant méridional, ce rempart
est flanqué de grands fleuves qui en sont comme les fossés naturels.
Aucune autre contrée peut-être n'est pourvue d'un système d'eaux
plus riche, mieux approprié à l'établissement de lignes stratégiques
comme aux échanges du commerce. Du pied du gigantesque Elbourz
et du mont Khokhi, au centre du massif caucasien, jaillissent, vers
le nord, le Kouban et le Térek, qui, dans une direction parallèle au
versant nord , vont se jeter, le premier dans la Mer-Noire et le se-
cond dans la Caspienne. Au sud, dans la Transcaucasie, cette der-
nière mer reçoit la Koura, qui parcourt toute la Géorgie pour aller
unir ses eaux à celles de l'Araxe, le fleuve du bassin aiménien. Du
côté opposé, le Rion, qui est l'ancien Phase, offre aux bâtimens un
cours navigable jusqu'à Marane dans l'Iméreth , où remontaient, à
ce qu'il paraît, les embarcations des marchands grecs dans l'anti-
quité, des Byzantins et plus tard des Génois au moyen âge.
(1) Géographie, liyre xi, page 343, édition de Cftsaubon.
Gooçle
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776 BEYCE DES DEUX MONDES.
Pour la Russie 9 qui regarde le Caucase du nord au sud-est, le
flanc droit de l'isthme, pratyi flanky ou aile droite, pravoié kryloy
est vers la Mer-Noire, et se projette tout le long du Kouban, comme
ligne militaire. Le flanc gauche, lévyi flankj est vers la Mer-Cas-
pienne, et la ligne qu'il forme s'appuie sur le cours du Térek. Sur
les bords de ces deux fleuves et de leurs afiluens les plus considé-
rables s'échelonne une suite de postes reliés entre eux par des forts
placés de distance en distance aux points les plus menacés ou les
plus favorables à la défense. Ce réseau, au nord et au sud de la
chaîne, embrasse un espace qui n'a pas moins de trois mille verstes
d'étendue.
De la ligne principale du flanc gauche, la ligne du Térek, se dé-
tache celle de la Sounja, l'un des cours d'eau tributaires de ce
fleuve. Fondée en 1845 par le prince Vorontzof , elle sert à tenir
en respect les peuplades tchetchenses. Elle traverse leur territoire
en partant de Stchedrinskaïa, poste cosaque sur le Térek, et va re-
joindre à Vladikavkaz la route centrale du Caucase. La ligne de la
Sounja s'est renforcée de celle de l'Argoun, rivière qui, coulant dans
un sens presque perpendiculaire au Térek, va se réunir à la Sounja,
un peu au-dessus de l'embouchure de celle-ci. Cette ligne est de
création toute récente : le défilé qu'elle traverse, impénétrable jus-
qu'en 1858, n'a été occupé définitivement que pendant l'été de l'an-
née 1859; depuis lors, les forêts épaisses qui le recouvraient ont
été abattues sur une surface de plus de cinquante verstes, des
ponts jetés sur l'Argoun, et une route a été tracée, sur laquelle des
troïkas (1) peuvent déjà circuler. Trois forts assurent le maintien de
cette nouvelle position, dont l'un, Schatoïevskoïé, est aujourd'hui
le quartier-général du régiment d'infanterie de Navaghinsk. La val-
lée de l'Argoun, divisant du sud au nord toute la chaîne du Cau-
case par le milieu de la grande et de la petite Tchetchenia, sépare
le massif des montagnes où s'abritait Schamyl de celles qui avoisi-
nent la grande route deVladikavkaz; c'est par laque l'imâm se
jetait à l'improviste sur les territoires soumis et les établissemens
russes, et qu'il entretenait des relations avec les provinces de
rouest.
Tout le Caucase oriental peut être considéré comme enveloppé
dans un réseau de lignes qui représentent une sorte de quadrilatère.
Le côté supérieur de cette figure est la ligne du Térek avec ses deux
embranchemens de la Sounja et de l'Argoun, s'avançant en contre-
forts dans l'intérieur du quadrilatère. Le côté gauche est la route
militaire qui d'Iékatérinograd aboutit par Vladikavkaz à Tiflis; au
(1) Attelages de trois cheyaux de front.
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LA RUSSIE DANS LE CAUCASE. 777
côté droit s'étend le cordon du littoral de la Mer- Caspienne, sur
l'ancienne route commerciale de Pierre-le-Grand. La base du qua-
drilatère est la ligne lesghienne, qui, en contournant les sinuosités
de l'Alazan, affluent de la Koura, au sud du Daghestan, protège
contre les invasions et les coups de main des Lesghis les provinces
transcaucasiennes du sud-est, la Kakhéthie, le Karabagh et le Schir-
van. Cette ligne. Tune des plus fortes, n'a pas toujours suffi contre
les montagnards hardis et pillards du voisinage; quoique par la
soumission du flanc gauche elle n'ait plus qu'une signification stra-
tégique secondaire et soit devenue un cordon de défense intérieure,
cependant elle ne cessera jamais d'être nécessaire pour arrêter des
agressions partielles. On se rappelle comment, en 1854, les bandes
de Schamyl, conduites par son fils aîné Kazy-Mahoma, franchissant
cette ligne sans obstacle, allèrent saccager le château de Tsinandal,
dans la Kakhéthie, et enlever les princesses Orbélian et Tchavtcha-
vadsé à une distance à peine de cinquante ou cinquante-cinq verstes,
c'est-à-dire de treize ou quatorze lieues, de Tiflis. D'après un ordre
du jour du commandant en chef du 7 (19) août 1859, la limite entre
la contrée riveraine de la Mer-Caspienne et la ligne lesghienne est
tracée par la chaîne neigeuse du nord ou du Boghos, et se prolonge
jusqu'au versant septentrional de cette chaîne et jusqu'à la rive
droite d'un fleuve de TAndie, le Koïssou.
Le Caucase oriental ayant été le centre du muridisme et le foyer
principal de la résistance, c'est là qu'ont dû se porter d'abord tous
les efforts de la Russie, et que nous retrouvons son système de lignes
le plus largement développé et le plus solidement établi. Dans le
Caucase occidental, où le christianisme, jadis importé par les mis-
sionnaires byzantins, n'est point encore entièrement effacé des sou-
venirs et des affections populaires, et où l'islamisme n'a rallié que
de tièdes sectateurs, l'élément hostile a toujours été moins homo-
gène et moins réfractaire. Ici, pour mobile contre l'ennemi, un seul
sentiment, l'attrait de l'indépendance; là, une double passion, l'a-
mour de la liberté et le fanatisme religieux. La différence dans le
caractère et les institutions des montagnards du flanc gauche et de
ceux du flanc droit, indépendamment des considérations stratégi-
ques, indiquait le plan d'attaque et la nécessité de réduire d'abord
le flanc gauche. Il était facile de calculer que la soumission du pre-
mier aurait pour conséquence prochaine celle du second. En effet,
depuis cfue Schamyl est abattu, des symptômes non équivoques ont
annoncé que cette soumission ne tardera point à s'accomplir,
La configuration du flanc droit, où le Caucase ne constitue qu'une
simple chaîne traversée par une multitude de rivières, au lieu de
présenter, comme au Daghestan, un immense dédale de montagnes
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778 BEYUE DES DEUX MONDES.
abruptes et de vallées profondes, n'a point exigé la même extension
de lignes militaires que le côté opposé. Elles s'y réduisent à deux,
mais toutes les deux d'une importance majeure : la grande ligne du
Kouban, depuis la presqu'île de Taman jusqu'à Stavropol, d'où elle
s'enfonce, en pénétrant dans le cœur du Caucase, jusqu'au pied de
l'Elbourz, et la ligne de la Laba, qui vient s'adapter, en formant
deux angles de grandeur inégale, à celle du Kouban, et dont le
créateur est le général Véliaminof , ancien gouverneur du Caucase.
L'établissement du cordon de la Laba a eu pour résultat de refouler
les Tcherkesses, des belles terres qu'ils occupaient entre cette rivière
et le Kouban, sur les hauteurs où ils sont relégués maintenant.
Cet ensemble de lignes, en y rattachant celle de la Mer-Noire, a
été réparti, jusqu'en 1856, en trois divisions ou commandemens ,
et ensuite en deux seulement, à la tête desquels étaient en 1859 le
général Philipson au flanc droit , le général Yevdokimof au flanc
gauche (1). La limite de séparation est la grande route militaire du
Caucase. L'armée du Caucase a pour chef suprême le lieutenant
{namiestnik) de l'empereur, titre équivalant à celui de vice-roi ou
gouverneur-général, investi de pouvoirs illimités. Elle se compose
de deux élémens distincts : les troupes régulières, c'est-à-dire les ré-
gimens qui font partie du cadre général de l'armée russe, et qui
constituent au Caucase la force compacte, écrasante, et les troupes
irrégulières, c'est-à-dire les Cosaques et les milices indigènes, qui
représentent la force mobile. Les positions qu'occupe l'armée régu-
lière par rapport aux grandes lignes stratégiques en ont déterminé
le fractionnement en quatre corps principaux. Chacun de ces corps
admet une division d'infanterie de ligne, un certain nombre de ba-
taillons d'infanterie chargés prmcipalement de la garde des forts, un
bataillon de tirailleurs [strelki)^ un régiment de cavalerie, ime bri-
gade d'artillerie, et plusieurs compagnies de sapeurs et pionniers (2).
Chaque division, commandée par un lieutenant-général, est for-
mée de deux brigades ayant chacune à sa tête un général-major.
(1) Une mesure toute récente (fin 1859) a réuni le flanc droit et le flanc gauche, ainsi
que la ligne de la Mer-Noire, sous un seul commandement, confié au général Yevdoki-
mof (Nicolas Ivanovitch). Le général Philipson (Grigorii Ivanovitch) a été nommé chef
de rétat-major-génénU, en remplacement de Tadjudant- général Milioutin (Dmitrii
Alexéiévitch), qui 8*est retiré pour cause de mauvaise santé.
(2) Les quatre corps de Tannée du Caucase sont répartis dans Tordre suivant :
!• Flanc droit : — cavalerie, dragons de Tver ; — 19* division dinfanterie : régimens
de Crimée, Stavropol, Sévastopol et du Kouban ; —bataillons de ligne n** 1 à 6.
2o Flanc gauche : — dragons de Nijni-Novgorod; — 20» division d*infanterie : remmena
de Tengttinsk, Navaghinsk, de la Koura et de la Kabarda; — bataillons de ligne n«* 7
à 13.
3« Ligne de la Mer-Caspienne -.—dragons Severskii;— 21« division dlnUuiterie : rôgî-
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LA BUSSIE DANS LE CAUCASE. 779
Chaque régiment compte cinq bataillons actifs et un de réserve,
chaque bataillon est composé officiellement de 1,047 hommes; mais
ce chiffre énoncé sur le papier descend, pour des causes dont je ren-
drai raison plus loin, aune proportion moyenne de 600 combattans
sous les armes, auxquels il faut adjoindre 200 hommes environ at-
tachés à chaque bataillon pour le train des équipages (1), ou comme
ouvriers ou bien servans d'officiers. Les bataillons de ligne et ceux
de tirailleurs sont un peu plus forts que les bataillons d'infanterie
compris dans les cadres des divisions, et sont maintenus aussi com-
plets que possible. Les régimens de cavalerie réunissent dix escadrons
et un onzième de réserve, chaque escadron ayant 190 hommes (2).
On a modifié le costume de l'infanterie depuis l'avènement du
tsar Alexandre 11, de manière à l'approprier autant que possible à la
guerre de montagnes. L'habillement consiste dans la tunique russe;
la buffleterie lourde a disparu pour faire place au ceinturon, auquel
sont suspendus le fourreau de la baïonnette chez les simples soldats,
et le couteau de sapeur chez les sous-officiers, ainsi que chez tous
les hommes des régimens d'élite; à la grande giberne rigide a été
substituée une cartouchière attachée à une courroie de cuir noir. La
coiffure qui a été adoptée partout au Caucase est le papak ou bon-
mens d'Apschérou, du Daghestan, du Samour et du Scbirvan; — batailloos de ligne
n" 14 à 19.
4* Ligne lesghienne : — dragons de Péréiaslav; — infanterie d*élite : grenadiers d'Éri-
van, de Géorgie, de Tiflis et de Mingrélie; — bataillons de ligne'n*» 20 à 29.
Un cinquième corps de huit bataillons de ligne, n*** 30 à 37, protège la Géorgie
occidentale et les abords de la Mer-Noire, du côté de Poti. Son chef-lieu est à Koutais,
capitale de llméreth.
Les batteries d'ai'tillerie sont de huit pièces, il y a quatre batteries par division,
une par régiment, en tout seize batteries, dont quatre de gros calibre, six légèro^ et six
de montagne. L'artillerie des Cosaques du Don et de la ligne du Caucase est surtout en
réputation ; elle passe pour la meilleure de toute l'armée russe.
Ces forces, qui composent l'armée permanente, l'armée du Caucase proprement dite,
se sont accrues, depuis l'ayénement du prince Bariatinsky, de corps appelés comme
auxiliaires des autres provinces de l'empire : la 13* division d'infanterie, qui comprend
les régimens de Brest-Litovskii , Belostok, Lithuanie et Vilna, et la 18*, dont les régi-
mens sont ceux de Riazan, Riajk, Bélev et Toula.
(1) Dans Tarmée du Caucase, il n'y a pas de corps particulier pour le train des équi-
pages. On y supplée par les chevaux de trait que fournit le gouvernement (cinquante-
quatre par bataillon) pour le transport des bagages et des munitions en campagne et
par les chevaux supplémentaires (six par compagnie) achetés par les soldats au moyen
d'un prélèvement fait sur la caisse de Yarlel, association qui met en réserve un fonds
destiné aux dépenses communes. Il y a en outre des compagnies spéciales pour ces char-
rois à dos de cheval {konnié transporty) ou de bœuf {voîovié transporty),
(2) D'après un ancien usage, encore en vigueur en Angleterre et en Autriche comme
en Russie, et que la révolution de 1789 a aboli chez nous, les régimens sont désignés par
le nom de la localité où est établi leur quartier-général. Cett appellation est un adjectif
ethnique, Krymskii (de Crimée), Kabardinskii (de la Kabarda), 4)ar exemple, que l'on
emploie dans le langage ordinaire en sous-entcndant le mot polk, régiment.
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780 RETUE DES DEUX MONDES.
net montagnard en fourrure d'agneau, avec fond en drap de la cou-
leur du collet de l'uniforme.
Gomme le soldat français, le soldat russe a un goût décidé pour
le combat à la baïonnette, et cette préférence se conserve toujours
malgré l'introduction des armes de précision. Les escarmouches
de tirailleurs sont devenues du reste une école qui a produit des
hommes capables de rivaliser pour la justesse du coup d'œil avec
ceux de leurs ennemis les plus exercés. Les Russes ont adopté avec
grand avantage les armes des montagnards, tandis que ceux-ci
sont restés dans un état de très grande infériorité pour le maniement
du canon. L'artillerie est en effet, comme le remarque M. de Gilles,
une arme d'une action tellement sérieuse, d'un emploi si savant,
qu'il n'est pas étonnant que des peuples barbares n'aient pu s'en
rendre maîtres. Jusqu'en 1841, ils en furent dépourvus; à cette
époque, Schamyl l'introduisit parmi eux. Ge ne fut pas sans peine,
car il rencontra d'abord une vive opposition dans le grand conseil
ou divan, qui repoussait cette innovation comme un emprunt funeste
fait aux mfidèles. Il y avait dans les montagnes une vieille pièce de
six ; il la fit mettre en état, en organisa le service et marcha contre
les Tcharbely, peuplade de la Haute-Tchetchenia qui refusait d'ab-
diquer son indépendance. L'aoûl principal, fort de ses moyens de
défense et de ses tours en pierre, résista; mais quelques coups de
cette pièce, d'ailleurs inoffensive, terrifièrent tellement les assiégés,
qu'ils ouvrirent leurs portes. L'aoûl fut traité comme un repaire de
giaours; tous les anciens furent mis à mort et leurs biens confisqués.
Dans la suite, Schamyl augmenta son artillerie de pièces qu'il en-
leva à ses ennemis; mais, quoique bien attelée, très mobile et tirant
avec assez de célérité, elle ne fit jamais grand mal. L'imâm, crai-
gnant de la perdre, rendit ses naïbs responsables sur leur tête de la
pièce qui était confiée à chacun d'eux. Ceux-ci tiraient en consé-
quence à des distances de sept cents sagènes (1,500 mètres environ),
jamais à portée de mitraille; à la première tentative des Russes pour
enlever le canon, le naïb se retirait pour reparaître, au bout d'un
quart d'heure, sur un autre point et recommencer son tir incertain.
Il y a plus, l'auteur des Lettres sur le Caucase et la Crimée estime
que l'emploi de l'artillerie a eu en définitive une influence fâcheuse
sur l'esprit guerrier des Tchetchenses. Ignorant le maniement d'une
machine de guerre aussi puissante, et craignant d'être tués eux-
mêmes en la faisant jouer, ils ont fini par s'habituer à se tenir à dis-
tance; ils ont renoncé à la lutte corps à corps, où ils étaient supé-
rieurs, et ces charges vigoureuses qui les précipitaient comme une
trombe jusque sur les baïonnette russes sont devenues de plus en
plus rares.
Jeté au milieu de ces contiées inhospitalières, où il lui faut com-
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LA RUSSIE DANS LE CAUCASE. 781
battre non-seulement Tbomme, mais aussi la nature, le soldat russe
a besoin plus que partout ailleurs de faire appel à cette dextérité
manuelle , à cette aptitude innée à tous les métiers par laquelle sa
race se distingue. 11 se sert aussi volontiers de la piocbe et de la
pelle que du mousquet : il est tour à tour maçon, charpentier, me-
nuisier, décorateur, etc. M. Ivan Tourguenef, dans ses Mémoires
d'un Chasseur y a mis en scène avec un relief très comique ce trait du
caractère du Grand -Russien et la facilité merveilleuse et résignée
avec laquelle il se plie instantanément aux occupations les plus dis-
parates, aux professions les plus antipathiques que lui inflige le ca-
price d'un miaitre. Au Caucase comme partout où il est transporté
se révèle son attrait pour le jardinage; à peine installé dans un cam-
pement, son premier soin est de défricher un petit coin de terre où
il cultive avec amour ses légumes favoris, surtout le chou, qui fait
la base de son alimentation et qui est un des ingrédiens du stchiy la
soupe nationale.
Cette vie militaire au Caucase a sa physionomie, ses mcidens dra-
matiques, ses usages particuliers, que M. de Gilles peint avec beau-
coup de charme. Parmi ces usages qu'une existence de périls inces-
sans, de travaux rudes et ignorés a fait naître, il en est un auquel
nous nous arrêterons : c'est le kounatchestvOy expression soldatesque
dérivée du mot tartare kounak (hôte ou ami), et qui désigne une
confraternité entre deux régimens ou les compagnies parallèles de
deux bataillons, inspirée par une réciprocité de bons procédés, de
secours et de sympathie. Si par exemple le l*"^ bataillon d'un régi-
ment est attendu au fort où se trouve le 2* bataillon, il est de règle
que le dîner de la 1^* ou de la 2*" compagnie est préparé pour les
arrivans par les compagnies correspondantes. Celles-ci cèdent à ces
frères revenus d'une excursion fatigante tout ce qu'il y a de bonnes
provisions en réserve, et se contentent ce jour-là de pain sec pour
leur repas. Il y a quelques années, un incendie à Hassav-Yourt avait
occasionné au régiment de la Kabarda de grandes pertes en four-
rages. Ceux de la Koura s'empressèrent d'y pourvoir, compagnie par
compagnie. C'était en retour d'un envoi de plusieurs tonneaux de
choux que les Kabardinskii avaient fait précédemment à leurs ca-
marades.
Cette fraternité est quelquefois la source de nobles élans. Après
un succès brillant et décisif, il est d'usage de distribuer des croix
de Samt-George, que les soldats décernent par acclamation à ceux
des leurs qu'ils en jugent les plus dignes. A la suite d'une expédi-
tion sur la Laba contre les Tcherkesses en 1836 sous le général
Véliaminof, le régiment de la Kabarda avait été l'objet d'une sem-
blable distinction. Deux des quatre croix accordées venaient d'être
données par les votes de la compagnie, lorsqu'elle s'écria : « C'est
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782 REVUE DES DEUX MONDES.
assez choisir parmi les Russes ! prenons maintenant parmi ces peiiu
Polonais; ik se sont bravement comportés, il faut les encourager.»
En empruntant ce trait à M. de Gilles, je dois ajouter ce qu'il ne dit
pas, afin d'expliquer la légère nuance de dédain et d'ironie qui perce
dans cette expression appétits Polonais {Poliatchkov), et qui se mêle
ici à un mouvement de générosité. Après la malheureuse issue de
l'insurrection de 1831 et la chute de Varsovie, trente mille prison-
niers furent envoyés au Caucase et incorporés à l'armée russe. Le»
enfans de la Pologne qui prirent part au combat de la Laba avec les
Kabardinskii étaient de ce nombre, et ceux-ci avaient à se réconci-
lier avec eux. En effet, les rapports entre les Russes et les Polonais
furent dans le commencement si envenimés que les officiers durent
tenir les uns et les autres séparés. Dans les compagnies, ils refu-
saient de se servir des mêmes ustensiles pour la préparation des
alimens et de s'asseoir ensemble à la table commune.
Ce n'est pas seulement du courage, de la fermeté et une activité
industrieuse qu'exige la guerre du Caucase, c'est surtout une vigi-
lance incessante et un esprit de ruse à toute épreuve. De tous côtés,
à chaque instant du jour et de la nuit, sont là des peuples pillards
et maraudeurs, alertes et fins comme les peaux-rouges de Gooper,
guettant les hommes et les animaux, les saisissant lorsqu'ils s'écar-
tent avec une dextérité de prestidigitateur; mais ils sont en face
d'adversaires qui sous ce rapport ne leur cèdent en rien : ce sont
les Gosaques qui, des bouches du Danube aux confins de la Sibérie,
sont postés en sentinelles vigilantes, et qui, en campagne, fournis-
sent des éclaireurs incomparables au jugement de Napoléon. Quel
admirable parti la Russie a su tirer de cette vaillante milice, jadis si
turbulente lorsqu'elle existait comme nation indépendante, et main-
tenant si bien assouplie et disciplinée depuis que la Pologne, par
une suite de fautes inconcevables et par la pire de toutes, le déni
de la liberté religieuse et de l'égalité politique, l'a jetée dans les
bras des tsars moscovites !
II.
Le vaste cordon de stanitsas et de forts qui se prolonge parallè-
lement au versant nord du Caucase aboutit à Stavropol, quartier-
général de l'armée cosaque. La première des trois divisions de cette
armée, campée depuis la presqu'île de Taman jusqu'à la hauteur de
l'embouchure de la Laba, est celle des Tchernoraorskii ou Cosaques
de la Mer-Noire. Us descendent de ces fameux Zaporogues qui, re-
tranchés au-dessous des cataractes du Dnieper, s'élancèrent si sou-
vent en essaims tumultueux et formidables sur leurs voisins, la Po-
logne, la Russie, l'empire ottoman et les états des khans de Crimée.
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LA RUSSIE DAMS LE CAUCASE. 78S
On sait comment ils finirent. En 1775, le général-major Sazigof,
envoyé contre eux par Catherine II, prit d'assaut pendant la nuit
leur setcha (camp fortifié), et les contraignit de se réfugier sur le
Danube. Les services qu'ils rendirent dans la guerre contre la Tur-
quie leur firent obtenir de l'impératrice, par un oukase du 2 juin
1792, le territoire où nous les rencontrons aujourd'hui, sur une
étendue en largeur de deux cent trente-deux verstes. Les Tchemo-
morskii ont pour capitale la ville d'Iékatérinodar (don de Catherine),
fondée en 1792 sur le Kouban. Ils comptent douze régimens à che-
val, forts chacun de six sotnias (centuries) de cent vingt à cent
cinquante hommes (1), douze bataillons à pied, chacun de mille
hommes, et trois batteries d'artillerie à cheval. C'est du corps des
fantassins que sortent les Cosaques guetteurs {plastouny), qui, dans
la presqu'île de Tjaman, tiennent en surveillance les peuplades tcher-
kesses des environs. Chaussés de nattes, couverts de leur bourka
(manteau montagnard en feutre) et armés de fusils rayés à grande
portée, ils restent le jour et la nuit sans bouger dans leurs sekrety^
au milieu des roseaux, se contentant souvent de pain pour toute
nourriture, attentifs au moindre mouvement suspect.
Plus loin et au-dessous s'étend la ligne du Kouban, qui protège
la contrée en amont de ce fleuve et de ses aflluens, depuis l'em-
bouchure de la Laba jusqu'au-delà de Piatigorsk. Elle comprend
sept doubles régimens à cheval, portant les noms, numérotés 1 et 2,
du Caucase, de la Laba, de l'Ouroup, du Kouban, de Stavropol, de
Khoper et du Volga, deux bataillons à pied et trois batteries d'ar-
tillerie. Les Cosaques de la ligne du Kouban, comme ceux du Térek,
sont issus des anciennes colonies fixées autrefois sur le Don, et
Grands-Russiens d'origine, à la difiérence des Tchemomorskii, qui
proviennent de la Petite -Russie. Dans la suite des temps, les uns
et les autres se sont accrus d'émigrations nouvelles arrivées de
l'Ukraine, du Don et de l'Oural : c'est ainsi que le régiment de Vla-
dikavkaz est un reste de l'un des quatre corps de Cosaques de l'U-
kraine qui se joignirent à l'armée russe contre la Pologne en 1831.
A la suite de cette guerre, il fut cantonné au Caucase, dans la Ka-
barda. A Naltchik, près d'Iékatérinograd (ville de Catherine) (2),
commence la ligne du flanc gauche; elle se divise ainsi : huitième
brigade, régimens Gorskii (montagnard) et de Vladikavkaz; neu-
vième brigade, régimens de Mozdok et de la Sounja ; dixième bri-
gade, régimens de Kizliar et Grebenskoï, en tout six régimens.
Le régiment Grebenskoï est célèbre entre tous par la prestance
(1) Le règlement de 1845 a fixé à huit cent quatre-vingt-quatre hommes l'effectif de
chaque régiment à cheval.
(2) La ville dlékatérinograd est située sur la Malka, à douze verstes au-dessus de
Tembouchure de cette rivière dans le Térek. Elle fat fondée en 1777.
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78i mETUE DES DEUX MCMIDES.
et les belles formes des hommes qu'il admet, et aussi par son an—
deuiieté et les souvenirs historiques qui se rattachent à son exi^—
teace. Plusieurs traditions circulent sur son origine. D'après celle
qu'a reproduite M. de Gilles, un grand nombre de strélitz, fuyant
la colère et la vengeance de Pierre le Grand, se mirent en marche
avec leur drapeau et leurs armes, et descendirent le Volga jusqu'à
son embouchure. Au sud de Kizliar, ils rencontrèrent les débris des
Cosaques du Don, qui s'étaient arrêtés en ces lieux avec André Kalt-
zof. Celui-ci avait suivi jusque-là Yermak, son chef, ce simple Co-
saque qui, à la tête d'une petite troupe recrutée parmi les siens, et
accrue de deux ou trois cents Tartares, Lithuaniens et Allemands,
rachetés des mains des Nogaïs, conquit à la Russie la Sibérie sous le
règne d'Ivan Vassiliévitch (Jean le Terrible). Les compagnons de
Kdtzof, n'ayant pas de terres à céder aux nouveaux arrivés, ies en-
gagèrent à se fixer sur la pente nord des montagnes boisées ou mon-
tagnes noires [tchomia gory)^ qui longent à distance la rive droite
du Térek, comme un premier gradin qui s'élève vers la grande
chaîne du Caucase. Ces derniers s'y maintinrent malgré 1^ mon-
tagnards. Dès que Pierre eut connaissance de leur établissement, il
leur fit offrir, avec l'oubli du passé, la propriété des terres dont ils
s'étaient emparés sur les bords du Térek, les invitant à s'y coloniser
et à défendre sur ce point les frontières de l'empu^. Chacun d'eux
reçut un rouble et un sabre, et leur ataman, la naceka, bâton de
Commandement à pommeau d'argent. Cet insigne est encore con-
servé précieusement dans la maison du chef des Grebenskoî, avec
six drapeaux qui leur appartiennent, et sur l'un desquels est inscrit
le nom du tsar Alexeî Mikhaïlovitch (1646-1677). Lorsque ces Cosa-
ques refusaient de se soumettre à quelque nouvelle mesure, l'ata-
man se présentait à eux la naceka en main, et ordonnait au nom du
tsar; ils étaient alors leurs bonnets et obéissaient. Comme gage de
leur fidélité, ils fournirent à Pierre sept ou huit cents des leurs pour
marcher sous les ordres de Békévitch, prince d'origine kabardienne,
contre le khan de Khiva : malheureuse expédition qui se termina
par le massacre de Békévitch et des Grebenskoî placés sous ses or-
dres; un seul s'échappa et vint raconter à ses camarades du Térek
ce désastre, dont le souvenir a valu aux descendans du fugitif encore
existans le nom de Khiviens.
Si l'on s'en rapporte à une autre tradition, qui parait également
fondée, les Grebenskoî seraient originaires des bords du Don. Leur
migration au Caucase aurait une date plus ancienne que celle qu'in-
dique l'auteur des Lettres sur le Caucasey s'il est vrsû qu'ils se dé-
tachèrent des Cosaques du Don lorsque ceux-ci furent dispersés par
Mouraschkïn, qu'Ivan Vassiliévitch chargea, en 1577, d'aUer les
châtier. D'après cette tradition, c'est sous Pierre P' qu'ils reçurent
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LA BUSSIE DANS LE CAUCASE. 785
un commencement d'organisation. Us quittèrent les cimes {greben)
du Caucase, et, descendant vers le Térek, se mêlèrent aux Cosaques
riverains de ce fleuve , en se distinguant toujours par leur nom pri-
mitif. Les premiers Grebenskoï, presque tous célibataires, se mariè-
rent à de jeunes filles tchetchenses, qu'ils enlevaient dans leurs
razzias; de ce mélange est sortie une magnifique race. Leurs femmes
sont remarquables par leur beauté native, par une tournure élégante
et noble. M. de Gilles nous les représente en peintre amoureux de
son modèle. Rien de plus gracieux que leurs traits et leur costume
au type tout oriental: un teint brun, mat doré, de grands yeux noirs
frangés de longs cils, des sourcils admirablement dessinés, un re-
gard profond et par momens rayonnant comme l'éclair, une bouche
un peu grande, avec des lèvres de corail qui laissent apercevoir des
(lents d'une blancheur éclatante, une chevelure riche et ondoyante,
d'un noir de jais chez la plupart, partagée en deux bandeaux étroits
qui encadrent le front. Pour coiffure , elles ont la sckirinka, pièce
de soie rouge nouée gracieusement autour de la tête et terminée
par deux bouts qui s'arrondissent derrière les oreilles, de manière à
boufler un peu sur le chignon, en façon de bavolet. Sur la schirinka
retombe comme un voile de mariée un transparent de tulle blanc ■
quelquefois brodé. Le vêtement principal, une tunique noire ou
bleue, descend jusqu'aux genoux et s'ouvre sur la poitrine, où sont
deux rangées de longues agrafes en argent, qui forment comme
de petits brandebourgs au-dessous du sem. Si cette tunique a des
demi-manches, elle prend le nom russe de foufaîka; mais si les
manches, courtes jusqu'à l'avant-bras, sont longues en dessous,
c'est le tchekmen ou robe tcherkesse, ouverte jusqu'en bas et bordée
tout autour d'un galon d'argent. Sous la foufaîka ou le tchekmen est
une robe longue, en coton blanc ou en soie rouge. Pour braver les ri-
gueurs de l'hiver, elles portent le surtout à petit collet et à manches
courtes, sorte de polonaise en velours bleu, doublée de fourrure de
petit-gris et bordée de martre. Autour du cou s'enroule un collier
de corail ou de petites perles chez les femmes riches; sur la poitrine
s'étagent trois, quatre et jusqu'à cinq chaînes de monnaies enfilées
et entremêlées de pièces antiques, précieux héritage de famille et
ornement favori des beautés cosaques. Les hommes ne sont pas
moins recherchés dans leur mise, à la fois élégante et martiale; ils
mettent surtout une véritable coquetterie dans le soin de leurs
armes, qu'ils veulent avoir aussi belles que possible; un pauvre
Grebenskoï y consacre quelquefois tout ce qu'il possède d'argent,
ne se réservant que le fonds de terre qui le fait vivre.
Les Cosaques se considèrent tous comme nobles et égaux par la
naissance; ils n'admettent entre eux aucun titre aristocratique. C'est
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786 REVUE DES DEUX MONDES.
une réminiscence de leur ancien ré^me démocratique. H y a ce-
pendant plusieurs familles qui ont acquis, par des services de guerre
ou leurs richesses, une prééminence incontestée, que la hiérarchie
militaire concourt à maintenir. A la tête de chaque corps d'armée
est Tataman {nakaznyi ataman)^ grade qui correspond à celui de
lieutenant-général, et dont est revêtu un officier toujours envoyé
de Russie. Sur l'échelle hiérarchique viennent se placer le colonel
et le lieutenant-colonel, le major {voiskovoi starschina)^ Yiessaoul
(capitaine], le sotnik ou centurion (lieutenant), le khorounjii (en-
seigne) et Youriadnik (sergent). Les grades supérieurs, autrefois
électifs et temporaires, sont maintenant conférés directement par
l'empereur et à vie. Une restriction analogue a été apportée à la
collation des grades inférieurs et de tous les emplois civils. Les
Cosaques seuls peuvent y être appelés, mais le choix et la nomina-
tion dépendent des autorités russes. Ce changement est un de ceux
qui ont modifié le plus profondément l'état de l'ancienne société co-
saque. Le pouvoir des che£s, toujours disputé, toujours instable, et
par cela même faible et incapable de comprimer les dissensions in-
testines, a été remplacé par une autorité régulière, qui fait sentir
son frein ; mais ce sentiment de sauvage indépendance, mobile pour
ces peuples de tant d'entreprises d'une audace inouie, s'est éteint:
il a fallu apprendre à plaire à un maître, de qui découlent tout droit
et toute grâce, et, pour donner plus de force à cette influence venue
d'en haut, le titre d'ataman-général a été dévolu au tséçarévitch,
héritier présomptif du trône.
Tout Cosaque naît guerrier; il possède comme colon le sol qu'il
cultive et qu'il doit défendre. C'est un véritable fief, exempt de
toute redevance en nature ou en argent, et assujetti seulement au
service militaire, que le tenancier doit à son souverain depuis l'âge
de vingt ans jusqu'à soixante. Sur ces quarante années, vingt-deux
appartiennent au service actif, les autres au service de vétérance.
Chaque homme doit se pourvoir de son cheval, de son habillement
et de ses armes; ce n'est que lorsqu'il est requis pour une expédi-
tion lointaine que la couronne lui accorde une solde et des rations.
M. de Haxthausen limite à une période de quinze ans, de l'âge de
vingt-cinq à quarante, la durée du service actif, et de quarante à
soixante celui de la vétérance. Koch, comme M. de Gilles, fait com-
mencer le service actif à vingt ans. Si ce dernier cas est la règle au
Caucase, il se peut qu'elle varie dans les autres colonies, sur le
Danube, le Don, le Volga, l'Oural et dans la Sibérie.
Quelques privilèges dont jouissent les Cosaques peuvent être con-
sidérés comme un vestige de leur self-gm^emment d'autrefois : ils
ont le droit de régler entre eux leurs affaires communes; ils sont
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LA RUSSIE i>ANS LE CAUCASE. 787
exemptés de la capitation et de la conscription, et en général de tous
les monopoles créés par le fisc, du moins en ce qui concerne leur
consommation particulière, A chaque chef-lieu, il y a la voiskovaia
kantseliaria (chancellerie de l'armée), conseil de régence électif
chargé, sous la présidence de Tataman, d'administrer les affaires
de la communauté, et divisé en trois départemens, Tun militaire,
le second civil, le troisième économique et disciplinaire.
Les régimens, colonies de soldats cultivateurs, réunissent autour
d'eux, comme une famille, toute une population d'hommes jeimes ou
vieux, de femmes, d'enfans et de travailleurs loués comme aides pour
les occupations des champs. Cette population en masse atteint un
chiffre de douze ou quinze mille personnes, dont les deux tiers mâles,
car il y a beaucoup de célibataires parmi les Cosaques. Dans chaque
régiment, la réserve [lyotnyi polk) est égale à l'effectif d'activité, dont
eHe double la force, puisqu'elle peut entrer en ligne en cas d'attaque
générale. Elle se compose des hommes comptant de vingt à vingt-
cinq ans de services, de ceux aussi qui ont reçu la permission de
vaquer à des affaires de famille dans la stanitsa, de prendre plus de
temps pour la culture de leurs terres, etc., tout en restant astreints
à la loi du service actif tant qu'ils n'ont pas dépassé quarante ans*
En tenant compte de cette force double, on s'explique comment cer-
tains régimens présentent une masse de population aussi considé-
rable. Enfin il y a ce qu'on pourrait appeler la milice des jeunes
garçons, déployant dès l'enfance du goût et de l'habileté pour les
exercices équestres, et s' essayant au maniement des armes, qu'ils
doivent connaître à fond, pour être à vingt ans des soldats tout for-
més. Cette limite d'âge est abaissée de trois ans en faveur des fils
d'officiers : dès leur dix-septième année, ils peuvent entrer dans le
service actif.
La répartition des terres se fait par lots proportionnés à l'impor-
tance des grades; le simple soldat reçoit de 30 à 60 dessiatmes (1) ;
les cinq iessaouls et les douze officiers inférieurs, sotniks et kho-
raundjiis, chacun 200; le major, 300; chaque officier supérieur,
colonel ou lieutenant-colonel, 600; le prêtre de la stanitsa, 150. Ces
terres sont d'une fertilité extrême lorsqu'elles sont livrées à la cul-
ture. A l'état de steppes tout le long des fleuves et des mille ri-
vières qui baignent au sud et au nord le pied des montagnes noires^
elles sont couvertes d'un tapis de verdure émaillé de graminées odo-
rantes qui produisent un fourrage excellent.
La faculté particulière aux Cosaques de s'identifier, pour les for-
mes de la vie extérieure , avec les peuples parmi lesquels ils sont
(i) La dessiatine, mesure de superficie, égale environ 1 hectare et 9 ares.
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788 REVUE DES DEUX MONDES.
disséminés se manifeste ici surtout dans le costume. Ils ont adopté
celui des montagnards comme laissant aux mouvemens du corps
toute leur action et leur souplesse, et ils le portent avec tant d'au-
sance qu'il est impossible à première vue de distinguer le Cosaque
du Tcherkesse. L'uniforme des Cosaques de la Mer-Noire est la tu-
nique circassienne {tchekmen) bleue, ouverte sur la poitrine, où elle
laisse apercevoir une tunique de dessous (beschmet) de couleur
rouge. Sur la ligne du Kouban, les régimens à cheval ont la tuniqpie
noire fermée sur le devant; les fantassins et l'artillerie portent le
tchekmen bleu et le beschmet d'une nuance distinctive pour cha-
que brigade; c'est l'uniforme de parade avec épaulettes pour les
officiers. La petite tenue consiste dans le tchekmen feuille morte,
qui est la couleur habituelle des Tcherkesses. Les régimens du flanc
gauche se distinguent par le tchekmen de couleur cannelle. Les
armes sont la sclmschka (sabre droit des montagnards à poignée sans
garde), suspendue à une mince bride de cuir, et le kindjal (poi-
gnard). A la ceinture sont attachées la petite boite à graisse pour
l'entretien du fusil rayé et Yovertkay tournevis ingénieux en façon
de poignée à jour pour démonter et nettoyer toutes les pièces de
l'arme. Dans une poche de cuir placée sur le côté est renfermé le
pistolet. Le fusil est le même que celui des montagnards, à canon
rayé. Chaque homme est pourvu de quarante-deux cartouches.
La discipline est très rigoureuse , et pourtant les punitions sont
rares. Elles sont infligées en présence de toute la stanitsa, avec
les anciens en tète, et consignées dans l'état de services de chaque
homme, ainsi que sur le registre du régiment. Dans chaque stanitsa,
il y a une école où la langue russe et l'arithmétique sont enseignées
par un maître qui est Cosaque lui-même. L'instruction religieuse
est donnée par le prêtre. Les fils de familles riches vont étudier au
gymnase de Stavropol, et les fils de prêtres, destinés inévitable-
ment à exercer à leur tour les fonctions sacerdotales, au séminaire
de la même ville.
Chez un peuple militaire comme les Cosaques, tout dans l'éduca-
tion des jeunes gens, — l'instruction, la vie de famille, les jeux, —
converge vers un même but, celui de les préparer à l'existence guer-
rière à laquelle ils sont voués. La djiguitofka, leur divertissement
favori, est une suite d'évolutions et de passes à cheval où l'attaque et
la défense sont simulées. Les jeunes Cosaques se livrent à cet exer-
cice en présence de leurs parens et de toute la population de la
stanitsa avec une ardeur que redoublent les applaudissemens. Ces
jeux, accompagnés de danses, de 'rondes et de chants en chœur,
ont Ueu principalement au carnaval, sur la grande place, en vue de
l'église.
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LA RUSSIE DANS LE CAUCASE. 789
Les postes, échelonnés de dixen dix verstes environ, sont gardés
par dix, vingt ou trente hommes commandés par un ouriadnik. Ordi-
nairement c'est une enceinte carrée entourée d'un mur en pierres ou
en terre blanchi à la chaux; ce mur est percé de meurtrières et flan-
qué de deux saillies comme de petits bastions dont le feu commande
toute la partie en retraite. Au-dessus de la porte est la vyschkay
petite plate-forme élevée sur des poteaux; dans cette guérite aé-
rienne veille constamment la sentinelle, dont le regard peut em-
brasser un horizon de dix verstes dans la steppe. Sur un des côtés
intérieurs de l'enceinte sont le corps de garde et la petite caserne
avec le magasin ; du côté opposé, les écuries où en un tour de main
les chevaux sont sellés et bridés. Le poste est organisé de manière à
pouvoir résister pendant quelques heures, jusqu'à ce que les postes
voisins, avertis par la fusillade, aient eu le temps d'accourir, en ap-
pelant au besoin le renfort de la stanitsa la plus rapprochée. Cet
appel se fait par un système de signaux réglé par le tir du canon :
deux coups annoncent que la stanitsa ait à se mettre sous les armes,
quatre qu'il xient de se passer un événement grave aux environs, du
bétail enlevé avec son gardien, des hommes tués, etc., huit qu'un
fait considérable vient d'avoir lieu, comme une attaque en masse de
l'ennemi; alors chaque stanitsa expédie vers le point menacé des
hommes, de l'artillerie, et toutes ses forces disponibles. Le signal
d'alarme donné par le canon et accompagné du tintement précipité
de la cloche de l'église parvient promptement d'une stanitsa à l'au-
tre jusqu'au bout de la ligne, et peut rassembler tous les postes
dans la journée et même en quelques heures.
Pendant la nuit, la surveillance exige un redoublement de pré-
cautions. Dès la chute du jour, les postes sortent pour aller s'em-
busquer dans des sekrety aux gués des rivières, aux défilés, partout
où l'ennemi a chance de se glisser. Chaque sekret est de trois Co-
saques, qui se cachent aux endroits les plus favorables, dans un
bouquet d'arbres ou de broussailles, derrière un rocher ou un pli
de terrain, et changent de place chaque nuit. Pendant que deux des
hommes s'abandonnent au sommeil, la main sur la schaschka ou le
fusil, le troisième fait le guet ; au moindre bruit douteux que saisit
son oreille exercée, au milieu du murmure des vents et du fracas
des eaux, le coup de fusil part, et tous les sekrety d'alentour accou-
rent à l'instant.
A voir ces Cosaques aujourd'hui si bien assouplis, si dociles en
apparence, qu'on a pu comparer le rôle qu'ils remplissent dans les
domaines des tsars aux fonctions du chien de garde dans un trou-
peau, on pourrait croire qu'ils ont fait un irrévocable divorce avec
leur passé orageux. Quelle métamorphose depuis l'époque où de
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790 REVUE DES DEUX MONDES.
leur sein sortaient un Stenko (Etienne) Riazin et un Pougatchef ,
qui ont inscrit leurs noms en lettres de sang dans les annales de la
Russie ! La muse populaire redit encore tout bas aujourd'hui les ex-
ploits du premier de ces deux terribles rebelles sur les bords du
Volga. Son frère Riazin, serf fugitif, qui avait trouvé un asile et la
liberté chez les Cosaques du Don, amena un renfort de ces Cosaques
à l'armée du tsar Alexeï Mikhaïlovitch. Après une glorieuse campa-
gne à laquelle il prit une part active, il demanda au général russe, le
prince George Alexeïévitch Dolgorouky, la permission de se retirer.
Celui-ci, qui avait peut être besoin de ses services, la lui refusa; les
Cosaques, peu patiens de leur nature, n'hésitèrent point à s'en passer,
et regagnèrent leurs steppes, à l'insu même de Riazin. Dolgorouky,
furieux, s'en prit à celui-ci, qu'il avait sous la main; il le fit pendre.
Ses compagnons jurèrent de venger leur ataman, injustement mis à
mort, et le remplacèrent par son frère Stenko, Pendant trois ans,
ce ne fut qu'une suite de déprédations et de massacres dans les
provinces orientales. Stenko égorgeait sans pitié les voïévodes, les
nobles, surtout les moines et les prêtres, auxquels il avait voué une
haine implacable. Après avoir pris et mis à sac plusieurs villes, entre
autres Yaïk et Astrakhan, après avoir battu les troupes envoyées
contre lui, il fut enfin défait par Dolgorouky, conduit à Moscou, et
périt écartelé le 6 (17) juin 1671 (1).
La révolte organisée et conduite par Pougatchef fut un soulè-
vement des masses populaires placées sous le joug de l'esclavage,
une véritable jacquerie. C'était un paysan échappé des domaines
du prince Odoïevsky, et qui trouva de l'appui chez les Cosaques du
fleuve Yaïk, mécontens de la Russie. Soutenu par eux et par des
bandes de Kirguiz, de Baschkirs et de Tartares Boudziak, il désola
le gouvernement d'Orenbourg, se faisant passer pour Pierre III,
l'époux infortuné de Catherine II, échappé, disait-il, à ses meur-
triers. Il attira à lui tout ce qu'il y avait de germes d'opposition en
proclamant Taffranchissement du servage pour les paysans, du joug
de l'église officielle pour les dissidens religieux [raskobiîki). Ce
marquis de Pngatschef^ dont Catherine et Voltaire plaisantaient si
agréablement dans leur correspondance, finit par se rendre si re-
doutable, que la grande impératrice avouait au philosophe de Fer-
ney que cet homme lui avait donné du fil à retordre ^ quelle s'était
occupée pendant six semaines de cette affaire avec une attention
non interrompue^ et qu après Tamerlan il n'y en avait pas qui eût
plus détruit l'espèce humaine. La trahison vint à bout du rebelle,
(1) Voyez Relation des particularités de la révolte de Stenko Riazin contre le grand-
duc de Moscovie, par un marchand anglais résidant alors en Russie, nouvelle édition,
par M. le prince Augustin Galitzin.
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LA RUSSIE DANS LE CAUCASE. 791
qui défiait les poursuites des armées russes; trois de ses lieutenans
le livrèrent à Panin, et il fut expédié, renfermé dans une cage de
fer, à Moscou. Cet homme de tant de courage et de résolution qui
avait ébranlé un instant le trône de Catherine , alors au faîte de la
gloire et dans sa toute-puissance, reçut en tremblant, comme un
criminel vulgah-e, la mort de la main du bourreau.
C'est surtout parmi cette partie des populations imbues des doc-
trines du starovérisme (vieux croyans) que Pougatchef rallia le plus
de partisans. Ce schisme, protestation énergique de la vieille Russie
contre les réformes introduites au xvii* siècle dans la liturgie et
les livres sacrés par le patriarche Nicon, et plus tard par Pierre
le Grand dans l'ordre civil, n'a fait que grandir et se développer
à l'état d'opposition politique et religieuse, sans que les rigueurs
ou les concessions du pouvoir aient jamais réussi à l'affaiblir (1).
Disons, à la louange de l'empereur Nicolas, que le premier il pro-
clama le principe d'une large tolérance à l'égard dés starovères,
et qu'il inaugura l'application de ce principe à partir de 1852 avec
cette volonté ferme et arrêtée qu'il apportait en toutes choses. Si
ses successeurs suivent la même ligne de conduite avec persé-
vérance, si surtout leur vigilance en impose la stricte observation
aux agens du pouvoir, ils hâteront le retour des dissidens ; l'in-
struction répandue parmi eux et l'invasion des idées modernes, qui,
en Russie comme partout ailleurs, gagnent les peuples et le gouver-
nement, même à leur insu, feront le reste. Il n'est pas rare de voir,
dans des familles starovères enrichies par le commerce, un père,
Moscovite de la vieille roche par la longue barbe et le caftan asia-
tique, avoir des fils qui se rasent le menton, endossent la redingote
et le frac européens, et abjurent sa croyance, ainsi que le costume
suranné qui en est le symbole. Les Cosaques, pharisaïquement atta-
chés au culte du passé, sont restés fidèles au starovérisme. Pour
eux, c'est un souvenir de leur antique indépendance, souvenir vi-
vace, puisqu'il a sa racine dans les profondeurs de la conscience.
C'est le même esprit qui animait les strélitz contre les réformes de
Pierre le Grand. M. de Gilles a été frappé surtout de rencontrer
parmi les Grebenskoï, ce régiment modèle, des starovères très fer-
vens. Leur croyance rigide imprime à leurs physionomies martiales
quelqpie chose de cet air grave et austère sous lequel nous nous re-
présentons les moines guerriers de nos anciens ordres de chevalerie.
Pour se faire une idée de la position dans laquelle le starovérisme
a placé les Cosaques vis-à-vis de l'église orthodoxe et du pouvoir
politique, il n'est pas inutile de savoir qu'ils appartiennent à la frac-
Ci) Voyez la Revue du V juin 1858.
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792 RETUE DES DEUX MONDES.
tion mitigée du schisme, k celle qui admet, comme cette église, l'in-
stitution du sacerdoce {popovstchina), et qui a les mêmes sacremens.
Dans les efforts tentés par le gouvernement pour ramener cette frac-
tion des dissidens, il est allé jusqu'à- donner une sorte de consécration
légale à leur culte, à les reconnaître comme professant ime foi iden-
tique à la sienne; il les désigne sous le nom d' iedinovertsi (confor-
mistes). Les autres, parti radical très avancé et fortement organisé,
rejettent toute hiérarchie ecclésiastique {bezpopovstchina), A côté
d'eux, mais sur une pente encore plus prononcée, sont des sectaires
de la pire espèce, les malakany (mangeurs de lait ou abstinens),
les doukhobortsy (lutteurs de l'esprit), les skoptsy (mutilés), etc.,
qui, ne reconnaissant d'autre autorité dogmatique que celle qui dé-
coule de leur propre inspiration, d'autre suprématie politique que
celle que leur enseigne leur volonté particulière, professent des
doctrines vagues et mal définies, mais d'une opposition très arrêtée
contre les lois de la morale et les institutions de leur patrie. Un
auteur anonyme qui a essayé de sonder cette plaie du schisme russe
rapporte qu'à l'époque de la guerre de Crimée on les a vus, parjures
envers leurs ancêtres, qui avaient, sous Pierre le Grand, repoussé si
vigoureusement les Suédois prêts à se joindre aux bandes de Ma-
zeppa, applaudir aux revers de leurs compatriotes avec des explo-
sions d'allégresse, et célébrer comme des événemens heureux les
échecs subis par les défenseurs de Sébastopol (1).
Des groupes de ces sectaires ont été internés dans la Transcauca-
sie, où ils cultivent les terres que le gouvernement leur a concédées.
M. de Gilles, qui a rencontré sur sa route, dans l'ancien pachalik
d'Akhaltzikh, plusieurs de leurs colonies, affirme que les maisons y
ont un aspect de propreté, d'aisance et de calme intérieur, et les
habitans, presque tous voituriers, un air placide et inoffensif qui leur
donne l'apparence d'une association de quakers. Ce serait là l'indice
d'une amélioration morale auquel on se laisserait prendre volontiers,
si l'on pouvait oublier l'extrême habileté des sectaires à se dissimuler
à tout regard étranger et suspect. D'ailleurs l'auteur des Lettres sur
le Caucase n'avait ni le temps ni la volonté de les observer de près,
et lui-même confesse ingénument n'avoir aucune notion de leurs
(1) Le Raskol, essai historique et critique sur les sectes religieuses en Russie , Paris
1858. Dans ce curieux ouvrage, où le voile de Tanonyme cache un écrivain parfaite-
ment renseigné, dont la nationalité russe n^est pas douteuse, on trouve des détails sur
la vaste organisation des starovères, sur les deux grands hôpitaux qu'ils ont fondés à
Moscou, et qu*ils ont fait inscrire sur les registres de la police sous le nom de cime-
tières : Tun, appelé Ragotskii, appartient aux popavlsy^ et Tautro , Préobajenskii . aux
bezpopovtsy. M. de Haxthausen, qui a visité ce dernier, en a décrit les proportions im-
menses et le n^me intérieur, approprié au traitement de plus de deux mille malades,
sans compltT les mcndians qui viennent y recevoir Journellement leur nourriture.
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LA RUSSIE DANS LE CAUCASE. 793
dogmes et de leur histoire. Il est bien permis cependant de concevoir
quelques soupçons d'après l'aveu qui échappa à la bonne vieille du
village d'Éphremovka chez laquelle il reçut l'hospitalité, et qui lui
dit que ces colons sont un reste des doukhobortsy, établis autrefois
sur la Malotschna, près dé la mer d' Azof. Or M. de Haxthausen, dont
j'ai déjà eu l'occasion d'invoquer l'autorité non suspecte contre la
Russie, et qui a étudié ces derniers sectaires avec soin, nous apprend
que les crimes affreux qu'ils commettaient dans leurs repaires mys-
térieux ayant été découverts après la mort de leur chef Kapoustin,
une enquête eut lieu pendant les années 1835 à 1839, et que par
suite ils furent transférés au Caucase pour être soumis à une sur-
veillance rigoureuse. A l'appui de ce qu'il avance, l'économiste alle-
mand cite tout au long la proclamation adressée aux doukhobortsy
de la Malotschna par le prince Vorontzof , alors gouverneur de la
Nouvelle-Russie et de la Bessarabie.
J'ai dit déjà que M. de Gilles est un peintre habile, et en cette
qualité il se complaît à nous décrire sous un aspect séduisant l'in-
térieur domestique des Cosaques dans leurs stanitsas. Il nous montre
leurs demeures comme des nids arrangés avec de ces petits comforts
dont les femmes seules ont le secret; on y voit tapis, piano, volumes
de musique, albums, journaux, nouveautés littéraires importées de
France. Le soir, des groupes se forment autour de la table hospita-
lière où le thé se prépare, servi par de gracieuses mains. Les offi-
ciers, au retour d'une expédition sérieuse, vont y goûter le charme
d'une causerie de salon. Là d'aimables dames venues d'Europe, ou
même nées au Caucase, mènent une existence de reine au milieu de
guerriers chevaleresques. Je suis loin de vouloir contester la vérité
de ce tableau, et je suis convaincu que l'auteur reproduit avec fidé-
lité le spectacle qu'il a eu sous les yeux dans les maisons privilégiées
où son rang et son mérite personnel lui ont valu un accueil empressé;
mais ce n'est là évidemment qu'un coin de la société du Caucase, un
détail exceptionnel de la vie russe plutôt que de la vie cosaque chez
les officiers le plus haut placés et façonnés aux habitudes aristocra-
tiques des salons de Saint-Pétersbourg. La vulgaire existence des
soldats que nous aurions voulu connaître a été laissée dans l'ombre.
Or des témoignages dignes de foi attestent que les Cosaques n'ont
rien perdu ni des défauts ni des qualités de leurs ancêtres, et que
s'ils ont encore des mœurs simples et pures, ils ont gardé aussi la
grossièreté primitive, l'humeur querelleuse, le penchant à l'ivro-
gnerie, et ces instincts de pillage et de dévastation à outrance qui
les ont rendus si tristement célèbres.
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794 BETDE DES DEUX MONDES.
IIL
Dans cette revue de l'armée du Caucase, les milices indigènes
n'ont pas moins de titres à notre attention que les troupes régu-
lières et les Cosaques, car elles sont nombreuses aujourd'hui, et la
Russie a su en tirer une force réelle et un puissant secours contre*
les autres montagnards. En étudiant la manière dont elle les ploie
à son service, nous apprendrons comment elle agit sur les nations
asiatiques pour les attirer à elle et les rendre utiles à ses vues après
les avoir assujetties.
Au Caucase, le premier acte qui suit l'occupation d'un territoire
conquis ou assujetti est l'organisation militaire de tous les habitans
en état de porter les armes, et, dans certains cas, la transplantation
du reste de la tribu sur des terres où la protection et la surveillance
puissent s'exercer facilement. Là un nouvel aoûl s'élève rapide-
ment ; le pays fournit en abondance tous les matériaux nécessaires
pour la construction des saklias^ simples chaumières tantôt creusées
sous le sol, tantôt bâties en terre ou en pierres, recouvertes de bran-
chages et entourées d'une palissade de pieux. Quelquefois cette émi-
gration est imposée comme punition à un aoûl qui s'est révolté, ou
qui a été surpris en flagrant délit de connivence avec l'ennemi. Dans
la campagne de 1859, l'armée russe, à chaque pas en avant, se gros-
sissait des tribus qui venaient faire leur soumission. Ces populations,
pour qui la suprême notion du droit et de la justice se résume dans
l'idée de la force, accouraient sous les drapeaux russes avec autant
d'empressement qu'elles en auraient montré à se donner à Schamyl,
si la fortune eût été de son côté. Lorsque, au mois de juillet 1859,
le prince Bariatinsky, de retour d'un voyage à Saint-Pétersbourg,
traversa la Tchetchenia et l'Itchkérie pour aller rejoindre les troupes
réunies sur la rive gauche du Koïssou, il avait une escorte où, à côté
des Cosaques, figuraient cent cinquante miliciens tchetchenses qui
peu de jours auparavant avaient les armes à la main. En même
temps, presque tous les naïbs de Schamyl , Talghik et Douba dans
la grande et la petite Tchetchenia, Oumalatt dans l'Itchkérie, Idill
de Védène, le premier mirza (secrétaire) de l'imâm, Abdoul-Ké-
rim, et son ministre intime pour la partie administrative, Schahman-
dar-Hadji, ainsi que le plus influent des naïbs de la montagne, Kibit-
Mahoma, et d* autres non moins puissans, abandonnèrent le drapeau
de leur chef pour celui du vainqueur.
Autant que possible, les anciennes circonscriptions territoriales,
les formes du gouvernement local et l'autonomie des indigènes sont
maintenues. Dans la Kabarda, la Tchetchenia et les parties du Da-
Gooçle
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LA RUSSIE DANS LE CAUCASE. 795
ghestan où les clans sont régis par des institutions démocratiques,
ils conservent, par oukaze impérial, le privilège d'élire leurs chefs
et les membres du conseil populaire [mekémé) (1). Seulement ils
sont placés sous l'autorité supérieure et la surveillance d'un officier
russe qui relève lui-même du commandant militaire de la contrée.
Les khans, jadis indépendans, qui ont consenti à accepter le protec-
torat russe ont conservé la tranquille possession de leurs domaines.
Ces princes sont : dans la partie orientale du Caucase, le schamkhal
de Tarki, les khans de Kourin et de Kàzy-Kpumyk; dans l'ouest, les
princes de Mingrèlie, d'Abkhasie et d'une portion de la Souanéthie.
Le khanat d'Avarie, dont les murides, en 1830, exterminèrent avec
tant de barbarie le jeune souverain Abou-Nountsal, et dont Schamyl
s'était emparé en 1843, a été rétabli en 1859 en faveur d'Ibrahim-
Khan, aide-de-camp de l'empereur. Conmae récompense et en même
temps comme garantie de leur fidélité, ces chefs obtiennent les dis-
tinctions honorifiques de la hiérarchie russe , et surtout des titres
de fonctions militaires qui les rattachent plus étroitement à la per-
sonne du souverain , en leur créant des devoirs de vasselage et d'o-
béissance.
Toutes les carrières sociales, privées ou publiques, sont ouvertes
à l'activité de tous ceux qui, parmi les nations annexées, veulent y
prendre place, sans distinction, pour les droits et les privilèges,
d'avec les sujets russes. Dans ce travail de fusion de tant d'élémens
hétérogènes qu'on s'efforce de faire entrer dans la grande unité na-
tionale, les ressorts mis en jeu par une politique persévérante que
rien ne lasse et ne détourne sont rendus plus énergiques par les
ressources du génie moscovite, si souple et si pliant. C'est cette po-
litique qui a créé cet empire colossal dont les limites s'étendent au-
jourd'hui des rives de la Baltique, à travers toute l'Asie, jusqu'à la
côte occidentale du continent américain. Toutes les grandes familles
des pays conquis doivent fournir ou ont apporté déjà un appoint à
l'armée. Si l'on ouvre le livre d'or de l'aristocratie russe, on verra
qu'un certain nombre de noms nobles primitivement ou anoblis dé-
cèlent une origine asiatique. Pour nous borner ici aux pays cau-
casiens, nous citerons, parmi les Arméniens, les princes Madatof,
Argoutinsky, Dolgorouky, Behboutof , le général Mélikof ; parmi les
Géorgiens, les Dadian, les Orbélian, les Tchavtchavadsé, et une
foule d'autres, qui tous ont pris part, avec plus ou moins d'éclat,
aux guerres d'Asie ; enfin le plus illustre de tous, le prince Bagra-
tion, le descendant des anciens rois de Géorgie et d'Arménie, mort
héroïquement sur le champ de bataille de la Moskova. Ces braves
(1) Ce conseil Juge les procès civils on criminels et les affaires communales d*aprët
la coutume {adet) et la loi de l'Alcoran {ichariet).
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796 REVUE DES deux: mondes.
fils de la Géorgie qui résistèrent aux plus terribles envahisseurs, aux
Arabes, aux Turcs Seldjoukides et aux Mongols, qui formèrent Télite
des armées des schahs de Perse, sont devenus les utiles auxiliaires
des tsars. Us ont été réunis en un corps dont le nom, grouzinskaia
droujina^ c'est-à-dire compagnie géorgienne^ rappelle celui de la
garde particulière et des compagnons d'armes des anciens grands-
ducs issus de Rurik et Tantique gloire militaire de la Russie.
Les montagnards musulmans du Daghestan ont fourni deux régi-
mens de cavalerie dont les services sont fréquemment mentionnés.
Seulement, en passant sous une nouvelle domination, ils n'ont point
changé d'habitudes; ils sont restés ce qu'ils étaient jadis, des pil-
lards décidés, tout en prenant, dans leur contact avec une civilisa-
tion supérieure, des vices qu'ils ne connaissaient pas auparavant.
Une foule de tribus plus ou moins considérables, et qui donneraient
lieu à une longue nomenclature, ont été pareillement enrégimen-
tées. Sans crainte d'être taxé d'exagération, on peut affirmer que le
ûanc gauche du Caucase est en ce moment rangé tout entier sous
le drapeau russe. L'organisation de ces milices, infanterie et cava-
lerie, est à peu près la même que celle des Cosaques; elles sont di-
visées en sotnias ou bataillons commandés par des indigènes pour
les grades inférieurs, par des officiers russes pour les grades élevés.
Elles ne reçoivent de solde que lorsqu'elles sont convoquées pour
entrer en campagne. Le mode ordinaire de recrutement est l'enrôle-
ment volontaire.
Au nombre des moyens employés pour hâter cette assimilation
des nationalités incorporées à la race dominante se trouve d'abord
l'étude de la langue russe, imposée comme condition préalable d'ap-
titude à tous les emplois militaires ou civils. Le premier soin du gou-
vernement est de fonder partout des écoles, et de répandre ainsi la
connaissance des idées et le goût de la civilisation dont cette langue
est l'expression. Chez les populations chrétiennes du Caucase, la re-
ligion rend ce rapprochement encore plus facile. Dans ces contrées
comme en Russie, le christianisme est de provenance byzantine ; les
monumens religieux dont les ruines sont encore debout sur les pentes
ou dans les gorges du Caucase attestent les efforts des empereurs
de Constantinople, depuis Justinien au vi* siècle, pour y faire péné-
trer la foi de l'Évangile, et combien elle y fut florissante. La Géorgie
n'a jamais cessé d'être en rapports intimes avec l'église grecque, et
l'Arménie, séparée depuis le v* siècle, ne s'en écarte qpie sur des
points peu nombreux, obscurcis plutôt par des préjugés nationaux
que par des divergences dogmatiques.
Les mariages mixtes sont aussi une des causes qui concourent à
cette fusion ; il existe nombre de familles où les pères voient déjà
prête à leur succéder une jeune génération, ignorante ou dédai-
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LA BUSSIE DANS LE CAUCASE. 797
gneuse de la langue, de la religion ou du souvenir des ancêtres, et
devenue Russe de la tête aux pieds. Un zèle d'émulation, une sorte
de point d'honneur, portent ces néophytes à se rapprocher de leurs
dominateurs et à désavouer leur propre origine. Le cachet officiel
apparaît non-seulement sur leurs personnes par l'étalage de l'habit
d'ordonnance {moundir), mais jusque dans les appellations de fa-
mille ou individuelles. Les noms de Madathian (fils de Mathathias),
Arghouthian, Pehpoutian, Aïvaziants, Orbélian, Abgar, Vartan, etc.,
sont devenus Madatof, Argoutinsky, Behboutof, Aïvazovsky (1), Orbé-
lianof, Apkarof, Vartanof. Dans la liste des noms musulmans, Tarkhan
a produit Tarkhanof ; Yousouf, Yousoupof, etc. Cette transformation
passe promptement, lorsqu'il y a mélange de sang, du caractère po-
litique à im état physiologique et ethnique. Les contours qui des-
sinent le relief de chaque type national, adoucis par un frottement
continuel , disparaissent rapidement dans ime générale uniformité.
Le système d'asservissement des peuples asiatiques suivi par la
Russie semble tout le contraire de celui que suivent les Anglais dans
rinde. Ici un mur de séparation infranchissable s'élève entre la race
asservie et les conquérans. Les indigènes ont été réunis en corps de
milices, mais sous une discipline particulière et dans des conditions
d'infériorité marquée. On leur a laissé seulement quelques fonctions
subalternes de l'ordre civil ou judiciaire, tandis que l'accès aux prin-
cipaux emplois de l'administration, de la magistrature et de l'armée
leur est fermé (2). L'orgueil britannique se révolterait àl'idée d'obéir,
sous les armes, à un homme d'un sang réputé inférieur, à le voir sié-
ger dans les hautes cours de Bombay, de Madras ou de Calcutta.
Cet éloignement provient, chez nos voisins d'outre-Manche, de leurs
instincts aristocratiques, d'un sentiment exagéré de leur propre di-
(1) Ce nom, qui est celui du peintre de marines dont le talent, devenu populaire en
Russie, a été remarqué à notre exposition de 1857 et lui a valu la décoration de la Légion
d'honneur, me fournit Toccasion de rectifier les détails biographiques très inexact^ qu'a
donnés M. Ivan Golovin dans une publication récente intitulée: Autocratie russe,
Berlin 1860. Suivant lui , M. Aïvazovsky porte le nom de la ville où il a reçu le
jour, de parens tartares si misérables que dans son enfance il cirait les bottes chez
M. Kaznatcheîef , qui devina et seconda son talent. La connaissance personnelle que
j'ai de la famille de ce célèbre artiste me permet d'affirmer qu'il est né à Cafia, en Cri-
mée, non de parens tartares, mais arméniens, jouissant d'une honnête aisance, et qu'il
a été élevé par sa mère, restée veuve et encore vivante. Ses ancêtres émigrèrent d'Âni,
ville de la Grande-Arménie, lorsque, après avoir été ruinée par les Tartares mongols
au XII* siècle et détruite entièrement par un tremblement de terre en 1319, elle fut dé-
sertée par ses habitans. Le frère de M. Aïvazovsky , Mf' Gabriel, qui a longtemps habité
Paris, est actuellement archevêque du diocèse arménien de Saint-Pétersbourg, Bessa-
rabie et Nakhitchévan.
(2) La charte de 1833 proclamait en principe l'aptitude des indigènes à tous les em-
plois, mais la cour des directeurs de la compagnie des Indes à Londres avait rendu ce
privilège à peu près illusoire, en exigeant, entre autres conditions, le plus souvent im-
praticables, un voyage préalable en Angleterre.
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798 REYUE DES DEUX MONDES.
gnité et de leur supériorité sur les peuples auxquels ils se sont impo-
sés, tout en étant en contradiction flagrante avec l'esprit libéral de
leur constitution politique. C'est dire qu'il n'est pas absolu, puisque
tin Arménien de Madras, enrichi dans le commerce, feu M. Raphaël
Gharamîan, faisait partie naguère de la chambre des communes
à Londres. Il est juste de reconnaître que la société indienne, avec
ses préjugés d'exclusion et de haine de l'étranger, sa religion intolé-
rante, sa division en castes héréditaires, présente une agglomération
compacte bien autrement difficile à entamer que les nations chré-
tiennes dégénérées du Caucase, ou les peuplades païennes, boud-
dhistes ou grossièrement musulmanes que la Russie a rencontrées
éparses dans les solitudes de l'Asie septentrionale. Pour caractériser
en traits généraux l'attitude qu'ont prise dans ce vaste continent
les deux puissances qui aspirent aujourd'hui à se le partager, on peut
dire que l'une tend à absorber les nationalités et à les effacer en usant
insensiblement leurs forces vives (1), l'autre en les tenant sous un
joug de fer et à l'écart, sans espoir d'être jamais relevées de cette
déchéance. La séparation et l'esprit d'hostilité, de rancune et de
vengeance qu'engendre cette condition servile sont un des ensei-
gnemens que l'on peut tirer de la récente insurrection de l'Inde. Si
l'on voulait remonter encore plus haut pour chercher la cause pre-
mière de la différence de ces deux politiques, on la trouverait peut-
être dans la diversité radicale du caractère slave et du caractère
anglo-saxon, le premier agissant par la concentration des forces in-
dividuelles dans une unité collective dont l'autorité absolue est la loi
et le mobile suprême, le second par l'expansion isolée et spontanée
du principe d'activité que fait germer dans le cœur de l'homme le
génie de la liberté.
IV.
Après avoir énuméré les élémens de nature diverse qu'admet l'ar-
mée du Caucase, il reste à nous enquérir du chiflre total auquel elle
s'élève; mais cette recherche est à la fois très obscure, parce qu'il
n'existe aucune source officielle où il soit* permis de puiser, et très
(i) Les progrès de ce travail d'assimilation dans lequel est engagée la Russie sont sen-
sibles aussi à l'égard de plusieurs nations européennes : si la Pologne manifeste une
résistance invincible à se laisser absorber, cette résistance tient non-seulement au sou-
venir glorieux d'un passé de luttes et de rivalité, mais encore à ce qu'elle a suivi un
courant d'idées tout opposé à celui dans lequel la Russie a été entraînée, le courant des
idées occidentales. Par une de ces anomalies fréquentes dans un pays comme la Russie,
qui est en voie d'élaboration sociale et à un degré encore inférieur sur l'échelle de la
civilisation, si les Juifs ont été tenus Jusqu'à présent dans un état d'ilotisme, il n'est
pas impossible de prévoir que, par l'acquisition des droits civils qu'on se prépare à leur
accorder, ils seront, comme les autres nations, promptement transformés et russifiés.
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LA BUSSIE DANS LE CAUCASE. 799
complexe, car elle exigerait la connaissance de faits essentiellement
contingens et instables. Ce chiffre a dû nécessairement varier avec
le temps, suivant les exigences ou les résultats de la guerre, et s'ac-
croître au fur et à mesure que l'armée permanente s'est grossie des
corps auxiliaires appelés du dehors et des indigènes qui entraient
dans ses rangs. Toutefois, en procédant par voie d'induction, en
mettant à profit les témoignages oraux dont nous pouvons nous au-
toriser, parce qu'ils sont justifiés par une résidence de plusieurs an-
nées au Caucase, il ne nous sera pas impossible d'arriver à une dé-
termination, sinon rigoureuse, du moins très approximative. D'après
ces témoignages, l'armée était dans l'origine, vers 1823, à l'époque
où Yermolof la commandait, de 22,000 hommes de troupes régu-
lières. Augmentée d'année en année, sous les successeurs d'Yermo-
lof, Paskiévitch, Rosen, Grabbe, Golovin, Neidhardt, jusqu'à 150 ou
160,000 hommes, elle en comptait au moins 200,000 sous Voront-
zof, en 1844. Depuis la nomination du gouverneur actuel, le prince
Bariatinsky, en 1856, elle en réunit 800,000 environ. Ce dernier
chiffre suppose nécessairement l'armée au grand complet, et com-
prend à la fois les troupes régulières, les Cosaques et les indigènes,
ainsi que tous les corps spéciaux, état-major-général, états-majors
de chaque division, etc.
Dans l'évaluation de ces forces en général, il faut d'abord faire la
part des conditions très inégales où sont placées les trois catégories
que nous avons indiquées relativement aux chances de destruction
qui pèsent sur elles, comme aux probabilités plus ou moins grandes
que nous avons d'en connaître le nombre réel. En ce qui concerne
l'armée régulière^ il faut signaler l'action désastreuse d'une admi-
nistration dont les concussions, les abus et l'insouciance pour les
besoins matériels du soldat sont notoires, je ne dis pas seulement
en Russie, mais dans toute l'Europe. S'il est une accusation avérée,
tant elle a été souvent répétée, c'est que la majeure partie de la bu-
reaucratie est infectée d'un esprit de corruption et de rapine, et ce
vice, flagellé publiquement par des écrivains de talent, déploré par
tous les cœurs honnêtes et patriotiques, a résisté à tous les efforts
des souverains pour le déraciner. Une autre observation qu'il ne faut
pas oublier lorsqu'il s'agit de l'armée russe, et qui a été reproduite
bien des fois, c'est l'infériorité du chiffre réel par rapport au chiffre
indiqué sur le papier. J'ai déjà dit que, dans les régimens d'infan-
terie de ligne par exemple, les cadres sont de 1,047 hommes par
bataillon, mais que ce nombre officiel et ostensible descend, suivant
des témoignages de vim, à un effectif de 600 combattans en temps
ordinaire. Que sera-ce donc en campagne, où les fatigues sont beau-
coup plus meurtrières que tous les engins de destruction de l'en-
nemi! « Notre effectif, me disait un officier dans son langage pitto-
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800 REVUE DES DEUX MONDES.
resque, semblait se fondre entre nos mains. » k\x Caucase, les vides
occasionnés par les maladies et la mortalité, par le feu des mon-
tagnards,, la désertion et la captivité, représentent une perte an-
nuelle de vingt mille hommes pour les cinq années qui viennent de
s'écouler.
Il en est autrement des Cosaques. Cantonnés depuis des siècles
dans ces contrées, ils y sont devenus comme aborigènes et sont
parfaitement acclimatés. Ils ne dépendent que d'eux-mêmes pour
leur régime intérieur, leur entretien et le soin de pourvoir à leur
bien-être. A l'exception des sotnias mobilisées en cas d'expédition,
leur service est principalement sédentaire. On peut donc calculer à
peu près leur nombre. En réunissant ceux de la Mer-Noire et de
la ligne du Caucase, en comptant les exemptés temporairement et
le corps de vétérans [Igotnié)^ qui doublent le chiffre de l'effectif,
ce nombre monte à cent soixante-dix ou cent quatre-vingt mille
hommes ; il faut y joindre les douze régimens de Cosaques du Don
qui viennent tenir garnison au Caucase et se renouvellent tous les
trois ans, régimens qui ont été portés à vingt dans les quatre ou
cinq dernières années. Il est donc permis d'estimer à près de deux
cent mille les Cosaques de l'armée du Caucase, dont moitié fait un
service actif. Quant aux milices indigènes, leur nombre a dû subir
des fluctuations incessantes suivant les phases de la lutte et les pro-
grès de la conquête, et telles qu'il serait superflu de hasarder au-
cune évaluation. On assure que ces milices forment en ce moment
un corps de quarante ou cinquante mille hommes.
Si l'on considère l'importance que la Russie a toujours attachée à
la guerre du Caucase, l'activité qu'elle a mise à combler sans relâche
les vides de l'armée régulière, si l'on met en ligne de compte la pro-
gression chaque jour croissante des milices montagnardes, on sera
conduit à accepter comme très vraisemblable le chiffre de trois cent
mille hommes auquel on évalue généralement l'armée du Caucase.
C'est assurément un énorme déploiement de forces, hors de propor-
tion en apparence avec l'étendue superficielle qu'il recouvre, mais
qui semble nécessité par la configuration d'un pays que la nature a
hérissé de formidables défenses, par le caractère belliqueux et ré-
solu des populations qu'elles protègent.
Le chef de cette grande armée, le prince Bariatinsky, estf sorti de
ses rangs. D'abord colonel du régiment de la Kabarda, il fut promu
en 1856 aux fonctions dont nous le voyons maintenant investi, en
remplacement du général Mouravief, le même à qui est due la prise
de Kars, et qui avait succédé en 185 A à Vorontzof. Les plus hautes
dignités militaires ont été prodiguées au prince Bariatinsky : lieu-
tenant de l'empereur au Caucase, il a été créé général feld-maré-
chal, et, par une distinction réservée aux têtes couronnées, aux
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LA RUSSIE DANS LE CAUCASE. 801
princes du sang et aux plus grands capitaines, nommé titulaire
du régiment autrefois sous ses ordres immédiats, le Kabardinskii.
Sans croire un mot des propos que Ton débite sur les influences de
cour qui lui auraient valu tant de faveurs, on ne peut s'empêcher
de reconnaître qu'elles sont justifiées par le succès éclatant que sa
bonne fortune lui réservait. S'il n'a pas eu encore l'occasion de se
montrer le rival des hommes de guerre illustres dont il est l'égal
par les honneurs accumulés sur sa tête, on peut dire qu'il possède
des talens militaires suffisans : c'est surtout un administrateur zélé
pour le progrès des populations dont la direction lui a été confiée,
un cœur noble et généreux; il est doué d'une qualité particulière-
ment précieuse en Russie, la probité. Pour l'aider dans les soins du
gouvernement, il a auprès de lui un conseil et une administration su-
périeure, institués sur sa proposition en janvier 1859. Le président
de ce conseil est le prince Orbélian, de famille géorgienne. L'admi-
nistration comprend quatre départemens : 1^ les douanes et les qua-
rantaines, 2^ les établissemens d'instruction publique, 3** les finances,
4^ la justice. Une division spéciale est consacrée à l'économie rurale
et aux colonies étrangères d'origine allemande établies dans les
contrées caucasiennes.
Maintenant que le flanc gauche est conquis et que le principal
obstacle de la Russie au Caucase , la présence de Schamyl , a dis-
paru, on s'est demandé, dans la perspective de la soumission pro-
chaine du flanc, droit, quelle est la destination éventuelle de cette
grande armée. L'imagination aidant, on s'est représenté Yliabile
et entreprenant Bariatinsky chevauchant, à la tête de ses trois cent
mille soldats, à travers la Perse jusque sur les bords de Tlndiis
et du Gange. Par malheur, les savans tacticiens qui font mouvoir si
lestement des masses aussi lourdes, et dont les élémens sont si hé-
téifogènes, ne nous enseignent pas comment il faudrait s'y prendre
pour les préserver de périr de faim, de soif et de chaleur dans les
déserts qu'elles auraient à parcourir avant de parvenir dans Tlnde.
Les considérations que j'ai développées font pressentir déjà qu'une
pareille prévision ne saurait s'accomplir sans de grandes difficultés;
ce qu'il me reste à dire suflSra pour démontrer que, même ces diffi-
cultés n'existant pas, la réalisation en est de longtemps impossible.
D'abord il est plus que douteux que le gouverneur actuel du Cau-
case, par ses aptitudes et ses goûts personnels, dont le trait sail-
lant n'est point ime téméraire ardeur, soit porté à entreprendre de
grandes expéditions et rêve des conquêtes lointaines. La mission
qu'il a reçue d'assurer la stabilité de la domination russe dans les
vastes domaines qu'il administre est lom d'être achevée, et la gloire
de la mener à bonne fin peut suffire à son ambition. Une portion
Tom xxYii. * 51
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802 RETUE DES DEUX MONDES.
notable des montagnards du flanc droit résiste encore. Ce n'est pas
tout que la soumission récente de Mohammed-Émin, l'actif et habUe
agent de Scbamyl parmi les tribus adighés ou tcherkesses, et celle
de la nation des Natoukhaïs, dans le voisinage des bouches du Kou-
ban; il faut encore vaincre la nation non moins considérable des
grands et des petits Schapsougs, ainsi qu'une foule de tribus qui vi-
vent dans un état d'hostilité sourde ou déclarée, et redoutables par
leur agglomération possible; il faut enfin réduire les restes de la
vaillante confédération tcberkesse (1).
Des trois armées, régulière, cosaque et indigène, que la Russie
possède au Caucase, quelle est donc celle qui pourrait en être reti-
rée? Ce n'est point assurément l'armée régulière, la seule qui ait une
force véritablement agressive et qui puisse être utilement employée
à l'extérieur. Sans elle, les Cosaques, colons sédentsûres, troupes
légères, propres seulement à des combats d'escarmouche et à -un
service de surveillance, sont impuissans, et la milice indigène perd
toute direction et cesse d'être contenue. Ces trois armées, en se
mouvant chacune dans la sphère d'attributions qui lui est propre et
avec ses qualités particulières, se complètent mutuellement et con-
stituent un tout indivisible. La seule pensée, le seul désir que puisse
avoir la Russie est de mettre d'abord un terme à une guerre longue
et sanglante où elle a englouti tant de soldats et de trésors. Alors il
lui sera possible de diminuer son armée régulière, comme nous
l'avons fait nous-mêmes en Algérie. Que plus tard, allégée de ce
lourd fardeau, et lorsque la conquête aura fait place à un système
de sunple occupation , elle tourne ailleurs ses vues et une partie de
ses forcer du Caucase devenues disponibles, qu'elle appelle à son
aide les montagnards, sujets douteux en temps ordinaire, mais auxi-
liaires dévoués dès que luira à leurs yeux l'appât du pillage, c'est
là une de ces éventualités que l'Europe doit prévoir.
En supposant ces enfans du Caucase courbés d'une mer à l'autre
sous le sceptre des tsars, on pourra dire qu'ils sont domptés, mais
non encore pacifiés. Tous, et le Tcberkesse aristocrate et chevale-
resque, et le Lesghi républicain et aux mœurs farouches, tous aiment
la liberté et l'indépendance, comme l'aigle se platt dans les espaces
sans limites des régions aériennes où il plane solitaire. Le flanc
gauche a été un foyjer actif de l'islamisme; quiconque a tant soit
peu étudié la religion de l'Alcoran sait qu'elle entretient au fond du
cœur de ses adeptes un enthousiasme ardent, la haine farouche de
l'étranger et un esprit d'intolérance inflexible comme le dogme de
(1) Une partie des Tcherkesses a' commencé à émigrer, il y a quelques mois, au
nombre de soixante-dix mille environ, sur le territoire ottoman, ns ont reçu des secours
du sultan et des terres dans le nord de TAsie-Mlneure, aux ennrons de Sivas et d*Amasie.
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LA RUSSIE DANS LE CAUCASE. 80S
la fatalité qu'elle proclame. Non, le muridisme n'est pas éteint dans
les profondeurs de ces montagnes; le souvenir de l'imâm Schamyl
vit encore parmi des populations qui lui étaient dévouées jusqu'à la
çfiort. Si la surveillance s'endormait un instant, l'étincelle qui couve
4ans le foyer encore fumant se ranimerait tout à coup ; à Scbamyl
dans les fers, comme à Kazy-Moulla tombé en béros.et en martyr au
milieu des murs en flammes et croulans de Himry, succéderaient
de nouveaux apôtres dont la voix inspirée et puissante réveillerait
les échos assoupis du Daghestan. Ge$ sentimens, ces aspirations,
cette foi ne s'évanouissent pas en un jour. La domination russe ne
sera solidement as»se dans ces lieux que du jour où elle les aura
enveloppés de toutes parts du réseau de ses lignes stratégiques, et
que dans toutes les directions des routes propres aux rapides et fa-
ciles évolutions de Farmée auront été ouvertes. Alors, après l'œ«vre
Tiolente de la conquête, commencera l'œuvre plus Irate, mais bien
plus eflicace, de la pacification. Elle s'opérera à la longue, si la
Russie emploie vis-à-vis des montagnards cette condescendance
persuasive et ingénieuse qui lui permet d'assouplir et de gagner à
elle les races asiatiques. L'habitant du flanc droit, jadis chrétien au
temps des empereurs de Byzance, et conservant de vagues rémi-
niscences de sa foi primitive, serait peut-être accessible de nouveau
aux enseignemens de l'Évangile, si le clergé avait jamais le moindre
souci de les lui faire entendre (1), tandis que le Lesghi, zélé musul-
man, ne se laissera jamais convaincre, et sa foi devra être respectée;
mais ils s'accoutumeront insensiblement l'un et l'autre à obéir à une
force qui leur apparaîtra morale, juste et tutélaire. Les Orientaux
sont de grands enfans dont il faut savoir se faire craindre et aimer
tout à la fois. L'appât du lucre et l'espoir d'acquérir des richesses sont
un moyen d'attraction très puissant sur eux, et le Caucase, par le
développement du commerce et de l'agriculture, peut donner ample
carrière à la satisfaction de ces instincts. Il est fertile en produits
bruts des climats tempérés, et se prête admirablement à la culture
des plantes tropicales, comme l'indigo et le coton. Il est riche en
bestiaux, laine, suif, dre, soie, etc. Sa situation entre deux mers et
deux continens en fait la route naturelle du transit entre l'Europe
et l'Asie. La première mesure à prendre est l'abolition du taiif des
douanes de 1831, qui a anéanti le commerce dans ces contrées en
supprimant tous les rapports avec l'Europe. Ces relations, qui y ré-
pandaient la prospérité et la vie il y a une quarantaine d'années,
ont pris une voie plus méridionale. C'est par Trébisonde et le steppe
(1) Il est constant que Téglise orthodoxe n*a eu jusqu^à présent aucune action sur les
montagnards comme propagande religieuse, et n*a tenté aucun effort pour les ramener.
La seule doctrine qui ait fait des progrès au Caucase dans ces derniers temps est l'isla-
misme.
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80i RETUE DES DEUX MONDES.
des Kurdes, région déserte où les caravanes courent de grands
risques, malgré le tribut que ces nomades prélèvent, qu'elles se
dirigent maintenant vers la Perse et l'Asie centrale. Un système
douanier largement conçu reporterait bien vite ce commerce dans
Tisthme du Caucase. Les routes projetées ou en voie d'exécution
permettraient des communications faciles. Dans le Daghestan, des
mines de soufre, d'antimoine, d'albâtre et de plomb, d'abondans
gisemens de houille ont été découverts il y a quelque mois, et les
montagnards se sont empressés de seconder les recherches des in-
génieurs chargés de cette exploration, dans la persuasion que la
mise en lumière de ces trésors enfouis dans le sein de la terre de-
viendra pour eux une source de bien-être.
Parmi les travaux d'utilité publique en construction ou en projet,
nous citerons la route de Koutaïs dans l'Iméreth jusqu'à Vladikavkaz
sur le plateau de la Kabarda, par Oni, Kalaki et Alaghir; plusieurs
chaussées, au nombre desquelles est la section de Douschétie, sur la
route militaire de la Géorgie ; le pont en fer établi à Koutaïs, sur le
Rion ; la ligne de poteaux télégraphiques, sur le chemin de Tiflis à
Barjom , destinée à être continuée par Koutaïs jusqu'à Poti et à la
Mer-Noire. Enfin les études pour la construction d'un chemin de fer
d'une mer à l'autre touchent à leur fin. Cette voie ferrée pourra
être reliée plus tard, par le steppe des Kalmouks nomades, à celle
qui doit traverser la Russie méridionale jusqu'à Moscou, où elle re-
joindra la voie qui conduit de cette ville à Saint-Pétersbourg.
Certes ce sont là des débuts qui promettent; mais le programme
à remplir est si vaste I Quelle tâche gigantesque que celle de paci-
fier le Caucase, d'y implanter la civilisation, et d'en faire désirer les
bienfaits à des peuples encore enfans ! On en jugera par le tableau
qu'il nous reste à tracer de cette étrange société caucasienne. L'ac-
complissement d'une œuvre pareille ne peut être que le résultat
d'efforts persévérans. La mère-patrie a elle-même bien des pas en-
core à faire dans la carrière du progrès économique et industriel ;
elle est dans l'enfantement pénible d'une grande réforme sociale,
l'émancipation des serfs, réfonne légitime et morale, et par cela
même destinée à triompher et à la transformer. Au milieu de ces
préoccupations qui sollicitent toute son attention sur elle-même, le
temps n'est pas venu de s'occuper activement de la régénération du
Caucase; l'avenir est encore éloigné sans doute où cette parole, pro-
noncée dans la joie d'un triomphe récent et inachevé, i7 n'y a plus
de Caucase y pourra être répétée par les tsars avec une confiance
mieux fondée que celle de Louis XIV disant : // n'y a plus de Py-
rénées.
Edouard Dulâurier.
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DORLCOTE-MILL
SCÈNES DE LA VIE ANGLAISE, i
Dans une plaine largement ouverte, la belle rivière de la Floss,
courant plus à Taise entre ses bords chargés de verdure, semble se
hâter vers la mer, tandis que la marée amoureuse, remontant à sa
rencontre, lui barre le passage par une sorte d'impétueuse étreinte.
Le flot puissant ramène ainsi vers la petite ville appelée Saint-Ogg
de noirs bâtimens chargés des planches odorantes du sapin, de sacs
aux flancs arrondis, pleins de graines oléagineuses, et de monceaux
de charbons, noirs diamans qui étincellent au soleil.
Entre une colline basse et le bord de l'eau, la petite ville étale
ses toits rouges aux pentes rapides, ses entrepôts aux pignons élar-
gis, et sous les pâles rayons d'un soleil de février jette quelques
doux reflets roses sur les ondes miroitantes. A droite, à gauche, s'é-
tendent de gras pâturages, des champs bruns où le sillon récem-
ment ouvert attend la semence prochaine, quelques autres où poin-
tent déjà les tendres tiges du blé semé en automne. Par-delà les
haies, on entrevoit la cime dorée des ruches de l'an dernier. Des
arbres se dressent le long de ces haies, et les mâts des navires loin-
tains, les voiles couleur de tan, se meuvent, dû-ait-on, parmi des
massifs de frênes.
(I) Thê Mill on the Floss, by George Eliot, author of Scenês of clericai Ltfe and
Adam Bede; three vols, William Blackwood, Edinburgh and London 1860. — La tou-
chante histoire publiée sous ce titre par l'auteur d*Adam Bede nous a paru comporter
le procédé particulier d'analyse critique que nous avons applXiué dans la Bévue à quel-
ques récits anglais, tels que Thomey-HcUl (livraisons du 15 mai et du i*' juin 1850), et
Georgy Sandm (Uvraisons du 15 juillet et du 1" août 1859).
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806 BEYUE DE8 DEUX MONDES.
Justement à côté de la ville aux toits rouges, un cours d'eau tri-
butaire, la Ripple, vient mêler à la Floss ses eaux rapides. La Ripple
^coule sous des saules rabougris que je me rappelle encore, et sous le
pont de pierre je me rappelle aussi ces petites ondes noirâtres que
plissait le vent, que moirait l'éclat du jour.
Mais voici Dorlcote-Milly voici le moulin de Dorlcote. Je ferai halte
sur le pont, afin de contempler à mon aise ce site rempli de souve-
nirs, encore qu'il soit bien tard et qu€ les nuages menacent. Même
en cette saison morte et dépouillée, on aime à regarder la vieille
maison, bien tenue, ordonnée, proprette, comfortable. Elle a presque
l'âge des ormes et des châtaigniers qui la défendent contre les vents
du nord. Les eaux sont hautes à ce moment de l'année : elles enva-
hissent les oseraies qu'on leur oppose comme une barrière, et sub-
mergent à demi la bordure de hautes herbes posée au-devant de
l'habitation. Tandis que je contemple le plein courant, l'abondant et
frais gazon, et sur les troncs massifs conmie sur les plus frêles
branches cette espèce de poudre d'un vert brillant que les mousses
fines semblent y déposer comme pour atténuer la sécheresse mo-
mentanée de leurs maigres contours, je m'éprends de cette fraîcheur
humide, j'envie les cygnes blancs qui, là-bas, parmi les osiers,
plongent leur tête sous le flot noir.
La chute d'eau mugit; les roues tournent. à grand fracas, battant
l'onde écumeuse. On est assourdi, on n'en rêve que mieux. Un ri-
deau de bruit, — s'il est permis de parler ainsi, — s'étend entre le
monde et vous. C'est le moment de songer aux choses passées. Le
paysage vivant se repeuple de fantômes. Je revois, sur ce même
pont, contemplant, comme moi, les roues du moulin qui jetaient
autour d'elles une poudre de diamans, — je revois, dis-je, une
belle et brune enfant, accompagnée d'un griffon blanc coiffé de
brun. Jaloux peut-être de sa petite maîtresse si profondément ab-
sorbée par les mouvemens du bruyant mécanisme, il aboyait aux
roues, sans pouvoir ni faire cesser le tumulte, ni le dominer cfe ses
hurlemens aigus...
Ce fut amsi que m' apparut pour la première fois Maggie TuUiver.
Je ne me doutais guère de ce qu'elle serait un jour pour moi, de ce
que je serais pour elle, et des liens qu'un avenir encore lointain éta-
blirait entre nos deux destinées. Quels ils furent, je ne lé dirai point.
Ce n'est pas ma vie que je raconte. Ce que j'ai pu sent'u* ou souffrir
n'intéresse que moi et ne mérite aucune mention, aucune attention
particulière. En est-il de même de Maggie? Si je le pensais, ce récit
n'irait pas plus loin; mais aucun de ceux qui l'ont connue Bi qui,
— sous le nom d'emprunt que je lui donne, — viendraient à la
deviner, ne me refuserait d'attester qu'elle n'a point passé en vain
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DORLCOTE-MILL. 807
ici-bas. Dieu l'avait marquée d'une empreinte à part, et on pouvait
croire qu'il la prédestinait à un rôle qu'elle n'a pu jouer; pour ses
mystérieux desseins, il prépare ainsi des instrumens de choix, des
êtres d'élite, en plus grand nombre, dirait-on, qu'ils ne lui sont-
nécessaires. L'heure venue, ce grand ouvrier prend celui qui va le
mieux à sa main puissante; les autres, rejetés dans la poussière, y
demeurent inutiles et perdus. Les hasards de la vie, les circonstances
contraires, arrêtent leur essor. Seulement une vague auréole leur
reste au front; ils portent le signe sacré. Si petits qu'ils semblent
à la foule stupide, ils arrêtent par leur grandeur cachée les regards
de quiconque a le sentiment des choses d'en haut.
L
De sa distinction native, Maggie ne devait rien à ses parens*
L'honnête propriétaire de Dorlcote-Mill, M. Tulliver, n'était qu'un
meunier entendu, doublé d'un spéculateur fort insuffisant. Entêté,
dominateur, processif, il croyait à son étoile , sinon à son génie, et
se lançait étourdiment dans des difficultés au-dessus de la portée de
son esprit. Une fois embourbé, il manquait d' expédions, d'adresse,
d'entregent : il ne savait que se raidir, et, définitivement vaincu, se
plaindre de tout, hormis de lui-même. Sa femme ne pouvait lui
prêter aucun secours. C'était la vraie ménagère anglaise, la femme
d'intérieur, pourvue de toute sorte de bonnes recettes pour la con-
fection des puddings ou la mise au net des lessives; au-delà, d'ayant
aucune idée, ne connaissant rien du monde, rien non plus de ce
qui la touchait de plus près, et respectant la capacité de son mari,
qui, parti d'assez bas, avait pu s'élever par degrés jusqu'à devenir
l'époux « d'une Dodson. » Une Dodson était aux yeux de mistress
Tulliver, — et cela seul pourra la classer dans l'esprit de bien des
gens, — tout autre chose qu'une Simpson, une Gregson, une Jame-
son. Pourquoi? Elle n'aurait pu le dire au juste; mais elle n'en était
pas moins convaincue de cette mystérieuse supériorité, et, en de
certains momens, songeait avec regret qu'elle s était «mésalliée! »
M. Tulliver, fils de ses œuvres, n'était nullement reconnaissant de
l'honneur qu'elle lui avait ainsi fait sans qu'il s'en doutât. Se croyant
plus riche qu'il n'était et aussi plus certain de sa prospérité à venir,
il avait épousé la cadette des misses Dodson, assez pauvrement do-
tée, d'abord parce qu'elle était jolie, ensuite parce qu'elle passait,
et à bon droit, pour s'entendre aux soins intérieurs. Peut-être ne
fut-il pas trop fâché de la trouver, pour le surplus, d'une nullité qui
passait toute espérance. Il aimait à être maître chez lui et à ne pas
conter ses affaires. La docilité, l'incuriosité absolues de sa femme
Gooçle
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808 BEYUE DES DEUX MONDES.
i
flattèrent son orgueil marital, et il se crut d'autant plus grand qu'il
s'était associé à un être plus inférieur. Il ne devait s'apercevoir de
son faux calcul que bien plus tard, à l'heure des crises, alors qu'un
bon conseil donné à propos, un encouragement ingénieux, une sa-
lutaire initiative, eussent prévenu ou du moins atténué les catastro-
phes.
Entre ces deux êtres mal associés, mais qui ne s'en doutaient
point et vécurent longtemps heureux l'un par l'autre, grandirent
deux enfans, Thomas et Marguerite : — Tom et Maggie, comme on
les appelait au moulin.
Tom se montra dès l'enfance ce qu'il fut depuis, un exceDent
échantillon du yeoman anglais. Il avait le raisonnement droit et
court, l'intelligence dure, la volonté ferme. Très capable de com-
mettre une de ces espiègleries qu'on appelle vulgairement « une
sottise, » il aurait jugé honteux de la désavouer ou de la dissimuler
au-delà d'une certaine mesure. Il ne donnait pas sa parole en vain.
Il ne se fût jamais laissé emporter, dans ses plus vives colères, jus-
qu'à frapper une petite fille, cette petite fille fût-elle sa sœur. Cette
sœur pourtant l'impatientait souvent. Il la comprenait si peu, qu'il
avait renoncé à se l'expliquer. Il l'aimsdt en somme et sincèrement,
mais non comme il était aimé d'elle.
Maggie voyait Tom comme elle voyait toute chose en ce monde,
c'est-à-dire que sa poétique imagination le transfigurait. Ce robuste
et franc garçon fut longtemps le centre à peu près unique de ses
affections. Par ses rebuffades, quelquefois brutales, il excitait en elle
cet admirable instinct d'indulgente bonté, de pardon inépuisable,
que la nature met au fond de certains cœurs excellemment doués.
Par sa force, son courage, il lui plaisait. Énergique elle-même, l'é-
nergie d' autrui lui était sympathique. Avec les années, ce goût, cet
attrait qu'elle avait eus dès l'enfance pour ce frère toujours un peu
ingrat, — comment ne l'eût-il pas été? — allaient se développant.
Elle n'obéissait volontiers à personne : à personne elle ne désobéis-
sait moins qu'à lui. Il était l'arbitre absolu, quelquefois le tyran ca-
pricieux de leurs jeux d'enfance. L'offenser était sa plus grande
crainte; lui plaire et se dévouer pour lui, le plus exquis plaisir
qu'elle pût goûter. Elle était jalouse des petites filles à qui Tom ,
forçant un peu sa nature abrupte, témoignait quelque complaisance
ou accordait par hasard quelque attention. Un jour entre autres,
poussée au désespoir par la préférence marquée, et volontairement
marquée, que Tom avait manifestée pour miss Lucy Deane, leur cou-
sine germaine, Maggie résolut de fuir à jamais ce frère dénaturé. Ses
lectures d'enfant lui avaient fait envisager comme la chose du monde
la plus simple d'aller rejoindre un camp de gipsiesy et de s'y faire
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DORLCOTE-MILL. 809
proclamer reine, grâce à son incontestable supériorité sur des êtres
si imparfaitement civilisés. Elle leur apprendrait mille et mille cho-
ses qu ils ignoraient encore, et ferait inévitablement le bonheur de
la tribu soumise à ses lois. Ce fut avec ces idées qu'elle se glissa
hors de chez son oncle Deane , — où les deux enfans étaient alors
en visite, — et s'achemina bravement vers Dunlow-Common, où de
tout temps elle avait entendu signaler la présence d'un de ces cam-
pemens bohèmes, plus fixes qu'on ne les croirait dans le retour de
leurs installations périodiques. Que de fois ne me suis-je pas com-
plu au récit qu'elle me faisait de cette journée et des émotions
qu'elle avait éprouvées, à peine dans la campagne, hors de vue,
seule, sans protecteurs, et se croyant déjà au bout du monde! —
J'avais grand'peur, disait-elle; mais pas un instant l'idée ne me vint
de retourner en arrière. Mon imagination créait des monstres sur
ma route; mais une irrésistible impulsion me faisait braver ces
effrayantes chimères. — La chance voulut qu'elle rencontrât en fin
de compte ce qu*elle cherchait. Deux femmes d'aspect assez étrange,
mais qui lui firent un accueil suffisamment respectueux, préparaient
le repas de ses futurs sujets. Elle leur expliqua ses intentions, qui
parurent les étonner à peine, et n'était le sans -gène avec lequel
une jeune zingarillay survenue peu après, la dépouilla de son joli
chapeau, pour l'essayer sur sa tête assez mal peignée, Maggie n'au-
rait eu d'abord aucun motif de se croire en mauvaise compagnie,
11 est vrai que plus tard les choses prirent un autre aspect. Les
hommes de la tribu revinrent, escortés d'un vilain barbet noir qui
effraya terriblement la nouvelle gipsy. Le chef de la bande inspecta
trop curieusement les poches du tablier de Maggie, et, en y repla-
çant les menus objets dont elles étaient garnies, omit un dé d'ar-
gent dont la vue lui avait arraché un sourire significatif. Ceci, joint
à l'absence tout à fait imprévue du thé qui accompagnait son lunch
quotidien, commençait à faire réfléchir l'enfant, dont les idées, en
moins de cinq minutes, changèrent du tout au tout. Ces mêmes
bohémiens qu'elle regardait naguère comme d'enviables compa-
gnons, faciles à instruire et à rendre heureux, lui paraissaient main-
tenant fort capables d'attenter à ses jours. Peut-être étaient-ils an-
thropophages. Et comment savoir en effet ce qui cuisait là dans cet
affreux pot de fer, sous l'œil hagard de la sorcière aux cheveux gris?
L'incident finit d'une façon beaucoup moins tragique. Leur repas
terminé, les bohémiens n'eurent rien de plus pressé que de ramener
à Dorlcote-Mill la « petite lady » dont ils ne pouvaient en effet tirer
meilleur parti. Et Maggie y rentra, mieux édifiée sur leur compte,
mais san$ avoir changé de caractère. De plus rudes enseignemens,
par la suite, sont demeurés tout aussi peu efficaces.
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810 REVUE DES DEUX MONDES.
y si dit, je crois, que M. Tulliver avait l'instinct batsûlleur et pro-
cessif qu'on reproche à la race normande. Dans la voie où cet
instinct l'engageait, il rencontrait à chaque pas des difficultés que
lui grossissait son manque d'instruction. Les gens de loi auxquels il
était obligé d'avoir recours, et qui parfois le tiraient d'affaire, lui
inspiraient un saint respect mêlé de terreur. Il en vint à rêver pour
son fils cette connaissance du droit qui lui manquait si fort à lui-
même , et ce fut là son principal mobile quand il résolut de donner
à Tom, coûte que coûte, une instruction libérale. D'une humble école
où les fils de fermiers allaient apprendre tant bien que mal les élé-
mens de toute science humaine, l'enfant passa sous la direction d'un
jeune ecclésiastique de Saint>-Ogg, ambitieux et pauvre, qui, tout
récemment marié, se sentait obligé d'ajouter aux maigres revenus
de sa cure quelques ressources supplémentaires. Tom Tulliver fut
son premier écolier, et s'il avait manifesté les moindres dispositions
littéraires, rien n'aurait été négligé pour faire de lui un brillant spé-
cimen des talens de son précepteur; mais le révérend Walter StelUng
ne put pas nourrir longtemps les illusions flatteuses dont il s'était
bercé au début. Devant la résistance inerte de cette intelligence dé-
routée, de ce bon sens obtus, il sentit, après quelques tentatives
infructueuses, fléchir son obstination et s'envoler ses espérances.
Tom, à partir de ce moment, cessa d'être harcelé de punitions et de
reproches. Par un accord tacite, ses leçons lui furent données comme
il les prenait, avec la plus complète indifférence, et peu à peu
mistress Stelling, belle blonde aux yeux bleus, à qui déplaisaient
assez les soins continuels de la maternité, transforma l'écolier rétif
en une bonne d'enfant parfaitement dressée. Les récréations de
Tom se passaient à promener, à surveiller la petite Laura, et, faute
de tout autre compagnon de jeux, le brave garçon avait pris goût à
cette mission charitable. Il ne s'en plaignait donc pas, et laissait
M. Tulliver se bercer de l'idée que son fils acquérjût toute l'érudi-
tion nécessaire à un attomey^ — voire à un solicitory — tandis
qu'en réalité celui-ci n'apprenait guère que les pratiques routi-
nières de la nursery.
Cependant, après un an de cette éducation passablement irrégu-
lière, l'arrivée d'un second élève modifia quelque peu l'état des
choses. Celui-ci était tout différemment doué. Dieu l'avait fait beau :
un accident, survenu pendant sa première enfance, l'avait rendu
difforme. De là une grande timidité, une grande défiance de lui-
même , accrues encore par d'çiutres circonstances. Son père, un des
hommes de loi les plus occupés de la petite ville de Saint-Ogg, y
était en butte à de nombreuses inimitiés. On le savait habile, on le
craignait. Tout ce qu'il y avait en lui de facultés affectueuses, il le
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DORtCOTE-MILL. 811
gardait à son pauvre enfant resté sans mère , à cette frêle plante
déjà flétrie. Pour les étrangers, il n'avait qu'un front sévère, un
abord composé, sec et presque rude. C'est ainsi qu'il répondait à
l'antipathie générale dont il se savait l'objet, et dont son fils, doué
d'une extrême susceptibilité, avait déjà plusieurs fois subi les contre-
coups douloureux.
Philip Wakem, — je ne l'ai pas encore nommé, — se trouvait
d'autant plus mal à l'aise avec son nouveau compagnon d'études,
qu'il savait le père de Tom engagé dans un procès où Yattomey
Wakem occupait pour la partie adverse. Tom de son côté avait sou-
vent entendu M. TuUiver, dans les épanchemens colériques auxquels
il était sujet, traiter de « méchant homme» le légiste à l'instiga-
tion duquel on lui avait cherché chicane sur sa prise d'eau. Avant
que le hasard ne les réunit, il existait donc entre ces enfans un
germe d'inimitié. Tom d'ailleurs ne pouvait que mépriser « un
bossu. » Pour lui, Philip Wakem n'était que cela. Philip en re-
vanche, lorsqu'il eut reconnu l'infériorité intellectuelle de son nou-
veau camarade, se consola plus aisément d'être regardé de si haut;
il ne lui en coûta guère de pardonner un dédain qu'il pouvsdt rendre
au centuple. Aussi, peu à peu familiarisés l'un avec l'autre, les deux
élèves de M. Stelling en vinrent-ils à nouer d'assez bons rapports
et à se rendre de mutuels services; mais aucune intimité réelle
n'existait et ne pouvait exister entre deux natures si dissemblables.
Quelque tact qu'ait un enfant, il ne saurait, dans des rapports quo-
tidiens , dissimuler toutes ses impressions , et Philip , en laissant
percer de temps en temps la médiocre opinion qu'il avait des fa-
cultés intellectuelles de Tom, réveillait l'hostilité de vieille date qui
sommeillait au cœur de ce dernier : elle s'exhalait en paroles natu-
rellement peu ménagées et en allusions blessantes. Un jour surtout,
dérangé à contre-temps au milieu d'une étude qui absorbait toutes
ses pensées, Philip Wakem congédia un peu rudement son camarade,
qu'exaspérèrent les termes dont il s'était servi. — Idiot! c'est pos-
sible, répétait Tom en fureur; mais je vous assommerais, si vous
n'étiez, vous, une petite fille,... et je suis le fils d'un honnête
homme, moi! Sans s'en douter, Tom avait frappé juste. Ces der-
niers mots entrèrent comme un coup de poignard dans le cœur de
Philip. Il pouvait les pardonner à la longue; mais les oublier lui
était désormais interdit.
Maggie, invitée par mistress Stelling à venir passer une quin-
zaine de jours avec son frère, apparut entre les deux enfans ir-
rités comme un ange de paix. Le mouvement sympaliiique qui, dès
l'abord, l'attira vers le pauvre petit Philip était ce noble instmct
de compassion qui, chez les femmes, peut aller jusqu'à Théroïsme.
Il y avait d'ailleurs en elle une ferveur d*imagination, un goût na-
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812 REVUE DE8 DEUX MONDES.
turel pour la culture de l'esprit, qui ne lui permettaient pas de mé-
connaître les dons par lesquels cet être faible et enlaidi se trouvait
dédommagé de son infériorité physique. Elle écoutait avec admira-
tion, ses grands yeux noirs ouverts et fixes, les merveilleuses his-
toires qu'il racontait avec une verve passionnée, et aux séductions
desquelles Tom lui-même ne restait pas insensible. Tantôt c'était
quelque ancienne chronique d'Ecosse, tantôt quelque tragédie d'Es-
chyle ou de Sophocle qui défrayaient leur impatiente curiosité , et
tandis que le frère admirait surtout les grands coups d'épée de Bruce
ou de Wallace, la sœur s'attendrissait aux souffrances de Prométhée
ou de Philoctète.
A ce dernier nom se rattache un des souvenirs de cette enfance
déjà si lointaine. La veille du jour où Maggie devait retourner chez
son père, elle se trouva seule un moment avec Philip, qui, toujours
studieux, préparait son devoir. Us étaient devenus fort bons amis,
et la jeune fille vint s'accouder à la table où il travaillait.
— C'est du grec, ceci? lui demanda-t-elle... Et ce doivent être
des vers... Les lignes sont si courtes...
— Oui, répondit-il, c'est l'histoire de ce pauvre boiteux dans l'île
de Lemnos,... celle que je vous racontais hier soir, vous savez?
Et, charmé de l'interruption, il avait levé la tête pour contempler
plus à l'aise ce visage dont l'expression le charmait Maggie, tou-
jours distraite, ne répondit rien. Ses regards rêveurs erraient dans .
le vide. Elle ne pensait déjà plus ni à Philip ni au livre de Philip.
— Maggie, lui dit tout à coup celui-ci, qui la contemplait tou-
jours,... si vous aviez un frère comme moi, l'aimeriez-vous autant
que vous aimez Tom?
— Quoi?... que dites-vous? demanda Maggie, tressaillant à cette
question qui venait troubler sa rêverie. Et quand Philip l'eut ré-
pétée : — Oh! certainement, répondit-eUe sans hésiter,... et bien
mieux encore... Non, cependant,... non,... pas mieux. Je ne sais
si cela me serait possible;... mais je vous plaindrais tant...
Ces mots : je vous plaindrais ^ dans leur poignante naïveté, firent
monter le rouge au front de Philip. Tout son être se révoltait à
ridée d'être pour Maggie un objet de pitié. Si enfant qu'elle fût,
elle comprit le mal qu'elle lui avait fait sans le vouloir. C'était la
première fois qu'une parole lui échappait, indiquant qu'elle avait
pris garde à la difformité de Philip. Bile en eut un vrai remords.
— D'ailleurs, ajouta-t-elle avec empressement, vous avez tant
d'mtelligence,... vous jouez si bien du piano,... vous chantez si
bien... Je vous assure que vous me plaisez beaucoup... Quand Tom
s'en irait, vous resteriez près de moi... Vous m'enseigneriez tant de
choses... Vous m'enseigneriez le grec, n'est-ce pas?
— Mais non! reprit Philip, vous allez nous quitter; on va vous
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DORLCOTE-MILL. 818
mettre en pension... Vous m'oublierez;... vous ne vous inquiéterez
plus de moi... Et quand je vous retrouverai grande personne,...
vous ne voudrez seulement plus me reconnaître.
— C'est ce qui vous trompe, reprit Maggie de son air le plus
grave... Je n'oublie rien, ni personne... Voyez si j'oublie le pauvre
Yap (Yap était son chien)... Il a une tumeur au gosier, et on pré-
tend qu'il en mourra...
— Voyons, Maggie, reprit Philip avec un sourire un peu triste,
m'accordez-vous autant d'intérêt qu'à Yap?
— Mais, oui,... tout autant, repritr-elle avec un bon rire.
— Eh bien! moi, je vous aime beaucoup,... et je ne vous oublie-
rai certainement pas;... si j'avais une sœur, je la voudrais avec des
yeux noirs comme les vôtres.
— Vous trouvez mes yeux jolis? dit Maggie, qui paraissait fort
satisfaite de cet éloge. Sauf son père, elle n'avait encore rencontré
personne qui parût remarquer ses yeux... — Pourquoi cela, je vous
prie?
— Je ne sais trop, reprit Philip... Ils ne ressemblent pas à ceux
de tout le monde... Ils ont l'air de vouloir parler,... et parler avec
bonté. En général, je n'aime pas qu'on me regarde, et quand vous
me regardez, vous, cela me fait plaisir.
— On dirait, repartit Maggie après un moment de réflexion, on
dirait que je vous plais plus qu'à Tom.
Et cette pensée semblait l'attrister. Puis, cherchant le. meilleur
moyen de convaincre Philip, que, tout contrefait qu'il fût, elle ne
l'en aimait pas moins : — Peut-il vous être agréable, reprit-elle,
que je vous embrasse comme j'embrasse Tom?... Si vous le voulez,
je le ferai.
— Ohl ouil répliqua Philip avec la même candeur... Personne
ne m'embrasse jamais, moi.
Elle se pencha vers lui sans hésiter, lui passa ses bras autour du
cou, et du meilleur de son cœur lui donna baisers sur baisers.
— Quand nous nous reverrons plus tard, ajouta-t-elle, je vous
embrasserai encore, et vous verrez bien que je ne vous ai pas ouMié.
II.
Douce et vaine promesse, digne du beau temps où l'Éden était
encore habité, où ses portes d'or ne s'étaient pas refermées sur nos
premiers parens! Quand Philip et Maggie se revirent, ce fut dans
les rues de Saint-Ogg, et ils échangèrent un simple salut de poli-
tesse. Maggie revenait de sa pension, où elle avait appris, entre
autres choses, que Philip n'avait aucun droit d'espérer d'elle un si
tendre gage d'amitié. D'ailleurs le grand procès engagé sous les
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81i BEVUE DES DEUX MONDES.
auspices de Wakem menaçait de mal tourner pour M. TuUiver, et
Maggie entendait chaque jour» non sans en être contristée au fond
du cœur, les malédictions jetées à ce « méchant procureur, » à cet
artisan de fraude et de discorde dont les biens mal acquis passe-
raient, chargés de Fanathème public, dans les mains de son « mal-
heureux petit bossu de fils ! »
Le temps s'écoulait pourtant. Tom était un jeune beau fils de
seize ans, et Maggie en avait quatorze bien comptés, quand, au mi-
lieu de leur insouciante jeunesse, ils furent surpris par un coup de
tonnerre que ni l'un ni l'autre n'avait pu prévoir. M. TuUiver, qui
était parti un matin de Dorlcote-Mill pour Saint-Ogg, fut trouvé
dans l'après-midi étendu sans connaissance sur la grand' route; soq
cheval paissait l'herbe des fossés à quelques pas de lui. Une lettre
froissée était encore dans les mains crispées du cavalier évanoui.
Cette lettre était venue dissiper en une minute toutes les espé-
rances que le pauvre meunier de Dorlcote s'obstinait à conserver de-
puis quelques mois malgré la perte de son fameux procès. Il avait
compté, pour éviter une expropriation devenue très menaçante, sur
le délai que ne pouvait manquer de lui accorder son principal créan-
cier, dans le bon vouloir duquel il avait pleine confiance. Son at-
torney^ chargé de faire à cet égard les ouvertures nécessaires, l'in-
struisait confidentiellement que ce créancier, gêné lui-même, avait
dû, pour se procurer des fonds, aliéner le billet Tulliver, et que le
détenteur actuel de ce billet était le terrible Wakem. Toute chance
de salut était donc perdue. Entre une échéance de cmq cents livres
sterling et l'inévitable sommation d'avoir à payer sur l'heure des
frais de justice montant à un chiffre encore plus effrayant, l'infor-
tuné meunier, qui depuis longtemps épuisait son crédit pour se
soutenir à fleur d'eau, s'était vu tout à coup sans ressources. De là
ce saisissement, qui l'avait comme foudroyé.
Quand, ramené chez lui, la connaissance lui revint, quelques pa-
roles confuses erraient à peine sur ses lèvres : « La petite,... disait-il,
la petite!... » On devma qu'il désignait ainsi sa fille. Et Maggie, en
ce moment critique, devint en effet la providence de cet intérieur
désolé. Tandis que la pauvre mistress Tulliver employait vainement
toute son intelligence à saisir le sens et la portée de la catastrophe
domestique qui venait l'atteindre au milieu de ses armoires à linge
si bien rangées et de sa vaisselle étincelante de propreté, son enfant
veillait au chevet paternel, et quand il fallut aller prévenir Tom à
Saint-Ogg des événemens qui devaient si profondément modifier
ses idées d'avenir, ce fut encore Maggie qui accepta et remplit cette
délicate mission.
Tom apprit d'abord sans sourciller la perte du fameux procès; sa
pénétration n'allait pas encore jusqu'à deviner ce qui pourrait ré-
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DORLCOTE-MUX. 815
' sulter de ce désagréable incident. Lorsque Maggie lui eut expliqué
t qu'il s'agissait pour leur pauvre père, non d'une somme d'argent à
f payer, mais de toute une déchéance sociale, de sa maison à quitter,
^ de ses meubles à voir vendre, l'enfant, qui ne manquait ni de sang-
t froid ni de résolution, pâlit néanmoins et fut pris d'un tremblement
nerveux. Maggie eut peur à son tour quand elle le vit ainsi. Le pire
cepeiidant n'était pas encore dit; elle avait à lui apprendre que l'é-
branlement cause chez leur père par la soudaineté de sa ruine l'avait
laissé dans un état mental qui donnait les plus vives craintes. Cette
i révélation fut pour tous deux un moment de mortelle angoisse : le
, jeune homme ne versa pas une larme; mais l'étreinte convulsive
, dans laquelle il enveloppa sa «œur, qui, à bout d'énergie, laissait
I éclater ses sanglots longtemps comprimés, attesta sa profonde émo-
tion. Le lien fraternel, déjà si fort, se retrempait encore dans cette
communauté de douleur.
Le père «qui est au ciel, » et qui mesure nos chagrins à nos forces,
avait peut-être songé, en frappant d'un anéantissement passager la
raison du malheureux Tulliver, à lui épargner les mille tourmens
d'une situation comme celle où il était réduit. Confiné dans son
lit, de tous les siens ne reconnaissant guère que Maggie, n'ayant
ni souvenir du passé, ni conscience du présent, ni préoccupation de
l'avenir, il ne se douta pas que sa demeure, son usine, tout ce qu'il
avait au monde passait en d'autres mains, et dans les m^ns mêmes
de l'homme qu'il s'était habitué à regarder comme un ennemi mor-
tel. Le jour où, à quelques pas de lui, on vendit ce mobilier qui na-
^ère encore faisait l'orgueil de sa femme, il ne se douta même pas
de la présence des agens de la loi. Toutes les angoisses de cette
journée néfaste furent pour mistress Tulliver, qui pleurait sur ses
beaux draps « filés de ses mains, » dont elle avait choisi le dessin, et
qu'avait tant soignés à sa requête le tisserand Job Haxey. Le service
à thé, la porcelaine de Chine la préoccupaient tour à tour exclusi-
vement, et si ses sœurs eussent fait droit à ses supplications, elles
eussent racheté peu à peu tout le ménage... « pour l'honneur de là
famille, » disait la pauvre femme.
— Eh! ma sœur, s'écria l'une de ces Dodson, beaucoup moms
sensibles qu'elles n'étaient fières de leur beau nom , on ne sauve
pas l'honneur d'une famille en rachetant de vieilles théières... Le
déshonneur, c'est que l'une de nous ait épousé un homme capable
de la mettre sur la paille... Le déshonneur, c'est d'être réduite à
vendre son ménage... Or ceci, tout le pays le sait, et nous n'y pou-
vons rien.
A la première allusion dirigée contre son père, Maggie s'était
comme élancée du sofa où elle était assise. Tom vit assez à temps ce
geste brusque et le feu qui montait aux joues de sa sœ ir : — Pas
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816 REVUE DES DEUX MONDES,
un mot, Maggiel... lui dit-il en la forçant à se rasseoir. Et lui-même
répondit alors à sa tante avec un tact, une modération, une fermeté
qu'on n'aurait pu attendre d'un enfant de seize ans. — Si vous re-
gardez comme une honte que le ménage soit vendu, pourquoi ne
l'empêcheriez-vous pas, chère tante?... Et si vous avez en vue de
nous laisser plus tard quelque chose, à ma sœur et à moi, pourquoi
ne pas payer immédiatement la dette qui force ma pauvre mère à
se séparer de son mobilier?
Chacun, et Maggie la première, s'étonna d'entendre ce langage
viril sortir de si jeunes lèvres. Mistress Glegg elle-même, la farouche
tante, se dit que le sang des Dodson coulait dans les veines de ce
garçon, tout à coup émancipé par le .malheur. Bref tout allait bien,
et le conseil de famille inclinait secrètement aux résolutions géné-
reuses, quand quelques paroles peu ménagées vinrent encore froisser
chez Maggie ses sentimens les plus intimes et les plus chers. Mistress
Tulliver était debout près de Tom, au bras duquel elle s'appuyait,
comme pour mieux résister au choc des reproches dont ses soeurs
l'accablaient. Maggie passa devant eux, tremblante d'indignation.
— Si vous ne pouvez apporter, s'écria-t-elle, aucune aide à ma
pauvre mère, — qui est votre sœur, — à quoi bon vous mêler de
ses affaires? à quoi sert de la gronder ainsi? Si, pour la tirer de la
peine où vous la voyez, nul sacrifice ne vous paraît possible, même
ceux qui en définitive ne vous appauvriraient en rien, il est inutile
de nous tourmenter... Ne venez donc pas chercher ici querelle à
mon père!... 11 valait mieux que vous tous... Il était bon, lui : il
serait venu à votre secours, s'il vous avait vus dans le malheur...
Ni Tom ni moi n'avons besoin de votre argent, du moment où vous
ne voulez pas qu'il serve à tirer de peine notre pauvre mère... Nous
n'en voulons pas, nous nous passerons de vous!
Après avoir ainsi jeté son défi aux oncles et tantes groupés en face
d'elle, Maggie resta debout, les couvrant du regard noir de ses
grands yeux étincelans, et prête à supporter toutes les conséquences
de cçtte rude apostrophe. Sa mère était épouvantée. Cette folle in-
cartade lui semblait, rompant tous les liens qui l'attachaient aux
Dodson, faire crouler autour d'elle tout le présent et tout l'avenu*.
Tom n'stppréciait qu'à demi l'héroïsme de sa sœur. A quoi bon cette
sortie ? et que pouvait-il en résulter d'avantageux? De fait, les tantes
étaient indignées, les oncles sirfgulièrement refroidis. L'un d'eux ce-
pendant, le plus riche et le mieux placé, car il était associé à l'une
des premières maisons de banque de Saint-Ogg, n'en restait pas
moins assez favorablement disposé en faveur de Tom. Celui-ci s'en
aperçut, et ce fut chez M. Deane qu'il alla frapper, quelques jours
après, pour s'enquérir du travail auquel il pourrait désormais de-
mander les moyens de vivre et de soutenir sa mère.
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DORLCOTE-MILL. 817
Leur entretien fut rapide, et d'une précision vraiment commer-
ciale. Inventaire fait de toutes les connaissances qu'il avait acqui-
ses, Tom n'en trouva pas une qui pût l'aider à se procurer du pain.
Ni les chants de Y Iliade ni les propositions d'Euclide n'ont cours
sur le marché britannique, et M. Deane, en quelques mots aussi
nettement décourageans qu'ils pouvaient l'être, eut bientôt mis en
lambeaux, sous les yeux du jeune homme, l'attirail de fausse et vaine
érudition qui lui déguisait son incapacité pratique. — Il .ne vous
suffira pas, lui dit-il, d'oublier tout ce que vous avez appris à si
grands frais; il faudra recommencer une éducation toute nouvelle.
Vous ne savez pas même assez d'arithmétique pour faire le tra-
vail d'un commis... Vous n'êtes littéralement bon à rien... On pour-
rait, à la rigueur, vous mettre aux écritures;... mais c'est un triste
métier... On ne vit pas d'encre e^t de papier... On s'abrutit à tenir la
plume sansfm ni trêve... Pour apprendre la vie, il faut vivre... Votre
meilleure chance serait d'entrer dans un entrepôt, dans un magasin
du port... Vous y apprendriez au moins le flair des marchandises...
Mais vous ne vous y plairiez guère, avec vos habitudes d'aisance...
Il faut y braver le froid et la pluie , il faut se résigner à y être
coudoyé par de rudes compères... Vous êtes trop genlleman pour
un métier pareil 1
Tom avait le gosier serré pendant cette harangue, et H s'était
mordu les lèvres plus d'une fois pour s'empêcher de pleurer; mais
enfin, sorti vainqueur de la lutte intérieure : — * Je ferai, dit-il à son
oncle, je ferai, monsieur, tout ce que vous croirez utile à mon ave-
nir. Ce que le métier peut avoir de pénible, je saurai le supporter...
— Soit, reprit M. Deane, que l'attitude résolue de son neveu com-
mençait à intéresser; mais si je vous trouve un emploi,... fût-ce le
plus modeste,... vous ne l'aurez, ne pouvant vous prévaloir d'aucun
autre mérite, qu'à cause de notre parenté... Je deviendrai donc, par
le fait même de ma recommandation, responsable de votre conduite.
Et qui me^ dit?...
Gomme tous les jeunes gens, Tom ne comprenait guère qu'on pût
douter de lui, ni surtout qu'on osât le lui dire en face. Son premier
mouvement fut de se cabrer sous l'espèce d'injure qu'il recevait
ainsi; mais il se contint par un énergique effort de volonté.
— J'espère, mon oncle, répliqua-t-il simplement, que vous n'au-
rez jamais à vous repentir de m'avoir cautionné... J'ai d'ailleurs trop
besoin de mon crédit pour m'exposer à le perdre.
Ces derniers mots décidèrent la question. Le vieux banquier, avec
sa sagacité ordinaire, apprécia ce qu'un tel langage révélait de bon
sens précoce et de prescience commerciale. Une cordiale poignée de
mains, sans un mot de plus, scella l'engagement tacite qu'il pre-
losiE xxviu . 52
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818 BEVUE DES DEUX MONDES.
nadt de patroner son jeune parent. Celui-ci revint au logis moins
rassuré qu'il n'eût pu l'être, mais dévoré du besoin de réagir contre
l'espèce d'abaissement que venaient de lui infliger les dédaigneuses
appréciations de son oncle. Maggie, qui s'empressa au-devant de
lui pour apprendre le résultat de cette conférence décisive , fut la
victime expiatoire que le sort devait lui fournir. — Quel dommage,
lui disait-elle , que je n'aie pas été élevée par un Dominus Samp-
son!... Je saurais, comme Lucy Bertram, tenir les livres en partie
double,... et je vous enseignerais votre nouveau métier.
— Vous êtes trop disposée à donner des leçons,... trop peu dis-
posée à en demander, lui répliqua-t-il avec im froncement de sour-
cils qui annonçait toujours ses coups de boutoir, et cependant vous
devriez savoir que vous vous trompez presque toujours... Vous de-
vriez savoir aussi que c'est mon affaire, non la vôtre, de pourvoir à
l'avenir de ma mère, à votre avenir... Vous devriez savoir enfin que
mon jugement vaut au moins le vôtre.
Les joues de Maggie s'animèrent, im léger frémissement passa
sur ses lèvres. Son affection pour son frère, l'espèce de respect qu'il
lui inspirait maintenant luttaient en elle avec le ressentiment bien
naturel que lui inspindt un langage aussi bors de propos. Plus d'une
réplique irritée vint à son esprit , mais elle les refoula au dedans
d'elle-même.
— Vous me croyez présomptueuse, Tom, répondit-elle enfin,
lorsque je ne songe à rien moins qu'à faire prédominer, comme vous
vous l'imaginez, mon jugement sur celui des autres... Je sais que
j'ai eu tort de parler de si baut l'autre jour à nos parens réunis, je
sais que vous vous êtes conduit plus sagement que moi ; mais vous
êtes bien dur pour votre pauvre sœur!...
— Non, je ne suis pas dur, reprit Tom avec im accent de sévé-
rité à peine mitigée; j'ai toujours été, je serai toujours bon pour
vous... Jamais je ne vous abandonnerai, mais vous devez et devriez
toujours avoir égard à mes paroles.
Maggie, sur cette dernière admonition, se réfugia toute en pleurs
dans les bras de sa mère, qui venait de rentrer. Elle trouvait son
frère bien cruel, bien malavisé, de lui parler ainsi. En somme pour-
tant, elle ne l'en aimait que mieux. La jeune fille cédait à l'ascen-
dant d'un caractère viril. Domptée par l'affection que les habitudes
de toute sa vie avaient enracinée en elle, il lui était impossible dé-
sormais, — nonobstant la fierté de son caractère, ^- d'affermir et
de maintenir son indépendance.
M. Tulliver ne devait pas rester à jamais dans l'état de prostra-
tion intellectuelle où sa ruine l'avait jeté. Un jour vint, — triste et
solennelle journée, — où, sa raison à peu près revenue, ses idées à
peu près rassises, il fallut lui expliquer sa situation nouvelle, dont
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DORtCOTE-MILL. 819
il ne se doutait pas. Son fils, pourvu d'un modeste emploi, pouvait
se suffire; mais les vingt shillings qu'il gagnait chaque semaine dé-
fraydent à grand'peine ses dépenses. Restait à pourvoir la plaintive
mistress Tulliver, que ses sœurs offraient de reprendre chez elles et
de nourrir par charité. Maggie, désormais vouée au triste métier de
govemessy avait son éducation à parfaire. Or une seule voie était
ouverte devant le chef de famille, un seul parti lui restait à prendre,
dont n'auraient osé lui parler ni sa fille ni son fils. Vattomey Wakem,
désormais propriétaire de Dorlcote-Mill, offrait d'y conserver comme
directeur à gages l'ancien maître de l'usine, dont les revers de for-
tune n'infirmaient en rien la capacité industrielle. Mistress Tulliver
ne voyait pas, elle, pourquoi cette proposition ne serait point ac-
ceptée : continuant à résider dans la maison, elle conserverait ses
hai)itudes, elle aurait soin des mêmes meubles, vivrait sous le même
toit, et s'apercevrait à peine du nouvel état de choses. Quant à l'or-
gueil froissé de son mari, elle en faisait bon marché. Déchu, mal-
heureux, il lui inspirait peu de respect. Avoir épousé « une Dodson »
et la laisser tomber dans la misère, c'était à ses yeux un crime à
peu près irrémissible. Accablé de ses objurgations banales, comme
dompt% par les remords qu'elle s'efforçait obstinément d'éveiller en
lui, le malheureux plia humblement la tête. Un banqueroutier, —
c'est ainsi qu'il se désignait désormais, — n'avait qu'à subir son
sort, quelque avilissant qu'il pût être.
— ,Faites de moi ce que vous voudrez, Bessy, dit-il enfin à sa
femme... Je vous ai ruinée... Ce monde-ci est trop compliqué pour
moi... Je ne suis qu'un pauvre insolvable, je n'ai le droit de me re-
fuser à rien...
— Ma mère, interrompit Tom, vous avez eu tort de parler ainsi à
mon père... Mon père, je ne suis ni de l'avis de ma mère ni de ce-
lui de mes oncles. Vous ne devriez pas vous assujettir à ce Wakem.
Je gagne déjà quelque chose, moi, et quand vous serez mieux por-
tant, vous trouverez aussi à vous occuper utilement.
— Assez, Tom, assez!... reprit le pauvre paralytique. Pour au-
jourd'hui, c'est tout ce que je puis supporter... Un bon baiser, Bessy,
et gardons-nous de tout mauvais vouloir l'un pour l'autre... Ni l'un
ni l'autre ne reverra sa jeunesse... Ce monde-ci est trop compliqué
pour moi...
Quelques mois après, le brave homme avait repris la direction de
son usine. Sur son maigre salaire était prélevée rigoureusement
chaque semaine une petite somme destinée à ses créanciers. Tom,
qui partageait à cet égard les scrupules paternels, ne touchait ja-
mais son mois sans apporter sa quote-part au petit fonds d'amortis-
sement, accumulé, shilling par shilling, dans une boite de fer-blanc.
Mistress Tulliver, animée par le souvenir de ce qu'elle devait au nom
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820 BETUE DES DEUX MONDES.
de Dodson, était entrée de bonne grâce dans cette voie de privations
volontaires et de gêne héroïque. D'ailleurs, pour l'encourager et la
soutenir, il y avait en elle comme un vague espoir que, les créan- *
ciers une fois désintéressés et le nom de Tulliver réhabilité, elle re-
verrait son argenterie, sa porcelaine et ses chers draps de lit. Aussi
ne protesta-t-elle jamais contre les lois sévères de l'économie intro-
duite chez elle que par quelques expéditions de contrebande dans
les buffets de cuisine, quand il s'agissait de faire faire à Tom un
souper un peu moins succinct que d'ordinaire.
III.
Maggie était en somme, de toute la famille, celle qui souffrait le
plus de cette vie isolée et réduite. Plus de livres, plus de piano, plus
de voisins, plus de visites. Eût-elle eu d'ailleurs tous les romans de
Scott et toutes les poésies de Byron, que ces beaux rêves de l'ima-
gination ne lui eussent plus suffi. Sa nouvelle existence était pour
elle une énigme dont elle cherchait le mot. Son pauvre père, tris-
tement assis devant son repas de Spartiate, cette mère dont la bou-
derie d'enfant et la physionomie étonnée lui faisaient mal, ces beso-
gnes viles qu'elle accomplissait avec un involontaire dégoût, ces
loisirs vides de tout intérêt, de tout plaisir, et qui pesaient sur elle
comme un fatigant labeur, — enfin une certaine soif de tendre et
caressante affection que ne satisfaisait guère la rude amitié de son
frère, — tout cela était inexplicable pour son cœur jeune, ardent,
passionné. Parfois il se révoltait, parfois elle y sentait naître, à son
grand effroi, des mouvemens de haine contre ses parens, devenus
si rigides et si moroses, contre son frère, qui sans cesse la gron-
dait, et ne répondait jamais à un seul des élans qui la poussaient à
chercher refuge auprès de lui. N'avait-il pas même trouvé mauvais
qu'elle eût, sans le consulter, demandé de l'ouvrage à une lingère
de Saint-Ogg? Et cependant, si elle avait agi ainsi, c'était afin de
contribuer pour sa part à remplir la petite « boîte aux créanciers. »
Tom ne l'en avait pas moins reprise, et fort aigrement. — Il est des
choses, lui avait-il dit, que ma sœur ne doit point faire. C'est à moi
de veiller à ce que les dettes se paient, sans qu'elle soit réduite à se
dégrader de la sorte. — Et Maggie ne savait pas encore discerner,
à travers l'âpreté de ce langage, le généreux sentiment qui l'avait
dicté. C'était une belle et riche organisation que celle de cette enfant,
mais elle n'était faite ni pour les calmes résignations, ni pour les
froids calculs, ni même pour l'intelligence nette et saine des pro-
blèmes de la vie. Et son père disait vrai quand , à certaines remar-
ques de sa femme sur la beauté toujours plus éclatante que les pro-
grès de l'âge donnaient à leur enfant, il répondait avec brusquerie :
Gooçle
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DORLCOTE-MILL. 821
— Allez, allez, Bessy ! je savais d'avance qu'elle serait belle, et vous
ne m'apprendrez rien à cet égard; mais il est dommage qu'elle ne
soit pas pétrie dans un limon plus grossier... C'est du bien perdu,
tout cela... Où trouver pour eue maintenant un mari qui lui con-
vienne?
Par une belle soirée de juin, Maggie, travaillant auprès de sa fe-
nêtre, vit entrer dans la cour de l'usine, monté comme à l'ordinaire
sur son cheval noir, le nouveau propriétaire, M. Wakem. Cette fois
il n'était pas seul. Philip accompagnait son père. Presque avant d'a-
voir pu reconnaître cet enfant devenu un jeune homme, Maggie dut
répondre au salut qu'il lui adressait, et que surprit au passage le
regard curieux de Yattomey. Cet incident n'émut en rien la jeune
fille. Il lui rappela seulement l'espèce de pitié amicale, d'atten-
drissement affectueux qu'elle éprouvait naguère pour ce compa-
gnon de jeux si frêle et si disgracié. Elle avait souvent songé à
lui dans ses heures de solitude, en regrettant l'assiduité sédentaire
et les utiles leçons qu'elle aurait pu obtenir d'un frère ainsi doué.
A la vérité il devait être bien changé, car il avait passé, — elle le
savait, — plusieurs années en pays étranger. Aussi s'étonnait-elle
de retrouver, à bien peu de chose près, la même figure pâle aux
linéamens délicats, le» mêmes yeux gris et doux, les mêmes cheveux
bruns disposés en boucles flottantes. Et volontiers touchée de la
même commisération qu'autrefois, elle fût descendue pour lui ten-
dre la main, si pareille démarche n'eût dû blesser et ses parens et
son frère. Même, se rappelant qu'il aimait à regarder ses yeux,
elle se leva presque de sa chaise pour s'assurer devant son miroir
qu'ils n'avaient rien perdu de leur éclat; mais elle réprima ce mou-
vement indonsidéré, et ne descendit que lorsque les deux cavaliers
eurent repris, au grand trot de leurs montures, le chemin de Saint-
Ogg.
Le but ordinaire de ses promenades était depuis quelque temps
une espèce de vallon formé par les travaux abandonnés d'une an-
cienne carrière. Il y avait là d'épais buissons, quelques arbres, et
même quelques lambeaux de prés, où de temps à autre un troupeau
affamé venait tondre de près une herbe rare et menue. On appelait
cet endroit les Fonds-Rouges {Red Deeps), et nulle part dans ce
pays riche et peuplé on n'eût rencontré une plus morne solitude.
C'est là surtout ce qui plaisait à Maggie. Le surlendemain du jour
où elle avait revu Philip, elle se trouva tout à coup, au détour d'un
sentier des Fonds-Rouges, en face de ce frêle adolescent, qui lui
tendait une main amie. Son premier mouvement fut de prendre cette
main, silencieusement offerte. Près de ce compagnon d'enfance,
la jeune fille redevenait enfant : — Savez-vous, lui dit-elle avec un
faible sourire, savez-vous que vous m'avez fait peur?,.. Mais com-
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822 BEVUE DES DEUX MONDES.
ment êtes-vous ici?... Je n'y rencontre jamais personne... Me cher—
chiez-vous donc?
— Oui, répondit Philip avec une égale franchise, mais non saas
quelque embarras. J'ai guetté hier votre sortie, mais vous ne vous
êtes pas promenée. Aujourd'hui, du haut des levées de la Ripple,
je vous ai vue prendre le chemin des Fonds-Rouges, et j'y suis venu
à votre rencontre... J'espère que vous me pardonnerez.
— Vous pardonner?... Quoi?... Je suis heureuse de vous revoir.
Je n'ai jamais oublié combien vous fûtes bon pour moi... Nous avons
eu bien des chagrins depuis lors, et je ne savais si vous pensiez
encore quelquefois à nous.
— Plus souvent que vous à moi, bien certainement, reprit Philip
d'une voix tendre... Voyez plutôt.
Il ouvrU à ces mots une petite boîte de chagrin, et plaça sous les
yeux de Maggie une petite aquarelle où elle était représentée tout
enfant, avec le même costume qu'elle portait dans la salle d'études,
chez M. Stelling, le jour où elle avait promis à Philip de ne l'oublier,
jamais.
— L'étrange petite fille que j'étais!... dit Maggie, dont un char-
mant source attestait la satisfaction. Mais vous me trouviez bien
ainsi... Et maintenant? reprit-elle avec ime franchise qui excluait
toute pensée de coquetterie. Suis-je telle que vous vous attendiez à
me retrouver?
— Non, Maggie, répondit Philip après un moment de silence et
d'hésitation. — L'aimable enfant ici redevint sérieuse. — Non, re-
prit-il... Vous êtes bien plus belle que je n'aurais osé l'espérer.
Comment redire la douce et chaste causerie qui suivit ce premier
échange d'amicales paroles? Aucune arrière-pensée dans le cœur de
Maggie. Elle se sentait aimée, elle en était heureuse. Une âme sym-
pathique, une intelligence délicate s'ouvraient à ses confidences;
ses chagrins, ses longs ennuis, son isolement, elle ne songeait à rien
déguiser. Un confident, un ami, un frère comme Philip, était pour
elle la réalisation d'un rêve souvent caressé. En échange de la vive
affection qu'il lui témoignait et dont un instinct tout féminin lui ga-
rantissait la sincérité, n'avait-elle pas à lui offrir une compassion
attendrie, un pur et fraternel dévouement? Puis cette rencontre
imprévue était comme une oasis au milieu de l'aride solitude où se
traînait sa vie. Maggie ne retrouvait Philip que pour le perdre aus-
sitôt. Leurs destinées ne pouvaient se mêler qu'un instant, et, cet
instant passé, d'insurmontables obstacles allaient de nouveau les
désunir. Telle était la pensée de la jeune fille. Et son étonnement
fut extrême quand, au nom de leur amitié, au nom de ses tris-
tesses, au nom de la pitié qu'il lui inspirait (et il s'avouait, non
sans une certaine angoisse, que cette pitié dominait chez elle tout
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DORLCOTE-MILL. S2t
autre sentiment), Philip lui demanda la faveur de la revoir quel-
quefois.
Cela se pouvait-il? De telles entrevues, nécessairement secrètes,
ne seraient-elles pas contraires à Son devoir? N'irait-elle pas ainsi à
rencontre des volontés paternelles? Mais d'une autre part une voix
s'élevait en elle, qui jamais ne manqua d'y réveiller de profonds
échos : la voix de la justice et de la charité. Philip était malheu-
reux, elle pouvait lui rendre moins amère cette existence dont il se
plaignait. Fallait-il lui faire porter le poids des rancunes immé-
ritées que M. Tulliver et son fils avaient vouées à M. Wakem? Dans
ce conflit d'entraînemens opposés, la raison et le cœur de. Maggie
étaient aux prises. Son cœur devait l'emporter d'autant plus sûre-
ment qu'elle était plus éloignée de voir dans Philip, — dans ce pauvre
être diflbrme, — le séduisant et redoutable amoureux dont on fait
peur aux jeunes filles. Troublée cependant par cette idée qu'elle
entrait dans une voie de mystère et de dissimulation qui répugnait
à sa loyauté, ce fut à grand'peine qu'elle ne refusa pas de revenir
quelquefois aux Fonds-Rouges, où Philip devait désormais l'at-
tendre chaque jour.
Elle y revint néanmoins, et plus d'une fois. Ceux qui s'en étonne-
ront, et qui blâmeront à bon droit cette imprudence, devront tenir
compte et de son âge et des pensers innocens qui l'escortaient à ces
entrevues suspectes. Mieux éclabé qu'elle et moins candide, bien
qu'aussi pur de toutes vues coupables, Philip comprenait qu'il eût
dû la mettre en garde contre les inspirations généreuses qui l'atti-
raient auprès de lui; mais il ne l'avait pas trompée en lui disant
qu'elle était le seul grand intérêt de sa vie. La poésie, la peinture,
(fa'il aimait aussi, ne donnaient satisfaction qu!à l'activité de son
intelligence. Une soif ardente de tendresse, un inexprimable désir
d'aimer et d'être aimé tourmentaient cet adolescent, sur le front du-
quel jamais ne s'étaient posées d'autres lèvres que celles de Maggie.
Il comprenait sa faute, il appréciait les dangers auxquels elle les ex-
posait tous deux, et jamais, malgré ses remords, il ne trouvait en
lui le courage de rompre les liens enchantés qu'un vague espoir lui
rendait encore plus précieux et plus chers. Il ne se trompait pas
sur les sentimens qu'il inspirait à sa jeune amie; mais l'avenir n'y
pouvait-il donc ajouter ce qui leur manquait encore? Et si elle en
venait à l'aimer un jour comme il l'aimait, de quels obstacles ne
triompherait-il pas! Quelle volonté, quelle force pourrsdent l'em-
pêcher de se donner à elle?
Je n'excuse pas, j'explique la conduite de c^ jeune homme. Et
encore, si je plaidais ici sa cause, aurais-je à faire valoir tout un
ordre spécial de tentations dont, pour agir mieux, il aurait eu à se
défendre : les tentations de la laideur, tout autrement dangereuses
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82& REVUE DES DEUX MONDES.
que celles de la beauté, bien qu'on en parle moins et qu'on soit
moins disposé à leur reconnaître les mêmes privilèges. Et cepen-
dant qui est soumis à la plus rude épreuve, le convive qu'un riche
festin sollicite à de pérUleux excès, ou le mendiant à jeun dont la
faim mord les entrailles?
Il lui arriva parfois de laisser percer ses espérances. Maggie écou-
tait alors, avec une sorte de curiosité enfantine, sans répugnance,
sans enthousiasme, simplement comme une musique nouvelle, les
paroles qui débordaient du cœur de Philip. Ses rêves la trouvaient
incrédule. Un jour que, rougissant comme une jeune fille, il lui rap-
pela la promesse qu'elle lui avait faite, — à douze ans, chez M. Stel-
ling , — de l'embrasser comme elle embrassait son frère , il eut le
terrible mécompte de la voir, comme alors, se pencher vers lui, et
sans le moindre émoi, sans la plus légère hésitation, lui donner le
baiser qu'il réclamait ainsi. — Vous ne m'aimez donc pas? lui disait-
il, heureux et désespéré.
— Quelle question!... Vous voyez bien que si.
— Non... c'est par pitié que vous tenez ce langage.
— Vrai, je vous aime, répétait Maggie, plus enfant que jamais.
Je ne vous mentirais pour rien au monde. Tout ceci m'étonne et me
semble étrange : cependant je crois que je n'aimerai jamais per-
sonne mieux que vous, et que j'aurais plaisir à vous voir heureux
par moi.
Elle disait \Tai. Philip avait conscience qu'elle ne lui cachet rien.
— Parlez! parlez! s'écriait-il... Ne suis-je pour vous qu'un frère?
— Un bon frère, un frère bien-aimé, répondait-elle... Je vous
aime comme j'aimais Tom lorsqu'il avait été bon pour moi... Puis
votre esprit est tout un monde... Je ne me lasserais jamais d'être
auprès de vous.
L'impatient jeune homme s'irritait parfois de ce langage sincère.
Alors de grosses larmes montaient aux yeux noirs de son amie; elle
prenait, dans ses belles et fortes mains, celles de Philip, et sur
son front pâle, sur ses joues frémissantes, elle posait le baiser de
paix.
Arriva bientôt le dénoûment inévitable de cette périlleuse idylle.
Elle durait depuis près d'une année, quand un jour, ouvrant la porte
de la maison pour aller aux Fonds-Rouges, Maggie se trouva face à
face avec Tom, revenu en toute hâte de Saint-Ogg, à une heure où
jamais il ne quittait ses travaux. — Vous voilà, frère? lui demandâ-
t-elle d'une voix mal assurée. On ne vous attendait pas si tôt.
— Je m'en doute. Où allez-vous?...
Et comme elle hésitait à répondre : — Je vais vous le dire, i-eprit-
il... Vous allez aux Fonds-Rouges... Je vous y accompagnerai... J'ai
al'aîre, moi aussi, à Philip Wakem.
Gooçle
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DORLCOTE-MILL. 825
Maggie avait froid au cœur. Elle se sentit pâlir. — Je n'irai pas,
dit-elle.
— Vous irez, reprit Tom, mais quand nous aurons causé. Où est
mon père?
— Sorti à cheval.
— Et ma mère?
— Au fond du jardin.
— Très-bien ; je puis donc entrer sans être vu... Suivez-moi!
Elle obéit. Il referma la porte sur eux. — Avant tout, lui demanda
Maggie, mon père sait-il quelque chose?
— Rien; mais il saura tout, si vous ne répondez pas franchement
à toutes mes questions.
— Je n*ai jamais menti, repartit Maggie, qui sentait vivement
l'outrage et la menace cachés au fond de ces rudes paroles.
— Vous avez trompé, cela revient au même. Soyez vraie cette
fois, ou mon père saura tout.
— Pour mon père donc, je répondrai.
En moins d'une minute, Tom fut complètement au courant de ce
qui s'était passé. Il demeura un instant sans parler, les yeux bais-
sés, fronçant le sourcil, les mains dans ses poches. Puis, regardant
sa sœur, et d'un ton glacial : — Maintenant, Maggie, lui dit-il, vous
allez choisir. Ou vous me jurerez, la main sur la bible de famille,
que vous ne rencontrerez plus Philip Wakem, que vous ne lui adres-
serez plus la parole autrement qu'en public, ou je dirai à mon père
tout ce que vous venez de me révéler. Vous savez alors ce qu'il pen-
sera de vous... Décidez vous-même.
Parlant ainsi, Tom avait ouvert la Bible à la page sacrée où les
annales de famille sont inscrites.
— N'exigez pas ceci, Tom ! dit Maggie, humiliant jusqu'aux prières
sa fierté blessée... Laissez-moi le voir une dernière fois;... laissez-
moi du moins lui écrire... // n'est pas heureux... Je vous promets
-ensuite...
— Pas de conditions,... c'est moi seul qui ai le droit d'en faire...
Vous m'avez entendu... Décidez-vous, et sans délai;... ma mère peut
rentrer d'un moment à l'autre.
— En ce cas, ma parole doit vous suffire... Je n'ai pas besoin de
jurer sur la Bible.
— J'ai besoin, moi, de vous lier par ce qu'il y a de plus saint...
Posez ici votre main, et prononcez le serment que j'ai formulé. Son-
gez à ce que vous avez fait, tandis que mon père et moi, nous usions
notre vie pour réhabiliter le nom que vous portez. Songez qu'en ce
moment où, grâce à quelques tentatives bénies du ciel, je vais peut-
être racheter l'honneur compromis de ce pauvre père, vous alliez,
vous, le replonger dans un abîme d'humiliations et de douleurs.
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826 REVUE DES DEUX MONDES.
— Ah! frère!... reprit Maggîe, émue d'un saint remords, mais
irritée en même temps de se voir traiter aussi durement... Vous êtes
heureux, vous;... jamais vous n'êtes en faute...
— Du moins n'est-ce jamais par ma volonté... Mais ce n'est pas le
temps de récriminer ou de railler. Faites votre choix...
— Eh bien ! je jurerai...; je veux une fois seulement revoir Philip,
une fois lui parler encore.
— Soit : je serai là... Votre main donc, et répétez le serment...
Partons! ajouta-t-il en fermant le livre, quand sa soeur eut obéi de
point en point à ses sévères injonctions.
Arrivés aux Fonds-Rouges, ils ne devaient pas être longtemps sans
rencontrer Philip. Un seul regard de celui-ci jeté sur le visage dé-
composé de Maggie le mit au fait de la situation. Mus d'une fois
d'ailleurs, depuis quelques mois, l'idée d'une explication de ce
genre s'était offerte à son esprit. 11 n'éprouva donc qu'une médiocre
surprise et aucune crainte quand le frère de Maggie l'interpella
brusquement en lui demandant « s'il croyait s'être conduit en gen-
tleman et en homme. » Peut-être même se fût-il rappelé alors les
conciliantes paroles dont il comptait se servir en pareille occurence;
mais le langage de Tom TuUiver était menaçant, et la faiblesse même
de Philip, en l'exposant à un soupçon de lâcheté, lui interdisait des
réponses trop modérées. Leur ancienne inimitié renaissait d'ailleurs
plus vive que jamais; le dédain de Tom pour la déchéance physique
de « l'avorton )> qui avait pu se flatter d'inspirer de l'amour à une
jeune et belle fille se traduisait en ironiques sarcasmes. Le mépris
de Philip pour ce géant brutal, incapable de s'élever jusqu'à l'in-
telligence d'un sentiment délicat, n'était ni moins bien senti, ni
moins bien armé de railleries âpres et sanglantes.* On ne peut sa-
voir où les eût entraînés une querelle aussi vivement engagée sans
la présence de la bonne et charmante enfant que torturait une si
odieuse scène. Philip le premier eut pitié d'elle; saisissant la main
qu'elle lui tendait pour la dernière fois, il lui jeta, tandis que son
frère l'entraînait, un vœu suprême de tendre et inaltérable affection.
Quand il fut parti, Maggie dégagea violemment son bras de l'étreinte
qui la retenait prisonnière.
— Ne croyez pas, dit-elle à son frère d'une voix frémissante, ne
croyez pas qu'en pliant sous votre volonté, je me soumette à un
ascendant légitime, ni que je vous donne raison... Vous avez été peu
généreux, je dirais presque que vous avez été lâche, en insultant un
être faible, désarmé, difforme... Ce bon sens dont vous êtes si fier,
ce jugement que vous croyez si sûr, je les estime, moi, les preuves
d'une intelligence étroite, d'une âme rapetissée à de vils calculs!...
— Vraiment!... Mais puisque voire âme est si haute, puisque vos
rues sont si nobles, pourquoi donc redouter que votre conduite soit
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DOKLGOTE-MILL. 827
connue de tous?... La mienne a jusqu'ici produit quelque bien...
Pourriez-vous en dire autant de celle que vous meniez?
— Ce n'est pas moi que je défends. . . Je sais mes torts. . . Je sais que
je me trompe, que je manque souvent, toujours, de cette prudence qui
fait votre unique règle; mais je sais aussi que vous vaudriez mieux,
animé des sentimens qui m' égarent... Le plaisir que vous prenez à
châtier mes fautes, je l'aurais à excuser les vôtres, si vous en com-
mettiez jamais... Vous êtes sans pitié... Vous êtes le pharisien de
l'Écriture... Vous n'avez pas même l'idée de certains élans de cœur
auprès desquels vos plus brillantes vertus ne sont que ténèbres.
— A quoi vous ont menée ces élans de cœur? reprit Tom avec un
froid mépris. Et cette tendresse que vous professez pour mon père
et pour moi, comment nous l'avez-vous prouvée? En désobéissant à
l'un, en nous trompant tous les deux... Je comprends autrement
l'affection, si dur que vous me jugiez.
— Vous êtes un homme; vous avez la volonté, vous avez la force...
— Si vous n'avez ni force ni volonté, sachez vous soumettre à qui
possède l'une et l'autre... D'ailleurs, quand on se comprend aussi
peu, à quoi sert de discuter?... Je ne vous fatiguerai pas de mes
conseils. Veuillez à l'avenir m'épargner vos doléances.
Us rentrèrent ainsi, muets tous les deux, à Dorlcote-Mill. Bien des
larmes y coulèrent ce soir-là que les anges eussent pu répandre aux
pieds du Seigneur.
Tom cependant n'avait pas trop présumé de l'avenir en annon-
çant à sa sœur la prochaine extinction des dettes qui pesaient encore
sur la conscience de leur père. Cet esprit si rebelle aux enseigne-
mens littéraires, si étranger aux abstractions philosophiques, s'était
trouvé à l'aise dans la nouvelle sphère où la nécessité l'avait trans-
porté. Depuis quelques mois, il n'apportait plus aussi régulièrement
à l'épargne de famille le contingent de ses économies personnelles.
Son père l'avait remarqué, sans oser lui faire à cet égard aucune re-
montrance. Peut-être avait-il pressenti que toute liberté devait être
laissée à ce jeune commerçant, si appliqué, si sérieux, si constam-
ment préoccupé de cette grande affaire, le make-money. Effective-
ment, de ses épargnes privées, grossies par un petit capital qu'un
de ses oncles lui avait confié, Tom avait successiveitaent acheté plu-
sieurs cargaisons d'objets manufacturés à Laceham, que les subré-
cargues des navires appartenant à M. Deane se chargeaient de placer
à l'étranger. Un profit net de 10 ou 12 pour 100, fret et commission
payés, quand il se renouvelle deux ou trois fois l'an, grossit rapide-
ment une première mise de fonds. Un jour vint donc où le pauvre
vieillard, qui amassait péniblement, guinée par guinée, de quoi payer
un premier dividende aux créanciers de sa faillite, se trouva tout à
coup à la tête du capital nécessaire pour les désintéresser compléte-
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828 REVUE DES DEUX MONDES.
ment. En voyant la joie fébrile que son père éprouvait, les larmes qu'il
retenait à grand'peine, — et quand il sentit sa main pressée dans
les doigts du vieux meunier, crispés et convulsifs, — Tom ressentit
presque autant de peur que de joie. Il était clair que cette faveur
inattendue de la Providence , ce rêve réalisé contre tout espoir ^
ébranlaient d'un choc trop violent cette organisation usée par l'âge
et par des luttes cachées contre le chagrin qui la minait sourdement.
Maggie, elle, avait oublié ses tourmens pour ne songer qu'au bonheur
de sa fam'dle. Elle était reconnaissante envers Tom, — non du bien-
être qu'il allait leur rendre à tous, — mais de ce rayon de soleil qu'il
faisait luire dans l'âme si longtemps contristée du vieux TuUiver.
Elle l'admirait et s'humiliait devant lui, sans songer un moment à
être jalouse ni de sa supériorité virile, ni de son heureuse chance,
ni même du rang qu'il lui enlevait dans l'affection de leur père. —
11 rachète amplement ses défauts de caractère, se disait-elle avec
une sincérité admirable, et je n'ai point encore expié les fautes qu'il
m'a pardonnées.
Un observateur attentif eût noté, parmi les transports de joie aux-
quels s'abandonnait l'ancien maître de Dorlcote-Mill, des symptômes
inquiétans. Le nom de Wakem, — ce nom odieux qu'il évitait na-
guère de prononcer, — revenait à chaque instant dans les paroles
parfois incohérentes qui se pressaient sur ses lèvres longtemps
muettes, — et ce nom était toujours prononcé avec l'expression d'un
ressentiment amer : c'était celui du spoliateur victorieux*, celui du
maître imposé par le sort, celui de l'homme qu'il avait fallu servir
en le méprisant. Maintenant que la fortune changeait, n'aurait-il
pas son tour? Ne connaîtrait-il pas, lui aussi, l'amertume de la dé-
faite? Et le vindicatif vieillard, poursuivi jusque dans ses rêves par
ces inspirations haineuses que les glaces de l'âge semblent rendre
plus âpres et plus poignantes, s'agitait sur son lit, étreignant dans
ses bras débiles un chimérique adversaire.
Au retour du grand repas auquel avaient été convoqués tous les
créanciers de la faillite TuUiver à la suite du paiement intégral de
ce qu'ils avaient à recevoir, M. TuUiver, dont là santé avait été
portée mainte et mamte fois, rentrait à Dorlcote-Mill, la tête un peu
échauffée. Les toasts solennels, les témoignages de respect qu'on
lui avait prodigués, lui portaient au cerveau tout autant que le sherry
et le porto dont on les arrose toujours en pareil cas. 11 se demandait
tout bas comment il n'avait pas rencontré Wakem, — et si Wakem
avait déserté Saint-Ogg pour ne pas assister à l'éclatante réhabilita-
tion de son ancien antagoniste, — lorsque Yattomcy lui-même lui
apparut, monté sur son beau cheval noir. Le malheur voulut qu'il
eût quelques observations à faire sur un ordre mal compris ou mal
exécuté, et que ces observations fussent empreintes de quelque ai-
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DORLCOTE-HILL. 829
greur. 11 n'en fallait pas tant pour ouvrir issue aux passions qui fer-
mentaient chez son irascible subordonné, qui répondit par une in-
sulte à ce qu'il croyait être une insolence préméditée. Leurs voix
s'élevèrent aussitôt, et les gens de la ferme, trop éloignés pour in-
tervenir à temps, virent Wakem lever son fouet sur TuUiver, qui ve-
nait de lancer son cheval sur Yatiomey, Celui-ci, que cette brusque
attaque avait surpris, perdit les arçons, et son bras, portant à faux sur
le sol, ne put se relever à temps pour contenir son antagoniste, dont
la colère aveugle doublait la force. Par bonheur pour tous deux, au
moment où ce qui n'avait été d'abord qu'un ignominieux châtiment
prenait tous les caractères d'une lutte mortelle, Wakem, que son
bras foulé mettait à peu près hors de combat, vit la cravache plom-
bée de Tulliver arrachée des mains furieuses qui la brandissaient
au-dessus de sa tête. Maggie était accourue, et, appelés par ses
cris , les ouvriers du moulin la suivaient de près. Ils relevèrent
Yattomey blême de fureur, mais parfaitement maître de lui. — Vous
paierez cher ce que vous venei de faire, dit-il en remontant à che-
val. Votre fille est témoin que vous en vouliez à ma vie.
— Allez, allez leur dire que je vous ai battu bel et bien,... répliqua
Tulliver, encore enivré de son misérable triomphe... On verra que
les braves gens ne sont pas toujours à la merci, des fripons.
Mais au moment même où Yattomey disparaissait dans la direction
de Saint-Ogg, Maggie, suspendue jusqu'alors au bras de son père,
sentit que le vieillard, à bout de rage et de forces, s'affaissait tout
à coup sur lui-même. 11 était, disait-il, pris de vertiges, et ce fut à
grand'peine qu'il put, soutenu par sa fille, regagner son lit, où les
médecins, appelés en grande hâte, le trouvèrent dans un état qui lais-
sait peu d'espérances. Cet état s'aggravait d'heure en heure. La jour-
née commencée sous de si heureux auspices allait évidemment finir
par une catastrophe. Consterné de voir échouer ainsi ses longs et pa-
tiens efforts, Tom contemplait avec une anxiété douloureuse les ra-
pides progrès du mal. Maggie, à genoux près du lit, tenait ses lèvres
presque collées aux joues flétries du vieillard. Celui-ci les embras-
sait tous deux du même regard, — un regard inquiet, profond, plein
d'angoisse. — Tom, dit-il enfin,... soyez bon pour votre sœur,... et,
si vous le pouvez jamais, rachetez Dorlcote!... Rachetez, pour l'a-
mour de moi, notre vieux moulin... Vous, enfant, ne vous désolez
pas!... Ni tendresse ni protection ne vous manqueront jamais... —
Puis, ses idées se troublant, son regard devenu plus fixe : — J'ai eu
mon tour, disait-il,..* armes égales,... je l'ai battu.
— Ah! père, sanglotait Maggie, vous lui pardonnez? En ce mo-
ment, vous ne lui en voulez plus?
— Pardonner!... Non... Dieu, peut-être;... mais si Dieu par-
donne à un coquin, il ne punira pas l'honnête homme...
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830 BETUE DES DEUX MOHNS.
Ce fat presque la dernière parole intelligible que prononça le
mourant. Il rendit bientôt à Dieu son âme droite et loyale, mais où
la lumière d*en haut pénétrait à peine, et ne jetait qu'un jour dou-
teux.
Tom et Maggie descendirent ensemble, quand tout fut fini, dans
le salon où la famille se réunissait chaque soir. Leurs yeux s'arrê-
tèrent, voilés de larmes, sur le vieux fauteuil de cuir réservé à leur
père, et où il ne devait plus s'asseoir jamais. Ce fut la voix de Maggie
qui rompit enfin le douloureux silence où ils restaient plongés, l'un
en face de l'autre : — Pardonnez-moi, Tom, disût-elle... A présent,
il faut nous aimer,... nous aimer toujours,... et malgré tout.
IV.
Deux ans après les événemens que je viens de raconter, le beau
monde de Saint- Ogg se préoccupait fort d'un mariage en voie de
s'accomplir. Le fils unique du plus riche banquier de la viUe, l'objet
de mille et mille flirtatiomy le cavalier accompli, le musicien par
excellence, l'enfant gâté de toutes les mères en quête d'un gendre,
s'était engagé à miss Lucy Deane, charmante et naïve enfant, dont
les dix-huit ans, les grâces mignonnes, la douceur spirituelle expli-
quaient la préférence que Stephen Guest lui accordait sur de plus
riches et plus nobles héritières. M. Deane, — l'oncle et le protec-
teur de Tom Tulliver, — n'était dans la puissante maison Guest et
compagnie qu'un associé en sous-ordre, et bien des gens s'étonnaient
que le chef futur de cette maison n'eût point porté plus haut ses
prétentions matrimoniales.
Fière de son prétendu, heureuse du brillant avenir qui s'ouvrait
pour elle, Lucy, dans l'expansion bienveillante de sa joie, voulut y
associer sa cousine Maggie. Depuis près de dix-huit mois, malgré
les mstances de son frère pour la retenir auprès de lui, cette cou-
rageuse enfant avait voulu cesser de lui être à charge , et s'était
placée comme sous-maltresse dans un pensionnat éloigné. Le gra-
cieux appel de sa cousine vint l'y chercher au moment où une sorte
de découragement inerte s'emparaitv de cette âme active, de cette
organisation impétueuse et passionnée. Pendant la longue absence
de Maggie, sa beauté splendide s'était complètement épanouie, et
la sévère simplicité de sa toilette semblait faire ressortir, au lieu de
l'atténuer, la singulière transparence de son teint brun, l'ardeur
de ses yeux italiens, et la rare abondance des cheveux noirs qui cei-
gnaient comme un diadème de jais son front superbe. Une épithète
dont on a trop abusé caractériserait mieux que toute autre cette
beauté qui s'imposait aux regards par les éclairs émanés d'elle.
Non sans protestations, mais sans effort et sans obstacle, dès la
Gooçle
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DORLCOTE-MILL. 851
première soirée où la conduisit sa cousine, elle s'empara de cette
royauté que les hommes décernent et que les femmes envient. A par-
tir de ce jour-là, les lions de Saint-Ogg se disputèrent l'attention
de la pauvre sous-maîtresse, et les douairières de l'endroit se pri-
rent à décrier de leur mieux sa « figure de bohémienne. » Dans ce
concerto d'admirations et de jalousies tout à coup déchaînées autour
de Maggie, — et qui, tout en l'étonnant, ne devaient pas la trouver
indijfférente, — la magnifique basse-taille de Stephen Guest ne fai-
sait pas sa partie; mais le silence qu'il gardait sur les perfections de
la nouvelle venue, — et peut-être aussi le redoublement de ses at-
tentions pour miss Lucy, — auraient mis sur ses gardes une per-
sonne moins candide et moins inavertie.
La brusque transition survenue dans ses habitudes, la vie du
monde substituée tout à coup à l'ennuyeuse routine du pensionnat
où elle s'étiolait, le langage flatteur qui sans cesse caressait son
oreille charmée, les attentions qui se multipliaient autour d'elle, les
hommages ingénieux qui lui étaient rendus de tous côtés, produi-
saient sur cette vive et délicate nature l'effet d'un philtre puissant.
Elle marchait dans cette nouvelle existence comme dans un rêve
splendide, éblouie, fascinée, s' appartenant à peine. De temps en
temps, un long regard, plus doux, plus caressant que tout autre,
sollicitait un de ses sourires. De temps en temps, une voix mâle et
vibrante, dont le son la faisait tressaillir, lui révélait un de ces chants
inspirés où les grands maîtres de l'art italien ont enfermé, comme un
poison subtil, les plus tendres invocations du désir. Ce regard, cette
voix la jetaient dans un trouble nouveau pour elle, trouble délicieux
dont elle jouissait sans remords. N'étaient-ce pas la voix, le regard
de Stephen, le fiancé de Lucy, l'ami de Philip?
Philip, elle l'avait revu, relevée par son frère du serment qu'elle
avait prêté jadis. — Vous êtes libre, lui avait dit Tom, puisque notre
père n'est plus, de choisir entre Philip et moi. Je ne l'accepterai ja-
mais pour frère. Voyez s'il vous convient d'en faire votre mari. —
Elle l'avait revu en lui tendant cordialement une main qui ne trem-
blait pas dans celle du pauvre jeune homme. C'était donc, comme
autrefois, d'un côté le dévouement absolu, le sentiment unique et
dominateur, de l'autre une amitié vraie, une reconnaissance sincère,
rien de moins et rien de plus. Pour consacrer sa vie entière à Mag-
gie, Philip eût tout sacrifié, tout bravé. Maggie, hélas! ne pouvait
lui donner en retour qu'une de ces affections sur lesquelles la rai-
son garde ses droits et les circonstances leur empire. Après tout,
n'était-il pas naturel qu'il en fût ainsi? Et comment aurait-il osé
s'en plaindre? Le ciel qui l'avait faite pour inspirer l'amom*, — l'in-
spirer et le partager peut-être, — l'avait créé, lui, pour en souffrir
et ne l'inspirer jamais.
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832 REVUE DES DEUX MONDES.
11 assista, silencieux témoin, à tout un drame dont sa jalousie lui
livrait un à un les secrets les plus intimes, ceux qui échappaient
aux acteurs eux-mêmes, et dont ils ne devaient avoir qu'après lui
la révélation tardive. 11 vit Maggie et Stephen, luttant de froideur
affectée, essayer de se persuader qu'ils n'avaient aucun attrait l'un
pour l'autre. II les vit céder malgré eux, sans vouloir y croire et en
s'y refusant, à l'entraînement presque irrésistible de cette familia-
rité dangereuse que l'imprudente Lucy avait voulu établir dès l'a-
bord entre sa cousine et son prétendu. 11 eût pu leur dire à Tun et
à l'autre, — alors qu'ils se croyaient encore maîtres d'eux-mêmes,
— ^^ qu'ils ne s'appartenaient plus, et que le sort, non leur volonté,
les ferait innocens ou coupables d'une trahison dont la seule idée
les eût alors épouvantés.
Parfois, dans les jours qui suivirent ses premières découvertes, le
fil qui le guidait dans cet obscur labyrinthe se brisait entre ses mains.
11 croyait s'être abusé; il regrettait d'injustes soupçons, il se félici-
tait de les avoir repoussés loin de lui. Puis la vérité poignante lui
•apparaissait de nouveau; un geste involontaire, un regard lui ren-
daient toutes ses anxiétés, toutes ses tortures.
La sécurité de Lucy, la loyauté de Maggie le rassuraient aussi
parfois. — .Si mon frère y consentait, je serais volontiers votre
femme, lui avait dit Maggie un jour où, dévoré d'angoisses, il avait
voulu sonder ce cœur qui s'ignorait encore. Et miss Deane lui avait
suggéré l'idée de dompter la malveillance persistante de Tom en l'ai-
dant à réaliser la dernière volonté du vieux TuUiver, à racheter l'u-
sine patrimoniale, à réinstaller la famille dans le domaine d'où elle
avait été chassée.
J'ai dit à quel point Philip était aimé de son père; ce fut pourtant
une terrible lutte que celle où il s'engagea pour le rendre complice
de ses projets d'avenir. Wakem n'avait jamais éprouvé contre le père
de Tom et de Maggie les sentimens haineux que le pauvre vieil-
lard lui prêtait; mais le souvenir de l'insulte si gratuite qu'il avait
subie vivait encore au cœur de Yatiorney. Accepter pour bru la fille
de l'homme qui l'avait frappé, rendre aux enfans de cet homme le
domaine dont la possession lui avait été reprochée comme s'il l'eût
acquis par des voies illégitimes , c'était beaucoup pour une volonté
obstinée, pour un caractère naturellement inflexible. A vrai dire, sur
cette volonté, sur ce caractère de fer, le frêle Philip exerçait un as-
cendant irrésistible, dû à sa faiblesse même. En face de cet être dés-
armé dont il était l'unique appui, et qui, privé du seul bonheur au-
quel il aspirât, de la seule affection qu'il eût conquise, devait mourir
sans avoir connu de la vie autre chose que ses amertumes et ses mi-
sères, l'homme d'affaires impassible et froid, le légiste endurci sen-
tait fléchir sa rigidité, tomber ses résistances. Ses colères mêmes, en
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DOBLGbTE-BniX, 83S
pareil cas, le mettaient à la merci de Pfailip, certain de le voir plier
quand il en avait subi le rude assaut.
Le fils de Yattomey avait réus^ cette fois encore à vaûncre l'obs-
tination de son père. Aidé sans le savoir par cet auxiliaire tout-
puissacnt, — et secondé par M. Deane, que miss Lucy avait mis dans
ce qu'elle croyait être les intérêts de Maggie et de Philip, — Tom
était rentré à Dorlcote-Mill, où sa mère l'avait suivi, oi il eût voulu
voir revenir Maggie. Celle-ci pourtant, décidée à rester libre et par
conséquent à repartir, demeurait en attendant à Saint- Ogg, où la .
retenait une sorte de torpeur enchantée.
Ils ne s'étaient pas encore dit qu'ils s'aimaient, mais Stephen ne
revenait plus chaque jour auprès de Lucy que pour chercher un de
ces longs regards noirs de Maggie dont l'éclat le fascinait. Et quand
il était au piano, quwd Maggie se sentait pâlir aux accens de cette
voix nerveuse qui avait sur elle une puissance presque magnétique,
Philip assistait palpitant à Féclosion mystérieuse de cet amour qui
le navrait. En le voysmt croître et grandir dans le silence et dans
les ténèbres, il ne pouvait plus rien attendre, — bien décidé à n'in-
tervenir jamais, — que l'illumination soudaine du premier aveu. Il
pressentait que l'âme loyale de Maggie, inerte sous le charme invi-
sible, dominée par l'attraction mystérieuse, se révolterait au prehiier .
indice, au premier signal, au premier rayon qui lui dénoncerait l'es-
pèce de larcm bas et lâche dont on pourrait la crohre coupable, si
elle acceptait l'amour de Stephen.
Un moment il dut croûre, il crut ses prévisions réalisées. Où,
comment, à quelle occasion furent prononcées les paroles qu'il at-
tendait? Jamsds il ne l'a su; mais il ne put se tromper à l'air froid et
hautain de Maggie, aux regards humbles et désespérés du fiancé de
Lucy. Il comprit le départ de la jeune fille , qui , sous un prétexte
futile, voulut aller passer plusieurs jours chez une de ses tantes, à
quelques lieues de Saint-Ogg. Il devina les angoisses de son rival
dans ces courses à cheval où l'amant désespéré semblait prendre
plaiàir à user ses forces, et dont l'une, — Philip en fut instruit, —
conduisit Stephen dans la paisible ferme où Maggie était allée re-^
trouver la sœur de son père. Le fiancé de Lucy put s'y présenter,
grâce à l'ignorance de cette excellente femme, comme chargé d'un
message de miss Deane pour miss Tulliver. Il put ainsi forcer Mag-
gie indignée, mais émue, à l'écouter encore une fois. Plus habile,
il ne l'eût peut-être pas trompée; mais, sincère et se trompant lui-
même, il répondit par de nobles paroles d'abnégation aux fiers scru-
pules dont elle s'armait contre lui. Elle dut croire qu'il renonçait à
elle, et, sans crainte désormais, céda aux instances de sa cousine »
qui la rappelait à Saint-Ogg.
Tom xxvn. 53
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83A BETUE DES DEUX MONDES.
Plus un regard, plus un mot échangé entre les deux jeunes gens,
et jamais Maggie n'avait été plus prévenante, plus affectueuse pour
le malheureux Philip. Elle l'atthrait, elle se serrait contre lui, elle
évoquait les souvenirs de leur jeunesse. Dissimulée, coquette, elle
n'eût pas autrement agi pour exciter la jalousie de Stephen; mais
Stephen ne pouvait être sérieusement jaloux de Philip. Il souffiradt
simplement à cette pensée, que, mieux aimé de Maggie, il ne devait
plus espérer de la fléchir, tandis qu'elle accorderait peut-être un
jour à l'amitié que cet être souffreteux et difforme lui inspirait les
droits, le bonheur refusés à l'ardeur insensée de son rival.
Les choses en étaient là, quand un soir, — chez M. Deane, où les
quatre jeunes gens étaient réunis, comme d'ordinaire, après le dîner,
— Lucy, toujours attentive et bonne, proposa d'organiser quelques
parties de bateau pour les derniers jours que Maggie devait passer
auprès d'elle. En effet, voulant se soustraire aux angoisses d'une si-
tuation difficile, et dont sa loyauté souffrait chaque jour davantage,
la courageuse enfant venait d'annoncer son départ pour le pen-
sionnat, où elle allait reprendre ses humbles et arides fonctions.
Stephen était particulièrement soucieux ce soir-là, et ne parut
pas prendre pour lui l'invitation qui lui était indirectement offerte.
Philip, à qui miss Deane s'était naturellement adressée, venait d'ac-
cepter avec joie. Un peu piquée, mais sans vouloir en rien laisser
paraître, la fiancée de Stephen s'excusait, sur les difficultés de navi-
gation qu'offrait la rivière, de l'appel qu'elle faisait à la complaisance
de certains cavaliers, plus ou moins empressés, disait-elle. L'allu-
sion était trop claire pour que Stephen put se dispenser d'y répon-
dre. — Si vous n'aviez que moi, je serais des vôtres, dit-U sans
trop de façons.
— Miss Deane, repartit aussitôt Philip, ne se doutait point, en
m'invitant, qu'elle excluait une autre personne. Je résigne donc mes
fonctions de rameur.
Stephen, averti par ces mots significatifs, se hâta de protester
contre l'intention désobligeante qu'ils lui prêtaient. — Non, dit-il»
n'allez pas vous y tromper, cher Philip, c'est le nombre des passa-
gers, nullement leur qualité, qui me ferait décliner l'honneur d'es-
corter miss Deane... A quatre, la manœuvre de nos petits bateaux
est horriblement gênante.... Arrangeons mieux les choses... Nous
alternerons, vous et moi... Commencez demain... Je prendrai ma
revanche à la première promenade.
Tout était ainsi convenu, mais Philip avait compté sans les crises
fréquentes qui fatiguaient sa débile santé. Le lendemain matin, il
se sentit hors d'état de sortir, et^ par un billet, pria Stephen de le
remplacer.
Ni de cette journée ni de celle qui suivit, Philip ne put quitter sa
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DOKLCOTE-MUX. 835
'diambre, où son père le gardait à vue et l'entourait de soins assidus.
Le surlendemîdn, on lui remit une épaisse enveloppe dont la sus-
criplion le fit tressaillir. Il venait de reconnaître l'écriture de Mag-
gie, et la lettre était timbrée d'un petit port situé sur la côte, à plu-
sieurs lieues de l'embouchure de la Floss.
Voici ce que oontenaient ces pages, tracées à la hâte, et dont le
<lésordre même avait son éloquence :
<( Philip, mon ami, mon frère, écoutez-moi! Je suis perdue,...
perdue à januds pour vous. Peut-être le savez-vous déjà; mais vous
ignorez, et il faut que vous sachiez tout ce qui est arrivé... Il faut
que vous me compreniez, que vous me pardonniez. D'autres ne vou-
dront ni me pardonner ni me comprendre.
« Hier, à midi, je vous attendais. Lucy, — vous devinez pourquoi,
vous savez combien elle vous prête volontiers assistance, — avait
voulu nous devancer en voiture avec son père jusqu'à Luckreth, où
elle avsdt, disait-elle, quelques emplettes à faire. Nous irions l'y
rejoindre en bateau; puis, tous trois, nous reviendrions ensemble.
« J'étais seule. Je vous attendais. A l'heure dite, on a sonné. J'ai
couru au-devant de vous. // a paru devant moi. Je ne vous le nomme
pas, à quoi bon? Quand il m'a dit pourquoi il venait, quand je lui ai
appris le départ de Lucy : « Eh bien 1 m'a-t-il dit, restons-AOus,
partons-nous? Décidez 1 » Je tremblais comme la feuille. « Nous ne
pouvons partir, lui dis-je. — Soit... Demeurons donc. »
« Et il me regardait comme il ne m'avait plus regardée depuis bien
des jours. Je cherchais un prétexte pour l'éloigner : — L'homme du
bateau est venu chercher les coussins. Il attend... allons le pré-
venir.— Le prévenir de quoi? murmuraient. ses lèvres distraites...
Son regard me poursuivait toujours. J'avais la gorge serrée. Je ne
trouvais plus une parole... — Allons, me dit-il tout à coup en me
prenant la main, nous n'avons plus longtemps à nous voir... Venez I
« Et je l'ai suivi... Pourquoi? comment? Dites-le-moi, si vous avez
le secret de cette irrésistible et passagère fascination. Je l'ai 3uivi
-comme vous avez pu suivre, dans un rêve, quelque redoutable fan-
tôme qui vous effrayait et vous attirait tout à la fois.
« Après m' avoir assise au fond de la barque, disposé autour de
moi les coussins, ouvert et mis dans mes mains inertes le parasol
qui devait protéger mon front, il s'est mis à ramer, toujours muet.
A peine de temps à autre un mot caressant, parti de ses lèvres, ve-
nait-il me rappeler ce son de voix que je n'ai jamais entendu en
vain. Le rêve continuait. Le soleil brillait, la brise était fraîche; le
bruit cadencé des rames, l'éclat du ciel, l'aspect mouvant des rives,
ce regard fixé sur moi, ce silence obstiné, tout contribuait à me ber-
cer, à m' enivrer, à m' étourdir. Je n'étais plus un être vivant et vou-
lant, j'étais une épave que le flot emportait^
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8S6 BETUE DES DEUX MONDES.
(( Songez, Philip, que je vous parle ici comme je parlerais à Dieu
lui-même, sans craindre qu'un ange vînt me démentir. — De temi^
en temps une vague pensée me venait que la barque alkdt toucher
terre et que le rêve finirait.
« Tout à coup, — après combien de temps, je ne ssûs, — il cessa
de ramer, posa les avirons au fond de Fesquif, et son regard s'abaissa
sur l'eau, comme s'il mesurait la rapidité avec laquelle la barque
pouvait marcher d'elle-même sous la seule impulsion du courant.
Je sortis seulement alors de ma torpeur et jetai un rapide regard sur
les bords du fleuve. Ils ne m'offraient aucun de ces paysages qui me
sont si familiers. Due crainte subite vint m' éclairer. — Nous avons
passé Luckreth, m'écriai-je. — Depuis longtemps, me répondit-U.
« Cet étrange aveu, et le calme accent avec lequel il m'était fait«
me laissèrent stupéfaite. Ils m'eussent indignée, si j'eusse pu voir la
moindre préméditation dans ce qui venait de se passer; mais il était
bien évident qu'en venant le matin, il ne savait pas me trouver
seule, bien évident qu'il n'avait pas songé un instant à m'engager
malgré moi dans cette voie presque sans retour où nous venions
d'entrer tous les deux. Vous-même, Philip, vous-même, à ce mo-
ment, n'auriez pu l'en soupçonner.
« — Que faire à présent? lui dis-je, sans bien comprendre moi-
même l'espèce de tranquillité désespérée avec laquelle je lui parlais,
alors que les transes de l'agonie intérieure comprimaient mon cœur
glacé. J'avais devant les yeux le visage de Lucy, sa douce et pure
physionomie, son regard douloureux et méprisant. Il vint alors s'as-
seoir près de moi : — Maggie, me dit-il, nous ne pouvons plus
songer à revenu: sur nos pas... Puis, dénouant mes mains crispées
l'une dans l'autre, il ajouta, sur le ton de la conviction la plus ab-
solue : — Ne rentrons là-bas qu'unis à jamais,... quand notre amour
n'aiu*a plus rien à redouter de personne,... quand vous serez ma
femme. ..
« Ces paroles, fermes, décisives, semblaient un oracle de la Pro-
vidence. Elles m'ouvraient, pour ainsi dire, les portes de l'avenir;
le prestige en était irrésistible. Obstacles, remords, tout semblait
disparaître à la fois. — Voyez, reprit-il, nous ne sommes pour rien
dans tout ceci. Les autres ont tout fait... Le sort a décidé... La ma-
rée elle-même nous emporte loin de ce qui nous séparait... Elle
nous pousse vers Torby, où nous prendrons terre. De là, dans peu
d'heures, nous serons à York, ... et York est bien près de l'Ecosse...
Nous ne ferons halte que là... Nous ne nous abriterons sous le même
toit que lorsque nous serons irrévocablement l'un à l'autre... »
Étranges projets, assurance et calme plus étranges encore I... Mais
quand un inst'mct secret me poussait à me révolter contre cet as-
cendant que sa volonté prenait sur la mienne» une pensée me venait
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DORLGOTE-MILL. 837
qui arrêtait tout reproche et tout refus : je sentais qu'il avait cédé
à la même impulsion que moi. Ma faiblesse m'expliquait la sienne.
De quel droit m'indigner? Gomment; échapper à la nécessité qui nous
assiégeait de toutes parts?
« Tenez, Philip, je sens que j'ai entrepris une justification impos-
sible... Je le sens, et je serais tentée d'anéantir ces lignes, les pre-
mières que je trace depuis que le rêve est dissipé, depuis que j'ai
recommencé à m'appartenir. D'ailleurs je devine tout ce que yous
souffrez en les lisant. Je n'explique plus, je raconte, et en aussi peu
de mots que possible.
« Quand il me vit m'abandonner, inerte, à sa volonté, il n'ajouta
plus un mot qui pût me rappeler à moi-même. La brise fratchiséait.
il m'enveloppa des pieds à la tête dans son manteau, et, retournant
à ses rames, pressa notre course vers Torby. En quittant Saint-Ogg,
nous avions croisé plusieurs bâtimens à voile ou à vapeur. Depuis
une heure ou deux, nous n'en rencontrions plus que de loin en loin.
Il en vint un derrière nous qui marchait dans la même direction
que notre esquif, et nous gagnait évidemment de vitesse. Il le^ re-
garda avec attention, et frappé d'une pensée subite : « Maggiei me
dit-il, vous êtes lasse... La pluie peut venir... Nous aurions de la
peine à gagner Torby... Ce bâtiment qui arrive sur nous n'est qu'un
caboteur du commerce, et nous n'y serons peut-être pas très com-
fortablement installés; pourtant, s'il est frété pour Mudport ou tout
autre point de la côte au nord, il serait mieux d'y monter... » La
peur me prit à ces mots; mais la peur, à quoi sert-elle? Je ne trou-
vais pas, dans le désordre de mes pensées, une seule objection plau-
sible à ces arrangemens devenus inévitables. Je me tus donc, et il
rama de manière à pouvoir accoster le navire. Il dit au capitaine,
en le hélant, que nous nous étions laissés entraîner... — Cette
dame,... ma femme, ajouta- t-il, se reprenant, est épuisée de fatigue
et de faim... Si vous pouviez remorquer notre esquif et nous pren-
dre abord, vous nous rendriez un vrai service. » Le maître du na-
vire, un Hollandais, consentit sans peine à cet arrangement. Les
coussins de notre barque servirent à m'instaJler commodément sur
le banc de poupe, aucune cabine n'existant sur ce petit navire où
une femme pût être logée. Une heure après, les cinq hommes d'é-
quipage avaient cessé de nous regarder avec cette curiosité qui
m'était importune. La main dans la main, nous causions tout bas.
Je n'éprouvais plus ni scrupules, ni repentir. Le pas était franchi,
me semblait-il, et la question à jamais tranchée. Le songe durait
encore, brillant comme l'horizon, où le soleil s'abîmait derrière un
immense rideau de nuages empourprés. Ce fut ainsi que le sommeil
vint me prendre. Chose étrange, Philip, toute cette nuit-là je ne
rêvai que de vous, de vous et de mon frère cependant, car, au mo-
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8S8 BEVUE DES DEUX MONDES.
ment où les frissons du matin vinrent m' éveiller, j'aviûs devant les
yeux son front sévère, dans les oreilles Faccent de sa voix irritée.
« J'étais seule quand mes yeux s'ouvrirent : lui n'était plus là.
Souvenirs poignans, honte, terreur, tout me revint. Le prestige était
évanoui. La vérité m'apparsdssait, dure et menaçante. Dans son mi-
roir cruel dont je ne pouvais plus détourner mes regards, je me voyais
sous un aspect qui m'était nouveau, celui d'un être égoïste, perfide,
qui ment et trahit. Je m'étais dit cent fois qu'avant de me laisser
égarer jusqu'à cette ignominie, j'aimerais mieux être morte. Eh
bien! elle était là, je cédais. Le devoir parlait, je ne l' écoutais plus.*
Mon âme, que j'étais accoutumée à voir tendre naturellement vers
les hauteurs, vers la lumière sereine et l'atmosphère épurée, se
traînait, sous le fouet des passions, dans je ne sais quels lieux obs-
curs, et glissait sur un limon empesté. — Où allait-elle ainsi? au
bonheur? — Est-ce que je serais jamais heureuse, songeant à Lucy,
songeant à vous, songeant à mon frère, à ces trois nobles cœurs en
qui j'aurais tué l'espérance et la foi? Lui-même pourrùtAl jamais
croire, espérer en cette femme qu'il aurait vue à la merci d'im en-
traînement désavoué par sa conscience?
« Qu'ajouterai-je, Philip? Ce fut là, pour ainsi dire, un baptême
nouveau. Le jour se levait en moi, comme sur la mer. Je me sentais
retrempée par ces fortes brises qui toute la nuit avaient passé sur
mon front fiévreux. L'heure de la faiblesse était passée. Une rude
journée commençait; mais je me sentais la volonté, le courage d'une
lutte égale au péril. Cette lutte, vous pressentez ce qu'elle a dû ëUe;
Dieu aidant, — et votre souvenir aussi, — je n'y ai pas succombé. Si
jamais il a dû me savoir inflexible, c'est quand, lui laissant ma main
qu'il pressait sur son cœur ému, et répondant par un sourire affec-
tueux à son regard plein d'angoisse, j'accueillis amicalement ses pre-
mières questions. Peu à peu, sans un mot échangé sur notre situation,
il devinait ma pensée. Mieux il la devinait, moins il osait soulever le
voile transparent qui la lui cachait encore. 11 ne pouvait se décider
à parler de ce qui, peu d'heures auparavant, était devenu pour lui
et pour moi le sujet d'une causerie presque familière. Ce fut seule-
ment en vue de Mudport qu'il dut se résoudre à mentionner les ar-
rangemens qu'il allait prendre pour la suite de notre voyage. Dès
les premiers mots, je l'arrêtai : — Non, lui dis-je, nous ne partirons
pas ensemble. . . Nous allons nous séparer ici. . .
« Ces choses que je vous raconte se sont-elles bien réellement
passées aujourd'hui même? Et moi qui vous écris, seule, dans une
maison inconnue, en attendant l'heure où le stage-coach va me ra-
mener auprès de ma mère, — est-ce moi qui, tantôt essayant de
calmer, de consoler cette âme irritée, ce cœur ulcéré par d'iné-
branlables refus, sentais encore les tressaillemens douloureux de la
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DOBLGQTE-KILL. 839
passion mal étouffée, les remords d'un parti pris cruel, les indéci-
sions d'une volonté vacillante?
« Si j'osais vous revoir, Philip, je ne vous aurais point écrit; mais
de bien longtemps au moins, si ce. n'est à jamais, je sens que je ne
pourrai me retrouver en face de vous ou de Lucy. Je sais que, rele-
vée à mes propres yeux d'une chute irréparable par l'effor*. éner-
gique auquel je dois mon salut, je ne saurais l'être aux vôtres ni
surtout aux yeux du monde. Plus riche, plus libre par conséquent,
— et si une pareille démarche ne devait pas me faire mal juger, —
je quitterais mon pays. En attendant que le temps m'ait permis de
recouvrer, avec l'estime publique, le seul moyen que j'aie ici-bas de
gagner ma vie, il faut plier la tête et subir toutes les humiliations
que l'avenir me réserve. Je pressens qu'elles seront amères, et si,
pour m'y soustraire, un simple vœu suffisait, je demanderais à Dieu
de me reprendre cette existence dont j'ai fait jusqu'à ce jour un si
triste usage.
c( Philip, plaidez ma cause auprès de Lucy. Et qu'elle ne pardonne
pas à moi seule une erreur, une faute, qui sont à moi plus qu'à lui! »
Pendant que Philip lisait et relisait, — Dieu sait avec quelle amer-
tume de cœur et quel écrasant retour sur lui-même , — cette con-
fession navrante, tandis qu'il pesait une à une les mille raisons qui
lui rendaient impossible de courir au secours de Maggie, Tom Tul-
liver, les traits plus contractés, les gestes plus brusques encore qu'à
l'ordinaire, son chapeau rabattu sur ses sourcils froncés, ses mains
plongées dans les poches de son surtout, promenait ses inquié-
tudes et sa colère dans le jardin de Dorlcote. Sa mère , de temps
en temps, venait jeter sur lui, par une des fenêtres du vieux mou*
lin, un regard effaré. Ils ne savaient encore, ni l'un ni l'autre, ce
qu'était devenue Maggie depuis sa mystérieuse disparition. Tom
n'avait pas cru devoir aggraver le scandale en courant lui-même sur
les traces de sa sœur. Il avait chargé de ce soin un ami d'enfance
aussi dévoué à Maggie qu'à lui-même, et cet ami, revenu de Mud-
port, — où naturellement il n'avait pu se procurer aucune nouvelle
du couple fugitif, — lui avait annoncé que, selon toute apparence,
les deux jeunes gens étaient passés en Ecosse. Restait à savoir si le
mariage s'était accompli, ou si la jeune fille, déjà perdue de réputa-
tion, n'avait pas obtenu la seule réparation qui pût atténuer sa faute.
Dans un moment où il tournait le dos à la porte du jardin et re-
gardait, sans les voir, les bouillonnemens de la chute d'eau battue
par les roues, une femme de haute taille apparut tout à coup sur
le seuil. *A peine osait-elle avancer, à peine pouvait-elle se tenir de-
bout, affaissée sous la frayeur que lui causait ce frère impeccable,
inexorable, qui jamais ne lui montrait l'indulgence dont elle avait
maintenant si grand besoin. Cette indulgence, elle ne la souhaitait
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8i0 BETUE DES DEUX MONDES.
point pour sa faute; elle y aspiradt comme à un des moyens d'ex-
piation qui lui ^t^ent encore laissés. Le bruit du loquet n'attira pas
l'attention de Tom, assourdi par le bruit de l'eau tourmentée. Lors
donc qu'il se retourna, il se trouva tout à coup en face de cette
pauvre créature, dont la pâleur effarée, l'air de souffrance et d'abat-
temrat confirmaient les plus tristes conjectures qu'il eût pu former.
— Étes-vous mariée ?••. lui demanda-t-il brusquement.
Elle ne répondit pas.
— Que venez-vous faire ici ?
— Je viens, dit-elle humblement, y chercher asile auprès de vous.
— Je n'ai pas d'asile pour une femme de votre espèce, reprit -il
d'une voix que la rage seule faisait trembler. Vous nous avez tous
déshonorés. Vous avez avili le nom de notre père. Vous avez été
une malédiction pour tous ceux qui vous ont aimée. Vous avez ag^
bassement, traîtreusement... Aucune considération n'a pu vous re-
tenir, aucun lien vous rester sacré... Vous ne m'êtes plus rien, sa-
chez-le!...
En ce moment, leur mère à tous deux parut à la porte de lajnaî-
son. La vue de sa fille , mais surtout les paroles de son fils la
clouèrent indécise sur les degrés. Maggie avait repris un peu de
courage. — Tom, disait-elle, avant de me juger, il faut m'entendre.
Peut-être ne suis-je pas aussi coupable que vous le pensez...
— Coupable ou non, je ne sais quel sens vous attachez à ce mot,
— interrompit-il , passant tout à coup de la colère à une froideur
glaciale qui était bien autrement effrayante, — vous ne nierez pas
que vous n'ayez engagé avec... qui vous savez... des relations clan-
destines... Vous ne nierez pas qu'il vous ait vue, sans l'aveu des
vôtres, après qu'il vous avait parlé de sentimens que vous deviez
repousser avec horreur... Vous ne nierez pas que, seule avec lui,
on vous ait vue passer devant Luckreth , et, quelques heures après,
débarquer à Mudport... Vous ne nierez pas non plus, je pense, que
vous ayez ainsi brisé le cœur d'une parente et d'un ami... Tout cela
vous laisse-t-il innocente?...
Chaque parole de son frère tombait comme un lourd marteau de
fer sur la conscience affaissée de Maggie. Elle ne savait plus dis-
cerner, dans ces foudroyantes accusations, ce qui était motivé de
ce qui était injuste; elle ne trouvait plus en elle-même ni la force,
ni la volonté de s'excuser.
— Eh bien ! frère, disait-elle à mots entrecoupés, ... je me repens. . .
Je suis au supplice,... Tout ce qui pourra expier ma faute... Aidez-
moi,... préservez-moi de moi-même!... Je lutterai...
— Eh! qui peut vous préserver? reprit son frère avec un redou-
blement d'amertume. Ni la religion n'a d'empire sur vous, ni les
sentimens les plus vulgaires de reconnaissance et de loyauté. ••
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DOBLGOTE-MILL, 8&1
Songez donc que cet homme n'est pas le premier pour qui vous ayez
sacrifié vos devoirs... Allez, vous êtes pire que lui!... Et ce qui
m'empêche de courir le tuer à cette heure même, c'est, Dieu me
pardonne, que je devrais commencer par... Tenez, vous m'inspirez
un dégoût profond... Vous parlez de lutter 1... Est-ce que vous avez
jamais su ce que .c'est? Je le sais, moi!... J'ai eu, moi aussi, des
sentimens à dompter, des passions à vsûncre... J'ai -tout vaincu,
tout subordonné au devoûr... Ma vie a été bien autrement rude que
la vôtre, je pense... Eh bien 1 je l'ai supportée en homme de cœur et
de conscience... Cet honneur sévère que j'ai gardé ne servira pas à
voiler votre infamie... Le monde ne pourra pas dire que j'aie sanc-
tionné, excusé une conduite comme la vôtre... Si vous manquez de
pain, j'en ai pour deux, et vous n'avez qu'à parler. Ma mère vous
enverra des secours; mais vous n'habiterez plus sous ce toitt.. Allez-
vous-en 1 . . . Votre vue me fait mal.
Le désespoir dans le cœur, Maggie obéissait à cette rude parole.
Elle avait déjà fait quelques pas vers la porte du jardin, quand la
pauvre mistress Tulliver, — trouvant au fond de son cœur de mère
un de ces élans qui valent tous les dons de l'intelligence et rachètent
toutes ses infirmités, — courut vers elle en pleurant :
— Attendez, mon enfant!... je vais avec vous, disait-elle... Si
vous n'avez plus que moi,... vous na'avez.
Tom, peut-être près dé faiblir, était rentré dans la maison.
— Venez, dit sa mère quand elle ne le vit plus, et se sentit dès lors
un peu moins terrifiée... Entrez avec moi;... je vous coucherai dans
mon lit... Il vous laissera;... je l'en prierai, il ne me refusera pomt.
Un faible gémissement et un signe de tête annoncèrent que Maggie
n'entrerait jamais plas dans cette maison, d'où elle venait d'être si
durement repoussée.
— Eh bien donc! attendez-moi devant la porte;... je vais vous
suivre.
Quand mistress Tulliver, son chapeau sur la tête et son châle sur
les épaules, sortit de sa chambre, elle trouva Tom sur son passage :
— Tenez, mère, lui dit-il, voici de l'argent... Vous savez que cette
maison est vôtre... Venez-y quand vous voudrez, demandez- moitout
ce qui vous sera nécessaire. ^
La pauvre mère était trop effarouchée pour répondre un seul
mot. Elle prit les billets de banque qu'on lui tendait et alla re-
joindre sa fille.
V.
Si Maggie était rentrée à Saint-Ogg, portant le nom de mistress
Stephen Guest, et l'heureuse épouse du plus beau parti de cette
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8i2 REVUE DES DEUX MONDES.
honorable cité, nul doute que son arrivée n'eût soulevé quelques lé-
gers murmures, car enfin, après tout, miss Lucy Deane était une
personne fort aimée , fort intéressante, et qu'on eût vue à regret si
mal récompensée de sa confiante bonté; msds, les premiers jours
passés, que d'excuses, que d'atténuations n'eût-pn pas trouvées pour
la conduite de la belle et riche épousée 1 Compromise par l'impr^i-
dence d'un jeune étourdi, égaré, lui, par une véritable passion, pou-
vait-elle se refuser à ce mariage qu'il avait su rendre indispensable?
Fallait-il, par égard pour sa cousine, — et alors que celle-ci n'était '
plus aimée de son prétendu, — sacrifier sa vie, perdre son avenir?
Peut-être eût-U mieux valu que l'amour dévoué de Philip fût payé
d'un plus complet retour : il le méritait, sans nul doute; mais quoi?
Ce pauvre garçon était-il fait pour une si belle personne? N'eùt-il pas
été monstrueux de voir unis tant de force et tant de faiblesse, tant
de charmes et une difformité pareille ?
Maggie, au contraire, revenait fidèle à ses devoirs après une des
plus terribles épreuves qu'elle pût avoir à subir; mais elle revenait
pauvre, sans protecteurs, et son frère, son appui naturel, la répu-
diait, l'abandonnait hautement. Dès lors, l'affaire prenait un tout au-
tre aspect. En admettant qu'elle ne fût point tout à fait une « intri-
gante » visant à se faire , épouser par le fils du plus riche banquier
de la ville, elle n'en avait pas moins oublié toute retenue, toute
pudeur, en laissant percer son goût pour le prétendu de son amie
la plus chère. Elle lui devait tant! C'était moins une cousine qu'une
sœur. Qu'attendre après cela d'une personne si peu retenue, et dont
les yeux avaient une si étrange éloquence?... On pouvait arguer, en
sa faveur, d'une lettre écrite par Stephen, et où il assumait tout le
tort de leur équipée : mais franchement un gentleman ne devait-
il point ce témoignage à une jeune personne si singulièrement affi-
chée?... Quant à M. Tom TuUiver, il s'était conduit en digne et hon-
nête* homme. Il méritait évidemment que la fortune lui sourit... La
disgrâce de sa sœur ne devait pas rejaillir sur lui^ et il fallait bien
espérer que, par égard pour les siens, elle se déciderait à émigrer.».
en Amérique, en Australie, le plus loin possible.
Maggie n'était point de cet avis. Les premiers affronts qu'elle
subit, les premiejjs regards qui se détournèrent d'elle, les premiers
sourire^ ironiques qu'elle surprit au bord de ces mêmes lèvres qui
la flattaient autrefois, produisirent en elle cette réaction violente qui
retrempe le courage et affermit les résolutions une fois prises. Vid-
nement quelques amis timides lui firent-ils msinuer, par le digne
ministre de la paroisse, qu'une jeune fille de son âge ne pouvait en-
gager avec l'opinion publique, même faussée, égarée, un duel dont
l'issue n'était point douteuse. Il ne convenait pas à un caractère
comme le sien de fuir le danger quand il ne menaçait qu'elle.
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DOBLtOTE-MILL, 8i3
Établie dans une pauvre maisonnette à l'extrémité d'un faubourg
de Saint-Ogg, elle ne voulut pas condamner sa mère à partager une
vie de privations et d'affronts, et après quelques semaines mistress
Tulliver se laissa persuader de rentrer à Doricote, où elle comptait
ramener bientôt sa fille. La pauvre femme méconnaissait en ceci
l'obstination dé Tom et la hauteur d'âme de Maggie, tous deux vic-
times de ce long malentendu qui durait depuis le temps où ils cueil-
laient ensemble les marguerites des prairies que baigne la Floss.
Cette rivière donnait en ce moment aux vieillards du pays d'assez
graves inquiétudes. A un été d'une sécheresse exceptionnelle, d'abon-
dantes pluies avaient succédé dès les premiers jours de septembre.
Les vents étaient froids et variables. Les moissons n'avaient pu s'ache-
ver dans certains districts. Soixante ans auparavant, des symptômes
analogues avaient précédé une terrible inondation qui emporta les
ponts de Saint-Ogg et menaça d'engloutir sa prospérité, alors nais-
sante. Lés vieillards hochaient donc la tète, et comme d'habitude
les jeunes gens riaient entre eux de ces funestes pronostics que Tex-
périence du passé ne justifiait pas dans leur esprit.
Seule en sa misérable chambre, où le mauvais temps la confinait
depuis quarante-huit heures, Maggie, à la lueur d'une pauvre chan-
delle, lisait et relisait pour la vingtième fois une lettre qu'elle avait
reçue le jour même. Revenu de Hollande, où il était allé porter ses
premiers regrets, Stephen s'était arrêté à Mudport, où personne ne
le savait encore; il lui avait fait passer, sous le couvert d'un ami
sûr, quelques pages d'instances passionnées; pour lui peindre son
désenchantement, sa solitude désespérée, ses wgoisses, la ruine de
toutes ses espérances, l'anéantissement de toutes ses volontés, il
avait trouvé des paroles qui Fartaient malgré elle, et auxquelles
son ardente imagination prêtait l'accent d'une voix adorée. Un mo-
ment, lasse de souffrir, aspirant à pleines bouffées le bonheur idéal
qui lui était encore offert, elle saisit une plume pour tracer un mot,
un seul, qui allait décider de son sort; mais l'impossible se dressa
de nouveau devant elle, et sur la page même où elle allait écrire :
Venez! elle traça les sublimes paroles du chrétien courbé sous la
croix : Je l'ai reçue de toi y 6 monPêrey... Je la porterai jusqu'à la
mort! — Puis, le front sur ses mains, elle s'absorba dans une prière
fervente, où vint la surprendre un profond engourdissement de tout
son être.
Une vive sensation de froid, un bruit inexplicable pour elle,
qu'avait amorti d'abord celui de la pluie battant aux carreaux, la
tirèrent de cette somnolence douloureuse. Elle redressa la tête; son
flambeau était éteint, mais elle comprit tout en un instant. Une
nappe d'eau, haute à peine de quelques lignes, couvrait déjà le
plancher de la chambre.
Goosle .
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8i& BETUE DES DEUl MONDES.
S'élancer dans l'obscurité, trouver à tâtons un autre flambeau et
l'allumer en hâte, ce fut l'aflaire d'un instant. Ses hôtes couchaient
au même étage qu'elle. Ses cris les réveillèrent en sursaut. — L'inon-
dation! disait^elle, l'eau monte!... Aux barques, aux barques! Elle
s'était immédiatement rappelé les deux barques amarrées juste*
ment au pied de la maison, et qui appartenaient au propriétaire.
En ce moment-là même commençait contre les volets une série de
coups assourdis, comme ceux d'une masse de bois dont on se fût
servi avec précaution pour les enfoncer sans bruit. L'hôte ne s'y
trompa point : — Dieu soit loué, s'écria-t-il,... ce sont les bar-
ques!... Elles sont encore là... la chaîne n'a pas cédé!...
La fenêtre ouverte, un grand flot envahit la chambre. Maggîe se
jeta sur une des barques; l'hôte sauta dans l'autre par un premier
mouvement*
— Ma femme,... le petit,... s'écria-t-il ensuite, et au moment de
rentrer dans la maison : Mais vous? vous?... disait-il, voysmt Maggie
debout, un aviron à la main, pâle sous ses longs cheveux noirs dé-
noués que l'eau collait à ses tempes.
Maggie n'eut pas même le temps de répondre. Un nouvel effort
des eaux irritées brisa l'amarre de sa barque, et l'instant d'après
elle était en pleines ténèbres, voguant sur des flots invisibles et tu-
multueux. Ce qui advint d'elle pendant cette nuit terrible, elle seule
aurait pu le dire. S' éloignant à force de rames du lit de la rivière,
où un courant impétueux l'eût emportée vers la mer, elle louvoya
sans doute sur les eaux basses* qui couvraient la plaine. Tant que
dura la nuit, elle ne pouvait s'orienter. Dès la première aube, elle
dut, sur ce coin de terre qu'elle connaissait si bien, discerner à quel-
ques repères familiers, — un clocher, une hauteur, les levées de la
Ripple, qu'on apercevait encore par endroits, — la direction dans
laquelle il fallait chercher Dorlcote-Mill.
Là étaient son frère et sa mère. Elle dut, poiu* aller à leur se-
cours, traverser une fois encore le terrible courant des deux rivières
réunies, la Ripple et la Floss. Par quel prodige d'énergie et de vi-
gueur elle y réussit, je ne me charge pas de l'expliquer. Ce qui est
certdn, c'est que la matinée commençait à peine quand sa barque
arriva en face du vieux moulin, submergé jusqu'au premier étage,
mais debout encore, après tout, derrière son rideau d'épicéas et de
châtaigniers.
— Tom!... ma mère!... où êtes-vous? cria-t-elle d'une voix épui-
sée, mais encore perçante.
— Qui est là? répondit des greniers la voix de Tom... Amenez-
vous une barque?
— C'est moi... Maggie!... Où est ma mère?
— Dieu merci, elle n'est pas là... Chez sa sœur depuis avant-
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DORLCOTE-MILL. 8&&
hier... Seule, Maggîe!... vous êtes seule! ajouta-Ml, surpris au
plus haut point quand il eut ouvert la fenêtre soigneusement close
où il venait de descendre pour se trouver de niveau, avec l'embar-
cation.
— Seule,... oui... Dieu me guide... Montez, montez vite!...
Ce furent les derniers mots sortis de ses lèvres qu'une oreille hu-
mame ait pu recueillir.
Le frère et la sœur se mirent à ramer vers Saint-Ogg. A l'entrée
de la ville, un peu sur la gauche de la rivière, et à [quelque cent
mètres de ses bords, était la villa où on avait emmené Lucy, conva-
lescente après une longue maladie. La barque, en vue d'un sauve-
tage expiatoire, se dirigea de ce côté. Lorsqu'elle rentra dans le
courant de la Floss, les eaux étaient couvertes d'énormes débris de
charpente enlevés au chantier d'une jetée alors en construction. Le
soleil brillait au ciel et versait à flots sa riante lumière sur cette im-
mense scène de désastre. De tous côtés, aux fenêtres, on signalait,
on hélait le frêle esquif. Une grosse barque chargée de passagers
lui jeta en passant un dernier avis : — Prenez garde ! . . . attention ! . • •
quittez le courant!... criaient-ils à Tom.
Le jeune homme se dressa sur son banc et tourna la tête : une
mas^ de madriers et de planches fortement et fatalement unis ve-
nait droit sur la petite barque. Il mesura de l'œil la distance qui les
séparait, vit que le choc était inévitable, jeta sa rame, et courut à sa
sœur, qu'il embrassa dans une étreinte suprême... Voulait-il simple-
ment la sauver? Lui demandait-il pardon?... Qui le saura jamais?...
L'instant d'après, la barque et ceux qui la montaient disparurent
sous les flots. On vit, au bout d'une minute ou deux, émerger une
masse informe qui plongeait et reparaissait alternativement à fleur
•d'eau : c'était la quille du bateau remontant ainsi par intervalles.
A Dorlcote, près de la vieille église, est une tombe où furent dé-
posés ensemble, bientôt après l'inondation, deux corps que la mort
semblait avoir surpris enlacés dans un dernier baiser : l'un d'eux
était celui d'un honnête homme; une âme grande et généreuse avait
habité l'autre. Au-dessous du nom que les deux victimes avalent
porté, une main amie, — on devine peut-être laquelle, — a fait in-
^rire ces simples mots : <( Unis jusque dans la mort. » — In their
DEATH THEY WERE NOT DIVIDED.
E.-D. FORGUES.
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DEUX CAMPAGNES
BANS
LES GLACES DU POLE ARCTIQUE
MAO-CUHTOOK A LA REOHEROH£ DE SIR iOÏÏB FRAnLII.
I. A Narrative of the diicovery of the ftUe of sir John Frajnklin and hi$ eon^mkms, bjr cap- -
Uin MaoClintock, London, Jdhn Marray, 4859. — II. Notice sur l'amiral sir John Franklin,
par M. de La Roquette, dans le Bulletin de la Société de Géographie de Paris,
La terre» notre demeure, est forcée de nous livrer successivement
tous ses secrets : nous n'avons pas seulement promené nos expé-
ditions sous Téquateur, versé nos peuples sur rAmérîque et sur
rOcéanie, bâti partout des villes à Timage des nôtres; nous avons
interrogé aussi les solitudes des pôles, et leurs îles glacées, leurs
détroits inutiles, leurs baies silencieuses portent, comme une em-
preinte de notre conquête, les noms de nos navigateurs, Banks, Ross,
rarry, Kane, Bellot, Mac-dure, Franklin, noms glorieux auxquels
vient aujourd'hui s'ajouter celui du marin qui a mis un terme à nos
longues incertitudes en recueillant les restes de Franklin et de ses
compagnons. Savoir si le continent américain est séparé du pôle, si
par conséquent on peut passer par l'Océan glacial de l'Atlantique
dans le Pacifique, sans avoir besoin de doubler, dans l'autre hémi-
sphère, les caps Hom et de Bonne-Espérance, seul chemin qui nous
soit ouvert en attendant que nous ayons percé Suez et Panama, tel
était le problème posé aux navigateurs. Ils l'ont récemment résolu :
le passage existe; mais tels en sont les embarras, qu'il ne saurdt
Gooçle
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DEUX GA3IPA.GNES DANS LES GLACES DU POLE. 8^7
^tre régulièrement praticaUe, et qu'après en avoir constaté l'exis-
tmce pour la satisfaction de notre curiosité, il a fallu rendre à sa
solitude cette région glacée. Ce résultat n'était point encore acquis
lorsque Franklin, familiarisé avec les navigations polaires par trois
expéditions antérieures, prit le commandement des navires Erebuê
et Terror^ et quitta la Tamise en mai 1845. Il se proposait de re-
chercher le passage, de faire des études d'histoire naturelle et des
observations sur le magnétisme terrestre. On sait qu'un profond si-
lence ne tarda pas à envelopper la destinée du marin et de ses vais-
seaux. Une première fois on eut de ses nouvelles : il faisait savoir
qu'après avoir touché aux Orcades, il avait jeté l'ancre devant l'île
Disco, établissement danois situé à la côte ouest du Groenland ; ce
fut le dernier signe de vie donné par Franklin. Des baleiniers le vi-
rent encore, tout en haut du détroit de Baffin, dans la baie Melville;
puis on n'entendit plus parler de lui. Quand deux années se furent
•écoulées sans nouvelles, l'inquiétude devint des plus vives, et alors
s'ouvrit cette série d'expéditions où l'Angleterre et les États-Unis
ont rivalisé de zèle, où l'on a vu lady Franklin aider les recherches
et entretenir l'émulation par son dévouement et sa pieuse persévé-
rance. Le littoral de l'Amérique fut visité du détroit de Behring à la
rivière Mackenzie, puis de la Mackenzie à la rivière Mine-de-Cuivre.
On explora attentivement le détroit de Lancastre, qui mène de la
baie de BaflSn aux archipels de l'Océan arctique; mais les Esquimaux
n'avaient pas vu d'hommes blancs, et l'on ne put trouver aucun in-
dice du passage de l'expédition. L'amirauté proposa une triple ré-
compense : 20,000 livres aux marins, de quelque nation qu'ils fus-
sent, qui parviendraient à découvrir et à «secourir les équipages
•d'Erebus et Terror^ et deux prix de 10,000 livres à ceux qui retrou-
veraient une partie de ces équipages, ou qui obtiendraient quelques
renseignemens sur leur sort. Enfin en 1860 les capitaines Ommaney
et Penny, de \ Assistance et du Lady Franklin ^ saisirent une pre-
mière trace : dans la petite île Beechey, entre les détroits de Lan-
castre et de Barrow et au sud du canal Wellin^n, ils trouvèrent un
poteau ayant servi de point de repère, des débris de vêtemens, des
caisses à provisions vides, et les tombes de trois hommes, avec des
inscriptions attestant par leurs dates que Franklin avait hiverné dans
cette île au moins jusqu'en avril 18&6.
Quatre années s'écoulèrent encore sans autres nouvelles; mais en
185& le docteur Rae, chargé d'une mission géographique par la
compagnie de la baie d'Hudson, recueillit d'une tribu d'Esquimaux
de précieuses informations : il apprit que quatre années auparavant»
c'est-à-dire vers le printemps de 1850, une quarantame d'hommes
blancs avaient été vus traînant un bateau sur la glace, près du ri-
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848 BEVUE DES DEUX MONDES*
vage septentrional de l'île du Roi-Guillaume (environ sur le 70* pa-*
raUële nord et sur le 100'' de longitude ouest de Paris), puis que
quelques mois plus tard, avant la rupture des glaces, les corps de
ces hommes avaient été retrouvés à une faible distance au nordr-
ouest de Tembouchure de Back*s ou Great-Fish river (la rivière
Back ou du Grand-Poisson), au midi de l'île du Roi-Guillaume, qu'ils
avaient ainsi contournée du nord au sud. Ces malheureux avaient
dû périr de froid et de faim; leur identité avec les équipages d'Ere^
bus et Terror fut constatée à l'aide de divers objets recueillis sur les
lieux par les Esquimaux et rapportés en Angleterre par le docteur
Rae : c'étaient des pièces d'argenterie aux initiales de Franklin et du
capitaine Grozier, son second, et la décoration de l'ordre des Guelfes*
que portait le commandant, avec cette noble devise de circonstance r
Nec aspera terrent (1).
On ne pouvait plus douter du sort de Franklin et d'une partie de
ses compagnons; l'amirauté invita la compagnie de la baie d'Hud-
son à iâire explorer les parages signalés par le docteur Rae, pour
rendre les derniers devoirs aux marins dont on avait vu les ca-
davres, prendre des informations sur le sort des autres, retirer les
journaux et papiers qui pouvaient être dans les mains des Esqui-
maux. A la fin de 1855, James Andersen et Green Stewart explorè-
rent Fish River y visitèrent les îlots de son embouchure, et recueil-
lirent des Esquimaux la confirmation des récits du docteur Rae ;
mais ils ne purent retrouver les débris mêmes de l'expédition. Lady
Franklin, jugeant que l'amirauté ne mettait point assez d'empres-
sement à compléter les renseignemens obtenus, arma à ses frais,
comme elle l'avait déjà fait plusieurs fois, un bâtiment, le Fox, pe-
tit steamer de 177 tonneaux, et elle en donna le commandement au
capitaine Mac-CIintock, connu par les services qu'il avait rendus
dans les précédentes expéditions de sir James Ross (2), de l'amiral
Austin et du capitaine Eellett.
Cet officier a pleinement rempli la mission qui lui était confiée*
Grâce à lui, nous connaissons aujourd'hui toutes les étapes de ce
long voyage des navires Erebus et Terror y semé de tombes et ter-
miné par un sombre désastre; sa relation complète ce que nous sa-
vions déjà de la physionomie des régions polaires, et il est probable
que son voyage clôt pour un assez long temps la série d'expéditions
et d'aventures dont Franklin a été le héros dans les mers arctiques.
Suivons-le donc ; il nous emportera loin du milieu de l'activité con-
(1) Voyez sur ces diverses expéditions antérieures à 1855 une étude de BL A. Lau-
gel, le Pôle nord et les Découvertes arctiques, dans la Revue du 15 septembre 1855.
(2) Voyez sur le capitaine Ross une étude de M. Th. Lacordaire dans la Revue du
15 mai et du 1*" juin 1835.
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DEUX CAMPAGNBS DANS LES GLACES DU POLE* 8i9
temporaine, sur les côtes du Groenland, où résonne le dernier écho
diBS bruits qui nous sont familiers, puis dans les régions que parcoiï»
rent seuls l'Esquimau et l'ours blanc. Ces vastes solitudes ne man*
quent ni de poésie ni de grandeur. D semble qu'elles reposent de la
fiévreuse agitation de nos mêlées humaines, et nous aurons à y sa-^
luer les noms d'hommes que n'entraînaient pas la soif de l'or et le
désir des gidns matériels : ils ont donné leur vie pour la satisfaction
d'une noble curiosité, et c'était l'ambition ^'étre utiles qui soutensdt
leur courageuse persévérance.
I.
Dans la seconde moitié d'avril 1857, le capitaine Mac-Clintockt
qui se trouvait alors à Dublin, reçut de lady Franklin une dépêche
télégraphique ainsi conçue : a Votre congé est obtenu; j'ai acquis le
Fox y les réparations vont commencer.» Le petit bâtiment venait
d'être mis entre les mains d'un constructeur d'Âberdeen, chargé de
lui faire subir les transformations nécessaires au voyage qu'il allait
entreprendre. Les vaisseaux envoyés vers les pôles revêtent quelque
chose de la sombre physionomie de ces régions; il faut que la force
et la solidité y remplacent le luxe et l'élégance. Une armature de
fer les protège, des traverses de bois et des poutres diagonales en
fortifient les parois à l'intérieur; les cabines et les chanibres pren-
nent les propcnrtions les plus exiguës, afin de laisser plus de place
aux magasins d'approvisionnemens; la machine est plus forte, la
chaudière plus large, et l'hélice de fer et non de cuivre. Le com-*
mandant s'occupa en même temps de rassembler un équipage. La
nouvelle de l'expédition projetée avait excité un grand enthousiasme
en Angleterre, et les ofires de service afiluaient de toutes parts. Le
capitaine Mac-Glintock réunit vingt-cinq hommes, dont dix-sept
avaient déjà navigué dans les mers arctiques. Son second, le lieute-
nant Hobson, appartenait comme lui à la marine royale, et un offi-
cier distingué de la marine marchande, le capitaine Allen Young,
après avoir souscrit 500 livres en faveur de l'expédition, s'offritcomme
maître voilier. Venaient encore un chirurgien naturaliste, le docteur
Walker, un ingénieur M. Brand, puis le fameux interprète danois Garl
Petersen, qui déjà, dans de précédentes expéditions, avdt mis le
capitaine Penny et le docteur Kane en communication avec les Esqui-
maux. On embarqua des vivres, de l'aie, des munitions pour vingt-
huit mois; l'amirauté donna sept mille livres de pemmican (c'est
une préparation particulière de bœuf coupé en tranches très minces^
desséché à un feu de bois et mêlé à un poids égal de graisse fon-
due). Elle fournit aussi les appareils à glace : ancres spéciales »
Ton xxyn. 54
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^50 R£TinS DES DEUX 'MONDES.
grifiés^ scies longues de dix-huit pieds, tentes d'hivernage, vète-
mens fourrés, puis les instrumens hydrographiques, les cartes, les
chronomètres. La chambre de commerce, la Société royale, le Royal
Harwich Yacht Cluby rivalisèrent dans l'envoi des dons et des sous-
criptions. Le 30 juin, lady Franklin, accompagnée de sa nièce, miss
Sophie, et du capitaine Maguire, vint visiter le bâtimrat, et le Fox
prit le large, après que son équipage eut acclamé d'un triple hour-
rah la noble veuve qui venait l'encourager et sduer son départ.
Le navire franchit le dangereux détroit de Pentiiand-Firth, passa
sous la côte sauvage et sombre des Orcades, et douze jours après
il signalait la pointe la plus méridionale du Groenland, ce cap Fa-
rewell, dont le nom rappelle aux navigateurs qui vont de l'est à
l'ouest qu'il leur faut dire au monde et à la vie civilisée un long
adieu. De janvier en juillet, cette côte est enveloppée d'une cein-
ture de glaces détachées du Spitzberg par un courant qui, contour-
nant Je cap, les précipite par le détroit de Davis jusque dans la mer
de Bai&n. Elles forment un blocus autour des ports du Groenland
méridional, mais elles leur portent en compensation des phoques,
des ours blancs, et de grands bois charriés dans l'Océan polaôre
par les fleuves de la Sibérie. Cette ligne de glaces flottantes fut
franchie, non sans difiicultés, pour conduire à la côte et faire rapa-
trier un matelot gravement malade, puis le Fox toucha successive-
ment au petit port de Frederickshaab, à la baie de Fiskernaes et à
l'établissement de Godhaab; il passa devant Holsteinborg, od les
glaces ne devaient pas tarder à le ramener, et s'arrêta encore à
Disco et à Upemavick. Les paysages de ces régions septentrionales
dépouillent parfois leur aspect habituel de désolation; la brume
épaisse qui les enveloppait se déchire et laisse voir dans le bleu
profond du ciel des horizons pleins de majesté. Durant les mois de
l'été où les lueurs du crépuscule traversent le milieu de la nuit, il y
a des soirées d'une douceur et d'une sérénité délicieuses, éclaù'ées
par un soleil couchant qui produit au milieu des aiguilles de glace, des
ibasses de granit et des sommets chargés de neige, de merveilleux
efiets. Cette île de Disco, située sous le 70* parallèle, et Upemavick,
21 degrés 1/2 plus au nordj dernières stations des bâtimens qui vont
afironter les tempêtes du pôle, refuges des équipages baleiniers qui
ont vu leurs navires broyés par les glaces, oiTrent encore des scènes
gracieuses et de rians aspects. La côte méridionale de Disco descend
vers la bsde en étages de roches granitiques semées de campanules
bleues et chaînes d'une végétation étonnante pour oette latitude.
Les lièvres, les eiders, quelques autres oiseaux de ces climats, abon^
dent sur les pentes de ces montagnes. Upemavick est le plus septen-
trional des établissemens de la civilisation; la fondation de ce comp*
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DEUX CAMPAGIÏES DANS LES GLACES DU POLE* 861
toir remonte aviron à Tannée 1780, mais depuis longtemps déjà
les marins scandinayes avaient pénétré jusque dans cette région,
comme en témoigne une pierre trouvée dans un flot voisin, et sur
laquelle sont inscrits en caractères runiques quelques noms avec la
date dé 1136. Nos luttes ont eu un retentissement jusque dans ces
froids parages : les Danois, interceptés par les croisières anglaises,
ont été obligés d'abandonner la côte groënlandaise durant les guerres
de l'empire; mais depuis ils ont relevé leurs comptoirs, et Dper-
navick jouit de toute la pro^rité que sa situation comporte. C'est
au-delà de ce point que se dressent dans des solitudes vierges cea
gigantesques glaciers qui, au dire des marins, par leur travail lent,
régulier, ccmtinu, frappent l'esprit comme une image de l'éternité,
Le Groenland, espèce de triangle dont la base se perd dans les
glaces, forme un véritable continent polaire. Jusqu'où s'étendent se&
sombres rivages, incomplètement connus et coupés de banquises,
c'est ce que sans doute on ne saura jamais. La découverte du pas-
sage nord-ouest a démontré qu'il est détaché de l'Amérique. La
côte ouest, au-delà de l'Islande, garde le souvenir de notre compa-
triote Jules de Blosseville (1), qui y disparut avec son bâtiment, la
Lilloise; de récens explorateurs anglais l'ont relevée un peu au-delà
du 75* parallèle. De l'autre côté, vers l'est, Inglefield et Kennedy,
dans leurs explorations à la recherche de Franklin, sont allés bien
plus avant dans lé nord : un cap, un flot, une montagne ont reçu de
ces navigateurs les noms de Franklin, de Grozifer, de Parry par-delà
le 82* degré de latitude; c'est la limite la plus proche des pôles où
ait pu toucher la hardiesse humaine. Cette vaste terre a une popu-
lation de huit mille âmes : sept mille Esquimaux et métis, mille
Danois fixés dans les ,divers établissemens de la côte pour les be-
soins d'un commerce qui consiste dans l'échange de quelques objel»
européens contre de l'huile de phoque et des peaux de rennes. Le
Groenland a été divisé en deux inspectorats; on a essayé d'y accli-
mater quelques légumes d'Europe, qui bien souvent ne fleurissent
pas; on y a amené des chèvres, mais i\ faut les tenir enfermées pen-
dant huit mois de l'année.
Les Esquimaux groënlandais sont doux et bienveUlans. Sans être
directement soumis à l'administration danoise, fls lui sont fort atta-
chés, et il faut convenir que celle-ci les traite paternellement. Des
missionnaires sont venus s'installer au milieu de ces pauvres gens
pour les instruire et les prêcher; il n'y a pas de district qui n'ait
son minisfre et son maître d'école. On leur donne l'instruction gra-
(i) On trouvera dans les premières années de la Revue (vol. I, H, 1831, et livraison
du 15 janvier 1832) divers travaux de M. Iules de Blosseville.
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S&2 BETUB DES DEUX HOlïDES.
tttite; tous sont chrétiens, et beaucoup savent lire et écrire. Les
dimanches et les jours de fête, ils se réunissent dans leurs églises
de bois, chantent en chœur des cantiques sur un ton bas et mono-
tone, et suivent l'office dans des livres imprimés dans leur langue.
Il n'y a pas seulement des ministres luthériens : les frères moraves,
qui, dans la première moitié du xvin® siècle, ont eu l'honneur de
renouer entre le Groenland et l'Europe des relations interrompues
depuis trois cents ans, possèdent quatre missions, dont la plus im-
portante est fixée à New-Herrnhut, près de Godhaab. Ils ne sont pas
soumis aux autorités danoises, mais le commerce leur est interdit.
Les Danois ont de petites maisons de bois bien propres, bien nettes,
aussi comfortables que le permettent les ressources du pays. Quant
aux Esquimaux, ils habitent par familles dans des espèces de tentes,
et s'entassent pêle-mêle, avec leurs vêtemens, sous des couvertures
de peaux de phoques et de rennes. Leur principale occupation con-
siste dans la pêche et dans la chasse; quelquefois, durant les longs
hivers, il arrive que cette population imprévoyante se trouve en dé-
tresse; alors l'administration danoise vient à son secours. Ce sont
aussi les Esquimaux qui servent de pilotes sur cette côte : ils sont
intelligens, attentifs, dirigent les navires avec ime étonnante préci-
sion le long des récifs, au milieu des brouillards les plus épais. Ar-
rivé à Disco, le pilote que le Fox avait pris à Frederikshaab, après
avoir touché son modique salaire et pris congé de l'équipage, s'é-
lança du bâtiment, sans le faire arrêter, dans son kayak j sorte de
canot long de dix-huit pieds, profond de huit pouces, large de seize
ou dix-sept, et entièrement recouvert, excepté en un trou étroit où
se glisse le rameur. Les Esquimaux naviguent à une distance de
plusieurs milles en mer sur ces frêles embarcations; on n'aperçoit
au-dessus des flots que leurs têtes et leurs épaules couvertes de
peaux de phoques, le reste du corps se confond avec le kayak ^ et
prend de loin l'aspect de quelque naonstre fantastique.
Dans les divers établissemens groënlandais,.le capitaine du Fox
compléta son chargement de charbon, fit l'acquisition d'une ving-
taine de paires de chiens à traîneaux, et engagea, pour conduh*e ces
indispensables auxiliaires de toute expédition arctique , un jeune
Esquimau, qui fut débandasse de ses peaux de phoque et revêtu d'un
habit de matelot. Les préparatifs ainsi complétés, le Fox prit le
chemin de* l'ouest. La vaste étendue d'eau qui forme la baie ou plu-
tôt la mer de Baffin gèle tous les hivers; au printemps, il se fait une
immense débâcle; alors la principale masse de glace est portée au
centre même de la baie, où elle ne laisse que d'étroits passages ir-
régulièrement praticables. On l'appelle main-pack ou middle-icey
la masse principale ou la glace du milieu. C'est la première et non
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DEUX CAMPAGNES DANS LES GLACES DU POLE* 85S
la moindre des difficultés que rencontrent les bâtimens lorsqu'ils
s'aventurent dans l'ouest; ils doivent tourner par le sud ou par le
nord ce glacier, long de quarante à cinquante milles, qui marche
lui-même avec une lente majesté, emportant une population de
phoques et d'oiseaux, et chargé d'escarpemens bizarres^. Une escorte
de glaçons détachés l'accompagne, montagnes flottantes qui, suivant
l'état de l'atmosphère, revêtent des teintes variées et renvoient des
reflets éclatans ou sombres, a Ce n'est pas, dit Mac-Qintock, un
spectacle trivial, propre aux pensées vulgaires, et il imprime dans
le cœur de l'homme un profond sentiment de sa petitesse, quand le
steamer glisse au pied de ces gigantesques murailles. » Toute cette
masse navigue dans un grand silence; quelquefois un sourd craque-
ment, semblable au bruit d'un tonnerre lointain, se fait entendre :
c'est une montagne qm se détache avec effort du glacier principal
pour prendre place à ses côtés, refoulant les vagues et soulevant
une tempête de quelques instans.
Le Fox^ poussé par les vents du sud-est, s'engagea par le pas-
sage du nord, le long des flancs du main-pack ^ jusque dans la baie
de Melville, au nord-est de la mer de Baflin; mais il fut bientôt
arrêté par un calme profond, et les jours s'écoulèrent à louvoyer,
sans trouver d'issue, au milieu des canaux inextricables du glacier*
On était à la fin d'août, les jours décroissaient avec rapidité, la tem-
pérature baissait, les oiseaux devenaient rares et s'enfuyaient par
bandes vers le sud; la saison était bien avancée pour qu'on pût en-
core espérer de pénétrer dans les détroits de Lancastre et de Barrow.
Cependant le vent et les courans continuaient d'accumuler les glaces
derrière le Fox, menaçant de lui couper la retraite. Le petit bâti-
ment, n'ayant ni une force ni un poids suflisans pour écarter les ob-
stacles qui l'enveloppaient, s'engagea de plus en plus, au milieu
même de ses efforts, et bientôt il se trouva emprisonné. Le 30 août,
le thermomètre tomba à 25 Fahrenheit (1). Après quelques vaines
espérances apportées par les brises sud-est et des tentatives infruc-
tueuses pour franchir le cercle des glaces, au milieu de septembre,
sous une température qui variait entre 17 et 3 degrés, et par un
fond d'eau de 80 fathoms (2) dont la surface gelait toutes les nuits,
il devint évident qu'il faudrait hiverner attaché aux flancs du main--
pack. Il ne restait plus qu'à se résigner et à faire les préparatifs
nécessaires. Du moins le bâtiment était abondamment pourvu de
vivres, de munitions, de vêtemens; l'équipage était en bonne santé
et acceptait bravement les nécessités de sa situation, plein d'espoir
(1) On sait que le point de congélation de l*eaa i cette écheUe est 32 degrés, et que
9 degrés Fahrenheit égalent 5 centigrades.
(2) Le fathom vaut 1 mètre 829 millimètres.
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85i RETUE DES DEUX MONDES*
dans la campagne de la saison suivante. Le chef de l'expédition
pouvait bien concevoir quelques craintes, mais il devait dissimuler
toute inquiétude et s'appliquer à employer de son mieux cet hiver
inutile. C'était la persistance des vents du sud-est qui, durant sep-
tembre, avaiUmaintenu le main-pack dans les hautes régions de la
mer de Baffin et intercepté la route habituelle; octobre amena les
terribles souffles du nord-ouest, qui viennent droit du pôle. Ceux-ci
rompaient la masse compacte du glacier, et semblaient vouloir y
ouvrir des chemins; mais en même temps ils avaient absôssé la tem-
pérature au point que l'eau, aussitôt en contact avec l'atmosphère,
se mettait à geler. Cette glace nouvelle, unie, pas encore chargée
de neige, tranchait d'une façon bien distincte avec la vieille couche
épaisse et rugueuse du glacier. La chasse et la pêche au requin ap-
portaient quelques distractions et fournissaient de précieuses^ res-
sources à l'hivernage. On prenait une espèce de requin à grosse
tète, très vorace, et recherché sur la côte groënlandaise pour la
quantité d'huile que son foie contient, en suspendant une amorce à
des trous pratiqués dans la glace. Le contact du glacier avec les
terres amenait des ours blancs, quelques renards bleus et blancs,
beaucoup de phoques, dont la chair servait à la nourriture des
chiens.
Le bâtiment était engagé dans les bords épais et solides du gla-
cier, tranquille comme dans un port,, protégé par des montagnes
de glace contre des chocs et des commotions auxquels ne résiste-
rait aucune construction humaine. Sous son vêtement de neige, il ne
se détachait que par sa mâture du fond blanchâtre dont il était en-
touré. Les cristaux de cette neige polaire ont quelquefois jusqu'à
im pouce de largeur, avec une forme étoilée à six pointes dont les
reflets produisent des effets magiques sous les clairs de lune splen-
dides de ce climat. Pour essayer de rompre la monotonie d'une
existence dont tous les jours étaient uniformément pareils, on in-
stitua à bord, sous la direction du chirurgien du Fox^ le docteur
Walker, une école où l'on enseignait aux matelots l'usage des divers
instrumens dont les officiers se servaient pour leurs expériences et
leurs observations scientifiques.
La clarté de la lune, augmentée de celle des étoiles, multipliée
par les reflets de la neige et des glaciers, remplaçait alors celle du
soleil, qui s'était montré pour la dernière fois le 1*' novembre. Une
nuit que l'équipage vaquait à ses paisibles occupations, le cri « aux
armes I » retentit soudainement. En un moment, tous. les hommes
furent debout et s'élancèrent sur la glace. C'était un ours blanc qui
venait, à ses risques et périls, apporter des émotions aux marins et
animer pendant quelques instans leur solitude. A la faveur de la
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DEUX CAMPAGNES DANS LES GLACES DU POLE. 855
neige, il avîdt pu s'approcher, sans être vu, jusqu'à 25 mètres du
bâtiment; là, le quartier-maître avait distingué sa forme indécise,
et c'était lui qui d'un cri avait mis l'équipage en éveil. Les hommes
s'étaient donc élancés le fusil à la main , se dirigeant avec précau-
tion, car autour du bâtiment la glace était encore récente et fragile;
au milieu d'une atmosphère à demi éclairée par la lune et à demi
éteinte par le brouillard, ils apparaissaient comme des ombres. La
lutte était déjà engagée entre la bête et les chiens. En voulant opé-
rer sa retraite, l'ours s'était enfoncé dans la glace; malgré l'embar-
ras de sa position , il se défendait vaillamment, et les chiens n'en
auraient pas eu raison sans une grêle de coups de feu qui l'abatti-
rent. Il avait un peu plus de sept pieds de long. On en voit de beau-
coup plus considérables; il en fut tué deux par la suite, qui avaient
jusqu'à huit pieds six pouces. Ces ours des pôles font sur la glace
des trajets immenses ; on les rencontre quelquefois à plus de cent
cinquante milles des terres; ils passent en nageant d'un glaçon à
l'autre, le nez sur la piste des phoques, leur proie habituelle; ils se
dirigent instinctivement à l' encontre des vents du nord pour retrou-
ver la terre ou une glace plus solide. Pour saisir leur proie, ils s'ac-
croupissent sur leurs pattes de devant, avancent lentement et sans
secousse à l'aide de leurs pattes de derrière, confondus par leur cou-
leur avec la neige et les glaçons, et c'est seulement à quelques
mètres qu'ils s'élancent sur l'animal dont ils veulent se saisir. Au
Groenland, leur chair est très recherchée; jamais on ne les a vus
s'attaquer à l'homme sans provocation. Quand l'ours est en chasse,,
il traîne généralement à sa suite un certain nombre de renards qui,
dans la saison où le gibier qu'ils poursuivent s'est enfui vers le sud,
s'attachent à l'ours pour vivre des débris de ses repas.
Quelques jours après cette chasse heureuse, par une belle nuit
illuminée d'un vaste clair de lune, l'équipage obtenait la permis-
sion de se distraire en célébrant une des fêtes chères au matelot an-
glais; il s'agissait de brûler en eifigie Guy Fawkes, le méchant génie
qui trompe et perd les vaisseaux. Après avoir fait honneur à une
ration extraordinaire de grog et de plum-pudding, les matelots, le
visage barbouillé de noir, vêtus de costumes extravagans, secouant
de grandes torches et poussant des cris sauvages auxquels les chiens
mêlaient leurs hurlemens, s'en allèrent en procession faire le tour
du bâtiment sur la glace, se livrer à des pratiques et à des jeux bi-
zarres, puis dresser un bûcher pour brûler l'image du traître. On
célébra aussi la prise du cinquantième phoque en attendant Noël et
le nouvel an, qui devaient à leur tour amener quelque sujet de dis-
traction, et qui allaient être les bienvenus, surtout à titre d'avant-
coureurs de la saison qui devait dégager le bâtiment. Pendant que
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856 REVUE DES DEUX MONDES*
l'équipage du Fox essayait ainsi de tromper les ennuis de sa cap-
tivité» un cruel accident survint; dans les premiers jours de dé-
cembre, le machiniste Robert Scdtt se laissa tomber d'une écoutille,
et il mourut deux jours après. La glace allait recevoir sa dépouille.
Après un service célébré à bord, le cadavre fut conduit sur un traî-
neau jusqu'à une fosse taillée avec la hache et la scie dans un en-
droit épais du glacier; les pavillons du navire avaient été baissés à
mi-mât, les cloches faisaient entendre leur tintement, l'équipage
entier suivait le convoi; le froid était vif, l'atmosphère sombre, le
silence profond, et un des phénomènes lunahres de ces climats, le
htdo^ grand cercle lumineux qui entoure parfois la lune d'une large
auréole, ajoutait ses effets bizarres à cette scène de tristesse.
Le mois de décembre emporta dans la dérivation des glaces le
bâtiment à soixante-sept milles plus au sud. Le 28 janvier, par le
74* degré de latitude, le bord supérieur du soleil se montra de nou-
veau; il y avait quatre-vingt-neuf jours que l'astre avait complète-
ment disparu. Février continua d'entretenir les espérances des ma-
rins; la température s'adoucissait sensiblement; les monceaux de
glace se séparaient, et au milieu de leurs craquemens et de leurs
déchirures, s'ils menaçaient le bâtiment d'un grand désastre, ils lui
faisaient espérer aussi la rupture définitive du cercle infranchissable
dans lequel il marchait emprisonné. Mars justifia ces espérances;
une nuit, par une tempête de neige et par une forte houle qu'avait
soulevée une brise passagère dii sud-est, le bâtiment se détacha avec
une forte secousse de la montagne de glace à laquelle il était rivé,
protectrice redoutable qui le défendait du choc des glaçons voisins,
mais qui pouvait elle-même à chaque instant l'écraser. Le yacht, a
la grande joie de son équipage, reprenant ses libres allures, se mit
à bondir sur les vagues; Ù ne lui restait plus qu'à se dégager par
de prudentes manœuvres de son archipel de glaçons. C'est ce qu'il
put faire enfin dans le mois d'avril, après de brusques variations de
la température et des retours subits du froid qui menaçait de l'en-
fermer dans un nouveau cercle de glaces. En échappant à ce terrible
main-pack qui l'avait retenu durant huit mois, le Fox coimit un
dernier danger : il fut entraîné par une forte houle au milieu des
glaçons entrechoqués; sa machine, que l'ingénieur, M. Brand, était
seul à manœuvrer depuis la mort du mécanicien Scott, aidée du
vent, eut bien du mal à l'entraîner hors des obstacles qui l'enve-
loppaient; il fut menacé de perdre son gouvernail'. Sans doute, si
ce malheur fût advenu, il eût misérablement péri, broyé au milieu
des glaces; par bonheur ses flancs garnis de fer résistèrent aux
chocs, et l'équipage parvint à force d' énerve à franchir cette passe
difficile. Enfin le navire glissa sur une eau libre; à peu de distance
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DEUX CAMPAGNES DANS LES GLACES DU POLE. 857
devant lui s'ouvrait Tancrage groënlandais de Holsteinborg : il al-
lait y réparer quelques avaries, faire de l'eau, remplacer les chiens
qu'il avait perdus, compléter ses provisions, puis de là repartir plein
de courage et de confiance pour réparer l'échec que ce dur climat
lui avait imposé, et reprendre l'accomplissement de sa périlleuse
mission.
IL
Ce fut au commencement de juin 1858 que le Fox reprit la mer;
il était en avance de près de deux mois sur sa précédente cam-
pagne. Quelques baleiniers qui allaient se disperser à la poursuite
des phoques, des narvals et des baleines blanches, qu'on trouve
en assez grand nombre à cette latitude, l'avaient rejoint, et pen-
dant quelques jours lui faisaient cortège. Parmi ces bâtimens s'en
trouvait un, le Tay^ dont le capitaine, un des navigateurs les plus
expérimentés des mers arctiques, avait passé, quelques années au-
paravant, par une des plus terribles épreuves qui puissent frapper
un marin dans ces régions. Le capitaine Deuchars commandait alors
la Reine-Charlotte y et il s'efforçait de contourner le main-pack par la
baie de Melville. Déjà il avait franchi les plus périlleux obstacles,
et après avoir constamment veillé lui-même à la direction du na-
vire, il allait prendre quelque repos par une belle matinée bien
claire, lorsque des masses de glaces flottantes se montrèrent en
tète du navire. Le capitaine resta sur le pont, mais au moment où
l'on allait traverser ce nouvel obstacle, leâ glaces se rejoignirent, et
le bâtiment naviguait au milieu d'elles, quand leurs aspérités frap-
pèrent ses deux flancs à la fois à la hauteur du mât d'artimon. Il
fut littéralement broyé; en moins de dix minutes, ses dernières ver-
gues disparurent, et les glaces se refermèrent sur l'abîme qui l'en-
gloutissait; l'équipage avait eu à peine le temps de se sauver dans
les embarcations, et il fut recueilli par un baleinier. Deux ans au-
paravant, le capitaine Deuchars avait lui-même ramassé dans les
glaces du main-pack un mât de perroquet et reconnu sur les flancs
d'un glaçon la forme d'un navire qui y avait été longtemps incrusté;
c'étaient les seuls vestiges subsistans d'un naufrage encore plus com-
plet que le sien.
Le Fox se sépara de ses compagnons de route, et, après avoir
tourné avec une extrême circonspection les obstacles de la baie de
Melville, il se trouva en vue du cap York, qui ferme cette baie à
son extrémité occidentale. Là, par le 76® degré de latitude nord,
campait un parti d'Esquimaux qui y ^vait passé l'hiver. En aper-
cevant le bâtiment européen, ces pauvres gens se mirent à témoi-
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858 REHIE DBS DEUX MONDES.
gner de leur joie par des danses et des gestes sauvages, et huit
d'entre eux montèrent à bord. Leurs longs cheveux raides et noirs
pendaient sur leurs épaules recouvertes de peaux de phoques; ils
portaieât des espèces de bottes et d'épais pantalons de peaux d'ours,
le poil en dehors. Leur physionomie n'était pas sans bienveillance
malgré de petits yeux un peu farouches. La plupart tenaient à la
main une sorte d'arme fsdte d'une défense de narval. Quelques-
uns connaissaient l'interprète danois, M. Petersen, qu'ils avaient vu
lors de l'expédition du docteur Kane ; on renoua bien vite amitié, et
ces bons Esquimaux s'enquirent avec émotion de quelques-uns de
leurs compatriotes des régions plus méridionales du Groenland,
dont ils sont séparés par plusieurs centaines de milles couverts
d'infranchissables glaciers. Parmi eux se trouvait le beau-frère d'un
naturel qui en 1851 avait visité volontairement l'Angleterre ; c* était un
angekoky personnage important, sorte de magicien qui a des charmes
pour guérir les maladies et pour conjurer les tempêtes. Il y avait
aussi dans cette petite troupe un vieillard robuste, portant sur la
face quelques poils en forme de barbe et de moustache, et d'une
physionomie plus sombre que ses compagnons. Celui-là s'était rendu
coupable d'un crime extrêmement rare chez les Esquimaux : c'était
un assassin. Il avait convoité les chiens d'un homme qui, de plus,
était son ennemi personnel, et, pour assouvir à la fois sa vengeance
et sa cupidité, il l'avait tué. M. Petersen, qui raconte ce fait, ne dit
pas s'il y eut une pénalité pour son crime. Une distribution d'ai-
guilles et de couteaux fut faite à ces pauvres gens, et on eut soin
de leur dire qu'ils avaient mérité ces présens par la bienveillance
avec laquelle ils avaient traité les hommes blancs quand le docteur
Kane et son écjuipage avaient été contraints de séjourner parmi eux.
Deux ou trois jours d'un retard occasionné par des vents con-
traires furent mis à profit pour jeter im coup d'oeil sur cette terre
loint^dne. On était au commencement de juillet; c'était le moment
de la chaleur et des jours qui ne finissent pas; la terre s'était débar-
rassée de sa froide enveloppe; la glace se heurtait en fragmens dé-
tachés le long du rivage, la neige ne couvrait plus que les hauteurs,
et de la cime des falaises on entrevoyait au large les immenses
champs de glace du mmin-pack lentement entraînés à la dérive. Le
sol était tapissé d'un épais gazon, spectacle étrange dans ce pays
des frimas, et les larges assises de roches primitives qui de la mer
s'étendent dans les solitudes de l'intérieur montraient leurs flancs
couverts d'une végétation vraiment étonnante à cette haute lati-
tude. Une espèce de pigeon, un petit palmipède appelé aide ou
roîchiey l'oiseau de proie auquel les marins hollandais donnent le
nom de bourgmestre, parce qu'il opprime ses voisins et s'approprie
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DEUX CAMPAGNES DANS LES GLACES DU POLE. 859
leur bien, animaient un peu ces plages désertes; on apercevait aussi
de loin en loin un renard flairant dans les crevasses et sous les
pierres les œufs du rotchie^ ou bien c'était un morse qui tout d'un
coup levait au-dessus de l'eau, entre deux glaçons, sa face étonnée.
Mais les vents du nord-est s'étaient remis à souffler, de larges che*
mins donnaient accès au navire, en face de lui s'ouvraient les dé-
troits par lesquels on pénètre dans le labyrinthe des archipels arc-
tiques; c'était le moment de dire un adieu définitif aux terres qui
font face à notre Europe et de se lancer dans l'inconnu; l'équipage
appareillait au cri de hurrah for ihe west!
Quelques jours après apparaissaient en effet les premières terres
de l'ouest, l'île Cobourg et l'entrée du détroit de Jones, puis, plus
au sud, celle du détroit de Lancastre. Le bâtiment allait tenter ce
chemin. A l'entrée du passage, dans un îlot, vivaient trois familles
d'Esquimaux, en tout douze personnes. Il y avait quatre hivers qu'ils
avaient traversé le détroit de Lancastre sur la glace avec leurs chiens
ei leurs traîneaux; le vieux chef, patriarche de cette petite colonie»
était remarquable par sa calvitie, fait très rare chez ces indigènes.
Il avait vu le Phœnix en 1854, et il s'enquit avec beaucoup de sol-
licitude de son ami le capitaine Inglefield.
Le détroit de Lancastre n'était pas entièrement gelé, comme ces
Esquimaux le prétendaient, mais Û était encombré de glaces, et le
Foxj après avoir taité de forcer le passage, fut rejeté par le vent et
par les courans vers le sud-est, dans la baie de Pond, appelée plus
généralement aujourd'hui détroit de l'Éclipsé. Là les Esquimaux
ont plusieurs campemens ou villages d'été. Dans le désir de s'infor-
mer si ces naturels n'avaient pas connaissance de quelque naufrage
et n'avaient pas vu depuis peu d'années des hommes blancs, Mac-
Glintock, accompagné de l'interprète, d'un officier et de deux ma-
telots, se rendit à la plus considérable de ces stations. Après avoir
traversé un pays horrible, embarrassé d'obstacles de toute nature^
et longé péniblement en bateau des blocs de glace à demi fondus
par le dégel, les Européens se trouvèrent à l'entrée d'une baie fer-
mée de tous les côtés par des roches à pic hautes de huit à uevS
cents pieds, sorte de précipice au fond duquel sept huttes étaient
dressées; ils avaient devant eux le village de Kaparoktolik. Malgré
les chaleurs du mois d'août, la surface de la baie était encore
presque complètement gelée; les rochers étaient couverts de neigo,
et à 300 mètres des cabanes un glacier occupait toute la vallée : tel
était le lieu de plaisance choisi par ces pauvres Esquimaux pour y
passer la meilleure saison. En hiver, ils vont habiter à quelque dis-
tance de ce point des huttes de neige, d'où la chasse aux rennes
et la pêche du saumon leur est plus facile vers le printemps. La
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860 BETUE DES DEUX MONDES.
population se composait de vingt-cinq personnes, hommes, femmes
et enfans, qui témoignèrent une grande joie à la vue des étrangers.
Les. femmes et les enfans se précipitaient vers eux en répétant :
Pilleiay^pilletay (donne-moi); les hommes montraient plus de di-
gnité et offraient des échanges. En retour de leurs défenses de nar-
val et de quelques peaux, seuls biens qu'ils eussent à leur dispo-
"sition, ils demandaient des scies, qui leur servent à tailleries os
de baleine avec lesquels ils protègent les flancs de leurs kayaksj
et font une espèce de chaussure aux chiens qui tirent leurs traî-
neaux. Ils ont aussi les limes en grande faveur, parce qu'elles leur
servent à convertir en pointes de flèches et en harpons les petits
morceaux de fer que les naufrages, les échanges ou la générosité
des Européens mettent en leur possession. A eux tous, ces indigènes
n'avaient que deux traîneaux, longs de neuf et de quatorze pieds,
et faits de planches de chêne provenant d'un ancien naufrage. Ils
n'avaient vu personne de l'expédition de Franklin, et ne purent don-
ner à son sujet aucun renseignement; mais quelques-uns d'entre eux
^ souvenaient de l'hivernage de Parry à la station d'Ingloolik du-
rant l'hiver de 1822-1828.
La petite population de Kaparoktolik présente un des meilleurs
spécimens de la race des Esquimaux : les hommes sont assez grands,
en moyenne cinq pieds cinq pouces anglais; ils sont intelligens et
généralement ouverts et affables. On leur mettait dans les mains im
crayon et une feuille de papier, et ils essayaient de compléter leurs
indications par des représentations graphiques qui n'étaient pas
toujours sans utilité. Quatre d'entre eux suivirent dans leurs kayaks
les Européens jusqu'à leur vsdsseau, emportant des barbes de ba-
leine et des défenses de narvai pour les échanger contre des cou-
teaux, des scies, des aiguilles; il y en avait un qui aurait bien voulu
troquer son kayak contre un fusil, mais, comme il n'avdt pas d'autre
moyen de retourner à son campement, il dut, à son grand regret,
s'abstenir de ce marché. Parmi ces sauvages, il y a des amateurs de
musique. Quelques années auparavant, un d'entre eux, ayant en-
tendu jouer du violon à un matelot de baleinier, s'était pris de telle
passion pour cet instrument qu'en échange il avait offert un poids
considérable d'ivoire de narval, qui vaut en Angleterre une demi-
couronne la livre. Il tirait de son violon des mélodies étranges, et
il était si enchanté de l'affsdre qu'il avait faite que pendant plusieurs
années, quand le baleinier revenait à la station de Pond's-Bayy il
alla visiter son ami le matelot.
Au bout de quelques jours, le vent était redevenu favorable, le
dégel avait fait de grands progrès; le Fox reprit la direction du dé-
troit de Lancastre, qu'il franchit cette fois avec promptitude. A l'ex-
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DEUX CAMPAGNES DANS LES GLACES DU POLE. 86ft
trémité occidentale du détroit se trouve THe Beechey, où Franklio
passa rhiver de 18i5-18&6, et dans laquelle on a ét^li depuis ce
temps un dépôt de vivres et de munitions pour fournir quelque se-
cours aux bâtimens engagés à sa recherche. Le Fox y trouva à com-
pléter sa provision de charbon. Il avait aussi à remplir en cet endroit
im pieux devoir : lady Franklin avait chargé en 1855 le capi^taine
américain Hartstein d'élever à son époux un monument funèbre
dans cette île Beechey, dernière étape alors connue de son voyage.
Ce marin, empêché par les circonstances de dépasser le Groenland,
avait déposé à Godhaab ce monument, consistant en une large ta-
blette de marbre, et Mac-Clintock l'y avait repris pour le transporter
à sa destination. Sur l'un des côtés d'une enceinte qui entourait un
cénotaphe et que surmontait le pavillon britannique, on dressa cette
tablette, où était gravée l'inscription suivante : « A la mémoire de
Franklin, de Crozier, de Fitzjames, de tous leurs généreux frères
les officiers et de leurs fidèles compagnons qui ont souffert et qui
sont morts pour la cause de la science et au service de leur patrie.
Cette tablette est élevée près du lieu où ils ont passé leur premier
hiver arctique, et d'où ils sont partis pour surmonter les obstacles
ou périr; elle commémore la douleur et l'admiration de leurs com-
patriotes et amis, ainsi que les angoisses, adoucies par la foi, de
celle qui, dans le chef héroïque de l'expédition, a perdu le plus
dévoué et le plus cher des époux. — Et c'est ainsi qu'il les a em-
menés dans le ciel y où ils voulaient être! » A côté, sur une plaque
en marbre, fut inscrit le nom du jeune Français qui, lui aussi, mou-
rut dans ces tristes régions, au service de la science et à la recherche
de Franklin, le lieutenant Bellot.
Le détroit de Barrow était libre de glaces; mais l'entrée du Peel,
qui vient y déboucher, se trouvait au contraire complètement ob-
struée. Le Foxj que son itinéraire devait désormais mener du nord
au sud, fit alors un retour en arrière, longea par sa côte orientale
la grande terre de North-Sommerset, et s'engagea dans la passe
du Prince-Régent. Trois îles considérables et une presqu'île, qui
s'étendent dans cette région du Ih^ au 68** parallèle environ, allaient
être le théâtre successif de ses investigations. La première est North-
Sommerset, séparée par le détroit de Bellot de Boothia-Felix. On
appelle Boothia-Felix une vaste presqu'île de forme à peu près ellip-
tique, pointe extrême que projette dans l'Océan' arctique le conti-
nent américain, auquel elle se rattache par un isthme très étroit.
Au sud-ouest de North-Sommerset s'étend la grande île du Prince-
de-Galles, et de même au sud-ouest de Boothia-Felix est située
celle du Roi-Guillaume. C'est à peu près vis-à-vis la pointe la plus
méridionale de celle-ci que débouche dans la Mer-Glaciale la rivière
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Bdâ BEVUE DES DEUX MONDI^S.
Back ou du Grand-Poisson, qui coule du sud au nord dans les ré*
gions les plus froides et les plus désolées de l'Amérique du Nord.
Les traces de Franklin devaient, d'après les indications déjà recueil-
lies, être cherchées de ce côté. Le vent, aidé de la vapeur, porta ra-
{Hdement le yacht le long de la côte orientale de North-Sommerset,
jusqu'au détroit auquel le capitaine Kennedy a donné en 1851 le
nom de Bellot. C'est un bras de mer assez semblable aux fiords
groënlandais, étroits et profonds : il n'a qu'un mille de largeur sur
vingt de long, et la sonde y descend jusqu'à quatre cents pieds. Ses
bords de granit, coupés à pic, se dressent à quinze et seize cents
pieds au-dessus de la mer. Les marées y montent avec une grande
rapidité, et un fort courant s'y dirige de l'ouest à l'est. Il était alors
obstrué par des glaces flottantes; on le franchit, non sans quelque
peine, et le navire alla s'installer sur le bord supérieur de son en-
trée occidentale, dans une espèce de port fermé par des rochers,
protégé par des bancs de glace , où il devait prendre ses quartiers
d'hiver.
Cette seconde saison d'immobilité pour le navire ne devait pas
b' écouler dans une inaction stérile; au contrsdre, elle allait préparer
à l'expédition ses plus précieux résultats. Il fut en effet décidé que
trois vastes reconnaissances en traîneaux, sous les ordres de Mac-
Clintock et de ses lieutenans, Hobson et Young, seraient dirigées
sur la glace, dès le commencement du pnntemps, la première à la
rivière du Grand-Poisson et à l'Ué du Roi<<juillaume, la seconde sur
la côte occidentale de Boothia, depuis le détroit de Bellot jusqu'au
pôle magnétique, c'est-à-dire du 72** au 70*" degré de latitude envi-
ron, la troisième le long des rivages de l'île du Prince-de-Galles,
poiu* compléter sur ce point les explorations des précédons naviga-
teurs. Deux observatoires magnétiques furent construits, l'un à
200 mètres du yacht, avec des blocs de glace rectangulaires qui
ressemblaient à distance à de magnifiques pierres de taille, l'autre
en parois de neige. Plusieurs excursions préparatoires des grandes
expéditions furent conduites par les lieutenans. Dans une d'elles,
Hobson et les matelots qui l'accompagnaient coururent un terrible
danger : après six jours d'un bon voyage le long de la côte de Boo-
thia-Felix, ils établirent, comme de coutume, leur campement de
nuit sur la glace; la marée commençait à monter, et une forte brise
-du nord-est se mit à souffler du rivage. Quelle ne fut pas leur anxiété,
le matin, en voyant que, sous l'effort de la marée et du vent, la
glace qui les portait s'était détachée du rivage et s'en allait à la dé-
rive I Ils préparèrent aussitôt leurs traîneaux et leurs chiens; msds
le glaçon continuait à gagner lentement le large. Battu par les va-
gues, il se rompit, et il n'en resta pour les porter qu'un fragment de
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DEUX GAMPAGIVES DANS LES GLACJSS DU POLE. 863^
vingt mètres. Deux jours et une nuit se passèrent de la sorte; au
vent avait succédé une gelée intense qui les fit cruellement souffrir,
mais qui leur apporta le salut. Le fragment de glace descendit jus-
qu'à une lie à laquelle on a donné le nom du président de la So-
ciété royale de Londres, lord Wrottesley; là, il s'arrêta, rattaché au
rivage par la gelée, et les marins purent rejoindre leurs compa-
gnons. Septembre et octobre s'écoiQërent ainsi dans la brume, la
neige et le vent. Novembre fut signalé par une perte des plus sensi-
bles, celle de l'ingénieur, M. Brand, qui mourut subitement. C'était
un homme robuste, d'une quarantaine d'années. Un matin, on le
trouva étendu sur le pont : il avait été frappé d'une congestion cé-
rébrale. C'était M. Brand, on^'en souvient^ qui manœuvrait la ma-
cbine du bâtiment depuis la mort du mécanicien Scott. Désormais
le yacht se trouvait presque uniquement réduit à sa voilure.
Cet hiver de 1858-1859 fut remarquablement dur; les vents du
large et le courant d'air qui s'engouflfrait à travers le détroit de Bel-
lot produisaient un froid tel que souvent il était impossible de quit-
ter l'intérieur du bâtiment. Le gibier, qui en automne était assez
nombreux, avait complètement disparu : non-seulement les rennes,
les lièvres, mais aussi les ours et les phoques avaient émigré. L'at-
mosphère se maintenait à une température extraordinairement basse 2
à Noël, le thermomètre tomba un moment à 76 et 80 Fahrenheit. La
température moyenne du mois fut de 33 degrés au-dessous de zéro.
Souvent pas une étoile ne perçait l'obscurité glaciale du ciel, et il
était impossible d'affronter l'atmosphère extérieure sans que les par-
ties du visage mises en contact avec l'air gelassent aussit&t. Un fait
véritablement étonnant, c'est la manière dont les chiens esquimaux
supportaient ces rigueurs du froid, si douloureuses pour les hommes;
sans autre protection que leurs longs poils, ils se tenaient couchés
sur la neige près du vaisseau, à l'abri du vent. Le 26 janvier 1859,
une partie du disque solau*e reparut à l'horizon, ramenant, avec
un peu de clarté, la gaieté et l'espérance. Aussitôt s'achevèrent les
préparatifs de la triple reconnaissance qui allait être le dernier acte
et amener l'heureux dénoûment de cette laborieuse expédition.
IIL
A la suite de janvier et de février, qui avaient été extrêmement
rigoureux, des reconnaissances furent détachées, tant pour préparer
des dépôts de vivres sur les routes que l'on allait suivre que pour
aller chercher des provisions complémentaires à ceux qui avaient été
précédemment établis. Mac-Clintock s'avança jusqu'au cap Victo-
ria, au sud de Boothia. Dans cette excursion, après avoir presque
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M& BtiTUB DES DEUX MONDES*
complètement épuisé ses vivres, il s'ajqprétait à retomner sur ses
pas, lorsque quatre Esquimaux se présentèrent à lui. Ils étaient ve-
nus d'un vilkge assez éloigné à la chasse des phoques; un d'eux
portait attaché à son vêtement de peaux un bouton de la marine
anglaise. Interrogé sdnsi que ses compagnons, il dit que, plus au
fiud, un bâtiment avait été détruit par les glaces, que les blancs
qui le montaient s'étaient d'abord sauvés, puis. qu'ils étaient morts
de faim, et qu'il y avait dans son village des instrumens de fer et
des objets provenant de ces étrangers.. Mac-Clintock se rendit à ce
campement esquimau, composé de huit huttes; il y trouva en effet
des cuillers et d'autres objets européens. Enfin il était sur les traces
de Franklin et de ses compagnons. Il s'empressa de retourner à son
vaisseau, instruisit l'équipage de sa découverte, et se mit en mesure
de repartir presque immédiatement.
Le 2 avril au matin, douze hommes, cinq traîneaux et quatorze
chiens étaient prêts au départ; le yacht avait hissé son pavillon
royal Harwichy les traîneaux déployaient leurs banderoles de soie,
les hommes étaient pleins de courage et de confiance; c'était la
double expédition de Mac-Glintock et de Hobson qui se lançait dans
le sud pour recueillir les débris de Franklin et compléter ses recher-
ches scientifiques. Le poids qu'avaient à traîner les hommes et les
chiens était à peu près pour chaque expédition de quatorze cents
livres, traîneaux, tentes, couyertures, vêtemens, provisions, muni-
tions, instrumens scientifiques, objets d'échange; c'était M. Peter-
een qui s'était chargé de conduire les traîneaux à chiens du com-
mandant. On rencontra des Esquimaux après dix-huit jours d'une
marche très laborieuse; la température continusut à se maintemr
fort basse, quelquefois jusqu'à 30 degrés au-dessous de zéro; un
vent âpre soufilant du nord coupait les visages, et les reflets du so-
leil sur la neige fatiguaient cruellement les yeux, bien que tous les
hommes fussent pourvus de lunettes de couleur. Ces indigènes étsdent
ceux que Mac-Glintock avait déjà vus. Ils habitaient des buttes de
neige de forme assez singulière. A la suite d'une espèce de corridor
étroit s'ouvrent à droite et à gauche deux couloirs longs de vingt-
cinq pieds, où l'on ne peut passer qu'en se traînant sur les genoux
et sur les mains, et au bout de ces couloirs on trouve une hutte circu-
laire d'un diamètre de douze pieds et haute de six ou sept. La moitié
de ces huttes est occupée par un banc en neige haut de deux pieds et
couvert de peaux de rennes, c'est le lit de la famille. Dans un angle,
un autre banc de moindre dimension sert de table de cuisine; au-
près est accroupie la ménagère de l'endroit, surveillant sa vaisselle
et sa lampe de pierre. Ces lampes, formées d'un petit morceau de
roche grossièrement taillé, sont suspendues dans un sac en peau de
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DEUX CAMPAGNES DANS LES GLACES DU POLE. 865
phoque qui contient aussi de la mousse sèche, des pyrites et quel-
quefois un fragment de Ihne pour frapper la pierre; la mousse sert
de mèche et d* amadou. Un morceau de glace incrusté dans la toiture
transmet le jour quand le soleil se montre.
On trouva encore dans les huttes de ces Esquimaux quelques ob-
jets ayant appartenu à Texpédition de Franklin, et, après bien des
interrogations, on obtint les renseignemens suivans. — Les natifs de
Tîle du Roi-Guillaume avaient vu deux bâtiniens, dont l'un avait
sombré dans une grande profondeur d'eau sans qu'il en reparût le
moindre débris; l'autre avait été poussé sur le rivage et brisé par
les glaces en un lieu appelé Ootloolik, autrefois très fréquenté, au-
jourd'hui presque délaissé par les indigènes. C'était à la fin de la
bonne saison, c'est-à-dire vers août ou septembre, que cet événe-
ment était arrivé; les blancs étaient partis, traînant derrière eux
leurs canots, et ils étaient parvenus jusqu'à la grande rivière, où
l'hiver suivant on avait retrouvé leurs ossemens.
Munis de ces indications, les Européens poursuivirent leur route
dans le sud; ils franchirent le point où a été fixée la position du
pôle magnétique, environ par le 70« parallèle, sur la côte occiden-
tale de Boothia-Félix, et, parvenus au cap Victoria, ils se séparèrent:
Hobson allait traverser en ligne droite le détroit de Ross et se diri-
ger sur le cap Félix, à la pointe septentrionale de l'Ile du Roi-Guil-
laume, tandis que Mac-Glintock couperait plus au sud pour aller
explorer une autre partie de la même île. Le commandant mit trois
jours à traverser le détroit; la température continuait d'être rigou-
reuse, bien qu'on fût aux premiers jours de mai, et l'éclat de la neige
reflétant le soleil causait des cécités momentanées et des souffrances
itelles qu'il était souvent préférable de marcher la nuit. Dans l'Ile,
on trouva divers campemens où l'on put se procurer de nouvelles
indications, d'après lesquelles Mac-Clintock continua de s'avancer
vers le sud. 11 parvint ainsi, en franchissant le détroit qui sépare l'île
du Roi-Guillaume de la terre ferme, jusqu'à l'île Montréal, à l'em-
bouchure de la rivière du Grand-Poisson. N'ayant rien découvert, il
regagna l'île du Roi-Guillaume et se mit à en suivre la côte sud-
ouest. Là, entre le 68* et le 69* parallèle, près d'une pointe appelée
cap Herschel, le 25 mai, on trouva sur une petite hauteur dont le
vent balayait la neige un squelette humain complètement blanchi, la
face contre terre; des animaux en avaient rongé la chair et dispersé
les extrémités. Tout près se trouvaient collés au sol quelques débris
d'un vêtement d'uniforme et un livret de poche promettant de pré-
cieux renseignemens, mais en ce moment complètement gelé. Plus
lo'm, au-delà du cap, se dressait un monceau de pierres sous lequel
Hobson avait laissé une note; il faisait savoir qu'il était parvenu en
TOME xxyn. 55
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866 BETUB DES DEUX MONDES.
ce point six jours auparavant, après un trajet des plus pénibles, et
qu'enfin 'û avait trouvé à Pointe-Victoria, sur la côte nord-ouest de
rtle, un document du plus haut intérêt : c'était une des feuilles im-
primées en six langues que les bâtimens de découverte ont coutume
d'emporter et de jeter à la mer dans des bouteilles pour étudier la
marche des courans; elle était chargée d'écriture en tous sens, et
voici ce qu'elle portait : « 28 mai 1817. Les vaisseaux de sa majesté
Erebus et Terror ont hiverné dans les glaces, latitude 70« 0' 5''
nord; longitude 98'' 23' ouest... Sir John Franklin commandant. —
Tout va bien. — Gorcy lieiaenanty — Des VœuXy maitre. »
a Tout va bien » résumait donc l'état de l'expédition à la date de
mai 18i7; mais sur la marge du môme papier, transversalement, se
trouvaient écrits ces mots : « 25 avril 18&8, les vaisseaux de sa
majesté Terror et Erebus ont été abandonnés le 22 avril, à cinq
lieues nord-^nord-ouest; ils étaient enfermés dans les glaces de-
puis le 12 septembre 18i6. Les officiers et les équipages, cent
cinq hommes, sous le commandement du capitaine Crozier, ont tou-
ché terre ici par 69^ 37' hH" latitude nord et 98« 41' longitude
ouest. — Sir John Franklin est mort le 11 juin 18i7, et la perte
totale de l'expédition a été jusqu'à la présente date de neuf officiers
et de quinze matelots. Crozier y capitaine et commandant par oit-
cienneté; /. Fil zj ornes y commandant VErebus. Partis ce matin 26
pour Back^s Fish river, n
Les désastres avaient donc frappé coup sur coup les infortunés
marins; le commandant était mort, il avait été impossible de dé-
gager les bâtimens des glaces, et les équipages avaient entrepris
d'accomplir le trajet qui les séparait deBack'srivery sans moyens de
locomotion et presque sans ressources, car les navires n'avaient été
approvisionnés que pour jusqu'en juillet 18i8. C'était ce motif qui
avait dô déterminer leurs équipages à les abandonner.
Animés par ces importantes nouvelles, Mac Clintock et ses com-
pagnons redoublèrent de vigilance dans l'exploration du littoral. En
continuant de remonter vers le nord, ib virent une grande embar-
cation posée sur un traîneau, dans laquelle se trouvaient deux ca-
davres qui avaient été mutilés par des carnassiers, sans doute des
ours ou des loups. Contre les parois du bateau s'appuyaient debout,
chargés et armés, deux fusils doubles; cinq montres reposaient dans
le fond, et dans les poches des vôtemens on trouva un Vicaire de
Wakefieldy un petit livre intitulé Mélodies chrétiennes avec cette
inscription au-dessus du titre : From the donor to G. G. (le lieu-
tenant Graham Gore?), une petite Bible avec des notes marginales
et des fragmens de livres de prières. Des instrumens de toilette,
brosses à dents, peignes, éponges, savons, gisaient pôle-môle avec
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DEUX CAUPAGNES DANS LES GLACES DU POLE. 867
des habits, des chaussures, des outils, des munitions, des armes,
de Targenterie; mais il n'y avait pas d'autres provisions qu'un peu
de thé, de tabac et de chocolat. Autour d'un caim de pierre déjà
fouillé par Hobson à Pointe -Victoria gisaient des vêtemens, des
boites et un grand nombre d'objets ayant appartenu à des matelots
et à des officiers. Il était évident que cette région n'avait pas été
visitée par les Esqtiimaux depuis les terribles événemens dont elle
avait été le théâtre, car ces sauvages n'auraient pas manqué de
s'approprier les dépouilles des Européens ; ils avaient été témoins
seulement de la catastrophe de ceux qui avaient péri beaucoup plus
au sud, vers l'île Montréal. L'expédition sur Back's river avait eu
ses retardataires, ou peut-être, après l'abandon des navires, les
marins survivans avaient-ils différé d'avis entre eux dans leur réso-
lution suprême et divisé leur destinée; mais ils avaient été égale-
ment malheureux, puisque toute la côte occidentale de l'île du Roi-
Guillaume était semée de leurs débris. Après avoir recueilli ces
précieuses reliques, Mac-Glintock se hâta de suivre la direction qui
devait le ramener à son bâtiment. Deux cent trente milles l'en sé-
paraient encore, et il fallait arriver assez à temps pour pouvoir passer
les détroits avant le dégel. Or on était au commencement de juin.
Malgré les nombreux obstacles, le trajet fut franchi avec rapidité ;
on suivait les traces de Hobson, et l'on apprit, par diverses notes
laissées aux endroits où étaient enfouis des dépôts de vivres, qu'il
marchait à six journées de distance en avant. Cet officier était si
malade qu'il lui devint impossible d'avancer autrement qu'en traî-
neau; l'état de sa santé ne l'avait cependant pas empêché de déployer
beaucoup d'activité et d'énergie pendant les soixante-quatorze jours
que dura son absence. Ses observations, rapprochées de celles de
Mac-Clintock et de Young, constatent que les glaces vers l'ouest
sont beaucoup plus compactes et persistantes que de tout autre côté.
C'est faute d'avoir fait cette expérience que le malheureux Franklin
a péri; il croyait la terre du Roi-Guillaume une presqu'île, et ne sa-
chant pas qu'elle abrite h l'est un chenal contre les glaces, pour for-
cer le passage, il s'engagea dans ce détroit de Victoria où ses na-
vires, rivés au glacier depuis deux ans, durent être abandonnés.
Enfin le 18 juin Mac-Clintock et ses compagnons, accablés de
fatigues, ayant perdu la plupart de leurs chiens et ne surmontant
qu'avec une peine inouie les derniers obstacles, eurent la joie de
revoir le Fox et de monter à bord. Le yacht était resté sous la garde
de quatre ou cinq matelots et du docteur Walker. Hobson, arrivé
quelques jours auparavant, était atteint du scorbut. Cette terrible
maladie avait attaqué déjà plusieurs hommes, et le maître d'hôtel,
Thomas Black v^ell, resté sur le bâtiment, venait d'en mourir. Tou-
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868 BEVUE DES DEUX MONDES.
tefois Hobson se rétablit peu à peu,* et le scorbut ne fit plus de vic-
times; le Fox allait rentrer en Angleterre sans avoir à déplorer de
nouvelles pertes.
Pour que le petit bâtiment qui avait si bien rempli sa mission pût
reprendre le chemin des pays vivans, il ne lui restait plus qu'à re-
cueillir AUen Young. Celui-ci avait quitté le yacht le 7 avril avec cinq
hommes, deux traîneaux et six chiens. Constatant bientôt l'exis-
tence d'un large chenal entre la terre du Prmce-de-Galles et celle
de Victoria, il avait renvoyé au vaisseau un traîneau, sa tente et
quatre hommes, pour économiser ses provisions, et il s'était mis à
poursuivre son exploration en compagnie du seul George Hobday,
ai^ec des vivres pour quarante jours, enmienant les chiens, cam-
pant dans les abris de neige que lui et son compagnon pouvaient
bâtir, ou s'étendant simplement, pour dormir, sur leur traîneau, lors-
que la température s'élevait un peu. Il s'avança ainsi jusque vers
le 73* parallèle, poussant à deux reprises des reconnaissances à tra-
vers le détroit auquel a été donné le nom de chenal Mac-Clintorky
sans pouvoir rencontrer les rivages de la terre Victoria, qui le borde
à l'ouest. Les aspérités y rendent la marche très pénible, et indi-
quent que la glace, de formation sans doute très ancienne, a été ac-
cumulée par les vents et les courans dans ce passage, qui doit n'être
jamais praticable à la navigation. Les côtes de cette terre sont basses,
uniformes, couvertes d'une épaisse couche de neige, et souvent il est
difficile de les distinguer du vaste glacier maritime qui les continue.
Le mauvais état constant de l'atmosphère, les difficultés de la
marche , les fatigues sans cesse renouvelées , affectèrent gravement
la santé de Young. Après avoir reconnu des hauteurs de trois cents
et trois cent quatre-vingts pieds et les cônes bizarres signalés par
Osborn en 1851, il retourna sur ses pas et revit le navire le 7 juin.
Bientôt sa santé ayant paru s'améliorer, il voulut, malgré l'avis du
docteur Walker, repartir, dans l'intention de compléter par la côte
orientale l'exploration de l'Ile du Prince- de-Galles. 11 n'était pas
encore de retour,, et l'on pouvait concevoir à son sujet de légitimes
inquiétudes. En effet, la saison marchait avec rapidité, le vent et la
pluie dissolvaient partout la neige et la glace, et Young avait dé-
passé le nombre de jours pour lequel il était approvisionné. Le 25,
Mac-Clintoek prit avec lui quelques hommes, un traîneau, et s'enga-
gea le long de la côte de North-Sommerset à la recherche de son
officier. Il y avait deux jours qu'il était parti, lorsqu'ils se rencon-
trèrent. Young, maigre, abattu, était couché sur son traîneau, et
l'un de ses compagnons, le chef quartier-maître Harvey, pris des
premières atteintes du scorbut, avait bien du mal à marcher du
même pas que l'attelage, hara3sé lui-même. Enfm l'équipage enier
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DEUX CAMPAGNES DANS LES GLACES DU POLE. 869
était réuni, le but de la mission avait été péniblement, mais com-
plètement atteint; on y avait joint des découvertes et des recon-
naissances géographiques du plus haut intérêt. Le capitaine et son
lieutenant venaient d'explorer ensemble quatre cent vingt milles (1)
de côtes inconnues, Young trois cent quatre-vingts; il ne restait
plus qu'à rapporter à l'Europe et au monde intelligent le fruit de
tant de labeurs. Pour cela, il fallait se dégager des glaces et gagner
là mer libre. C'était la fin de la tâche, mais elle n'était pas sans dif-
ficultés et sans périls.
Tous les hommes furent mis à un régime propre à combattre les
symptômes et les atteintes du scorbut; les salaisons furent autant
que possible laissées de côté et remplacées par le pemmican et la
ohair des animaux que l'on pouvait tuer, volatiles, rennes, pho-
ques. Dans les premiers temps de l'expédition, on abandonnait aux
chiens la chair de ces amphibies; seulement de temps à autre un
officier s'en faisait accommoder le foie. 11 n'en était plus de même :
elle était fort recherchée en qualité de chair à sang, blood-meaty
comme disaient les matelots. On récoltait sur les hauteurs de l'o-
seille et les racines d'une espèce de lichen à fleur lilas pour en faire
des salades; la bière, le jus de citron étaient d'un fréquent emploi;
enfin une heureuse fortune mit à la disposition de l'équipage l'anti-
scorbutique qui passe auprès des habitués des régions polaires pour
être le plus efficace : une baleine blanche. On réussit à tuer un de
ces animaux à coups de fusil; c'était une femelle mesurant treize
pieds et demi, d'une couleur de crème uniforme; ses yeux et les
orifices de ses oreilles étaient extrêmement petits. Ces cétacés fré-
quentent en été des parages très élevés en latitude ; mais à l'au-
tomne ils émigrent vers le sud et descendent le long* des côtes.
Quand ils apparaissent sur celles du Groenland, toute la population
tend des filets le long des rochers, sachant qu'ils suivent toujours
le bord pour éviter un ennemi redoutable; c'est un autre cétacé ap-
pelé par les matelots A:///^ (meurtrier), le delphinus orca des na-
turalistes. Il atteint de quinze à vingt pieds de long; il est rapide,
armé d'une puissante mâchoire, et marche en troupe. Réunis, les
killers attaquent la baleine et la harcèlent en se jetant sur sa queue
et sur ses nageoires. L'été, quand ils font leur apparition dans les
mers du Groenland, on voit les phoques chercher refuge tous en-
semble dans les rochers et dans les criques, et le chasseur esqui-
mau, dans son frêle kayak ^ également peu soucieux de la dange-
reuse compagnie des killers^ s'enfuit à la vue de leur longue et raide
nageoire dorsale qui fend l'eau avec promptitude. La baleine que
(1) Le mille anglais vaat 1,610 mètres.
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870 REVUE DES DEUX MONDES.
Ton avait tuée fut dépecée et mangée; sa chair avait beaucoup de
ressemblance avec celle des phoques, cependant elle était moins
molle. Son huile remplit deux tonnes de vingt gallons. Le fameux
antiscorbutique que porte cette baleine n'est autre que sa peau,
substance gélatineuse, grisâtre, épaisse d'un demi-pouce et pres-
que sans saveur. Christian, l'Esquimau qui accompagnait l'équi-
page, tua encore deux rennes et sept phoques. C'était un infa-
tigable chasseur, et il avait toute sorte de ruses pour prendre le
gibier. Souvent il partait des journées entières, emportant sur le
dos son kayak y et on le voysdt revenir le soir avec une provision
d'oiseaux ou traînant un phoque dont il avait fait sa proie; d'autres
fois il se couchait sur le bord de la glace avec l'interprète Petersen,
à qui son long séjour au Groenland avait rendu les procédés esqui-
maux aussi familiers qu'à Christian lui-même, et ils attiraient ces
amphibies en imitant leurs cris étranges. Enfin Christian avsdt in-
venté une machine d'un nouveau genre : c'était un très petit traî-
neau dont il se servait pour appuyer son fusil et assurer ses coups,
et muni sur le devant d'une pièce de calicot blanc qui dérobait le fusil
et le chasseur. Quand il apercevait un phoque se chauffant sur la
glace au soleil , il poussait doucement vers lui son mstrument de
guerre, confondu par sa couleur avec la glace et la neige, et le fu-
sillait à coup sûr. Ces exploits furent la clôture des chasses, qui
avaient été non-seulement une grande distraction , mais encore une
ressource vitale pour l'équipage. Mac- Clin tock a dressé la liste du
gibier qu'on avait tué dans les deux hivernages; elle peut donner
une idée des subsides que le pôle arctique offre à ses visiteurs. En
voici le total : 4 ours, 1 baleine, 8 rennes, 95 phoques, 20 renards,
9 lièvres, 360 volatiles et palmipèdes. On tua encore plusieurs ours
et un narval, mais leurs cadavres dérivèrent sous les glaces. A Thi-
vernage du détroit de Bellot, on prit aussi quelques hermines; ces
charmans petits animaux avaient un moyen assez singulier de se dé-
rober aux poursuites : ils plongeaient dans la neige et reparaissaient
quelques mètres plus loin.
La continuation du dégel et un vent favorable étaient les auxi-
liaires impatiemment attendus par le yacht pour se dégager. Les
circonstances atmosphériques se trouvaient bonnes : la température
moyenne avait été pour juin plus 35 1/2 ; elle fut en juillet plus 40,
c'est-à-dire environ 5 centigrades au-dessus de zéro. Les derniers
loisirs de l'équipage étaient employés à compléter les préparatifs du
départ; le petit navire remplaçait par une riante peinture sa couche
de givre et de neige; on entendait constamment retentir le mar-
teau du charpentier, et le commandant s'exerçait avec une ardeur
extrême au maniement de la machine, afm de pouvoir s'aider un
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DEUX CAMPAGNES DANS LES GLACES DU POLE» 871
peu de la vapeur. Sur le rivage, les tombes des deux hommes morts
pendant ce dernier hiver avaient été soigneusement entretenues et
semées des fleurs que fournit le pôle; un cairn se dressait en un
point remarquable, monument des explorations du Fox^ sous le-
quel était déposée une relation de ses travaux et de ses découvertes;
enfin les lieux que Ton allait quitter, et qui désormais livreraient à
nos cartes leur configuration précise, portaient, nobles témoignages
de tant de fatigues et de persévérance, les noms des marins et de
quelques-uns des plus zélés promoteurs de l'expédition : c'était le
chenal Mac-Glintock, le cap Allen Young, la pointe Hobson, la baie
Petersen, le mont Walker; l'extrémité septentrionale de Boothia
avait été appelée Murchison promontory en l'honneur du savant
illustre et zélé qui préside la Société géographique de Londres, et
un îlot du chenal Franklin, entre North-Sommerset et l'île du Prince-
de-Galles, avait reçu le nom d'un de nos compatriotes qui s'est fait
en France l'un des interprètes les plus chaleureux de la douleur de
lady Franklin, M. de La Roquette, alors vice-président de la Société
géographique de Paris.
Cependant des hommes postés sur les hauteurs qui dominent le
détroit de Bellot ne cessaient d'examiner la mer et d'étudier au
loin la marche des glaces; on voyait de grandes masses flottantes,
et le large se libérait de ses entraves. Enfin, au commencement
d'août, le port de glace où s'était engagé le Fox fit aussi sa débâcle ;
mais ce ne fut pas sans danger : les glaçons entraînaient le petit
bâtiment et menaçaient de le jeter sur les rochers de la côte; il
réussit à s'amarrer, et alla prendre un ancrage sûr, à l'autre bout
du détroit de Bellot, au point appelé port Kennedy, où il s'était déjà
arrêté en venant. Là il n'avait plus à attendre qu'un souflle favo-
rable du sud-ouest. Ce vent lâ)érateur se fit longtemps désirer :
grave sujet d'inquiétude, car si l'on était contraint de passer dans
les glaces un nouvel hiver, il faudrait réduire considérablement les
rations de vivres. Par bonheur, cette dure perspective ne se réalisa
point : aidé de sa vapeur, poussé par le vent, le Fox se mit à remon-
ter le long de la côte orientale de North-Sommerset; le 18 août, il
entrait dans le détroit de Lanças tre, et un mois plus tard, après
avoir touché au Groenland, il franchissait le cap Farewell, dernière
étape entre les régions solitaires qu'il avait glorieusement sillonnées
et le monde vivant qu'il allait revoir.
Les résultats de l'expédition, nous les avons déjà résumés : té-
moignages directs du sort de Franklin, découvertes géographiques,
observations scientifiques, collections de pierres et d'animaux, voilà
ce que le Fox a rapporté. Nous voyons par l'itinéraire des navires
Erebus et Terror que Franklin ne cherchait pas le passage nord-
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872 BEVUE DES DEUX MONDES.
ouest par où Mac-Clure Fa trouvé. On sait que ce capitaine amé-
ricain, parti en 1850, sur \ Investigalor y du détroit de Behring,
entre l'Asie et rAmérique, longea le continent, passa devant les
embouchures des rivières Golville et Mackenzie, remonta vers le
nord à la hauteur de la terre de Banks, qu'il reconnut être une Ile.
Là, YInveaigator fat saisi par les glaces, et ne put en être dé-
gagé. Pendant trois hivers, son équipage vécut en grande partie de
chasse. Enfin les capitaines Kellett et Inglefied vinrent à sa ren-
contre en s' avançant de l'est à l'ouest avec les navires Herald et
PhoTiiXy et il fat constaté que les deux Océans communiquent par
une série de canaux situés presque en ligne droite, et que l'on ap-
pelle Banksy Melville, BarroWy Lancastre; mais en même temps on
dut reconnaître que les glaces obstruent tantôt l'un, tantôt l'autre
de ces passages, et entourent les bâtimens qui s'y aventurent de
barrières infranchissables. Le chemin que Franklin voulait suivre
est-il plus praticable? Il s'agit, nous l'avons vu, de pénétrer dans
le détroit de Lancastre, de descendre le long de North-Sommerset,
d'arriver ensuite à l'île du Roi-Guillaume, et d'enfiler, le long de la
côte américaine, la série de détroits, Simpson^ Dease, Dauphirij qui
mènent au cand de Behring, puis à l'Océan-Pacifique.
L'expérience A'Erebus et Terror et du Fox lui-même ne semble
pas indiquer que ce long et tortueux chemin soit préférable à celui
dans lequel Mac-dure est resté engagé pendant trois ans. Il faut
donc laisser dans leur solitude ces régions hostiles à l'homme; l'in-
dustrie et le commerce n'en peuvent rien attendre, et sans doute,
seuls dans l'avenir comme dans le passé, quelques baleiniers en
iront affronter la lisière. Est-ce à dire pour cela que les marins in-
trépides que nous avons suivis dans ces mers aient exposé leur vie
pour une œuvre stérile et subi sans utilité tant de fatigues? Non
sans doute : c'est grâce à eux que nous avons satisfait vers le pôle
arctique ce besoin de pénétrer l'inconnu, qui est une des généreuses
préoccupations de nos sociétés. Tandis que nous demeurions dans le
bruit dçs villes, ils s'en allaient, à notre profit, au milieu de périls
sans cesse renouvelés, donner le spectacle de l'abnégation, du cou-
rage, de la persévérance, des vertus qui élèvent l'homme et qui
l'ennoblissent, et dans ces grandes luttes contre la nature, dont leur
vie était l'enjeu, ils ont eu, vainqueurs et vaincus, la récompense
qu'ils ambitionnaient. S'ils ont semé de leurs dépouilles mortelles
ces régions lointaines, leur âme plane sur ce monde qu'ils nous ont
fait connaître.
Alfred Jacobs.
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L'ARRIÈRE-SAISON
DE LA POÉSIE
POÈTES ET VERS XOUVEAUX.
Ayez-vous quelquefois contemplé les campagnes au déclin des
beaux jours, à ce moment qui n'est plus déjà Tété et qui n*est pas
encore l'hiver? La terre n'est plus telle que la fit le printemps dans
son luxe de fraîcheur et de fécondité. De longues plaines s'étendent
dépouillées de leurs moissons. A la place des blés disparus, les vé-r
gétations parasites croissent confusément. Les tiges, en se multi-
pliant sur un même tronc, ont moins de vigueur et ne produisent
plus de fruits. Les plantes fatiguées retombent sur elles-mêmes, et
les ondées qui viennent les rafraîchir ne leur communiquent qu'un
éphémère et pâle éclat. Les chaleurs dévorantes, les poussières de
l'été et les orages meurtriers ont passé par là. La nature, avec des
dehors de plénitude et de calme, apparaît dans cette heure singu-
lière de désordre où tout ce qui reste de fleurs, de verdure, de vé-
gétation nouée et excentrique, atteste un travail qui finit, une sève
qui s'épuise ou s'égare sans se renouveler désormais. Il y a des mo-
mens semblables dans le monde de l'imagination et de l'art. Les
grandes moissons de l'esprit ont eu leur jour, puis l'élan s'arrête, et
voici Tarrière-saison qui commence avec tout ce qui décèle l'indé-
cision et la lassitude. La force créatrice, qui naguère se concentrait
€n jets vigoureux et précis, semble maintenant suspendue, ou se di&*
Gooçle
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871 BEYUE DES DEUX MiHiDES.
perse et se multiplie en efforts sans direction et sans maturité. Ce
qui germe est moins le fruit d'un travail nouveau que la déperdi-
tion incohérente de la sève d'autrefois, décomposée et subtilisée à
rinfmi. Là aussi les branches folles poussent sur l'arbre épuisé.
Entre ce monde de l'imagination et le monde physique, il y a seu-
lement une différence notable. Chaque année, la terre retrouvé son
printemps; pour elle, le déclin et la stérilité ne sont que d'un mo-
ment. Hier encore elle était dépouillée et inerte, aujourd'hui elle
s'épanouit dans sa jeunesse nouvelle ; mai est revenu. Malheureuse-
ment l'imagination humaine n'a pas tous les ans son mois de mai;
elle ne connaît pas le secret de ces gracieuses résurrections d'une
périodicité si fidèle. La force de création et de vie dort plus long-
temps au sein de la nature morale que dans la nature visible. La
terre, en retrouvant sa verdure et ses fleurs, a beau rouvrir une
des sources inspiratrices de l'ima^ation et appeler la poésie à re-
naître avec elle : la poésie en est toujours à son arrière-saison d'au-
trefois; elle se traîne alanguie, elle se répète et se fait écho à elle-
même, et c'est pour elle surtout, dans l'ordre des choses de l'esprit,
que les rajeunissemens sont lents à venir. Il n'y a que l'Académie
des jeux floraux qui croie au mois de mai et qui depuis cinq siècles,
à travers toutes les révolutions, s'obstine, avec une fidélité plus tou-
chante qu'efficace, à célébrer chaque année tout ensemble la fête de
la poésie perpétuellement renaissante et la fête des fleurs.
Ce que nous voyons, c'est une arrière-saison, disais-je, — une
arrière-saison qui ne date ni d'aujourd'hui, ni d'hier, qui a com-
mencé il y a quelque vingt ans, et où, à travers le mélange de
toutes les infliiences, de tous les tons, de tous les procédés, l'in-
spiration première va en s' affaiblissant et en se perdant par degré.
La poésie de ce siècle a eu assurément son glorieux printemps dans
ces années d'heureuse audace et de féconde rénovation qui vû*ent
jaillir presque à la fois les Méditations et les Harmonies avec leur
puissance d'épanchement lyrique, les Orientales et les FeuiHes d Au-
tomne avec leur chaud coloris, les ïambes brûlans et le Pianto^
les vers étincelans et passionnés d'Alfred de Musset, le poème de
Marie dans sa grâce pudique, les Consolations avec leur charme
inthne et pénétrant. Entre ces œuvres si di£férentes de couleur et
d'inspiration, il y avait un trait commun : elles procédaient de la
même source, elles étaient la poésie d'un siècle nouveau. Et, qu'on
l'observe bien, il y avait alors entre les poètes et le monde qui les
écoutait cette secrète intelligence qui fait d'une* œuvre d'art l'ex-
pression saisissante et consacrée de tout un ordre <l'imQ|ressioDS et
de sentimens. Les contemporains s'intéressaient à ces tentatives har-
dies d'un esprit plein de jeunesse; les poètes à leur tour entral-
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l'aRRIÂ&E-SÂISON de la POESIE. 87B
naient leurs contemporains dans des sphères où ils n'avaient pas
pénétré jusque-là. Cet âge fabuleux s* est bientôt évanoui, et la poé-
sie, enivrée d'elle-même, moins écoutée à mesure qu'elle s'exaltait
dans ses audaces, défaillante à mesure qu'elle s'éloignait de la vé-
rité, la poésie a fini par devenir comme étrangère au sein d'un mou-
vement où elle a régné, et où elle risque en ce moment de n'être
considérée que comme une noble inconnue.
Ce n'est pas que le nombre des poètes ait diminué; il s'accroît
peut-être chaque jour au contraire. Les générations se succèdent
sans se décourager. Ouvrez Iç recueil le plus récent de cette Acadé-
mie des jeux floraux dont je parlais, et vous verrez qu'en cette an-
née même où nous vivons, cinq cents morceaux ont été présentés au
concours. Cinq cents odes, élégies, idylles, épîtres, fables et dithy-
rambes! vous étonnerez-vous après cela que l'académie toulousaine
croie toujours à la poésie et aux fleurs? Tous les jours dans le champ
de l'imagination ce sont de nouveau-venus et de nouveaux volumes :
Feuilles au venty Premières poésies. Drames et Comédies, Brumes
et Soleils, Sillons et Débris, etc. Malheureusement le nombre ne suf-
fit pas dans la poésie. C'est Tôpffer, ce me semble, qui a dit que dans
une œuvre d'art il y avait trois choses : l'auteur, le sujet et le pu-
blic. Le sujet n'existe pas le plus souvent ici, le public est alTah'é,
je crains même que l'auteur ne soit absent dans ces feuilles volantes,
ou qu'il ne soit jeune que par l'âge. A travers tout, que distinguerez-
vousdonc? Des reflets, des imitations, des excentricités qui se pren-
nent quelquefois pour de l'audace, des tentatives d'archaïsme, deux
ou trois influences prédominantes qui s'allongent sur ces pages comme
les ombres du soir. C'est l'arrière-saison qui continue.
Le destin de quelques volumes qui vont touii)illonnant au vent
n'est pas ce qui importe précisémeiit a'u fond; ce qui est plus grave,
c'est le caractère de cette dégénérescence momentanée de l'imagi-
nation. Quel est donc le secret de cette crise où est entrée depuis
près d'un quart de siècle la poésie contemporaine? Ce n'est pas la
politique, comme on le dit quelquefois, qui, en subjuguant les
hommes, en détournant leurs facultés, les rend moins propres à
sentir et à exprimer la poésie des choses. Dante fut un politique; il
eut toutes les passions, toutes les haines politiques de son temps, et
il n'est pas moins l'auteur de la Divine Comédie. Pétrarque lui-
même était un politique, et il n'a pas moins laissé le plus mélodieux
poème de l'amour. La vie active, en familiarisant l'mteUigence avec
les spectacles de la réalité humaine, n'a rien qui émousse les facul-
tés créatrices et la vivacité féconde de l'imagination. Est-ce le con-
tact des agitations prolongées qui devient mortel pour la poésie?
Aucun temps ne fut plus agité que le xvi^ siècle, qui produisit
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876 EETUE DES DEUX MONDES.
Shakspeare. Cette période même qui de nos jours s'est appelée la
révolution est, à proprement parler, la source de la littérature mo-
derne. Tout ce qui vit, — poésie lyrique, drame, roman, — n'est que
l'expression des ébranlemens imprimés à l'âme humaine par la ca-
tastrophe de la fin du dernier siècle. La cause des défaillances de la
poésie contemporaine n'est-elle pas plutôt dans la nature démocra-
tique et industrielle de ce mouvement, si singulièrement accéléré
depuis vingt ans, et où l'individualité humaine semble disparaître
de plus en plus? Tout concourt à diminuer chez l'homme moderne,
avec le sentiment de son individualité, la fécondité créatrice de son
esprit, l'indépendance de sa pensée, les qualités supérieures et dé-
licates qui sont l'essence de son être moral et font l'originalité de
son imagination. Tous les genres littéraires souffrent nécessaire-
ment de cette dépression, passagère sans doute, de la personnalité
humaine ; la poésie en souffre plus que tous les autres, parce qu'elle
est le produit de ce qu'il y a de plus exquis, de plus aristocratique,
dirai-je, dans l'intelligence. C'est là, si l'on veut, une cause géné-
rale inhérente à une crise de la civilisation.
La poésie contemporaine elle-même d'ailleurs n'a-t-elle point été
la complice •de sa propre décadence? Aux causes générales qui vien-
nent du temps, elle a ajouté ses propres erreurs. Lorsque le mo-
ment était venu pour elle de se renouveler par une conception plus
forte du monde moral, par l'observation de la nature humaine et
de tout ce qui la fait vivre, elle s'est livrée à de puérils passe-temps.
Elle s'est prise elle-même pour objet d'adoration, proclamant la sou-
veraineté de sa fantaisie, défigurant la vérité au lieu de la peindre
fidèlement, et substituant l'affectation au sentiment sincère, à l'é-
motion simple et juste. Entraînée par degré et cédant déjà à l'esprit
qui soufflait de toutes parts, elle en est venue à subordonner entiè-
rement l'mspiration morale à la partie matérielle de l'art. La pensée
n'a plus été la lumière intérieure de toute création: tout a résidé
désormais dans la combinaison de rhythmes bizarres ou de couleurs
imprévues, dans les procédés techniques, dans les recherches de la
forme. Ainsi la poésie s'est isolée en quelque sorte au milieu de tout
ce qui l'entourait, ne parlant ni à l'esprit ni au cœur et parlant à
peine aux sens ou à une curiosité frivole. Tandis que le monde se
transformait autour d'elle, allant où le poussaient ses préoccupa-
tions et ses désirs, elle est restée une chose entièrement artificielle;
elle n'a plus vécu que d'une vie factice, et, par une singularité cu-
rieuse, cette rénovation d'autrefois, qui commençait en déclarant la
guerre au despotisme des écoles, en est venue elle-même à n'être
plus qu'une école où sont accourus les imitateurs se modelant sur
les maîtres, — l'un prenant le ton sceptique et cavalier, l'autre se li-
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l'arriebe-saison de la poésie. 877
vrant à un vague et mélancolique amour de la nature» celui-ci affec-
tant le fanatisme de la forme et de la matière, celui-là s' abandon-
nant aux épancheméns intimes, — tous arrivant, par l'assimilation
des procédés, à un certain, degré d'habileté technique, et répétant
sur des modes divers une chanson qui a été redite bien souvent, à la-
quelle il ne manque que l'inspiration de ceux qui la chantèrent pour
la première fois Voici quelque trente ans. La révolution littéraire a
eu promptement son école de l'empire. Le secret merveilleux qui
fait l'originalité et la fécondité de l'art s'est évanoui; il est resté ce
qui s'imite le plus aisément, le mécanisme, le procédé de reproduc-
tion extérieure, une langue rompue et assouplie à une certaine al-
lure. On a ainsi, ce me semble, l'explication de cet état singulier qui
montre tout à la fois la multitude des poètes et l'indigence de la
poésie, la profusion apparente du talent suppléant à l'originalité
absente de l'imag'mation et le délaissement du public, trop heureux
de se justifier de son indifférence pour l'art par l'impuissance de
l'artiste.
Je ne veux pas dire que, dans quelques-unes des tentatives les
plus récentes, il n'y ait parfois les marques d'une sérieuse vocation
poétique, qui eût trouvé sans doute une autre fortune dans le pre-
mier essor de l'inspiration contemporaine. M. Leconte de Lisle est
par exemple un des meilleurs parmi les nouveau-venus. Il s'est ré-
vélé tout d'abord par les Poèmes antiques^ et il y a joint depuis
quelques fragmens nouveaux, qui, réunis à ses premiers essais, for-
ment ce qu'on appelle assez légèrement des poésies complètes. Qui
n'a point aujounl'hui ses poésies complètes? Si petite soit-elle, on
veut lier sa moisson. M. Leconte de Lisle, sans avoir eu beaucoup
de peine à rassembler ses œuvres complètes, a du moins le mérite
d'une certaine hauteur d'inspiration et d'une pensée qui n'a rien de
vulgaire, combinée avec un large sentiment de la nature et une
réelle puissance de description. Ce que fit autrefois André Ghénier
avec une grâce lumineuse, M. Leconte de Lisle l'a tenté de nouveau
en cherchant à ressaisir l'inspiration antique, en allant, par-delà les
siècles, jusque dans la Grèce primitive et même jusque vers l'ex-
trême Orient, la région aux profondeurs mystérieuses. De cet aven-
tureux voyage, il a rapporté ces poèmes d'un intérêt inégal, Hélène.^
Niobé^ le Baghavat, L'imagination de l'auteur se promène vraiment à
l'aise dans ce monde de cyclopes, de centaures, de dieux océaniques
et d'incarnations indiennes. Je ne crois pas que M. Leconte de Lisle
ait réussi particulièrement à découvrir des élémens poétiques dans
les Visions de Brahma et dans la Genèse polynésienne. Pour tout
dire, le Baghavat y avec ses profusions descriptives et ses interpré-
tations philosophiques, laisse l'esprit flottant dans une somnolence
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878 BETUE DES DEUX MONDES.
sans émotion et sans rêves. Le talent du poète gagnerait, je pense,
à e£EEu:er l'Inde de la carte de ses explorations. M. Leconte de Lisle
est évidemment plus heureux dans ses tableaux antiques, et ce n'est
pas sans un art savant qu'il reproduit les scènes fabuleuses de la
Grèce, tout empreintes de grâce et de beauté.
n faut en convenir toutefois, ce n'est pas sans péril qu'on revient
d'un esprit exclusif à cet ordre d'inspirations où l'érudition arcbéo-
logique joue souvent un plus grand rôle que l'art lui-même. H. Le-
conte de Lisle, sous ce rapport, représente assez exactement, dans
ce qu'eUe a de plus élevé et de moins frivole, une des tendances de
la poésie contemporaine : c'est l'archsusme, qui s'est manifesté sous
des formes diverses, et s'est attaché tour à' tour à toutes les épo-
ques anciennes. Après le moyen âge, que nous avons vu renaître de
ses cendres et se relever dans sa reluisante armure, est venu le
monde grec, puis le monde romain, et voici même qu'il faut rev&r
nir, avec l'auteur des Poèmes antiques^ jusqu'à la Grèce primitive
pour retrouver la vraie et pure beauté. Avec ces époques merveil-
leuses, la beauté s'en est allée, et il parait qu'elle a cessé tout à fsût
d'exister dans nos âges modernes, simplement livrés à la barbarie.
Dors, 6 blanche Tictime, en notre àme profonde.
Dans ton linceol de vierge et ceinte de lotos;
Dors! rimpure laideur est la reine da monde.
Et nous ayons perdu le chemin de Paros.
Le danger n'est point de s'inspirer de l'antiquité, de l'interroger
même avec passion, et de lui demander quelques-uns des secrets de
la beauté, msds de s'y absorber et de s'y perdre jusqu'à laisser pé-
rir en soi le sentiment de l'homme moderne. Alors la poésie n'est
plus vraiment qu'une fiction d'initiés, un artifice d'esprit où l'inspi-
ration filtre péniblement à travers une langue tissée d'érudition.
Elle cesse d'être cette chose vivante qui s'allume au foyer du cœur
et de l'âme, et qui y trouve un aliment toujours nouveau. Cette poé-
sie, toute d'archaïsme et d'artifice, est promptement envahie par
une teinte d'unifonnité et de froideur qu'il est aisé de remarquer
dans les vers de M. Leconte de Lisle. Et qu'arrive-t-il enfin? C'est
que le talent, accoutumé à cette atmosphère factice, concentré dans
cette tension artificieUe , et tournant toujours dans le même cercle
d'idées et d'images, ne se développe ni ne s'agrandit : il reste im-
mobile. Après Thyoné et Hélène ^ il chante la Mort de Penikée, et
les Plaintes du Cyclope après Khiron. Ainsi fait M. Leconte de
Lisle. Ses derniers vers ressemblent aux premiers, et ne révèlent
aucun progrès sensible. Le thème n'a point changé, les procédés et
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l'abriâre-saison de la poésie. 879
les couleurs sont les mêmes, et c'est sans doute moins la faute de
Tauteur que de Tordre d'idées auquel il s'est voué. Qu'est-ce donc
là où un certain souffle d'inspiration ne soutient pas le poète « et où
Tart se réduit à n'être qu'un assemblage de mots familiers, exhumés
et enluminés pour faire honneur à la vérité locale?
Le tout n'est pas pourtant d'échapper au despotisme fascinateur
de l'esprit antique et des fictions de la Grèce païenne pour réaliser
l'idéal de la poésie nouveUe. S'il ne fallait que cela et s'il suffisait
encore de chercher la beauté dans d'étranges choses, M. Charles
Baudelaire, l'auteur des Fleurs du Mal y serait, à n'en pas dou-
ter, un des précurseurs des nouveUes générations poétiques, car
M. Charles Baudelaire est vraiment un poète à part, très moderne
par la forme aussi bien que par le genre d'impressions qu'il exprime.
Autant les vers de M. Leconte de Lisle sont empreints d'une sorte de
placidité stoîque, autant la poésie de M. Baudelaire se* déchaîne et
s'agite, comme dans une crise nerveuse perpétuellement intense.
Les nerfs en effet ont visiblement une aussi grande part que l'imagi-
nation dans ces fragmens étranges qui forment tout un poème plein de
crudité. Il faut que les systèmes et les procédés littéraires arrivent à
leurs plus extrêmes limites pour qu'on puisse apercevoir distincte-
ment ce qu'ils ont de dangereux ou de puéril, ce qui se cache dans
les théories à l'apparence superbe. Les Fleurs du Mal sont vraisem-
blablement le dernier mot d'une double tendance de la poésie mo-
derne, le matérialisme de l'art combmé avec l'analyse subtile et
violente des désirs, des tourmens, de toutes les agitations malsames
de l'être intérieur. On pourra broder des variations sur le même
thème, il sera difficile d'aUer plus loin.
Et ne croyez pas au surplus que l'auteur des Fleurs du Mal soit
un talent inhabile. Si ce qu'il appelle lui-même « son grand amour
de l'art » n'est le plus souvent que le fanatisme de la forme plas-
tique, de l'expression crue et de l'image inexorable, il a du moins
la science et tous les raffinemens de ce matérialisme poétique dont il
représente exactement la métamorphose la plus récente. M. Charles
Baudelaire s'est fait une langue singulièrement libre et hardie, ou
plutôt il s'est approprié avec une verve dangereuse cette langue de
l'école, qui a l'ambition d'être tout à kt fois une peinture et une
sculpture, et de rendre sensible même ce qui est immatériel et im-
palpable. On dirait seulement que, maître de la forme, ouvrier ex-
pert dans l'art de taiUer curieusement des phrases et d'enrouler des
épithètes comme des festons bizarres, il s'est trouvé tout à coup
embarrassé et s'est demandé quelle idée il allait envelopper de ce
luxe de sonorités et de ciselures. « Je veux vous chanter un chant
nouveau, » dit le poète allemand. M. Baudelaire, à son tour, a voulu
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880 REVUE DES DEUX MONDES.
chanter à tout prix une chanson nouveUe, et quelle chanson! L'hal-
lucination sinistre, la légion des vices grouillant dans la nature hu-
maine comme xm peuple de démons y comme un millibn d*hdminthesy
la haine inextinguible et semblable au tonneau des pâles Danaidesy
l'ennui qui rêve d'échafauds en fumant son houka, et qui dans un
bâillement avalerait le monde, la femme racontant le dur métier de
la beauté, l'égoïsme s'infiltrant partout, l'amour faisant des bulles
avec la cervelle de l'humanité et les soufflant dans l'air, ce sont là
les motifs habituels des Fleurs du Mal, Vous avez la note fonda-
mentale ; elle n'est point faite pour rehausser ou réjouir le cœur.
Un poète de la même école, qui est passé presque au rang d'an-
cêtre dont on recueille les œuvres complètes, — tant il est facile
aujourd'hui de devenir un ancêtre! — M. Théodore de Banville, a
certes, lui aussi, le culte de l'art matérialiste :
O poète, il le faat, honorons la matière!
Ainsi dit-il pieusement à l'auteur des Fleurs du Mal lui-même. Du
moins, en honorant la matière, M. Théodore de Banville la montre
dans sa grâce extérieure et dans ses sourires. C'est un amant de la
beauté visible et de la lumière, dont la fantaisie païenne ne va pas
se promener dans les régions hideuses, et même quand par hasard
il rencontre au passage une inspiration simple et juste, il lui donne
un tour gracieux comme dans les souvenirs familiers de la Font-
Georges. M. Charles Baudelaire, le frère puîné de M. Th. de Banville
dans le matérialisnae poétique, est un réaliste, de l'espèce sombre.
Il s'est pris d'un étrange amour d'artiste pour toutes les choses
malsaines de l'humanité, et il les fait resplendir dans ses vers comme
les écailles reluisantes d'un serpent monstrueux. Son opinion sur
l'homme est médiocre :
Si le viol, le poison, le poignard, Tincendie
N*ont pas encor brodé de leurs plaisans dessins
Le canevas banal de nos piteux destins,
C*est que notre &me, hélas! n'est pas assez hardie.
C'est Henri Heine qui dit dans un de ses Nocturnes : « Oh I que je
puisse avoir le spectacle de grands vices, de crimes sanglans et im-
menses! » Mais le railleur allemand, qui a des familiarités avec les
nixes et les kobolds tout comme M. Baudelaire avec les helminthes,
et qui invoque le spectacle des perversités imprévues pour rassa7
sier un moment son ennui, l'impitoyable raiUeur se moque ici et
toujours. Il se moque de tout, des grands vices aussi bien que de la
« veitu qui a bien dîné, » des nuages qu'il supplie de l'emporter
Gooçle
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l'arriére-saison de la POESIE. SM
dans leur course aérienne et de la ville qui Tenveloppe de ses cor-
mptions, de ce monde et de l'autre, de tous les dieux et de lui-
même. Son désir farouche s'évapore en étincelante ironie. M. Charles
Baudelaire effeuille les fleurs du mal dans son herbier, et se livre à
Tanatomie des laideurs humaines avec un sérieux inquiétant. Il a
commencé peut-être, comme on commence quelquefois, par une
fantaisie de paradoxe, croyant aller à la découverte de la nouveauté;
son imagination a fini par se faire une habitude de cette impiété
monotone, qui apparaîtrait dans sa vulgarité, si elle n'était enve-
loppée d'un vers énergique et coloré. « Je recherche le vide et le
froid et le nu : » c'est là le dernier mot de sa poétique tel qu'il l'ex-
primait naguère dans une boutade lugubre. Je sais bien que dans
un certain monde ce mépris des choses humaines s'appelle le sen-
timent moderne, l'amour de l'idéal, l'inquiétude ardente de l'esprit
cherchant l'énigme de la vie : étrange façon, vous en conviendrez,
de faire germer l'idéal, cette fleur de l'âme humaine, dans l'atmo-
sphère de la corruption universelle !
L'idéal de M. Baudelaire est d'une nature équivoque comme sa
poésie, où la préoccupation de l'effet violent et de la couleur crue
domine plus que la pensée. Ce qui obsède visiblement l'auteur des
Fleurs du Maly c'est l'amour de tout ce qui est artificiel et scabreux,
le goût du rêve et du cauchemar, cette passion de bizarrerie qui lui
faisait dire récemment qu'il voudrait n'écrire que pour les morts, — ce
qui dispenserait à la rigueur les vivans de le lire. M. Charles Baude-
laire aura eu plus d'une fois, je le crains, la visite nocturne de quel-
qu'une de ces Euménides, ou gracieuses déesses, dont il parle dans
un livre d'hier sur les Paradis artificiels^ où l'on voit décrits tous
les effets de l'opium et du haschich, — et cette Notre-Dame des té-
nèbres l'aura touché de sa main pesante en lui révélant a les choses
"qui ne devraient pas être vues, les spectacles qui sont abominables. »
Le poète des Fleurs du Mal, l'auteur de ce singulier livre des Pa-
radis artificiels ou Opium et Haschich, ne parle pas toujours sé-
rieusement peut-être; je veux dire qu'il se fait un rôle de l'excen-
tricité : il revient du moins à un sentiment plus juste des conditions
réelles de ce monde quand il montre lui-même ce qu'il y a d'immo-
ral et de corrupteur dans ces surexcitations factices par lesqueUes
l'homme croit dérober le bonheur ou le génie là où tout au contraire
est l'œuvre d'une âme saine, d'une volonté droite et d'une inspira-
tion natureUe féccmdée par le travail. Rien n'est plus vrai; ni la
poésie ni le bonheur ne sont une magie noire ou une hallucination
fiévreuse des sens, et l'auteur de ces pages sur le haschich pourrait
sans se déranger donner plus d'un conseil utile au poète des Fleurs
du Mal.
TOMB IIVU. 56
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882 REVUE DES DEUX MONDES.
La poésie! Elle est tout simplement dans la vérité, dans l'expres-
sion fidèle de l'âme humaine et de tous ses mouvemens. La poésie
contemporaine n'a eu dans ses commencemens un si merveilleux
essor que parce qu'elle s'est rapprochée de la vérité et de la nature.
CTest ce qui lui donna le charme tout-puissant de la vie et de l'ori-
ginalité. En dehors de cette source, où se rajeunit perpétuellement
l'imagination créatrice, il n'y a que l'originalité artificielle, obtenue
par la bizarrerie violente, ou la répétition, l'imitation qui gagne, qui
s'étend et se subdivise en imperceptibles nuances. Vous aurez les
Fleurs du Mal ou ce pâle essaim de volumes qui disparaissent sans
bruit dans un monde affairé. Ils n'ont] pour eux qu'une chose, ces
petits volumes dont l'existence est à peine soupçonnée le plus sou-
vent; ils expriment le besoin intime et permanent de poésie qui agite
les âmes même quand l'inspiration générale d'un temps décline et
se disperse comme les rayons brisés d'un faisceau lumineux. Ils re-
présentent des rêves, des illusions et une bonne volonté qui ont du
moins le mérite de n'avoir point l'intérêt pour mobile. Cette petite
poésie ressemble toujours à une sorte de devoir de jeunesse. Mal-
heureusement c'est tout, et en feuilletant les pages des Ombres de
Poésie de M. Fomeret, des Sillons et Débris de M. du Pontavice de
Heussey, des Brumes et Soleils de M. Charles Yarin, et bien d'autres
encore, que de fois saisirez-vous au passage des thèmes, des images
et des airs connus!
Un phénomène qu'il serait peut-être curieux de suivre dans cet
ordre de compositions, ce serait le travail successif des influences
poétiques prédominantes depuis près d'un demi-siècle. Chaque inspi-
ration a eu son jour et s'est survécu pour ainsi dire à elle-même dans
une multitude d' œuvres nées de son souffle. L'astre des Méditations
a longtemps régné, et l'auteur des Feuilles d* Automne a eu toute
une école dont les restes vivent encore, à laquelle il a livré quel-
ques-uns de ses procédés sans lui communiquer sa puissance de vi-
bration lyrique. Il y a eu des contrefaçons d'ïambes, et l'intimité
familière des Consolations a laissé plus d'une trace. Aujourd'hui,
dans ce travail d'influences qui ont fini par se mêler et se confondre,
c'est après tout Alfred de Musset qui l'emporte. L'ombre de RoUa
ne gagne pas des batailles, mais elle est partout visible. Le poète a
disparu dans sa popularité. Lui, l'indiscipliné et le révolté de la
ballade à la lune^ il passe au rang de modèle classique, d'inspira-
teur de tous les vers nouveaux. Cette langue passionnée et cavalière
qu'il faisait étinceler, chacun s'essaie à la parler. Quand M. Becq de
Fouquières se hasarde à écrire ses Drames et Comédies^ il fait de
son mieux sans doute, et il arrive à quelque chose qui est un Spec--
tacle dans un fauteuil diminué; sd^ Comédie de la Mort n'est point
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l'ARBIÉRE-SAISOir DE LA POlÈSIE. 88S
sans quelque parenté avec la Coupe et les Livres^ et ce qu'U appelle
les Illusions de V Amour se rattache de loin à cette autre comédie char-
mante faite avec des rêves de jeunes filles. M. Auguste Villiers de
risle-Adam est un jeune homme de vingt ans qui s'essaie dans ses
Premières Poésies-^ il serait diflBcile de lui^iemander la maturité de
Tinspiration, et en attendant il subit la fascination. Il a, lui aussi,
son don Juan, dernier-né de tous les dons Juans, et qui ne serait pas
vraisemblablement venu au monde, si Fauteur de Namouna n'avait
pomt un jour lancé ses strophes étmcelantes. Alfred de Musset est
donc le dieu des vers du moment; ce merveilleux génie hante l'una-
gination de ceux qui commencent et même de ceux qui n'en sont
plus à leur premier essai, comme M. Louis Bouilhet, l'auteur d'un
drame plein de tous les souvenirs romantiques et du poème antique
de MelœniSj où se révèle cette habileté de facture devenue moins
un indice de la supériorité de l'artiste que le signe du triomphe des
procédés matériels de l'art. Le jeune Paulus, le héros de MelcmiSy
avait déjà reçu de l'auteur un air d'élégante audace qui le faisait
ressembler étrangement à quelque Mardoche , à quelque don Paêz
déguisé en Romain. Ce qu'il y a de plus distinct et de plus vivant,
dirai-je, dans les Poésies que M. Louis Bouilhet vient de recueillir
en leur donnant cet autre nom de Festons et Astragales^ c'est encore
l'esprit d'Alfred de Musset, qui erre dans ces pages, mettant l'ironie
dans la sensibilité, prodiguant la fantaisie et reprenant ses vertes
apostrophes à Mathurin Régnier. L'esprit du maître est partout,
hormis, je pense, dans un morceau final , — les Fossiles y — où se
dessme quelque vague conception de la destinée humaine d'une
nouveauté douteuse. M. Louis Bouilhet ne se fait pas peut-être une
idée bien exacte de la nature et des nuances essentielles de l'art. On
le croirait du moins à voir ce qu'il dit du statuaire Pradier, qui,
malgré son talent, sera difficilement reconnu dans l'élu
De cette forte race
Qui peupla le ciel vide et nous tailla des dieux!
Et cette indécision du sens de l'art n'est- elle point en vérité le
propre de ceux chez qui la poésie naît moins par une inspiration
spontanée et directe que comme une réminiscence?
C'est la grande difficulté, je ne l'ignore pas, de secouer le joug
de toutes les influences, d'avoir son verre, quand il ne serait pas
grand, et de boire dans son verre, suivant le mot d'Alfred de Mus-
set lui-même, le poète le plus imité aujourd'hui et le moins fait
pour être imité. Cette originalité qui est la vie de la poésie, elle est
peut-être à quelque degré dans un livre récent que l'auteur a eu la
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88i . BEVUE DES DEUX MONDES.
fantaisie de baptiser (Tun titre singulier : A la Grand* Pinlelh^
verre de M. Auguste de Châtillon n'est pas grand, mais le poète
nouveau boit dans son verre, et c'est le charme particulier de ces
pages, nées au hasard, au souffle d'ime inspiration capricieuse.
M. Auguste de Châtillon n'est en effet d'aucune des écoles régnantes,
il ne relève ni de Lamartine, ni de l'auteur de la Légende des Siè-
clesy ni d'Alfred de Musset, ni même de Béranger, quoique la plu-
part de ses morceaux, et les meilleurs, soient des chansons. Son ori-
ginalité est dans un mélange de bonne humeur gauloise et de fine
mélancolie, de fraîcheur et de liberté piquante, de gaieté sans fiel
et de philosophie sans amertume. Il ne faut pas trop s'arrêter au
titre, un peu bachique. La Grand'Pinte est un cabaret qui existe
sans doute quelque part, dans un village autour de Paris, vers
Enghien ou Montmorency ; mais elle n'est pas l'asile des épaisses
ivresses et des vulgaires refrains. C'est un cabaret propre, reluisant,
animé, que ne désavouerait pas un vieux peintre de Hollande, et où
l'on ne va pas même jusqu'à déraisonner. Et puis la Grand'Pinte
n'est qu'une étiquette; elle n'est que la première de cette série de
chansons qui se succèdent au courant de l'inspiration et se déploient
légèrement : Alain^ la Sieste^ les Deux Centenaires^ le Scieur de
pierrey l'Orpheline^ Veprée^ Oasis. Chacune de ces chansons est un
petit tableau d'un trait juste et coloré, où tout est en action, où tout
vit et a ime physionomie distincte, depuis le charretier Alain, le jeune
géant breton aux longs cheveux, aux guêtres de cuir fauve, qui
fouette ses douze chevaux sur la route et se sent embarrassé du re-
gard des jeunes filles, jusqu'au scieur de pierre qui fait entendre
dans 1^ nuit la cadence mélancolique de son instrument, depuis le
tonnelier qui le soir, sous le tilleul séculaire de sa maison, calcule
ce que produira la vendange, jusqu'à la jeune fille travaillant et rê-
vant dans son coin noir :
Si J'étais la chevrette blanche
Qui passe une clochette au con
Chaque dimanche.
Lorsque Je couds...
Quel temps superbe!
Comme JUrais
Courir dans l*herbe
Et les forêts!
Ce n'est pas la chanson de Béranger, il y a un sentiment tout
autre dans ces pages nouvelles. Béranger a l'esprit fin et indus-
trieux bien plus que poétique; il a été réellement et il reste le poète
du bourgeois d'une certaine époque, du bourgeois épicurien et phi-
losophe, patriote sans doute, mais aussi singulièrement vulgaire
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l'ârbiébe-sâison de là poésie. 885
dans un certain ordre moral. La poésie de Béranger représente dans
sa fleur cet ordre de sentimens et de goûts bourgeois, et elle ne va
guère au-delà, si ce n'est quand elle éclate en quelque cri patrio-
tique. Elle ne parle ni au cœur ni à l'imagination ; elle ne révèle
point surtout une nature d'artiste qui ne fut jamais celle de Béran-
ger, on peut le voir à chaque page de sa Correspondance y récem-
ment mise au jour. C'est après tout la poésie d'hommes qui ont l'âme
satisfaite et réjouie quand ils ont chanté le Dieu des bonnes gens et
des vers à Lisette , dernier mot à leurs yeux de la philosophie et de
l'amour. Je ne sais ce qui arrivera de cette gloire tant disputée au-
jourd'hui : elle se lie évidemment à une heure précise du siècle
depuis longtemps évanouie. La chanson renaîtra, elle est dans l'es-
prit français; eue renaîtra seulement d'une autre inspiration, elle
aura une autre couleur. L'auteur de la Grand* Pinte a, lui aussi, sa
chanson, et il y met un yif instinct des choses, une mélancolie lé-
gère, un sentiment très fin d'artiste. Dans ce monde dont le centre
est à la butte Montmartre, qui a son lac à Enghien et qui va jusqu'à
Mortefontaine, l'imagination de M. de Ghâtillon va librement, tirant
la poésie de tout, de la maison connue assise au bord du chemin
aussi bien que du moulin qui bat la rivière, et quelquefois la chan-
son devient sans effort une élégie familière comme dans ces strophes
sur Saini-Gratien ou Coup d'œil à travers une grille :
Voici la maison, le jardin
Où les sentiers bordés de thym
Embaumaient Jusqu'à ma pensée!
Alors que J'allais le matin.
Suivant et perdant en chemin
Ma chansonnette commencée.
Et novembre a tout éclairci.
Les buissons et les gens d*ici ;
Plus de feuilles, plus de famille !
Je vois les murs de ce Jardin
Que les noisetiers en gradin
Masquaient d'une épaisse charmille.
U me semble que la maison
Me reproche son abandon.
Surtout l'humble perron de pierre.
Les portes, les volets fermés.
Naguère aux chants accoutumés.
Sont mornes comme un cimetière.
«
Voici le gazon vert encor
Où mes amis sonnaient du cor
Eu chœur pendant les soirs d'automne.
La bise bruit à présent,
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886 BETUE DES DEUX MONDES.
Se plaint comme un agonisant ,
Et la feuille au loin tourbillonne.
— Allons! passons notre chemin.,
Adieu, maison! adieu, jardin!
— Un bon souvenir est encore
Ainsi qu'un ami sans pareil ,
Ou conune un rayon de soleil
Où Tamertume s*é?apore!
Mettez à côté quelque gaie chanson, comme la Bonde de rOisean
ou la Grand' Pinte elle-même, et vous aurez, sinon un faisceau de
grande et haute poésie, du moins un gracieux bouquet de dernière
saison* C'est la finesse et la fraîcheur dans la g^eté ou dans Témo-
lion sin^ple. Les vers de M. Auguste de Ghâtillon ont pour eux cet
avantage qu'ils sont l'œuvre d'un art délicat, et qu'ils ont quelques
reflets de cette originalité devenue si rare dans la poésie légère
aussi bien que dans un ordre d'inspirations plus sérieuses.
Il est un mot fait toujours pour porter bonheur à ceux qui le pro-
nonceront, c'est ce êursum corda des âm^ jeunes qui ne désespèrent
pas, qui portent en elles-mêmes la bonne volonté de l'art, l'instinct
de ce qu'il y a de plus élevé dans la poésie, et c'est ce mot que re-
dit M. Edmond Py en résumant l'esprit de ses vers dans cette double
parole inscrite à la première page d'un livre nouveau : Foi et Patrie.
M. Edmond Py est jeune encore, et il n'a point sans doute cette ex-
périence du talent maître de lui-même, toujours habile à choisir et
à diriger son inspiration. Ses vers ont cependant un accent géné-
reux qui platt, qui tient à la nature même des sujets familiers à ce
jeune esprit. L'auteur aime d'un amour intelligent et sincère tout
ce qui est vrai et juste, tout ce qui peut faire battre le cœur en l'éle-
vant, — la religion maternelle, la patrie, la famille, la beauté dans
l'art. L'idée de l'un de ses principaux fragmens n'est pas sans éléva-
tion. Dans sa poésie, l'auteur de Foi et Patrie a voulu représenter
en quelque sorte l'attitude de l'âme humaine en face de la mort,
sous la triple influence de l'impassibilité stoîque, de l'amour du
plaisir et du sentiment chrétien : Gaton, Gléopàtre et Jésus passent
successivement, comme dans ime vision, devant le vieil homme que
rien ne satisfait d'abord, et qui ne finit par être subjugué qu'au
spectacle du juste exalté et purifié par le sacrifice. Concevoir de
telles idées, ce n'est pas tout : il faut leur donner la forftie de l'art,
l'enveloppe poétique, et M. Edmond Py a le mérite de l'avoir tenté,
d'avoir trouvé des développemens souvent heureux. Une chose est
à remarquer dans ce livre d'une honnête et sincère inspiration, c'est
que l'auteur, dans l'ardeur de ses croyances religieuses et dans ses
Gooçle
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l'abriére-saison de la poésie. 887
prédilections pour tout ce qui est idéal, n'a point d'humeur chagrine
contre son siècle : il ne veut pas voir la fin de la poésie dans F ère
des grandeurs matérielles, et ici M. Edmond Py nous ramène, ce me
semble, à ce problème dont je parlais, qui est celui des destinées
mêmes de la poésie.
Les tendances du monde contemporain sont-elles donc définitive-
ment ihortelles pour l'esprit poétique? C'est le grand débat sur le-
quel se fixent tant d'intelligences incertaines; c'est la question qui
s'agite entre la Muse et le poète dans un morceau que l'auteur ap-
peDe le Progrès moral et le Progrès matériel^ — faute d'avoir trouvé
sans doute un titre plus dégagé et moins prosaïque. La Muse dé-
couragée est toute prête à s'envoler de ce monde. Pourquoi reste-
rait-elle? Elle n'aime ni le bruit de la forge, ni les batailles de l'in-
dustrie. Elle n'a point de place au festin des prospérités matérielles.
Qu'a-t-elle à faire lorsque dans les âmes règne l'unique passion de
l'or et de la jouissance, lorsque toutes les volontés n'ont qu'un mo-
bile, et ne s'efforcent à la fois de surprendre tous les secrets de la
nature que pour en faire un moyen de richesse? Les solitudes elles-
mêmes ont perdu leur prestige; le sein des mers a été violé, la
cime des monts a été dépouillée, tout a été livré à l'exploitation
ardente de l'esprit nouveau. Qu'a donc à faire la Muse dans les
aventures présentes de la race humaine? — Et le poète à son tour
cherche à retenir la Muse. Pourquoi s'enfuirait-elle? Ce siècle est
plus tourmenté sans être pire que les auj;res. Cette gigantesque
transformation du monde par le travail est-eUe donc sans poésie?
Et les hommes ne sont-ils pas toujours des hommes ayant dans le
cœur les mêmes affections, les mêmes dés'u-s et les mêmes douleurs?
L'âme n'a point changé d'essence, et ses luttes, ses agitations sont
l'étemel aliment de la poésie. Le drapeau du pays ne flotte-t-il pas
toujours sans souillure? Le berceau ne réjouit-il pas la maison? Les
sources de la foi et du dévouement sont-elles donc taries parce que
tous les bras se lèvent pour le travail, parce que la terre, embellie
sous nos pas, nous livre des moissons plus abondantes? — Ainsi se
poursuit ce dialogue à travers lequel on entrevoit un des plus déli-
cats et des plus sérieux problèmes du moment, celui même qu'on
est toujours tenté d'évoquer quand on feuillette tous les vers nou-
veaux. La Muse, nous assure l'auteur de Foi et Pairie^ consent à
rester sur cette terre. Heureux dénoûment de cet ingénieux débat!
La plus éloquente réponse serait sans doute encore quelque belle
œuvre apparaissant tout à coup, venant sceller la réconciliation de
la poésie et du siècle. Ce serait un blasphème contre le genre hu-
main de dire que cette œuvre n'apparaîtra pas. Vous vous souvenez,
— et qui ne se souvient? — de cette haute et fière parole de Pascal :
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8H8 B£TUE DES DEUX MONDES.
« rbomme n*est qu'un roseau, mais c'est un roseau pensant... Quand
l'univers s'écroulerait sur lui, l'homme est encore plus noble que ce
qui le tue parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a
sur lui, l'univers n'en sait rien. » Là est le nœud de ce problème des
destinées de la poésie et de bien d'autres problèmes qui troublent
l'esprit moderne. Le mal de notre temps n'est pas dans le déploie-
ment de toutes les forces matérielles, dans les luttes engagées par-
tout pour dompter la nature, pour percer les monts, fendre les
mers et assujettir la foudre. Ces spectacles, au contraire, ouvrent à
l'imagination de nouvelles sphères qu'elle ne connaît pas. Le mal
est plutôt en ce que le sentiment moral ne s'accroît pas dans la
même proportion et ne reste pas au niveau ou au-dessus du travail
matériel. L'homme disparaît dans ce mouvement, qui est l'œuvre de
son intelligence et qui échappe à sa dh-ection ; il semble opprimé par
quelque puissance inconnue. Dans les aventures de l'humanité, il y
a des momens où c'est l'individualité morale qui règne, et il y a des
momens où c'est l'univers qui a Y avantage. Rien n'est changé, il est
vrai, dans ces rapports si merveilleusement décrits par Pascal. L'uni-
vers n'a pas plus la conscience des révolutions (ju'on lui impose que
de ses magnificences naturelles ; c'est l'homme qui est diminué et
qui n'a pas son rôle naturel, parce qu'il sent moins ce qui fait sa no-
blesse et sa force. Alors surviennent ces époques d'indécision et d'af-
faissement littéraire qui peuvent très bien coïncider avec la splen-
deur des œuvres maté|;ielles. Alors commencent ces arrière-saisons
dont on peut pour ainsi dire compter les étapes dans des œuvres
multipliées où il y a plus de talent que de génie ; mais des arrière-
saisons n'ont qu'un temps, même dans les choses de l'esprit et de
l'imagination, et c'est là surtout que les crises préparent quelque-
fois les rajeunissemens.
Ch. de Mazade.
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DE
LA LITTÉRATURE
DES VOYAGES
UN AETISTE FEANÇAIS EN AFRIQUE.
I. Un Été dans le Sahara. — II. Une Année dans le Sahel^ par M. Eugène FromentiD.
Il est vraiment fort curieux que les Français soient en même
temps le plus aventureux et le plus casanier des peuples. Person-
nage téméraire, imprudent et toujours prêt à se porter à toutes les
extrémités, le Français est régi cependant d'une façon souveraine
6t tyrannique par l'habitude. Rien ne Tépouvante et ne lui fait peur
en Âéorie; mais dans la pratique tout Tétonne, le blesse ou le scan-
dalise. Le Français ressemble toujours plus ou moins à cet étudiant
■dont parle Luther, qui partit un matin de son village pour parcourir
la terre, et qui, après avoir fait deux lieues, revint en disant : « Le
monde est trop vaste. » Aussi n'aime-t-il pas à voyager et ne sait-il
guère voyager. Il visite les peuples étrangers sans curiosité intel-
lectuelle, sans profit pour lui-même ni pour les autres. Ses qualités
non moins que ses défauts contribuent à étouffer chez lui l'amour
des voyages» et d'abord son extrême sociabilité, qu'intimident et
. découragent les inévitables épreuves de la vie de voyageur. Il par-
<»urra volontiers le monde en compagnie de ses compatriotes, c'est-
à-dire à la condition qu'il emportera sa patrie avec lui, qu'il aura
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800 BEVUE DES DEUX MONDES.
toujours un moyen d'échanger les idées qui lui sont familières, qu'il
se verra entouré de figures connues, à la condition enfin que voya-
ger sera tout simplement pour lui synonyme de changer de place;
mais l'isolement forcé, l'indifférence glaciale des visages inconnus,
la contrainte à laquelle les mœurs , les usages étrangers soumettent
le voyageur sont des épreuves plus fortes que son courage, et aux-
quelles il ne se résigne qu'à la dernière extrémité. Rien ne peut don-
ner l'idée de l'angoisse qui opprime le cœur du Français dès qu'il a
franchi les frontières de ce pays qu'il a si souvent raillé, et peut-
être maudit, quand on n'a pas éprouvé soi-même cette sensation
douloureuse. Les étrangers qui se moquent de nos étonnemens de ba-
daud seraient eux-mêmes touchés de cette douleur, s'ils pouvaient
sentir tout ce qu'elle a de poignant; ils comprendraient pourquoi de
tout temps les Français leur ont rendu plus de visites hostiles que
de visites pacifiques. Si les Français n'ont jamais traversé le monde
qu'en qualité de soldats, c'est peut-être parce qu'ils aiment à voya-
ger en troupe et par un excès de pure sociabilité.
Cette sociabilité ne détourne pas seulement le Français du goût
des voyages, elle l'empêche de profiter de l'instruction que lui offre
le spectacle des mœurs étrangères, car elle étouffe en lui le senti-
ment de la personnalité. Le premier jour, tout le choquait et l'irri-
tait; au bout de deux mois, il est vaincu et conquis. Cette même
sociabilité qui lui avait fait si amèrement regretter la routine chérie
de ses habitudes se retourne contre, ces habitudes elles-mêmes et
contre les choses plus sacrées qui leur ont donné naissance, elle en
efface le souvenir dans son esprit. D'abord il résistait à outrance,
maintenant il cède avec entraînement. Sa facilité d'assimilation ne
tarde pas à lui nuire autant que sa répugnance pour ce qui est étran-
ger lui avait nui d'abord; il court les bois et les savanes canadiennes
avec les sauvages, il adopte les mœurs féroces des Africains, il est de
tous les hommes celui qui fait le mieux la traite à la manière nègre,
c'est-à-dire avec une naïve barbarie et une insouciante inhumanité.
Nul homme en un mot ne répugne davantage à abdiquer sa person-
nalité, et nul pourtant ne l'abdique avec plus de facilité : mauvaises
qualités pour bien voir les pays qu'on traverse et surprendre les se-
crets des peuples étrangers I Pour bien voir, il faut se placer à égale
distance du dédain et de la facilité communicative; il faut se tenir
en face des choses, sans se mêler trop intimement à elles. Aussi le
type du voyageur moderne me semble-t-il être surtout l'Anglais,
qui peut traverser le monde sans que rien l'étonné ni le trouble, qui
sait maintenir sa personnalité en tous lieux, rester gentleman chez
les sauvages. Anglais chez les peuples civilisés, chrétien parmi les
musulmans, qui trouve fort simple qu'on soit Persan, mais qui ne
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DE LA LITTÉRATUBE DES VOYAGES. 801
consentirait pas à l'être une seule minute. Les choses posent devant
lui pour son plaisir, son utilité, ou la satisfaction de sa curiosité,
mais jamais il ne leur permet d'entamer son inaltérable égoïsme.
Lui seul semble comprendre cette maxime : que le meilleur moyen
d'ignorer ceux qu'on fréquente est de vivre de la même vie qu'eux,
que partager les habitudes de nos semblables ne nous les fait pas
connaître, mais ne nous apprend qu'à nous oublier nous-mêmes.
Cette particularité du caractère national anglais se laisse admira-
blement saisir dans ce genf e de littérature, essentiellement britan-
nique, qu'on peut appeler la littérature des voyages, littérature un
peu trouble, un peu confuse, mais pleine de richesses morales, de
faits curieux et de documens précieux pour l'histoire de l'humanité.
Cette littérature manque à la France, et il est douteux, pour
les raisons que nous avons données, que cette lacune soit jamais
comblée. Je sais bien qu'il ne faut désespérer de rien, qu'à l'é-
poque où nous vivons les peuples ont été tellement bouleversés que
leur caractère national s'est modifié au point de devenir parfois
méconnaissable, et que la France par exemple s'est étonnée plus
d'une fois elle-même en se découvrant des facultés qui n'avaient
jamais été les siennes. Grâce à nos révolutions, le Français voyage
plus qu'autrefois, et surtout avec plus de facilité; il est attaché au
sol natal par moins de chères entraves et de liens sûmes ; il s'éloigne
avec moins de regrets. Cependant cette disposition n'est pas en-
core très commune, et il faudra bien des années pour que le Fran-
çais devienne cosmopolite par les habitudes autant qu'il l'est par
l'esprit. Comptez dans quelles classes d'hommes se recrute en France
cette tribu d'oiseaux voyageurs qu'un hiver passé en Rusisie n'ef-
fraie pas plus qu'un hiver à Paris, et pour lesquels un été passé
dans le Sahara est une diversion amusante. Vous ne trouverez pas
les voyageurs français dans les classes actives et laborieuses, ni
parmi les hommes qui exercent une profession pratique. Non, ce
sont des hommes appartenant aux classes oisives ou aux profes-
sions qui réclament une demi -oisiveté, des artistes, des gens de
lettres, des mondains, tous personnages très raffinés, qui voyagent
sans autre but que voyager, et auxquels manquent par conséquent
les occasions et les moyens de connaître les pays qu'ils traversent.
Les voyageurs français ne voient en règle générale que ce que des
oisifs et des artistes peuvent voir, des paysages, des monumens, des
tableaux, des costumes, c'est-à-dire tous les spectacles extérieurs
qui se laissent saisir sans effort, ou qui se laissent voir d'une fenêtre
de wagon et d'une portière de chaise de poste. Si la rareté des
voyageurs français explique la pauvreté de notre littérature de
voyages, le caractère de nos voyageurs explique aussi le caractère
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892 REVUE DES DEUX HONDES.
de cette littérature, qui est avant tout pittoresque, descriptive, et
qui ne reproduit volontiers que des surfaces. De là aussi un certain
égoïsme propre à cette littérature. Les préoccupations habituelle*
de l'artiste ou de Toisif ne l'abandonnent jamais, en voyage pas
plus qu'ailleurs. Ce qu'il désire avant tout, ce n'est pas tant de bien
voir que de bien dire ce qu'il a vu. La question d'art et de succès
se mêle à toutes ses pensées. Il se préoccupe d'être amusant, coloré,
piquant, de faire œuvre d'artiste et de dilettante. Ce n'est pas le
voyage qui pour lui est l'affaire importante, c'est le récit du voya-
geur. Il veut intéresser le lecteur à son talent avant de l'intéresser
aux choses qu'il raconte. En dehors du plaisir littéraire qu'ils peu-
vent nous donner, nos livres modernes de voyages n'ont donc rien
ou à peu près rien à nous offrir.
Il en est tout autrement des livres de voyages publiés en Angle-
terre. Les voyageurs anglais ne sont pas des artistes, encore moins
des oisifs, l'oisiveté étant à peu près inconnue dans ce pays du tra-
vail; ce sont des hommes attachés à des fonctions pratiques, ou à
des professions matérielles qui excluent toute idée de dilettantisme :
des commerçans que leurs intérêts appellent à Calcutta ou à New-
York, des avocats qui vont passer leurs vacances au Canada, des mi-
litaires qui, pour se délasser des fatigues de la guerre des Indes,
vont errer sut les rivages de la Mer-Noire. Leurs récits ne sont pas
harmonieusement composés; ils abondent en gaucheries, mais ils
ont un mérite inappréciable, celui de la vérité. Gomme ces voya-
geurs ne sont pas artistes, ils se mettent plus volontiers à la re-
cherche de ce qui est humain que de ce qui est pittoresque, ils
rachètent, par le vif sentiment de la réalité qui est propre à leur
nation, la séduction littéraire qui leur manque. Ils sont beaucoup
plus préoccupés de la nature morale que de la nature matérielle,
et si leui-s descriptions de paysages sont souvent confuses et mala-
droites, en revanche ils savent nous détailler les rouages du méca-
nisme moral de l'âme d'un brahmane, et nous montrer comment les
idées fonctionnent dans la tète d'un sauvage. Entre la vérité dépour-
vue des ressources de Fart et l'art qui se contente d'une vérité su-
perficielle, le choix n'est pas difficile. Ce n'est pas dans un récit de
voyage que l'observation morale peut être sacrifiée à l'art. .
L'alliance de la vérité et de l'art serait pourtant en ce genre de
littérature la perfection même, mais il n'a été donné de l'atteindre
qu'à de très rares élus. Quels exemples peut-on citer de cette heu-
reuse alliance? Pour ma part, je ne connais que deux récits de voyage
qui me semblent réaliser cette perfection rêvée : les Lettres familière»
sur V Italie du président De Brosses, et le charmant livre de M. King-
lake, Eothetty qui a conquis à l'auteur une célébrité moins bruyante»
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D£ LA UTTERATUBE DES TOTAGES. 893
mais plus durable que celle que lui ont conquise ses interpella-
tions dans le parlement anglais sur l'annexion de la Savoie (1).
Au-dessous de ces deux livres, auxquels on peut hardiment dé-
cerner les prix d'excellence dans ce genre de littérature, don-
nons un accessit aux Lettres sur Constantinople de lady Monta-
gué, et accordons deux mentions honorables à la Correspondance
de Victor Jacquemont et à trois lettres sur l'Espagne écrites par
M. Prosper Mérimée, cet esprit incisif, vigoureux, partisan de la
crudité la plus âpre, que la nature complaisante a doué de toutes
les curiosités. Notre mémoire ne nous rappelle aucun autre exem-
ple que nous puissions honorablement citer après ceux-là dans ce
genre de littérature, si accessible à tous en apparence et en réa-
lité si difficile. Pour faire un bon livre de voyage tel que nous
l'entendons, un livre où le charme de l'expression et l'attrait de
la vérité soient en parfait équilibre, il faut une moyenne de qua-
lités qui se rencontre assez rarement. Ni les grandes facultés du
génie ni les dons heureux de l'artiste ne suffisent pour produire un
tel livre, quelquefois même ils seront un obstacle au lieu d'être
un auxiliaire. Il est si difficile à un homme de génie de ne pas
aller au-delà de la réalité, de ne pas essayer de compléter cette
réalité trop mesquine! Il est si difficile à un homme d'imagination
de ne pas oublier le présent qu'il a sous, les yeux pour rêver au
passé ou chercher à percer l'avenir! Les dons de l'éloquence en-
traînent si facilement à la déclamation çt à l'admiration superla-
tive ! Montaigne était un observateur moral bien fin , bien profond ,
d'un esprit apte à saisir les choses les plus enveloppées et les plus
ondoyantes y pour employer son propre langage, et cependant son
Voyage en Italie est inférieur au plus médiocre chapitre de ses
Essais. D'autres hommes de génie nous ont laissé des récits et des
souvenirs de leurs excursions en pays étrangers, ils n'ont jamais
réussi à imprimer à cette partie de leurs œuvres le sceau de leur
talent à un degré bien éminent. Aucun des livres que nous avons
cités n'est l'œuvre d'un homme de génie, et à l'exception des lettres
sur l'Espagne de M. Mérimée, aucun n'est l'œuvre d'un artiste. Le
voyageur idéal que nous rêvons ne devrait pas être un homme de
génie et ne devrait pas posséder de dons extraordinaires, mais offrir
un équilibre et, je répète le mot, une moyenne de qualités opposées
réunies dans ime exacte proportion. Nous lui voudrions un esprit
étendu, mais pas assez cependant pour échapper trop aisément aux
faits particuliers et rejoindre trop rapidement les lois générales des
choses. Nous le voudrions sérieux, pas trop cependant, de crainte
(1) Voyez, sur Eothen, la Revue da !•' décembre 1845.
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89& REVUE DES DEUX KOia)ES.
que ce sérieux ne nuisit chez lui à Fagrément. S'il est rêveur, tant
mieux : il sera apte à saisir et à comprendre la beauté; mais que sa
rêverie soit toujours facile, légère, complaisante, qu'elle sache venir
à propos et sortir à point, de manière à ne pas enchaîner la liberté
de son esprit et à ne pas contrarier sa curiosité. Un peu de scepti-
cisme sera le bienvenu dans ce bouquet varié de fleurs intellec-
tuelles, car il corrigera la confiance trop crédule de l'admiration et
préviendra les écarts auxquels l'imagination se Imsse entraîner pour
ainsi dire de parti-pris, mais il serait dangereux que ce scepticisme
fût dominant, car il entraînerait fatalement à un parli-pris contndre,
le parti-pris du dénigrement et de la négation systématique. Qu'il sût
par-dessus toute chose le sentiment de la vie, afin qu^il puisse sentir
et surprendre l'âme cachée des choses les plus diverses, mais qu'il
évite avec soin de tomber dans le dilettantisme, ce pire de tous les
défauts, dans lequel tombent si aisément les voyageurs; qu'il n'ait,
s'il est possible, aucune profession, et qu'il possède la culture d'es-
prit la plus libérale, afin de ne pas être exclusif dans ses observa-
tions; enfin qu'il conserve sa personnalité tout en restant sympathi-
que, qu'il partage les mœurs du peuple qu'il visite sans les adopter
et les faire siennes. On voit que la nature d'esprit que nous récla-
mons pour notre voyageur idéal, si elle ne renferme aucun don excep-
tionnel, est cependant des plus rares. Bien peu d'hommes sont ca-
pables de remplir un tel programme, et nous devons nous tenir pour
satisfaits lorsqu'il nous arrive de trouver que les principales des
conditions qu'il impose ont été exécutées.
M. Eugène Fromentin n'a pas sans doute eu l'ambition de remplir
toutes les conditions de ce programme; cependant on dirait qu'il les a
connues et qu'il a fait de son mieux pour s'y conformer, tant ses deux
livres charmans unissent de dons contraires heureusement mélangés.
Il est observateur minutieux, artiste toujours, philosophe quelque-
fois, sympathique au peuple parmi lequel il vit, tout en restant Fran-
çais d'âme et d'esprit. Il se mêle au spectacle des choses sans se lais-
ser dominer par lui, fait intervenir à point le souvenir du pays natal
pour rompre la monotonie des descriptions de la nature africaine, et
ferme les yeux pour rêver lorsque les rayons aveuglans du ciel de
l'Algérie, trop obstinément bravés, fatigueraient la vue et forceraient
le lecteur à maudire la lumière. Il cherche l'homme sous le cos-
tume, et les secrets de la vie nationale derrière le panorama pitto-
resque des rues du vieil Alger ou des villages du Grand-Désert. Il
est curieux de savoir autant pour le moins qu'il est avide de voir y
et cependant il est peintre et non moraliste de profession, et il est
allé en Afrique chercher des sujets de tableaux plutôt que pour-
suivre des études de mœurs comparées. Il wme à regarder lente-
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DE LA LITTÉRATURE DES TOTAQES. 895
ment, il écoute avec attention; sa curiosité n'est jamais hâtive ni
superficielle. Il n'abandonne un village saharien que lorsqu'il en
connaît le site, la physionomie, la couleur (car chaque village de ce
pays semble avoir sa couleur particulière, lilas, vert, rose ou blanc)
et qu'il a surpris et fixé sur la page brillante le rayon de vie qui lui
est propre. Il bivouaque et campe dans le Grand-Désert, il n'a pas
hâte d'arriver au but de sa course. Les fatigues, les périls, les mi-
sères de cette traversée dans la mer de sable et les steppes de feu
ne l'effraient ni ne le rebutent; au contraire, il les recherche et les
prolonge avec plaisir, sachant bien que ces fatigues et ces privations
font pour ainsi dire partie du voyage qu'il a entrepris, et que vou-
loir les éviter serait vouloir éluder une moitié de la tâche qu'il s'est
imposée. Il sait que quiconque n'a pas éprouvé tout ce qu'a de dou-
loureux cette sensation de la soif qu'il a si bien décrite en quelques
mots n'a fait qu'à moitié le voyage du Sahara, de même que celui
qui n'aurait pas éprouvé Tétourdissement presque vertigineux que
donne la sensation de l'extrême froid n'aurait fait qu'à demi le
voyage de Russie.
Cette curiosité, qui est si vive, est cependant capricieuse, in-
égale, et n'a aucun empressement pédantesque. Le voyageur n'est
pas toujours prêt à se précipiter, un album à la main, pour dessi-
ner un monument célèbre; Û ne tire pas à tout instant un carnet de
sa poche pour prendre des notes sur tout objet, par crainte de per-
dre la plus insignifiante de ses observations. Non, il aime à jouir
des sensations physiques que lui procurent les mœurs et les pay-
sages de l'Afrique, à laisser ces sensations se transformer lente-
ment en impressions morales qu'il confie paresseusement à la mé-
moire, qui les vanne, les tamise, les trie, et n'en garde que celles
qui sont dignes de passer à l'état de souvenir. Un des grands charmes
de ces livres, c'est qu'on sent en effet qu'ils sont écrits avec des sou-
venirs et non pas avec des notes, que les tableaux qu'ils présentent
ne sont pas des images de daguerréotype fixées sur le papier par
l'action à la fois brutale et confuse des premières sensations, mais
qu'ils ont été recréés dans l'atelier du cerveau par le travail de toutes
les facultés réunies. Parfois même il arrive que M. Fromentin s'abs-
tient de ses devoirs de voyageur; il ne s'en cache pas, et même il
s'en vante, avec raison selon nous. Lorsque des préoccupations de
tout autre genre endorment sa curiosité, il ne fait aucun effort sé-
rieux pour la réveiller. Un pédant n'y manquerait pas, et s'adres-
serait les plus grands reproches; mais M. Fromentin, qui n'est pas
pédant, la laisse tranquillement dormir, sachant bien qu'elle se ré-
veillera à son heure, et que les spectacles propres à la satisfaire
ne lui manqueront jamais. À quoi bon se déranger pour visiter ime
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896 BEVUE DES DEUX MONDES.
mosquée, lorsque les yeux la regarderaient sans la voir, et pourquoi
importuner un honnête Africain pour se faire raconter une légende
ou une anecdote que l'esprit écouterait avec distraction? L'âme en
ce moment s'est envolée dans le pays de la rêverie ou du souvenir, le
cœur s'est pris à battre doucement en songeant aux amis absens ou à
la patrie lointaine : combien il serait maussade et malséant d'inter-
rompre ces charmantes sensations pour satisfaire à de prétendus de-
voirs et donner pédantesquement une leçon nouvelle à la curiosité,
qui ne demande rien ! M. Fromentin tient à bien voir ce qu'il voit, il
ne tient pas à tout voir, et surtout il ne cherche pas à voir quand
mimey comme certains voyageurs qui se bourrent à satiété de pay-
sages et de spectacles, lorsque leur imagination n'a ni faim ni soif.
M. Fromentin occupe dans la classe des voyageurs la place exac-
tement opposée à celle qu'occupe cet ami qu'il nous a si bien dé-
crit, l'excentrique Vandell, l'homme fait aux fatigues des voyages,
tanné et bronzé par le soleil africain, qui s'indigne que la peau de
l'homme soit moins solide qu'une étoffe de drap ou qu'un mor-
ceau de cuir, toujours prêt à prendre des notes et à faire des ob-
servations sur toute espèce de sujets. Tous deux avaient traversé
un certain lieu appelé Sidi-Okba et visité la mosquée qui contient la
sépulture d'im des premiers lieutenans du prophète, seulement il
n'y avait qu'un seul'des deux voyageurs qui eût profité de sa visite :
c'était Vandell, qu'aucune préoccupation morale n'aurait pu empê-
cher d'observer l'architecture du monument et d'en apprendre l'his-
toire. Quant à M. Fromentin, il n'en avait gardé aucun souvenir, et
nous le comprenons sans peine : ses nerfs, qui n'étaient pas aguerris
comme ceux de l'ami Vandell,- avaient été comme émoussés par la
lassitude et la chaleur, et si son imagination avait eu quelque liberté,
c'était pour rêver à la collation qui les attendait dans un jardm voi-
sin, sous l'ombre d'un figuier, plutôt qu'à la mosquée et à son his-
toire. A cette torpeur momentanée de l'Imagination vinrent se joindre
au même instant des préoccupations bien capables d'effacer subite-
ment de l'esprit le souvenir d'un monument et d'une légende. Au
moment même où il sortait de cette mosquée, qu'il avait visitée avec
distraction , il apprit la nouvelle de la révolution de février. « Ce
jour-là, les palmiers faisaient, en froissant leurs feuilles, un certain
bruit qui ressemblait à des inquiétudes... Je songeai à nos amis de
France. Un coup de fusil tiré par hasard fit envoler des centaines de
moineaux et de tourterelles qui dormaient à l'ombre dans le creux
des arbres, et je me souviens qu'en voyant s'enfuir à tire-d'aile tous
les oiseaux brusquement réveillés, je pensais que toute ma tran-
quillité d'esprit s'en allait aussi. Voilà ce qui me reste de ma visite
à Sidi-Okba : la date d'une émotion politique mêlée subitement à
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DE LA LITTÉRATUHE DES YOtAGES. 897
une pastorale africaine et un faisceau de palmes qui fixe à tout
jamais mes souvenirs. »
Je dirai de sa rêverie ce que je dis de sa curiosité : elle n'est ja-
mais intempestive ni importune; elle ne l'emporte jamais trop loin
de la réalité, et ne le noie pas dans la mer sans fond des songes.
Visiteuse toujours bienvenue, elle frappe discrètement à la porte
de l'âme, entre avec un sourire gracieux ou mélancolique, murmure
quelques douces paroles, et disparaît aussi discrètetnent qu'elle est
venue. Inappréciables et très divers sont les services que la rêverie
rend au voyageur. Elle interrompt la grandiose monotonie du pay-
sage africain, brise çà et là les lignes trop prolongées et trop fati-
gantes pour l'œil européen, s'étend comme une ombre rafraîchissante
sur les surfaces inondées d'une lumière trop violente, et flotte comme
une brume légère venue de notre Occident sur ce ciel au bleu trop
profond. Elle corrige ce que la beauté pittoresque de l'Afrique a
d'excessif, et elle y ajoute en même temps, car, à la manière des
grands peintres de paysage, elle anime de petites figures familières
comme le souvenir la solennité trop imposante de cette terre clas-
sique de la lumière et de la beauté. Mais le plus grand service que
la rêverie rend au voyageur est surtout moral. L'Orient possède
un privilège malfaisant, que tous les voyageurs ont plus ou moins
ressenti, et que M. Fromentin lui-même a mentionné en passant;
il ne tolère aucune comparaison, il s*impo8e avec tous ses traits^ il •
s'empare de l'être humain tout entier, qu'il enchaîne, dès le premier
coup d'œil jeté sur lui, par le magnétisme de l'étonnement. C'est un
monde nouveau qui apparaît subitement, et qui fait en un instant
oublier Tancien aussi complètement que s'il n'avait jamais existé.
Je dis que c'est là un privilège malfaisant, car il supprime l'initiation
lente, fam'dière, amicale. L'Orient ne semble pas être une terre favo-
rable à l'éducation de l'âme, car, au lieu de l'agrandir, il l'accable
et l'isole de son passé. De tout ce que j'ai lu sur ces pays trop bien
doués, il m'est resté cette impression quasi sinistre, qu'un voyage
en Orient, loin d'être pour l'esprit un renouvellement de pensées
et un accroissement de forces, pouvait devenir très facilement im
amoindrissement moral, une sorte de débilitant léthargique. Dès
qu'on met le pied sur ce sol magique, tout ce qui était connu du
voyageur disparaît comme une vapeur devant la lumière; il ne ren-
contre plus devant lui rien de ce qu'il connaissait : vie domestique,
vie sociale, vie religieuse, tout est changé, si bien que le monde
dans lequel il a vécu lui semble aussi vain q\i'un rêve, car il ne
trouve autour de lui aucun lien par lequel il puisse le rattacher à
celui qu'il a sous les yeux. L'Orient est donc pour ainsi dire égoïste et
despotique; loin d'élargir la sympathie, il la resserre; il ne veut pas
TOMB ZXYII. 51
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898 BETUE INES DEUX MONDES,
qu'on Taime en se souvenant, il veut qu'on l'adore en oubliant. Ses
spectacles grandioses, sa splendide lumière, ses costumes éblouis-
sans, autant de leurres et de sortilèges qui, sous prétexte de délivrer
Tâme des entraves de 1* éducation, Temprisonnent et la localisetU.
Si le voyageur n'y prend garde, il lui sera très difficile de s' arracher
à cette servitude, de retrouver sous toute cette opulence les liens si
bien cachés qui unissent cette terre de miracle au reste de notre
planète et ses habitans à T humanité générale, La rêverie préserve
M. Frcftnentin de ces enivremens dangereux de la nature africaine;
elle l'enlève sur son aile et l'abstrait de ce milieu tyrannique, elle conr-
serve à son âme sa mobilité, introduit un courant de sympathie ra-
fraîchissante et humaine au milieu de ces ardeurs desséchantes, jette
un pont aérien entre l'Occident et l'Orient. Grâce à elle, le voyageur
n'oublie pas rhumanité générale. Elle joue enfin dans ses deux livres,
tout resplendissans de la lumière du Sahel et des feux du Sahara,
le rôle aimable et tout à fait sympathique de ces deux pauvres
oiseaux si connus dans notre Europe qu'il entendit chantecjdans
le Grand-Désert, l'alouette et le rouge- gorge : « Au milieu de ce
peuple muet, difforme et venimeux, sur ce terrain pâle et panm
l'absinthe toujours grise, volent et chantent des alouettes, et des-
alouettes de France;... les rouges-gorges, autres chanteurs d'au-
tomne, leur répondent du haut des amandiers sans feuilles, et les
deux voix expriment avec une étrange douceur toutes les tristesses
d'octobre. L'une est plus mélodique et ressemble à une petite chan-
son mêlée de larmes; l'autre est une phrase en quatre notes, pro-
fondes et passionnées. Ces deux oiseaux qui me font revoir tout ce
que j'aime de mon pays, que font- ils, je te le demande, dans le
Sahara? Et pour qui donc chantent -ils dans le voisinage des au-
truches et dans la morne compagnie des antilopes, des bubales, des^
scorpions et des vipères à cornes? Qui sait? Sans eux, il n'y aurait
plus d'oiseaux peut-être pour saluer les soleils qui se lèvent. —
Allah! akhbarl Dieu est grand et le plus grand ! »
Ces notes de rêverie et de mélancolie rapides sont l'élément vrai-
ment humain du livre ; elles rappellent l'âme à elle-même et l'ar-
rachent à la torpeur qu'engendreraient l'excès de la lumière et l'ac-
cablement de la beauté visible. Elles diminuent la grandeur de la
nature matérielle, et désenchantent affectueusement de l'attrait de
l'inconnu. N'est-ce que cela? soupire la rêverie désappointée, comme
le voyageur lui-même au moment de partir pour aller visiter un cer-
tain lac qui depuis longtemps tourmentait son imagination et lui fai-
sait dire : Qu'y a-t-il là-bas? « 11 y a là-bas, je m'en doute, ce qu'il
y a partout, ce qu'on rencontre au bout de son chemin après cha-
que étape un peu longue, — le jeune enthousiasme deà années révo-
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DE LA UTTEBATimE DE» YOtAGES. 899
lues couché par terre, et si malade, bêlas! qu'il est presque mort. »
Dans cet Orient impassible, où la douleur elle-même n'a jamais de
larmes, cette mélancolie pince le cœur du voyageur européen pour lui
rappeler qu'il appartient à \xae civilisation d'où la sensibilité n'est pas
«xclue, où le cœur n'a pas honte de vibrer sous le souffle de la ten-
dresse et de la pitié. C'est le sentiment qui revient par intervalles
dans les récits de M. Fromentin et qu'il éprouva le soir même de
•son arrivée h El-Âgbouat, après la traversée de la mer de sable.
« Puis le clairon se tut; d'autres clairons lui répondirent aux extré-
mités de la ville, plus faibles ou plus distincts; peu à peu ces notes
légères de cuivre se dispersèrent une à ime, et je n'entendis plus
que le bruit des palmes. Alors, me sentant comme une faiblesse au
cœur et comme une épouvantable envie de m' attendrir, je soufflai
ma bougie, me roulai sur mon lit de sangle et me dis : Eh bien!
quoi! ne suis-je pas.au lit, chez moi, et ne vais- je pas dormir? »
Hélas! non, l'âme n'est pas chez elle, et la légère douleur qu'elle
•éprouve est le prix dont elle paie sa curiosité.
Ainsi les qualités les plus contraires sont unies dans une moyenne
.assez exacte; il y a en M. Fromentin plusieurs hommes très divers,
qui se complètent et se corrigent sans se combattre : un artiste, im
rêveur, un observateur moral. Toutefois l'artiste domine, et môme
-quelquefois à l'excès : c'est là peut-être l'imique défaut de ces deux
beaux livres. Nous ne songerions certainement pas à nous en plain-
dre, si ce mot d'artiste ne signifiait jamais que le don de sentir la
beauté et l'aptitude à la saisir et à la rendre, s'il n'avait jamais qu'une
isignification générale ; malheureusement ce mot a trop souvent chez
M. Fromentin une signification restreinte, et emporte l'idée d'une
spécialité, d'un genre particulier de l'art. 11 veut bien dire homme
4oué pour sentir la beauté, mais il veut dire principalement homme
habitué à rendre la beauté par les moyens de la peinture. M. Fro-
mentin voit toujours avec Yteil d'un peintre; ses sensations et ses
observations morales elles-mêmes n'arrivent jamais nues jusqu'à
l'âme, mais teintes pour ainsi dire et comme habillées de couleurs.
Chacune de ses pages est une palette chargée des couleurs les plus
^diverses, et, vu les exigences du sujet, les plus violentes et les plus
tranchées : il y en a de rouges, de vertes, de jaunes d'or, quelques-
«unes sont d'une blancheur éblouissante. Les personnes qui aiment
les couleurs tranchées et absolues n'auront qu'à choisir dans ces
livres celles qu'elles préfèrent; elles n'y trouveront pas ces nuances
^ui les offensent' et qui leur semblent une menue monnaie des cou-
leurs, sauf peut-être ce composé parfait et si harmonieusement fondu
de nuances tendres, le lilas et le gris de perle. J'ai été vraiment
étonné de trouver chez M. Fromentin une telle abondance de pages
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000 BETUE I»ES DEUX IKWOES*
peintes de cette couleur tendre, qui semble bien plutôt faite poiir
notre Occident au ciel mobile que pour l'Orient. Que signifie-t-^e,
et quelles inductions en tirerait un dilettante dans la science des
analogies poétiques? Signifie-t-elle que, dans TOrient aussi, la sur*
face est menteuse, et qu'en dépit des q)parences, des physionomies
impassibles, de la gravité morne des regards, les âmes n'y sont pas
ignorantes des délicatesses subtiles de l'Occident, que les cœurs n'y
sont pas incapables de tourmens raffinés? ou bien est-ce un selam
que le sage Orient, poétiquement moqueur, envoie à l'Occident
comme un emblème de ces passions attendries, mobiles et chimé-
riques qui lui sont chères, et qui sont plus fugitives que les fleurs
du printemps? Ces nuances sont les seules qui nous aient rappelé
les jeux de lumière qui sont familiers à nos yeux.
Mais si les couleurs sont trop abondantes, elles sont toujours bien
choisies, et il n'en résulte aucun ton faux, aucim charivari pitto-
resque. Les adjectifs de M. Fromentin, — car il est bien entendu
que les couleurs ne peuvent être représentées en littérature que par
des adjectifs, — sont d'une netteté et d'une précision qui en égalent
l'éclat. Les mots, chez M. Fromentin, laissent toujours une impres-
sion strictement pittoresque; ils rendent avec une exactitude scru-
puleuse l'objet qu'ils veulent montrer, ils l'étreignent, le bornent
comme les lignes d'une figure géométrique tracée au compas, l'é-
clairent comme une lumière disposée avec intention; aucun contour
n'est indécis, aucune forme n'est tremblante. Les mots imposent à
l'imagination du lecteur les objets qu'ils lui présentent. Le palmier
que décrit l'auteur est tel palmier et non pas tel autre, il est en
quelque sorte personnifié, et il serait impossible de le désigner par
l'article indéfini un. Les adjectifs de M. Fromentin font voir, et dif-
fèrent essentiellement par là des adjectifs d'un de ses rivaux les
plus célèbres dans cet ordre de littérature, qui font surtout rêver.
J'en demande bien pardon à M. Théophile Gautier, mais, malgré tous
ses efforts pour serrer de près les objets et peindre les surfaces des
choses telles que son œil les a vues, ses descriptions sont beaucoup
moins d'un peintre que d'un poète : elles ont toujours quelque coin
vague et indéfini par lequel l'imagination échappe à la réalité. Ses
adjectifs ont plus de beauté que de précision ; ils me parlent des
choses plus qu'ils ne me les font voir, ils font sur mon esprit une
impression musicale plus que pittoresque. Comme la musique, ils
ont le pouvoir d'évoquer des images ; mais je ne suis jamais bien sûr
que ces images soient exactement celles des objets qu'ils voulaient
désigner. Je vois bien passer sous mes yeux des campagnes de telle
couleur, des maisons de telle forme; mus ces visions sont comme
flottantes, et me laissent mal assuré de leur réalité. Je ne suis pas
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DE LA UTTSRATUBE DES TOTAGES. 901
sûr que mon imagination n'éprouve pas les mésaventures de la co^
médie des Méprises^ et qu'elle ne soit pas abusée par des ressem-
blances trompeuses. Cet objet que je vois, est-ce bien celui qui a
posé devant les yeux du poète, ou bien n'est-ce que son Ménechme?
Les épithètes de M. Théophile Gautier éveillent et provoquent l'ima^
gination, elles ne la contraignent pas comme celles de M. Fromen-
tin, et ne V emprisonnent pas dans la réalité qu'elles veulent lui faire
connaître. Ses descriptions me donnent envie de faire les mômes
voyages que lui, elles ne pourraient pas me dispenser de les faire.
Elles agissent sur moi comme une sollicitation : après les avoir lues,
je partirais volontiers pour voir l'Espagne et l'Italie. Après avoir lu
M. Fromentin au contraire, je n'ai plus besoin de faire le voyage
d'Afrique : j'ai vu, comme de mes propres yeux, le vieil Alger; j'ai
dormi sur la place d'El-Aghouat pendant une de ces nuits d'Orient
plus claires que Wen des jours de notre Occident, je me suis plongé
dans cette ombre noire qui ressemble à une eau profonde. Le voyage,
^i je le faisais, ne me donnerait plus de surprises, et ne me laisse-
rait, j'en suis sûr, que la satisfaction assez triste de vérifier sur les
lieux mêmes l'exactitude des descriptions de l'artiste. Si je voulais
marquer nettement et d'ime manière tranchée les différences qui
séparent ces deux rivaux en littérature pittoresque, je dirais que
H* Théophile Gautier, par la beauté ailée et la magie d'évocation
de ses mots, en est le romantiquey tandis que M. Fromentin, par
sa précision et son exactitude, en es^àl)on droit le classique.
J'ai dit que l'artiste dominait chez M. Fromentin l'observateur
moral; c'est que les pays qu'il a parcourus offrent plus de ressources
à l'artiste qu'à l'observateur moral. La méfiance des habitans, la
discrétion taciturne des habitudes musulmanes, la constitution même
de la société, cachent à l'œil de l'observateur les secrets de la vie
morale et ne lui livrent que des surfaces. Le voyageur doit, bon gré,
mal gré, se contenter des splendeurs de la vie extérieure, des pay-
sages, des costumes, des contrastes de couleurs, des attitudes, des
physionomies. L'Orient est pour le voyageur européen comme un
vaste bazar plein de curiosités et d'objets de prix, comme une foire
où descendent pour im instant, sans envie de se connaître, acheteurs
et vendeurs. Malgré sa sagacité rusée et son désir de savoir, M. Fro-
mentin n'a guère vu que ce bazar; il en a décrit toutes les richesses,
les armes, les burnous blancs, les haïks flottans, les turbans ornés
de miroirs, les fenêtres treillagées, les jardins ingénieux, invention
d'une tyrannie jalouse et caressante; mais qu*a-t-il vu de la vie
morale du peuple? Rien, ou à peu près; il a entendu des ramages de
voix de femmes, des murmures intimes, le bruit sourd de querelles
intérieures; il a vu des visages furtifs qui ne laissaient pas échap-
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002 BETUE KS DEUX MONDES.
per leur secret, et quelquefois, mus bien rarement, il a surpris
Fombre des pensées intimes qui se réfléchissût dans le miroir de
l'œil. L'Orient cache sa vie autant qu'il le peut, et, quand il ne
le peut pas tout à fait, s'arrange, dirait-on, pour ne la montrer que
par le mauvais côté. A l'exception de l'hospitalité, quelle est celle
de ses vertus dont il aime à se faire gloire? Profondément envelop-
pées sous les triples voiles de la prudence et de la discrétion, on ne
les aperçoit qu'à de rares occasions dédsives, comme sa vaillance^
qui ne se révèle qu'au jour du combat. La société orientale ne livre
à la curiosité européenne que ses parias, ses esclaves et ses immon*
dices. Les types où M. Fromentin a résumé ce qu'on peut surprendre
de la vie orientale sont peu nombreux : c'est Nam^, le fumeur de
baschich qui interrompt sa torpeur rêveuse pour laisser échapper
sentencieusement de ses lèvres quelque phrase qui ferait honneur au
Prud'homme de M. Henri Monnier; c'est le bel Aouïmer, le joueur
de flûte et le baladin errant; c'est la Kabyle Haouâ, belle femme
réduite à l'existence embryonnaire, qui charme comme une fleur
sans conscience d'elle-même et embaume comme un parfum, ou
bien ce sont ces Arabes vernis d'une couche de civilisation malssûne,
qui, pour avoir vécu en France, n'en sont pas plus disposés à livrer
à un Français les mystères de l'existence orientale, celui par exemple
que Fami Vandell appelle le vaudevilliste^ ou ce Mohammed qui, pen-
dant un été, fut le lion des bals publics de Paris, et (pii, selon M. Fro-
mentin, a pu parler de M"'' Palanquin à la belle Meçaouda. Ajoutei
un riche marchand (pii tient boutique pour apprendre des nouvelles,
mais non pour en raconter, et qui ne répond pas toujours lorsqu'on
l'interroge , ou un barbier, gazette de son quartier, mais qui sans
doute trouve moyen de parler sans vous rien apprendre. Voilà, ou
à peu près, tout ce que le voyageur a pu surprendre des mœurs in-
térieures de l'Algérie et du caractère arabe. C'est bien peu, comme
vous voyez.
C'est bien peu, et cependant je doute qu'une plus longue intimité
avec la vie arabe lui en eût fait découvrir beaucoup plus long. Dans
le mutisme et dans la réclusion de la vie orientale, U n'y a pas seu-
lement de la discrétion, il y a surtout et avant tout de l'indigence.
Les Orientaux ne montrent rien de leur âme , parce que la plupart
du temps ils n'ont rien ou à peu près rieh à montrer. Nous sommes
dupes à l'égard des Orientaux d'une illusion morale comparable à
l'illusion physique du mirage. L'apparence est trompeuse chez les
Orientaux : leur physionomie est pleine de promesses, le feu des
yeux fait croire à l'existence d'un volcan intérieur, l'attitude sug-
gère des idées de noblesse et de grandeur ; mais il est rare que les
qualités morales répondent à ces apparences physiques. L'âme ne
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DE LA LITTÉRATimE DBS TOTAGES. 903
Tant pas le corps, l'habitant ne vaut pas le logis. On a très vite fait
de visiter Tâme d'un Arabe; on entre, et on est tout surpris de trou-
ver le vide et la stérilité. C'est un véritable ^abara moral, qu'on
dirait formé à l'image du désert, dépeuplé comme lui, animé comme
lui d'une vie morne et desséchante, grandiose pourtant dans sa mo-
notonie. On sent que ce désert moral est mcapable de culture et ré-
sisterait aux plus laborieux efforts, qu'on n'y pourrait planter, avec la
meilleure volonté, ni un parc à l'européenne ni un utile jardin pota-
ger. Parfois le vent de la passion se lève dans ce désert moral comme
le brûlant siroco; mais cette tempête elle-même est stérile, et ne
fait que déplacer les sables qu'elle a soulevés. Cependant, comme la
nature a horreur du vide , elle rassemble lentement, secrètement,
péniblement ses forces, et de loin en loin elle nous donne la char-
mante surprise d'une oasis rafraîchissante, pleine de verdure et de
chants d'oiseaux. C'est là l'impression que produisent sur moi cer-
tmnes belles paroles arabes et certaines sentences qui sont vraiment
des paroles d'or. On est ravi de tant de sagesse unie à tant de grâce,
et de tant de noblesse unie à tant de simplicité; mais pour arriver à
ces oasis, que d'étapes inutiles à travers les sables arides, que de
nids de scorpions et de vipères à cornes 1 Néanmoins, pour être juste,
il faut recpnnaître que de même que les oasis sont le produit naturel
de ce désert, et sont nées de la vie lentement amassée sous les sables,
ces sentences et ces proverbes, mélange heureux de sagesse philoso-
phique et de sensation physique, sont le résultat lentement, pares^
sensément élaboré de cette vie morale oisive et morne. Je sais que
sans le désert les oasis seraient inutiles et même incompréhensibles;
mais en vérité ces petites îles de verdure me semblent une compen-
sation insuffisante à cette mer de sd[)le. Ajoutez comme dernier trsût
que l'âme de l'Arabe, qui est indomptable comme le désert, est in-
saisissable et nomade, faite pour les rêveries sans objet et la contem-
plation sans portée. Je sais qu'au jugement de bien des gens, je pa-
raîtrai énoncer une énormité; je l'énonce cependant, ne fût-ce que par
vengeance des mystifications involontaires que m'ont fait subir tant
de voyageurs qui me promettaient toujours des merveilles sans m'en
montrer aucune, et dont l'enthousiasme ne m'a jamais paru justifié.
Je n'ai jamais été payé de mes lectures sur l'Orient moderne, — car
je ne parle pas, bien entendu, de l'Orient antique, — lorsque l'au-
teur voulait m' inspirer de l'affection pour les Orientaux et me faire
visiter la portion morale de leur âme; en revanche, j'ai toujours
été amplement récompensé lorsqu'il voulait m'inspirer de l'horreur
et me faire visiter la portion ténébreuse de leur être. On n'ima-
gine pas alors les trésors de méchanceté, de cruauté, de bassesse et
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00& BETUE DES DEUX MONDES.
de lâcheté qui se découvrent devant Tœil épouvanté; c*est le plus
splendide écrin de perles empoisonnées qu'un tyran puisse rêver
pour sa couronne.
Puisque je sui% en trsdn de proférer des hérésies, j'irai plus loin,
et je dirai presque de la nature ce que je dis des hommes. Je n'aû
pas vu l'Orient et je ne désire pas le voir. Lorsque mon ima^ation
se plaît à rêver voyages, ce n'est jamais vers les pays où se lève
la lumière .qu'elle s'envole de préférence. Comment se fait-il que les
meilleures descriptions, les plus pittoresques, les plus exactes, celles
où Ton sent le mieux que l'auteur s'est piqué de vous faire admirer
ce qu'il a admiré, me laissent presque indifférent? Au premier aspect,
je suis ébloui; au bout de la vingtième page, mon esprit tombe dans
la torpeur, et il me faut faire effort sur moi-même pour rouvrir les
yeux et continuer à regarder. Est-ce parce que mon imagination est
satisfaite trop vite et qu'elle n'est pas menée assez lentement de
degré en degré jusqu'aux dernières limites de l'admiration, qu'elle
n'éprouve pas ce charme des surprises successives que l'Italie fait
éprouver, dit-on, au voyageur qui la visite tout d'une course depuis
Gênes jusqu'à Naples? Peut-être; mais je suis très porté à croire cpie
le narrateur a éprouvé la même lassitude que moi, ou du moins que
comme moi il a vu dès le premier aspect tout ce qu'il pouv^t et de-
vait voir ; je le sens à ses efforts pour varier ses formules, à son im-
puissance à renouveler l'expression de son admiration ; c'est toujours
le même éblouissement, les mêmes splendeurs. Le voyageur, vécût-
il cent ans en Orient, ne verrait pas autre chose que ce qu'il a vu
dès la première heure. La nature est décidément trop riche en Orient
pour n'être pas paresseuse; on dirait qu'elle ne sent pas le besoin de
plaire, d'intéresser, d'attacher. Reine orgueilleuse, elle ne se soucie
pas d'être aimée, elle ne veut qu'être admirée; toujours grave, ma-
jestueuse et souveraine, elle ne connaît ni les sourires, ni les atten-
drissemens de la lumière. Elle a une grandeur incomparable, mais
aussi de la monotonie et de la sécheresse. Combien elle est diffé-
rente de la nature de notre pauvre Occident, si familière, si sympa-
thique, si remplie de charme intime! Celle-là n'est pas riche comme
la nature orientale; aussi, pour plaire, elle a prodigué toutes les res-
sources de la coquetterie la plus aimable; elle a comme multiplié les
efforts pour être toujours variée et toujours nouvelle. Qui l'a vue un
soir ne la reconnaît plus le lendemain, et la vie la plus longue ne
suffirait pas pour compter le nombre des masques qu'elle sait pren-
dre et des costumes qu'elle sait inventer. Quelles richesses, s'Û faut
les acheter au prix de la monotonie, valent ses jeux de lumière, ses
caprices de coideur, les boutades de ses contrastes et les délicatesses
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DE LA LITTÉRATURE DES TOTAGES. 90
de ses nuances? Reine ennuyée, despotique et solitaire en Orient
la nature est vraiment dans notre brumeuse Europe la compagn
enjouée et rêveuse de l'homme.
n y a une certaine servilité dans Tadmiration que nos moderne
artistes ont prodiguée à Tenvi à la nature orientale, et je souhai
terais de bon cœur que quelqu'un d'entre eux eût la fantaisie d
donner une revanche à notre nature d'Occident. Je soumets cett
idée à M. Fromentin, sans trop d'illusions pourtant, car on dit qu
ceux qui ont vu les pays de lumière n'ont plus aucun goût pour le
ciels brumeux et mélancoliques. Cependant, ne fût-ce que par amou
du contraste, et comme occasion de montrer la variété des aptitude
dont son talent est doué, cette idée aurait de quoi le tenter. La lu
mière glacée des pays du nord doit avoir un charme singulier aprë
la lumière rayonnante de l'Orient. Je voudrais donc qu'une plum
d'artiste comme celle de M. Fromentin nous décrivît, avec le mèm
soin et la même exactitude que la sienne a mis à décrire l'Afrique
l'éclat des neiges de Suède, la sombre verdure des bois de sapins
le charme des printemps hyperboréens, la grâce des campagne
voisines du pôle, les fines découpures des fiords norvégiens, le
délicatesses élégantes des ciels violets de ces pays où expire la lu
mière. C'est le souhait que mon imagination formait comme con
traste pendant la lecture des livres de M. Fromentin. Heureu
celui qui l'entendrait avec plaisir et qui mettrait ses soins à l'ac
complirl II trouverait assurément au bout de sa tâche, s'il l'exécu
tait avec la conscience et l'exactitude d'un véritable artiste, le succè
mérité qui a récompensé l'auteur d'f/w Été dam le Sahara et d' Un
Annie dans le Sahel.
Emile Montégut.
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L'ARCHIPEL DES PHILIPPINES
IT
LA DOMINATION ESPAGNOLE
A VUit to the Philippine Islande, \ij sir John Bowring, late governer o( Honc-kong,
H. B. M's plenipoteatlary in China ; I toI., London 1858, SmiUi, Elder asd Cfi,
Le voyageur qui entre dans la baie de Man'dle contemple avec
admiration le magique tableau qui s'offre à ses regards. La baie,
large et profonde, forme une vaste nappe d'eau bordée à tous les
points de l'horizon par la verte ceinture des palétuviers. A droite et
à gauche, le sol s'élève à perte de vue, couvert d'une végétation
vigoureuse qui dissimule les vallées creusées entre deux étages de
montagnes. Parfois, au milieu de l'étemelle verdure qui étend son
manteau sur cette terre endormie, se dresse le pic aride d'un volcan
mal éteint d'où s'échaf)pe une fumée blanchâtre qui va se perdre
dans le vague du ciel. En face, à mesure que le navire avance vers
le lointain mouillage, on distingue peu à peu la colonne du phare,
les dômes rouges des églises de Manille , les maisons blanches de
Cavité, et par intervalles les cases agglomérées d'un village indien. Là
seulement , et sur de très petits espaces , se révèle la présence de
l'homme; tout le reste appartient à la nature vierge, à l'inconnu.
— J'abordais à Manille il y a seize ans, et, eh admirant le panorama
de la baie, j'aurais voulu embrasser du même coup d'œil, à travers
l'immense rideau qui tombait ainsi de l'horizon, les beautés et les
richesses que devait receler cette terre promise. Je n'ai visité que
Manille et quelques villages de la campagne environnante. Sir John
Bowring, ancien gouverneur de Hong-kong, dans un voyage ré-
Gooçle
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LES PHILIPPINES ET LA DOKINATION ESPAGNOLE. 007
cent, a parcouru Vile de Luçon et plusieurs points de Tarchipel.
La description qu'il vient de publier ramène mes souvenirs vers ces
belles contrées.
Relégué à l'extrémité de l'Orient, en dehors des grandes routes
commerciales qui mettent cette partie de FAsie en communication
avec l'Europe, l'archipel des Philippines a été rarement exploré.
Pendant trois siècles, la défiance politique et religieuse de l'Espagne
en a éloigné les Européens; un petitnombre seulement de négo-
cians avaient accès dans le port de Manille, et l'on n'obtenait qu'a-
vec beaucoup de peine, comme une grâce toute particulière, la
permission de circuler dans les régions soumises de cette charmante
lie de Luçon, qui a été si bien nommée « la perle de l'Océanie. »
Depuis quelques années, l'administration espagnole se montre plus
hospitalière, et les moines ne redoutent plus les regards profanes.
On peut aujourd'hui visiter les principaux points de l'archipel où
«flotte le drapeau de l'Espagne. Les lies de Luçon, de Zebu, de Pa-
nai, de Mindanao, sont ouvertes aux explorations de la science et
à la curiosité des touristes. Si l'on en juge par quelques récits
qu'elles ont inspirés (1), elles méritent d'être mieux connues. Elles
n'étalent pas seulement les merveilleuses richesses de la nature
tropicale : on y trouve aussi, dans la présence d'une nombreuse
population indigène qui a conservé son caractère primitif et dans le
système de la colonisation espagnole, im double sujet d'étude, se
rattachant à toutes les grandes questions qui s'agitent dans l'ex-
trême Orient.
Les lies Philippines furent découvertes en 1521 par Magellan,
qui mourut la rfiéme année de blessures reçues dans un combat
contre les indigènes de Zebu. Plusieurs expéditions partirent suc-
cessivement des rives américaines de la Nouvelle- Espagne pour
continuer l'œuvre de conquête commencée par le célèbre naviga-
teur. En 1564, Legaspi fut le premier investi du titre de gouver-
neur-général, et, après avoir solidement établi la domination espa-
gnole dans l'Ile de Zebu, il passa à Luçon et fonda Manille, qui ne
tarda pas à devenir la capitale des Philippines et le siège du gou-
vernement. Tels furent les débuts de la puissance espagnole en Asie :
débuts pénibles et glorieux, car à ce moment les Portugais tenaient
la mer, et si Magellan tomba sous la massue des indigènes, ses suc-
cesseurs eurent à lutter d'audace et de ruse contre les héritiers de
Gama. C'était dans les eaux des Mariannes, des Philippines et des
Moluques que se heurtaient les deux grandes nations maritimes du
(1) Notamment une étude sur Manille de M. Th. Aube {Revue des Deux Mondes du
1** mai 1848) et les souvenirs de M. Jurien de La GraTière sur un séjour aux Philip-
pines {Revue du 15 juillet 1852). Citons encore, parmi diverses relations, celles éè
Un. Itier, Yvan, Haussmann.
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d08 BEYUE DES DEUX MONDES.
XVI* siècle, se disputant l'empire du Nouveau-Monde, que ni Tune ni
l'autre ne devait garder. Les expéditions espagnoles avaient à tra-
verser les croisières du Portugal avant d'aborder dans ces régions,
qu'elles venaient soumettre et convertir, et la marine portugaise
était alors maîtresse de l'Océan-Indien.
On sait de quelles rigueurs fut accompagnée la conquête de l'Amé-
rique par les Espagnols. L'histoire a flétri les cruautés commises
contre les Indiens. Colomb avait été poussé vers les profondeurs de
l'Atlantique par un noble pressentiment de la science et par une inspi-
ration de génie qui l'élevait au-dessus des passions et des instincts
cupides. L^ gloire, chèrement payée, d'avoir découvert un monde
nouveau lui suffisait., Après lui malheureusement, l'Amérique fut li-
vrée aux entreprises des aventuriers et des avides chercheurs d'or,
la conquête devint violente. Les moines furent impuissans à conte-
nir les excès dont le souvenir est arrivé jusqu'à nous par la voix in-
dignée de Las Casas; eux-mêmes bientôt, se laissant emporter parla,
fougue de leur zèle, se présentèrent aux populations indiennes, la
croix d'une main, l'épée de l'autre, et ne virent plus dans l'Amérique
qu'un immense champ de bataille où la foi devait à tout prix écra-
ser le paganisme. Le souffle de l'inquisition avait traversé' la mer,
et la force brutale était employée à la conversion des âmes comme
à la conquête du sol. 11 n'en fut pas de même aux Philippines. Les
aventuriers n'avaient pas besoin d'aller si loin. A ceux qui ne vou-
laient que des richesses, le Mexique et le Pérou offraient d'abon-
dantes récoltes. Pour affronter encore l'Océan et pour se lancer à
travers les périls d'une navigation inconnue à la rencontre redoutée
des escadres portugaises, il fallait un autre mobile que la passion
de l'or : ce fut l'ardeur du marin qui entraîna Magellan , et ce fut
l'ambition politique qui décida l'Espagne à chercher par-delà les
mers de l'Inde de nouveaux royaumes. L'Amérique garda pour ainsi
dire toutes les violences de la conquête. L'Asie fut abordée plus hu-
mainement, elle vit descendre sur ses rives des héros moins impi-
toyables et des prêtres moins fanatiques; la domination européenne
s'y montra, dès le premier jour, plus modérée, et la religion plus
douce. A une telle distance de la mère-patrie, dans ce pays perdu
et sous la menace continuelle du Portugais, l'Ei^agnol, que n'é-
blouissait plus la vue du précieux métal, comprit qu'il devait mé-
nager les tribus indiennes, et que la mansuétude lui gagnerait plus
facilement des sujets et des chrétiens. De là le caractère particulier
de la domination espagnole aux Philippines, caractère qui s'est con-
servé depuis trois siècles et qui la distingue essentiellement des
autres entreprises coloniales.
Pendant les premiers temps, Farchipel fut exposé aux attaques
des pirates chinois et japonaûs. Fatigué de ces incursions, un gou-*
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LES FHIUPPINES ET LA DOmXATION ESPAGNOLE. 909
verneur-général, Francisco de Saude, eut l'idée d'aller simplement
à la conquête de la Chine. En ce temps-là, un hidalgo ne dou-
tait de rien. La cour de Madrid retint ^e fonctionnaire impétueux
en lui enjoignant de vivre en paix avec ses voisins. Dans le cours
du XVII* siècle, les Chinois, établis en grand nombre sur le sol de
Luçon, se mirent plusieurs fois en révolte contre l'autorité espa-
gnole; chacune de ces insurrections fut écrasée et noyée dans des
flots de sang. Au xv!!!"" siècle, un danger plus sérieux menaça la co-
lonie. Le 22 septembre 1762, une escadre anglaise se présenta de-
vant Manille; elle apportait la nouvelle de la déclaration de guerre
entre l'Angleterre et l'Espagne et la sommation de rendre la place.
Le gouverneur-général étant mort récemment, l'autorité était exer-
cée par l'archevêque. Celui-ci se défendit courageusement; mais le
4 octobre, assailli par des forces supérieures, il dut capituler. Ce-
pendant les Anglais, maîtres de Manille, n'étaient point pour cela
maîtres de Luçon. Tandis que l'on signait la capitulation, un juge,
Simon de Anda y Salazar, gagnait la campagne à la tête d'une vail-
lante troupe, et s'en allait dans les districts voisins organiser la ré-
sistance. Pendant deux ans, il tint les Anglais en échec, les battant
dans de continuelles escarmouches et leur faisant à outrance cette
guerre de partisans dans laquelle a excellé de tout temps l'héroïsme
espagnol. Enfin, après deux ans de luttes, on apprit que la paix
avait été conclue en Europe. Les Anglais évacuèrent Manille, où Si-
mon de Anda rentra en triomphe avec ses glorieuses bandes. Dans
la période contemporaine, nous n'avons à signaler que les expédi-
tions contre les sultans de Soulou et contre les pirates de la Malai-
sie. L'histoire extérieure des îles Philippines est donc peu féconde en
incidens. L'Espagne a gardé l'archipel tel qu'elle l'a reçu des pre-
miers jours de la conquête. : elle n'a point subi la déchéance qui a
frappé le Portugal, elle ne s'est point trouvée mêlée aux querelles
de territoire qui, dans les pays asiatiques, ont fréquemment divisé
l'Angleterre et la Hollande; aucune rivalité européenne n'est venue
la troubler dans la jouissance de cette magnifique possession, qu'elle
doit au génie de Magellan.
Mais cette tranquillité* parfaite n'a point toujours régné dans le
gouvernement intérieur de la colonie. Là se trouvaient en présence,
avec d'égales prétentions à la suprématie, deux autorités qu'il n'a
jamais été facile de concilier. Le gouverneur-général et l'archevê-
que, le soldat et le moine, étsdent souvent en désaccord, et à cette
distance de l'Europe les luttes du temporel et du spirituel s'enga-
geaient avec une ardeur que ne pouvait tempérer aucun arbitrage.
Tantôt le gouverneur-général mettait l'archevêque en prison, tantôt
l'archevêque excommuniait le gouverneur et prêchait la révolte.
Gomme il ne fallait pas moins de deux ou trois ans pour que les
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910 BETUE DES DEUX MONDES.
correspondances d'Europe parvinssent à Manille, les décisions du
roi et du pape arrivaient quand la querelle était terminée et au
moment où il en naissait une autre. Que l'on ajoute à ces luttes
d'autorité les discussions qui survenaient parfois entre les divers
ordres religieux, plus ou moins jaloux les uns des autres, et Y on
aura une idée de l'état presque perpétuel d'aptation dans lequel
vivait cette petite communauté européenne, exilée à l'extrémité de
l'Asie. Dn jour, en 1635, arrive d'Espagne un ordre qui attribue
exclusivement aux moines barbus la mission d'évangéliser la Chine
et le Japon; lés moines sans barbe doivent demeurer aux Philip-
pines. De là grande protestation de la part des moines qui se voient
fermer la route du martyre, protestation appuyée par l'archevêque^
qui invoque les bulles du pape, où ne se trouve aucun article con-
cernant les barbes. On pourrait citer d'autres incidens non moins-
curieux. — En 1663, la situation prend une couleur plus dramar-
tique. Le gouverneur, Salcedo, se brouille avec le clergé, met l'ar-
chevêque en prison, et à la mort de celui-ci il interdit le De pro-
funiis et ordonne des fêtes publiques; mais l'inquisition est là : sea
agens s'introduisent de nuit dans le palais, saisissent le gouverneur
pendant son sommeil, le déposent, chargé de chaînes, dans le cou-
vent des Augustins, puis l'expédient par le prochain navire à l'a-
dresse du saint- office, siégeant à Mexico. — En 1678, un autre
gouverneur, Juan de Vargas Hurtado, se fait excommunier, et la
sentence le condamne, lui, seul représentant de l'autorité royale, à
comparaître chaque dimanche, pieds nus et la corde au cou, dans
la cathédrale et dans deux églises! — Ces différons faits sont puisés
dans les annales des couvens. C'est là seulement que l'on peut re-
cueillir des informations sur l'histoire des Philippines. Sans doute
il ne faut pas trop se fier à l'exactitude de ces récits monastiques,
où le spirituel a nécessairement le pas sur le temporel : le clergé
s'y donne le beau rôle, et sa charité bien ordonnée s'exerce avant
tout au profit de l'église et du cloître; mais ce qui est certain, c'est
que l'harmonie régnait rarement au sein de cette société coloniale,
et que la lutte, tantôt sourde, tantôt ouverte, était à l'état penna-
nent entre les deux influences qui sç disputaient les Philippines.
Dans ces querelles intestines, l'avantage demeurait le plus sou-
vent du côté des moines, et il devait en être ainsi. La population
laïque se composait d'un p^tit nombre de négocians qui ne son-
geaient qu'à faire rapidement fortune, et de fonctionnaires pour
lesquels Manille n'était d'ordinaire qu'une résidence de punition et
d'exil. Les uns et les autres étaient gouvernés par leurs petites pas-
sions, par leurs rancunes et par l'ennui. Le clergé au contraire,
installé à poste fixe dans la colonie, répandu dans les campagnes et
sans cesse en contact avec la population indienne, avait des babi-
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LES PHHJPPOnS ET UL IKHORATION ESPAGNOLE. 911
tades, des traditions, un esprh de suite qui lui assument la supé-
riorité sur ses adversaires laïques , en même temps que l'influence
politique et religieuse sur la race conquise. Les gouverneurs-géné-
raux changeaient au gré des caprices ou des révolutions de la mé-
tropole; les archevêques ne quittaient leur siège qu'avec la vie.
Depuis l'origine de la domination espagnole, il y a eu à Manille
soixante-dix-huit gouverneurs et seulement vingt-deux archevê-
ques. Ce seul fait expliquerait la prédominance de l'autorité clé-
ricale.
Le triomphe du clergé tourna au profit de la population indigène.
Les Tagals, race douce et paisible, avaient écouté avec soumission
les premiers accens de la prédication évangélique. Us s'étaient con-
y&rûs sans difficulté à une religion nouvelle qui leur parlait un lan-
gage de paix, se montrait tolérante pour leurs habitudes, et leur
enseignait im calendrier où chaque jour ramenait une fête et une
occasion de cérémonies et de réjouissances en l'honneur de la
Vierge ou d'un saint. Le caractère docile et bienveillant des Tagals
charma les pieux missionnaires, qui, devenus bientôt tout-puissans
au milieu de leurs ouailles, se virent naturellement amenés à les
protéger dans leurs intérêts temporels. Dès lors le curé, soutenu par
l'archevêque et par les ordres monastiques, se trouva placé conune
un intermédiaire entre l'autorité civile et les indigènes. Malheur à
l'alcade qui se serait permis une exaction, un abus de pouvoir, ou
qui seulement aurait contrarié les fidèles I Le curé était là pour dé-
noncer le fait et provoquer le déplacement du fonctionnsûre indigne
ou trop zélé. Ainsi, pendant que se débattaient dans les hautes ré-
gions les luttes du spbituel et du temporel, la population tagale,
protégée par le clergé, ménagée par les laïques, vivait heureuse de
sa vie indolente et facile; elle allait à la messe, se livrait aux pro-
cessions, payait peu d'impôts et ne travaillait guère. Cet état de
choses s'est maintenu depuis trois siècles. L'archipel des Philip-
pines a été conquis par les moines, conservé par eux à la couronne
d'Espagne, gouverné par leur règle indulgente et paternelle. Au-
jourd'hui encore, l'autorité cléricale domine dans cette région de
l'extrême Asie. L'archevêque est le personnage le plus important de
Manille; le curé règne dans les villages. Quand un voyageur désire
Tisiter les provinces de l'intérieur, c'est dans les couvons qu'il va
demander sa feuille de route, et lorsqu'il arrive dans un village ta-
gal, c'est au curé qu'il fait sa première visite, c'est au presbytère
qu'il trouve l'hospitalité.
L'esclavage est inconnu aux Philippines; il n'existait pas avant la
conquête, et les Espagnols ne l'ont ni importé ni toléré dans leurs
possessions asiatiques. On n'y voit même pas ce système de travail
réglementé ou forcé qui est en vigueur dans d'autres colonies euro-
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912 REVUE DES ]»UX XONI>ES.
{>éenQes, et qui n'est souvent qu'un esclavage déguisé. Quand oti
parcourt Tintérieur de Luçon, le regard n'est pas attristé par le
spectacle de rhomme transformé en bête de somme et péniblement
courbé sur le sillon. Vous y chercheriez vainement ces combinai-
sons savantes que les Hollandais ont imaginées à Java pour exploi-
ter les ressources du travail indigène. Le Tagal est libre et n'entend
•d'autre cloche que celle qui l'appelle à l'église. Sans doute on doit
louer la modération de l'Espagne envers ses sujets asiatiques et la
sollicitude du clergé pour le bonheur de ses fidèles : le tableau que
présentent les Philippines est édifiant et touchant, il laisse dans
l'esprit du touriste de gracieuses impressions, il procure aux yeux
la satisfaction qu'inspire l'harmonieux ensemble d'un peuple heu-
reux et d'une belle nature, et cependant quelque chose y manque :
c'est le mouvement, c'est la vie. Nonchalamment étendu sur cette
terre féconde, l'homme s'endort d'un sommeil qui n'est point le
prix des saines fatigues; l'indolence espagnole et la paresse tagale
couvrent d'une teinte morne ce tableau où nulle part n' apparaît
l'image du travail. Est-ce donc pour un tel usage que la Providence
a donné à l'Indien une terre si riche et un soleil qui prodiguerait
aux moindres efibrts de la culture l'or de ses rayons? Quel emploi
l'Espagne a-t-elle fait de cette conquête, demeurée à peu près sté-
rile entre ses mains? — Voilà ce qui préoccupe à bon droit l'écono^
miste, et ce qui lui gâte, en présence de ces splendides régions, le
plaisir des yeux. Sir John Bowring cherche à s'en consoler en pen-
sant que tant d'espaces sans culture sont en réserve pour combattre
un jour les efiets de la théorie de Malthus. Si dans les pays d'Eu-
rope la population tend à s'accroître au point d'excéder la puissance
productive du sol, du moins reste-t-il encore sous les tropiques de
vastes contrées où la race humaine peut trouver un refuge contre la
marée montante de la misère. Ces plaines que la charrue n'a point
labourées, ces forêts où n'a jamais pénétré la hache, ces fleuves et
ces lacs dont les eaux exubérantes remontent stérilement vers le
soleil sans avoir été jamais disciplinées au profit du sol, toutes ces
richesses endormies sont là qui attendent le travail de l'homme et
promettent aux déshérités du vieux monde une place au banquet de
la vie!
Jusqu'ici les voyageurs qui ont décrit les Philippines ne se sont
guère avisés de faire un retour sur Malthus ; la plupart ont raconté
les mœurs tagales, les combats de coqs, les couvens de Manille, les
presbytères de village, que parfois leur médisance ornait d'une po-
pulation étrangère aux besoins du culte : récits plus ou moins pitto-
resques qui n'auraient plus aujourd'hui le mérite de la nouveauté.
Sir John Bowring a étudié le pays à un point de vue différent. Gou-
verneur d'une colonie anglaise, il a pu, en quelques semaines de
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LES PHIUPPINES BT LA DOMINATION ESPAGNOLE.
vacances et à travers les voiles de l'hospitalité officielle, ap
les ressources et l'avenir de la colonie espagnole. Voué dès j
liesse aux investigations économiques, il a naturellement rei
dans leç Philippines ce que d'autres n'auraient point su dé
ou auraient évité de voir, c'est-àniire les moyens d'exploitata
forces productives, les impôts, les statistiques. Si peu diverf
que soit dans l'opinion de beaucoup de gens l'économie pd
elle est reconnue aujourd'hui comme une science d'utilité gé)
et il est bon qu'elle envoie ses voyageurs dans des contrées
offrent un champ si fécond et si neuf d'observations. Ce
science jeune; elle doit, comme la jeunesse, s'instruire en
géant, et elle peut répandre avec fruit au milieu de nous les
gnemens qu'elle recueille. Il est donc tout simple que sir Johi
ring nous cite Malthus, l'un de ses classiques. Ce nom si terril
d'ailleurs placé fort à propos au début du chapitre que l'éconi
voyageur consacre à la population des lies Philippines.
Il est impossible de donner le chiffre de cette population
évaluation officielle qui date de 1858 porte &,290,000 habitas
lesquels on compte 1,860,000 Indiens, métis ou Chinois payam
pôt. D'après une autre statistique, dressée par les moines, il y
3,560,000 chrétiens répartis entre l'archevêché de Manille
trois évéchés de l'archipel; ce qui ne laisserait qu'un chiffre i
vement trop faible pour la population idolâtre et indépendan
habite l'intérieur de Luçon et les régions complètement inexpl
de Mindanao et de Mindoro. Il faut donc renoncer à obtenir ut
fieignement exact; mais ce qui est certain, c'est que le sol n'e
habité en proportion de son étendue, et qu'il pourrait nourrL
population beaucoup plus considérable. Les ressources de la ci
y sont mcalculables, et le jour où l'Espagne voudra mettre la
à l'œuvre, elle aura devant elle, dans ses possessions asiatiques
longtemps délaissées, an immense avenir de colonisation.
Les tribus insoumises de Luçon vivent à l'état sauvage; o
désigne sous le nom général de negritos. Cette race parçiît avo
la première établie dans l'ile, où elle a été peu à peu remplacé
les Tagals, qui l'ont refoulée dans les montagnes et dans les i
inaccessibles de l'intérieur. C'est une race mourante et desi
de même que le peau*-rouge de l'Amérique, à disparaître en
ment du sol. Du reste, vivant de chasse et de pêche, miser
étrangère à toute idée de civilisation, elle n'inquiète en aucun<
nière la domination espagnole, qui la laisse s'éteindre lenteme
sûrement dans sa dernière retraite. Parfois quelques missionr
s'aventurent avec l'Évangile dans les parages hantés par les n
t08 : ils n'en reviennent pas toujours, et leurs couvens, aprè
lom xxvn. 58
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Mk BBYUE DBS DEUX MONDES.
avoir inscrits sur la liste déjà longue de leurs martyrs, ne deman«*
dent pas que le bras temporel s'arme pour les venger. Une portion
des tribus de Mindanao est absolument semblable aux negritos de
Luçon; mais on compte dans cette île de nombreuses tribus musul-
manes, plus rebelles eûcore que ne le sont les idolâtres à la prédi-
cation catholique et plus redoutables pour l'Espagne, qui ne s'est
point encore trouvée en mesure de diriger contre elles une attaque
«n règle. Parti du golfe Persique, l'islamisme s'est répandu à Suma-^
tra, à Java, à Bornéo, dans les lies de la Malaisie, et il a pénétré
ainsi, d'archipel en archipel, jusqu'à Mindanao, où il oppose à la
<X)nquéte espagnole son fanatisme religieux et ses mœurs guerrières.
A l'exception du petit établissement de Zamboimga, situé à la pointe
sud-ouest, cette île peut être considérée comme indépendante.
Ce sont les Tagals au nord, les Bisagos au sud, qui forment la
grande masse de la population indigène. D'après certsdns auteurs,
ils seraient originales de l'Amérique. Une opinion plus plausible
les fait venir de la Malaisie. Il y a entre le Tagal et le Malais un air
de famille; le type du visage et le teint sont à peu près semblables,
et un assez grand nombre de mots se retrouvent dans les deux dia-
lectes. Quoi qu'il en soit, et sans nous arrêter à ces discussions
d'ethnographie, qui ordinairement n'apprennent rien à personne,
nous avons devant nous l'une des races les plus intéressantes et
les mieux caractérisées du monde asiatique. Le Tagal n'a rien de
l'intelligence et de l'âpreté laborieuse qui distinguent le Chinois,
ni de l'orgueilleuse et brutale cruauté qui arme à toute heure le
bras du Malais. C'est une race indolente et tranquille, fuyant le
travail, inaccessible aux soucis, et en même temps aimant le luxe,
ardente aux fêtes et au jeu, musicienne, presque artiste. Toutes les
<x)ntradictions se heurtent dans cette étrange nature, où domine
pourtant un sentiment inné de soumission aux forces et aux volontés
extérieures. Le Tagal n'a pas eu un seul moment la pensée de dé-
fendre son pays contre l'Européen ni ses dieux contre les moines;
il a, dès le premier jour, tout accepté, de nouveaux maîtres et une
religion nouvelle. Il n'est point de sujet plus docile ni de catholique
plus fervent. Comment les Espagnols auraient-ils malmené une po-
pulation qui se livrait de si bonne grâce? Comment l'inquisition
elle-même n'aurait-elle point désarmé devant ces faciles chrétiens?
Le Tagal continue donc à vivre heureux sous le joug le plus doux,
le plus humain qui ait jamais été imposé à une nation. Mais quel
est l'avenir de cette race? Il serait intéressant de savon* si, depuis
que les Espagnols se sont emparés des Philippines, la population
indienne s'est accrue. D'accord avec la nature, d'accord avec l'his-
toire et avec la morale, l'économie politique enseigne que l'inertie
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I£S PHILIPPIKBS ET Lk DOMINATION ESPAGNOLE. 915
ne saurait perpétuer la vie; donc un peuple qui méconnatt la rude'
loi du travail est condamné à périr un jour sous les coups d'un
peuple plus intelligent ou plus fort, à moins qu'il ne se régénère en
mélangeant son sang avec un sang étranger. Les Tagals ont refoulé
les negritos; ne pourraient-ils pas être refoulés à leur tour? Heu-
reusement pour eux, il se trouve là une race qui semble chargée
du soin de retremper et de' repeupler l'Asie : c'est la race chinoise.
Nulle part peut-èto-e mieux qu'aux Philippines ne se révèle le grand
rôle qu'elle est appelée à jouer dans les destinées de l'extrême
Orient. L'immigration des Chinois dans l'archipel est incessante et
intarissable; il en sort une génération de métis dont le nombre et
l'influence augmentent progressivement au point de constituer dans
les campagnes comme dans les villes toute une nation nouvelle qui
ranime à son contact la langueur du vieux sang tagal. Sir John
Bowring insiste avec raison sur ce fait providentiel. Avant lui, d'au-
tres voyageurs avaient signalé l'importance de l'immigration chi-
noise dans l'Ile de Luçon; ils avaient décrit ces bienheureux enfans
du Céleste-Empire s' accommodant là comme s'ils étaient chez eux,
ouvrant boutique, prenant femme indienne, fkisant le signe de croix
et suivant dévotement les processions, pour s'enrichir au plus vite
et repartir vers le sol natal, en laissant derrière eux femmes, enfans,
chapelets, cierges, et tout le mobilier de leur hypocrite exil. Il y a
du vrai dans cette amusante caricature du colon chinois; mais l'é-
conomiste, cherchant la raison et la fin des choses, examine avec
attention le singulier phénomène qui se produit sous ses yeux, et il
découvre les sérieux effets de ces migrations et de ces mélanges de
races. Le sujet mérite qu'on s'y arrête.
Nous avons déjà rappelé qu'à son origine la domination espa-
gnole avait été menacée par les incursions des pirates chinois, et
que les immigrans du Céleste-Empire s'étaient à plusieurs reprises
révoltés contre les maîtres de Luçon. On tenta donc de modérer,
par des taxes d'entrée et de séjour, les arrivages de ces colons qui
pouvaient introduire dans l'île de dangereux élémens de désordre.
En dépit des mesures restrictives, les Chinois afiluèrent à Manille.
Aux premiers temps, ils allaient dans l'intérieur, où ils se livraient
à la culture; mais peu à peu ils s'babituèrent à demeurer dans les
villes, où, par leur industrie, à force d'économie et de patience, ils
parvinrent à accaparer le commerce de détail. C'est l'histoh^e de,
toutes les immigrations chinoises dans les diverses colonies euro-
péennes de l'Asie, à Singapore, à Java, aussi bien qu'aux Philip-
pines. Aujourd'hui les Chinois occupent la majeure partie des bou-
tiques de Manille; ils ont dépossédé et ruiné les Tagals, incapables
de soutenir une telle concurrence. Une fois maîtres des villes, ils se
sont de nouveau répandus dans les campagnes, joignant aux profits
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1)16 BEVUE DES 0EUX MONDES.
du commerce ceux de l'exploitation agricole entreprise sur une
grande échelle. Les voici maintenant partout, au nombre de plu-
sieurs milliers, se renouvelant par de continuels arrivages. Ces in-
fatigables travailleurs ont donc pour ainsi dire conquis les Philip-
pines; mais, là comme ailleurs, ce ne sont que des conquérans de
passage. Après quelques années de séjour, ils retournent dans leur
pays. Ce mouvement de va-et-vient, favorisé par le voisinage et
entretenu par l'habitude, entre les côtes du Céleste-Empire et l'ar-
chipel, ne semblerait en définitive qu'un fait très ordinaire, s'il ne
fallait pas tenir compte d'une circonstance, insignifiante au premier
abord, qui caractérise l'émigration chinoise. Observez ce bâtiment
qui, venu du Fo-kien, débarque à Manille son chargement de pas-
sagers. Vous verrez descendre à terre cent Chinois, vos yeux cher-
cheraient vainement une Chinoise. Ces colons apportent à Luçon
leurs bras., leur intelligence, leur amour du gain, quelques-uns
même leurs capitaux; mais il leur manque l'élément le plus essen-
tiel de toute colonisation, la famille I Les Chinois bravent, pourémi-
grer, les prohibitions légales; les mœurs, plus fortes que les lois,
enchaînent les Chinoises au sol natal. On comptait en 1855 à Mar-
nille et dans le faubourg de Binondo près de six mille Chinois, et
seulement deux femmes chinoises I La suite se devine. Le Chmois,
qui ne pratique guère la continence, recherche une femme du pays,
et comme il a en même temps l'esprit de famille, il veut une femme
légitime; mais le mariage n'est permis qu'aux catholiques : à mer-
veille ! Il se convertit, il se marie, et, selon l'usage de son pays, il
aura beaucoup d'enfans. Telle est l'origine de la population métisse
qui s'est multipliée si rapidement sur toute l'étendue des Philip-
pines, et qui ne fera que s'accroître, car les Chinois vont vite en
besogne. Cette race conserve, même à travers plusieurs générations,
le type et le caractère paternels. Elle a le teint jaunâtre et les yeux
bridés, qui dénotent son origine, et, ce qui vaut mieux, elle a l'in-
telligence, l'activité, l'amour du travail. C'est elle, on peut le pré-
dire, qui défrichera un jour les Philippines, et qui, rentrant par de
successifs croisemens dans la famille indienne, régénérera le sang
tagal. Voilà l'immense service que l'immigration chinoise rend en
ce moment à la colonie espagnole, où l'on ne saurait compter de
longtemps encore sur le concours actif de l'élément européen.
Il n'y a guère en eflet dans les Philippines plus de deux mille
Espagnols nés en Europe ; si l'on ajoute à ce chiffre environ deux
cents étrangers, établis pour la plupart à Manille, on a le contin-
gent de la population européenne de l'archipel. Un certain nombre
de créoles espagnols, nés dans le pays, conservant l'orgueil de leur
origine castillane et formant une sorte de caste à part, peuvent éga-
lement figurer dans ce dénombrement. En résumé, la race blanche
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LES FHIUPP09ES ET LA DOMINATION ESPAGNOLE. HT
ne concourt jusqu'ici que pour une très faible part au peuplement de
ces lies. Doit-on attribuer un tel fait uniquement à l'influence du cli-
mat? ou bien ne faut-il en chercher la cause que dans les difficultés,
les restrictions peu intelligentes, qui, pendant trois siècles, ont en-
travé les opérations du négoce? Le climat des Philippines, avec ses
chaleurs énervantes, qui engendrent parfois des épidémies, n'est
point favorable au travail des blancs; mais le même obstacle se ren-
contre dans d'autres régions tropicales où cependant l'immigration
européenne, composée de capitalistes, de commerçans, d'artisans,
est beaucoup plus considérable. C'est le régime économique qui a
surtout éloigné des ports de l'archipel ces pionniers de la race blan-
che qui préfèrent s'établir dans les pays où le commerce est dégagé
de toute entrave, où l'esprit d'entreprise n'est plus retenu par les
liens d'une mauvaise législation. Que l'Espagne suive l'exemple qui
lui est donné par l'Angleterre et par la Hollande : la population eu-
ropéenne se portera dans sa colonie comme elle se porte à Hong-
kong, à Singapore, à Batavia.
Je me suis longuement étendu* sur cette question de population ;
il n'y en a pas qui soit plus importante quand on traite d'un établis-
sement colonial. En Asie comme en Europe, la plus grande richesse
d'un pays, ce n'est pas la fécondité du sol, la variété des produits,
l'excellence des conditions naturelles : c'est l'homme, l'homme qui
travaille, qui met en valeur les biens de la terre et qui fait lever la
récolte. Or quelle contrée au monde pourrait être mieux partagée
que l'archipel des Philippines? Une population indigène de quatre
millions d'âmes, une immigration régulière et continue qui amène
un supplément de bras en même temps que le concours d'une intel-^
ligence supérieure, puis, au-dessus de ces deux élémens qui assu-
rent la puissance du nombre, et comme couronnement de l'édifice
colonial, l'habileté, l'activité de la race européenne, disciplinant le
travail et répandant au dehors, par le courant des échanges, l'excé-
dant des produits i les Philippines possèdent tout cela. Elles n'ont
pas à compter avec les embarras de l'esclavage; elles n'en sont pas
réduites à essayer ces combinaisons coûteuses et hasardeuses à
l'aide desquelles certaines colonies cherchent à se procurer des co(h
lies. Gomment donc se fait-il que leurs progrès aient été si lents?
Il ne suffit pas d'accuser la paresse du Tagal. Le Tagal aurait tra-
vaillé, s'il y avait été incité par son intérêt et par l'exemple, s'il avait
moins souvent fêté les saints, patrons du chômage, s'il n^avait pas
trouvé dans ses chefs spirituels une indulgence excessive et dans
l'administration espagnole une incroyable inertie. « On m'a cité, dit
BU* John Bowring, un Tagal qui, sur le conseil d'un moine, s'est
décidé à cultiver la canne à sucre. La première année, il a obtenu
£00 dollars du produit qu'il a porté au marché d'Uoflo. U a continué»
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dl8 BETUE DES DEUX MONDES.
et la prochune vente lui donnera 1,000 dollars. Ses voisins veulent
faire comme lui, et les voilà planteurs. » Tout le mal procède donc*
d'un vicieux système qu'il est temps de réformer.
Le jour où la notion du travail aura pénétré aux Philippines, l'on
ne sera embarrassé que sur le choix des cultures pour occuper avec
profit les bras de la population indigène. Le sucre, le tabac, le café^
l'indigo, le riz, le cacao, en un mot toutes les productions U*opicale&
peuvent être cultivées avec succès dans les difiérentes parties de
l'archipel. Sir John Bowring assure même que le coton s'y récolte-
rait en abondance, et il engage les manufacturiers de Manchester à
porter leur attention vers l'Asie orientale plutôt que d'envoyer des-
missionnaires à la découverte du coton dricain. Depuis plusieurs
années, Manille expédie en Chine de nombreux chargemens de riz.
Le sucre et le café des Philippines sont connus sur tous les marchés
d'Europe. Quant au tabac, la valeur de la production indigène, qui
a quadruplé depuis vingt ans, dépasse aujourd'hui 25 millions de
francs.. La moitié de la récolte se consomnîe dans l'archipel; un^
quart est exporté sous forme de cigares, et l'autre quart est expé-
dié, en cigares et en feuilles, à destination de la métropole, qui se
f attribue comme revenu colonial. Le tabac de Luçon est d'excel-
lente qualité. Il faut croire que ce produit se gâte en voyageant sous^
nos latitudes, et que le climat de la France lui est fatal, car il est
impossible de le reconnaître dans les détestables cigares que la r^e
prétend nous vendre sous le nom de cigares de Manille. Je dois
pourtant déclarer que de simples particuliers ont acheté à la fa-
brique de Manille et rappoi1;é en France des caisses de très bons
cigares. Gomment la régie s'arrange-t-elle pour être si mal servie
et pour nous servir si mal? Quoi qu'il en soit, je tiens à défendre la
réputation, fort compromise parmi nous, du tabac de Luçon, et à
rappeler, comme l'a fait sir John Bowring, que ce produit assurerait
à lui seul la fortune des Philippines. Avec La Havane et Manille,
l'Espagne possède les deux métropoles du tabac.
Dans tous les pays, la constitution de la propriété exerce une
grande influence sur le rendement du sol. Il serait assez difficile de
définir quel est, à cet égard, le régime en vigueur aux Philippines.
En droit, l'indigène ne peut être propriétaire, mais il ccmserve la
jouissance du domaine qu'il cultive, et en fait ce droit de jouis-
sance ou plutôt cet usage équivaudrait à la propriété. Les colons
espagnols peuvent obtenir des concessions de terres moyennant
le paiement d'une faible rente; ces concessions sont rarement
demandées, les Espagnols étant, comme on l'a vu, fort peu nom-
breux dans la colonie et appartenant pour la plupart aux profes-
sions libérales ou mercantiles. Les couvens au contraire et les cor*
porations religieuses possèdent d'immenses propriétés; mais on sait
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LES PHILIPPINES ET LA DOMINATION ESPAGNOLE. 910
<iue les biens monastiques sont ordinairement mal exploités» et ce
n'est point là que se produiront aux Philippines les perfectionne-
mens agricoles. L'organisation territoriale est donc très imparfaite,
€t, comme il n*y a point d*impôt foncier, Tindigène ne cultive guère
au-delà de ses besoins. Ce ne sont point cependant les lois ni les
règlemens qui manquent pour encourager le travail des Tagals. Le
code indien recommande de planter les arbres appropriés à la na-
ture du sol, de semer, suivant les localités, le riz, le blé, le maïs, le
coton, d'entretenir du bétail, d'avoir au moins douze poules et un
coq, etc. L'indigène qui négligera pendant deux ans ces sages pres-
criptions sera dépossédé, et son domaine passera à d'autres. Ne
s'est-il pas trouvé, il y a quelques années à peine, un gouverneur
qui a imaginé d'imposer aux capitaines des navires venant de Chine
ou de l'Inde anglaise l'obligation d'apporter cinq cents oiseaux vi-
vans destinés à être lâchés sur les plaines de Luçon pour détruire
les insectes qui dévoraient les récoltes ! Sir John Bowring cite le dé-
cret. Il n'est pas besoin de dire que cette législation, ces règlemens
si détaillés, si minutieux et parfois si ridicules, demeurent lettre
morte. La mise en valeur des îles Philippines réclame des mesures
d'un ordre plus général. 11 serait dangereux de modifier le régime
<ies biens du clergé et de mécontenter les couvens, mais on pour-
rait déterminer d'une manière plus précise le droit de propriété
pour lés indigènes, faciliter la vente des domaines et accorder lar-
gement aux étrangers la faculté d'acquérir des terres. En outre,
comme la propriété n'a de prix que si elle peut être aisément ex-
ploitée, on devrait améliorer ou plutôt créer le système des voies
•de communication de manière à assurer le transport des récoltes
aux points d'embarquement. Peut-être dans les premiers temps la
concurrence des Européens et des Chinois viendrait-elle déranger
les habitudes des Tagals, qui se verraient ou privés de leurs terres
-ou obligés de les cultiver; mais la population métisse ne tarderait
pas à comprendre les avantages de cette réforme agricole, et elle
■entraînerait le reste. Que l'on attire les capitaux, que l'on organise
la circulation des produits : les bras, désormais rémunérés, finiront
par se mettre au travail. Ces procédés, que recommande avec rai-
son sir John Bowring, relèveraient bientôt les Philippines au niveau
<les plus riches colonies.
Il n'est pas douteux que ces améliorations intérieures, en conso-
lidant la propriété et en multipliant les produits, profiteraient lar-
gement au commerce de l'archipel. L'histoire du régime commercial
aux Philippines est réellement édifiante. Sans remonter aux pre-
miers temps de la conquête, où la colonie n'entretenait de rapports
qu'avec la Nouvelle-Espagne, au moyen du fameux galion d'Aca-
pulco, nous ne voyons, pendant le cours des xvir et xviii' siècles.
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920 BETUE DES DEUX MONDES*
que des rëglemens restrictifs, prohibitifs, entravant les échanges et
étouffant dans leur germe les élémens de prospérité que renfer-
maient ces belles contrées. En 1785, le commerce fut livré à une
compagnie privilégiée. C'était un progrès, car au moins cette com-
pagnie jouissait de certaines facilités qui jusqu'alors avaient été ju-
gées incompatibles avec les pures doctrines du régime colonial. Le
privilège de la compagnie expira en 183&, et ne fut pas renouvelé.
C'était encore un progrès. Quelques négocians étrangers avaient ob-
tenu en 181 à la faculté de s'établir à Manille, et cette première dé-
rogation aux vieilles pratiques avait porté ses fruits. L'Europe com-
mençait alors à nouer des relations plus suivies avec l'extrême
Orient; les colonies anglaises et hollandaises devenaient florissantes.
Le marché de la Chine attirait l'attention des négocians. Manille res-
sentit; le contre-coup de cette activité commerciale. En 1865 seule-
ment, le gouvernement espagnol jugea que le moment était venu
d'accorder plus de latitude au commerce étranger, et il ouvrit trois
nouveaux ports : Suai dans l'île Luçon, Iloïlo dans l'île Panay, et
Zamboanga dans l'île Mindanao. Ainsi jusqu'en 1855 les échanges de
tout l'archipel avec l'étranger étaient exclusivement concentrés à
Manille. 11 fallait que les produits des différentes îles fussent appor-
tés à grands frais dans ce port avant d'être expédiés vers l'Europe,
et de même les marchandises européennes ne pouvaient être débar-
quées que dans les entrepôts de la capitale. Voilà ce que l'on appe-
lait au bon temps la saine pratique du système colonial! Qu* est-il
arrivé? C'est qu'à chaque relâchement des vieux liens, à chaque
mesure relativement libérale, correspond un progrès intérieur, un
accroissement de prospérité et d'échanges. L'Espagne n'est point le
seul pays du monde qui ait à profiter de cet enseignement. L'expé-
rience a démontré que les colonies ne se développent qu'à la condi-
tion d'envoyer leurs produits sur tous les marchés, et que les colo-
nies les plus avantageuses pour leurs métropoles sont précisément
celles qui jouissent de la plus grande liberté commerciale. L'Angle-
terre et la Hollande ont successivement essayé, dans leurs colonies
de l'Asie, du régime de la prohibition absolue et de l'expédient des
compagnies à privilèges : elles y ont renoncé, et elles font rapide-
ment disparaître, dans l'Inde et à Java, les vestiges de l'ancienne lé-
gislation. L'Espagne semble vouloir entrer dans la même voie. Elle
y est encouragée par le succès des réformes qu'elle a, dans ces der-
niers temps, accomplies aux Philippines. Un commerce de 80 mil-
lions de francs environ est évidemment au-dessous de ce que l'on
doit attendre d'une colonie aussi vaste et aussi peuplée.
Le budget des recettes aux Philippines s'élève à près de 60 mil-
lions de francs, provenant des monopoles, en tête desquels figure le
tabac, de l'impôt direct que paient, sous forme de capitation, les
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LES PHItlPPINBS ET LA DOMINATION ESPAGNOLE. 921
indigènes, les métis et les Chinois, de la douane, des loteries. Avec
ce revenu, la colonie paie toutes ses dépenses, son armée de quinze
mille hommes, composée presque entièrement de troupes tagales,
sa marine, qui est peu considérable, les fonctionnaires civils, etc. Il
reste environ 6 millions qu'elle verse dans le trésor de la métropole.
C'est un bénéfice net qui n'est pas à dédaigner pour l'alignement
des budgets espagnols.
Les chiffres statistiques abondent dans la relation de sir John
Bowring; j'aime mieux les y laisser. Les raisonnemens qui les ac-
compagnent et les éclairent sont particulièrement à l'adresse du
gouvernement espagnol. Le voyageur a voulu sans doute acquitter
par une leçon d'économie politique la dette d'hospitalité qu'il a con-
tractée envers l'administration des Philippines; venant d'un profes-
seur émérite, inspirée par un sentiment de sincère bienveillance, la
leçon mérite de ne pas être perdue. Â un pohit de vue plus général,
cette étude sur la colonie espagnole s'appliquerait à la plupart des
établissemens que les Européens possèdent en Asie, et elle peut pro-
fiter à tous les gouvememens. Seulement il faut avouer que, sous le
rapport pittoresque, elle offre un médiocre attrait. En présence d'une
splendide nature qui prête aux descriptions éloquentes, sous ce so-
leil ardent qui échauffe les imaginations les tnoins poétiques, devant
ces forêts vierges, ces montagnes, ces volcans qui font si bien dans
un récit de voyage, l'économiste ne songe qu'aux problèmes de la
production et de la consommation. Ces richesses spontanées du sol,
il ne s'arrête pas à les peindre; il veut qu'on les exporte. Traverse-
t-il un beau pays : il ne tient pas au paysage, il s'aperçoit seulement
que la route est détestable, et que les récoltes ne peuvent point pas-
ser par là. Il traverse une rivière, le pont s'écroule. Le touriste vul-
gaire ne manquerait pas de raconter ce tragique accident, et de nous
dessiner la charmante rume de bambou. L'économiste n'est pas si fa-
cile : il gourmande l'administration des ponts et chaussées. Et ces fa-
meux combats de coqs que tous les voyageurs ont chantés en prose
plus ou moins épique, que j'ai célébrés, moi aussi, je m'en accuse,
dans un récit de jeunesse, que deviennent--ils sous la plume austère
d'un disciple d'Adam SmiUi? Sir John Bowring croirait sans doute dé-
roger en décrivant lui-même cette scène de mœurs tagales. Il traduit
une relation empruntée à un auteur espagnol, et quand, après s'être
mis en règle avec la curiosité du lecteur, il prend la parole pour son
propre compte, c'est pour condanmer la passion du jeu et le revenu
de 86,326 piastres 25 centièmes qu'elle procure au gouvernement.
A quoi bon tous ces coqs destinés à rougir de leur sang le sable de
l'arène? Il vaudrait bien mieux, pour la fortune des Philippines et
pour la morale, qu'on les enfermât dans les basses-cours avec des
poules I Sir John Bowring est impitoyable pour la poésie; n'en usuit
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922 BEYUE DES DEUX MONDES.
pas, il ne la souffre pas chez les autres. Un de nos compatrioteSt
après une longue résidence aux Philippines, a publié, il y a quel-
ques années, ses impressions. Il a décrit son habitation, entourée de
bois épais, d'Indiens féroces, de crocodiles et autres bêtes sauvages;
il a raconté ses combats avec les uns et avec les autres, comment i)
a défriché les forêts, dompté les Indiens et massacré les crocodiles,
comment il a vu des cervelles humaines servies à des festins de
cannibales, et, spectacle moins terrible, des Tagals couveurs, c'est-
à-dire faisant éclore des œufs de canard en dormant dessus. Ces
récits ont, à ce qu'il parait, obtenu un certain succès, car ils ont eu
deux éditions en France et l'honneur d'une traduction anglaise. Sir
John Bowring, qui est d'ordinaire peu facétieux, se met en frais de
malice pour contredire les exagérations plus que pittoresques de
M. de La Gironnière; il a visité le domaine décrit par le trop in-
génieux conteur, et il n'a rien vu de pareil, ce qui n'aurait pas
dû le surprendre, puisque le Français avait métamorphosé ce lien
terrible; il prend même la peme d'expliquer compendieusement
le procédé artificiel employé pour l'éclosion des œufs de canard,
sans la moindre superposition de Tagal. Enfin il annonce par une
note (m nota venenum) que M. de La Gironnière est reparti pour
les Philippines, chargé d'une mission scientifique par le gouverne-
ment français. Pourquoi pas? Tout cela est de bonne guerre, mais
j'y trouverais presque de l'ingratitude, car certainement ce qu'il y
a de plus amusant dans le livre de sir John, c'est l'extrait de la re-
lation extraordinaire que nous devons à l'imagination de notre com-
patriote.
On aurait pu s'attendre à une description moins aride des porta
ouverts en 1855, Suai, Iloïlo et Zamboanga, que sir John Bowring
a successivement visités. C'était là l'occasion de fournir quelques
détails nouveaux sur l'organisation et sur les mœurs des Philip-
pines. Malheureusement le voyageur conserve partout sa tenue cor-
recte et son imperturbable sang- froid économique; il faut plonger
les regards à travers un amas de chiffres pour découvrir quelque
trait curieux ou intéressant de la vie indigène. Nous voudrions de
temps à autre le récit d'un touriste, nous ne lisons le plus souvent
qu'un rappofrt de consul. Des trois ports où le décret de 1855 a
permis aux étrangers d'établir des comptoirs, Iloïlo, dans l'Ile de
Panay, est le plus considérable. Sir John Bowring, en parcourant les
environs de la ville, remarque les apparences de richesse que pré-
sente le pays, l'étendue et la nombreuse population des villages, 1&
bonne hamlonie qui règne entre l'autorité espagnole et les Indiens,
l'influence prépondérante du clergé. Partout il est accueilli avec les
honneurs dus à sa position officielle : l'alcade s'empresse à sa ren-
contre, suivi du maire et des notables, la population lui fait ftte et
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LES PHILIPPINES ET Ll DOUINATION ESPAGNOLE. 92t
accourt de loin pour contempler le noble étranger; mais, dès que le
curé se montre, alcade, maire, peuple lui ouvrent re^[>ectueusement
passage et lui laissent le premier rang. Nous voici dans un village
voisin d'Iloïlo. C'est au couvent des Augustins que s^arrête le cor-
tège sur l'invitation d'un moine intelligent et aimable, qui fait de la
meilleure grâce les honneurs du logis. Tout est comfortable et bien
ordonné. Les appartemens sont meublés avec goût. Point de cellules
sombres, point d'étroits corridors où le corps étoufiFe. L'air circule,
«ton se sent à l'aise. Il y a un grand et beau jardin, dont une partie
est réservée à la culture du cacao, car les moines ne se fient qu'à
eux-mêmes pour la confection de leur chocolat. La basse-cour est
abondamment garnie : on trouve de bons chevaux dans les écuries
et d'élégantes voitures sous les remises. Le couvent ne rougit pas
de sa richesse : il a de gros revenus et il s'en sert, à la satisfaction
4es visiteurs que le hasard lui amène. Sir John arrive au réfectoire,
où la nappe est mise. Il ne nous dit point le menu du repas, et c'est
:un oubli de l'économiste, qui sans doute a été distrait de son étude
habituelle par les espiègleries des petites filles tagales chargées du
service de la table. Ces enfans l'examinent curieusement en lui chan-
geant ses assiettes, elles suivent ses gestes, observent ses vêtemens
et échangent à haute voix leurs réflexions sur cet étranger dont la ve-
nue a mis sur pied le village et le couvent, même aux heures de
la sieste. Elles s'étonnent de voir si simplement habillé, sans broi»
deries d'or, sans chapeau à plumes, un personnage qui, dit-on, est
un grand chef. L'une d'elles, commettant devant les bons pères le
péché de curiosité, plonge sans façon ses petites msdns brunes dans
la blanche cbevejure, par bonheur très naturelle, du gouverneur de
Hong-kong, et parait admirer beaucoup cette décoration de l'âge,
dont les Tagals aux cheveux fidèlement noirs ne sont jamais parés.
Après le repas viennent les cigares, puis on quitte le couvent, et su:
John trouve à la porte tous les notai)les qui l'attendent avec leurs
voitures, et, défilant à sa suite, l'escortent joyeusement jusqu'à la
ville. Quant aux jeunes officiers anglais qui accompagnaient le gou-
verneur, on les retient au village, où les Tagals ont organisé une fête
«t des danses avec la permission du curé.
Dans le port de Suai, même réception, où se révèle, toujours au
premier plan, l'influence des ordres religieux. L'alcade est un ex-
cellent homme, mais le frère Gabriel I Frère. Gabriel a seul la parole;
-c'est lui qui explique l'histoire et les ressources du pays, c'est lui
qui fait l'invitation à dîner. Il ordonne et dirige tout dans ce pays,
qui est son domaine, qui lui appartient corps et âmes, et où les af-
faires ne marchent qu'au son de la cloche du couvent. Du reste, la
rencontre est heureuse pour sir John Bowring, car déjà frère Gabriel
3'entend à merveille avec le consul que l'Angleterre a eu soin d'in*
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02i| RETUE DES DEUX MONDBâl.
staller à Saal dès ronverture dn port; il ne dédaigne pas Féconomie
politique, il applaudit à une réforme qui doit tourner au profit de
ses ouailles, et, oubliant que les Anglais sont hérétiques, il les ver-
rait volontiers arriver avec leurs marchandises et leiu' argent. L'es-
prit libéral ne serait donc point banni des couvens de Suai : habi-
tués à gouverner les intérêts temporels des populations, quelques
moines ont compris qu'il est temps d'introduire parmi les Indiens
J'habitude du travail, et tandis que l'alcade, nommé seulement pour
quelques années ou pour quelques mois, ne songe qu'à passer dou-
cement son temps d'exercice, le prêtre, qui est attaché pour la vie
aux destinées de son village, s'occupe plus activement du bien-être
de tous; il surveille le commerce et confesse ses pénitens sur l'état
de leurs récoltes. C'est une justice qu'il faut rendre à certains cou-
vens des Philippines, et si l'on n'avait sous les yeux que l'exemple
4e Suai, on serait presque tenté de reconnaître que, dans la situa-
tion présente de la société indienne, aucune influence ne remplace^
raàt avec avantage celle des couvens pour développer les progrès
matériels*
Sir John Bowring ne séjourna que très peu de temps à Zam-*'
boanga. Tant que les Espagnols n'auront point étendu leur domina-
tion à l'intérieur de l'île Mindanao, le commerce de ce port demeu-
rera à peu près nul. Avant 1855 , les baleiniers des mers du Sud
menaient en assez grand nombre à Zamboanga pour y renouveler
leurs vivres, et par la même occasion ils faisaient un peu de contre-
bande. Lorsque les échanges ont été régulièrement autorisés, on a
établi une douane, afinMe percevoir les droits; depuis ce moment,
les baleiniers vont ailleurs. Une forteresse comma|;^de la côte, mais
à l'arrivée du steamer anglais qui portait sir John Bowring, elle ne
put tirer la salve d'usage, les magasins de poudre se trouvant tout
& fait vides. Mieux vaudrait assurément une douane sans douaniers
qu'un fort sans poudre. Aujourd'hui que les Européens ont la fa-
culté de trafiquer à Zamboanga sous la protection de la douane, il
ne s'y vend presque^rien. Voilà le résultat de la réforme libérale de
1855. C'esrf; ce qu'il y a de plus curieux à observer, quant à présent,
dans ce petit port, où l'oflScier qui remplit les fonctions de gouver-
neur occupe ses loisirs à former une collection d'armes malaises.
Il est très bien placé pour cela, car les îles voisines, Bassilan, Sou-
lou, sont peuplées de pirates, et le collectionneur peut s'y procu-
rer à bas prix toutes les variétés de kris, de yatagans, de lances^
en usage chez les Malais.
L'ouverture des trois ports est de date trop récente pour que l'on
puisse apercevoir dès à présent les effets que produira sur la popu-
lation indienne l'établissement de relations plus directes avec le
tx)mmerce étranger. L'excellence de la mesure n'est pas contestablet
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LES PHILIPPINES ET LA DOMINATION ESPAGNOLE. 02&
mûd les résultats paoïvent se faire attendre. Nous avons vu combien
il a fallu de temps à l'Espagne pour réformer sa législation écono-
mique, pour inaugurer les lignes de chemins de fer et de paquebots^
pour entrer définitivement dans la carrière des améliorations ma-
térielles où l'ont précédée la plupart des nations européennes. Les-
obstacles que le progrès a rencontrés dans la métropole sont bien
plus grands encore aux colonies. Toute œuvre coloniale exige la vi-
gueur, la persévérance, l'esprit de suite, et ce n'est point par là que
brille le caractère espagnol. Chaque révolution ministérielle à Madrid
se fait sentir à Manille par l'envoi d'un nouveau gouverneur-général
qui ne connaît rien aux intérêts du pays, et dont l'esprit doit être
médiocrement porté aux sérieuses études de la colonisation, car it
se peut que la prochaine malle d'Europe lui amène un successeur.
Le palais du gouvernement à Manille est orné des portraits de tous*
les gouverneurs qui ont paru aux Philippines. Sir John Bowring, en
contemplant cette longue galerie, a remarqué à la suite plusieurs
cadres vides que la prévoyance de l'architecte a ménagés pour re-
cevoir les portraits des futures excellences. Un portrait, voilà l'uni-
que souvenir que la plupart de ces hauts fonctionnaires ont laissé
dans la colonie. Cette mobilité extrême du personnel administratif
serait partout une grande faute; ici l'inconvénient semble d'autant
plus grave qu'il rend plus difficiles les efforts tentés par l'autorité
civile pour lutter contre la prédominance excessive de l'autorité ec-
clésiastique, et pour reprendre aux yeux des populations indigènes
le rang qui lui appartient.
n est cependant du plus haut intérêt que cette influence cléricale
rentre d'elle-même ou soit ramenée dans les justes limites. Il y a
là une question de saine politique et de bon ordre dont la soluticm
est indispensable. Accueilli et fêté dans les couvens, sir John Bow-
ring a dû se trouver quelque peu embarrassé pour dire sur ce point
tout ce qu'il pense; mais son sentiment n'est pas douteux, il se kisse
deviner presque à chaque page du récit, et l'on voit que, malgré les
gracieuses prévenances des moines, l'économiste est demeuré incor-
ruptible. Tout en signalant avec impartialité les procédés aimables
et avec gratitude les bons repas qu'il a trouvés sur sa route, tout
en rendant hommage au zèle éclairé de quelques moines qui se pré-
tendent volontiers aux projets de réforme, il ne dissimule pas que
le mainti^i de la prépondérance du clergé opposerait un obstacle à
peu près invincible à l'essor de la prospérité coloniale. Pour que
cette pro^érité se développe, il faut modifier le régime de la pro-
priété, les conditions de travail, les systèmes d'impôts, les relations
avec les étrangers, c'est-à-dire introduire des élémens nouveaux,
propager de nouvelles idées parmi les indigènes* Or a)nunent ad^
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,^6 REYUB Dfi8 P^Ji UOiUDiB»,
^mettre que le clergé, tout-puissant aujourd'hui^ accueille et favo-
rise ces nouveautés? Il n'y gagnera rien pour lui^-même; il ne peut
qu'y perdre. Ce sentiment, purement humain, de conservation n'a
jamais été étranger à la politique de l'église ; prêtre ou laïque, cm
aime à garder ce que l'on a. Mais un sentiment plus élevé pourrait
inspirer les moines dans leur résistance. L'archipel des Philippines
est aujourd'hui conquis à la foi catholique. La loi de Rome y règne
sans partage. Le Chinois qui débarque à Manille se convertit et
prend pour ainsi dire son billet de confession en même temps qu'un
permis de séjour. L'hérésie n'a pas droit de cité. Quant aux tribus
idolâtres qui habitent l'intérieur des lies, les moines les considèrent
comme une proie ou plutôt comme une récompense promise à leurs
courageuses prédications, et ils comptent à l'avance ces sauvages
-au nombre des fidèles qui viendront, au jour marqué par Dieu, gros-
sir leur docile troupeau. Or n'est-il pas naturel que les moines crai-
gnent de voir s'altérer, au contact des étrangers, cette grande unité
<^thoIique dont ils se montrent si fiers? La liberté des cultes dans
une colonie est la conséquence forcée de la liberté commerciale.
Si les Anglais, les Américains, les Hollandais, les Allemands s'éta-
blissent non-seulement à Manille, mais encore dans les principaux
ports de l'archipel, les temples protestans ne tarderont pas à s'é-
lever à côté de l'église et du presbytère; puis les musulmans récla-
meront leur mosquée, et enfin le Chinois, jusque-là si soumis et
Si humble, comprendra qu'il peut s'enrichir sans aller à la messe;
il ne se donnera plus la peine de paraître catholique, et il voudra sa
pagode. Croit-on que le clergé espagnol serait d'humeur à tolérer
de pareilles profanations? On ne doit pas demander à des hommes
;animés d'une foi sincère et intolérans par conscience un sacrifice
qui serait pour eux un crime et, pis que cela, un péché I Vainement
vous leur montrerez les grandes villes de l'Inde anglaise riches et
florissantes avec leur liberté commerciale et religieuse : Java, où les
Hollandais subventionnent le culte indigène, et ce petit port de Sin-
gapore, l'entrepôt du commerce asiatique, où le voyageur embrasse
du même coup d'œil la pagode chinoise voisine de la mosquée et la
•coupole du temple protestant auprès de la flèche gothique surmon-
tée de la croix I Les moines espagnols n'accepteraient pas pour les
Philippines une grandeur coloniale qui serait payée d'un tel prix.
Ils ne tiennent pas à ce que les Tagals travaillent, cultivent, impor-
tent et exportent plus ou moins; ils ne se soucient guère ,des doc-
trmes d'Adam Smith ou de Malthus, ni des avis d'un économiste de
passage qui vient prêcher des routes, des ponts, des marchés, et
promettre qu'en échange du sucre, du café et du tabac, que l'archi-
çéi produit abondamment, l'Angleterre se chargera de fournir d'ex-
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LES PHaiPPINBS ET LA DOMINATION ESPAGNOLE. 927
cellentes cotonnades. Ce futur Eldorado de richesse matérielle ne
vaut pas pour eux le paradis. Us voudront qu'on leur laisse leurs
Indiens au temporel comme au spirituel, et un instinct presque lé-
gitime leur conseillera de repousser les réformes. C'est là sans con-
tredit la plus grande difficulté que rencontrera le gouvernement
espagnol dans les voies nouvelles où il parait désireux d'engager sa
politique coloniale. On sait l'influence que le clergé exerce dans la
métropole; cette influence, justifiée par trois siècles de bienfaits, de
services rendus aux indigènes, est plus puissante encore aux Phi-
lippines.
Cependant le premier pas est fait : on a commencé par lever quel-
ques prohibitions commerciales; les membres les plus éclairés de
l'admhiistration ont déjà exprimé des objections contre les mono-
poles sur lesquels repose le système fiscal. On observe, non sans^
jalousie, les progrès accomplis dans les autres colonies asiatiques.
Enfin l'expédition récemment entreprise contre la Cocbinchine,
de concert avec la France, atteste que l'Espagne entend coopé-
rer désormais plus activement aux affaires de l'extrême Orient. La
portée politique de cette campagne, faite en commun par la France
et par l'Espagne, n'a peut-être point été assez remarquée. Sir John
Bowring ne s'explique pas que l'Espagne ait envoyé contre la Co-
cbinchine plusieurs régimens de troupes tagales, et il ne voit
dans cet incident qu'une aventure plus ou moins chevaleresque. Il
comprend que la France, cherchant à acquérir une possession ou \m
port dans les mers de Chine, et trouvant presque toutes les places
déjà prises, ait dirigé ses regards vers la Cocbinchine; mais il n'a-
perçoit point l'intérêt qui a pu déterminer l'Espagne, maltresse des
Philippines, à dépenser pour une telle expédition son argent et ses
forces. Le désir de venger le meurtre d'un évêque ne lui semble pas^
un motif suffisant, et dans tous les cas cette ardeur de vengeance
serait bien tardive, car depuis trois siècles de nombreux mission-
naires espagnols ont subi le martyre en Cocbinchine et au Tonkin,
sans que l'Espagne ait songé à entreprendre la croisade. Ces obser-
vations seraient justes, si la guerre de Cocbinchine n'avait été pour
le cabinet de Madrid qu'une guerre de religion; mais n'est-il pas
évident qu'en accueillant la proposition de la France, le gouverne-
ment espagnol a été surtout inspiré par une pensée politique? Il sa-
vait que la nation l'approuverait, car depuis quelques années, au
bruit d'armes qui a retenti dans toute l'Europe, l'E^gne s'est pas-
sionnée pour la guerre; il savait que' la p(q)ulation, l'armée et le
clergé des Philippines applaudiraient à une campagne entreprise
pour une cause sainte; il cbmptait que les drapeaux alliés rempor-
teraient une prompte et éclatante victobre qui satisferait l'orgueil
Gooçle
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92S BEYUE DES DEUX MONDES.
castillan et fortifierait Tesprit mUit£Ûre du soldat tagal; enfin, et
cette considération était peut^tre la plus grave à ses yeux, il voyait
dans la guerre de Cochincbine le point de départ d'une alliance in-
time avec la France pour l'ensemble des affaires asiatiques. Aujour-
d'hui que tant d'intérêts s'agitent dans l'extrême Orient, et que les
puissances européennes vont y faire des traités de paix et des
campagnes de guerre, les nations qui possèdent des territoires dans
ces lointamès contrées doivent se ménager des alliances pour as-
surer et défendre au besoin leur position en Asie. Les combmai-
âons de la politique d'équilibre ne sont plus enfermées dans les
étroites limites de l'Europe; elles sont désormais transportées sur
les points les plus reculés du monde. Nul ne sait ce qui peut sortir
des événemens dont la mer de Chine est devenue le théâtre. Il suf-
fit qu'il y ait là une situation troublée pour que l'Espagne se préoc-
cupe du sort de ses possessions. Tout lui conseille dès lors de re-
chercher avec empressement sur le terrain asiatique l'appui d'un
pays qui ne lui soit suspect ni comme voisin ni comme rival, qui
ait en Orient les mêmes intérêts politiques et religieux. Seule, la
France remplit ces conditions d'alliance. Le cabinet de Madrid a
donc fait autre chose qu'une manifestation chevaleresque en s'u-
nissant avec nous, et sur notre demande, contre la Cochincbine: il
a fait un acte de prévoyance politique dont l'intention n'aurait point
dû échapper à la sagacité habituelle de sir John Bowring.
On a souvent accusé les Anglais de jeter sur les Philippines des
regards de convoitise et de regretter que le port de Manille, dont
ils s'étaient rendus maîtres en 1762, ne soit pas demeuré entre leurs
mains. Ce regret est très naturel, les Anglais ont dû l'éprouver plus
d'une fois en songeant au parti qu'ils auraient tiré de cette admi-
rable colonie, et, s'ils venaient à s'emparer une seconde fois de Ma-
nille, ils seraient probablement peu tentés de restituer une aussi
bonne prise. On comprend donc que la crainte de l'invasion anglaise
ait fréquemment préoccupé l'administration des Philippines, et qu'il
y ait quelque intérêt à savoir si, le cas échéant, l'Espagne serait en
mesure de défendre ses possessions. Voici ce que dit à ce sujet sir
John Bowring : « En temps de paix, l'Espagne n'a rien à craindre
pour sa colonie. Tant qu'il ne viendra point d'attaque du côté de
l'étranger et que l'administration se comportera avec douceur et
prudence, il n'y a pas à redouter la moindre agitation intérieure;
mais je doute que, s'il arrivait un moment de trouble, les autorités
eussent à leur disposition de Buflisans moyens de défense. On pour-
rait s'appuyer pendant quelque temps sur l'armée régulière in-
dienne; pourrait-on compter sur la milice ou sur un corps de volon-
taires? Cela est fort incertain. Les Espagnols sont en très petit
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LES PHILIPPINES ET LK DOMINATION ESPAGNOLE. 929
nombre; les races indigènes sont indolentes et indifférentes; elles
ne prendraient point parti pour l'étranger, mais elles ne feraient
aucun effort d'énergie ou de patriotisme au profit de TEspagne... »
En d'autres termes, si la guerre éclatait entre l'Angleterre et l'Es-
pagne, si les escadres britanniques qui stationnent dans les mers de
la Chine et de l'Inde se présentaient devant Manille et sur les points
abordables de la côte, la colonie se trouverait fort compromise, l'Es-
pagne ne possédant pas assez de troupes pour garnir les positions les
plus importantes, ni assez d'argent pour les entretenir en état de
défense. Tel est le commentaire de l'opinion exprimée par le voya-
geur anglais, et, si cette opinion est exacte, on s'explique aisément
que le gouvernement espagnol saisisse les occasions de marcher
d'accord avec la France, alors que la Grande-Bretagne augmente
sans cesse dans les mers de Chine sa pubsance et ses moyens d'at-
taque. L'alliance et à un moment donné l'action commune sont con-
formes aux intérêts et aux sentimens des deux nations catholiques.
Nous ne saurions donc demeurer indifférens aux destinées des
Philippines. Nous devons désirer que l'Espagne mette à profit les
ressources de toute nature que renferme ce vaste archipel. Le ré-
<îent écrit de sir John Bowring indique clairement le caractère, les
difficultés et les vices du système de colonisation que la conquête y
a établi, qui s'est ma'mtenu à peu près intact pendant trois siècles,
€t qui doit aujourd'hui faire place à des combinaisons nouvelles. Il
démontre que, malgré les intentions les plus pures, l'autorité cléri-
cale est impuissante à gouverner les intérêts matériels d'une société;
il prouve, en second lieu, que les doctrines de l'ancien régime co-
lonial, les prohibitions, les monopoles, sont condamnées par une
trop longue expérience, et ne s'accordent plus avec les besoins de
notre temps. Ces deux questions, l'une sociale, l'autre économique,
se débattent ailleurs qu'aux Philippines, et plus près de nous. Elles
agitent et divisent les consciences et les intérêts. Ne dédaignons ps^
les enseignemens qui nous arrivent du fond de l'Asie, s'ils nous ap-
portent quelque rayon de lumière. Le Tagal, sous le joug paternel
et chéri du moine, végète dans la paresse et l'ignorance; l'une des
plus riches colonies du monde demeure presque stérile par l'effet
d'une législation surannée. C'est que partout, au milieu des tribus
primitives comme au sein de la vieille Europe, la prospérité d'une
société exige la juste répartition des pouvoirs et l'entière liberté du
travail.
C. Lâvollée.
TOMi xxvn. d9
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LES CONTROVERSES
LES ÉCOLES RELIGIEUSES
EN HOLLANDE
1. Tien Jartn vit dm TaehUffjarigm Oorlog [Dix Ans de ta Guerre de quaire^vingts an»), ptr
V. le doeteor FriiB; I vol., 48M. ~ II. Chrittologie , par M. I. S. yan Oosienee, pasteur k
Rotterdam, l85S-6d. — 111. De Nood der Kerk {let Besoins de l'ÉgHse), par M. D. Cbanteple
de La Saoasaye, paeteor à Leyde; 1 toI.» 1859. — IV. De Waarheid $n hare Kenbronnen ( De la
Vérité H de ses Sources), par M. C. W. Opzoomer, professear k Utrecht; I toL, 1899. — V. De
Lier der Hervormde Kerk [la Doctrine de V Église réformée), etc., par M. J. H. Scholten,
professeur à L«yde; I toI., 1880.
La Hollande est une des nations de l'Europe qui ont le plus de
droits à notre intérêt et à nos sympathies. Dans le passé, on peut
dire qu'elle a sauvé deux fois la liberté du monde et de la pensée
moderne. De nos jours, elle réclame particulièrement l'attention de
ceux qui, persuadés que toutes les libertés se tiennent par les liens
d'une étroite solidarité, aiment à les voir pratiquées simultanément
sur les différens domaines entre lesquels se partage la vie d'un peu-
ple. En effet, il serait diflîcile d'indiquer un pays où la théorie de
toutes les libertés soit plus complètement admise et plus largement
appliquée : liberté civile, liberté religieuse, liberté de presse, de tri-
bune, de réunion, de commerce, la Hollande peut se glorifier de les
posséder toutes. Sa prospérité matérielle el ses admirables colonies
d'un côté, son développement scientifique et littéraire de l'autre,
surtout si Ton tient compte de l'exiguïté du territoire, plaident d'a-
vance en sa faveur. Et ce qui recommande peut-être ce pays à notre
Gooçle
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THÉOLOGIE CONTEMPORAINE EN HOLLANDE. 031
€Stime particulière, c'est qu'il n'a rien à nous envier en fait d'éga-
lité. Nous ne voulons montrer ici qu'un des aspects de cette féconde
activité morale; notre but serait d'exposer la marche historique et
l'état actuel de la science religieuse en Hollande. On sait combien,
dans la plupart des pays de l'Europe, même en ceux où la liberté
politique est très développée, la science religieuse rencontre encore
de préjugés créés par la routine et entretenus par la peur. Il peut
donc y avoir quelque intérêt à savoir ce qu'elle devient dans les pays
où elle n'a guère à lutter que contre les difficultés qui tiennent à la
nature même de l'esprit humain. Après avoir montré les diverses
églises dans leur développement historique, nous aurons à les exa-
miner en présence des questions qui entretiennent aujourd'hui les
débats théologiques en Hollande.
I.
Les deux tiers environ de la population hollandaise professent la
religion protestante, et la très grande majorité des protestans hol-
landais appartient à l'église réformée^ c'est-à-dire à cette branche
du protestantisme qui reçut au xvi* siècle la profonde empreinte du
génie de Calvin. En dehors de toute opinion religieuse particulière,
on peut penser que ce fut un grand malheur pour l'église catholique
aux Pays-Bas d'avoir identifié sa cause avec celle de l'épouvantable
tyrannie espagnole pendant les quatre-vingts ans de lutte acharnée
d'où sortit enfin la liberté néerlandaise. On doit dire, à l'honneur
de la Hollande, que, parmi les nations de l'Europe, elle fut des
premières à mettre en pratique ces principes de tolérance qui, au
XVI* siècle, restèrent confinés chez quelques esprits d'élite, et mé-
<x)nnus par la plupart de ceux-là mêmes qui auraient dû les puiser
dans leurs convictions religieuses. M. E. Quinet a bien résumé, dans
son étude sur Mamix de Sainte-Aldegonde (1) , la voie suivie alors
par im pouvoir républicain désireux de concilier l'indépendance na-
tionale et la liberté de conscience, mais décidé à consolider avant
tout la première. «Les états, dit- il, maintmrent le catholicisme
dans la dépendance et presque dans l'opprobre, tant qu'il fut à re-
douter; ils lui rendirent avec éclat une demi-liberté dès qu'ils le
jugèrent impuissant. » Aujourd'hui il n'y a plus de religion d'état,
toute trace d'inégalité légale a disparu entre les divers cultes, et les
catholiques néerlandais en font naturellement profiter leur église.
Leur importance politiqve s'est accrue par l'adjonction au royaume
des Pays-Bas de quelques provinces du sud qui n^ faisaient pas par-
Ci) Voyez la îiemt du !•% 15 mai et 15 juin 1854.
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032 REVUE DES DEUX MONDES.
tie autrefois de la république, et qui n'ont pas suivi la Belgique dan»
sa séparation en 1830. Généralement très soumis à leur clergé, ils^
forment une masse compacte que l'esprit du xviii* siècle ne semble
même pas avoir entamée. Les autres Hollandais leur reprochent sou-
vent de subordonner entièrement leurs opinions politiques à l'intérêt
catholique; sans rechercher ce qu'il peut y avoir de fondé dans cette
accusation, il faut avouer; que la manière dont ils ont accueilli les
récentes transformations de l'Italie n'est pas faite pour la démentir.
Du reste, on doit reconnaître chez eux un attachement profond à
leur église, et le dévouement désmtéressé à un principe est toujours
respectable. Au point de vue de la science religieuse, l'église catholi^
que hollandaise n'a rien produit de remarquable depuis le xvi* siècle,
si ce n'est quelques livres de controverse qui en ont, comme de cou-
tume, provoqué d'autres du côté opposé. Cette stérilité scientifique
tient peut-être à ce que le rang social et les lumières sont partagés
entre elle et l'église rivale dans une proportion bien différente de-
leur proportion numérique.
En parlant du catholicisme hollandais, nous ne pouvons toutefois
passer sous silence un fait très peu connu dans le reste de l'Europe^
l'existence d'une église appelée par le peuple jansénisiCy et qui se
nomme elle-même la vieille église. Son surnom populaire vient de
ce qu'en effet les idées jansénistes avaient largement envahi l'ancien
clergé hollandais, et se sont trouvées ainsi perpétuées par ses suc-
cesseurs directs. Nous disons directs, car cette vieille église se pré-
tend l'héritière légitime de l'ancienne église catholique des Pays-Bas.
Avant et après la réforme, jusqu'au commencement du xviu" siècle,
les catholiques hollandais étaient soumis spirituellement à l'arche-
vêque d'Utrecht, ayant pour suffragans les évêques de Harlem et
de Middelbourg, et en vertu d'anciens droits canoniques, c'était le
chapitre d'Utrecht qui nommait l'archevêque. En 1702, pour des
motifs que nous connaissons mal, mais auxquels il semble en tout
cas que le parti des jésuites donna beaucoup de force, un décret
de la cour de Rome abolit brusquement l'épiscopat traditionnel et
transforma l'église catholique hollandaise en une mission ^ gouver-
née désormais par un vicaire à la nomination directe du pape. Le
clergé ainsi dépouillé de ses droits antiques opposa une résistance
évidemment illégitime selon les idées ultramontaines, mais que les
principes du vieux droit épiscopal permettaient certainement de
justifier. Frappés d'excommunication avec celles de leurs ouailles
qui les soutinrent dans cette résistance, les prêtres hollandais con-
tinuèrent d'exercer leurs fonctions et de perpétuer leur hiérarchie
selon l'ancien mode. Cependant la très grande majorité des catho-
liques les abandonna, et aujourd'hui, bien qu'ils aient encore leur
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THÉOLOGIE CONTEB(?OBÂINE EN HOLLiU^DE. 03S
archevêque, leurs deux évéques, leur séminaire et vingt-cinq pa-
roisses, le nombre de leurs adhérens n'atteint pas six mille. Excom-
muniés solennellement toutes les fois qu'ils élisent un nouvel arche-
vêque ou qu'un nouveau pontife monte sur le siège de Rome, ils
n'en persistent pas moins dans la conviction qu'ils sont dans les
Pays-Bas la véritable église catholique. Du reste, ce clergé, que ses
vertus et ce qu'on peut appeler ses malheurs rendent profondément
respectable, montre une grande largerfr de yues, et dans sa piété
austère, peu attirée par les formes récentes de la dévotion ultra-
montaine, on retrouve encore cette saveur particulière du jansé-
nisme, qui motiverait, plus peut-être que des dogmes spéciaux, le
surnom que le peuple lui a donné. Comme nos vieux jansénistes, les
partisans de la vieille église recommandent beaucoup la lecture de
la Bible, dont ils ont une version à leur usage. Ils ont vivement pro-
testé contre la proclamation de l'immaculée conception, laquelle pa-
raît au contraire avoir été acceptée sans aucune résistance par les
catholiques hollandais en communion avec le saint-siége. Quelque
chose de triste et de, touchant s'attache à ces derniers vétérans d'une
grande cause perdue.
L'église réformée proprement dite compte en Hollande près de
dix-neuf cent mille âmes. Le protestantisme couvait depuis long-
temps dans les populations néerlandaises, lorsque les événemens du
XVI* siècle l'appelèrent au grand jour et au triomphe. Pendant tout
le XV* siècle, les sociétés des Frères de la Vie commune tendirent,
conformément à l'esprit mystique de leur fondateur, Gérard Groot,
et de son ami Radewyn, à^diminuer l'importance des cérémonies
extérieures et des œuvres de dévotion, en relevant d'autant celle de
la piété intérieure. (1). L'influence de Tomas A-Kempis dirigea les
esprits dans une voie analogue. Un autre théologien mystique du
xv*' siècle, Jean Wessel Gansfort, de Groningue, alla plus loin en-
core, et Luther s'étonna plus tard de retrouver ses propres principes
dans les écrits du docteur groninguois, qui mourut en tâ89. C'est
pourquoi, lorsqu'au xvi* siècle la révolution religieuse fit le tour de
r Europe, elle rencontra dans les Pays-Bas un terrain préparé de
longue date. D'ailleurs Érasme et la renaissance étaient venus dans
l'intervalle achever l'œuvre des mystiques. Au commencement, les
tendances diverses entre lesquelles se partageaient les premiers pro-
testans se disputèrent les provinces néerlandaises. Luthériens, zwin-
(1) Le Bavant M. Delprat, descendant de réfugiés français, ancien pasteur à Rotter-
dam, a publié en 1830 et réédité en 1856 an travail approfondi et très estimé sur lliis-
toire de ces «ociétés, dont Taction peu visible se fit sentir néanmoins sur tout le nord
de TAlleipagne. Une traduction allemande, due au professeur Mobnike, a paru à Leipzig
en 1840.
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98& BETUB DES DEUX 'MONDES.
gliens, calvinistes, anabaptistes, fournirent pendant longtemps de
sanglantes ofirandes aux hécatombes de l'inquisition espagnole, qui
se distingua en Hcdlande par les plus infernales cruautés. Il se com-
mit alors des horreurs que la science historique contemporaine, ar-
mée de nouveaux documens et d'une critique supérieure, n'a rendues
que plus hideuses, à l'inverse de tant de monstruosités fameuses
dont elle a si souvent réduit les proportions traditionnelles. Cepen-
dant on vit se forme]^ peu à peu une majorité calviniste. L'anabap-
tisme se suicida par des excès qui firent peur aux populations et à
leurs chefs de toute religion. La doctrine de Zwingli avait trop de
ressemblance avec celle de Calvin pour que leurs partisans ne fis-
sent pas cause commime, et ce fut définitivement le type calviniste
qui domina dans la réforme hollandaise. Les nombreux émigrés
wallons et flamands qui' avaient reçu le protestantisme de France,
et qui contribuèrent beaucoup à organiser les églises protestantes
dans. les provinces du nord, les formes démocratiques de l'église
genevoise, l'influence du Taciturne et de son héroïque ami Mar-
nix de Sainte-Aldegonde, peuvent expliquer en partie cette pré-
dcmiinance; mais peut-être en faut-il chercher la cause principale
dans le fait peu remarqué par les historiens, et pourtant très re-
marquable, que le calvinisme, c'est-à-dire la forme française du
protestantisme primitif, fut généralement considéré, au xri* siècle,
comme la réforme définitive et achevée. Il semblait que le grand
mouvement protestant de cette époque eût trouvé dans cette hau-
taine formule son repos et l'expression la plus conforme à son es-
sence. Le luthéranisme n'a guère dépassé l'Allemagne, tandis que
le calvinisme s'est implanté en Suisse, en France, en Hollande, en
Angleterre, en Ecosse, en Hongrie, dans plusieurs parties de l'Alle-
magne elle-même, où il gagna presque Mélanchthon et ses amis. Ce
système, radical pour le temps, d'une grande rigueur logique, fas-
cina les esprits, et ce qui prouve qu'il répondit le mieux aux ar-
dentes aspirations de l'époque, c'est que partout où la réforme dut
conquérir son droit à l'existence par le martyre et la lutte acharnée,
ce fut le levain calviniste qui se montra le plus indomptable. Élar-
bore au milieu de persécutions terribles, à la lueur des bûchers de
François I**", sombre comme le temps de sa naissance, remettant
tout au décret incompréhensible de Dieu, et puisant une joie austère
dans ce sentiment même de dépendance absolue, le calvmisme fut
tout naturellement la doctrine préférée des persécutés. Il semblait
fait exprès pour eux; on put le voir en Hollande comme ailleurs.
C'étaient des calvinistes que ces gueux de Zélande qui écrivirent sur
leurs chapeaux de marins : Plutôt Turcs que papistes , et replantèrent
sur leurs dunes le drapeau de la liberté nationale, qui n'osait plus
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THÉOLOGIE CONTEMPORAINE EN HOLLANDE. 935
se montrer nulle part. Tout avait fléchi autour d'eux sous la terreur
espagnole; nuds là se trouvèrent les inflexibles, qui relevèrent les
autres.
L'église réformée aux Pays-Bas ne tarda donc point à devenir l'é-
glise nationale, et ce fut elle qui profita le plus de la victoire rem-
portée par la cause de l'indépendance. Lorsque la lutte prit fin, elle
était à peine numériquement la plus forte. Du moins il parait prouvé
que l'église catholique comptait encore un nombre presque égal
d'adhérens; mais l'église réformée avait si bien soutenu le poids et
nourri le feu du combat, c'était si évidemment elle qui avait été
l'âme de cette longue et glorieuse insurrection, que la nation nou-
velle se trouva comme identifiée avec elle, et ce ne sont pas les pri-
vilèges qui lui furent accordés au détriment des autres sectes qui
eussent réduit celles-ci à une impuissante minorité, si le prestige
de l'église réformée ne les avait pas reléguées dans l'ombre. Au-
jourd'hui l'on compte en Hollande cinquante-sept mille luthériens;
mais beaucoup d'entre eux proviennent, soit d'émigrations forcées
au XVII* siècle, en particulier de la Belgique, soif de l'établissement
volontaire de nombreux Allemands attirés par leurs intérêts dans ce
pays de négoce. Quant aux baptistes ou mennonites (environ qua-
rante-deux mille), qui se distinguent des autres protestans surtout
parce qu'ils reculent le baptême jusqu'à l'âge adulte, ce sont les
restes éminemment respectsJbles et pacifiques des fougueux anabap-
tistes du XVI* siècle. Tous d'ailleurs n'avaient pas partagé le fana-
tisme de leurs frères, et, une fois l'explosion comprimée, leurs dé-
bris se reconstituèrent sous la direction d'un ancien prêtre, Menno
Simons, de la Frise, homme d'une piété douce et pratique, dont Tes-
prit s'est perpétué, à travers bien des variations, dans les commu-
nautés qui portent son nom. Les rapports les plus fraternels régnent
aujourd'hui entre ces sociétés et Téglise réformée. Ainsi il n'est pas
rare de voir des prédicateurs réformés remplacer leurs collègues bap-
tistes ou luthériens que la maladie ou l'absence empêche de rem-
plir leurs fonctions. En 1853, le synode général de l'église réformée
ayant résolu la révision de la traduction hollandaise de la Bible, la
tâche a été partagée entre un nombre considérable de pasteurs et
de théologiens distingués, dont quelques-uns sont mennonites ou
remonsirans.
Pour compléter ce rapide tableau des églises de la Hollande, il
nous faut encore parler des églises protestantes de langue française
ou wallonnes^ qui font partie de l'église réformée, mais avec une orga-
nisation spéciale. Fondées par l'émigration belge du xvi* siècle, elles
reçurent une impulsion nouvelle par l'arrivée des nombreux proscrits
de Louis XIV, qui trouvèrent en elles des cadres touf prêts à les rece-
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9S6 BEVUE DBS DEUX MONDES.
TtHT. Bien qu'elles se soient fondues en grande partie dans la masse
protestante du pays, elles constituent encore aujourd'hui Tun des
élémens notables du protestantisme hollandais. Leur peu d'impor-
tance numérique est compensé par le rang d'une grande partie de
leurs membres et par leur langue, qui en fait une sorte de canal
officieux entre la réforme nationale et celle du dehors. Illustrées par
le ministère de plusieurs prédicateurs exilés, Claude, Dubosc, Ju-
rieu, les deux Basnage, D. Martin, Jacquelot, surtout J. Saur'm, pou-
vant réclamer à divers titres Bayle, Ghaufepié, Beausobre, Leclerc,
elles comptent encore parmi leurs pasteurs des descendans de ré-
fugiés.
Tant de sectes opposées, bien qu'amies, suggèrent des réflexions
fort diverses chez l'ami et l'adversaire de la réforme. Tous savent
que les principes du protestantisme ne lui ont jamais permis de réa-
liser cette unité et cette immutabilité de la doctrine qui font l'essence
du catholicisme; mais le jugement à porter sur le contraste que pré-
sentent à cet égard les deux grandes formes religieuses diffère pro-
fondément selon le point de vue où l'on se place. Tandis que les
adversaires de la réforme considèrent ce qu'ils appellent ses inter-
minables variations comme son péché d'origine et la marque écla-
tante d'une dissolution continue, ses amis, surtout les plus éclairés,
prétendent que c'est là qu'elle trouve un ressort vital d'une incal-
culable puissance, et seraient tentés de voir dans l'inunutabilité du
dogme catholique la cause d'un abandon graduel, qui, pour être
fort lent, n'en est pas moins certain. Qu'on me permette d'emprun-
ter une comparaison à la politique. Je suppose que, sous un gou-
vernement absolu, en Russie par exemple, un certain nombre de
sujets du tsar s'avisent de semer dans le pays les germes d'une
grande agitation réformiste, fassent publiquement appel à l'opinion
des masses par des meetings ou de puissantes associations, et pré-
tendent peser de cette manière sur le souverain pour lui arracher
des mesures auxquelles il répugne : non-seulement le souverain ne
ferait qu'appliquer le droit le plus élémentaire de la monarchie ab-
solue en réprimant sévèrement de pareils attentats contre son au-
torité, mais encore, si les agitateurs parvensdent à imposer leurs
vœux à la volonté impériale, on aurait toute sorte de motifs de pen-
ser que l'anarchie serait près de dissoudre le système gouvernemen-
tal russe. Transporte^ au contraire la même agitation en Angleterre,
et vous n'avez plus que le jeu régulier d'institutions nationales, la
mise en exercice de droits reconnus, la condition, en un mot, du
progrès et de la vie même de la nation. C'est ainsi que, selon le
principe qui domine une constitution politique, les mêmes faits sont
signes de vie ou symptômes de mort. C'est ainsi que, toute réserve
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THEOLOGIE CONTEMPORAINE EN HOLLANDE. 037
faite sur la valeur d'un principe, il ne faut jamais en considérer les
applications comme une preuve d'affaiblissement. C'est ainsi enfin
que la diversité dans le dogme tuerait le catholicisme , qui repose
sur le principe de Tautorité, tandis que l'immutabilité dogmatique
au contraire tuerait le protestantisme, qui repose sur l'individualité,
En effet , si les protestans sont fondés à voir dans la réforme autre
chose que la proclamation de la liberté d'examen , s'il est visible
pour tout esprit non prévenu qu'il y avait dans les doctrines prê-
chées au xvi" siècle une grande affirmation religieuse dont la Justi-
fication par la foi peut être considérée comme l'expression la plus
générale, il est de fait pourtant que cette affirmation elle-même ne
se fût pas produite à rencontre de l'église catholique, si la con-
science individuelle ne s'était pas crue en droit de protester contre
la tradition séculaire. Il est vrai qu'à l'autorité de l'église la réforme
substituait volontiers celle de la Bible. Néanmoins, comme il fallait
désormais savoir pourquoi l'individu, émancipé de la tradition,
croyait encore à la Bible réunie et transmise par cette tradition qu'il
rejetait, comme la traduction et l'interprétation des livres saints ne
pouvaient plus relever d'autre chose que du sens individuel, il en
résultait qu'en définitive tout reposait sur le libre assentiment des
consciences.
La question au xvi* et au xvu" siècle était donc de savoir cona-
ment avec la liberté on pourrait constituer la communauté, en
d'autres termes comment, avec l'individualisme du principe, on ar-
riverait à une unité qui permit d'organiser la société religieuse. Cette
question fut plutôt tranchée que résolue au xvi® siècle. Les masses
qui embrassèrent la réforme furent déterminées par des besoins de
conscience et de piété spiritualiste bien plus que par des raisonne-
mens théologiques, et adoptèrent sans y regarder de fort près, sans
même les comprendre toujours, les formules compliquées que les
théologiens de profession rédigèrent, et qui devinrent les confessions
de foi de l'époque. Le peuple ne leur demanda que d'accuser nette-
ment, carrément, fût-ce même sous forme paradoxale, les tendances
qui le sollicitaient.
Ce qui valut au calvinisme en Hollande une grande partie de
son ascendant fut que ses doctrines particulières exprhnaient avec
une énergie très rude, mais agréable par cela même au sens reli-
gieux du peuple, les sentimens et les idées qui avaient engendré la
réforme dans son ensemble. On a mal jugé le calvinisme quand on
n'y a vu qu'un monotone assemblage de principes contestables et
durs, et il est assez curieux que ce soit surtout en France que l'on
traite si souvent avec le superbe dédain de l'ignorance l'une des
productions les plus remarquables du génie national. Il n'est nulle-
t
/Gooçle
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938 RBTUE DES DEUX MONDES.
ment besoin d'être calviniste pour en appeler de ces jugemens su-
perficiels. Ce qui fait le propre de cette doctrine, c'est un mysticisme
intense se présentant sous des formes très arrêtées, et offrant un
ensemble de principes qui s'enchaînent l'un à l'autre avec une ri-
gueur mathématique. La souveraineté absolue de Dieu comme point
de départ, l'assurance du salut étemel saisie et savourée par le fidèle
comme point d'arrivée, voilà les deux grands intérêts religieux aux-
quels ce mysticisme sacrifie tout, taillant, s'il le faut, en pleine chair
plutôt que de transiger. Là est le secret du charme que Ton trouva
au XVI" siècle dans cette. prédestination calviniste dont les sombres
conséquences nous effraient tant aujourd'hui. Le fidèle, pour être
assuré de son salut et devenir capable des efforts et des sacrifices
que cette assurance peut seule inspirer, a besoin de penser que ce
salut est fondé, tout entier et de toute éternité, non pas sur des
œuvres toujours imparfaites ou des décisions humaines, mais sur la
volonté souveraine d'un Dieu immuable. On peut se persuader, en étu-
diant par exemple le dogme calviniste de la sainte cène (et c'est par
la comparaison des diverses doctrines que professent sur ce point les
églises diverses du xvi' siècle qu'on peut le mieux içprécier l'es-
prit et les tendances respectives de ces églises), de la réalité de ce
mysticisme profond, caché sous des formes qu'on serait tenté de
taxer déjà de rationalistes.
Je crois donc que, tout en élevant des objections très graves et à
mon avis très fondées contre le calvinisme, le penseur moderne doit
lui reconnaître une haute valeur religieuse y sans laquelle l'influence
qu'il exerça et qu'il exerce encore sur tant d'esprits serait incom-
préhensible. Il n'est pas non plus difficile de voir que la durée de
son prestige suppose un état de grande exaltation, et que la froide
réflexion devait nécessairement lui faire tort. D'ailleurs le calvi-
nisme, très radical sur les points qui intéressaient directement la
question du salut, avait désiré rester très conservateur sur d'autres
parties du Credo antérieur de l'église. La réforme, en rejetant en
grande partie la tradition romaine, ne savait pas elle-même jus-
qu'où il faudrait aller dans cette voie. Le fait est qu'on pouvait
diriger contre plusieurs dogmes très importans qu'elle avait cru de-
voir conserver, la trinité, l'incarnation, le péché originel, la sa-
tisfaction offerte à la justice éternelle par la mort expiatoire du
Christ, etc., des argumens très semblables à ceux dont elle s'était
servie poiu* battre en brèche la doctrine catholique. On sait quelle
peur s'empara des premiers protestans à la vue de Tunitarisme, qui
commençait à poindre. Cette peur fut la grande cause de la condam-
nation à mort de Servet, cette faute énorme dont Calvin fut com-
plice avec toute son époque. Si donc au xvi« siècle l'unité dogma-
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THÉOLOGIE CONTEMPORAINE EN HOLLANDE. 039
tique de Téglise s'était assez bien maintenue tant que le premier
enthousiasme avait voilé les défauts et comblé les lacunes de la
doctrine, il était à prévoir qu'il n'en serait pas toujours ainsi. Et
alors revenait l'étemelle question : qu'en sera-t-il de l'église, de la
communauté, lorsque les diversités individuelles réclameront le
droit de vivre au nom des principes communs à toute la réforme)?
Faudra-tr-il les proscrire, ou bien tolérera-t-on la coexistence de
plusieurs doctrines dans une même société religieuse?
Ce fut en Hollande que cette question se posa, dès le commence-
ment du xvii'' siècle, de la manière la plus pressante. Le côté le
plus accentué du calvinisme, la prédestination des uns au salut et
des autres à Téternelle damnation, révolta nombre d'esprits, qui ne
trouvaient plus dans la joie de se savoir soi-même Fobjet de la grâce
divine un contre-poids suffisant au sentiment horrible qu'engendrait
la certitude corrélative de l'irrévocable perdition de tant d'autres.
Ils pensaient qu'une pareille doctrine était inconciliable avec la jus-
tice et la bonté de Dieu. Tel fut le principal motif qui poussa un
certain nombre de théologiens hollandais à s'écarter du calvinisme
pur sous la direction du professeur de Leyde Arminius, mort en
1611 , puis sous celle de son disciple et ami Episcopius. Tout en
conservant autant que possible les expressions qui définissaient of-
ficiellement le dogme calviniste, ils tâchèrent d'y introduire des
modifications qui laissassent place au libre arbitre et à la coopéra-
tion de l'homme avec Dieu. Gela sufiisait cependant pour que toute
l'économie du système fût changée. Après de violons débats, aux-
quels les passions politiques mêlèrent leur venin (car le parti armi-
nien était généralement celui des classes aristocratiques et libérales,
tandis que le peuple identifiait aisément ses trois grandes amours :
la doctrine calviniste, la maison d'Orange et la patrie libre), un sy-
node général rassemblé à Dordrecht condamna formellement ces ten-
tatives de réforme, et les disciples d' Arminius durent sortir de l'é-
glise. Grâce à l'esprit libéral des institutions et des gouvemans, leur
impopularité n'empêcha pas les remomtrans^ ainsi appelés d'une
remonstrance qu'ils avaient adressée aux états antérieurement au
synode, de se constituer quelques années après leur condamnation
en communautés séparées. Ils conservèrent l'organisation et la plu-
part des doctrines réformées, mais en qualité de réforme entée sur
la réforme, ils continuèrent à montrer un esprit plus libéral, plus in-
dépendant de ce qu'on pouvait déjà nommer la tradition protestante.
Aujourd'hui les remonstransy bien diminués en nombre, ne sont
plus guère que cinq ou six mille âmes; mais il serait très difiicile de
préciser ce qui les sépare maintenant des autres réformés, avec les-
quels d'ailleurs ils entendent faire cause commune dans la marche
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9ft0 BETUE DES DEUX MONDES.
générale des idées religieuses. Là encore les n^[>ports les plus frater--
nels ont remplacé lea anciennes haines, et telle est la cause princi-
pale du petit nombre auqUel sont réduits les remonsirans. Beaucoup
d'entre eux, venant à se fixer dans les localités où il n'y a pas de
communauté remonsirantey rentrent de plain-pied dans l'église ré-
formée, bien différente de ce qu'elle était autrefois. Ceux qui se
séparent d'eUe aujourd'hui sont précisément des calvinistes attardés
qui ne comprennent pas et ne peuvent souflrir ce libéralisme dog-
matique. Du reste, ce schisme, presque exclusivement borné en
Hollande aux classes inférieures, est sans influence sur le mouve-
ment général de l'église, et surtout de la science religieuse. En effet
le temps, ce gnmd logicien qui déroule les conséquences des prin-
cipes en dépit de toutes les compressions artificielles, s^prit généra^
lement aux protestans que s'ils voulaient rester constitués en grands
corps d'église, c'était à la condition d'établir un régime de lai^e
tolérance en matière de doctrines. De plus en plus, ils en vinrent à
comprendre que, dans l'œuvre de la réforme au xvi^ siècle, il fallait
soigneusement distinguer les points fondamentaux des accessoires .
et les principes permanens des applications particulières aux temps,
aux lieux et aux hommes. Sans rompre formellement avec les con-
fessions de foi primitives, les regardant toujours comme le point de
départ de la pensée protestante, ils sentirent que le maintien rigou-
reux de ces confessions serait la négation formelle de cet individua-
lisme qui fait la sève et la force de la réforme. Cherchant l'unité de
l'église moins dans le dogme, sur lequel on diffère toujours, que
dans la vie chrétienne, fondée sur la communion d'esprit avec le
Christ, ils atteignirent peu à peu le terrain où la libre recherche
peut se concilier avec la vie religieuse,*et l'épuration continue de la
tradition ecclésiastique avec l'attachement dévoué à l'église.
Dn rapprochement emprunté à la politique éclaircira notre pen-
sée. Certes la constitution anglaise d'aujourd'hui ne ressemble guère
à la magna charta de 1215; Sous sa forme actuelle, cette constitu-
tion, on le sait, n'est systématisée officiellement nulle part. Elle vit
de son développement même. Toutefois il n'est pas difficile de mon-
trer, comme l'a fait l'illustre Macaulay, que l'extension majestueuse
qu'elle possède de nos jours était contenue en germe dans les prin-
cipes posés par les conmiunes et les barons de Jean-sans-Terre. Au-
tant qu'on peut comparer les choses religieuses aux choses profanes,
il se passe quelque chose de très analogue dans la marche des églises
protestantes. On peut dire qu'elles ont toujours eu, qu'elles auront
toujours leur droite et leur gauche , le parti de la résistance et celui
du mouvement; seulement elles comprennent aujourd'hui beaucoup
mieux qu'autrefois cette nécessité. La droite serre toujours au plus
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THÉOLOGIE CONTEMPOBAINE EN HOLLANDE. 9&1
près les doctrines primitives du protestantisme; la gauche tend à les
mettre toujours plus en harmonie, fût-ce au prix de grandes modi-
fications, avec les exigences de la science et de la raison contem-
poraines. C'est leur antagonisme même qui constitue le ressort et ,
le principe du développement. Il est sans doute naturel à ceux dont -
l'idéal religieux consiste dans T unité rigoureuse de la doctrine de
n'envisager un tel état de choses qu'avec une extrême répugnande;
mais tout dépend ici de la notion fondamentale que Ton adopte sur
la nature des dogmes religieux. Les partisans de celle que je signale
ici comme la plus protestante de toutes prétendent que Téglise,
comme Tétat, en acceptant une telle constitution, échappe par là au
double fléau de la stagnation et de la révolution, — que l'individu
qui en fait partie n'est condamné ni à l'isolement complet, qui n'est
jamais bon pour l'homme, mais qui, en religion surtout, lui est fa-
tal, ni à ce communisme religieux sous le régime duquel la foi, à
force d'être celle de tout le monde, n'est plus celle de personne, —
et qu'après tout ce n'est là qu'une application d'un des principes les
plus chers à la philosophie de l'histoire, celui de la légitimité du
libre développement sur une base historique une fois donnée.
Naturellement la profonde transformation dont nous parlons ne
s'opéra pas en un jour. Pendant le xvii'' siècle, les doctrines con-
sacrées à Dordrecht régnèrent pour ainsi dire sans partage. On
put seulement s'apercevoir, à la vivacité des discussions entre les
roetiens ou les orthodoxes rigides groupés autour du professeur .
Voetius et les cocceiens ou les disciples du fameux allégoriste Goc-
ceias, qu'une très grande conformité de vues ne pouvait empêcher
une droite et une gauche de se former dans l'église protestante. A la
fin du siècle, un pasteur d'Amsterdam, B. Bekker, écrivait son cu-
rieux livre, le Monde enehanté^ dans lequel il attaquait de front les
Idées vulgaires sur le diable et les sorciers. Un autre pasteur, Roell,
osait porter la critique sur le dogme de la trinité. Au xvnr siècle,
c'est la Bible qui attire surtout la savante activité des écoles hollan-
daises. L'honneur de la première fondation de la grande exégèse leur
appartient, grâce surtout aux travaux des Schultens. Cependant il
faut observer que, si l'érudition voit augmenter la liste des noms
dont elle s'honore, la philosophie, qui sonde les grands problèmes
religieux, fait très peu de progrès. La prédestination calviniste était
décidément reléguée à l'arrière-plan. On n'affirmait peut-être pas
catégoriquement le libre arbitre, mais on parlait comme si on Feût
affirmé. On ne se fût pas déclaré contre les vieilles doctrines de la tri-
nité, du péché originel, de la satisfaction offerte à Dieu par le Christ.
. Pourtant il était nécessaire que des études si exclusivement bibliques
devinssent préjudiciables à la longue à des dogmes dont la présence
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9i2 REVUE DES DEUX MONDES.
dans la Bible est fort contestable. En somme, une certaine indiffé-
rence pour le dogme, indifférence que la philosophie du jour, la peur
des schismes, l'ennuyeuse tournure qu'avaient prise les discussions
antérieures, concouraient également à nourrir, s'autorisait du sen-
tunent si cher au xviii* siècle qu'en religion la morale est l'essentiel»
la seule chose nécessaire. On avait reporté sur la Bible seule l'atta-
chement qui se partageait auparavant entre le livre saint et la con-
fession de foi de l'église, et sans soupçonner encore les ravages que
ferait un jour la critique, fille de la philologie, dans les idées tra<U-
tionnelles sur l'origine et l'autorité du recueil sacré, on aimait à pen-
ser que la foi en la Bible, en tant que révélation surnaturelle, était
un port assuré contre toutes les tempêtes du cœur et de l'esprit.
L'homme en qui s'incarna réellement cette tendance biblique par
excellence fut van der Palm (1763-1838). Assurément, si le théolo-
gien devait n'être apprécié que d'après ses qualités aimables et l'in-
fluence de sa parole sur le grand public, nul ne mériterait une place
supérieure à celle de cet excellent homme, dont la Hollande entière
vénère encore la mémoire. Prédicateur d'une rare éloquence, écri-
vain élégant, orientaliste distingué, il contribua beaucoup à main-
tenir dans les classes éclairées de son pays ce respect profond de la
Bible, particulier aux contrées protestantes, mais que la philosophie
irréligieuse tendait à ébranler. Il composa une volumineuse Histoire
sainte pour la jeunesse^ aussi lucide que le titre l'exigeait, mads de
nature à plaire à tous les âges, dans laquelle il commentait les ré-
cits bibliques en s' aidant de toutes les lumière? que le temps pou-
vait lui fournir et que son extrême prudence lui permettait d'utili-
ser. Ce fut dans le même esprit qu'il publia en deux gros volumes
in-quarto une nouvelle traduction de la Bible avec des notes expli-
catives. Sa tendance est celle d'un supernaturalisme mckiéré, con-
servateur, mais faisant çà et là de notables concessions aux idées
modernes. Le calvinisme pur n'est guère sensible dans ses opinions
religieuses. Un esprit de moralité saine et pratique, tout à fait con-
forme au caractère de son pays, les pénètre toujours; mais il faut
ajouter qu'aujourd'hui cette théologie douce et contente de peu ne
satisfait plus le sentiment religieux et encore moins la science. Van
der Palm, malgré ses éminentes qualités, manquait de sens histo-
rique et de goût critique. Tout en acceptant pieusement les miracles
tels qu'ils sont racontés dans la Bible, il trouvait moyen d'émousser
en quelque sorte les pointes les plus ardues par des explications ordi-
nairement très arbitraires et quelquefois très plates. Par exemple l'en-
tretien d'Eve avec le serpent tentateur dans l'Éden pourrait bien
n'avoir été qu'une série de réflexions, un dialogue interne suggéré
à la première femme par la vue d'un serpent qui mangeait, sans en
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THÉOLOGIE CONTEMPOBAINE EN HOLLANDE. 9i3
souffrir, les fruits de l'arbre défendu! Jonas a été réellement englouti
par un énorme poisson , mais on ne dit pas qu'il ait vécu dans ses
entrailles, et pourquoi Dieu ne Tauraitr-il pas ressuscité lorsque le
monstre Teut rejeté sur le rivage? On va loin avec cette manière
de disposer de la toute-puissance divine. Du reste cette tendance,
éminemment rationaliste dans le vrai sens du mot, était un peu celle
de tout le monde lorsque van der Palm écrivait, et en dehors de
l'Allemagne, peu d'esprits étaient alors accessibles à l'idée qu'il vaut
bien mieux laisser ces vénérables traditions sous leur forme naïve,
quitte à rechercher avec d'autant plus d'indépendance les idées qui
en constituent le fonds substantiel et toujours vrai, que de les dé-
tourner violemment du sens naturel par des explications arbitraires
qui en diminuent nécessairement la beauté sans les rendre plus
vraisemblables.
Les personnes au courant de l'histoire de la théologie moderne
s'étonneront sans doute de voir que le prodigieux mouvement d'idées
dont l'Âllemagnç d'alors était le théâtre eût exercé encore si peu
d'influence sur la direction des esprits dans un pays si voisin et si
analogue par la race. Cela tient à plusieurs causes. D'abord il s'en
faut de beaucoup que l'esprit hollandais et l'esprit allemand soient
très sympathiques. Le Hollandais reproche à l'Allemand ses rêveries
impuissantes; l'Allemand déteste le prosaïsme et accuse le Hollan-
dais de n'en savoir pas sortir. Ensuite le caractère du peuple hol-
landais présente un étonnant mélange de décision et de timidité.
D'inclination, il est conservateur; c'est par raison qu'il est pro-
gressif, et s'il faut lui reconnaître une solidité à toute épreuve, une
persévérance que rien ne lasse, quand il se met à poiu^uivre un but
nettement défini et dont il comprend clairement les avantages, il
faut ajouter qu'il ne court pas volontiers les aventures : la nou-
veauté n'est nullement un titre à sa faveur, et tant qu'un progrès
ne s'appuie pas sur des raisons impérieuses de justice ou d'inté-
rêt, l'amour de ce qui est peut aller chez lui jusqu'à l'esprit de
routine le plus enraciné. C'est à cela qu'il faut attribuer, je crois, le
petit rôle de la philosophie pure dans le pays de Spinoza, dans l'a-
sile de Bayle et de Descartes. On ne peut pas dire que ces penseurs
went exercé autour d'eux une influence très marquée sur le cours des
idées. Au fait, les mouvemens de la philosophie supposent toujours
une grande audace spéculative ou critique, née du mécontentement
profond de ce qui existe, et il était arrivé au peuple hollandais ce
qui arrive si souvent aux hommes et aux nations précoces : fier de
sa supériorité acquise, il s'était un peu trop replié sur lui-même, du
moins en matière d'échange intellectuel. Jugeant les principes reli-
gieux aux fruits qu'ils portent, il se trouvait, sous bien des rapports
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0A& BEVUE DES DEUX MONDES.
sociaux et ecclésiastiques, au-dessus des pays dont il était entouré..
La philosophie incrédule et railleuse du dernier siècle avait été reçue
à coups de traités apologétiques» et repoussée moins encore peut-
être par ces respectables in-quarto que par le sens sérieux du
pays ; les conséquences politiques de la philosophie alors régnante,
mieux accueillies pourtant que les principes mêmes de cette philo-
sophie, n'avaient pas été de nature à ramener les esprits, surtout
quand la Hollande se vit forcée de leur sacrifier momentanément son
indépendance. Seule la philosophie de Kant parvint à s'introduire
dans la place avec un certain succès, et encore ne fut-ce que par so»
côté positif et pratique. On y trouva une imposante confirmation de
la thèse qu'en religion la morale était la seule chose essentielle, mais
on ne songea guère à soumettre les dogmes traditionnels à la sévère
méthode critique dont cette philosophie avait fait une application si
radicale à la psychologie et à la naétaphysique.
Cependant l'esprit humain, quand il est libre, ne peut pas rester
indéfiniment stationnaire , et il était libre en Hollande. D'ailleurs
nous faisons ici des tableaux d'ensemble que contrediraient de no-
tables exceptions, et sous cette surface paisible qu'éclairait de ses
douces lueurs l'astre aimable de van der Palm, .plus d'un ferment
s'agitait sans bruit. L'éloquent prédicateur vivait encore que déjà
Ton pouvait pressentir la crise au développement de laquelle nous
assistons aujourd'hui.
H.
La tendance religieuse que nous avons personnifiée dans van der
Palm ne pouvait triompher longtemps qu'à une condition, c'est
qu'on ne touchât pas aux grands problèmes, et que de profonds
besoins religieux ne se fissent pas jour. Or, quand l'Europe eut re-
pris un peu de calme après les terribles commotions de la révolution
française et de l'empu^e, on fut surpris d'entendre parler ^ès haut
bien des voix que l'on croyait é^^intes, et qui n'étaient que dominées
par le bruit des tempêtes. On sait qu'un esprit général de réaction
succéda en Europe à l'engouement cruellement détrompé qu'avait
excité le grand mouvement révolutionnaire. Les vieux rois, les-
vieilles lois, la vieille foi, tel fut le mot d'ordre qui rencontra dans
le monde politique et religieux d'alors de nombreux et puissans
échos. L'Europe, déchirée jusqu'aux entrailles par les guerres et les
bouleversemens politiques, était redevenue très sérieuse. Le temps
des bouquets à Ghloris était. passé, aussi bien en philosophie et en
théologie qu'en littérature. La Hollande, qui avait moins souffert
que bien d'autres pays, du moins quant à son état religieux, de
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THÉOLOGIE CONTEMPORAINE EN HOLLANDE. 9kb
Tesprit frivole du xviii* siècle, se ressentit aussi plus tard de la
défiance universellement répandue contre tout ce qu'il avait en-
gendré; cette défiance pourtant, elle dut la partager à son tour«
Le ferment méthodiste d'Angleterre s'y fraya un passage, que fa-
cilitèrent à la fois la tradition calviniste, encore très loin d'être
absorbée par les idées du jour, et le sentiment national, qui avait
trop de griefs contre certains résultats de la révolution pour aimer
beaucoup ce qui semblait en porter les couleurs. La poésie, la po-
litique et le réveil religieux concoururent à donner une puissance
croissante à la réaction calviniste. Vers Fan 1823, on vit se former
un groupe d*hommes éminens à plus d*un titre, dont le poète Bil-
derdyk forma le centre, et qui sommèrent avec une vigueur crois-
sante leur pays de rompre avec rindifférence dogmatique, de re-
venir aux sources vivifiantes de la théologie nationale, et de se
régénérer par une participation bien plus active que par le passé
aux œuvres de charité, d'évangélisation et de missions qui com-
mençaient dès lors à prendre un prodigieux essor dans les pays
protestans. Ce retour aux vieilles doctrines réformées était facile à
expliquer, surtout chez des hommes peu touchés des difficultés que
leur opposait la raison moderne. La piété est volontiers archaïque;
rhomme mûr, battu par Forage, revient aisément aux croyances de
ses premières années. Ce mouvement, favorisé par le parti aristo-
cratique, qui y voyait une garantie de plus contre les exigences du
libéralisme, se fortifia encore, surtout dans les rangs du peuple, de
l'antagonisme renouvelé entre le protestantisme et le catholicisme»
Les difficultés croissantes avec la Belgique, Tissue pénible pour le
patriotisme hollandais de la révolution qui s'ensuivit, les prétentions
toujours plus hardies de l'ultramontanisme, qui disposait comme
d*un seul homme du tiers au moins de la population, tout poussait
le peuple protestant dans une voie où il lui était bien difficile de
distinguer les principes essentiels du protestantisme de la forme que
ses pères lui avaient donnée aux jours glorieux de l'insurrection
nationale. Ce mouvement put même prendre dans les dernières an-
nées des proportions inquiétantes aux yeux de ces fermes parti-
sans de la liberté qui l'aiment trop pour la sacrifier au désir de
combattre ses ennemis. Lorsqu en 1853 la cour de Ron.e, ayant sa-
gement résolu de rétablir la hiérarchie épiscopale parmi les catho-
liques de Hollande, eut, par un inexplicable oubli des convenances,
jeté un injurieux défi à l'histoire et à la religion de la majorité des
Hollandais par la manière dont elle développa publiquement les
motifs de sa résolution, une redoutable colère s'empara de la masse
protestante, à qui l'on avait adressé, à la face du monde, des in-
sultes aussi peu méritées qu'inutiles dans la circonstance donnée.
TOME XXVII. €0
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9A6 REVUE DES DEUX MONDES.
L'allocution pontificale était à peine connue dans le pays, que d'in-
nombrables protestations 9 portant plusieurs milliers de signatures,
furent envoyées au roi pour lui déclarer que la chère Hervormde
Kerky l'église de ses glorieux ancêtres, la mère des héros et des
martyrs de la liberté, vivait toujours, n'avait pas la moindre envie
de mourir, et n'entendait nullement accepter Tépitaphe outrageante
qu'on avait voulu écrire, par-delà les monts, sur ce que l'on appe-
lât son tombeau. Bref, il fallut toute la prudence combinée du roi,
des chambres, du synode réformé, des classes supérieures, pour
apaiser ce mouvement, dont quelques hommes politiques ont pu se
servir dans l'intérêt de leurs vues, mais dont U serait absurde de
nier la spontanéité. J'en parle parce qu'il fait comprendre la force
que possède en Hollande la tradition protestante.
C'est à la réaction ardente dans le sens de l'ancien calvinisme
qu'il faut attribuer, je crois, une exagération en sens contraire, et
qui élève la voix à son tour depuis plusieurs années. L'incrédulité
du dernier siècle avait rencontré peu d'échos en Hollande, comme
nous ['avons dit. Pourtant elle n'avait pas été sans y recruter quel-
ques adhérens. D'autre part, l'absence de fortes études philosophi-
ques et un goût médiocre pour la haute spéculation avaient fait
aussi que la Hollande avait suivi de loin, mais sans y prendre part,
les imposantes et tragiques destinées de la philosophie allemande.
Cependant il était impossible que quelques esprits ne fussent pas
attirés par les puissantes idées de Hegel. On sait avec quelle facilité,
après la mort du maître, l'hégélianisme dériva du côté de Strauss
et d'influences bien pires encore. La crainte de voir revenir l'an-
cienne intolérance calviniste eut en Hollande pour résultat une cu-
rieuse alliance entre le déisme et le panthéisme, deux courans oppo-
sés en principe et qui se réunirent dans une hostilité profonde contre
l'église chrétienne et même contre le christianisme. Le recueil
mensuel De Dageraad [T Aurore) fut fondé à Amsterdam pour po-
pulariser ces idées négatives. Le plus incroyable mélange, une in-
descriptible bigarrure de sentimens et de vues disparates, a marqué
la rédaction de ce recueil, qui compte maintenant cinq années
d'existence. On y a pu voir la plaisanterie qui se croit voltairienne
se joindre à des élucubrations d'un pédantisme hégélien insuppor-
table. Disons toutefois que, dans ces derniers temps, l'hégélia-
nisme paraissait l'emporter dans le Dageraad sur le déisme voltai-
rien. Cette transforiftation est un progrès. Pourtant il nous semble
que, même à son point de vue, l'organe dont nous parlons fait
fausse route. 11 contribue à entretenir l'étroitesse religieuse, à la-
quelle surtout il prétend faire la guerre, à peu près comme ailleurs
le socialisme s'est montré le meilleur appui des réactions politiques.
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THioIOGIB CONTEMPORAINE EN HOLLANDE. 0&7
Autant il est conforme à l'esprit moderne et même à l'intérêt bien
entendu de la religion chrétienne qu'une critique sévère et dont
rien ne puisse faire suspecter l'indépendance rappelle toujours les
droits de la science et les maintienne contre les prétentions aisé-
ment tranchantes du dogmatisme religieux , autant il est peu phi-
losophique d'en faire une batterie montée contre l'église chrétienne
et le christianisme. Ce n'est pas avec l'esprit sectaire engendré fa-
talement par une telle tactique que l'on peut combattre avec avan-
tage le même esprit se révélant ailleurs sous d'autres formes, et il
n'est pas besoin de longues réflexions pour comprendre que la cri-
tique n'est pas plus désintéressée dans le camp de la négation à ou-
trance que dans celui de l'affirmation à tout prix.
Du reste, les effets de cette tendance ont été, jusqu'à présent du
moins, tout à fait inappréciables sur la population, qui, en immense
majorité^ considérerait plutôt le Dageraad comme un mauvsds livre
qu'on lit en cachette : jugement dont l'exagération même confirme
tout ce que nous venons de dire. Quant au mouvement orthodoxe y
ainsi nommé de ce qu'il tend à rétablir dans leur ancienne rigueur
les doctrines officielles de l'église réformée, il a compté au nombre
de ses représentans des hommes fort distingués, dont l'influence,
secondée par les causes que nous avons décrites, eût été bien plus
puissante, si elle n'avait pas rencontré un ennemi invincible dans
cet esprit de. critique et de libre examen dont te protestantisme ne
peut pas se défaire. Parmi eux, il faut citer M. Groen yan Prinsterer,
historien, homme d'état, orateur politique, l'un de ces beaux talens
dont un pays peut ja'honorer. Ce n'est pas en théologien, c'est plutôt
en politique et en historien, qu'il a pris parti poiir le réveil ortho-
doxe. Il pense que l'enseignement de l'église réformée ayant été fixé
au xvi« et au xvu^ siècle, personne n'a le droit dans son sein d'énon-
cer des idées contraires. Il croit le salut du pays attaché au strict
maintien des doctrines consacrées à Dordrecht, et à l'autorité, sinon
absolue, du moins très prépondérante de la maison d'Orange. Ce
n'est pas un des moindres titres de gloire de cette royale maison
qu'il soit très difficile d'en raconter l'histoire sans en devenir le
chaud partisan, et c'est ce qui est arrivé à M. Groen.
Ce côté politique de la question religieuse en Hollande avait été
aussi adopté par M. Da Costa, Juif d'Amsterdam converti au christia-
nisme sous l'influence de Bilderdyk, et qui polla dans ses convic-
tions chrétiennes un vif talent de poète, les chaudes couleurs d'une
imagination tout orientale et une véritable subtilité de rabbin. Aux
yeux de cet homme remarquable, que la mort vient d'enlever à son
pays, le peuple hollandais était dans le monde moderne quelque
chose comme le peuple d'Israël dans l'antiquité, le dépositaire en
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9A8 ^ BEVUE DES DEUX MONDES.
titre de la vérité religieuse. La famille d'Orange était comparable
à celle de David! Il dépendait d'elle, si elle le jugeait nécessaire au >
bien du pays, de substituer l'absolutisme à la constitution très libé-
rale qu'elle avait jurée, et de toutes les révolutions connues dans
l'histoire, outre celle qui jadis mit David en possession du trône de
Saûl, M. Da Costa n'en connaisssdt que deux qui fussent légitimes,
celle du xvi* siècle dans les Pays-Bas et celle de 1688 en Angleterre. .
Inutile d'ajouter que le même esprit de réaction inspirait les idées
religieuses de cet honraie singulier. Dans les premières années de sa
carrière publique, il allait jusqu'à légitimer l'esclavage des noirs,
sous prétexte que la race de Cham devait, en suite de la malédic-
tion de Noé, être asservie aux deux autres, oubliant sans doute qu'à
son point de vue biblique on pouvait lui objecter que les malédic-
tions de l'ancienne alliance sont effacées par la nouvelle. Il niait
d'ailleurs, avec une inépuisable fécondité d'hypothèses explicatives,
les assertions les plus évidentes de la critique appliquée à la Bible.
Ce qui a valu à M. Da Costa une influence que l'exagération de ses
idées religieuses n'expliquerait guère par elle-même, c'est d'abord
sa renommée très méritée comme poète : il brillait en effet aux pre-
miers rangs de la littérature hollandaise contemporaine. C'est en-
suite l'éblouissante faconde avec laquelle il exposait ses vues dans
des séances publiques. Écrivain médiocre en prose, il était irrésis-
tible comme orateur.
Du reste, il serait injuste d'attribuer à l'orthodoxie hollandaise
dans son ensemble des prétentions aussi bizarres. En réalité, elle
est beaucoup moins homogène qu'on ne le croirai^ à première vue,
et parmi ceux que l'on regarde comme ses défenseurs en titre, il en
est beaucoup que leurs sympathies pour les vieilles doctrines de la
réforme n'empêchent pas de reconnaître sur plus d'un point le bon
droit de la raison moderne. C'est ce qui rend quelque peu embar-
rassante la position de quelques-uns d'entre eux, par exemple de
M. Chantepie de La Saussaye, pasteur wallon de Leyde, qui, tâchant
de concilier son savoir et ses prédilections au moyen de théories mé-
taphysiques d'une clarté douteuse, s'est trouvé passablement isolé
dans le conflit actuel. On serait tenté d'en dire autant des profes-
seurs en théologie de l'université d'Utrecht, qui, à l'exception de
M. Ter Haar, dont les tableaux d'histoire ecclésiastique sont fort ap-
préciés, passent pour se rapprocher le plus de l'ancien calvmisme.
Cette tendance est au surplus une tradition dans l'université dont
nous parlons.
L'individualité la plus remarquable parmi les hommes de talent
qui se sont prononcés pour la réaction orthodoxe, sans donner dans
l'étroitesse et l'intolérance qu'on a trop souvent pu lui reprocher»
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THEOLOGIE CONTEMPORAINE EN HOLLANDE. 9&9 .
c'est M. J. J. van Oosterzee, pasteur à Rotterdam. M. van Oosterzee
s'attache surtout à défendre le supernaturalisme, miné par le cou-
rant de la théologie moderne. Il aime le miracle et rautorité infail-
lible de r Écriture. L'émancipation complète de la conscience indi-
viduelle répouvante, et il désire rester attaché, sinon à la lettre, du
moins aux principes fondamentaux de la vieille confession de foi.
Les adversaires théologiques de M. van Osterzee lui reprochent de
manquer, non pas de savoir, mais d'esprit scientifique, de se laisser
entraîner, même dans ses ouvrages didactiques, par les sentimens
de son cœur pieux, par les rêves de sa belle imagination, et de sa-
crifier, souvent et sans le vouloir, les résultats d'une critique im-
partiale aux séductions du lyrisme oratoire. Ils pensent que, nulle
autorité ofiicielle n'ayant fixé anciennement ce qu'il faut entendre
par les points fondamentaux de la doctrine réformée, il n'appar-
tient à personne de les déterminer de son chef sans accorder par là
aux autres le droit d'en faire autant, et de déplacer, s'ils le croient
nécessaire, les limites posées dans un premier essai.
Là du reste est le coté faible de l'orthodoxie en Hollande. Forte
encore du nombre et du zèle de ses adhérens, elle voit la science
religieuse se tourner de plus en plus contre elle. La critique alle-
mande coule désormais à pleins bords dans un domaine qui lui était
resté longtemps à peu près fermé. L'histoire des dogmes, l'inter-
prétation purement historique de la Bible, par-dessus tout les im-
périeux besoins des intelligences formées aux meilleures sources de
la philosophie et des sciences contemporaines réclament à grands
cris une transformation de l'enseignement religieux.
Déjà, du temps de van der Palm, le professeur van Voorst avait
recommandé aux étudians les travaux des théologiens allemands.
Un autre professeur hollandais, van Heusde, avait presque ressus-
cité le platonisme, tant ses leçons respiraient d'enthousiasme pour
le système du grand génie athénien. Ce n'étaient là sans doute que
'des irrigations imperceptibles dans un sol encore peu pénétrable;
pourtant elles le préparèrent. A mesure que les questions théolo-
giques se posèrent, le goût de la philosophie se réveilla, comme il
en a toujours été dans l'histoire de ces deux sœurs, qui se brouillent
si souvent et ne savent point se passer l'une de l'autre. Bientôt ce
mouvement se prononça mieux. On vit se produire une psychologie
spiritualiste fort remarquable de M. Roorda, fondée sur l'observation
et en pleine réaction contre ce dualisme tranché du corps et de l'àme,
dans lequel l'ancien spiritualisme s'était si malheureusement embar-
rassé. Aujourd'hui, si quelque chose prouve que la philosophie est à
l'état de renaissance dans la patrie de Spinoza, c'est l'influence acquise
par les idées de M. Opzoomer, professeur en philosophie à Utrecht, Ce
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950 BEVUE DES DEUX MONDES.
n'est pas que M. Opzoomer ait un système; il a plutôt une méthode.
Esprit fin, sagace, artiste aussi bien que penseur, désireux de main-
tenir à tout prix son indépendance, il a rompu avec la tendance hé-
gélienne, qui était au fond la sienne, lorsque son grand mérite le fit
appeler très jeune encore au poste qu'il occupe aujourd'hui. t)epuis
lors il a substitué à la spéculation à priori une sorte d'empirisme spi-
ritualiste, qui tient d'Auguste Comte par le principe, mais qui est bien
supérieur au système du positiviste françids par l'étendue et la lé-
gitimité des applications. L'observation, la critique, le classement des
faits et la déte^ination de leurs lois, voilà la tâche première de la
philosophie telle qu'il la conçoit. Elle doit ainsi se nourrir du suc de
toutes les autres sciences; eue ne sera donc achevée que le jour où
toutes les sciences auront apporté leur contingent définitif à la masse
des connaissances humaines. Parmi les objets de l'observation, le
sentiment religieux et le sentiment moral sont, selon lui, des réa-
lités dont il faut tenir tout autant de compte que des données ac-
quises par les cinq sens, et ce sont là les indestructibles bases sur
lesquelles il sera toujours possible de réédifier la doctrine reli^euse
et morale, lors même que toute notre métaphysique, tout notre
idéalisme n'ont pu tenir devant la critique fondée sur l'observation
de la réalité. De là un dualisme provisoire que M. Opzoomer croit
encore inévitable entre les aspirations du sentiment religieux et mo-
ral et les données des sciences expérimentales. Dans ses derniers
écrits, M. Opzoomer semble cependant se rapprocher du christia-
nisme, sinon de la doctrine arrêtée qu'on désigne sous ce nom, du
moins de l'idéal moral réalisé par le Christ : il y trouve les principes
de liberté, l'amour désintéressé de là vérité, en un mot les ten-
dances salutaires auxquelles le penseur doit aussi bien conformer
son travail intellectuel que l'homme sa conduite dans le monde. Il
est résulté de l'application que ses disciples ont faite de ces principes
à la science religieuse, non pas un corps de doctrines, mais une ten-
dance critique et sérieuse qui se fait de plus en plus sentir dans les
études théologiques.
A peu près vers le temps où se manifestait le mouvement de re-
tour aux vieux dogmes de l'église réformée, l'on voyait poindre
à l'université de Groningue une tendance religieuse qui, d'accord
sur certains points avec l'école réactionnaire, était poussée, par un
respect beaucoup plus profond des droits de la science, dans une
direction très diflérerite. De ce mouvement hétérodoxe, auquel
MM. Hofstede de Groot, Pareau et Muurling, professeurs en théo-
logie à l'université dont nous parlons, apportèrent leur contingent
avec une rare conformité de vues et de principes (au point de faire
des traités théologiques en collaboration), sortit une doctrine bien
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THEOLOGIE CONTEMPORAINE EN HOLLANDE. 951
connue en Hollande sous le nom de doctrine de Groningue. Comme
la réaction orthodoxe, l'école de Groningue sent que le mysticisme
a en religion une place importante, qu'une morale raisonnable et
douce ne suffit pas à la soif d'infmi dont l'homme religieux, s'il est
vraiment religieux, est toujours dévoré. Elle peut en appeler aux
grands mystiques néerlandais des temps antérieurs à la réforme,
en particulier à Wessel Gansfort, pour montrer qu'elle est bien
réellement dans la tradition nationale quand elle relève le drapeau
du mysticisme trop longtemps enterré sous la scolastique tradition-
nelle des anciens et la moralité sans fondement sérieux des mo-
dernes. En même temps elle ne peut se dissimuler que les progrès
des sciences ont rendu nécessaire une révision du dogme chrétien,
que les vieilles doctrines orthodoxes ne sont plus en rapport avec
l'esprit moderne, que la Bible, librement interprétée, u'est rien
moins que favorable à plusieurs dogmes. En particulier, elle éprouve
le besoin vraiment philosophique, et que ressentiront désormais
toutes les théologies scientifiques, de rattacher le christianisme, la
Bible, l'église, tout le développement religieux de l'humanité, à un
principe assez vaste pour en embrasser les péripéties et les innom-
brables variations. Ce principe, déjà proclamé par Lessing et Her-
der, c'est l'éducation du genre humain par Dieu, qui veut élever
les hommes, ses enfans, à sa ressemblance progressive.
Le point culminant de cette action éducatrice de Dieu est l'envoi
du Christ, sur la nature duquel les docteurs de Groningue ont une
théorie qui se rapproche beaucoup de l'arianisme. Le Christ ne se-
rait pas Dieu, mais un être divin préparé par le Père céleste à la
mission qu'il est venu remplir en revêtant la nature humaine. De-
puis son ascension, le Christ, à qui Dieu a en quelque sorte délégué
son pouvoh" sur les hommes, dirige toujours les destinées religieuses
de l'église, et c'est dans ce sentiment d'une communion immédiate,
personnelle avec le Christ glorifié que réside surtout l'élément mys-
' tique de la doctrine de Groningue. L'amour des hommes, le désir
de concourir à leur bien-être matériel et moral constitue la marque
essentielle du christianisme et du chrétien. Sur les autres points de
l'enseignement ecclésiastique, cette école s'attache en général à un
juste milieu qui n'est pas toujours très satisfaisant pour une raison
exigeante; mais elle plut dès l'abord à un grand nombre d'esprits
que rebutaient les aspérités du vieux calvinisme, et qui se trou-
vèrent tout heureux de pouvoir vivre de la vie religieuse sans
mettre leur bon sens à la torture. Le recueil périodique intitulé la
Vérité dans la Charité ( Waarheide in Liefde) développe les idées
de l'école de Groningue avec un succès qui prouve la sympathie
qu'elles rencontrent dans le public. 11 faut remarquer, à l'honneur
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952 REVUE DES DEUX MONDES.
de cette école, que les hommes qui s'y sont rattachés, laïques et
pasteurs, ont pris l'initiative ou le patronage d'un grand nombre
d'œuvres de philanthropie éclairée. Beaucoup, d'institutions ayant
pour but le relèvement moral et l'instruction du peuple, le soula-
gement de ses misères et la propagation d'une piété spiritualiste
et tolérante, sont dues à leur zèle, et chose assez rare, on put voir
l'hétérodoxie dé Groningue faire quelque honte, par sa ferveur phi-
lanthropique, à l'orthodoxie voisine, qui s'était un peu trop endor-
mie dans ses vieilles habitudes. Toutefois son système de compromis
en matière de doctrines, qui ne contentait nullement la réaction or-
thodoxe et lui valut de sa part de très violentes attaques, ne devait
pas tarder à être dépassé par la science religieuse dont elle avait
elle-même répandu le goût et maintenu le bon droit. Ce qui lui
manquait surtout, c'était la critique et l'esprit philosophique.
L'école de Groningue n'était après tout qu'un pas en avant vers
la théologie moderne. Dans ces dernières années, c'est à Leyde que
la science religieuse s'est déployée avec le plus de hardiesse et
d'autorité. La célèbre université de cette ville, qui n'a cessé de
compter d'illustres noms dans son corps professoral, est toujours '
digne de son passé. Le doyen actuel de ses professeurs en théo-
logie est le vénérable van Hengel, un de ces hommes comme nous
en connaissons trop peu en France, chez qui l'érudition est plus
qu'une passion, car elle est leur vie. Plus qu'octogénaire, mais
ayant conservé une verdeur et une activité vraiment juvéniles, U
présente le type achevé de l'un de ces savans d'outre-Rhin dont
M. Renan a si bien décrit le caractère et les habitudes dans son
étude sur Creuzer (1). Je n'oublierai jamais l'impression que je res-
sentis en entrant pour la première fois dans le cabinet du vieux doc-
teur, lorsqu'à travers les méandres de sa bibliothèque, au milieu
des livres empilés, j'aperçus sa tête originale et expressive se déta-
chant avec vigueur sous une riche couronne de cheveux blancs. La
culotte courte, les souliers à boucle, la coupe de l'habit, tout dans
son extérieur me reportait à soixantie ans en arrière. Toutes les con-
ditions d'un tableau de la vieille école hollandaise étaient là : table
tapissée de serge verte, canal silencieux et ombragé passant sous
la fenêtre, joyeux et modeste rayon de soleil, comme on n'en voit
qu'en Hollande, se jouant discrètement sar les respectables in-folio
alignés le long des murs. M. van Hengel, auteur de commentaires
très estimés sur plusieurs livres du Nouveau Testament, est un re-
présentant de l'ancienne philologie. Malgré son âge avancé, il con-
tinue ses travaux. En conversation , il peut prendre feu avec la vi-
(i) Essais de critique et de morale, Pari» 185©.
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THÉOLOGIE CONTEMPORAINE EN HOLLANDE. 953
vacité d'un jeune homme sur d'imperceptibles détails de cette
science, mère de tant d'autres, au service de laquelle il a amassé les
trésors d'une prodigieuse érudition. Il s'est peu occupé du dogme
et de la critique historique, mais il aime beaucoup trop la vraie
science pour s'effaroucher des nouveautés de la théologie contem-
poraine et pour imiter certains vieillards atrabilaires qui maudissent
les pas que l'on fait en avant sur la route où ils ont introduit eux-
mêmes la jeunesse de leur temps. Il a su marcher constamment
avec la science actuelle, dont il peut se glorifier d'avoir préparé,
du moins dans son pays, les développemens récens. C'est le génie
de la vieille philologie encourageant la jeune critique, tout en lui
donnant des conseils de prudence pleinement autorisés par une
longue expérience.
Le grand mouvement théologique de l'heure présente a surtout
pour organes à Leyde MM. Kuenen et Scholten (1), le premier pour
la critique, le second pour le dogme. M.* Kuenen est encore jeune.
Orientaliste de première force, doué d'une lucidité de vues et d'un
tact exégétique qui font de lui un critique dans la plus haute ac-
ception du mot, il promet à la théologie hollandaise une illustration
nouvelle. On aui-a une idée de ce que vaut M. Kuenen par ses vues
générales sur la prophétie chez les Hébreux. M. Kuenen rejette for-
mellement l'idée vulgaire qu'on se fait des prophètes, comme si la
mission de ces hommes extraordinaires n'eût été que de prédire
l'avenir et en particulier de décrire plusieurs siècles d'avance quel-
ques circonstances accidentelles'de la vie du Christ. Les prophètes,
dit-il, ont prêché bien plutôt que prédit. Leurs prédictions, quand
ils en font, sont en rapport étroit avec leur temps, leur entourage,
leur personnalité, ce qui ne pourrait être si elles eussent été dic-
tées d'en haut comme des oracles où la raison humaine n'entre-
rait pour rien. D'ailleurs on peut démontrer que plusieurs de ces
prédictions n'ont pas été réalisées. Le prophétisme d'Israël est,
comme son monothéisme, un phénomène qui atteint chez ce peuple
son plus haut et son plus beau développement, mais qui se retrouve
avec des analogies plus ou moins étroites chez d'autres peuples sé-
mitiques. L'enthousiasme pour la patrie et la religion nationale,
voilà le trait commun à tous les prophètes. Ce qu'il y a de souvent
(1) La faculté de théologie de Lejrde a perdu, il y a quelques années, un jeune pro-
fesseur, M. Niermeyer, qu'une mort prématurée enleva au moment où sa réputation
commençait à grandir. Ce fut lui qm révisa, confirma par beaucoup d*argumens nou-
veaux et naturalisa en Hollande Tinterprétation moderne de TApocalypse, cette énigme
dix-huit fois séculaire que la patience et la sagacité germaniques ont enfin devinée.
Cette faculté a subi récemment une nouvelle perte dans la personne de M. Kist, dont les
travaux en histoire ecclésiastique Jouissent en Allemagne d'une grande estime.
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95A BEVUE DES DEUX MONDES.
étrange et même d'incompréhensible à nos esprits prosaïques et ré-
fléchis dans leur manière de dire et de faire rentre dans les phé-
nomènes de l'inspiration religieuse se manifestant au sein d'un peu-
ple encore primitif. Elle est alors une prise de possession subite et
irrésistible du sujet par l'idée ou le sentiment qui s'empare de lui.
Bien d'autres faits du même genre peuvent être recueillis dans l'his-
toire. La sincérité de leur zèle fait que, généralement très attachés
à la loi de Moïse, les prophètes en aiment l'esprit plus encore que
la lettre, et deviennent par là les hommes de l'avenir, les annoncia-
teurs et les précurseurs de l'Évangile. Les prédictions que l'ancienne
théologie voyait réalisées dans l'histoire du Christ et de l'église
s'expliquent bien plus naturellement par des faits contemporains
ou très rapprochés des prophètes eux-mêmes : ce qui ne les em-
pêche pas d'être les organes de cette merveilleuse espérance mes-
sianique sur laquelle s'est greffé le christianisme, dont on peut dis-
cerner les rudimens et suivre les formes variées le long de leurs
écrits.
Nous devons enfin parler de M. Scholten, sans contredit l'homme
le plus remarquable de la théologie hollandaise actuelle. Ses ou-
vrages, déjà nombreux, témoignent d'un vaste savoir, organisé par
un esprit rompu à tous les exercices de la philosophie moderne. Le
principal, celui qui a fondé sa réputation de théologien, est intitulé :
De la Doctrine de VÉglise réformée et de ses Principes fondamen"
tatix. Il faut citer aussi une remarquable Histoire comparée de la
Philosophie et de la Religion^ dans laquelle les connaisseurs admi-
rent l'exposition et la critique des systèmes de Platon, d'Aristote,
de Spinoza et de Hegel. Nous tâcherons de donner un rapide aperçu
de son riche et puissant système.
La méthode du professeur de Leyde est la spéculation fondée sur
l'expérience. Il veut que le philosophe et le théologien commencent
par constater les faits de la réalité immédiate; mais ce serait n'ar-
river à rien de positif que de se borner à la seule observation. La
tâche et l'ambition légitime du penseur consistent à en déduire des
lois et des vérités pour en former un système logique et concor-
dant. Ce n'est pas au nom d'une autorité religieuse dictant à priori
les croyances, et ne laissant à la pensée d'autre travail que celui de
l'interprétation grammaticale, qu'il faut parler en saine théologie.
Là comme partout ailleurs, il faut observer les faits avant de rien
formuler. Ceci posé, la religion se présente aux regards de Tobser-
yateur comme un fait naturel, comme une tendance spontanée de la
nature humaine, qui se rattache, avec conscience de ce qu'elle fait,
à l'Être absolu, dont, avant même que le raisonnement intervienne,
cette tendance implique l'existence; s'il n'y avait pas de Dieu, il
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THÉOLOGIE CONTEIIPORAINB EN HOLLANDE* 965
n'y aurait pas de religion. Mais nous sommes encore en face de
l'infini inconnu^ il faut continuer l'observation. C'est en contem-
plant la totalité des choses dans la nature et dans l'humanité que
l'homme parvient à connaître celui dont elles sont la manifesta-
tion, car, l'Être absolu ne pouvant être borné par le monde visi-
ble, celui-ci est nécessairement l'expression de sa vie, et le révèle
à ceux que leur développement intérieur rend capables de lire dans
le grand livre de l'univers. Telle est la distinction entre la mani^
festation de Dieu et la révélation^ qui tient une grande place dans
le système de M. Scholten, et qui modifie profondément l'idée vul-
gwe de révélation. En fait. Dieu se manifeste à tous et toujours;
mais quelques-uns seulement savent interpréter cette manifesta-
tion continue. Ce sont les prophètes dans le sens le plus large de ce
mot, ceux que l'antiquité hébraïque appela les voyansy ceux qui,
tout le long de l'histoire, entendirent distinctement la voix mysté-
rieuse dont la multitude ne percevait que des échos lointains et va-
gues. L'insph^tion est ce don sublime conféré aux privilégiés de
notre race, cette supériorité du sens religieux qui les rendit capa-
bles d'initier la foule à des vérités qu'elle n'eût pu découvrir par
elle-même. Sous ce rapport, l'inspiration religieuse difiTère quant
à son objet, mais non quant à sa nature, des autres inspirations,
poétiques, scientifiques, qui constituent le génie, et auxquelles l'hu-
manité doit ses progrès en tout genre. Seulement il ne faut pas
confondre la forme de l'inspiration avec ce qu'on peut appeler son
fonds et sa substance. L'inspiré n'est pas infaillible dans l'expres-
sion qu'il donne au sentiment qui l'anime; mais comme ce senti-
ment reflète nécessairement l'objet de l'intuition prophétique, il
appartient à la raison réfléchie de chercher la vérité intellectuelle,
le dogmcy dans la parole des révélateurs. La révélation ainsi com-
prise n'est donc ni l'opposé de la raison, ni une promulgation de
prétendus mystères imposés à la foi. A parler rigoureusement, le
mystère, c'est ce qu'on ignore, et si d'un côté le mystère doit
exister tant que l'homme ne sera pas parvenu à la parfaite con-
naissance de toute chose, de l'autre, à mesure que la révélation
s* étend, le domaine du mystère diminue, ce qui est précisément le
contraire du sens qu'on attache le plus souvent à l'idée de mystère.
Du reste, M. Scholten pense que ce sens vulgaire est une échappa-
toire des orthodoxies dépassées par la raison , qui ont trouvé très
commode d'abriter sous ce mot imposant les dogmes élaborés, à
d'autres époques, avec la prétention justement de préciser ce qui
était vague et d'éclaircir ce qui était obscur.
Nous voyons se dessiner déjà la position que M. Scholten a prise
vis-à-vis des anciennes doctrines de l'église. Qu'on nous permette
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056 RETUE DES DEUX MONDES*
d'entrer ici dans quelques développemens d'un caractère scientifique
qu'il est impossible d'éviter en pareille matière. M. Scholten cherche
bien moins à nier les anciennes doctrines qu'à dégager de la lettre
les vérités supérieures qui constituent l'esprit. Il conserve à la Bible
le rang qui lui revient incontestablement d'après la marche gra-
duelle de la révélation dans la conscience humaine; mais sa théorie
de l'inspiration laisse pleuie et entière liberté à la critique histori-
que. Il ne veut pas transformer le Christ en un philosophe moderne;
mais il relève le fait que, dans l'intuition spontanée que Jésus avait
de Dieu, le penseur de nos jours retrouve d'importantes et sublimes
vérités, dont le nom seul est moderne. Ainsi la vieille idée chré-
tienne de Dieu qui est aux deux implique l'infinité de Dieu et sa
souveraineté sur le monde, tandis que Y esprit de Dieu qui pénètre
toute chose et parle au cœur de l'homme répond merveUleusement
à ce que la philosophie de nos joursr a baptisé du mot lourd et bi-
zarre d^ immanence. Lorsque l'église du iv« siècle définit le dogme,
jusqu'alors très peu fixé encore, de la trinité, elle s'appuysdt à bon
droit sur une impérieuse exigence de la raison, qui se refuse abso-
lument à l'idée d'un Dieu inerte et solitaire dans les profondeur»
glacées de l'éternité; mais elle ne sut maintenir l'unité de l'essence
divine que par une contradiction: elle sépara le Verbe du Saint-
Esprit, ne voyant pas que l'un était la forme grecque, l'autre la
forme juive d'une même notion religieuse, et elle eut le tort d'iden-
tifier le Verbe éternel avec la personne historique du Christ. Il vaut
mieux, selon M. Scholten, se représenter le Verbe comme la révé-
lation éternelle de Dieu dans le monde. Dans l'humanité, le Christ
est pour nous, par sa perfection religieuse et morale, la manifesta-
tion suprême du Verbe divin, qui parle en lui et par lui. Jésus est le
fils de Dieu dans le «ens de parenté spirituelle avec Dieu que les
Juifs étaient depuis longtemps habitués à donner à cette expression,
et dans ce fils de Dieu, qui fut aussi fils de l'homme, la nature
humaine a pu célébrer sa communion avec la nature divine.
Sur le terram de l'anthropologie, M. Scholten part du fait expé-
rimental que l'homme natt animal, mais apportant avec lui le germe
d'un développement sphrituel dont l'idéal est Dieu lui-même. Ceci
est vrai de l'espèce aussi bien que de l'individu. La .chute originelle
est bien moins dans l'histoire que dans le cœur de l'homme, qui
passe du sentiment de ce qu'il doit être à l'observation de ce qu'il
est. M. Scholten a consacré quelques-unes ^e ses meilleures pages
à montrer que l'immortalité individuelle est comprise dans le fait
même que l'homme se sent appelé à dépasser la nature physique,
purement organique, et qu'au contrab*e de tous les êtres vivans qui
l'ont précédé sur la terre, l'esprit en lui exige souvent le sacrifice
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THÉOLOGIE CONTEMPORAINE EN HOLLANDE. 957
de la vie corporelle. Le péché est le manque, Timperfection de la
vie spirituelle, et par conséquent le vrai malheur, puisque le bon-
heur, pour tout être vivant, ne peut être que le déploiement de sa
vie et la réalisation de sa destinée. Le péché est donc à la fois ce
qui ne doit pas être et l'état intermédiaire qui sépare l'état d'inno-
cence de l'état de sainteté. Ici M. Scholten revient sur le terrain
favori des vieux docteurs réformés, et se déclare nettement en fa-
veur du déterminisme moral : il regarde le libre arbitre indifférent
comme une chimère. Ajoutons toutefois qu'il s'efforce d'éviter l'é-
cueil du fatalisme en disant que l'homme, en vertu du pouvoir de
réflexion dont il est doué, peut suspendre sa décision et se mettre
sous l'influence des bons mobiles; mais la vraie liberté, selon lui,
consiste dans l'affranchissement complet de toute espèce de mal
moral. Telle est la destinée en vue de laquelle Dieu a créé l'homme,
et il faudra bien que l'homme y arrive tôt ou tard, sans quoi le
Créateur serait vaincu par sa créature. L'idée calviniste de l'assu-
rance du salut revient ainsi sous un jour tout nouveau et débar-
rassée des épouvantables ténèbres de l'enfer étemel. D'autre part,
l'expérience, qui nous apprend qu'il est d'autant plus douloureux
d'arriver à la vie sainte qu'on s'est attardé plus longtemps dans
Tégoïsme et la sensualité, doit compter parmi les mobiles qui pous-
sent l'homme à profiter des dispensations divines dont l'histoire est
le théâtre et dont le Christ est le centre.
M. Scholten pense en effet que le Christ est sorti des entrailles
mêmes de notre race, qui doit nécessairement, de même que les in-
dividus qui la composent, arriver à la fin qui lui est prescrite. Dans
le Christ est réalisée la religion idéale, le don entier de soi-même à
Dieu et aux hommes. Dans le Christ, révélateur de Dieu par la pu-
reté immaculée de son cœur, la lumière qui éclaire tout homme ve-
nant au monde a resplendi d'un éclat incomparable, et dès lors aussi
Thomme a lu clairement le mot que la nature et sa conscience ne
lui avaient pas encore dit, ou qu'il n'osait y déchiffrer : Dieu est
amour. Conformément aux lois qui président à la solidarité des es-
prits, du Christ émane une force régénératrice, une puissance de
lumière et de vie qui depuis sa venue agit dans l'humanité comme
un levain, dissipant les superstitions, réformant insensiblement les
institutions sociales, amenant les hommes à toujours mieux compren-
dre leurs devoirs et leur vrai bonheur, jusqu'au moment où, selon
sa parole, la pâte sera toute levée. Le Christ est ainsi la démonstra-
tion vivante de notre destinée divine, car il a possédé déjà sur la
terre la vie étemelle, et a pu la promettre à tous ses frères. Il faut
donc vivre en communion morale avec lui, et appliquer les prin-
cipes tirés de cette source pure aux travaux de tout genre, brillans
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958 BETUE DES DEUX MONDES.
OU vulgaires, qui remplissent la vie. H. Scholten pense, comme
Schleiermacber, que la vie religieuse doit être à la vie ordinaire ce
que l'harmonie est à la mélodie, qu'elle relève et qu'elle soutient.
Cest ainsi que la vie divine doit couler de plus en plus dans les
veines de l'humanité, et si sa marche est lente au-gré de notre im-
patience, il n'en faut pas moins avoir foi dans l'avenir, et, sans se
lûsser rebuter par les obstacles de tout genre, marcher à sa ren-
contre avec la ferme et joyeuse assurance que, selon la sublime pré-
vision d'un apôtre, « Dieu sera enfih tout en tous. »
Ce qui donne beaucoup de force à cet enseignement, qu'il a fallu
esquisser ici à très grands traits, c'est qu'ayant fait une étude ap-
profondie des vieux docteurs réformés, H. Scholten se fait fort
d'affirmer que, loin de rompre avec la tradition calviniste, il la
continue dans son prolongement logique et naturel. Il est facile de
comprendre maintenant qu'un tel point de vue est fait pour lui con-
cilier bien des sympathies en Hollande. C'est pourquoi, sans doute,
la tendance orthodoxe voit dans M. Scholten son adversaire le plus
redoutable et dirige contre lui d'mcessantes attaques. L'école de
Groningue commence même à trouver grâce à ses yeux en compa-
raison de cette théologie bien autrement conséquente et radipale.
D'un autre côté, l'esprit, critique avant tout, de M. Opzoomer ne se
tient pas pour satisfait de cet enseignement, très libéral sans doute,
mais très affirmatif. Cependant la distance entre M. Scholten et lui
me paraît moins grande qu'elle ne semble à bien d'autres. Tous deux
étant d'accord pour faire précéder toute spéculation de l'obser-
vation expérimentale , la critique de M. Opzoomer peut servir de
correctif permanent à des affirmations qu'il nie moins qu'il ne les
juge trop hâtives, tandis que le système de M. Scholten , en rsdson
même des principes qui en dirigent la méthode, reste ouvert à toutes
les corrections qu'une observation plus approfondie encore de la na-
ture et de l'histoire pourra réclamer par la suite. Le point sur lequel
onjcroit trouver ce système plus vulnérable que partout ailleurs est
le déterminisme moral et la notion purement négative du péché, qui
en est le corollaire inévitable. On prétend que M. Scholten a bien
voulu éviter le fatalisme, mais n'y a pas réussi.
Le moment n'est pas venu de décider de la valeur réelle soit de ces
attaques, soit de la doctrine qui en est l'objet. La lutte est loin d'être
à son terme. Le parti orthodoxe, abstraction faite de la vérité, qu'il
croit toujours posséder, pourra s'appuyer longtemps encore sur ce
qu'il y a de plus tenace au monde, l'amour de la tradition religieuse'
chez le peuple et dans les cœurs pieux, à qui leur peu de besoins intel-
lectuels rend la croyance facile. La tendance prudente et mitoyenne
qui a son centre à Groningue est encore, à l'heure qu'il est, celle de
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THEOLOGIE CONTEMPORAINE EN HOLLANDE. 9b9
la majorité des classes moyennes. Cependant on ne peut se dissimu-
ler que chaque année voit augmenter le nombre des adhérens de ce
qu'on appelle la théologie moderne. Depuis une dizaine d'années, la
jeunesse universitaire en adopte de plus en plus les principes. Déjà
ces principes se popularisent par les écrits et les prédications de
jeunes et éloquens adeptes. En particulier, on est frappé du grand
nombre d'hommes distingués, en dedans et en dehors du corps pas-
toral, qui ont abandonné le camp de l'orthodoxie, vers laquelle leur
éducation ou leurs préférences premières les avaient d'abord dirigés,
pour entrer franchement dans les tendances qui triomphent à Leyde.
On ne peut, en tout cas, leur contester le mérite d'avoir rattaché à
l'église et au christianisme beaucoup d'hommes instruits, dans les
professions libérales surtout, qui sans cela eussent vécu dans l'in-
différence ou l'incrédulité. Ces succès croissans font même que plu-
sieurs voix s'élèvent du côté opposé pour demander que l'on coupe
court à ce qu'elles appellent des négations impies. On parle çà et là
de mesures disciplinaires, de restrictions à la liberté de la prédi-
cation, de quelque chose comme un nouveau synode de Dordrecht :
moyens qui n'aboutiraient à rien, que repoussent également et l'es-
prit de tolérance généralement répandu, et le bon sens des ortho-
doxes instruits, et cette expérience instructive, que ce fameux synode
n'a pas empêché les doctrines qu'il proscrivit de s'introduire, même
de triompher dans l'église qui les avait d'abord repoussées. Ainsi
M. Scholten et ses amis peuvent à chaque instant renvoyer à la barre
du synode leurs plus ardens adversaires et leur faire observer que,
jugés au pied des canons de Dordrecht, ils seraient hérétiques au
premier chef.
Nous avons essayé de montrer quelle vie nouvelle anime les études
théologiques en Hollande. Nous ne pouvons prétendre cependant à
épuiser la liste de toutes les œuvres et de tous les hommes remar-
quables de la théologie hollandaise. On se tromperait encore en
pensant que les cadres précédemment tracés renferment d'une ma-
nière absolue tous les écrivains qu'il nous resterait encore à citer (1).
(i) Parmi ces écriyains, on ne peut omettre toutefois d*en signaler quelques-uns. —
M. Hoekstra, professeur au séminaire mennonite d'Amsterdam, a rédigé un excellent
commentaire sur le Cantique des Cantiqties, interprété d'après le thème admis aujour-
d'hm dans la critique allemande d'un dialogue entre Salomon et une jeune paysanne
qu'il t&che d'épouser sans y réussir. — M. Busken Huet, descendant d'une famille fran-
çaise, parente de celle qui fournît au siège d'Avranches le célèbre évèque du même
nom, écrivain d'un grand mérite et fort goûté par les amateurs du beau style hollandais,
a cherché à populariser dans des Lettres sur la Bible les résultats d'une critique avancée
et quelquefois aventureuse. H a, sans le vouloir, scandalisé beaucoup d'âmes pieuses,
qui auraient dû se dire qu'il y avait une preuve réelle de la divinité de l'Évangile dans
le fait que des opinions aussi radicales que celles du Jeune et spirituel écrivain ne l'em-
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MO BEVÎJE DES DEUX MONDES.
L'individualisme a trop pénétré l'église hollandaise pour qu'il en soit
ainsi, et il en est un peu de cet abaissement des barrières dogma-
tiques dans son sein comme de celui que l'économie politique ré-
clame des gouvememens de nos jours : on craint toujours , en les
supprimant, de tarir l'industrie, la production, l'esprit d'entre-
prise, et les résultats viennent toujours aussi démontrer combien
ces craintes sont peu fondées, te fait est que, depuis le commen-
cement du siècle, la science et la vie religieuses ont suivi en Hol-
lande une mai*che ascendante, que tout concourt à activer encore, et
l'on peut ajouter libertate régnante. La liberté est une grande et
belle chose, et l'on aime à la voir déployer ainsi sa puissance fécon-
dante dans un pays petit par l'étendue, et dont le caractère posi-
tif semblait devoir diriger les esprits partout ailleurs que vers les
régions transcendantes. Ce qui fait oublier bientôt ce que les dis-
cussions religieuses offrent trop souvent d'amer et d'étroit, c'est
d'abord que la prolongation de pareils débats leur ôte précisément
cette amertume et cette étroitesse qu'elles ont fréquemment à l'ori-
gine, c'est ensuite que l'homme ne se montre nulle part plus fidèle
aux tendances les plus nobles de son être que lorsqu'il consacre son
cœur et sa vie à la poursuite désintéressée de l'invisible. C'est en
vivant de cette manière qu'il met en évidence sa destinée immor-
telle. 11 est donc fait pour autre chose que pour ramper dans la boue
des intérêts vulgaires. Quand on étudie l'homme dans son histoire
au lieu de l'étudier dans les abstractions de la vieille psychologie,
on retire de ses agitations à la surface de la terre toute autre chose
que du découragement. Ce qui effraie tant le vulgaire, c*est-^-dire
rinanité si fréquente des efforts de la raison pour atteindre la vérité,
est précisément ce qui rassure le penseur, car cette inanité même
ne fait que rendre plus instructive et plus étonnante la répétition
constante, acharnée, de ces efforts. Quant à nous, qui avons foi dans
péchaient pas de 8*y rattacher de tout son cœur. — M. A. Pierson, pasteur à Rotterdam,
recherche de préférence dans la vérité chrétienne son côté esthétique, et dans des écrits
estimés s*attache à maintenir les droits du sentiment religieux sans faire tort aux résul-
tats de la critique indépendante, dont sa brillante intelligence éprouve le besoin et
apprécie la valeur en parfaite connaissance de cause. — M. le professeur MoU, d*Amster-
dam, s'est acquis une grande réputation par ses travaux sur lliistoire ecclésiastique. —
MM. Roorda, Veth, Rutger, etc., continuent les glorieuses traditions de la philologie
hollandaise en matière de langues orientales. On doit au premier une traduction de la
Bible en javanais. Outre la revue théologique de Groningue dont nous avons parlé, il
existe deux recueils périodiques, les GodgeUerde Bydragen (études de science reli-
gieuse) et les Jaarboeken voor de wetenschap TTieoIogte ( annuaire de théologie scienti-
fique), le premier plus spécialement ouvert aux hommes de la tendance libérale. Nous
ne devons pas oublier non plus le Dictionnaire biblique {Bybelsch Woordenbok)^, qm a
pour but dMnitier le public éclairé aux plus récens résultats de la critique appliquée
aux Ifvres saints dans un esprit à la fois respectueux et impartial.
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^
THÉOLOGIE CONTEMPORAINE EN HOLLANDE. 961
Vesprit humsdn, nous avons des préférences très arrêtées po«r plu-
.sieurs des doctrines à la fois vieilles et nouvelles que nous avons
•exposées dans cette étude, et nous pensons que chacun des pas faits
^ar l'homme à la recherche de Dieu le rapproche du but, même
<[uand il s'en faut que ce soit en ligne droite; mais en accordant au
scepticisme tout ce qu'il voudra, il est une chose dont il ne peut
pas contester la réalité : c'est la tendance naturelle, infatigable de
j'homme vers un idéal qu'il n'a jamais vu et qui existe pourtant,
puisqu'il ne cesse d'attirer l'homme. Je ne veux pas médire des pro-
:grës et des découvertes des sciences d'application immédiate. Oui,
l'homme transforme la terre; il maîtrise toujours plus la nature
qui l'entoure, il en fait son humble servante, il la plie au gré de ses
l)esoins et de ses désirs d'une manière vraiment prodigieuse. Assu-
rément tout cela est fort beau; mais tout cela tourne avec la planète
«t ne sort pas de l'orbite qu'elle décrit depuis qu'elle existe. Ce qui
•est encore bien plus beau et bien plus riche de pressentimens révé-
lateurs, c'est de voir l'esprit humain s'échapper à chaque instant
par la tangente pour se plonger dans l'infini.
Ce qui nous platt aussi dans ce conflit d'idées religieuses, c'est
x^ette confiance avec laquelle on en appelle à la science, soit pour
•défendre, soit pour épurer la religion, dans tous les cas pour la
fortifier. Gela aussi est de tradition sur cette terre d'hommes libres.
La théologie n'y est pas la vieille femme chagrine qui ne sait que
maugréer contre la jeunesse et contre le^ sciences, ses sœurs, que
jadis pourtant elle concoiuoit à élever après que la chute du monde
^ancien les eut Isdssées orphelines et en bien bas âge. Lorsque l'il-
lustre Taciturne récompensa la ville de Leyde de l'héroïsme qu'elle
avait déployé contre les Espagnols en y fondant la fameuse univer-
sité qui fleurit encore, ce fut la théologie qui, sous les traits d'une
ielle jeune fille qu'entouraient les quatre évangélistes, ouvrit le
xortége symbolique où toutes les sciences du temps étaient repré-
sentées avec leurs attributs respectifs. Depuis lors, elles 'n'ont cessé
^e vivre en bonne harmonie, se prêtant de mutuels secours. La théOr
logie hollandaise a trouvé dans le libre examen son rajeunissement
perpétuel, et la Hollande marche aujourd'hui de pair avec l'Alle-
magne dans la rénovation de la science religieuse, ce grand œuvre
auquel notre siècle est appelé.
Albert Bbtille.
ion nvii. 6t
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DE
L'ALIMENTATION PUBLIQUE
LA VIGNE
L
LA TBBILLE ET LE BAISIlf DE TABLE.
L'ère nouvelle qui semble s'ouvrir pour les relations commer-
ciales de la France n'a été nulle part plus favorablement accueillie
que dans les parties de notre territoire où fleurit la vigne. La pro-
duction du vin est en effet un des principaux élémens de notre in-
dustrie agricole. Des conditions exceptionnelles de climat^ d'expo-
sition et de culture assurent aux vignobles de France une suprématie
universellement reconnue. Cette prépondérance qui appartient à la
Chine pour le thé, & certaines régions intertropicales pour le cacaa
et le café (1), nous l'avons conquise et nous la conservons pour le
vin. En présence d'un régime plus libéral appliqué à la viticulture
françsdse et depuis si longtemps réclamé par elle (2), chacun com-
(1) Voyex U Revue des 15 septembre, l** norembre 1859 et !•' janvier i8(M). Dans des
étades antérieures relatives an sucre, nous avions pressenti la réalisation prochaine des
mesures qui seules pouvaient concilier les intérêts des industries saccharines rivales
des colonies et de la métropole, en développant la consommation au profit de tous par
rabaissement des droits (Revue des i** novembre 1857 et l^' mai 1859).
(2) Dès 1827 et 1828, nos trente départemens viticoles adressaient aux chambres des
pétitions signées par plus de cent cinquante mille propriétaires représentant six millions
de cultivateurs.
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DE l'AUlfENTATIOIl l^UBtlQUE. 96S
prendra combten il importe de signaler à la sollicitude des agricul*
teùrs ainsi qu^à Fàttentlon du public en général les moyens de tirei"
le mieiUeur parti de la situation nouvelle. Ces moyens, c'est à là
Bcience dé les rendre pc^ulàires, en ne se bornant pas à décrire lesT
meilleurs pi*océdés de culture, mais en indiquant les principes et
les donnéek expérimentales sur lesquels ils s'appuient*
I. — LA VIGNE CHEZ LES ANCIENS. — COMPOSITION DD BAISIN.
Suivant d'anciennes traditions, que des recherches récentes ont
confirmées, la vigne est originaire d'Asie; elle crott spontanémrat
dans la Géorgie et la Mingrélie, entre les chatnes du Caucase, àa
Taunis et du mont Ararat. La vigne est répandue, il est vrai, à l'état
sauvage dans les haies et les bois du centre et du midi de l'Europei
mab elle ne s'y est ainsi propagée qu'à la suite des tentatives d'ac*^
4ïlimatation qui ont doté d'une nouvelle source de richesse nos coQr
trées viticoles (1). Si Ton voulait ici pe négliger aucune des faces
du sujet, il faudrait nommer comme les pères de la viticulture Osi**
ris en Egypte, Bacchus dans l'Inde, Saturne dans la Crète, Noé dans
rillyrie. Bomons*nous à constater que les Grecs et les Romains con-
naissaient deux sortes de vins alcooliques, acerbes*- astringeas ou
sucrés, analogues à ceux que nous buvons nous-mêmes; mais tout
porte à croire qu'ils ont commencé par faire usage surtout des bois-
sons presque exclusivement sucrées qu'ils obtenaient du raisin, imi-
tant peut-être de cette façon le breuvage moins savoureux qu'ils
vantaient pourtant sous le nom d'hydromel. C'est même seulement
^nsi que l'on peut comprendre les antiques procédés, inapplicables
à notre boisson vineuse, destinés à la conservation de diflf^ens vins
de l'Asie, de ces vins qui, au dire de Galien, suspendus au coin des
cheminées dans de grandes bouteilles, subissaient une véritable con^
centration appelée fumarium; on les réduisait ainsi en une sorte
d'extrait compacte offrant la dureté du sel. C'étaient sans doute des
vins de cette nature, ou plutôt des moûts sucrés épaissis comme du
miel, qui, suivant PFme, devaient être délayés dans l'eau, puis
éclaircis par une filtration au travers de sacs en tissus : mccatiç 9i*«-
narum. D* après le conseil de Martial, on filtrait de même le doM
•cécube : turbida sollicita transmittere cœcuba sacc(f^ Oa conservait
encore de semblables vins exposés au midi, au sommet des habita^-
tions, dans des locaux particuliers appelés^ A#rr^tti7l vinorvm.
«
(i) Rappelons que la yigne (otits vttitftfra) est placée par les botaplçtea dans la fam^le
des ampélidées. Cette dernière dénomination vient du mot grec âfiireXoc (vigne). Le vin
était nommé dans l'ancienne Grèce oTvoç, d*où viennent les mots latin et français vinum
-et vin.
Gooçle —
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96& RETUE DES MUX M^CDES.
Atti extraits sirupeux et sucrés des jus de raisin ont succédé de^
véritables vins plus ou moins alcooliques, tantôt acerbes, tantôt
doux, suivant sans doute la variété du cépage et les progrès de la>
fermentation spontanée. On trouve dans Pline l'indication de deux
vins d*Albe, Tun doux, dulce^ l'autre acerbe, austerum. Deux va-
riétés correspondantes se rencontraient dans le vin fameux de Fa-
leme. C'étaient bien certainement des vins gradueUement améliorés
par une lente fermentation que les anciens considérsuent comme les
meilleurs : on ne dev^t boire le faleme, suivant Athénée et Galien,
qu'au bout de dix ans, et il ne conservait pas plus de dix années
au-delà de ce terme ses excellentes qualités. Les vins usuels pou-*
valent être bus dès la septième année, tandis que l'on attendsdt vingt
ans avant de boire le vin d'Albe, et que Ton gardidt vingt-cinq ans
le vin de Sorrente. Gicéron, dans un repas chez Damasippe, fit l'éloge
d'un vin de Faleme de quarante ans en disant qu'il portait bien son.
âge, bene œtatem fert. Un vin datant d'un siècle a été câébré par
Horace sous la qualification de vin de cent feuilles. Au temps des
Romains, on conservait le vin très vieux de Faleme dans de grands
vases {amphorœ) en argile cuite, vitrifiée à l'intérieur, dont l'ou-
verture était close avec un tampon de plâtre recouvert d'un enduit
résineux. Un passage de Yir^e prouve que les Romains ont aussi
fait usage des vins mousseux :
nie impiger baasit
Spnmaatem pateram.....
Us ne dédaignaient pas les vins légers qui ne se pouvaient garder
I plus d'une année, comme la plupart des vins actuels de la Toscane»
Les vignobles de l'ancienne Italie offraient d'ailleurs un assez grand
acmibre de crus variés produisant des vins en renom : sur des col-
Unes, autour du Mondragone, au pied duquel coulait l'Iris (aujour-
jd'hui le Garigliano), on récoltait les raisins d'où l'on savait obtenir le
faleme et le massique. Les vignobles situés aux environs de Gaëte
fournissaient les vins de Fondi et d'Amiela. Cependant à la suite
des progrès du luxe s'introduisirent dans Rome les vins généreux et
parfumés de Lesbos, de Ghio, de Gos, d'Éphèse et de Glazomèoe.
Déjà aussi Ton distinguait les deux qualités difiîèrentes que l'oa
peut obtenir 'soit par le simple écrasage des grappes et l'écoulement
spontané du jus, soit par la trituration plus énergique du fouli^
et l'action de la presse. La première qualité représentait le jus pur
du fruit, la deuxième, ou vin de pressurage, contenait en proportions
notables les principes acerbés-astringens et colorés extraits par le
contact plus prolongé du liquide avec les pépins, les pellicules, etc. Gea
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DE l'ALQIENTATK»! PUBLIQUE. 065
dénominations correspondai^t aux mots grecs ivpÔToç et ^cunpaîbç,
antérieurement employés pour caractériser les vins qui provenaient
également des jus de premier et de second jet obtenus d'un même
fruit.
Si l'art de faire le vin, emprunté aux Grecs, était en progrès chez
les Romains, ils avaient cependant adopté l'antique coutume d'ajou-
ter au jus de la vendange diverses substances aromatiques, en vue
sans doute d'assurer la conservation et de rehausser le goût de leurs
vins, moins variés, moins suaves et plus facilement altérables que
les produits mieux préparés de nos célèbres vignobles. On trouve en
effet dans un curieux recueil du iv* siècle, les Géopaniques y une foule
de recettes, populaires chez les Grecs, indiquant, pour cet usage,
l'emploi de résines et de plantes que caractérisent des essences odo-
rantes douées d'une forte saveur. Pline rapporte qu'en Italie l'habi-
tude était générale de mélanger aux produits des vendanges de la
rérâie et de la poix, afin de communiquer aux vins faibles une sa-
veur piquante. Les connaissances relatives aux variétés de vignes
étaient alors bien peu avancées, car on ne cite qu'un seul ouvrage
d'ampélographie, composé par le sénateur Pétrus Crescentius. En-
core cet ouvrage ne contenait-il que la description incomplète de
quelques espèces de vignes.
Depuis cette époque jusqu'à nos jours, les variétés de vignes se
sont teUement multipliées par la voie facile des semis, que l'embarras
est devenu grand de choisir entre elles et de s'arrêter aux cépages
les mieux appropriés à chacune de flos régions viticoles. La difficulté
s'est accrue bien davantage et a dû paraître tout à fait inextrica-
ble lorsqu'on s'est aperçu qu'un grand nombre des cépages ran-
gés à juste titre parmi les meilleurs représentaient parfois une
même variété connue des nombreux viticulteurs sous vingt dénomi-
nations différentes. Comment une pareille confusion a-t-eUe pu s'éta-
blir dans la nomenclature des vignes? Il est facile de le comprendre,
si l'on songe que chacune des variétés en renom dans une région
viticole, multipliée par voie de bouture ou de provignage en d'autres
localités où se rencontraient des conditions différentes de sol, de
climat, etc., a pu souvent produire des fruits de composition diffé-
rente et des vins plus éloignés encore du type primitif. C'est adnsi
par exemple que la tribu des carmenets ou carbenets^ comprenant
quatre ou cinq sous-variétés , fournit, suivant des circoifstances lo-
cales difficiles à déterminer exactement, les exceUens vins de longue
conservation, mais distincts entre eux, de Château-Laffitte, Château-
Margaux, Saint-Ëmilion, Médoc, Graves. Les mêmes plants intro-
duits en Toscane ont donné des vins très différens, de qualité bien
inférieure. C'est ainsi encore que la tribu des pineaux constitue la
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966 BEVUE DES DEUX MONDES.'
base principale des vins des grands crus de la Bourgogae« de la
Champagne et de la Hongrie, qui offrent pour la plupart entre eux
de grandes dissemblances.
Le but principal de la culture de la vigpe entreprise sur une
grande échelle est de produire le fruit dont certaines vairiétés dis-
tinctes forment la base de la fabrication des différons vins; c*estao^
cessoirement que dans nos vignobles on récolte des raisins de table :
ceux-ci donnent lieu à des cultures spéciales moins étendues. Lors*
qu'on se propose, en cultivant ds^is des conditions favorables des cé-
pages choisis, d'obtenir certaines variétés de raisins de table, il est
facile d'apprécier directement les qualités qui plairont au phis grand
nombre de consommateurs. Que le goût du fruit (saveur et odeur)
soit agréable, que la maturité soit régulière et complète au même
moment dans toutes les parties de .chaque grappe, qu'à cet elfet tes
grains se trouvent naturellement ou soient artificiellement e^aoéa
au point convenable, que la pellicule du fruit soit fine, la pulpe
sucrée, juteuse et souple, et le but pourra être regardé c(mime bJ^
teint. Il ne saurait en être de même à l'égard des raisins deatinéd
à la fabrication du vin : la dose de sucre spécial {glucose) que le
fruit renferme peut bien donner l'indice certain de la proportion
d'alcool ou de la qualité vineuse capable de garantir la force et d'as-
surer la conservation du vin ; mais cette notion, suffisante tout au
plus s'il s'agissait de préparer par la distillation de l'alcool ou do
l'esprit-de-vin à haut titre, ne saurait faire présager la qualité duvin^
ni même celle de l'eau-de-vie de table, que l'on voudrait obtenir à
l'aide des moyens usuels de vinification et ^ distillation. Ce ne ae^
rait qu'après l'extraction du jus et l'accomplissement de toutes Les
phases d'une fermentation convenablement excitée d'abord,, modè^
rée ensuite et longtemps prolongée, que Y&a pourrait acquérir des
données certaines à cet égard. IL importe de oonnattre la structura
du fruit (le la vigne, la nature des différons tissus organiques qui le
composent; il faut apprécier le rôle variable suivant les circonstances
que peut remplir dans la fermentation chacune des siibstamoes qiio
renferme le rsûsin parvenu au* terme de sa maturité. Si la science
de l'analyse immédiate n'est pas encore assez avancée pour déceler
dans le jus du raisin les principes, en tfèë minimes doses, qui pac
leurs transformations ultérieures développeront très lentemjeot le
bouquet spécial de chacun des vins de nos. grands crus, la pby^o-
logie végétale et la chimie du. moins sont en mesure de mettre en
évidence les causies qui favorisent la sécrétion de ces principes im-.
médiate, celles qui développent ou entravent la marche d'une fer-
mentation régulière, etc.
Quiconque a examiné attentivement les différentes parties d'utt
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DE L*ÂLIIIENTlTIOIf PUBLIQUE. M7
grain de raisin aura pu voir qu'il est superficiellement recouvert
d'une légère couche d'efflorescence blanchâtre, sorte de cire flocon-
neuse qui le protège contre Tacticm directe de Thumidité atmosphé-
rique. £n s' aidant de la loupe ou mieux du microscope, on distingue
par l'analyse dans la mince pellicule épidermique plusieurs substan-
ces grasses, cireuses, minérales et azotées injectant la membrane de
cellulose douée d'une forte agrégation (1). Cette structure et cette
composition spéciale rentrent dans une des lois générales qui prési-
dent au développement des végétaux, et qui donnent à l'épiderme
recouvrant toutes leurs parties la propriété de résister à la plupart
des agens météoriques. Immédiatement sous l'épiderme du grain de
raisin, on trouve un tissu adhérent qui renferme la matière colo-
rante (2); ce tissu contient aussi des essences odorantes, du tanin,
des sul^tances azotées, des sels à base alcaline et magnésienne.
Sous le tissu spécial que nous venons de décrire se trouve enfin
toute la masse interne du fruit, formée d'un tissu cellulaire, sorte
de pulpe contenant le suc presque incolore (3). Cette pulpe est tra-
versée par des vaisseaux déliés qui se rattachent aux ^pins et leur
portent, de même qu'aux dilTérentes parties du raisin, des liquides
séveux (4).
Le jus se trouve donc renfermé dans les cellules à minces pa-
rois de toute la masse pulpeuse; c'est ce jus sucré qui s'écoule
(i) La cellalose est une substance plastique qui, sécrétée pendant le cours de la vé-
gétation, forme la base organique des cellules, vaisseaux, fibres allongées, et constitue
ainsi les parties élémentaires de tout l'édifice végétal. Sous les formes filamenteuses des
fibres textiles du chanvre, du lin, de Turtica nirea, du coton (poils de la graine du co-
tonnier), la cellulose constitue Télément presque unique de la fabrication des fils, des
tissus de toiles et des différons papiers. Un exemple entre mille prouvera Tuttlité de
cette substance^ En ce moment, par suite de Ténorme développement des écrits, des im-
pressions de livres et journaux, 4e la (hbrication des papiers peints, les papeteries
numqnent à tel point de matière première que le commerce des chiffons se trouve au
rang des graves questions internationales.
(2) Dans tous les raisins, la matière colorante se compose d*une substance brune et
d*une autre jaun&tre; dans le raisin noir, on trouve en outre des principes colorans
rouge et bleu, dont le mélange, suivant que l'un ou Tautre domine, produit les diverses
nuances de violet tournant au rouge ou au bleu sombre qui caractérisent les nombreuses
variétés de raisins eit de vins rouges.
(3) Quelques variétés seulement contiennent, jusque dans toute la masse de la pulpe
cluuniue du fruit, des matières colorantes offrant une nuance violette foncée. Ces sortes de
vignes ne sont en général cultivées qu'exceptionnellement, et les raisins dite teinturiers
qu'elles produisent sont destinés à la préparation des vins de couleur intense qu'on
emploie pour rehausser la teinte des vins trop pâles.
(4) Les pépins, sorte de noyau renfermant l'amande et le germe de la graine, se
canMstérisent par une structure serrée, presque ligneuse, que j'ai décrite avec M. de
miiwl (vol. XXX et XXn des Mémoires de 1^ Académie des Sciences). Dans les pépins de
raisin, les principes les plus abondans, outre la cellulose et le ligneux, sont le tanin ou
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968 BEVUE DES DEUX MONDES.
dès qu'une légère pression déchire le faible tissu. Le jus se mé-
lange alors en proportions variables avec les sucs plus particuliè-
rement doués de l'arôme et de la couleur (1). Quant à la rafle ou
grappe (orTaçu^iri) dépouillée des fruits, elle se compose principale-
ment des pédoncules ramifiés entre eux qui supportent les gradns
de riûsin. Bien qu'elle ne contienne sensiblement ni sucre ni princi-
pes aromatiques, elle peut compléter utilement le goût et certaines
qualités des vins soumis au cuvage, en leur communiquant une lé-
gère amertume due au tanin qu'elle renferme. Au reste, les propor-
tions des principes sucrés, acidulés et aromatiques deviennent di-
rectement appréciables au goût vers l'époque de la maturité du
fruit : c'est même sur ces diverses proportions que repose presque
exclusivement la qualité des raisins de table; les autres principes,
beaucoup moins sapides ou moins aisément discernables à l'odo-
rat, contribuent à développer les propriétés nutritives du raisin.
C'est plus particulièrement aux quantités de matière sucrée (glu-
cose) contenue dans leur suc que les raisins destinés à la fabrica-
tion de l'alcool où esprit-de-^vin doivent leur valeur réelle, car la
quantité d'alcool qu'ils fournissent est proportionnée à la dose du
sucre qu'ils renferment. 11 en est autrement des variétés plus nom-
breuses destinées à la fabrication du vin et des eaux-de-vie fines,
variétés choisies que l'on propage par voie de grande culture dans
certaines régions viticoles. Ce n'est certainement pas à l'aide de la
simple dégustation que l'on pourrait fixer le choix à cet égard, car
acide taaiqae, qui duis les vins soumis au cuvage s^ajoute au tanin des enveloppes du
raisin , et une huile grasse de la nature de celles que toutes les graines renferment.
Cette huile, propre à Téclairage et à la fabrication du savon, peut en être parfois ex-
traite économiquement (dans la proportion de 10 à 12 pour 100), lorsqu'on ne prétèce
pas employer les pépins à la nourriture des poules, des faisans, ce qui utilise en outre
les substances asotées également contenues dans les pépins.
(1) Nous venons de désigner les substances organiques, colorantes, aromatiques,
astringentes, azotées, grasses et salines renfermées dans le tissu qu*on rencontre immé-
diatement sous Tenveloppe épidermique du raisin. Pour compléter Tindication de la
composition chimique du fruit, nous devons i^outer les principes contenus dans la masse
globuleuse sous-Jacente : ce sont, outre Teau qui les tient en dissolution, la glucose, douée
de la saveur douce et sucrée, les acides pectique, malique, le bitartrate et le racémate
(de racemus, grappe de raisin) de potasse, concourant tous à développer la saveur acidu-
lée du fhiit; Talbumine, qui joue un rôle utile dans Talimentation des hommes et sert
à nourrir le ferment, principe latent aussi renfermé dans le raisin; des substances
grasses; enfin diflérens sels. Les iodures par exemple se rencontrent en plus fortes pro-
portions dans les vins des contrées maritimes, notamment des vignobles de nie de Ré
et de La Rochelle. Le goitre étant inconnu dans ces contrées et généralement sur tout
le littoral des mers, on en a conclu que, pour faire disparaître cette affection, il faudrait
faire usage dans les localités où elle règne d*alimens et de boissons aussi riches en iode
ou sels iodurés que les substances alimentaires généralement en usage dans les piQrft
plus favorisés. »
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DE l'alimentation pubuque. 960
la valeur du produit de ces grandes industries rurales d^nd non-
seulement des principes sucrés, sapides et aromatiques contenus dans
la pulpe juteuse, mais encore de ceux que renferment des tissus plus
résistans sous Fenveloppe, dans les pépins et parfois jusque dans
la rafle. Or Tinfluence exercée par ces principes en quelque sorte
latens ne peut se faire pleinement sentir qu'après un laps de temps
considérable qu'exige l'accomplissement graduel des fermentations^
actives d'abord, puis lentement prolongées jusqu'au terme où le
développement complet de l'alcool et des produits doués de saveur
et d'arômes complexes forme le bouquet particulier à chaque sorte
de vin et aux excellentes eaux-de-vie de Cognac préparées dans les
Gbarentes. Ce n'est qu'au bout de plusieurs années que des résultats
définitifs peuvent être acquis, et permettent d'apprécier la valeur
de la variété de vigne qui les a fournis. La difficulté de cette appré-
ciation semble bien plus grande encore lorsqu'on sait à quel point
la qualité des raisins de table, de ceux aussi qui sont destinés à la
fabrication du vin et des eaux-de-vie fines, peut varier suivant la
nature des terrains, les climats, les saisons et les soins donnée aux
vignes.
U. ~ CLàSSinCATlON 0ES RAISINS DB TABLE.
Un des premiers besoins de la viticulture, c'est une direction
scientifique donnée à ses efforts; il lui importe essentiellement par
exemple de voir les produits qu'elle peut obtenir soumis à une clas-
sification méthodique. Arrêter une bonne nomenclature des cépages,
telle est la tâche que la science s'est appliquée depuis longtemps à
remplir. Il y a là une question d'un haut intérêt pour les proprié-
taires et les cultivateurs de toutes les contrées où la végétation de
la vigne est profitable, de celles même où la culture forcée dans les
serres serait seule permise. Depuis les temps anciens, on a compris
la haute utilité de ces données pratiques, et un grand nombre d'au-
teurs se sont efforcés de les réunir. Malheureusement des moyens
suffisans ont fait défaut à tous, tandis qu'un concours fortuit et tout
récent de circonstances favorables nous promet dans un avenir pro-
chain une solution définitive.
Sans remonter aux écrits du temps des Nabathéens (1) , des Ara-
bes, des Grecs et des Romains, qui ont traité la plupart des questions
(1) H. le comte Odart, dans la deuxième édition de son TroM d*Ampéhgraphie, cite
PouTTage de Kutsami, écrit en chaldéen et très estimé des Arabes au temps de leur
splendeur.
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970 REYUE DES DEUX MONDES*
relatives au choix des variétés et à la culture de la vigoe, ni même
à notre illustre compatriote Olivier de Serres, qui a posé les bases
de tant d'utiles pratiques agricoles, nous pouvons citer les essais de
l'abbé Rozier, éminent viticulteur du xvm* siècle, et les encourage-
mens offerts par M. de Cbampagny en vue de former une collection
de vignes qui réunît les types des meilleures variétés reconnues par
Texpérience dans les régions où prospère la viticulture (1). Il était
réservé à notre époque d'arriver, dans cette voie expérimentale^ à
des résultats vraiment pratiques. La Société centrale d'agriculture
avait dès longtemps compris les avantages d'une exacte synonymie
des bonnes variétés de vignes françaises et étrangères. £n 18Â0,
elle applaudissait des premières, par l'organe d'Oscar jLederc
Tbouin, aux efforts heureux de M. le comte Odart, qui entretieût
une belle collection de vignes sur son domaine de La Dorée, auprès
de Tours. En 1850, M. le duc Decazes fut nommé par cette société
président d'une commission spéciale; il vient de reprendre avec de
nouveaux moyens de succès le projet qu'il avait autrefois mis à exé-
cution en établissant dans le vaste jardin du Luxembourg ime grande
collection des cépages français et étrangers, qui compte, suivant
MM. le duc Decazes, Hardy et Bouchardat, près de deux mille va-
riétés distinctes. Il ne s'agit plus que de rectiûer définitivement la
nomenclature de ces variétés nombreuses, de la rendre complète
et facile à consulter à l'aide d'une double classification par région
vitîcole et suivant un ordre alphabétique, enfin de comparer les
qualités de tous les produits réunis au Luxembourg en cultivant
des plants de la collection tout entière sous les conditions diffé-
rentes que déterminent les climats variés de la France, à Paris,
Tours, Montpellier, en Algérie (2). Cette comparaison, pleine d'in-
(1) L*abbé Rozier avait entrepris en 1780 de foader un établissement dans lequel
il se proposait de dresser la synonymie des cépages, d'indiquer leurs caractères distinc-
tifs, les procédés de culture et de taille propres à chaque variété, les qualités des pro-
duits et les proportions des mélanges de raisins qui pouvaient donner les vins les plus
estimés. Divers obstacles imprévus firent échouer son projet. M. de Cbampagny, mi^
nistre sous le premier empire, donna la mission de rectifier la nomenclature des cépages
à Bosc, membre de la section d*économie rurale de l'Académie des Sciences et de la
Société d'Agriculture. Ce savant, par des recherches actives en différentes contrées,
s'était mis en mesure d'accomplir la t&che difficile qui lui était confiée; mais la mort
vint le surprendre avant qu'il eût réuni ses observations nombreuses en un corps d'où*
vrage méthodique.
(2) Les dispositions qui ont été prises avec l'appui de M. le ministre de l'agriculturt
permettront de maintenir la collection de Paris dans le jardin du Luxembourg. La col-
lection de l'Algérie sera confiée aux soins de M. Hardy, l'hAnle directeur des pépinières
centrales qui répandent chaque année dans notre vaste colonie un grand nombre de
bonnes espèces et variétés d'arbres à fruit et forestiers. M. llarès, correspondant de la
Société centrale, surveillera la culture de hi collection transplantée dam le départe-
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DE L ALIMENTATION PUBUQUE. 971
térêt et d'utiles enseignemens, permettra de recrariaitre et de pro-
pager avec une certitude jusqu'alors inespérée les meilleurs cé-
pages, ceux qui seront le mieux appropriés au sol, au climat et
«ux expositions dans chaque partie de notre territoire où la culture
de la vigne peut s'étendre. Ainsi pourront être satisfaits les be-
soins nouveaux créés par les relations internationales plus éten-
dues qui donnent aujourd'hui une si grande importance aux produits
en raisins, vins et eaux-de-vie des grands crus de la France. Par
une heureuse coïncidence (1) , nous sommes en mesure de donner
un premier aperçu des rectifications proposées dans les nomencla-
tures admises, en supprimant les synonymes inutiles, d'indiquer
ainsi les choix à faire parmi les meilleurs cépages, enfin de signaler
les noms des variétés de vignes propagées à tort, et dont il convient
de rejeter définitivement la culture. Diverses objections se sont pro-
didtes, il est vrai, contre l'utilité de ces nomenclatures de cépages:
on prétend par exemple que les variétés de vignes transplantées
dans des localités différentes dégénèrent ou se transforment; mais
nos plus savans viticulteurs, en reconnaissant que les fruits d'un
même plant varient avec les conditions de terrain^ de culture, d'ex-
position et de climat, font remarquer qu'il n'y a point là dégéné-
rescence ni transformation, car le même plant, ramené aux condi-
tions primitives, peut donner encore de semblables produits, et
toujours des différences du même ordre se maintiendront entre les
variétés plus ou moins hâtives; toujours aussi, par un judicieux
choix des cépages, on obtiendra dans chaque région des vins de
qualité supérieure. Les préjugés contraires à cette utile méthode ne
reposent que sur des observations mal faites (2).
ment de l'Héraalt, et M. Demetz, le savant agronome -administrateur qui dirige avec
tant de zèle, de dévouement et de succès la colonie pénitentiaire de Mettray (où six cent
cinquante enfans sur sept cents travaillent à la culture de 250 hectares), met le pins
•gracieux empressement à cultiver la collection destinée au département de Tlndre. Déjà
IL le duc Decazes a pu 8*assurer lui-même du concours quMI est possible d*attendre de
la part des Jeunes détenus : pendant son séjour, une brigade d'entre eux ftit diargée,
d*aprè8 ses indications, de dresser par département une liste alphabétique des céî>ages.
Les jeunes ouvriers, devenus apprentis viticulteurs, parvinrent, après s'y être pris à
deox fois il est vrai, à dresser exactement la table alphabétique qui leur était demandée.
(1) La réunion récente d'un congrès pomologique de nos plus habiles viticulteurs, la
plupart membres des sociétés d'horticulture du Rhône, de la Gironde et de nos deux
Sociétés centrales d'agriculture et d'horticulture.
(2) Citons à ce propos l'exemple assez curieux d'un professeur de culture peu fluni-
liarisé avec certaines habitudes Incales. Ayant rapporté lui-même cinq ceps de Fratai-
Q^Ieau, il avait constaté que ces vignes transplantées avaient dès la première fructlfl-
cation produit des raisins dont les grains étaient très serrés, tandis qu'à Fontainebleau
les grappes de chasselas portaient toujours des grains assez écartés. Il ignorait sans
doute qu'à Fontainebleau on assure artificiellement cet utile écartement des fruits snr
chaque grappe en coupant avec de fins dseaux les grains trop rapprochés les uns. des
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972 I^YUE DES DEUX MONDES.
Les raisins de table peuvent être classés en cinq tribus distinctes :
les chasselas j Xesmuscais^ les spiranSy les ulliadey les malvoisies.
C'est avec raison que la première place parmi ces tribus est accor-
dée aux chasselas. Par leur douce saveur, leurs qualités salubres,
ces excellens raisins ont mérité la préférence que très généralement
on leur accorde, et justifient les efforts des viticulteurs pour les pro-
pager dans nos campagnes, soit en espaliers ou contre-espaliers dans
des vignobles spéciaux, soit même dans les serres des contrées où
le climat n'en permettrait pas la culture en plein air. Le plus re-
nommé parmi les raisins de cette tribu est le chasselas doréy que l'on
cultive avec un si grand succès aux environs tle Fontainebleau et
de Thomery, et qui se récolte ordinairement en septembre (1). Les
diverses boutures de cette variété ont reçu différons noms selon les
circonstances locales et la culture, qui ont pu modifier les formes, la
couleur, le goût, parfois même changer l'époque de la maturité. Une
sous-variété du chasselas doré a reçu le nom de chasselas rouge;
on la récolte à la môme époque, en septembre. Ses grains arrondis,
que caractérise une inégale coloration rose, ont une saveur sucrée
très agréable. On connaît sous la dénomination de chasselas rose (2)
une autre variété distincte, teintée d'un beau rose; c'est un des meil-
leurs chasselas. Cette variété excellente, venue d'Italie, est très pro-
ductive; les fruits en sont faciles à conserver paa* les moyens simples
qui s'appliquent à tous les raisins de table.
Dans la tribu des chasselas, on remarque encore plusieurs varié-
tés spéciales : le chasselas coulard (3), ainsi nommé de ce que, vers
le moment de la floraison, il est sujet à couler ^ c'est-à-dire que le
pollen de ses fleurs se dissipe, et les phénomènes de la fructifica-
tion ne peuvent s'accomplir; plus hâtif d'ailleurs que les autres va-
aatres : pour rendre les conditions égales, il aurait donc fallu faire venir aussi de Fon*
tainebleau les ouvrières habituées à ce travail , ou du moins adopter leur utile pratique.
(i) Une anecdote curieuse que je tiens d*un savant ami (M. Bérard, doyen de la faculté
des sciences de Montpellier) semble trancher la question de supériorité entre les raisins
de Fontainebleau et ceux du midi. M. Bérard avait reçu chez lui Tun des chimistes les
plus illustres de la Grande-Bretagne et lui faisait les honneurs de son riche département
en le guidant à travers les immenses vignobles de THérault. Sir Humphry Davy, grand
consommateur* et appréciateur de nos excellens chasselas de Thomery, dont il ne pou-
vait se lasser, trouva plus délicieux encore les raisins aromatiques et très sucrés du
muscat de Frontignan, quil venait de goûter. ïi pria M. Bérard d*en prendre une ample
provision qui pût lui suffire pendant la durée d*une promenade; à peine rassuré sur
ce point en voyant cueillir une douzaine de ces grappes volumineuses, il ne put cepen-
dant achever même la seconde grap]pe. — Mon cher ami, dit- il à M. Bérard, vous
aviez bien raison : ce raisin est exquis, mais Je n*en pourrais manger davantage.
(S) I^s synonymes suivans désignent en différens lieux cette variété : iclkai des jar"
' dm, chatselai royal rose, — rose du PÔ, Boyal^amonkmer des Allemands.
(3) Désigné aussi sous les noms de gros couiard et froc de la Bouiaye^
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DE l'alimentation PUBLIQUE. 978
tiétés, il mûrit ordinairement au milieu du mois d'août. Le goût du
xoulard est agréable et légèrement musqué. On cultive aussi comme
plante utile et comme un ornement des jardins le chasselas doutât ^
ses grappes moins volumineuses et ses grains plus petits distinguent
4» cépage des variétés précédentes (1). Parmi toutes ses congénères,
on estime particulièrement ime variété de chasselas violet que ca-
ractérise la teinte violette de ses fruits. Lorsque la fleur est passée,
les pédicelles qui portent les grains se colorent eux-mêmes presque
-aussitôt d'une teinte violacée, et le raisin, qui approche de sa matu-
rité, ordinairement hâtive, se décore d'une vive nuance rose, parfois
marbrée de stries verdâtres. Le fruit se recommande d'ailleurs par
une saveur douce et relevée, comme aussi par sa facile cooserva-
tion (2).
On doit à M. Dupont, président honoraire de la société d'horti-
culture de l'Orne, une variété nouvelle de chasselas qui porte son
nom et n'a pas encore de synonyme; elle est remarquable par le
volume et la forme arrondie de ses grains, de couleur légèrement
rosée, comme par sa maturité hâtive, qui a lieu vers le 15 août,
•enfin par le goût sucré, agréable et relevé de son fruit. Deux varié-
tés de chasselas se distinguent encore par la propriété, tout excep-
tionnelle parmi cette tribu des excellens raisms de table, de produire,
«du moins dans le canton de Vaud, un vin de qualité supérieure : on
les désigne sous les noms de chasselas fendant blanc (3) et chasselas
fendant roux (4). Le premier prend à l'époque de sa maturité une
4;einte jaune dorée, le deuxième acquiert alors une nuance rose lé-
gère; ces deux fruits succulens ont une saveur relevée très douce,
«t se conservent aisément.
Une tribu nombreuse des raisins de table, celle des muscats, est
^caractérisée entre toutes par son parfum, son goût délicat et une sa-
veur sucrée très agréable. Toutefois ces qualités appétissantes, trop
prononcées peut-être, qui, dès la première impression, lui feraient
presque toujours accorder la préférence, amènent trop prompte-
ment la satiété pour qu'il s'en fasse une grande consommation, et
qu'entre cet aromatique raisin et nos succulens chasselas le choix
puisse longtemps demeurer indécis. Six variétés principales dans la
tribu des muscats sont plus particulièrement dignes d'intérêt par
(1) En différentes localités, on a donné an fruit blanc et sucré du chcusêUM doutai les
noms de raûin d' Autriche, — persillade {Petersilien-traube des Allemands), — ciotat et
chasselas à feuilles laciniées,
(3) La synonjrmie de ce cépage comprend les dénominations de chasselas violet de la
Ponume française, — rouge commun, — septembre ou Ceresa de V Isère,
(3) On lui a donné les synonymes : chcuselas fendant jaune, — fendant vert,
(4) Dans la grande collection de H. André-Leroy d'Angers, cette dernière variété est
désignée ■DUS le nom de tduU des jar^ns*
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V7i BEVUE DES DB0X MONDES.
la belle apparencet le doux parfum et la saveur sucrée agréable des-
fruits. Toutes exigent sous notre climat la culture en espalier, l'ex-
position au sud, des soins analogues à ceux que Ton dcmne aux
chasselas, et particulièrement l'excision d'une partie des grains ^xt
toutes les grappes, toujours trop serrées pour permettre l'égale et
complète maturation. L'effeuillage aux approches de la aiaturité,
qui donne accès aux rayons du soleil, et l'ébourgeonnage pratiqua
en temps opportun, afin d'éviter une fâcheuse diffusion de la sève,
sont au nombre des opérations indispensables pour le succès de la
culture des muscats (1).
JiCs viticulteurs ont formé une tribu des spiram^ dont la princi-
pale variété, nommée spiran gri9 (2), est originaire du midi de la
France, probablement de la commune appelée Aspiran, dans le dé-
partement de l'Hérault. Ses grappes, de grosseur moyenne, portent
des grains ronds ou ovoïdes qui mûrissent en septembre. La couleur
des fruits est alors violette; ils sont recouverts d'un léger duvet qui
leur donne une jolie apparence. Ce raisin est sucrée rafraîchissant,
doué d'une saveur délicieuse. Une sous-variété de. cette vigne est
désignée sous le nom de spiran noir y sa couleur violette-brune est
plus intense qae celle du spiran gris.
Une quatrième tribu, sous la dénomination âLulliade^ rappelle \m
de nos vignobles méridionaux (3). C'est un cépage très productif qui
(1) Voici d'ailleurs les dénominations et les caractères distinctifs des six plus intéres-
santes variétés de muscat cultivées :
Musca% blane ordinaire. Ses grappes, assez volumineuses, cylindriques, présentent
des grains serrés, qui, éclaircis à temps, prennent en mûrissant sous les radiations so-^
laires une teinte légèrement ambrée. C'est alors un raisin sucré, succulent, qui, dans-
nos climats méridionaux, concourt à fournir les moûts qui donnent le vin liquoreux
bien connu de muscat Frontignan, — La variété dite muscat d'Aleaoandrie produit
dea grappes très volumineuses, à gros gndns de forme ovoïde naturellement assez écai^-
tés, qui toutefois sous le climat de Paris, même dans les années favorables, n'atteignent
qu'ep espaliers bien exposés au s^d leur maturité complète; la coloration est alors Jau-
nâtre, légèrement orangée. C'est un fruit d'assez ferme consistance, sucré, doué d'ui»
arôme moins prononcé que celui du muscat ordinaire. — Sous le nom ^e mitscat de
Syrie, on désigne une des plus précieuses variétés que l'on puisse introduire dans la cul-
ture des Jardins aux environs de Paris comme dans les départemens de l'est, de Pooest
•t du centre de la France. Cette vigne donne de belles grappes à gros grains ovoides, de
couleur Jaunâtre orangée, doués d'un délicieux parfum, et qui parviennent aisément,
dans ces régions, au terme de leur maturité vers la même époque que le chasselas doré.
Quant aux variétés nonunées muscat rougs et muscat violet, elles n'ont de particu-
lier que la coloration spéciale de leurs fruits, prononcée surtout lorsqu'ils arrivent à m^
turité. Au contraire la variété dite muscat précoce ou madeleine musquée de CourtUler,
cette variété distincte, obtenue par M. Courtiller d'un pépin, de la vigne d'Ischia, est
remarquable à plusieurs titres : elle donne des fruits excellens, aromatiques et sacrés,
qui mûrissent dès la fin de Juillet ou durant les premiers Jours d« mois suivant.
(2) Les syponymes sont : spirar^, esjnran, aspiran, riberai, riberenc
(3) Parmi les désignations synonymes de cette tribu, citons celles de ouiUade et onf-
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DE l'aumentation pubuque. 976
-ejuge, sous le climat de Paris^ une exposition chaude. Les grappes
sont volumineuses, les grains sont assez gros et de forme ovoïde, la
maturité a lieu durant les mois de septembre et d'octobre. Les raisins
sont alors colorés en violet-noir, doués d'une saveur très fine, fraîche
«t fort agréable. Un cépage à feuilles profondément lobéeSt connu
sous la dénomination de poulsard (1), relève de cette tribu. H est
origina'u'e du Jura, et on le cultive dans ce département, soit pour
obtenir un raisin de table, soit pour préparer des jus qui entrent dans
la composition des cuvées des vins rouges ordinaires, des vins mous-
seux, et des vins de liqueur dits vins de paille. Les grappes, volu-
mineuses, ramifiées à la base, allongées, portent des grains assez
gros, arrondis, peu serrés, d'un violet sombre^ et recouverts d'un du-
vet violacé vers l'époque de la maturité, — en septembre sous notre
climat. Ce raisin est abondant en un jus sucré, doué d'un léger
arôme musqué. La forte végétation de cette vigne dans les terrains
qui lui conviennent exige qu'on lui laisse d'assez longs sarmens. Elle
est très productive dans ces conditions, surtout dans les contrées du
Jura où elle se plait; presque partout ailleurs, la culture du poulsard
a donné des résultats désavantageux. Une variété, dite poulsard
blanc j est un peu plus hâtive; elle offre d'ailleurs des caractères
semblables dans ses feuilles et ses fruits.
Une autre variété de la tribu des ulliade est originaire d'Allemagne:
cultivée dans un grand nombre de vignobles en France, sur le Rhin,
en Hongrie, elle est généralement connue sous le nom de franken^
thaï. On doit chez nous la traiter avec les mêmes soins que le chas^
selas doré. Ses grappes, assez volumineuses, allongées, portent de
gros grains arrondis, serrés, de couleur rose un peu rembrunie,
fermes, pleins d'un jus abondant et doux. C'est un raisin susceptible
de se conserver longtemps. Il nous est venu d'Italie une variété ana-
logue au frankenthal, mais qui lui est de beaucoup supérieure , en
raison de la maturation plus hâtive de ses fruits. Désignée sous le
nom de fintindoy elle est productive, donne des grappes volumi-
neuses, rameuses, allongées, portant des grains de forme un peu
ellipsoïdale, de couleur violet-noir, abondans en un jus sucré d'un
doux et agréable arôme*
L'Espagne nous a fourni deux excellentes variétés de raisins de
table, dont nos viticulteurs ont formé la tribu des malvoisies : elles
lads dans THérault et le Gard, de cinq-saotM à Saint-Gilles (Gard), houdoulès dans let
Pyrénées, miikaxid et prtmdas (Tarn-et-Garonne), motUvUlé noir (Haute-Garonne),
9ros maroqwn (Charente), œUlade bl9ue. En quelques endroits, on a par erreur adopté
pour cette tribu la dénomination d'espagnen,
(1) Désigné par les s3monymes belosard (nom d*un village du Jura), blussard^ pluS'
9ard, pendouht, raisin perle, méçlier, mitie (dans le département de TAin).
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976 BETUE DES DEUX MONDES.
doivent être cultivées chez nous en espalier avec les soins que Von
donne au chasselas. L'une de ces variétés, nommée malvoisie à gros^
grainsy développe de volumineuses grappes, portant de gros grains^
de forme ovoïde, espacés, blancs-jaunâtres, qui mûrissent vers la fin
de septembre ou dans les premiers jours d'octobre. La saveur en est
fine, sucrée, très agréable. L'autre variété, connue sous le nom de
malvazia de stigesy se distmgue de la précédente par un pkis ample
feuillage ; ses larges feuilles, cotonneuses en dessous, offrent à leur
face supérieure une couleur verte brillante. Elle produit des grappes
de forme semblable, arrivant à maturité vers la même époque, mais
dont les grains, également ovoïdes, sont mieux dorés, et se recom-
mandent par un plus agréable parfum.
On ne peut ranger dans aucune de ces cinq tribus deux variétés
connues sous les noms de coriruhesy plus spécialement cultivées en
Grèce, et destinées surtout à fournir par la dessiccation ces raisins
de dessert consommés en quantité considérable dans la Grande-
Bretagne et les stations Nombreuses où les Anglais ont établi leur
résidence. Ces deux variétés offrent les mêmes caractères, sauf la
nuance rose de l'une et jaune ambré de l'autre; leurs grappes, de
médiocre grosseur, portent des grains qui restent très petits, même
en arrivant au terme de leur maturité. Ces grains sont alors extrê-
mement doux et sucrés, la plupart dépourvus de pépins (car ils
ont avorté à la fructification). Ce sont surtout les diverses prépa-
rations d'entremets et de dessert en France, en Allemagne et plus
encore en Angleterre, qui motivent les importations considérables
des raisins de Corinthe dans ces contrées européennes (1). On cultive
en outre dans le midi de la France, spécialement pour la prépara-
tion des raisins secs, les variétés connues sous les noms de panse
et bourmen ou majorquin.
Tels sont les derniers résultats obtenus dans la classification des
cépages (2). Cette classification parait satisfaisante; il y aurait ce-
pendant à l'étendre, à étudier par exemple les variétés étrangères
qu'il pourrait être utile d'introduire en France au point de vue de
la production, soit des fruits de table, soit des vins de choix. D'inté-
ressantes expériences seraient à faire sur les ceps tirés de la Perse»
(1) Une variété, dite corinthB blanc sans pépins, est originaire de France. Ses grappes,
plus volumineuses, portent des grains plus gros que dans les deux variétés précédente;
mais le goût en est moins relevé et moins agréable.
(2) Nous n'avons pas parlé de trente-cinq variétés, comprenant quatone chasselas,
douze muscats et neuf variétés appartenant à d'autres tribus : c'est que le dernier con-
grès des viticulteurs flrançais réunis à Bordeaux ne les a pas considérées comq^ assex
bien déterminées ou asseï distinctes. Nous devons dire que, d'après l'autorité du con-
grès, on doit rejeter les variétés de raisins nommées muscat de la mi^saût et moscaMUh-
nero.
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DE l'alimentation 'PUBLIQUE. 977
de FArménie et des rives de l'Euphrate, pays de l'antique popula-
tion des Nabatbéens. Nous ajouterons, avec un agronome très com-
pétent, M. le comte Odart, qu'à ce double point de vue nous n'aiH;
rions jusqu'à ce jour rien à tirer du Nouveau-Monde, où l'on recueille
le scupemong à grosses grappes dépourvu de parfum, le raisin Isa-
belle à odeur de cassis, F York's madeira d'une saveur étrange, et
le katawba offrant des caractères analogues, etc. Tout nous porte à
espérer que les expériences comparatives sur la valeur des divers
cépages au point de vue de la viticulture française ou coloniale pour-
ront être suivies avec un succès croissant par la Société d'agricul-
ture dans les principau]i^ centres qu'elle a choisis.
m. — LA CDLTDIUS DE LA TREILLE.
Les principaux cépages étant ainsi classés, la science en ayant dé-
fini les qualités diverses, la tâche du propriétaire commence.
On a vu par quelles transformations successives, à l'aide des se-
mis d'ime seule espèce de la vigne sauvage, on a pu multiplier le»
variétés à tel pomt qu'il a fallu en limiter le nombre, afin de res-
treindre la culture aux cépages qui donnent dans chaque tribu dis-
tincte les meilleurs produits, sauf à rechercher encore par les mêmes
voies de nouvelles variétés aussi heureusement douées, bien que
différentes par la saveur ou l'arôme spécial de leurs fruits, et tout en
supprimant les variétés moins bonnes qui peuvent se développer en
même temps. Cette méthode de sélection ne doit être que transitoire,
car à mesure qu'une variété recommandable à plusieurs titres est
obtenue, il faut la fixer, l'améliorer à l'aide d'une culture intelli-
gente dans un sol et sous un climat convenables, la propager enfia
dans les localités où se trouvent réunies ces conditions favorables*
Il reste à exposer succinctement les moyens de réaliser toutes ces
conditions.
Quant au climat, les vignes destinées à produire des raisins de
table (1) s'accommodent mieux en général des variations de la tem-
pérature que les vignobles consacrés à la production des vins de
bonne qualité et susceptibles d'une assez longue conservation. Pour
ceux-ci, il ne faut pas seulement, d'après les observations de Hum-
boldt, que les automnes et les étés soient habituellement assez
chauds; il faut encore qu'après les phénomènes de la fructification,
(1) Les raisins de table donnent lien à un commerce intérienr qni chaque année ^
gr&ce aux chemins de fer, acquiert pins d'importance, et permet aux viticulteurs de no»
départemens du midi d'envoyer au centre et an nord de la France les fruits de leur ré-
colte en devançant ainsi l'époque de la maturité des raisins obtenus près de Paris.
TOME xxvn. 62
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978 BEYUE DES DEUX MONDES.
OU lorsque les grains du raisin se sont formés, la moyenne de la
température de l'air ne s'abaisse pas au-dessous de 19 degrés.
C'est la condition ordinaire dans les vignobles de Bordeaux, tandis
qu'aux environs de Paris la température moyenne de l'été, de Tau-
tomne et du mois le plus chaud, ne dépasse guère 16 degrés (1).
Si autour de Paris on ne peut obtenir que des petits vins, tels que
ceux de Suresnes, d'Issy et d'Argenteuil, on y peut au contraire ré-
colter sur les espaliers au midi, ou même dirigés un peu plus soit
vers Test, soit vers l'ouest, d' excellons raisins de table, notamment
des chasselas. C'est (jue les vignes en espalier reçoivent la chaleur
des rayons solaires que reflètent les murs, et de plus, durant la nuit,
la chaleur qui s'est accumulée dans la muraille pendant le jour.
Les opérations relatives à la culture des vignes en espalier repo-
sent sur les mêmes principes que celles qui sont relatives à la vigne
cultivée en plein air; certains détails importans diffèrent. Indiquons
ici les principes qui doivent guider le cultivateur.
Les labours ^t les binages sont à deux ou trois reprises très utiles
aux vignes en espalier et contre-espalier, soit pour enlever les herbes
et plantes étrangères dont les racines puiseraient leur nourriture au
préjudice de la vigne, soit afin d'aérer le sol et de facilîtar la péné-
tration de l'air ipdispensable à la respiration des racines et radicelles
de toutes les plantes. On a émis relativement aux engrais appli-
cables à la vigne des opinions contraires; on a été jusqu'à dire que
la terre, pour cette culture, ne doit pas être fumée. Cela peut être
vrai, mais seulement à l'égard des sols où les élémens de la nutri-
tjpn végétale sont accumulés depuis des siècles en proportions ex-
cédant les besoins annuels pour une longue période de temps. C'est
là toutefois ime exception, et l'on peut dire que toute plante culti-
vée, sous peine d'épuiser le sol ou d'en amoindri la fertilité, doit
recevoir sous forme d'engrais tout ce que l'atmosphère ne peut lui
foumh- pour remplacer ce que la végétation, la taille des sarmens et
la récolte des fruits chaque année enlèvent à la terre. Les feuilles
tombées et qui pourrissent spontanément sur le sol restituent, il
est wai, en partie ces élémens de la nutrition végétale; mais très
généralement on doit répandre et enfoub: par le labour d'automne
Automne. Bt4. iioia le plut ebaod,
(i) Bordeaux 14%4 21%7 22%9
fVancfort-sur-le-Mein... lO» 18%3 48%8
Paris 4i.,2 18%1 48%9
Cherl)ourg ; 12*^5 io%5 17%3
ï^>*^e» 40.,7 17%! 17%8
On sait que dans ces deux dernières localités, à Londres et à Cherbourg, on se PMt
c«lti?er la vigne en pleine terre.
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DE L' ALIMENTATION PUBLIQUE. 97^
ime qaimlité d'engrais équivalant à 100 quintaux de fumier de
ferme par hectare chaque année (1).
< Sur la taiUe de la vigne, bien des divergences d'opinions se sont
également manifestées. Il serait plus facile de se mettre d'accord en
étaUissai^ ksprindpes sur lesquels est fbndée la méthode géné^
faloi et ea tenant compte de la vigueur des ceps et de la fecondité
du terrain. Le bot principal de la taille consiste à restreindre l'éten*
eue des ^rameaux, feuilles et fruits que la sève doit nourrir^ afin que
là nutrition se frouve relativement plus abondante et les fruits plus
gros» et plus sueoulens. On sait d' ailleurs que c'est sur la pousse
amuelle de chaque bourgeon (ou oeil) que se développeront les
feiûUed^ ieurs et grappes de l'année. Afin donc d'éviter une végéta^
tim Irop étendue, par cela même épuisante, on retranche presque
totalement les pousses de l'année précédente, ne laissant vers l'o-
rigine de chaque pousse que deux ou trois yeux ou bourgeons la-
tenSy sauTplus tard, par voie d'ébourgeonnage ou de pincement^ à
suppriflf or une partie des nouvelles pousses, trop étendues encore.
¥ers l'époque de la formation des jeunes grappes et de l'épanouis-
smnent des fleurs se présentent tour à tour les chances les plus
grandes des< accidras qui mraacent de diminuer on d'anéantir la
réeoke. Ce sont surtout les pluies trop abondantes qui peuvent en-
traîner le pollen et empêcher ainsi la fécondation et la fructification,
ce sont aussi les gelées tardives qui solidifient l'eau dont les tissus
dâicats de la fleur sont gorgés, écartent les cellules, désagrègent
ces tissus et les frappent de mort (2). Contre ces deux accidens très
fâcheux, le même moyen est employé tous les ans avec grand suc-
cès par les habiles et soigneux horticulteurs de Thomery et de
Fontainebleau. Dans cette dernière localité, pour la treille si renom-
mée qiû s'étend sur une longueur totale de 3,500 mètres, et dont
la hauteur dépasse 6 mètres, des auvens en bois posés sous le
diap^on de la muraille font écouler les eaux pluviales au-delà des
rameaux palissés qui portent les fleurs; les mêmes auvens forment
un émran qui suffit pour arrêter le rayonnement direct de la chaleur
entre les organismes de la vigne et les espaces célestes toutes les
(1) Certains engrais, tels que les cbUfons de laine et de soie, les ràpores de corne,
les 08 en poudre, d'une décomposition très lente, peuvent ôtre employés en proportions
triples ou quadruples de la ration annuelle, une fois en trois ou quatre ans. Un des
moyens de rendre à la terre en grande partie ce que la végétation annuellement lui
enldre consiste à brûler les sarmens retranchés, les rafles et marcs de raisin, afin d*en
Teindre les cendres sur le sol; mais 11 faut se rappeler en tout cai^ qu'on excès de fu*
mure produit des raisins plus gros, plus aqueux et moins sapldes.
(2) Ceci indépendamment des chances d'invasion des propagules de la maladie spé-'
date contre bufuelle l'utile appttcation du soufrage a été indiquée dans la JtMWe du
i** septembre 1856.
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980 . EETUE DES DEUX MONDES.
fois que le ciel sans nuages occasionnerait, par un rayonnement
libre, une congélation plus ou moins forte dans ces organismes dé-
licats. Dans plusieurs des vignobles à raisins de table non moins re*
nommés de Thomery, notanmient chez M. Rose Cbarmeux, l'un des
^ands propriétaires et des plus habiles horticulteurs de la contrée,
on obtient des résultats également favorables contre les gelées et les
pluies, même dans lés treilles en contre-espaliers {i)^ à l'aide de
Jbandes de paillassons, larges de 50 à 60 centimètres, disposées
comme une sorte de toiture à une seule pente, de A5 degrés envi-
ron; au-dessus, des cordons de vigne suivent toute la longueur de
ces contre-espaliers (2). Des moyens permanens plus simples en-
core, et assez généralement efficaces, consistent dans une disposi-
iion particulière du sommet ou chaperon des murs. Il suffit effecti-
vement de recouvrir ces chaperons avec des tuiles dites faîtières et
plates, en donnant à une partie de ces dernières ime saillie de 15 ou
16 centimètres, et la pente suffisante pour faciliter l'écoulement des
eaux pluviales. On évite du moins ainsi des soins sur lesquels on
peut rarement compter dans la plupart des jardins d'agrément, et
l'on protège les murs eux-mêmes contre les détériorations sponta-
nées des neiges et des eaux pluviales : la saillie des tuiles suffit la
plupart du temps pour protéger aussi les fleurs et les fruits contre
le rayonnement et les pluies.
On peut enfin combattre efficacement les effets des gelées prin-
tanières au moyen de légères et très économiques toiles d'embal-
lage ou de tenture attachées avec des fils devant les espaliers. De
semblables abris en toile s'appliquent avec le plus grand succès à
la conservation du raisin sur les treilles durant presque tout l'hiver,
pendant plusieurs semaines du moins après la chute des feuilles,
lors même qu'il survient quelques gelées Jégères. Des précautions
plus sûres, mais aussi plus dispendieuses, sont mises en usage tous
les ans pour conserver les raisins de la magnifique tribu des chas-
selas dorés. Sur l'immense treille de Fontainebleau, vers la fin de
septembre, des bâtis mobiles en bois, appliqués contre la nmraille,
reçoivent des traverses cylindriques sur lesquelles s'enrouloAt des
toiles que l'on fait descendre ou remonter comme des stores, afm
de procéder à volonté au nettoyage ou à la cueille'des grappes, tout
en maintenant les toiles baissées pendant les intervalles de temps
qui séparent ces manipulations. Les horticulteurs de Thomery ont
<1) Oo nomme contre-êspaiien des treilles parallèles aux mors en espaliers étaUiea
à 3 mètres on S mètres 1/3 de distance en avant de ces murs. Ces treiUes sont formées
^ poteaox et treillages en bois ou cordons horiaonuux en fil de fer.
(3) Ces sortes d*abris sont fabriqués en grand dans la belle usine fondée dqrais deux
ans par ML J. Guyot à Qicby, près de Paris.
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DE l'alimentation pubuque. . 961
ima^é une méthode de conservation non moins efficace. Lors-
qu'ils renoncent à conserver une partie notable de leurs raisins en
les laissant sur les treilles convenablement garanties, ils les dis-
posent de la manière suivante dans leurs fruitiers : le sarment qui
porte les grappes est coupé au sécateur à huit ou dix centimètres
au-dessus et au-dessous du pédoncule; le bout supérieur du sar-
ment est quelquefois cacheté afin de ralentir Févaporation, l'ex-
trémité mférieure est plongée dans de l'eau pure ou légèrement su-
crée que contient une petite fiole placée sur une tablette, et dont le
goulot est maintenu dans im râtelier en bois. Ces fioles sont ainsi
rangées tout autour des murs du fruitier : l'eau spontanément in-
troduite par la section inférieure du sarment compense sans ob-
stacle l'évaporation à la surface des fruits; ceux-ci conservent leurs
formes arrondies et une si remarquable fraîcheur qu'au bout de
trois mois et au-delà les grappes ressemblent aux raisins nouvelle-
ment cueillis sur le cep à l'époque de leur maturité (1). Dans tous
les cas, le succès des moyens de conservation sur la treille ou dans
le fruitier est d'autant plus certain que l'on a pratiqué avec plus
de soin, dès les premiers temps de la formation du fhiit, l'excision
des grains trop serrés qui se seraient opposés au libre accès de l'air
et de la lumière, auraient rendu la maturité incomplète, et plus
tard par leur mutuel contact, retenant l'eau interposée, aundent oc-
casionné une inévitable altération putride.
Une question importante est soulevée relativement au raisin con-
sidéré comme objet direct d'alimentation. En certaines contrées, on
regarde le raisin comme une sorte de médicament à mettre jusqu'à
un certain point en parallèle avec les eaux minérales. D'autre part,
on accorde au raisin diverses propriétés nutritives. Les faits positifs et
la théorie, qui en toute chose n'est qu'une résultante des faits bien
observés, s'accordent à montrer que ces opinions, en apparence con-
traires, sont parfaitement conçiliables.
Il y a quelque quarante ans, im viticulteur bourguignon, profond
observateur, M. Morelot de Dijon, rendant compte dans un ouvrage
spécial des anciennes pratiques traditionnelles parmi les proprié-
tsdres de sa contrée, disait que jusqu'alors la plupart avsdent cou-
tume d'abandonner pour toute nourriture à leurs ouvriers, durant
les vendanges, le raisin qu'ils mangeaient à discrétion, et puisque
ceux-ci généralement s'en contentaient, on pouvait croire que le
(1) On A pa voir à Texposition ouverte dans le Palais de l*Indastrie cette année
même, mai 1860, par la Société centrale d'horticulture, les magnifiques spécimens de
chasselas coupés sur les treilles de Thomery à la fin du mois de septembre 1850 et par-
faitCTient conservés suivant cette méthode par MIL Rose et Constant Charmenz et deux
autres viticulteurs.
Google
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BETUE DES DEUX MONDES.
raisin est alimentaire. Or il arriva que quelques propriétaires miemc
atisësy remarquant la consommation énorme dé raisin 'qui résnl-
tidt de cette méthode d'alimentation et le peu dé travail accompli
par chaque individu sous Finfluence de ce régime, essayèrent de
fournir aux travailleurs un repas plus substantiel au milieu du jour.
Cette innovation leur réussit à merveille: ils obtinrent à moins de
frais plus de travail mieux exécuté. Bientôt les propriétaires voi-
sins teconnurent qu'une pareille dépense faite à propos était encore
la meilleure économie, et Texetaple ne tarda guère à être généra-
lement suivi : donc le raisin seul ne saurait constituer unl)on ali-
ment. Hâtons-nous d'ajouter qrf aucune substance exclusivement
employée ne saurait fournir une alimentation saine et fortifiante,
car les hommes, ainsi que tous les animaux , doivent trouver dans
leur noutriture, d'ailleurs appropriée à leurs organes digestifs,
toutes les substances, et en proportions convenables, qui doivent
servif à la réparation et au développement de leurs tissus. Quant au
raisin en particulier, voici ce que la science peut nous apprendre : on
voit, par sa composition immédiate, que ce fruit renferme des sub-
stances suôrées, azotées, grasses et salines, toutes jouant un rôle
utile dans Falimentation; mais, d'une part, l'eau s'y trouve en
quantité tellement considérable, qu'il faudrait un énorme' Volume
de raisin pour qu'un tel aliment donnât à lui seul tous les principes
solides nécessaires à la nutrition complète. D'ailleurs le jus du rai-
sin contient à l'état inerte plusieurs ferment qui reçoivent une éner-
ve active au contact de Tair dès que ce jus s'écoule, aussi bien sons
la pression de la dent que sous l'effort de la presse à vendange. Ces
fermons, destinés à produire la transformation du sucre en alcool,
peuvent exercer sur la santé ime action quelquefois défavorable dont
il faut tenir compte.
Ainsi d'une part le raisin renferme des substances éminemment
nutritives, et d'im autre côté il contient des fermens capables de
se développer au contact de l'air et de détruire partiellement les
effets de la nutrition. De là cette conséquence facile à déduire,
qu'en proportions convenables, le raisin, introduit dans les rations
îdimentaires des hommes, y peut jouer un rôle utile efa équilibrant,
comme plusieurs substances alimentaires tirées du règne végétal.
Faction nutritive des alimens plastiques tirés des animaux. Pris trop
exclusivement, les viandes, les légumes, exercent de même une
influence fâcheuse sur la santé, tandis que le concours en est favo-
rable au maintien et au développement de l'hygiène publique et de
la force des populations. Rappeler ces notions positives trop peu
répandoes encore parmi toutes lès classes de la population, c'est
faire naturellement pressentir l'explication probable de ce qui se
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DE L'àUMENTATION PUBUQUE* 98$
passe en certaines contrées allemandes où Ton a institué le traite-
ment connu sous le nom de cure du raisin. C'est particulièrement sur
les bords du Rhin, à Durckheim, aux environs de Wurzbourg, sur les
rives du Mein, de FElbe et du Danube, dans le Harz, la Bavière et
-dans les vignobles renommés de la Hongrie, que se rencontrent les
établissemens de ce genre. Un assez grand nombre de personnes de
différens pays se soumettent au régime du raisin et paraissent en
éprouver une favorable influence. Les rations journalières, commen-
cées à 500 grammes, varient de 2 à 3 kilogrammes et s* lèvent par-
fois jusqu'à A kilogrammes, pris en quatre fois et en bornant le
surplus de l'alimentation à deux très légers repas, suivant les idio-
syncrasies ou tempéramens des individus et les conseils du médecin.
Le chasselas et le muscat sont recommandés par Huber, le tokai,
le furmiru et les pineaux conviennent aussi ; enfin les effets de la
variété dite iresseau bien mûr sont plus prononcés en raison de la
propriété purgative de ce raisin. Parfois on associe au régime du
raisin des bains de petit-lait. La confiance souvent justifiée dans
les effets thérapeutiques de ce frugal régime est traditionnelle en
Suisse comme en Allemagne. C'est surtout, à ce qu'il parait, un
moyen de combattre les effets d'une alimentation trop riche qui,
longtemps prolongée, laisse dans rorganisme de trop abondantes
sécrétions, souvent une obésité incommode.
Indiquer les principes de la culture du raisin de table, montrer
quelles précautions nécessite la viticulture horticole, c'est déjà faire
comprendre combien etige de sollicitude intelligente la viticulture
pratiquée en grand. Il y a là un sc^et d'étude entièrem^t distinct,
^t la production du raisin nous amène à rechercher, dans un pro-
chain travail, quelles sont les conditions imposées à la fabrication
du vin, et quelles ressources assure à notre pays cette branchç pré-
cieuse de son industrie agricole.
PayEN, del'lDiUtit.
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POESIE
LES VOIX DU PRINTE1IP8.
I.
AIDAITB.
L'ondée a tout le jour arrosé le jardin,
Mais vers le soir, parmi les feuilles renaissantes,
Un rayon du couchant a fait luire soudsdn
Mille gouttelettes tremblantes.
Et les petits oiseaux blottis dans le buisson,
Secouant le duvet de leurs plumes mouillées,
Se sont mis à chanter alors à Tunisson
La chanson des jeunes feuillées.
Le soleil disparu, leur babil s'est calmé;
Ge n'étdt plus qu'un souffle, im soupir dans la brume...
Puis tout s'est tu. Voici que dans le ciel de mai
La première étoile s'allume.
Au dehors I en plein air I... On sent dans le chemin
Le parfum des lilas que le vent tiède effleure.
Entendez-vous un cor vibrer dans le lointain?...
Heureux les cœurs unis qui s'aiment à cette heure!
Heureux le paysan qui rentre du labour.
Et, poudreux et lassé, songe, l'âme joyeuse.
Que c'est demain la fête et que tout un long jour
A la danse il pourra mener son amoureuse !
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LES VOIX DU PRINTEMPS. 966
Heureux les fiancés ! Errant par les senti^^,
Ils causent à Fabri du verger domestique,
Et sur leurs fronts la lune entre les noisetiers
Glisse, de leurs amours compagne sympathique.
Bienheureux les époux! Assis près d'un berceau,
Aux soupirs de Tenfant tous deux prêtent l'oreille,
Et tous deux, soulevant doucement le rideau.
Se montrent le mignon qui bégaie et sonuneille.
Mds, par un soir pareil, malheureux et maudit
€elui qui, regagnant sa chambre solitaire.
Contemple sa maison morne et froide, et se dit :
— Moi, je suis sans amis et sans amour sur terrel
Pour lui, les chants d'oiseaux sont pleins d'éclats moqueurs.
Les baisers du soleil sont comme des morsures;
L'épanouissement des bourgeons et des fleurs
Creuse au fond de son cœur de profondes blessures*
Et tandis que la terre aux sources du printemps
Se retrempe et se pare, il entend à toute heure,
Conune des mendians à son seuil grelottans,
Le vide et l'abandon pleurer dans sa demeure.
IL
LE BUOIBROI.
Dodo, l'enfant dol — La forêt sommeille.
Assis près d'un feu clair et réchauffant.
Un vieux bûcheron endort un enfant.
L'enfant a l'œil bleu, la lèvre vermeille ;
Le vieux est courbé, ridé, grisonnant...
— Dors, mon doux mignon ! la forêt sommeille.
Dors, le plus beau temps est l'âge où l'on dorti —
Une étoile luit, un vent léger passe.
L'iûfeul se souvient qu'à la même place
Il berça le père... — Ah! d'un meilleur sort
Que Dieu, mon enfant, te fasse la grâce!
Dors, le plus beau temps est l'âge où l'on dort.
Ton père était beau comme un jeune chêne.
Souple, -agile et prompt comme un écureuil;
n avait la voix fraîche du bouvreuil
Lorsque la saison d'amour est prochaine;
La force et l'ardeur brillaient dans son œil.
Ton père étût beau conmie un jeune chêne.
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989. REVUE DBS DEUX MONDES.
Bien qu'il n'eût ni ehamp^ ni toit, ni denier.
Plus d'un laboiureur l'eût voulu pour gendre.
Il aimait ailleurs, il s'en alla praïkdi^...
— Dodo, Fenfant dol — chez un diarb<»imer
Une pauvre enfant belle, douce et tendre,
Bien qu'il n'eût ni champ, ni toit, ni denier.
Gomme le vin vieux, l'amour nous enivre;
C'était au printemps, dans les chemins creux;
Les pommiers neigeaient sur les amoureux...
Mais, avec l'hiver, la pluie et le givre,
La misère vint s'abattre sur eux . • . '
Gomme le vin vieux, l'amour nous enivre !
Quand tu vins au monde, ô cher orphelin.
Les murs étaient nus, la huche était vide;
Ta mère pressait sa mamelle aride,
Tu pleurais; que faire? où trouver du pain?
Les murs étaient nus, la huche était vide,
Quand tu vins au monde, ô cher orphelin!
Ton père partit avec sa cognée.
— Dodol l'enfant do 1 — « Du pain! Dans les bois,
J'en saurai trouver, dit-il, pour vous trois.
Grands chênes, sapins, futaie épargnée.
Tombez en dépit du garde et des lois!... »
Ton père partit avec sa cognée.
Mais un jour le deuil emplit la maison,
Le garde accourut, tremblant de colère.
— Dors, mon doux mignon ! -^ Et l'on prit ton père.
Aux gens de justice il criait : « Pardon !
L'enfant meurt de faim, l'enfant et la mère ! »
Ge jour4à, le deuil emplit la maison.
Ton père en prison est mort à la peine.
Hier on a mis ta mère au cercueil.
Nous voilà tous deux restés sur le seuU,
Moi le tronc brisé, toi le gland de chêne.
Où chercher asile? où trouver accueil?
Ton père en prison est mort à la pehie.
Dodo! L'enfant dort mollement bercé,
Au-dessus du bois la lune se lève ;
Le vieux tremble et pleure, un sanglot soulève
Et £Gdt soujnrer son sein oppressé;
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LES FOIX DU PRINTEMPS. 967
Ses pleurs vont tomber sur Feufant qui rêve,
Sur Tenfant qui dort mollement ^ercé«
L'orphelin s'éveille; il sourit et joue,
Et tend ses deux brias au vieux larmoyeur;
L'aïeul se ranime : adieu la douleur I
Les pleurs répandus sèdient sur sa joue,
Un espoir nouveau réjouit son coeur.
L'orphelin s'éveille» il sourit et joue.
III.
AMOROSO.
Je la rencontre à la même heure,
Seule, sur le pont, chaque jour.
Elle regagne sa demeure
Au bord de l'eau, dans le faubourg.
Elle a vingt ans au plus, sa mise
Est simple, mais charmante à voir :
Sur les plis de sa robe grise
Tombe une mante de drap noir;
Son bonnet, dont le vent chiffonne
Les ruches aux tuyaux, roulés.
Découvre une oreille mignonne
Et d'épais cheveux crêpelés.
Elle est petite, maigre et brune ;
Sous de longs cils, son regard luit,
Gomme un féerique clair de lune.
Parmi les vapeurs de la nuit.
Sa bouche vermeille et charnue
Prend une étrange expression '
De désir et de retenue,
D'ironie et de passion.
Les contours de son sein pudique
Et sa joue aux tons veloutés
Dans le pur marbre pentélique
Semblent avoir été sculptés.
Prè? des types de la Touraine,
Son air, son profil gracieux
De médaille syracusaine
Font un contraste merveilleux.
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988 REVUE DES DEUX MONDES.
Vient-elle des lies qu'arrose
La mer de Grèce aux tièdes eaux.
Ou, plante rare, est-elle éclose
Dans les doux vergers tourangeaux? ••
Je ne sais. Elle est ouvrière;
Sur cette place, chaque soir,
Elle passe, sauvage et fière,
En revenant de son ouvroir.
Je la contemple et je Tadmire,
Mon cœur la désire tout bas;
Je la suis de loin sans rien dire.
Elle ne me voit même pas...
Puis, comme un écolier timide.
Je reviens par les quais déserts*
La nuit resplendit. Mon cœur vide
Se gonfle de regrets amers.
Et les étoiles qui tressaillent
Et semblent se chercher toujours,
Les claires étoiles se raillent
De mes platoniques amours.
IV.
LE COUCOU.
Le bois est reverdi.
Une lumière douce
Sous la feuille, à midi,
Glisse et dore la mousse.
On dirait qu'on entend
Le bourgeon qui se fend
Et le gazon qui pousse*
Sur le bord des étangs
Où tremblent les narcisses.
Les trèfles d'eau flottans
Entr* ouvrent leurs calices.
Piverts et grimpereaux
Meurtrissent des bouleaux
Les troncs pftles et lisses.
La fauvette au buisson
Murmure une romance,
Courte et leste chanson
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LES VOIX DU PRUfTEkFS. 98$^
Qui toujours recommence.
Grives, pinsons, linots,
Merles et loriots,
Répondent en cadence.
0 pénétrante voix
De la saison bénie I
Partout vibre à la fois
La tendre symphonie;
Tout s'égaie aux entours.
Les bois sont pleins d'amours.
De fleurs et d'harmonie.
Mais dans la profondeur
Du taillis qui bourdonne,
Comme un écho pleureur.
Une note résonne :
Du coucou désolé
C'est l'appel redoublé,
La plainte monotone.
Quand les nids en émoi
Tressaillent d'allégresse,
Savez-vous, dites-moi,
Pourquoi cette tristesse?
Pourquoi ce long soupir
Qui semble toujours fuir,
Et qui revient sans cesse?...
Des saisons d'autrefois
Et des morts qu'on oublie,
Mes amis, c'est la voix
Dans l'ombre ensevelie ;
Au soleil, à J'air bleu,
Elle envoie un adieu
Plein de mélancolie.
Elle dit : « Rameaux verts.
Songez aux feuilles sèches!
Blondes filles aux chairs
Roses comme les pèches.
Amoureux de vingt ans,
Enivrés de printemps,
Songez aux tombes fraîches! »
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"990 BEl^jDE DES DEUX MONDES.
V.
L'ASSBMBLiB.'
Vielles et cornemuse en chœur
Retentissent dans la vallée;
Le vent porte sur la hauteur
Les joyeux bruits de rassemblée.
On ne voit par les sentiers verts
Que fillettes aux coiffes blanches
Et garçons rayonnans et fiers
Dans leurs habits des dimanches.
On danse à Tabri des tilleuls.
En face de la vieille église :
— En avant, les cavaliers seuls!
Crie un vielleur à barbe grise. —
Et tandis que sur les tréteaux
L'orchestre s'essouffle et s'enroue,
La contredanse sans repos
Se dénoue et se renoue.
Une auberge sous les noyers
Se dresse, bourdonnante et pleine.
Là sont venus les métayers
Louer pâtres et gens de peine.
A flots coule le vin vermeil.
Le meilleur vin de ThàteUëre;
On voit scintiller au soleil
Des rubis dans chaque verre.
Les gars qui veulent se gager
Pour la saison ou pour Tannée,
Vigneron, faucheur ou berger.
Moissonneur, homme de journée.
Passent tous sourians et forts
Devant la porte au large ouverte;
Tous à leurs chapeaux aux grands bords
Ont mis une branche verte,
Cet emblème parle pour eux.
n dit, ce frais brin de feuillage :
H Voyez, j'ai des bras vigoureux,
Je suis plein de cœur à l'ouvrage.
(f) Pète de tilliee en Touraiiie, oA Ton vient loaer des domettiqnet.
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LES VOIX DU PRINTEMPS. 901
J'ai quitté mon toit ce matin;
Ha mère, avec une caresse,
Jla lûève m'a mis dans la main
Un écu, mince richesse.
« Maintenant qui veut me nourrir?
Qui veut me prendre en sa demeure?
Je fais serment de le servir
Le jour et la nuit, à toute heure.
J'irai surveiller ses pastours
Et battre son blé dans la grange ;
Je ferai ses foins, ses labours,
Sa moisson et sa vendange... »
Puis, quand les gages sont donnés.
Ils s'en reviennent à la danse.
Sonnez, cornemuses, sonnez;
Toi, vielleur, marque la cadence!
Avec leur danseuse au côté.
Us tournent et sautent sans cesse ;
0 dernier jour de liberté.
On te boit avec ivresse!
Aujourd'hui c'est l'air imprégné
D'amour, l'air natal du village ;
Hais demain c'est le pain gagné
A la sueur de son visage.
Ce scMr encor, tout est plaisir;
Hais demain il faudra connaître
L'escalier si raide à gravir,
Le dur escalier du maître !
yi.
APRÈS iA «RAID'MISSB.
Gomme un chœur argentin, le carillon éclate;
La messe du village est finie, et l'on voit.
Au soleil, droguets bleus et jupes d'écarlate
Se mouvoir dans l'enclos du cunetière étroit.
l^a foule se disperse. Une femme, une veuve,
A^ec ses quatre enfans, marche, le front baissé.
Vers un coin du vieux mur où brille une croix neuve
Sur jfM fosse où l'herbe a déjà repoussé.
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092 BEYUE DES DEUX MONDES.
La mère et les enfans ensemble s'agenouillent.
La veuve cherche en vain les prières des morts :
Dans son esprit troublé les mota latins se brouillent;
Le désespoir l'accable et fait plier son corps.
Ses yeux roulent des pleurs, sa poitrine amaigrie
Se gonfle de sanglots. « 0 pauvre homme, pourquoi
As-tu si vitement quitté la métairie?
Ahl tu devais nous prendre au moins tous avec toi!...
K Les petits des oiseaux meurent avec le père,
Lorsque fond sur le nid Fépervier ravisseur ;
Nous, nous sommes restés seuls et nus sur la terre.
Sans argent, sans amis et sans bras protecteur.
ce Les huissiers sont venus et les gens de justice;
Dans la grange ils ont pris notre blé moissonné,
Le foin dans le fenil, dans le pré la génisse,
Tout jusqu'à l'anneau d'or que tu m'avais donné.
<t La ronce maintenant couvre nos champs en friche.
Et par les maraudeurs l'enclos est dévasté;
Le boulanger du bourg nous refuse une miche,
Le logis tout entier craque de pauvreté.
« Bienheureux sont les morts I... » Et tandis qu'elle pleure.
Midi sonne, les prés sont baignés de rayons,
Les lézards frétiUans sortent de leur demeure.
Les cigales au loin chantent dans les sillons.
Pourquoi ce gai sourire auprès de la souffrance,
Et cette floraison en face de la mort?
Sur les tombes l'épi verdoie et se balance :
O contraste qui heurte et navre tout d'abord !
La veuve cependant se relève plus forte.
Et la sérénité luit sur son front hâlé ;
•C'est qu'au bruit des soupirs que l'écho lui reporte.
Le défunt, éveillé dans la fosse, a parlé.
11 a chargé les fleurs, la mousse et la rosée.
Et les joyeux grillons, et les papillons blancs.
De ranimer la triste et pauvre délaissée
Avec des mots d'amour tendres et consolans.
André Thbubibt.
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
U juin 1860.
La visite que l'empereur des Français va faire au prince-régent de Prusse à
Bade est un acte auquel nous donnons volontiers une signification heureuse.
L'opinion en Europe est en proie à une maladie que nous ne nous sommes
point fait faute de signaler et de décrire, car nous sommes de ceux qui pen-
sent que la première condition pour chasser le mal, c'est de le montrer tel
qu'il est, et, autant que possible, d'en pénétrer les causes. La maladie d'o-
pinion qui étreint l'Europe, c'est l'inquiète défiance qui l'empêche de croire
à la paix. Les esprits, bien plus encore que les choses, ont été violemment
déplacés par les événemens de l'année dernière. Ils sont sortis des limites
pacifiques où ils avaient pris l'habitude de se mouvoir, de ce lit qu'ils ont
besoin de voir creusé devant eux pour s'abandonner avec sécurité à leur
activité régulière. L'avenir assurément n'appartient à personne, et l'im-
prévu nous ménage toujours des surprises à travers ses obscurités. Cepen-
dant, pour que nos sociétés modernes, qui vivent par la spéculation, le cré-
dit et le travail, l'abordent avec confiance, il faut qu'il leur apparaisse, dans
les horizons prochains, éclairé de lueurs assez plausibles pour faire au
moins illusion. Quand elles cessent de voir leur chemin devant elles, elles
sont prises de la peur de l'inconnu. La peur de l'inconnu est une maladie
politique dont nous ne croyons pas qu'il soit possible d'exagérer la gravité,
quand elle envahit les esprits, les intérêts, les gouvememens. « On ne meurt
que de peur, » disait une des femmes les plus spirituelles du xviir siècle.
Cette boutade est une vérité en politique ; la peur y a tué bien des choses.
Le dernier exemple (il dispense d'en citer d'antres) est celui de notre répu-
blique de 18/i8, morte de la frayeur, bizarre et puérile, accordons-le, mais
en tout cas terriblement réelle, que le fantôme de l'année 1852 fit à notre
nerveuse patrie. Une hypocondrie de ce genre s'est maintenant emparée de
l'Europe. On Ta traitée jusqu'à présent par de bonnes paroles, des déclara-
TOMi xxvn. 63
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09A BEVUE DES DEUX MONDES.
tions, des protestations; tout a été vain, et nous avons vu bien des notes du
Moniteur^ animées des intentions les meilleures, contenant les assurances
les plus réconfortantes, ne faire qu'irriter la chagrine inquiétude du ma-
lade. Nous Pavons dit nous-mêmes, il était temps de recourir à d'autres re-
mèdes. Aux paroles devaient succéder des actes qui pussent être considérés
comme des gages positifs de sécurité. C'est un gage de cette nature, nous
nous plaisons à l'espérer, que la partie de l'Europe qui est peu^-être le plus
affectée du mal d'opinion dont nous gémissons n'hésitera point à voir dans
la visite de l'empereur au prince-régent.
L'Allemagne, avec ses discordes intestines et ses craintes extérieures, est
en effet le pays dont le moral a le plus souffert dans ces derniers temps. A
vrai dire même, depuis cet hiver, le bruit des discordes intérieures de la
confédération avait dominé l'expression de ses préoccupations extérieures.
La lutte de la Prusse et des états secondaires avait paru, un moment devoir
aller à de graves extrémités; mais depuis près d'un mois un changement si-
gnificatif est en train de s'opérer dans les relations de la Prusse avec les états
secondaires. Une circonstance qui est de bon augure pour le résultat de l'ex-
cursion de l'empereur à Bade, c'est que, avant même que le voyage impérial
eût été décidé, Bade avait été choisi par le prince-régent, par les rois de
Bavière et de Wurtemberg, par les grands-ducs de Bade et de Hesse, conmie
le rendez-vous où devait s'accomplir le rapprochement et se consommer la
réconciliation entre les cours allemandes. Le discours par lequel le prince-
régent a clos la session du parlement prussien avait déjà indiqué cet apaise-
ment intérieur. Le prince avait déclaré que le respect des droits d'autrui
était la meilleure garantie des droits de la Prusse. Le parti de Gotha nous
semble avoir cherché vainement à donner le change sur le vrai sens de ces
paroles en voulant qu'elles ne fussent applicables qu'aux questions de la
Hesse et du Holstein. Les états secondaires les ont mieux interprétées en y
voyant un désaveu au moins momentané des prétentions à l'hégémonie que
le parti unitaire revendique pour la Prusse. Une autre déclaration du prince-
régent justifiait cette interprétation. Le prince avait dit que les gouverne-
mens et les peuples allemands étaient tous d'accord pour la défense de l'in-
tégrité et de l'indépendance de la patrie commune, et que toutes les querelles
intérieures devaient être subordonnées à cet intérêt vital. En parlant ainsi,
le prince donnait clairement à entendre qu'il voulait mettre fin aux tiraille-
mens qui ont cette année excité contre la Prusse les défiances des états se-
condaires, et qui ont paralysé l'action de la diète.
Aussi, depuis ce discours, était-il devenu évident que les questions qui
restent à régler à Francfort, la réforme militaire, l'organisation d'un tribu-
nal fédéral suprême, l'unité de la législation commerciale et des poids et
mesures, et d'autres questions qui concernent les intérêts matériels de la
confédération, pourraient être résolues d'un commun accord par des con-
cessions mutuelles. Déjà même des Allemands, dont nous nous gardons bien
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BEYUE. — GHBONIQUE. 995
de railler Tambition patriotique, voyaient dans ces symptômes de concilia-
tion la promesse que l'influence de TAllemagne ne tarderait pas à se faire
sentir dans les affaires générales de l'Europe au grand avantage de la Prusse.
Les états secondaires, disent les politiques auxquels nous faisons allusion,
peuvent, sans blessure pour leur amour-propre, se tenir à Fécart des grandes
négociations européennes, puisque Taccès leur en est fermé; mais la Prusse
a rang de grande puissance : elle est à ce titre obligée de prendre part aux
questions européennes. Réduite à ses seules forces, la Prusse ne peut y faire
une suffisante figure; pour y jouer un rôle égal à ses prétentions et à 'son
titre, il faut qu'elle puisse s'appuyer sur l'Allemagne, et par conséquent jus-
qu'à un certain point sur l'Autriche. Les mêmes argumentateurs, avec un
peu trop de présomption sans doute, voient déjà dans ce qui se passe en ce
moment même pour la question d'Orient un effet de cette union avec les états
secondaires et avec l'Autriche qu'ils prêchent à la Prusse. Ils prétendent
que l'accord des trois cabinets de Londres, de Vienne et de Berlin, quoiqu'il
n'ait abouti qu'à une attitude expectante et passive, a suffi pour déjouer les
projets russes, basés, suivant eux, sur les divisions présumées de ces trois
puissances. Ils veulent que cette expérience soit une leçon dont la cour de
Berlin comprendrait l'importance. Ils reconnaissent que les rapports de la
Prusse avec l'Autriche ne sont pas aussi faciles à rétablir que ses relations
avec les états secondaires, ils admettent que les rivalités, les défiances, les an-
tipathies ne peuvent disparaître en un jour entre les deux grandes puissances
allemandes; mais l'œuvre du rapprochement commence et serait en bonne
voie. C'est le roi Max de Bavière qui serait le médiateur. Son père, le vieux
roi Louis, dont le patriotisme allemand est bien connu, avait récemment,
lors de l'inauguration du monument élevé en l'honneur de l'archiduc Charles,
fait le voyage de Vienne. Là peut-être, dans les entretiens du roi Louis et de
l'empereur François-Joseph, ont été prononcées les premières paroles qui
devaient ramener la paix intérieure en Allemagne. Quoi qu'il en soit, c'est
au retour de son père que le roi de Bavière a entrepris cette tournée de
conciliation dont Bade doit être l'étape suprême. Déjà, lorsque Bade ne de-
vait rassembler encore que des princes allemands, on voyait de l'autre côté
du Rhin, dans cette réunion, le gage de la réconciliation des diverses cours
germaniques. L'Allemagne, par cet acte, allait être rassurée sur sa situation
intérieure. Il semble que la présence de l'empereur des Français à cette
entrevue de souverains doive achever l'œuvre et rassurer l'Allemagne sur
les dangers qu'elle appréhendait du dehors.
Nous présumons que la rencontre du prince-régent et de l'empereur a été
désirée des deux parts. Personne ne doutera de la sincérité avec laquelle le
prince de Prusse souhaite la paix. De même tout le monde a pu remarquer
le prix qu'attache l'empereur à convaincre l'opinion de la réalité de ses in-
tentions pacifiques. Nous ne devons point être surpris et encore moins nous
blesser de l'anxiété générale que cause la question de savoir quels sont les
Gooçle
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996 BEyUE DES DEUX MONDES.
desseins prochains de la France. (Test le sort et, nous pouvons le dire sans
outrecuidance, la gloire de notre pays de donner Timpulsion au reste de TEu-
rope. Soit pour nous imiter, soit pour nous résister, le continent a toujours
les yeux sur nous; que nous entraînions les peuples à notre suite par Tin-
fluence de notre propagande, ou que nous les provoquions à la lutte par la
hardiesse de nos entreprises, c'est toujours nous qui leur donnons le signal
de la conduite qu'ils vont tenin Supposez que la France laisse entrevoir la
pensée que Tétat territorial actuel de l'Europe n'est point stable à ses yeux,
qu'elle regarde comme possible et désirable une nouvelle distribution des
nationalités et un déplacement de frontières : toutes les aspirations natio-
nales seront en fermentation, tous les cabinets seront en émoi, les prépa-
ratifs militaires absorberont tous les soins et toutes les ressources. Sup-
posez que la France, avec cette ardeur qui l'emporte parfois tout entière
d'un seul côté, entr&t dans la réalisation de la politique commerciale qu'elle
vient d'inaugurer, il n'y aurait plus à l'ordre du jour de l'Europe que les
réformes économiques : prohibitions abolies, tarifs abaissés, traités de com-
merce négociés. Le mot d'ordre universel serait la devise des économistes :
acheter sur le marché le moins cher et vendre sur le plus cher. Supposez
que la France, prenant en pitié ses finances et celles des autres peuples, se
résolût à réduire de cent ou cent cinquante mille hommes le chiffre de son
armée, aussitôt nous verrions cesser chez nos voisins cette extravagance des
armemens de guerre en temps de paix, où se consument improductivement
tant de ressources au détriment du bien-être et de l'amélioration sociale des
masses; la France deviendrait à l'instant le marché des capitaux et le centre
initiateur de l'industrie de l'Europe : au grand profit de sa richesse et de
son influence, elle achèverait ses chemins de fer et ceux des contrées où
manquent encore les voies de communication perfectionnées. Supposez
même que la France voulût reprendre cette série d'efforts qu'elle a faits
par intermittence depuis 1789 pour fonder chez elle la liberté politique,
qu'elle donn&t au monde le gage de paix le plus solide et l'exemple le plus
généreux en travaillant au progrès libéral de ses institutions : qui oserait
douter du retentissement soudain qu'une telle résolution aurait partout?
Les pays constitutionnels se sentiraient raffermis dans leur voie; ils joui-
raient, dans sa plénitude, de l'ascendant moral que leur donne la supério-
rité de leur organisation politique. Une prompte émancipation relèverait les
pays encore soumis au despotisme : l'Autriche ne pourrait plus marchander
à la Hongrie la restitution de ses libertés séculaires, la Russie rougirait
d'avoir tant ajourné l'affranchissement de ses serfs, et le roi de Naples fe-
rait mieux encore peut-être que de songer si tardivement à nous emprunter
notre constitution actuelle. Certes on ne peut accuser la France d'ignorer
cette action qu'elle est appelée à exercer sur l'Europe, et qui compose la
plus grande part de son existence politique et de son histoire. Nous lui re-
procherions plutôt de traiter souvent sa mission avec frivolité, d'en avoir la
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REVUE. — CHRONIQUE. 997
vanité plus encore que TorgueU, et de ne point en embrasser avec un sen-
timent assez grave les responsabilités et les charges.
La démarche de l'empereur auprès du prince-régent n'a point encore
sans doute une signification égale à celle que nous attribuons aux diverses
initiatives possibles que nous venons d'énumérer, et qui sont ouvertes à la
France relie peut au moins être envisagée comme le point de départ naturel
des résolutions que nous serions heureux de voir prendre au nom de notre
pays. Les résultats de l'entrevue ne tarderont sans doute pas à être connus.
Nous qui ignorons ce qui va se dire à Bade, nous ne pouvons apprécier que
l'apparence extérieure du fait. Or, à n'en juger que par l'apparence, et lors
même qu'il n'y aurait dans l'entrevue des deux princes qu'un acte de cour-
toisie, il serait permis d'en attendre des conséquences heureuses. L'en-
trevue de Bade devrait justifier cette espérance, lors même que l'influence
n'en dépasserait pas le cercle de l'Allemagne. Nous le répétons, l'Allemagne
est celui des pays de l'Europe où les derniers événemens ont jeté le plus
grand trouble moral. La guerre d'Italie et la paix de Villafranca avaient
causé un profond malaise à l'esprit allemand. L'Allemagne sentait avec
amertume qu'elle n'avait pas joué dans ces événemens un rôle digne d'une
grande nation. Ce mécontentement intérieur d'un grand peuple devait na-
turellement se traduire en récriminations passionnées. Où était la cause de
l'impuissance douloureuse qui venait de se manifester? Dans le fractionne-
ment politique qui énerve la nation , disaient les patriotes qui aspirent à
l'unité; — dans les convoitises et les tergiversations de la Prusse, disaient
les organes des états secondaires, les partisans de la constitution fédérale
et les amis de l'Autriche. Aux dissensions allumées par les événemens d'hier
s'ajoutaient de nouvelles alarmes. C'est la Prusse, disait-on, qui est main-
tenant exposée aux agressions de la France! Et pour preuve on alléguait le
cri des frontières naturelles poussé chez nous, et l'annexion de la Savoie,
que l'on voulait regarder conrnie le prélude de la revendication des fron-
tières du Rhin. Dans cette perspective arbitrairement évoquée, les adver-
saires de la Prusse cherchaient contre elle une menace de prochaines re-
présailles, et ses amis un plus puissant et plus pressant argument en faveur
de son hégémonie. A quoi l'Allemagne se résoudrait-elle en face du péril
dont elle se croyail menacée? Chercherait-elle le salut dans l'unité natio-
nale ou dans l'union des états qui la composent? Mais en ce moment le tra-
vail unitaire ne pouvait qu'aggraver les divisions et l'affaiblissement com-
mun qu'elles entraînent. La politique d'unité compliquait en effet d'une
révolution intérieure la crise provoquée par le danger extérieur. Il est
surprenant que les Allemands aient mis tant de temps à pressentir cette
conséquence, et que, croyant comme ils y croyaient au danger extérieur,
ils ne se soient pas aperçus plus tôt que c'était avant tout à l'union des élé-
mens actuels de la confédération qu'ils devaient demander la garantie pra-
tique de leur sécurité. Cette idée, quoique lentement, a fini pourtant par
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998 BETUE DES DEUX MONDES.
leur venir à l'esprit. Les rois de Bavière et de Wurtemberg ont travaillé à
la faire prévaloir et vont en assurer le succès par la réunion de Bade. C'est
en ce moment que l'empereur des Français se présente pour mettre le sceau
à cette œuvre de conciliation et d'union, et vient apprendre à l'Allemagne
que le danger dont elle se tourmente depuis si longtemps, le danger qui l'a
divisée toute une année et qui maintenant la réunit, n'est qu'une chimère
enfantée par une fausse panique. Il est bien évident que la France ne nour-
rit aucune de ces pensées qui ont porté l'empereur Napoléon !«' à créer, sous
son protectorat, cette confédération du Rhin, dont le souvenir exaspère le
patriotisme allemand, puisqu'elle n'a pas songé à profiter des divisions ré-
centes de FAllemagne, et qu'elle n'a pas mis d'obstacle au rapprochement
qui s'opère entre la Prusse et les états secondaires, n est manifeste que,
contrairement à des clameurs proférées par quelques journaux, et que son
gouvernement a désavouées comme Tinspiration d'une amitié maladroite, la
France ne songe point aux frontières du Rhin, puisque son chef rend une
visite spontanée aux princes dont une telle ambition tendrait à démembrer
les possessions. Si l'Allemagne veut enfin reprendre son équilibre et son
aplomb , l'occasion est unique. Ce ne sont plus de simples paroles, ce sont
des actes que la France lui donne en garantie de ses intentions pacifiques.
Malgré Timportance de la démarche que l'empereur accomplit en ce mo-
ment auprès de la Prusse, nous ne nous dissimulons point que nos relations
avec l'Allemagne demeurent subordonnées à la situation générale de l'Eu-
rope et aux accidens auxquels cette situation est exposée. L'Italie est en
révolution active ; FOrient est dans une fiévreuse attente. Les événemens
peuvent à tout moment, en Italie et en Orient, produire de graves ébran-
lemens et des combinaisons imprévues dans les intérêts respectifs des puis-
sances. Pour affronter les vicissitudes des questions italienne et orientale,
c'est pourtant une sauvegarde précieuse que l'établissement de sérieux
rapports de confiance entre les grandes puissances, et à ce point de vue
également nous voulons espérer que l'excursion de l'empereur à Bade ne
sera point inutile.
Les événemens suivent leur cours en Italie, et nous devons en attendre pa-
tiemment le dernier mot. Là l'intérêt s'est déplacé : il n'est plus dans l'Italie
du nord et du centre, il est au sud de la péninsule, en Sicile avec Garibaldi.
Après la campagne diplomatique de M. de Cavour, qui a créé ce courant,
après la campagne militaire, régulière et savante, où le heurt des deux plus
grandes armées continentales a laissé aflfranchi le territoire d'un peuple qui
veut renaître, c'est le tour de la campagne héroïque et révolutionnaire de
Garibaldi. Nous ne sommes pas surpris que les actions et les paroles du soldat
de la révolution italienne parlent avec tant de puissance à l'imagination po-
pulaire à travers l'Europe entière. Ce réveil de la sensibilité populaire fait
plaisir à voir au temps où nous vivons. C'est le privilège de ces honunes qui
mettent au service d'une grande idée simple leur courage et leur dévouement.
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BEVUE. — CHRONIQUE. 999
leur vie et leur mort, de frapper les masses et d'exciter en elles les émotions
désintéressées et généreuses. A ce point de vue, l'audace et le succès de Ga-
ribaldi ont une influence qui dépasse l'Italie, et produiront des fruits bien au-
delà de la contrée dont le chef des chasseurs des Alpes veut achever l'affran-
chissement. Déjà à côté de l'action se forme la légende. Tandis que Garibaldi
fait capituler l'armée napolitaine, George Sand dessine en quelques pages pé-
nétrées d'enthousiasme le portrait du guérillero. C'est un grand bonheur d'in-
spirer de telles sympathies par la générosité d'une téméraire entreprise. Ga-
ribaldi a dans cette circonstance plusieurs autres bonheurs encore. Le cadre
où il agit est restreint : pour le remplir, il ne dispose point de ces ressources
militaires régulières qui ont donné un caractère presque scientifique aux
guerres de la civilisation, et en ont éteint la poésie; il fait la guerre des an-
ciens temps, celle où éclataient les prouesses personnelles, et qu'animait le
roman des aventures. Un autre bonheur qui aide à expliquer son succès,
c'est quMl a eu affaire à une armée commandée par des chefs ineptes, et
dont les soldats, ou fascinés d'avance par sa réputation, ou mal disposés
pour le gouvernement qu'ils servent, se sont mollement défendus. A en ju-
ger par les récits minutieux de l'attaque de Palerme qui ont été envoyés à
la presse anglaise par des compagnons de Garibaldi, les troupes napolitaines
se gardaient avec une inconcevable négligence; les piccioUi des sqiiadre si-
ciliennes qu'entraînait Garibaldi étaient mal armés, nullement préparés à
soutenir le choc d'une force régulière, et si les troupes napolitaines qui
avaient à défendre la porte par laquelle les insurgés ont pénétré dans Pa-
lerme eussent opposé à l'agression une véritable résistance, l'habile audace
du condottiere et de ses chasseurs des Alpes eût difficilement triomphé.
Il serait prématuré de chercher à juger le caractère des mesures poli-
tiques que Garibaldi a prises après son succès. Ces mesures sont mal con-
nues encore; quelques-unes du moins auraient besoin d'être expliquées,
celle entre autres par laquelle Garibaldi partage entre ses compagnons les
biens communaux de la Sicile. A première vue, il n'est pas possible de nier
que, par une telle appropriation de butin, les émancipateurs de la Sicile
pousseraient à l'excès la façon de faire la guerre à l'antique. Si le général a
besoin d'un habile conseiller politique, nous espérons qu'il le trouvera dans
M. La Farina, qui vient de quitter le parlement de Turin pour se rendre à Pa-
lerme. M. La Farina, dont nous avons eu plus d'une fois l'occasion de pro-
noncer le nom depuis un an, est Sicilien. Il a fait ses preuves comme orga-
nisateur politique dans cette association de l'unité italienne qu'il conduisait
de concert avec Garibaldi, et dont les agences secrètes couvraient l'Italie
avant que n'éclatât la guerre de l'année dernière. Mais la considération des
détails s'efface en présence des questions de politique générale que fait
naître la révolution de Sicile.
Ce n'est plus seulement la conservation dé la Sicile qui est en jeu pour la
royauté napolitaine, c'est sa propre existence. Qu'une insurrection éclate
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1000 REYUE DES DEUX MONDES.
quelque part dans le royaume de Naples, et que Garibaldi, passant le phare,
se mette à sa tête : il est difficile de croire que le roi de Naples puisse comp-
ter sur la fidélité ou l'énergie des troupes qu'il voudrait opposer à ses ad-
versaires. La cour de Naples se voit ainsi réduite à l'extrémité fatale qu'on
lui avait signalée depuis longtemps, et vers laquelle elle a marché avec une
obstination et un aveuglement incompréhensibles. Voici aujourd'hui qu'elle
se retourne vers les puissances occidentales, la France et l'Angleterre, dont
elle a méprisé les persévérans conseils jusqu'à ce moment fatal en poli-
tique où les faits prononcent l'irrévocable et l'irréparable arrêt. La révolu-
tion des Deux-Siciles ne saurait à coup sûr être vue avec indifférence par
les cabinets européns; le spectacle d'une royauté légitime renversée a de
quoi émouvoir les cours légitimistes. Le roi de Naples peut alléguer aussi
comme excuse ou comme titre à la sympathie sa jeunesse. Il est certain
en effet qu'il est surtout condamné à expier les fautes des autres, que son
tort a été de conserver le régime établi par son père, et que ce tort même
doit surtout être attribué à la reine douairière, dont la malheureuse in-
fluence s'est prolongée sur le nouveau règne. Si la position particulière du
jeune roi de Naples peut être un titre à la sympathie privée, nous doutons
qu'elle puisse être efficacement invoquée contre les considérations et les
nécessités politiques en faveur desquelles les événemens paraissent devoir se
prononcer. Il y a deux mois, nous signalions le comte d'Aquila, dont les
tendances libérales sont connues, conmie capable, si ce prince pouvait
réussir à éloigner la reine douairière, de ramener la royauté napolitaine
dans une voie de conservation et de sagesse; mais peut-être était-il déjà
trop tard il y a deux mois. Quoi qu'il en soit, le roi de Naples, chancelant
même dans ses possessions de terre ferme, porte sa cause devant TEurope,
et charge un envoyé extraordinaire, le commandeur Martine, d'invoquer
surtout la médiation de la France et de l'Angleterre.
La réponse des deux puissances occidentales est pour ainsi dire faite d'a-
vance. Pour la connaître, nous n'avions pas besoin que lord Palmerston,
avant même d'avoir reçu l'envoyé napolitain, se hâtât d'annoncer ses inten-
tions à la chambre des communes avec une précipitation inconvenante et
une légèreté presque sauvage. La réponse de la France et de l'Angleterre
résulte en effet des engagemens antérieurs des deux puissances et de la na-
ture des choses. Nous avons posé dans les affaires italiennes le principe de
non-intervention : c'est dire que nous avons voulu que les affaires de l'Italie
fussent réglées exclusivement entre Italiens, que les gouVernemens de la pé-
ninsule cessassent, dans leurs démêlés avec leurs peuples, de compter sur
les interventions étrangères. — Mais, dit-on, si Garibaldi passe de Sicile en
terre ferme, le roi de Naples sera renversé, et le royaume des Deux-Siciles
sera annexé au Piémont. — Est-ce tout? — Nullement. Après Naples, ce sera
le tour des états pontificaux. — Est-ce la fin? — Pas encore. Le mouvement
unitaire, qui s'est déjà fortifié par l'annexion des états du centre, et qui est
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BEVUE. — CHBONIQUE. 1001
à Fœuvre en Sicile, a hautement avoué son but. II veut réunir toutes les
forces de la péninsule pour achever Taffranchissement de la péninsule; il
veut faire de Tltalie un état unique , afin que l'Italie soit assez forte pour
reconquérir la liberté de Venise. — Ainsi la révolution italienne renverse
une dynastie , c'est sa première étape. Elle heurte la papauté et ébranle le
monde catholique, c'est la seconde, et à la troisième elle entre en guerre
contre l'Autriche. Nous ne contestons point que telle soit en effet la per-
spective de la révolution italienne, bien qu'il soit possible que les choses
ne se pressent point avec la promptitude et la rigueur que la logique de la
révolution semble annoncer. Toute la question pour nous est de savoir si
ces dangers seraient atténués ou aggravés dans le cas où toutes les grandes
puissances se rallieraient au principe de non-intervention. Le doute à nos
yeux n'existe pas. S'il s'agit entre deux maux de choisir le moindre, c'est
le principe de non-intervention absolue qui doit l'emporter. Si l'on ne veut
pas faire dévier les révolutions des peuples étrangers, les prolonger et en
appeler sur soi les conséquences funestes, il faut les abandonner à elles-
mêmes. Que de maux l'Europe nous eût épargnés, de quelles souffrances et
de quels désastres elle se fût préservée , si elle eût compris cette vérité en
17921
Toutes les grandes puissances auront-elles cette sagesse et montreront-
elles cette patience envers les développemens naturels de la révolution ita-
lienne? Nous voulons l'espérer et nous n'osons Faffirmer; mais dans l'attente
des incidens qui peuvent naître d'une situation si extraordinaire, tout le
monde doit sentir combien il importe que les relations de la France avec
les autres puissances soient placées dans les meilleures conditions possibles,
et apprécier les avantages qui peuvent résulter de l'entrevue de Bade. Si
Ton ne s'en tient pas absolument, dans les affaires d'Italie, au principe de
non-intervention, du moins on pourra se rallier à un principe subsidiaire :
l'on n'interviendra qu'à la condition que les cinq grandes puissances se
soient mises d'accord entre elles pour fixer l'objet, les limites et les moyens
d'action de l'intervention. C'est surtout dans les affaires de l'empire ottoman
que le principe qui subordonne l'intervention à l'accord p/éalable des cinq
puissances trouve son application la plus utile. C'est celui à l'aide duquel on
vient heureusement d'arrêter l'initiative singulière que la Russie a essayé
de prendre dans la question des chrétiens d'Orient. Le prince Gortchakof
s'est aperçu de la mauvaise impression qu'avait produite en Europe l'étrange
procédé par lequel il a ouvert cette question. La solennité d'une convoca-
tion d'ambassadeurs auxquels on venait dénoncer l'administration intérieure
d'un état indépendant, en excluant justement de la réunion le représentant
de la puissance accusée, rappelait avec trop peu d'adres-;e les anciennes
prétentions de la cour de Pétersbourg à l'endroit de la Turquie. Le prince
Gortchakof a compris que l'émotion excitée par cette ouverture était loin
d'être favorable à la Russie, et il a cherché à la calmer par une circulaire
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1002 BEVUE DES DEUX MONDES.
explicative de ses véritables intentions. Le ministre russe désavoue toute
pensée d*ingérence dans les affaires de Tempire ottoman et toute prétention
à usurper la protection des chrétiens d'Orient. Il ne réclame qu'une enquête
entreprise par le gouvernement turc de concert avec les représentans des
grandes puissances. Malgré la correction de ses conclusions, la circulaire
russe n'en est pas moins un véritable acte d'accusation contre le gouver-
nement ottoman. Les avertissemens qu'elle donne ressemblent fort à des
menaces. Le prince Gortchakof n'hésite pas à signaler parmi les causes de
la fermentation des populations chrétiennes « les événemens accomplis
dans l'occident de l'Europe, et qui ont retenti dans tout l'Orient comme
un encouragement et une espérance. » Il est curieux de voir le gouver-
nement russe s'emparer ainsi de l'affranchissement de l'Italie pour faire
miroiter aux yeux des chrétiens d'Orient l'indépendance future. Pour-
quoi, se demande~t-on, un gouvernement animé d'un si beau zèle ne com-
mence-t-il point par en appliquer les inspirations à son propre empire?
Le gouvernement russe n'a-t-il pas dans sa propre adïninistration à ré-
former des abus qui ne rencontrent en Europe de terme de comparaison
que dans l'administration turque, qu'il est si ardent à dénoncer? Le gou-
vernement russe n'a-t-il pas à détruire chez lui le servage, qui n'existe
point en Turquie? Le gouvernement russe peut-il croire qu'il y a quelque
part des oppressions et des persécutions religieuses qu'il soit plus urgent
de faire cesser que celles qui pèsent en Russie et en Pologne sur les popu-
lations catholiques? Nous parlions récemment de l'intéressante publication
du prince Pierre Dolgoroukov , où sont si vertement dénoncés les abus de
Padministration russe. Nous ne pensions pas que le prince Dolgoroukov
nous fournirait si tôt dans sa personne un exemple des procédés étranges
auxquels les Russes sont exposés de la part de leur gouvernement. A Londres,
où il réside en ce moment, le prince Dolgoroukov a reçu l'ordre de rentrer
en Russie sans délai. L'auteur de la Vérité sur la Russie s'est vengé de ce
procédé de despotisme asiatique en publiant les lettres par lesquelles il a
répondu à l'ambassadeur et au consul -général qui lui transmettaient le fir-
man de Saint-Pétersbourg. Nous y avons remarqué ce passage : « Tai qua-
rante-trois ans; je suis né et j'ai vécu, comme tous les nobles russes, dans
la position d'un esclave privilégié dans un pays d'esclavage général; j'ai le
dégoût de cette existence ; elle me fait mal au cœur, et je me suis décidé à
finir mes jours dans des pays libres, dans des pays où les hommes ne sont
point envisagés comme des moutons appartenant à telle ou telle famille...
Je rentrerai dans mon pays; mais ce ne sera que le jour où le régime des
lois aura remplacé celui de l'arbitraire. » Cette lettre et plus encore le pro-
cédé qui l'a motivée sont de bien étranges, mais fort instructifs commen-
taires des circulaires libérales de la chancellerie russe.
Les provinces chrétiennes soumises à la Porte dont le prince Gortchakof
signale de préférence les souffrances et les agitations sont la Bosnie, l'Her-
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BETUE. — CHBONIQUE. lOOS
zégovine et la Bulgarie. Ce sont celles qui touchent à la Servie et aux prin-
cipautés roumaines. Sans doute les chrétiens de ces provinces ont droit à la
sympathie des nations occidentales, et ils n'ont qu'à regarder la Servie et la
Roumanie pour se convaincre que le patronage le plus efficace qu'aient dans
ces derniers temps obtenu leurs voisins est celui de la France, que ce pa-
tronage a été même assez puissant pour assurer en Moldavie et en Valachle
la renaissance d'une nation. C'est bien en effet un peuple qui renaît en
Roumanie sous l'administration intelligente et zélée du prince Couza, et les
chrétiens d'Orient, ceux surtout auxquels la Russie vient de prodiguer les
témoignages stériles de sa sollicitude intéressée, peuvent voir dans ce réveil
du peuple roumain la promesse de leur régénération politique. La Roumanie
est reconnaissante envers la France, et elle le prouve en s'efforçant de res-
serrer chaque jour davantage les sympathiques liens qui l'unissent à nous.
Si nous sommes bien informés, le gouvernement roumain songerait à de-
mander à la France une colonie de savans, d'administrateurs, d'ingénieurs,
qui organiseraient dans les principautés, sur le type des institutions fran-
çaises, l'instruction publique, l'administration, des établissemens de crédit,
un système de routes, qui apprendraient en un mot aux Roumains à tirer
parti des magnifiques ressources que présente leur beau pays. Déjà le gou-
vernement moldo-valaque a décidé l'adoption de notre système de poids et
mesures, et il va faire refondre ses monnaies à Paris même, sur le type
français; seulement, dans les principautés, notre unité monétaire, le franc,
s'appellera le roumain. De tels projets, en appelant sur les bords du Danube
l'esprit d'initiative de la France et nos procédés de civilisation, fraient avec
intelligence une voie féconde aux capitaux de notre pays et fortifieront
bientôt par l'échange des services et la communauté des intérêts les liens
qui attachent déjà la France à l'existence et aux progrès de la Roumanie.
Voilà, si nous ne craignions pas d'employer un mot arrogant, la protection
légitime que peut donner la France aux chrétiens d'Orient et les bienfaits
pratiques que des populations pleines d'avenir peuvent attendre d'un peuple
libéral et vraiment civilisé. En grandissant, l'œuvre de la Roumanie aidera
infailliblement à l'amélioration de la Bulgarie. De même les progrès de la
Servie entraîneront ceux de la Bosnie et de l'Herzégovine, et peut-être le
temps n'est-il pas éloigné où les politiques pratiques, appelant ces popula-
tions chrétiennes à l'autonomie, pourront rassembler dans un lien fédéral
de véritables états-unis du Danube, capables de faire respecter leur indé-
pendance par l'envahissante Russie autant que par la Turquie défaillante.
En Orient, plus qu'en Italie encore, les progrès de l'avenir peuvent être
compromis par les intérêts égoïstes des puissances dont ces progrès natUr
rels et légitimes contrarient les desseins. Nous croyons que la restauration
des libertés hongroises, si désirable en soi, serait aussi une forte garantie
pour le développement des populations danubiennes qui sont encore reliées
à l'empire turc. Soit que l'on pense, comme les Hongrois, dont M. Horn s'est
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100& BEVUE DES DEUX MONDES.
fait Torgane dans sa brochure énergique sur la Hongrie et la Crise euro-
péerme, que le temps des compromis est passé, soit que, plus patient, on in*
terprète les hésitations visibles de la cour de Vienne dans la réorganisation
de Tempire comme les dernières incertitudes qui précèdent des conces-
sions nouvelles dont la Hongrie pourra être satisfaite, il nous semble que
nous pouvons de toute façon nous attendre à un prochain réveil politique
de la Hongrie. L'empire d'Autriche est dans une de ces situations chance-
lantes qui exigent tant de remaniemens et de réparations que rassemblée
la plus élémentaire, recrutée et nommée par qui Ton voudra, fût-ce même
comme le nouveau conseil de Tempire par le souverain, pourvu qu'une part
lui soit faite dans la délibération des affaires publiques, doit inévitablement
et promptement finir par prendre la situation prépondérante dans Tétat, et
mettre souverainement la main aux réformes attendues de tous. D'une as-
semblée des notables sortiront les états-généraux, bientôt transformés en
assemblée constituante. Il est probable que l'on a en Allemagne le sentiment
profond de cette situation précaire, délicate, périlleuse de l'Autriche, et
que ce sentiment n'est pas non plus étranger à ce besoin d'accord et d'u-
nion entre les souverains allemands qui se manifeste par la réunion de Bade.
Les gouvememens libres ont cet avantage qu'il vient toiigours un moment
où les situations les plus obscures s'éclaircissent et où la vérité des choses
apparaît par les manifestations des chambres, appelées à intervenir directe-
ment dans les affaires du pays. C'est ce qui arrive aujourd'hui en Espagne,
où le parlement vient de s'ouvrir après une campagne faite pour flatter l'or-
gueil national, et au lendemain de cette triste échauffourée carliste qui a été
vraiment une diversion plus maussade que dangereuse. Tant que les cham-
bres n'étaient point ouvertes, on a pu se livrer à toute sorte de commentaires
sur la guerre du Maroc et sur la conclusion aussi heureuse que rapide de
cette campagne. Des déceptions éveillées par une fin si prompte étaient tout
près de dégénérer en opposition. Au fond, il y avait quelque incertitude, suite
inévitable des divergences qui s'étaient élevées dès le premier moment jus-
qu'au sein des pouvoirs publics sur l'opportunité et sur les conditions de la
paix avec l'empereur du Maroc. Il en était de même de l'insurrection carliste.
Le gouvernement sans nul doute avait eu promptement raison de cette folle
tentative, et après quelques actes de répression sommaire, il s'était habile-
ment empressé de couper court à toute réaction par la plus large amnistfe;
enfin le comte de Montemolin lui-même signait entre les mains de la reine
Isabelle sa déchéance de prétendant. Mais quelle était la portée réelle de ces
faits? L'amnistie combinée avec la soumission du comte de Montemolin équl-
valaitrelle à une réconciliation volontaire des deux branches de la famille
royale? D y a en Espagne des personnes qui caressent depuis longtemps
cette idée de fusion dynastique, et qui n'ont pas manqué, à ce qu'il paraît,
d'interpréter dans ce sens les derniers événemens; fort peu libérales d'incli-
nationSf elles ont vu dans la ridicule défaite du parti carliste un moyen de
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BEYUB. — CHBONIQUE. ' 1005
faire un seul parti absolutiste au-delà des Pyrénées. On ne parlait déjà de lien
moins que de l'abrogation des lois promulguées il y a vingt-cinq ans contre
la famille de don Carlos et du rappel à Madrid des infans exilés. Le général
O'Donnell a vu facilement tout ce que cette politique pouvait avoir de dan-
gereux à un moment donné pour la monarchie constitutionnelle, pour la
couronne de la reine Isabelle elle-même, en dépit de toutes les renonciations
apparentes. En tranchant des questions délicates par une amnistie, il n'avait
nullement le dessein de laisser dégénérer la médiocre aventure de San-Car-
los-de-la-Rapita en triomphe pour le parti absolutiste. De là toutefois des
tiraillemens devenus un instant assez visibles pour troubler Topinion.
Le parlement a été à peine ouvert, que toutes ces incertitudes se sont à
peu près évanouies, on peut le dire. Il y a eu sans doute des velléités d'op-
position au sujet de la guerre et de la paix; ce qui domine au fond, c'est un
sentiment sincère de satisfaction et de fierté, doublé par le spectacle de
cette vaillante armée d'Afrique qui rentrait récemment à Madrid. On aura
de la peine à persuader à l'Espagne qu'elle a eu tort de faire la guerre, et
même qu'elle a eu tort de faire la paix ; elle est contente de l'une et de l'au-
tre, moins pour les avantages politiques qu'elle y a trouvés que parce qu'elle
se sent relevée dans sa force morale et dans son esprit public. L'opinion
sur le sens de la dernière amnistie n'est pas moins nette : c'est une amnis-
tie, ce n'est point une fusion dynastique accomplie pour le plus grand bien
de l'absolutisme. Ce double sentiment est passé , dès les premiers jours de
la session, dans le projet d'adresse du congrès, livré en ce moment à sa dis-
cussion. Cette adresse elle-même d'ailleurs est aujourd'hui un indice et un
programme. Elle est l'indice d'une situation qui, en restant toujours repré-
sentée par le général O'Donnell, semble sur le point de se fortifier politique-
ment par une reconstitution partielle du cabinet, et elle est en même temps
le programme de cette situation. Ce qu'on a pu reprocher jusqu'ici au gé-
néral O'Donnell, et quelquefois non sans une apparence de raison , c'est de
donner à ces idées de YUnion libérale, dont il s'est fait le porte-drapeau, un
sens tout personnel, le caractère d'un expédient. L'adresse du congrès donne
à ces idées une plus haute et plus large signification , et elle reçoit une im-
portance de plus du nom de l'auteur, M. Rios-Rosas, appelé, selon toute ap-
parence, à jouer le principal rôle dans la reconstitution ministérielle qui se
prépare à Madrid.
M. Rios-Rosas est l'un des hommes politiques les plus remarquables de
l'Espagne par l'élévation de son talent et par la probité de son caractère.
Son dévouement éprouvé à la monarchie n'est égalé que par la sincérité et
l'ardeur de ses convictions libérales. Récemment encore il a été un négo-
ciateur assez heureux pour résoudre par une transaction avec Rome toutes
ces questions épineuses du désamortissement ecclésiastique. C*est l'esprit
politique supérieur de VUnion libérale. Par sa position d'orateur et d'homme
d'état, par Tamitié qui le lie au général O'Donnell, dont il a été déjà le col-
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1006 BETUE DES DEUX MONDES.
lègue au ministère en 1856, par la confiance que la reine met en lui, M. RiocK
Rosas s'est trouvé l'homme naturellement désigné pour donner une expres-
sion parlementaire à la situation actuelle, pour être Torgane d'une politique
ralliant le gouvernement et les chambres. Intégrité de la monarchie consti-
tutionnelle, point de fusion dynastique, point de velléités de réaction , con-
ciliation des différens intérêts représentés par les partis légaux, réforme de
l'organisation publique dans un sens libéral, nécessité de lois nouvelles et
plus larges sur la presse, sur les municipalités et les provinces, sur les in-
compatibilités parlementaires, sur les fonctions publiques^ ce sont là les-
traits principaux du programme tracé par M. Rios-Rosas, et ne fût-il appli-
qué qu'à demi ou à peu près, il est assurément de ceux qui sont faits pour
raffermir une situation. L'Espagne s'est déjà sauvée une fois d'autres périls
par ses institutions libérales, appuyées sur un vigoureux sentiment monar-
chique. Les conditions de l'Europe ne sont plus ce qu'elles étaient en 1848;
elle sont assez graves pour qu'un pays comme la Péninsule songe à ne cher-
cher qu'en lui-même la garantie de sa sécurité, le conseil et les moyens
d'une action indépendante. Il n'y a que le libéralisme encore une fois, un
libéralisme vrai, sincère, conservateur, qui puisse conduire heureusement
le peuple espagnol à travers tous les écueils du temps, d'autant plus que
les aventures de l'absolutisme n'ont vraiment rien qui doive piquer d'ému-
lation aujourd'hui. C'est donc au double point de vue de la situation géné-
rale de l'Europe et des nécessités intérieures de l'Espagne que la politique
formulée dans l'adresse du congrès de Madrid a une certaine importance,
si elle est le préambule d'une réorganisation du cabinet où le général
O'Donnell resterait avec son prestige militaire , et où M. Rios-Rosas entre-
rait avec des vues libérales qui répondent à un sentiment universel. Tout
semble indiquer quelque évolution de ce genre qui se réalisera sans doute
après les premiers débats des chambres.
Nous nous étions attendus depuis longtemps au sort que vient d'avoir
dams la chambre des communes le bill de réforme électorale de lord John
Russell. Ce bill a été enfin retiré, non sans que les dernières scènes de cette
longue controverse aient donné lieu à de curieux incidens. Lord John Rus-
sell a défendu jusqu'au bout son œuvre de prédilection avec cette opiniâ-
treté tranquille et souvent malheureuse qui ne l'abandonne jamais. Pour le
décider à renoncer à son bill, il a fallu qu'un vote où le ministère n'a ob-
tenu dans une chambre très nombreuse qu'une majorité insignifiante vînt
l'avertir qu'un échec signalé était proche. Un membre du parti whig,
M. Mackinnon, avait présenté, à la motion qui demandait la formation de la
chambre en comité, c'est-à-dire la discussion des articles, un amendement
tendant au renvoi de la discussion ji^u'au moment où serait terminé le
recensement qui va être entrepris pour constater le nombre des électeurs
que créeraient les nouvelles catégories du bill de réforme. Cet amendement
équivalait à un ajournement indéfini, et par conséquent au rejet du bill ;
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BEYUE. — CHBONTQtJE. 1007
mais en proposant Texamen en comité de son projet de réforme, lord John
Kussell avait été forcé, par l'époque avancée de la session, de demander à
la chambre un acte illogique. Il voulait que Ton ne s'occupât cette année
que du bill de réforme relatif à l'Angleterre, et que l'on renvoyât à l'année
prochaine les projets de réforme relatifs à l'Ecosse et à l'Irlande. Dans cette
façon de scinder une mesure dont les parties, quoique distinctes, doivent se
correspondre et former un tout harmonique, il y avait une inconséquence
qui frappait les tories et un grand nombre de libéraux. Par exemple, si le
bill relatif à»r Angleterre eût été seul voté, et si une circonstance fortuite
eût rendu nécessaires avant Tannée prochaine des élections générales, que
les membres représentant l'Angleterre fussent élus suivant la loi réformée,
tandis que les membres représentant l'Irlande et l'Ecosse auraient été élus
suivant la loi ancienne, cela eût établi une choquante inégalité d'origine
entre les membres du parlement. Le parti tory, par l'organe d'un membre
écossais, sir J. Fergusson, présenta donc un amendement qui renvoyait la
discussion des articles du bill anglais après la seconde lecture des bills
irlandais et écossais. Cet amendement avait la priorité sur celui de M. Mac-
kinnon , et il ne fut rejeté qu'à la majorité de 271 voix contre 250, majorité
qui se serait certainement fondue en minorité, si un grand nombre de
whigs n'avaient pas compté enterrer le bill en votant l'amendement de
M. Mackinnon. C'est ce vote qui a enfin vaincu l'obstination de lord John
Russell et l'a décidé à retirer sa mesure.
Les derniers débats ont été vifs, éloquens. Lord Palmerston, prenant
pour la première fois la parole dans cette discussion de la réforme, était
enfin sorti de F assoupissement significatif auquel il se laissait aller chaque
soir quand commençait la discussion du bill , et était venu au secours de
son collègue aux abois; mais aux réclamations nombreuses des libéraux,
au ton animé et confiant de M. Disraeli et de ses amis, il était aisé de pré-
voir l'inévitable issue. Au fond, malgré les déclamations de quelques ora-
teurs et d'un petit nombre de journaux obligés de jouer leur rôle, la
nation anglaise est aujourd'hui complètement indifférente à la réforme
électorale. Le parlement, dans sa constitution actuelle, a voté toutes les
réformes que la voix populaire lui désignait, et ne s'est montré rebelle à
aucune des tendances de la nation. Il n'y a donc pas de raison pratique
et impérieuse de réformer une représentation qui se montre l'écho rai-
sonnable et fidèle de l'opinion publique. La réforme n'étant pas nécessaire,
encore aurait-il fallu que la mesure proposée ne donnât accès à aucune
innovation intempestive et mal étudiée. Le bill de lord John Russell , négli-
gemment élaboré, rompait cet équilibre d'influences auquel les Anglais de-
mandent la représentation vraie des intérêts divers qui se partagent une
société arrivée à une civilisation avancée et compliquée. Lord John Russell
s'était contenté d'ajouter en bloc au corps électoral un nombre considérable
d'électeurs dont il np pouvait pas lui-même indiquer le chiffre approximatif.
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1008 BEYUB DES DEUX MONDES.
et ces électeurs, il les prenait dans une seule classe, celle des locataires de
maisons qui paient un loyer infime. A un corps électoral déjà trop acces-
sible à la corruption, le ministre whig ajoutait donc ou une nouvelle matière
corruptible, ou bien une couche de la société facilement dominée par les-
inspirations démagogiques, et y obéissant avec cette discipline où les masses
aiment à trouver au prix de leur indépendance la démonstration brutale de
leur force. C'était faire un pas vers le principe de la souveraineté du nom-
bre, qui répugne essentiellement à Thistoire et à la constitution de TAngle-
terre. Il n'est pas surprenant qu'un tel projet soit tombé devant la désap-
yrobatîon des partis parlementaires et Tindifférence du public.
Ce que Ton conçoit moins en présence de cette indifférence, c'est com-
ment la réforme électorale a pu devenir une question ministérielle de pre-
mier ordre, celle sur laquelle les cabinets se font et se défont en Angleterre
depuis huit ans. Les frondeurs des deux partis dans la chambre des com-
munes attribuent à Tambition de leurs chefs Tartificielle et dangereuse im-
portance qui a été donnée à la question de réforme. Ils prétendent que c'est
pour s'assurer la direction du parti populaire que lord John Russell a levé
arbitrairement en 1852 le drapeau de la réforme, et que c'est pour battre
les whigs en popularité que M. Disraeli et lord Derby ont sans nécessité
contracté, il y a deux ans, l'engagement de réformer le parlement. Ces ré-
criminations ont failli même ébranler récemment la discipline du parti
tory. La revue qui est l'organe de ce parti, le Qtuirlerly Review, dans un ar-
ticle attribué à un membre de la chambre des communes, lord Robert Cecil,
a attaqué avec une injuste amertume la direction donnée par M. Disraeli au
parti tory. Cette attaque, à laquelle lord John Russell et M. Bright ont fait
allusion pendant la dernière discussion, et que M. Disraeli a dédaignée avec
une fierté de bon goût, a été amplement compensée par les applaudissemen»
^ui ont accueilli les discours spirituels et généreux du leader et du premier
orateur du parti tory dans la chambre des communes.
Nous avons eu, nous aussi en France, notre bill retiré, c'est le projet de
loi sur le chemin de fer de Béziers à Graissessac; mais nous n'avons point à
parler de nos affaires intérieures. Comme nous le disions récemment, le
mouvement politique intérieur en France se réfugie dans ces importantes
publications qui nous parlent d'un passé si rapproché de nous qu'il se mêle
■aturellement encore aux préoccupations du présent. De cet ordre sera
éminemment le troisième volume des Mémoires de M. Guizot, où l'illustre
écrivain raconte une des plus belles entreprises qui aient été tentées en
France, la fondation d'un gouvernement libre sous le coup des attaques que
la liberté tolère, avec les seules armes, les armes généreuses, que la liberté
autorise. Que de leçons fécondes même dans l'avortement d'une si noble
tentative !
Mais, pour mieux dire, l'intérêt intérieur du moment est dans la fête de
cette journée où le pays célèbre, avec son heureux agrandissement, l'en-
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BEVUE. — CHRONIQUE. 1009
Ifée dans la famille française des /braves populations de la Savoie et du
comté de Nice. Pour apprécier justement ce que nous gagnons en rattachant
la Savoie à notre patrie, il n'est peut-être pas inutile de voir comment des
Piémontais éminens estiment la perte quUls font. Nous empruntons à une
lettre particulière émanée de l'un des hommes qui ont servi le Piémont
avec le plus de courage et de gloire depuis 1848 les lignes suivantes :
« Gomme militaire, je ne vous cache pas que la perte de la Savoie est pour
BOUS très fâcheuse, car non-seulement nous perdons notre ligne de défense
çt notre indépendance de ce côté, mais nous faisons la perte immense et
douloureuse de plus de douze mille bons soldats sur lesquels nous pour
viens toujours compter. L'échange que nous opérons sous ce rapport, avec
les Toscans notamment, est fort mauvais, car il nous faudra bien des an-
nées pour faire des soldats des habitans des rives de FArno. Nos regrets
sont unanimes. Nous faisons en faveur de la France un sacrifice que peut-
être Ton n'apprécie pas assez chez vous. Je vous dis franchement que , si
la question eût été posée aux chambres de Turin avant le traité, la cession
aurait été repoussée à une très grande majorité, quelles que pussent être
les conséquences du vote; mais le parlement n'ayant été consulté que la
chose faite , il n'y avait plus qu'à baisser la tête et à dire : Amen. » Ces
nobles regrets disent mieux que nous ne l'aurions pu le prix de la province
que la France acquiert en ce jour. b. foucade.
ESSAIS ET NOTICES.
UNE RÉVOLUTION AU XIV« SIÈCLE.
Etienne Mared et le Gouvernement de ta Bourgeoisie, par M. Perrens; Paris, Haehette.
Il semblait désormais hors de doute, sur l'autorité des plus savans inves-
tigateurs et des plus graves historiens de ce siècle, que la royauté française
n'avait pas été inutile, ni surtout contraire, à l'émancipation et au dévelop-
pement politique de la bourgeoisie et du peuple. Le rôle de cette royauté
paraissait assez bien déterminé à cet égard : non que les rois ct^étiens eus-
sent, d'après un plan arrêté, agi toujours et Sciemment dans ce se^s; mais
parce qu'ils s'étaient trouvés dès l'origine, par leur situation et par leurs be-
soins, tellement posés en face de la casfte féodale qu'il en était résulté un
TOMB \\\U, 64
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1010 BETUE DBS DEUX liONDBS.
état d'hostilité sourde, ou du moins d'antagonisme permanent. Cette ten-
dance, étant moins dans la volonté des hommes que dans la nécessité des
choses, pouvait bien avoir des retours accidentels, des inconstances, des
contradictions, mais en définitive elle suivait sa pente, et devenait pour la
société, une fois lancée, la seule voie possible, la seule politique allwt
d'elle-même. La monarchie, par cela seul qu'elle était en opposition de fait
à l'ordre féodal, et qu'elle le minait incessamment, se trouvait aussi de fait
alliée aux communes et au peuple, alliance vraiment naturelle, écrite ilans
les chartes et dans les lois à chaque page de nos annales. Les institutions
administratives, judiciaires, militaires, qui sortaient lentement de cet état
de choses, se subordonnaient toutes à la monarchie, et celle-ci les affermis-
sait en les agglomérant. Quels que fussent donc les abus inséparables d'une
création si difficile, si contrariée, si mal servie, il suffit, pour la justifier
comme populaire et civilisatrice, que son principe fût opposé aux tyrannies
locales implantées sur tous les points du territoire, et tendit à les déra-
ciner. Voilà ce qu'on croit généralement aujourd'hui sur ce point de notre
histoire.
L'auteur d'un ouvrage où l'on aime à reconnaître, tout en n'en adoptant
pas les conclusions, des études sérieuses et l'amour de la vérité, M. Per-
rens, entreprend de combattre ce résultat, qui nous paraissait acquis. Nous
sommes loin de blâmer cette tentative de réaction contre une opinion ad*
mise, quoiqu'elle semble pourtant briller de tout l'éclat possible de l'évi-
dence historique : il est toujours bon pour la vérité que les dernières dif-
ficultés soient remuées, et qu'il soit tenu compte du moindre nuage jusqu'à
ce qu'il s'évanouisse. L'histoire, si heureusement renouvelée, si abondam-
ment enrichie, n'a point encore atteint en tout son dernier degré de clarté.
La méthode scientifique lui manque encore à bien des égards; l'exploita-
tion des faits dans des vues particulières, l'esprit de parti rétrospectif »
l'amplification, la rhétorique, le paradoxe, la recherche des singularités
piquantes ou pittoresques, enfin tout ce qui trouble la vue et empêche les
résultats définitifs et vraiment utiles, se donnent encore une trop large
carrière sur ce terrain, pourtant si vaillamment cultivé. Il est donc bien
que la diversité des jugemens entre gens sérieux se prolonge encore. A force
de controverser, on cherche des règles de controverse; l'enquête, d'abord
un peu désordonnée ou errante, s'efforce de se fixer un but précis: de là
peut sortir un jour quelque bonne et large méthode de procéder dans l'in-
struction du passé, et d'arriver enfin à un jugement définitif sur ces grands
justiciables de l'histoire, les rois, les peuples, les castes, les institutions,
les époques du genre humain. Nous ne diminuerons donc en rien le mérite
de l'ouvrage de M. Perrons en discutant et en repoussant cette réaction agres-
sive contre k royauté du moyen âge qui forme la conclusion générale de
son livre.
M. Perrons soutient que cette prétendue alliance entre le pouvoir royal et les
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BETUE. — GHBONIQUE. 1011
classes populaires, pour faire contre-poids à la noblesse féodale, n'est qu'une
hypothèse gratuite, que la royauté au contraire ne cherchait qu'à profiter
des discordes de ces classes pour s'agrandir elle-même, et que si la nation
s'est affranchie à la longue, ce n'est point par le concours des rois, mais
malgré eux et malgré les obstacles qu'ils lui opposaient. « L'histoire de nos
rois, selon M. Perrens, n'est le plus souvent qu'une longue suite de conjura-
tions contre leurs sujets, conjurations qu'ils croyaient légitimes, puisqu'ils
se regardaient comme investis d'un droit supérieur pour commander aux
hommes. » Sur quoi fonde-t-il cette accusation quelque peu violente? Sur
ce que ces rois ne voulaient point se lier les mains, dès le xiv« siècle, par
des convocations périodiques des états-généraux. Philippe le Bel, après avoir
assemblé les représentans de la nation, s'étudie à les confiner dans des as-
semblées provinciales, ôtant ainsi d'une main ce qu'il donnait de l'autre. Ses
fils suivent son exemple ; jamais ils ne réunissent les députés de la langue
d'oc à ceux de la langue d'oil, et dans chacune des deux langues, ils isolent
encore les provinces. Même politique chez le régent, depuis Charles V, pen-
dant la révolution de 1356.
Le grief de M. Perrens contre les rois de France suppose donc, nous de-
vons le remarquer tout d'abord, qu'une constitution représentative était dès
lors non-seulement possible, mais encore le seul ou du moins le meilleur
moyen d'arriver à l'émancipation des classes inférieures, à l'unité, à l'éga-
lité. Selon lui, ce système, que. nous-mêmes, après cinq cents ans de progrès
dans tous les genres, après des expériences si coûteuses, après tant de livres
et de théories, avec une bourgeoisie nombreuse, riche, instruite, avec des
moyens de communication si multipliés, avec la paix, l'ordre, la justice ci-
vile, en un mot avec tout ce qui devrait nous rendre capables de nous gou-
verner nous-mêmes, nous n'avons pu maintenir, la société féodale, dans son
plein développement, aurait pu l'organiser, le rendre durable et prospère,
la société féodale, divisée en races de maîtres, d'affranchis et de serfs, dé-
coupée en provinces à peine adhérentes, jalouses de leurs privilèges, et in-
connues les unes aux autres, partagée en langues et en coutumes diverses
dont la fusion devait coûter tant de temps et passer par tant de transitions; la
société féodale, privée de routes sûres, de police dans les campagnes, dé-
chirée par la guerre étrangère et par la guerre civile! C'est dans un pareil
milieu que M. Perrens croit possible l'établissement d'une constitution re-
présentative et presque républicaine!
a Cette révolution de 1356 était, dit-il, moins prématurée qu'on ne pense;
elle n'échoua que par des circonstances accidentelles, que le hasard aurait
pu éloigner comme il les amena. Ce gouvernement de la bourgeoisie, s'il avait
duré, n'aurait point fait obstacle au rapprochement des castes et des pro-
vinces, à l'extinction de la féodalité, enfin au nivellement et à l'unité, qui
furent les principaux bienfaits du pouvoir absolu. 11 aurait multiplié les rela-
tions de ville à ville, dans l'intérêt du commerce. La confédération des bonnes
Gooçle
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1012 BETUE DES DEUX MONDES.
villes, préparée par Etienne Marcel, n'eût point été funeste à Tunlté nationale»
car le gouvernement des états-généraux, qu'il voulait souverains dans toutes
les questions d'intérêt public, n'avait rien de contraire au génie français.
Combien de villes ne vit-on pas fidèles jusqu'à la dernière heure à la cause que
soutenaient les Parisiens : Rouen, Beauvais, Senlis, Amiens, Meaux, Laon,
Corbie, les villes d'Auvergne et de Languedoc ! » On pouvait donc, au xiv« siè-
cle, tout faire à la foi& : chasser l'étranger, créer l'unité, donner à tous les
citoyens une juste part dans le gouvernement de leurs affaires ; « la révolu-
tion française, selon toute apparence, en eût été avancée de quelques siè-
cles , et elle n'eût coûté ni tant de sang ni tant de ruines. » Les rois s'étant
refusés à cette œuvre magnifique, il a fallu que le peuple se tirât pénible-
ment d'affaire lui-même. Nos pères ne furent redevables qu'à eux-mêmes
de la prépondérance qu'ils finirent par conquérir. Cest en se serrant pour
résister aux invasions anglaises qu'ils apprirent à se croire solidaires. La
nécessité de combattre à pied força les bourgeois et les manans à s'unir; la
solidarité des champs de bataille porta ensuite ses fruits dans la vie de tous
les jours. Ce que savaient déjà les bourgeois, la jacquerie l'apprit au peuple
des campagnes. Ce n'est pas le pouvoir absolu qui a chassé l'étranger; « la
légende de Jeanne d'Arc n'est autre chose que le réveil du génie national. »
Enfin l'auteur conclut par ce jugement plus que sévère : si les rois n'ont
pas mis obstacle à l'indépendance et à l'unité de la nation, c'est qu'ils y
avaient intérêt aussi bien que les peuples, et c'est toute la part qu'ils y ont
prise; quant à la liberté, ils l'étouffèrent, « parce que » la nation seule y
pouvait gagner.
Ces assertions acerbes, et qui annoncent trop de parti-pris pour que la
gravité de l'histoire s'en accommode, sont dans leur généralité souveraine-
ment injustes. D'abord la monarchie française a eu une première période de
trois siècles, de Hugues Capet à Philippe le Bel, pendant laquelle l'idée même
des états-généraux n'existait pas ; les rois n'ont donc pu alors les entraver
ni les étouffer, et pourtant que d'innovations dans le sens populaire durant
cette période l Combien de choses se sont faites! et combien la royauté de
Hugues ressemble peu à celle de Philippe I Les grands possesseurs de fiefs
ont été rattachés ou soumis à la couronne, et la nation a retrouvé un centre.
"De nombreuses provinces ont été annexées. Les communes, dont quelques-
unes s'étaient affranchies par leurs propres efforts, se sont liées entre elles
par le seul lien qui fût possible, par l'intermédiaire de la royauté, et ont af-
fermi leur droit en entrant ainsi dans le système de l'état. Le droit seigneu-
rial des guerres privées a été, avec l'aide de l'église, d'abord réglementé,
puis restreint, et s'il n'était pas complètement aboli en fait, le principe de
ce droit avait reçu le coup mortel : œuvre longue, difficile, quelque chose
comme un débrouillement graduel du chaos! L'organisation judiciaire était
poussée assez loin pour ne pouvoir plus reculer; les justices locales, arbi-
traires, barbares, étaient attaquées, réformées, soumises à l'appel; l'institu-
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BEY<«. — CHBONIQUE. iDlS
lion des baillis, le droit d'appel les rattachaient au parlement, changeaient
leur nature, leur donnaient par la jurisprudence naissante une loi qu'elles
n'avaient pas. Si Ton mesure les pas faits dans ces trois siècles par tant
d'innovations successives, on trouve des pas de géant; tous ces pas étaient
dans la voie de l'aiTranchissement. Cest trop rétrécir nos vues que de ne
considérer la vie que sous telle ou telle forme. La liberté ne pouvait pas
commencer par être adulte. Qui a soutenu la nation dans ce premier &ge?
C'est la royauté sans doute. Elle cherchait à s'agrandir; qui l'ignore? Mais Ifi
question est de savoir si son agrandissement n'était pas la condition même du
salut public. S'emparer du pouvoir militaire, n'était-ce pas l'ôter à des mil-
liers de petits souverains qui en écrasaient le peuple? Usurper le droit de
rendre la justice, bien réellement attaché depuis un temps immémorial à
la jouissance du fief, n'était-ce pas créer des garanties à la justice même,
qui en manquait absolument, n'étant que la volonté du maître? C'est encore
trop rétrécir nos vues que de ne jamais nous montrer en action que la per-
sonne des rois : c'est l'institution royale qu'il faut voir, car c'est elle qui agit
ici; c'est autour d'elle que s'élèvent et grandissent peu à peu d'autres institu-
tions,qui coopèrent avec elle plutôt qu'elles ne lui obéissent, ou la limitent
en lui obéissant, comme par exemple cette institution du parlement, dont
l'action et l'influence au moyen ftge sont si peu connues et ont été si grandes,
nouHseulement sur l'état, mais sur l'esprit même de la nation. Quand donc
on parle de l'alliance de la royauté avec les classes populaires, on veut expri-
mer surtout la connexité de l'institution royale avec l'intérêt du plus grand
nombre. Cet intérêt, dans l'origine et au sortir de la barbarie, c'était avant
tout l'ordre , et l'ordre ne pouvait renaître que par le pouvoir. Il nous est
facile aujourd'hui de marchander au pouvoir de ce temps- là ses moyens,
de chicaner ses t&tonnemens et ses ignorances, et de prendre note de ses
fautes : les gens d'alors n'étaient pas si sévères ; ils en appelaient au roi de
toutes parts, et les gros volumes du recueil des ordonnances et des olim
sont pleins de réponses à cet appel; c'est ce qu'il n'est pas permis d'oublier.
Que cette politique constante, devenue une tradition souveraine et en quel-
que sorte une force automotrice, ait été souvent interrompue ou contra-
riée par de's torts individuels, ou par ces accidens qui viennent sans cesse
troubler le cours naturel des choses, rien de moins étonnant; mais ces dé-
viations n'empêchaient pas le mouvement de reprendre son cours , parce
que la pente était toujours la même. Les rois avaient contre eux , outre les
vices et les erreurs dont personne n'est exempt, les préjugés du temps, les
droits acquis que le peuple même respectait dans ses oppresseurs, les guerres
civiles, les guerres étrangères, les difficultés de toute création administra-
tive quand on n'a ni l'expérience ni les agens fidèles ou capables : comment
ne pas leur en tenir compte?
Mais peut-être, depuis Philippe le Bel, le moment étaitril venu d'une po-
litique nouvelle, d'un changement radical dans cette constitution si péni-
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101& BETUE DBS DEUX MONDES.
blement échafaudée pendant les trois siècles précédens? Peut-être, au mo-
ment où les états-généraux allaient tout faire avec bien plus de force, de
constance et de sûreté, les rois les ont-ils méchamment entravés dans leurs
travaux et repoussés dans leurs sages innovations? C'est pour le prouver
que M. Perrons a écrit son livre. Sans entreprendre un difficile travail de
contrôle sur les détails, il nous suffira du livre même pour arriver à une
conclusion bien différente. Au premier coup d'œil , il est aisé de se con-
vaincre que, sous le roi Jean, une pareille transformation politique était
impossible, ou ne pouvait amener que des désastres, des réactions et des
excès de pouvoir. La guerre étrangère et les intrigues d'un prétendant
habile et perfide n'étaient pas les seules causes de perturbation qu'il fallût
craindre : c'était pourtant déjà beaucoup, c'était assez pour que toute ré-
volution fût inopportune , assez pour que le pouvoir dût être fortifié, bien
loin d'être livré à une assemblée sans expérience et à des députations dés-
unies; mais il y avait comme obstacles, outre ces circonstances accidentelles
du jour, toutes les circonstances permanentes du siècle, l'ignorance, l'étroi-
tesse, les défiances de l'esprit municipal dépaysé au milieu d'affaires d'une
grandeur disproportionnée à tout ce qu'il avait vu jusqu'alors. Sans doute
ces provinciaux avaient, dans les limites de leur compétence, d'excellentes
idées pratiques; leurs administrations locales étaient, en détail, très supé-
rieures à l'administration de l'état. Cest avec toute raison qu'Augustin
Thierry, rapportant à cette époque un progrès remarquable dans l'éduca-
tion politique des Français , a observé que a deux siècles écoulés depuis la
renaissance des libertés municipales avaient appris aux riches bourgeois
à cokinaftre et à vouloir tout ce qui, soit dans l'enceinte des mêmes murs,
soit sur un plus vaste espace, constitue les sociétés bien ordonnées; que
pour eux l'ordre, la régularité, l'économie, le soin du bien-être de tous
n'étaient pas seulement un principe, une maxime, une tendance, mais un
fait de tous les jours, garanti par des institutions de tout genre, par la sur-
veillance et le contrôle, et qu'enfin les plus éclairés de ces hommes durent
promptement concevoir la pensée d'introduire au centre de l'état ce qu'ils
avaient vu pratiquer sous leurs yeux, ce qu'ils avaient pratiqué eux-mêmes
d'après la tradition locale et les exemples de leurs devanciers. » Tout cela est
vrai, mais cela ne prouve nullement que l'établissement d'une constitution
fondée sur la périodicité d'une assemblée représentative fût dès lors prati-
cable. Les députés n'allaient plus se trouver seulement en présence d'une
comptabilité à éclaircir, de dépenses communales à régler, d'une répartition
à opérer, d'une police à entretenir, de parchemins à garder. Au lieu de cet
ordinaire assez monotone, facilité par l'habitude, par la tradition, par un
intérêt commun, étroit, bien connu, ils allaient se trouver tout à coup en
présence d'un extraordinaire terrible, immense : tout l'état à défendre et à
réformer, un vaste système financier à fonder, au milieu d'intrigues poli-
tiques dont ils devenaient les instrumens sans seulement les soupçonner.
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BEVUE. — CHRONIQUE* 1015
SOUS FiDfluence de la ville de Paris, qui étouffait ou faussait ]a véritable
expression du sentiment national. Dans cette situation, il aurait fallu du
moins que ces législateurs novices, inspirés par cette sagesse même qu'ils
avaient dû acquérir dans Tadministration des cités, comprissent d'abord
combien leur nouvelle mission était disproportionnée à leurs habitudes,
combien ils devaient se défier, et d'eux-mêmes, et de l'inconnu périlleux
et compliqué dans lequel ils marchaient, combien il était nécessaire de
s'entendre entre eux et de ne pas se laisser déborder par des gens mieux
instruits de l'état des choses et animés par des passions et par des inté-
rêts cachés, combien il importait d'éclairer et d'aider le pouvoir sans le
supplanter, de supporter quelques abus pour obtenir l'essentiel, et de ne
pas ébranler le trône pendant que l'étranger ravageait le territoire. Ils firent
tout le contraire.
Aux états de 1351, « il fut impossible aux députés de s'entendre. » Ils
entrèrent dans un esprit d'opposition qui préparait déjà les troubles des an-
nées suivantes; ils marchandèrent leurs votes, ne trouvèrent suffisante au-
cune des garanties qu'on leur offrait, et finirent par alléguer « qu'ils n'avaient
pas de pouvoirs pour voter définitivement l'impôt. » On reconnaît déjà ici
la marche ordinaire des agitations politiques, lorsqu'elles ont des meneurs
secrets et couvrent des conspirations; aussi l'opposition avait-elle dès lors
« un chef puissant » dans Charles le Mauvais, qui avait des prétentions au
trône et contestait la loi salique, a petit homme plein d'esprit et de feu, sou-
cieux et réfléchi, à l'œil vif, de figure agréable et de manières attrayantes,
sachant se faire aimer, » au demeurant « n'étant point ce que de nos jours
on appellerait un honnête homme ; on peut lui reprocher d'avoir été un am-
bitieux et un artisan d'intrigues; sa parole n'était pas sûre, et il n'avait pas
cette horreur du meurtre et du sang qu'une civilisation plus avancée pou-
vait seule inspirer. » On ne voit donc pas ici que les obstacles soient venus du
roi, mais bien des ennemis du roi. « Il fallut congédier les états-généraux
et recourir aux états provinciaux, qui cette année et les suivantes reçurent
mission de voter les subsides. »
Aux états de 1355, les députés, qui n'étaient venus « qu'avec des idées
vagues de réformes, » voyant que le roi offrait spontanément des garanties
qu'on ne lui avait pas encore demandées, et se rendait à merci, « prirent de
la hardiesse, et les principaux d'entre eux tombèrent d'accord presque sans
avoir eu besoin de s'entendre. » Us demandèrent que les trois ordres pussent
voter ensemble, avantage considérable pour le tiers, ce qui leur fut accordé.
On^vota une gabelle sur le sel et une taxe sur les choses vendues, sans au-
cune exemption ni immunité, ni pour les princes, ni pour le roi, ni pour les
deux premiers ordres; c'était l'égalité en matière d'impôts, ce qui leur fut
encore accordé. Mais bientôt les empiétemens commencent et les pouvoirs
se confondent; les états décident qu'ils nommeront eux-mêmes les rece-
veurs, les trésoriers, les receveurs-généraux , plus une commission de neuf
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1016 RETUE DES DEUX MONDES.
membres pris dans les trois ordres, lesquels surveilleront la perception. Ce
n'est pas assez : cette commission législative, substituée à Tautorité royale,
sera investie du droit de requérir tous les citoyens, tous les gens du roi,
de les obliger à prêter main-forte, et même elle pourra désobéir au roi, s'il
donne quelque ordre contraire aux résolutions des états; tout cela aussf
est accordé. Puis encore, par cette force des révolutions, par cet entraî-
nement du désordre qui fait que, dès qu'on a trop pris, on est poussé mal-
gré soi à tout prendre, il est décrété que les états seront réunis de nouveau
quelques mois plus tard pour recevoir et vérifier les comptes, « et, ajoute-
t-on habilement , pour voter de nouveaux subsides, s'il est nécessaire. » Se
réunir trois fois en un an, observe avec raison M. Perrens, c'était marcher
rapidement vers la périodicité ou même vers la permanence des états. De
plus, le vote de deux ordres ne lierait pas le troisième; chacun d'eux avait
son veto, il dépendait donc d'un seul de tout arrêter, de tout anéantir. Ainsi
les états régnaient et gouvernaient , et dans quelles conditions impossibles î
Étrange république d'ailleurs, en plein xiv siècle! République de castes ri-
vales et de provinces qui ne se connaissaient pas ! Que manquait-il à ce beau
gouvernement , si ce n'est une garde citoyenne pour remplacer les troupes
royales? Aussi « invitation fut faite à toutes gens de s'armer selon leur état;
en revanche il fut défendu au roi d'appeler l'arrière-ban, si ce n'est dans un
pressant danger. » Mais qui déclarerait la patrie en danger? Les états sans
doute! Peut-on imaginer une subversion plus complète de tout équilibre po-
litique, une suppression plus entière de toutes ces résistances réciproques
qui éprouvent, qui épurent et qui appuient les réformes? Si la société de
1789 n'a pu résister à ces mêmes fautes, si elle a succombé sous ces mêmes
usurpations précipitées et accumulées, comment les hommes de 1355 au-
raient-ils pu faire marcher cette, machine dont le moteur était partout et le
conducteur nulle part? En vérité, tout notre désir de faire estimer l'antique
bourgeoisie du moyen âge ne saurait nous déterminer à lui reconnaître
ici cette sagesse qu'elle manifestait mieux dans l'enceinte des communes.
Aussi dès l'année suivante tout croula. Les esprits s'étaient refroidis, les
députés se rendirent en moindre nombre à l'assemblée ; la dépense, le dan-
ger de traverser des provinces infestées d'ennemis et de brigands, les re-
tinrent chez eux. D'autres furent retenus par leurs commettans mêmes, qui
ne voulaient point de ce qu'ils avaient fait. Non-seulement la noblesse et le
clergé se refusaient aux nouveaux impôts, mais de grandes villes les repous-
saient avec violence. Le peuple d'Arras massacra vingt et un citoyens no-
tables comme partisans des états et du nouvel ordre de choses, d'autres fu-
rent bannis; cette révolution réactionnaire dura près de deux mois. Il fallut
donc réviser la loi de la gabelle et de la taxe, et lorsque dans cette session
on en vint à un examen plus libre ou moins enthousiaste, on reconnut enfin
0 l'insuflisance des députés du tiers, qui n'avaient pu encore assez réfléchir
à l'art si difficile de gouverner les finances d'une grande nation. » A la ga-
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REYDE. — CHRONIQUE. 1017
belle et à la taxe sur les ventes, Us substituèrent une capitation en propor-
tion des revenus; mais ici encore que de maladresse, pour ne pas dire pis!
La proportion était en sens inverse de la justice et du bon sens : les plus
pauvres, possédant moins de 100 livres de rentes, devaient payer 5 pour 100;
ceux qui atteignaient les 100 livres, U pour 100 ; ceux qui étaient plus riches,
A pour 100 pour les premières 100 livres, et 2 pour 100 pour le reste. S'il faut
juger les hommes par leurs actes, il y avait ici autre chose encore que
« rinsufflsance, » il y avait Tiniquité et Tégoïsme. Nos pères de la bourgeoisie
n'étaient guère en ce moment, il faut l'avouer, les vrais protecteurs du
peuple. Mais qui donc les conduisait encore dans cette session? Toujours cet
Etienne Marcel, « dont il est impossible de ne pas reconnaître les idées et
l'influence dans les résolutions des états de 1355 comme dans tout le reste, »
et ce Charles le Mauvais, « dont il faut voir la main dans ces révoltes et dans
ces agitations. » Le roi, qu'on accuse volontiers de mettre obstacle à tout,
n'empêche rien, et les états construisent tranquillement leur absurde répu-
blique au milieu d'une telle société et d'un tel siècle, sans même songer
à en tirer, comme en 1792 , le moindre élan d'énergie nationale contre l'in-
vasion étrangère.
Aux états de 1356, après la bataille de Poitiers, quand le roi est captif en
Angleterre, quand les calamités et les périls se sont accrus à l'infini, les dé-
putés montreront-ils plus d'intelligence, de modération, de patriotisme
désintéressé? Non, ils sèment de nouveaux désordres, et ajoutent des haines,
des vengeances, des proscriptions aux extravagances anciennes. Ils votent
un impôt nécessaire à la défense du pays, mais en réservant, chacun pour ses
commettans, le droit de ne pas le payer, ce qui était la dérision dans l'anar-
chie. Ils exigent du dauphin qu'il destitue immédiatement sept des officiers
qui ont sa confiance, et veulent les mettre en jugement devant une commis-
sion formée par eux-mêmes; ils demandent de plus que leurs biens soient
confisqués d'avance, en attendant qu'on les juge. Et quels sont les griefs
qu'on élève contre ces officiers? «On les accusait d'être vains, cupides, inca-
pables, indifl*érens au bien public, de vouloir pour eux tous les avantages, »
en un mot on leur reprochait tout ce qu'il y a de plus vague et de plus ri-
dicule, tout ce qu'inventent l'envie et l'intrigue en ces jours mauvais où
elles peuvent exploiter impunément la crédulité publique. Les états deman-
dent ensuite que Charles le Mauvais, prisonnier dans Avignon , soit remis en
liberté : sans doute les fermons de discorde n'étaient pas encore assez nom-
breux ni assez échauffés. Puis ils demandent que le dauphin se prive de ses
conseillers intimes, et qu'à l'avenir son conseil soit nommé par l'assemblée;
« c'est moins un conseil qu'ils donnaient au dauphin qu'une tutelle et des
maîtres. » Ce nouveau conseil dirigerait toute l'administration par commis-
saires; à la royauté il resterait l'inutile veto, a Ainsi, dit M. Perrons, la na-
tion prenait possession d'elle-même et s'essayait au gouvernement de ses
propres affaires; elle ne conservait guère de la monarchie que le nom; en
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1018 RETUE DES DEUX MONDES.
plein moyen âge , elle avait imaginé le système constitutionnel des temps
modernes, auquel il ne manquait qu'une plus juste pondération des pou-
voirs, » c'est-à-dire qu'il n'y manquait que l'essence même du système con-
stitutionnel. La nation prenait possession d'elle-même! Mais nous voyons
quelques lignes plus bas que les bourgeois nommés au conseil n'y allaient
presque jamais, qu'ils n'étaient en quelque sorte que des conseillers hono-
raires ou extraordinaires, et qu'ils se contentaient en général d'être repré-
sentés par les évêques de Laon et de Paris; c'étaient ceux-ci qui, sous l'inspi-
ration d'Etienne Marcel et de Charles le Mauvais, avaient « pris possession »
de la nation. Au reste , dans la session de 1357, on trouva moyen d'ajouter
encore des folies à ces folies. On avait désigné à la destitution et à la confis-
cation sans jugement sept officiers royaux; on en désigna quinze autres, et
pour tout désorganiser d'un seul coup , « ils voulurent que tous les officiers
du royaume fussent provisoirement suspendus, jusqu'à ce que des réforma-
teurs nommés par l'assemblée eussent fait un examen minutieux de la manière
dont ils avaient exercé leurs charges, afin d'exclure les mauvais et de ne
conserver que les bons. » Il est vrai que la nation n'avait plus cette fois
pris possession d'elle-même: peu de députés étaient venus à Paris; les pro-
vinces murmuraient contre cette bourgeoisie parisienne , qui semblait abu-
ser un peu trop de « ses lumières supérieures. » Nous ne pousserons pas plus
loin cet examen, dont tous les élémens sont empruntés à l'ouvrage même que
nous combattons. Les événemens qui suivent ne manifestent plus qu'un de
ces entraînemens révolutionnaires où les hommes ne sont plus assez libres
de leurs pensées et de leurs actes pour qu'on puisse les juger.
Nous voici donc arrivés par cet examen à adopter avec une plus forte con-
viction ce que nous avions déjà reçu sur la foi de la plupart des historiens.
On ne réhabilitera point ces états du xiv siècle, qui essayèrent de sortir en
quelque sorte de leur temps, et de substituer un pouvoir élu à l'autorité
royale. Eussent- ils mis plus de modération dans leurs entreprises, elles
n'auraient abouti à rien de stable. La base manquait à une si grande con-
struction. Trop de choses restaient encore à faire avant d'en venir là. La
difficulté des communications, la diversité des intérêts, l'opposition des
castes, l'esprit local, tendaient sans cesse à disloquer les assemblées et à
livrer la place à une oligarchie parisienne : de là le danger toujours im-
minent des séparations, des démembremens, des républiques municipales,
grands auxiliaires pour les ennemis du dehors. Sans doute il circulait d'ex-
cellentes idées de réforme sur des objets particuliers; en concentrant tous
leurs efforts sur ces objets, les états auraient pu faciliter et accélérer le
mouvement vers Tunité du territoire, de ^a loi et des classes; mais leurs
prétentions exorbitantes ne montrèrent que leur incapacité : ils osèrent d'au-
tant plus qu'ils comprenaient moins. La royauté, réduite à un vain nom,
parut un moment s'éclipser devant eux; mais, comme toutes les choses qui
ont leur raison d'être, elle attendit son heure, et reparut plus puissante, avec
Gooçle
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BETUE. — CHRONIQUE. 1019
son conseil, son parlement, sa tradition, et les rapports complexes qui la
mêlaient à tout. Peut-être, un siècle plus tard, sous Charles YIII, sous
Louis XII, cette politique aurait-elle pu changer, et une part aurait-elle pu
être faite à une représentation périodique, si les guerres d'Italie tf étaient
pas survenues; il est permis d?en douter néanmoins, car plus tard encore,
en 161/1, si Ton étudie l'esprit qui se manifeste dans cette dernière réunion
des états, on y découvre tant d'obstacles et d'incompatibilités, qu'on est
tenté de croire que, tout bien examiné, les choses se sont faites chez nous
comme elles ont dû s'y faire, que la France s'est développée selon son tempé-
rament, comme l'Angleterre selon le sien, et qu'il fallait passer par Louis XTV
avant d'arriver à 1789.
Nous n'avons combattu jusqu'ici que les résultats généraux que BL Per-
rons a lui-même expressément tirés de son travail, et qu'il a résumés soit
dans les prolégomènes, soit dans la conclusion. Quant aux jugemens qu'il
porte sur tels ou tels personnages, sur tel ou tel ordre de citoyens, il fau-
drait, pour les contrôler avec l'attention qu'ils méritent, des études nou^
velles qui nous écarteraient de notre plan; nous recommandons cette partie
purement narrative du livre de M. Perrons aux amateurs studieux de
l'histoire, comme représentant l'opinion extrême parmi les écrivains qui
ont voulu trouver un bon côté dans les entreprises du chef révolutionnaire
de 1358. À la vérité, il y a, au premier coup d'oeil, dans ces jugemens une
distribution d'éloges et de bl&me qui, je le crains, paraîtra suspecte au lec-
teur. Tout ce qui tient au parti que l'auteur désapprouve est fort sévère-
ment traité; les fautes du roi Jean, les mesures politiques du dauphin, le
caractère et la conduite de leurs amis, de leurs conseillers, sont constam-
ment colorés dans les tons les plus sombres, et le mal, de leur côté, parait
toujours plus probable que le bien; au contraire Etienne Marcel, Charles le
Mauvais, Robert Le Coq, et en général tous les opposans, sont blanchis au-
tant que possible, et leurs crimes même racontés en termes moins rudes,
ou atténués par la considération des temps, des motifs ou des circonstances.
Même différence entre la noblesse et le peuple, et la jacquerie, sans être
justifiée, est cependant si abrégée et présentée avec tant d'adoucissemens,
entre les oppressions qui la précèdent et la réaction qui la suit, qu'on se
sent tout surpris de la trouver presque anodine. Je dis que cette distribu-
tion si tranchée du mérite et du démérite, qui met tout le bien d'un côté et
tout le mal de l'autre, est suspecte en elle-même et à première vue. Lors
même qu'il en serait autrement, lors même qu'à une certaine époque toutes
les extravagances et toutes les fourberies se seraient donné rendez-vous
dans le palais des rois, il ne s^nsuivrait pour cela aucune condamnation
générale contre la politique séculaire de la royauté. On pourrait abandon-
ner à la réprobation de l'histoire le roi Jean et son fils et leurs ministres et
leurs généraux, qu'il n'en resterait pas moins vrai que la monarchie, en son
temps, a été nécessaire, qu'elle a été pour la France en particulier le plus
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1020 BETUE DES DEUX MONDES.
puissant agent de l'unité, de la justice, du nivellement peut-être excessif
qui nous distingue, et qu'elle a droit d'être jugée d'après cette grande
fonction si longtemps remplie, et non d'après les vices et les travers de
quelques individus.
Toutefois, comme cette sorte de partialité dans l'histoire devient assez
commune, quelques considérations plus générales sur ce sujet ne seront
sans doute pas inutiles. Jl s'agit de justice, et à ce titre la question ne laisse
point que d'avoir pour nous un intérêt fort direct. La justice envers les
hommes d'autrefois n'est point du tout indiiTérente à nos destinées d'aujour-
d'hui. La justice de l'historien est un des grands intérêts publics, car l'his-
toire, c'est la patrie, et l'inique diffamation du passé est la discorde et la
faiblesse du présent. La justice possède une force de conciliation qui, lais-
sant à chaque individu, à chaque classe sa part d'honneur, et ne concédant
à personne le monopole des mérites, éteint, en les expliquant, les querelles
du passé au profit de l'avenir. L'historien n'a pas le droit d'écouter ses sym-
pathies, de plaider pour sa race, pour sa profession, pour son parti. Et pour-
tant depuis Boulainvilliers, c'est-à-dire depuis qu'on a commencé à recon-
naître dans notre histoire et à suivre de siècle en siècle une lutte de classes
qui a son origine dans la conquête, et qui s'est perpétuée jusqu'à nous, une
secrète partialité a toujours réfléchi sa teinte sur l'exposition des faits de ce
grand drame; les meilleurs esprits n'en sont pas tout à fait exempts. Chez^
d'autres, le réquisitoire ou le panégyrique est le fond même de ce qu'ils ap-
pellent l'histoîre, et l'on voit trop souvent la polémique contemporaine,
plus ou moins déguisée, remonter avec ses passions dans les temps écoulés,
y altérer, sinon le matériel des faits, au moins leur proportion, leur me-
sure, leur caractère, supprimer ceux qui la gênent, faire grande place et
grand jour à ceux dont elle veut tirer des argumens pour sa cause, de sorte
que, tout en disant des choses vraies, on arrive ainsi à A plus fausse repré-
sentation de l'ensemble, et le lecteur sort de là rempli de haines rétroac-
tives, d'admirations mal fondées et d'impressions troubles qui corrompent
le jugement et sur les choses d'autrefois et sur celles d'aujourd'hui. Il est
difficile sans doute de se détacher entièrement, dans l'intérêt austère de
la seule vérité, des croyances auxquelles on appartient, du sang dont on est
sorti. Lorsqu'on voit ses ancêtres lutter pendant de longues générations
pour s'affranchir, tant de lenteurs contristent : on voudrait les voir s'éman-
ciper plus vite, même par de grands coups; mais il faut que l'historien se
corrige de ces illusions et de ces impatiences, le fruit de l'histoire est à ce
prix. Il faut qu'il s'apprivoise à mettre le temps comme un élément néces-
saire en toutes choses; ni la nature ni Thumanité ne se développent par
secousses. U faut qu'il tienne compte de toutes les circonstances au milieu
desquelles les hommes ont vécu, parce qu'ils y vivaient comme dans un élé-
ment qu'ils n'avaient point choisi, et sans pouvoir même en imaginer un
autre. Ce n'est qu'en comprenant les nécessités des autres époques que nous
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RETUE. — CHRONIQUE. 1021
saurons comprendre les nôtres, et c'est pour n'avoir jamais assez compris
la lenteur des choses, surtout le besoin de préparation et de maturité, que
nous avons donné tête baissée dans tant d'utopies , fait tant de faux pas , de
chutes désastreuses et ridicules : vieux enfans qui ne savons pas apprécier
les distances, et qui, poussés sur la mer des &ges, à chaque idée décevante
qui flotte à nos yeux parmi les brumes de l'avenir, à chaque horizon nouveau
qui semble émerger devant nous, croyons toujours le tenir et tendons la
main pour le prendre, au risque de plonger dans l'abîme.
Mais à part cette considération, il en est une autre qui suffit à elle seule :
c'est celle de la vérité en elle-même. Quiconque a cherché, même autour
de lui, la vérité sur les hommes et sur les choses contemporaines, quicon-
que a observé les révolutions, les partis, l'influence des situations, l'inextri-
cable complexité des causes, l'infinie variété des motifs, et s'est surpris
soi-même dans de faux points de vue et dans des perspectives trompeuses,
a dû apprendre combien est rare la certitude sur la valeur des actes et sur
la moralité des intentions. A plus forte raison senti ra-t-il la nécessité d'é-
carter toute suggestion des préjugés, tout esprit personnel, et de s'élever à
la sérénité suprême de la pure intelligence, s'il s'agit d'hommes et d'événe-
mens ensevelis depuis longtemps dans le lointain obscur du passé. Il y a
sans doute une région de l'histoire où l'on peut, avec de sages précautions,
s'avancer sans crainte, et arriver à des résultats plus ou moins certains et
complets ; cette région, plus particulièrement cultivée de nos jours, est celle
où l'on décrit les événemens généraux, tels que les grandes conquêtes et les
luttes de races, l'origine, les accroissemens et le déclin ou la transformation
des institutions civiles, politiques, religieuses; les progrès de la richesse,
des sciences, des lettres : toutes choses palpables et qui durent, qui ne chan-
gent que lentement, qui couvrent de vastes étendues de pays, se manifestent
par une multitude de faits particuliers, et par conséquent sont facilement
attestées par des documens nombreux, indubitables, se confirmant d'un siè-
cle à l'autre; c'est ce qui constitue la vie collective, presque inconsciente
du genre humain, où il n'y a ni à condamner ni à absoudre, mais seulement
à observer et à décrire. Là, au moins pour quelques époques de l'histoire,
il peut y avoir pleine lumière et certitude, et s'il s'y présente des obscuri-
tés ou des lacunes, on peut encore essayer d'y suppléer par des conjectures,
par des analogies, lesquelles, se fondant sur des lois connues de l'esprit hu-
main, sont elles-mêmes d'utiles exercices de la pensée.
Dès qu'on sort au contraire de cet ordre de choses générales et perma-
nentes pour entrer dans l'histoire proprement dite, dans le mouvement dé-
taillé, dramatique, volontaire des actions humaines, où l'individu, la caste,
le groupe, la foule, paraissent en scène avec leurs passions, leurs erreurs^
leurs tendances alternatives au bien ou au mal, et que de ces actes libres
il ^crt une moralité, une responsabilité, un jugement de la conscience, alors
il n'en est plus de même. La certitude diminue de beaucoup, et il doit être
1022 BEVUE DES DEUX MONDES.
tenu compte d'une foule de considérations diverses. D'ordinaire les témoi-
gnages rares, incomplets, suspects, difficiles ou impossibles à contrôler,
portent sur des faits fugitifs, sur des hommes jugés par la passion contenn
poraine. Gomment s'assurer qu'on sait tout, que la cause est suffisamment
entendue, quand il s'est écoulé des siècles, quand les témoins ne peuvent
plus être rappelés, quand la plupart des pièces sont perdues, ou qu'il n'en a
jamais existé? Supposons cependant qu'il n'y manque rien : quelles difficul^
tés d'appréciation l Si la moralité des actes ne dépend ni des temps, ni de»
lieux, la culpabilité ou le mérite des auteurs de ces actes en dépend sai»
nul doute pour beaucoup. Si c'est un individu qu'on juge, il faut tenir
compte de tout ce qui l'a fait ce qu'il est, de tout ce qui l'entoure et le
pousse; ce qui serait inexcusable dans un homme instruit et civilisé dd
nos jours ne le serait point dans un Goth barbare , et le premier n'aurait
certes pas autant de mérite à s'abstenir d'une violence que n'en aurait le ro-
buste et grossier compagnon d'Alaric. Si c'est toute une classe d'hommes
qu'on veut juger, et si on lui reproche tel vice, telle cruauté, j'ai droit de
demander dans quelle mesure, avec quelles compensations, sous quelles
impulsions insurmontables des habitudes, de la profession, des idées reçues.
Est-ce d'ailleurs le crime de toute cette classe, ou de la majorité, ou seu-
lement des personnages les plus apparensTJl faudrait là une véritable sta-
tistique morale dont les plus simples élémens n'existent môme pas. Il ne
suffirait pas de recueillir dans les chroniques des masses de faits extérieurs
et matériels; on en remplirait des volumes pour et contre. Les auteurs
n'ont pu tout dire, et dans le choix ils ont été dirigés par une pensée ou une
passion. Les plus frappans sont exceptionnels, ils ne peuvent donc donner
l'image commune et le portrait des temps, iinsi une foule de considérations
imposent à l'historien la plus grande réserve, le plus minutieux examen,
lorsqu'il s'agit de juger et de condamner soit les individus éminens, soit
les classes entières qui ont été entraînées dans les grands courans de l'his-
toire : quoi d'ailleurs de plus inopportun aujourd'hui que de récrUniter sur
des sépulcres, quand l'union est encore si nécessaire aux vivansY
Louis Biraut.
V. DE llARS.
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TABLE DES MATIÈRES
DU
VINGT-SEPTIÈME VOLUME.
SECONDE PÉRIODE. — XXX» ANNÉE.
MAI — JUIN 1860
UvralsoB d» i«r Mal.
La Villi Noiri, dernière partie, par M. George SàND 5
Un Voyage dans la Nouvelle-Grenade, paysages de la nature tropicale. —
pf. — Les Aruaques et la Sierra-Nevada, par M. ÉusiB RECLUS 50
Une RéFORSB administrative en Afrique. — III. — Des Devoirs nouveaux du
GOUVERNEMENT COLONIAL EN ALGÉRIE, demière partie, par M. Albert de
BROGUE S4
Le Monde alpestre et les hautes régions du globe d*après les dernières re-
cherches DE LA physique, par M. A. BIAURY, de Hnstitut 121
Guerre de l*Indb. — Épisodes MiLrrAiRBS de la Vie anglo-indienne. — m. —
P^ BR LA GUERRE, REPRISE DE LUCKNOW, LA ChASSB AUX REBELLES, par
M. E.-D. rORGUES '. 14^
La Comédie anglaise sous la restauration. — I. — Le Pubuc, par M. H. TAINE. 185
De la Renaissance des Lettres chez les Grecs modernes. — Les Poètes Zalo-
KOSTAS ET Orphanidis, par M. E. YEMENIZ • 212
Chronique de la quinzaine, Histoire Poutique et Ltttérairb 243
UvralMB da 15 Mal.
Économistes contemporains. — Richard Cobden et l'École de Manchester,
histoire de la Liberté commbrgulb en Angleterre, par M. Louis REY-
BAUD, de l'Institut 257
La Reine du Sabbat, Scènes de la Vie des Landes, par M. Eugène DUCOM... 313
De la SrruATioN de la France et de la Papauté en Italie, par M. Saint-Marc
GIRARDIN, de l'Académie Française 353
La Comédie anglaise sous la restauration.— -n.— Les Poètes, par M. H. TA1NE. 371
La Turquie, son Gouvernement ht ses Armées pendant la guerre d'Orient. —
L — La Campagne d'Arménie, par M. de SAINT-PRIEST, duc d'ALMAZAN. 402
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102& TABLE DES MATlÈREg.
Les RÉvoumoiis et lbs DiCTATimBS db l*Am<riqub dd Sud en 1859, par M. Gh«
DE MÂZADE 435
La Saison Dramatique. — Décadencb du Th^tre, par M. Emile MONTÉGUT.. 480
Chronique de la quinzaine, Histoire Poutique et Littéraire.. . • 404
Rbvle Musicale, par M. P. SGUDO M6 .
UvralBon da i«r loin.
Les Commentaires d*cn Soldat. — La Guerre dItaue de 1859, par M. Paul
dbMOLÈNES 513
La Chute du grand empire (Histoire du Consulat et de VEmpire^ de M. Thiers),
par M. L. de ChR^È , 579
La Turquie, son Gouvernement et ses Armées pendant la guerre d'Orient. —
n. — La Défense de Kars, par M. de SAIMT-PRIEST, duc d*ALMAZAN.. 610
Une Rencontre de Voyage, Souvenirs de la Suisse ftalienne, par M"* DORA
DlSTRlA 036
Raphaël, sa Vie et ses Œuvres, d'après de nouvelles recherches, par M. Ch.
CLAMENT 668
Études d'Économie forestière. — L'Aménagement des Forêts en France, par
M. J. CLAVÉ 714
L'Amour et la Mort, Légende d'Orient, par M. Henri CANTEL. 737
Chronique de la quinzaine. Histoire Politique et Ltitérairb 741
Revue Musicale. — Les Concerts de la saison, par M. P. SC13D0 755
LIvralaoB da 15 Jolo.
La Russie dans le Caucase. — L — Armée réguuère. Cosaques et Miuces
INDIGÈNES, par M. Edouard DULAURIER 769
Dorlcote-Mill, Scènes de la Vie anglaise, par M. E.-D. FORGDES 805
Deux Campagnes dans les glaces du pôle arctique. — Mac-Clintock a la re-
cherche de sir John Franklin , par M. Alfred JACOBS 846
L'Arrière-Saison de la Poésie. — Poètes et Vers nouveaux, par M. Ch. de
BiAZADE ; 873
De la Littérature des Voyages. — Un Artiste français en Afrique, par
M. EMILE MONTÉGUT 889
L'Archipel des Philippines et la Domination espagnole, d'après une nouvelle
publication de sir John Bowring , par M. Ch. LAVOLLÉE 006
Les Controverses et les Écoles reugiehsbs en Hollande, par M. Albert
RÉVILLE 930
De l'Aumentation pubuque. — La Vigne. — L — La Treille et le Raisin de
table, par M. PAYEN, de l'InsUtut 962
Poésie. — Les Voix du Printemps, par M. André THEURIET » 984
Chronique de la quinzaine. Histoire Politique et Littérairb 993
Essais et Notices. — Une Révolution au xiv« siècle {Etienne Marcel et leGou"
vemement de la bourgeoisie, de M. Perrens), par M. L. BINAUT 1009
Erratum pour la livraison du 1*' juin, page 547, chapitre IV, ligne 10, au lieu de jeu,
lisez feu.
Paris. - hnprineric de J. CLAYB, rue Saint-Benoit, 7.
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1993
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